« Normal » est une notion relative et qui le restera, mais les conditions fondamentales de la prospérité de masse aux États-Unis, considérées jusqu’ici comme garanties, semblent de plus en plus compromises. Les dernières prévisions annonçaient une croissance anémique de 1,7 % pour 2014 (1). Le taux de chômage officiel, de 6,1 % au moment où j’écris cet article, est presque revenu à son niveau normal – ou « normal ». (2) Mais les économistes estiment que, si l’on incluait dans les statistiques les personnes ayant renoncé à retrouver un emploi, le chiffre réel serait de 9,6 %. En outre, l’immense majorité des postes créés l’ont été au bas de l’échelle. Au cours de la dernière décennie, le salaire médian a stagné et le capital médian des ménages a chuté de 36 %. Rien d’étonnant à ce que 57 % des Américains, selon un récent sondage, soient persuadés que nous sommes toujours en récession. Celle-ci a pourtant officiellement pris fin en juin 2009.
Malgré la vague montante d’insécurité économique, les hommes politiques de tout bord persistent dans leurs jacassements optimistes sur l’« extension des opportunités » – expression qui a donné son titre au nouveau programme « contre la pauvreté » de Paul Ryan [ex-candidat républicain à la vice-présidence] et apparaît fréquemment dans les discours du président Obama. Mais un nombre croissant d’experts et d’intellectuels commencent à se demander si notre économie a la capacité d’engendrer indéfiniment ces fameuses opportunités.
L’an dernier, l’économiste libertarien Tyler Cowen a publié un livre intitulé « La moyenne, c’est fini », qui prédit l’avènement d’une société au taux de chômage et aux inégalités très élevés, où la classe moyenne aura été balayée et où une superclasse de riches surdiplômés dominera la masse sous-payée (3). C’est une perspective qui fait froid dans le dos, mais Cowen a le mérite de ne pas verser dans l’angélisme. Thomas Friedman, du New York Times, met, lui, l’accent sur les aspects positifs de cette nouvelle économie darwinienne où le gagnant rafle la mise. Dans une série de chroniques consacrées au thème de « la moyenne c’est fini », Friedman semble pris d’ivresse devant l’imminence de l’apocalypse. Évoquant les millions d’emplois détruits dans l’industrie au cours de la dernière décennie, il note d’une plume enjouée : « Et vous n’avez encore rien vu. » L’avantage pour les travailleurs angoissés en quête d’« un emploi décent qui ne puisse être numérisé », c’est qu’ils ont désormais l’occasion « de découvrir la valeur ajoutée qui leur est propre, ce qu’ils ont “en plus”, et de se redéfinir ». Friedman prévient ses lecteurs qu’il leur suffira pour cela de « bâtir [leur] notoriété à la manière d’une marque ».
À gauche de l’échiquier politique, les historiens Jefferson Cowie et Nick Salvatore ont écrit que le New Deal, contrairement à la thèse souvent reprise, n’a pas représenté le « triomphe définitif de l’État-providence » (4). Ils soutiennent que l’après-guerre, caractérisé par un recul des inégalités, doit plutôt se comprendre comme une « longue exception » dans l’histoire américaine. Thomas Piketty a fait entendre un son de cloche plus pessimiste encore avec sa thèse désormais fameuse selon laquelle, sans une intervention résolue de l’État, les inégalités vont continuer d’exploser parce que le taux de rendement du capital est supérieur au taux de croissance (5). Une société de plus en plus dominée par ce qu’il appelle le « capital patrimonial » – la richesse dont on hérite – pourrait bien devenir notre horizon.
Tranchant et suggestif, l’ouvrage de Galbraith s’efforce à son tour d’expliquer comment et pourquoi nos dirigeants ont perdu la confiance avec laquelle ils concevaient naguère des stratégies de croissance efficaces. L’objectif étant aussi de rétablir cette confiance. Galbraith, qui enseigne à l’université du Texas, a conçu un programme audacieux. Analysant l’histoire du dernier demi-siècle, il livre un diagnostic sur ce qui a provoqué la crise de 2007-2008 ; explique pourquoi l’économie ne s’est jamais complètement remise de cette débâcle ; et propose un cadre politique pour affronter la nouvelle réalité que connaît notre pays. Il formule aussi une critique sans état d’âme des économistes et de leur profession – source de nombreuses idées discutables qui ont contribué au naufrage.
C’est un projet ambitieux, mais Galbraith est particulièrement bien placé pour le réaliser. Il s’est fait une spécialité de défendre des idées hétérodoxes qui finissent par faire consensus chez les économistes modérés. Dans les années 1980, il s’en est pris aux taux d’intérêt élevés pratiqués par la Réserve fédérale et à l’idée, aujourd’hui discréditée mais soutenue alors par Milton Friedman et ses séides, selon laquelle l’inflation augmenterait inévitablement si le taux de chômage descendait en dessous d’un certain niveau.
Galbraith a étudié le problème de l’explosion des inégalités dans les années 1990, bien avant que cette préoccupation ne devienne à la mode. Dans son livre de 1998 Created Unequal, par exemple, il rompait avec les idées reçues sur le sujet. Il soutenait notamment, contre Larry Summers et les économistes néolibéraux, que la montée des inégalités ne résultait pas de forces technologiques échappant à notre contrôle. Galbraith montrait à l’inverse que ce fléau résultait de décisions politiques délibérées, comme certains accords commerciaux, les taux d’intérêt élevés et la stagnation du salaire minimum.
Dans La Grande Crise, l’économiste étend la portée de ses travaux antérieurs en examinant la constellation de facteurs qui ont engendré la croissance forte et le plein-emploi que nous en sommes venus à considérer comme la situation « normale ». Les États-Unis, explique-t-il, « ont joui d’un quart de siècle d’expansion après la guerre grâce à des institutions stables, des ressources [c’est-à-dire du pétrole] bon marché, la sécurité militaire apportée par l’équilibre de la terreur durant la Guerre froide, et à la grande confiance […] confortée par la construction universitaire de la théorie de la croissance économique. » Ce dernier point renvoie avant tout aux modèles de croissance comme ceux que développent Robert Solow et d’autres dans les années 1950 – des idées qui comptent encore parmi les principaux fétiches de la profession. Galbraith, bien entendu, les prend pour cibles. D’après lui, ces schémas extrêmement populaires sont simplistes et défectueux. En outre, l’essor de l’après-guerre a poussé de nombreux Américains à croire que « la croissance est non seulement souhaitable, mais normale, perpétuelle, attendue ». À partir des années 1970, pourtant, elle a été inégale et entretenue par des politiques douteuses de dérégulation, de baisse des impôts et de dépenses militaires. L’économie américaine fut de plus en plus dopée par des bulles spéculatives : la bulle Internet des années 1990, les bulles de l’immobilier et du crédit de la décennie suivante. Vint ensuite la crise économique mondiale de 2008, suivie d’un rétablissement incomplet.
Mais quelle fut au juste la cause de cet affaissement ? Dans son analyse, Galbraith se démarque non seulement des conservateurs libres-échangistes, qui rendent responsables les programmes de prêts hypothécaires encouragés par l’État , mais aussi des progressistes néokeynésiens comme Paul Krugman, qui s’imaginent qu’un plan de relance suffisant ramènera l’économie à la vie.
Or, pour lui, les conditions d’une résurrection keynésienne n’existent plus. Tout en reconnaissant que les interventions de 2009 ont contribué à empêcher une chute libre de l’économie, il affirme que les réalisations du New Deal et de la Grande Société étaient d’une tout autre ampleur. En outre, les changements structurels dans la production, induits par la mutation technologique et la mondialisation, compliquent aujourd’hui la création massive des emplois par des mesures de relance directe. Peut-être Galbraith a-t-il raison de prétendre que l’intervention étatique ne suffira pas à redresser tout à fait la demande. Mais son rejet du keynésianisme n’est pas entièrement convaincant, puisqu’il admet par ailleurs que les dépenses fédérales ont contribué à sauver l’économie. Les remèdes fiscaux sont peut-être moins efficaces qu’autrefois, mais ils ne sont pas négligeables pour autant.
Pour expliquer l’effondrement financier, Galbraith initie son lecteur aux idées d’un économiste plus à même d’en rendre compte : le regretté Hyman Minsky [décédé en 1996], qui était un spécialiste de la structure des crises financières. Minsky émet l’hypothèse que, durant les périodes de croissance soutenue, les investisseurs ont fortement tendance à rechercher des rendements plus élevés. Cela nourrit la spéculation sur les marchés, qui augmente jusqu’à ce que tout le système s’écroule. Contre la théorie dominante, qui postule l’équilibre des variations de croissance, Minsky estime que l’instabilité des systèmes financiers, loin d’être dysfonctionnelle, leur est intrinsèque. S’il faut nous préparer aux périodes de ralentissement, une régulation prudente de la finance peut limiter la spéculation et prolonger la croissance, mais pour un temps seulement. [Lire : « Paul Krugman, “Pourquoi l’alarme n’a pas sonné” », Books, janvier 2015.]
L’avantage du modèle proposé par Minsky est qu’il contribue à expliquer certaines tendances essentielles qui ont accéléré la crise, comme la fraude généralisée. Galbraith observe que peu d’experts ont analysé son rôle, alors qu’il s’agit d’un aspect central du problème. S’appuyant sur le travail d’économistes institutionnalistes, à commencer par son père, John K. Galbraith, il souligne que les entreprises peuvent être corrompues de l’intérieur (6). Comme Minsky l’avait prédit, à mesure que les opportunités de profits légitimes se tarissent, la spéculation se développe sur les marchés financiers – et, avec elle, les comportements délictueux. Les autorités connaissaient l’attrait exercé par ces pratiques dans le secteur du crédit, mais les régulateurs n’ont rien fait pour y mettre fin. Il y a un quart de siècle, plus de mille traders de Wall Street effectuaient une peine de prison pour des crimes commis lors du scandale des Savings and Loan (7). Mais, aujourd’hui, notre gouvernement est devenu tellement indifférent aux activités frauduleuses dans le secteur financier qu’à ce jour un seul banquier a été poursuivi pour sa responsabilité dans la crise de 2007-2008.
Les idées de Minsky peuvent nous aider à atténuer les dégâts causés par ces crises. Mais, si l’on suit Galbraith, nous ne retrouverons probablement jamais une situation de croissance forte et de plein-emploi. Les obstacles à ce retour à la « normale » ? Le coût élevé de l’énergie (8), le déclin de la puissance militaire et financière américaine, les destructions d’emplois massives induites par les bouleversements technologiques et la récurrence des bulles spéculatives.
Notre meilleure option, soutient Galbraith, est de rechercher délibérément une trajectoire de croissance lente qui permette d’accroître la stabilité du système financier et de dispenser les services de base (l’éducation et la santé) de façon durable. À cette fin, il appelle à une « forme de capitalisme qualitativement différente ». Cela obligerait à réduire de façon spectaculaire le budget de la Défense, à étendre l’envergure de la protection sociale, à renforcer le droit du travail et à créer une économie plus décentralisée et créatrice d’emplois. Démanteler les grandes banques et déplacer le poids de la fiscalité du travail vers les revenus tirés des rentes économiques comme la terre, le pétrole et la propriété intellectuelle, sont deux autres de ses idées importantes.
Ce programme a beaucoup de qualités – tout comme l’ensemble des analyses développées dans La Grande Crise. Malheureusement, Galbraith ne se confronte jamais à cette question cruciale : quelles sont les chances de voir ces réformes mises en place ? Dans un pays dominé par des démocrates néolibéraux d’un côté et des républicains néoféodaux de l’autre, les grandes idées économiques de la gauche ont été marginalisées. Seul un mouvement de masse pourrait exercer une pression politique suffisante pour inciter à des changements significatifs. Alors que la situation de tant d’Américains continue à se détériorer, il devient de plus en plus urgent d’amorcer un tel mouvement. En attendant, il ne nous reste qu’à suivre le conseil de Thomas Friedman : bâtir frénétiquement notre propre marque, renforcer notre valeur ajoutée et espérer que tout se passe pour le mieux.
Cet article est paru dans BookForum à l’automne 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.