Les guerres du coton

À première vue « simple » histoire du coton de l’âge du bronze à nos jours, le dernier livre de Sven Beckert est un peu plus que cela. Comme l’explique Adam Hochschild dans le New York Times, l’historien « utilise ce produit comme une loupe permettant de scruter le dévelop­pement du monde moderne ». Selon Beckert, le coton fut le tremplin du capitalisme. C’est pour le travailler qu’on mit au point les premières machines dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle (la spinning jenny, la water frame ou la mule-jenny, autant d’innovations ayant préludé à la révolution industrielle). La production et la transformation de ce textile prirent leur essor sous l’impulsion d’un véritable « complexe militaro-cotonnier » : une alliance informelle de marchands, de propriétaires terriens et d’États qui commirent les pires horreurs pendant des décennies au nom de l’intérêt économique. « Toutes les étapes de l’indus­trialisation du coton, résume Hochschild, reposèrent sur la ­violence ». La multiplication des champs dans le Sud des États-Unis intensifia dramatiquement la traite.En Afrique même, les négriers réglaient leurs achats d’esclaves avec des cotonnades. Et de nombreuses populations indigènes, en Amérique, mais aussi en Inde ou en Afrique de l'Ouest, furent chassées de leurs terres au profit de grands exploitants agricoles. Beckert explore chaque aspect de la mondialisation de cette industrie : les conditions de travail dans les usines anglaises du XIXe siècle, l’exploitation à la même époque des petits producteurs en Inde, en  Égypte et au Mexique ou encore la « course vers le bas » qui caractérise aujourd’hui la recher­che d’une main-d’œuvre toujours meilleur marché dans les pays en développement. Ce faisant, il rejoint, selon le Washington Post, « l’élite des vrais praticiens de l’histoire globale ».

Pour la beauté du droit

Paru à Amsterdam, « La loi comme œuvre d’art » est exceptionnel à plus d’un titre. Son auteur, le philosophe du droit ­Willem Witteveen, a péri en Ukraine dans le crash du vol de la Malaysia Airlines, quelques mois avant la parution de cet essai que les critiques présentent comme un chef-d’œuvre d’érudition et d’humanisme. Pour lui qui était à la fois universitaire et homme politique – professeur à l’université de Tilbourg et élu travailliste au Sénat –, « la loi était bien plus qu’un moyen d’atteindre des buts sociaux », explique le quotidien De Volkskrant. Étayé par maintes références philosophiques, juridiques et littéraires, l’ouvrage tente une définition du droit comme œuvre d’art, construction « mêlant des perspectives différentes qui, au lieu de s’annihiler les unes les autres, se complètent en offrant toute une palette de visions ». À l’image des œuvres, les lois sont des objets précieux et fragiles, dont la fabrication et la conservation requièrent patience, soin et expertise. « Une loi ne se fabrique pas à la va-vite. Elle nécessite de l’empathie, un amour de la beauté et des proportions », souligne, admiratif, le Volkskrant.

Les nouveaux déracinés

Juriste à Wall Street, X (son nom, sans doute d’origine suisse, est imprononçable, même pour le narrateur du dernier roman de Joseph O’Neill) vit jusqu’en 2008 dans un superbe appartement de Manhattan. Puis survient la crise. Licencié, X accepte l’offre d’une riche famille libanaise qui lui propose de venir gérer ses affaires à Dubaï. L’homme s’installe dans un quartier d’expatriés au doux nom de « Privilege Bay ». Il passe « beaucoup de temps au travail à ne rien faire et chez lui à ne pas vivre », écume les bars des palaces, erre dans les salles de gym et les spas de luxe. À première vue, X n’est pas à proprement parler un déclassé. Pourtant, David Marcus y voit un nouvel archétype de la littérature nord-américaine : « Le cosmopolite, l’émigrant […] repoussé loin du centre de l’empire », écrit-il dans Bookforum. X et ses semblables apparaissent comme le pendant d’une autre figure en vogue,  « l’émigré postcolonial », qui effectue le mouvement en sens inverse (de la périphérie vers les métropoles d’Occident). Banquier, juriste, médecin ou enseignant, ce nouveau déraciné – repéré par Marcus chez des auteurs tels que Benjamin Kunkel ou Nell Freudenberger – est, comme X, au cœur d’un « processus de désintégration ». « Vivant à une époque laïque et toujours plus cosmopolite, il a atteint un tel niveau d’abstraction qu’il a perdu de vue les liens – moraux, politiques et sociaux – qui arrimaient autrefois nos principes communs », conclut Marcus.

Comment être Juif allemand ?

Dans Canevas, « Benjamin Stein nous en apprend beaucoup sur la vie des Juifs orthodoxes aujourd’hui en Allemagne, note Ulrich Gutmair dans le Tageszeitung. Et comme pour nous prouver que l’orthodoxie peut aussi être ultramoderne, il a choisi une forme avant-gardiste. » On peut lire le roman en commençant au début, mais aussi le retourner et l’entamer par la fin, où s’amorce une autre histoire. On peut enfin alterner, un chapitre dans un sens, un chapitre dans l’autre, les deux intrigues se rejoignant au milieu du livre. Mais s’agit-il de deux intrigues ou de deux versions d’une même histoire ?

Dans la première, on suit le psychanalyste Amnon Zichroni. Il incite l’un de ses patients, Minsky, qui a connu, enfant, les camps de la mort, à rédiger ses souvenirs. Le livre est un succès, mais un journaliste démontre que tout y est faux et que le patient en question n’est même pas juif. À l’autre bout de Canevas, voici Jan Wechsler qui reçoit un jour une valise qu’il aurait égarée en Israël, mais dont il ne se souvient pas. Elle contient des documents prouvant qu’il n’est pas qui il croyait être. Or Wechsler est ce même journaliste qui a démasqué Minsky…

Chaos au royaume d’Arkanar

Dans un lointain avenir, la Terre abrite une civilisation supérieure dont les membres se considèrent comme des dieux. Deux cent cinquante scientifiques de l’Institut de l’histoire expérimentale sont envoyés sur une planète soumise à une organisation sociale de type féodal. Leur mission, qui dure depuis déjà plus de vingt ans, consiste à observer le cours de l’histoire, sans le perturber. Mais le royaume ­d’Arkanar semble basculer irrémédiablement dans l’obscurantisme et l’ultraviolence. Savants, poètes, artistes et même simples individus sachant lire y sont persécutés, torturés, sauvagement exécutés par les Gris, une milice paramilitaire aux ordres du tyran don Reba. L’un des Terriens, Anton, surnommé don Roumata d’Estor, qui côtoie aussi bien les puissants que la pègre du royaume, ne se résout pas à rester le simple spectateur du désastre et veut agir contre la barbarie.

Paru en 1964, Il est difficile d’être un dieu, des frères Arkadi et Boris Strougatski, écrivains cultes de science-fiction, était conçu à l’origine comme une variante fantastique des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Mais, en avançant dans la rédaction, les auteurs délaissèrent la drôlerie et la légèreté du projet initial au profit d’une vision teintée de noirceur. En cause, une violente campagne contre le modernisme dans les arts lancée par Nikita Khrouchtchev en 1962, qui sonna la fin du dégel. « C’était le début de la régression vers une sorte de Moyen Âge soviétique. Les intellectuels, qui croyaient que la société était entrée dans une ère nouvelle, celle de la Renaissance, comprirent que la situation pouvait se retourner brutalement », écrit Mikhaïl Lemkhine dans la revue Zvezda. Au prix de multiples modifications, le roman réussit à passer à travers les mailles de la censure soviétique et à braver les accusations de « surréalisme » et de « pornographie » : il rejoint alors le rang des livres les plus lus durant une décennie. Au total, en un peu plus de trente ans (les derniers chiffres ont été publiés en 1997), plus de 2,6 millions d’exemplaires du roman seront vendus dans le pays.

Son adaptation au cinéma par le réalisateur Alexeï Guerman, sortie sur les écrans russes en février 2014, a remis au goût du jour le texte des Strougatski. Mais ce film-testament, dont le tournage a duré plus de dix ans, est expurgé de l’idéalisme si présent chez les Strougatski. Tourné en noir et blanc, il montre un univers repoussant de barbarie, noyé dans la boue, le sang et les déjections. Nourris dès l’enfance aux fables fantastiques des frères Strougatski, les critiques russes ont été nombreux à faire part de leur malaise après la projection. « L’histoire ne progresse pas, et si vous n’avez pas lu le livre, vous n’avez aucune chance de comprendre de quoi il s’agit. Ce n’est pas un récit, mais une sorte de substance visuelle, qui se suffit à elle-même », commente Mikhaïl Lemkhine. Cette esthétique particulière a valu au film de nombreuses comparaisons avec les toiles de Jérôme Bosch et de Bruegel l’Ancien. Sa sortie en France le 11 février a en outre le mérite d’être l’occasion pour Gallimard de rééditer la version originale et non censurée du livre.

Mahfouz inédit

En 1988, lorsque le prix Nobel de littérature fut décerné à l’Égyptien Naguib Mahfouz, l’universitaire Muhammad ­Siddiq rapporta, dans le Los Angeles Times, les propos que lui avait tenus l’année précédente, au Caire, un écrivain de la nouvelle génération : « Avant de s’asseoir pour écrire quelque chose, tout jeune auteur doit s’assurer que Mahfouz ne l’a pas déjà écrit. Et s’il est chanceux et que Mahfouz ne l’a pas déjà écrit, ce n’est pas une garantie qu’il ne va pas le faire avant que le jeune auteur ait fini. » Mort en 2006, celui-ci fut l’un des écrivains les plus prolifiques du XXe siècle (plus de cinquante romans et recueils de nouvelles à son actif). « Pour avoir une idée de sa contribution à la littérature arabe, il suffit de se rappeler que le roman était pratiquement inexistant en arabe quand il a commencé à écrire », note Siddiq.

Les Noces du palais, qui vient de paraître en français, loin d’être un inédit mineur, fut « le mieux accueilli de ses romans tardifs » (1981), comme le rappelle The Telegraph. C’est aussi l’une des œuvres les plus expérimentales de Mahfouz, puisqu’il y raconte une histoire selon quatre points de vue contradictoires.

La crise sans fin

« Normal » est une notion relative et qui le restera, mais les conditions fondamentales de la prospérité de masse aux États-Unis, considérées jusqu’ici comme garanties, semblent de plus en plus compromises. Les dernières prévisions annonçaient une croissance anémique de 1,7 % pour 2014 (1). Le taux de chômage officiel, de 6,1 % au moment où j’écris cet article, est presque revenu à son niveau normal – ou « normal ». (2) Mais les économistes estiment que, si l’on incluait dans les statistiques les personnes ayant renoncé à retrouver un emploi, le chiffre réel serait de 9,6 %. En outre, l’immense majorité des postes créés l’ont été au bas de l’échelle. Au cours de la dernière décennie, le salaire médian a stagné et le capital médian des ménages a chuté de 36 %. Rien d’étonnant à ce que 57 % des Américains, selon un récent sondage, soient persuadés que nous sommes toujours en récession. Celle-ci a pourtant officiellement pris fin en juin 2009.

Malgré la vague montante d’insécurité économique, les hommes politiques de tout bord persistent dans leurs jacassements optimistes sur l’« extension des opportunités » – expression qui a donné son titre au nouveau programme « contre la pauvreté » de Paul Ryan [ex-candidat républicain à la vice-présidence] et apparaît fréquemment dans les discours du président Obama. Mais un nombre croissant d’experts et d’intellectuels commencent à se demander si notre économie a la capacité d’engendrer indéfiniment ces fameuses opportunités.

L’an dernier, l’économiste libertarien Tyler Cowen a publié un livre intitulé « La moyenne, c’est fini », qui prédit l’avènement d’une société au taux de chômage et aux inégalités très élevés, où la classe moyenne aura été balayée et où une superclasse de riches surdi­plômés dominera la masse sous-payée (3). C’est une perspective qui fait froid dans le dos, mais Cowen a le mérite de ne pas verser dans l’angélisme. Thomas Friedman, du New York Times, met, lui, l’accent sur les aspects positifs de cette nouvelle économie darwinienne où le gagnant rafle la mise. Dans une série de chroniques consacrées au thème de « la moyenne c’est fini », Friedman semble pris d’ivresse devant l’imminence de l’apocalypse. Évoquant les millions d’emplois détruits dans l’industrie au cours de la dernière décennie, il note d’une plume enjouée : « Et vous n’avez encore rien vu. » L’avantage pour les travailleurs angoissés en quête d’« un emploi décent qui ne puisse être numérisé », c’est qu’ils ont désormais l’occasion « de découvrir la valeur ajoutée qui leur est propre, ce qu’ils ont “en plus”, et de se redéfinir ». Friedman prévient ses lecteurs qu’il leur suffira pour cela de « bâtir [leur] notoriété à la manière d’une marque ».

À gauche de l’échiquier politique, les historiens Jefferson Cowie et Nick Salvatore ont écrit que le New Deal, contrairement à la thèse souvent reprise, n’a pas représenté le « triomphe définitif de l’État-providence » (4). Ils soutiennent que l’après-guerre, caractérisé par un recul des inégalités, doit plutôt se comprendre comme une « longue exception » dans l’histoire américaine. Thomas Piketty a fait entendre un son de cloche plus pessimiste encore avec sa thèse désormais fameuse selon laquelle, sans une intervention résolue de l’État, les inégalités vont continuer d’exploser parce que le taux de rendement du capital est supérieur au taux de croissance (5). Une société de plus en plus dominée par ce qu’il appelle le « capital patrimonial » – la richesse dont on hérite – pourrait bien devenir notre horizon.

Tranchant et suggestif, l’ouvrage de Galbraith s’efforce à son tour d’expliquer comment et pourquoi nos dirigeants ont perdu la confiance avec laquelle ils concevaient naguère des stratégies de croissance efficaces. L’objectif étant aussi de rétablir cette confiance. Galbraith, qui enseigne à l’université du Texas, a conçu un programme audacieux. Analysant l’histoire du dernier demi-siècle, il livre un diagnostic sur ce qui a provoqué la crise de 2007-2008 ; explique pourquoi l’économie ne s’est jamais complètement remise de cette débâcle ; et propose un cadre politique pour affronter la nouvelle réalité que connaît notre pays. Il formule aussi une critique sans état d’âme des économistes et de leur profession – source de nombreuses idées discutables qui ont contribué au naufrage.

C’est un projet ambitieux, mais Galbraith est particulièrement bien placé pour le réaliser. Il s’est fait une spécialité de défendre des idées hétérodoxes qui finissent par faire consensus chez les économistes modérés. Dans les années 1980, il s’en est pris aux taux ­d’intérêt élevés pratiqués par la Réserve fédérale et à l’idée, aujourd’hui discréditée mais soutenue alors par Milton Friedman et ses séides, selon laquelle l’inflation augmenterait inévitablement si le taux de chômage descendait en dessous d’un certain niveau.
Galbraith a étudié le problème de l’explosion des inégalités dans les années 1990, bien avant que cette préoccupation ne devienne à la mode. Dans son livre de 1998 Created Unequal, par exemple, il rompait avec les idées reçues sur le sujet. Il soutenait notamment, contre Larry Summers et les économistes néolibéraux, que la montée des inégalités ne résultait pas de forces technologiques échappant à notre contrôle. Galbraith montrait à l’inverse que ce fléau résultait de décisions politiques délibérées, comme certains accords commerciaux, les taux d’intérêt élevés et la stagnation du salaire minimum.

Dans La Grande Crise, l’économiste étend la portée de ses travaux antérieurs en examinant la constellation de facteurs qui ont engendré la croissance forte et le plein-emploi que nous en sommes venus à considérer comme la situation « normale ». Les États-Unis, explique-t-il, « ont joui d’un quart de siècle d’expansion après la guerre grâce à des institutions stables, des ressources [c’est-à-dire du pétrole] bon marché, la sécurité militaire apportée par l’équilibre de la terreur durant la Guerre froide, et à la grande confiance […] confortée par la construction universitaire de la théorie de la croissance économique. » Ce dernier point renvoie avant tout aux modèles de croissance comme ceux que développent Robert Solow et d’autres dans les années 1950 – des idées qui comptent encore parmi les principaux fétiches de la profession. Galbraith, bien entendu, les prend pour cibles. D’après lui, ces schémas extrêmement populaires sont simplistes et défectueux. En outre, ­l’essor de l’après-guerre a poussé de nombreux Américains à croire que « la croissance est non seulement souhaitable, mais normale, perpétuelle, attendue ». À partir des années 1970, pourtant, elle a été inégale et entretenue par des politiques douteuses de dérégulation, de baisse des impôts et de dépenses militaires. L’économie américaine fut de plus en plus dopée par des bulles spéculatives : la bulle Internet des années 1990, les bulles de l’immobilier et du crédit de la décennie suivante. Vint ensuite la crise économique mondiale de 2008, suivie d’un rétablissement incomplet.

Mais quelle fut au juste la cause de cet affaissement ? Dans son analyse, Galbraith se démarque non seulement des conservateurs libres-échangistes, qui rendent responsables les programmes de prêts hypothécaires encouragés par l’État , mais aussi des progressistes néokeynésiens comme Paul Krugman, qui s’imaginent qu’un plan de relance suffisant ramènera l’économie à la vie.

Or, pour lui, les conditions d’une résurrection keynésienne n’existent plus. Tout en reconnaissant que les interventions de 2009 ont contribué à empêcher une chute libre de l’économie, il affirme que les réa­lisations du New Deal et de la Grande Société étaient d’une tout autre ampleur. En outre, les changements structurels dans la production, induits par la mutation technologique et la mondialisation, compliquent aujourd’hui la création massive des emplois par des mesures de relance directe. Peut-être Galbraith a-t-il raison de prétendre que l’intervention étatique ne suffira pas à redresser tout à fait la demande. Mais son rejet du keynésianisme n’est pas entièrement convaincant, puisqu’il admet par ailleurs que les dépenses fédérales ont contribué à sauver l’économie. Les remèdes fiscaux sont peut-être moins efficaces qu’autrefois, mais ils ne sont pas négligeables pour autant.

Pour expliquer l’effondrement financier, Galbraith initie son lecteur aux idées d’un économiste plus à même d’en rendre compte : le regretté Hyman Minsky [décédé en 1996], qui était un spécialiste de la structure des crises financières. Minsky émet l’hypothèse que, durant les périodes de croissance soutenue, les investisseurs ont fortement tendance à rechercher des rendements plus élevés. Cela nourrit la spéculation sur les marchés, qui augmente jusqu’à ce que tout le système s’écroule. Contre la théorie dominante, qui postule l’équilibre des variations de croissance, Minsky estime que l’instabilité des systèmes financiers, loin d’être dysfonctionnelle, leur est intrinsèque. S’il faut nous préparer aux périodes de ralentissement, une régulation prudente de la finance peut limiter la spéculation et prolonger la croissance, mais pour un temps seulement. [Lire : « Paul Krugman, “Pourquoi l’alarme n’a pas sonné” », Books, janvier 2015.]

L’avantage du modèle proposé par Minsky est qu’il contribue à ­expliquer certaines tendances essentielles qui ont accéléré la crise, comme la fraude généralisée. Galbraith observe que peu d’experts ont analysé son rôle, alors qu’il s’agit d’un aspect central du problème. S’appuyant sur le travail d’économistes institutionnalistes, à commencer par son père, John K. Galbraith, il souligne que les entreprises peuvent être corrompues de l’intérieur (6). Comme Minsky l’avait prédit, à mesure que les opportunités de profits légitimes se tarissent, la spéculation se développe sur les marchés financiers – et, avec elle, les comportements délictueux. Les autorités connaissaient l’attrait exercé par ces pratiques dans le secteur du crédit, mais les régulateurs n’ont rien fait pour y mettre fin. Il y a un quart de siècle, plus de mille traders de Wall Street effectuaient une peine de prison pour des crimes commis lors du scandale des Savings and Loan (7). Mais, aujourd’hui, notre gouvernement est devenu tellement indifférent aux activités frauduleuses dans le secteur financier qu’à ce jour un seul banquier a été poursuivi pour sa responsabilité dans la crise de 2007-2008.

Les idées de Minsky peuvent nous aider à atténuer les dégâts causés par ces crises. Mais, si l’on suit Galbraith, nous ne retrouverons probablement jamais une situation de croissance forte et de plein-emploi. Les obstacles à ce retour à la « normale » ? Le coût élevé de l’énergie (8), le déclin de la puissance militaire et financière américaine, les destructions d’emplois massives induites par les bouleversements technologiques et la récurrence des bulles spéculatives.

Notre meilleure option, soutient Galbraith, est de rechercher délibérément une trajectoire de croissance lente qui permette d’accroître la stabilité du système financier et de dispenser les services de base (l’éducation et la santé) de façon durable. À cette fin, il appelle à une « forme de capitalisme qualitativement différente ». Cela obligerait à réduire de façon spectaculaire le budget de la Défense, à étendre l’envergure de la protection sociale, à renforcer le droit du travail et à créer une économie plus décentralisée et créatrice d’emplois. Démanteler les grandes banques et déplacer le poids de la fiscalité du travail vers les revenus tirés des rentes économiques comme la terre, le pétrole et la propriété intellectuelle, sont deux autres de ses idées importantes.

Ce programme a beaucoup de qualités – tout comme l’ensemble des analyses développées dans La Grande Crise. Malheureusement, Galbraith ne se confronte jamais à cette question cruciale : quelles sont les chances de voir ces réformes mises en place ? Dans un pays dominé par des démocrates néolibéraux d’un côté et des républicains néoféodaux de l’autre, les grandes idées économiques de la gauche ont été marginalisées. Seul un mouvement de masse pourrait exercer une pression politique suffisante pour ­inciter à des changements signi­ficatifs. Alors que la situation de tant d’Américains continue à se détériorer, il devient de plus en plus urgent d’amorcer un tel ­mouvement. En attendant, il ne nous reste qu’à suivre le conseil de Thomas Friedman : bâtir fréné­tiquement notre propre marque, renforcer notre valeur ajoutée et espérer que tout se passe pour le mieux.

 

Cet article est paru dans BookForum à l’automne 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Roman astrologique

Honneur au jury du Man Booker Prize qui a eu l’audace de conférer en 2013 la principale dignité littéraire anglo-saxonne au pavé d’une romancière néo-zélandaise quasi débutante (c’est « la première fois que le prix est donné à un auteur si jeune et pour un si gros roman », note James Walton dans la New York Review of Books). Cet étonnant ouvrage participe, il est vrai, et avec un égal succès, de tout un ensemble de genres, de la métafiction à la fiction et du pastiche de roman victorien au polar en passant par l’astrologie. Mais le choix de l’auguste jury a pourtant fait quelques remous.

La virtuosité de la jeune auteure n’est certes pas en cause : celle-ci a su produire « une histoire de meurtre diaboliquement agencée, avec une vaste galerie de personnages hauts en couleur », écrit Jake Flanagin dans The Atlantic ; et narrée d’un ton si parfaitement dickensien, avec un vocabulaire si authentiquement victorien, que le récit donne au lecteur le « sentiment de faire un voyage littéraire dans le temps ». Sans compter, ajoute Laura Miller sur le site Salon, qu’il contient « suffisamment d’intrigues pour remplir quatre romans au moins ».

Mais le livre se fonde aussi – et surtout – sur une sorte de mise en scène astrologique, formidablement complexe et détaillée, que l’on peut tenter de résumer ainsi : douze enquêteurs y représentent le zodiaque, chacun étant mû par les caractéristiques de son signe, et les autres protagonistes sont d’origine « planétaire », notamment le couple clé (les Luminaires) – qui incarne, lui le Soleil, elle la Lune. Les interactions entre ces personnages reflètent exactement celles des planètes et des étoiles dans le ciel austral de 1866. Quant à la structure du roman, elle repose, entre autres, sur les phases de la Lune, la longueur des douze sections étant divisée chaque fois par deux (la première faisant, dans l’édition anglaise du moins, 360 pages – tiens, tiens ! – la seconde, 180, etc.)… Le lecteur, qui ne reçoit pour toute aide liminaire que la carte stellaire et planétaire des personnages, est mis à forte contribution !

« La question qui se pose donc est : quel est l’effet de toutes ces astuces structurelles sur le plaisir du lecteur ? s’interroge Jenny Hendrix sur le site Slate. Est-il possible de lire le livre pour ses seuls mérites littéraires ? » Sa réponse : « Oui – si seulement l’auteure nous en laissait la possibilité ! Hélas, chaque détail du roman rayonne d’une telle “in­­tention” qu’il rend le lecteur aveugle aux plaisirs du récit. »

Le plus féroce des critiques d’Eleanor Catton – son compatriote et confrère écrivain C. K. Stead – avoue candidement dans le Financial Times : « Il y a aussi dans ce roman une structure astrologique, sur laquelle je me suis permis de faire l’impasse.  »

Identité : cosmopolonais

Andrzej Bobkowski se disait « cosmopolonais ». Donc quand même un peu polonais, puisque ses parents l’étaient. Mais cet admirateur de Conrad était surtout un détracteur de la « maladie polonaise », cette omniprésence des mythes et tableaux sentimentaux qui ne sont bons qu’à nourrir le nationalisme. Et puis Bobkowski était aussi un peu français, ou parisien, car c’est là qu’il a vécu l’Occupation et l’après-guerre. Mais, une fois encore, la désillusion l’a emporté face à une France « fatiguée », « qui n’a plus les convictions fondamentales dont elle a nourri l’Europe pendant tant de siècles », comme il l’explique dans ses Notes de voyage d’un Cosmopolonais, ouvrage qui fait de lui, d’après la Gazeta Wyborcza, « l’un des représentants polonais les plus intéressants de la littérature d’après guerre en exil ».

Ce journal entrecoupé de reportages commence en 1947 à Paris. Il continue au Guatemala, où l’essayiste se replie, loin de la vieille Europe, « berceau de la culture et des camps de concentration », mais aussi d’un communisme que, comme toute idéologie, il exècre. Il y vivra de l’une de ses passions : l’aéromodélisme. Ces notes se terminent par sa lutte contre le cancer qui l’emportera en 1961.

Freud l’outsider

Pour la psychanalyse, les biographies traditionnelles relèvent de la mystification. Comment un récit qui se borne aux données objectives peut-il en effet nous renseigner sur les conflits inconscients dont toute personnalité est le produit ? Essayiste, psychothérapeute et éditeur des œuvres de Freud dans la prestigieuse collection « Penguin Classics », Adam Phillips évite ce piège dans l’ouvrage qu’il consacre à la carrière du savant viennois. « Les faits relatifs à la vie de Freud, prévient Joshua Rothman dans le New Yorker, sont dans une large mesure absents » de ce mince volume. Ce que l’auteur tente de reconstituer, en revanche, c’est le sens que Freud donnait à sa propre destinée, et la place qu’il assignait, dans cette mythologie personnelle, à la création de la psychanalyse.

Spécialiste de la discipline, Phillips est aussi connu pour son peu de respect pour l’orthodoxie. Selon Rothman, il est « clairement brillant, et pourtant on ne sait jamais très bien jusqu’où on doit prendre ses écrits au sérieux ». Ainsi, il explique que Freud s’est toujours considéré, du moins inconsciemment, comme un outsider. Né en Moravie de parents juifs et arrivé à Vienne à 4 ans, il aurait compensé son sentiment d’exclusion par un mélange d’ambition personnelle et d’empathie pour les parias, les immigrés, les marginaux. C’est dans ce contexte, affirme Phillips, qu’il faut comprendre l’intérêt porté par le jeune Freud aux expériences de Charcot sur les hystériques. De même, la psychanalyse était à l’origine une méthode ­censée permettre aux patients de surmonter par la parole leur sentiment d’exclusion.

Vue sous cet angle, « la psychanalyse est avant tout une affaire de communication, et non de guérison », note Rothman. Or, parce qu’il fournissait un moyen d’expression à ceux que la société reléguait à la marge, « le travail de Freud était une forme de rébellion – contre la médecine, contre la société ». Telle était du moins, pour Phillips, la mission de la psychanalyse à ses débuts. Une mission oubliée en chemin, en raison de l’essor foudroyant de la jeune discipline. « Freud fut victime de son succès, résume Rothman. Au début, fidèle à son intention critique, il laissa les patients s’emparer des mystères que recelait leur psyché. Mais, à mesure que la ­psychanalyse devenait une institution à part entière et qu’elle mettait au point ses propres règles et dogmes, le discours des analystes se mit à recouvrir celui de leurs patients .» C’est d’ailleurs à ce stade (Freud a environ 50 ans) que le récit s’interrompt.

Si l’essai de Phillips ne contient aucune révélation sur la vie du savant, son intérêt est ailleurs : il s’agit, pour Joshua Rothman, d’un « livre audacieux » proposant une « histoire révisionniste de Freud et de son entreprise ». Les limites de la démarche tiennent à son caractère spéculatif et à son choix de ne montrer que « les meilleures parties de l’œuvre de Freud, tout en laissant de côté le reste : les théories démodées et le jargon obscur qui le font davantage ressembler à une caricature qu’à un penseur fascinant ».