Vieilles canailles !

Álvaro est vieux. Il ne le sait pas – mais il le pressent : il va mourir dans quelques minutes. Il sort de chez le médecin et marche dans les rues de Rio pour regagner son appartement de Copacabana. En chemin, le vieillard mal en point vocifère contre l’humanité entière et pense à ses quatre compères de toujours, ses amis d’enfance, tous morts peu avant lui.

Fin, le premier roman de l’actrice brésilienne Fernanda Torres, brosse ainsi le portrait de cinq amis cariocas arrivés au crépuscule de leur vie. « Tous les chapitres s’ouvrent sur le monologue intérieur de l’un des vieillards, dans les minutes qui précèdent sa mort, et se poursuivent par les histoires, narrées à la troisième personne cette fois, des femmes qui ont jalonné leur vie – celles qu’ils ont aimées comme celles qu’ils ont blessées », écrit Manuel da Costa Pinto dans la Folha de São Paulo.

« Les cinq protagonistes sont tous les dignes représentants de la faune de Copacabana », rapporte pour sa part Carlos Héli de Almeida dans O Globo, « mélancoliques, résignés » : « Les derniers spécimens d’une génération, celle des tumultueuses années 1960 et 1970 – quand Rio faisait figure de nouvelle Babylone de la contre-culture –, qui a vu une grande partie de ses aspirations libertaires frustrées par la vie et par l’histoire. » Álvaro, qui ouvre le roman, est un « misanthrope tourmenté par la question de la vieillesse, résume de Almeida. Il y a aussi Ciro, le conquérant ambitieux, terrassé par un cancer. Sílvio, lui, ne parvient pas à décrocher des drogues ni du sexe, même à un âge avancé. Quant à Ribeiro, c’est le “métrosexuel” au corps athlétique, qui passe ses journées à entretenir son bronzage sur la plage avant d’être victime d’un usage abusif du Viagra. Enfin il y a Neto, le chic type de la bande, qui n’a jamais été capable de trahir sa femme ni ses amis, n’a cultivé aucune addiction ».

L’ouvrage est le fruit d’un projet de série télévisée avorté, explique encore la Folha de São Paulo. Fernando Meirelles, le célèbre réalisateur de La Cité de Dieu, avait commandé à différentes personnalités de courtes nouvelles sur la vieillesse, en vue de les adapter à l’écran. Le projet a capoté, mais le texte de Fernanda Torres (qui correspond à « Álvaro », le premier chapitre de son roman) a atterri sur le bureau de Luis Schwarcz, éditeur de la prestigieuse maison Companhia das Letras. Quand ce dernier a appelé l’actrice pour la convaincre d’étoffer son récit, Fernanda Torres, descendante d’une grande famille de gens de théâtre, n’a pas hésité longtemps. « La mort de mon père en 2008, l’âge avancé de ma mère, dont on vient de fêter les 84 ans, la disparition de la plupart de leurs amis m’ont amenée à beaucoup réfléchir sur ce que signifie vieillir. C’est un sujet que je portais en moi depuis quelques années », explique l’auteure de 48 ans au Diário do Amazonas. « Quand j’étais plus jeune, je pensais qu’en vieillissant on s’assagissait et qu’on gagnait en sérénité. Aujourd’hui, je sais que non. La paix ne vient jamais. »

« Une baguette mal cuite tartinée de préjugés »

La presse anglo-saxonne n’est pas toujours tendre avec la France ; mais elle n’apprécie pas que les Français lui gâchent le travail en s’autofustigeant, qui plus est avec maladresse. D’où le déferlement de commentaires acerbes contre l’ouvrage d’Éric Zemmour – lu dans le texte, car pas encore traduit en anglais. Aussi peu comestible qu’« une interminable baguette mal cuite tartinée de préjugés indigestes », assène dans l’hebdomadaire conservateur britannique The Spectator Graham Robb, l’auteur très britannique d’Une histoire buissonnière de la France.

En cause, la méthode : « Prendre un épisode de la vie culturelle ou politique française, décrire la longue séquence d’événements qui l’ont rendu possible et en extra­poler les conséquences », écrit Christopher Caldwell (auteur d’Une révolution sous nos yeux : comment l’islam va transformer la France et l’Europe) dans l’hebdomadaire conservateur américain The Weekly Standard. En cause aussi, le côté pseudoanalytique d’« un livre qui n’a rien d’analytique » (Graham Robb) – mais qui plaît aux Français « grâce à l’avalanche de notes et références qui le parent d’un vernis intellectuel », ironise Eleanor Beardsley sur la radio américaine NPR. En cause, enfin, « l’exagération insensée » d’un propos peu original en ce qu’il s’inscrit « dans la longue série de livres proclamant le déclin français… de Drumont à Céline jusqu’à l’habituellement perspicace Raymond Aron » – écrit dans le New Yorker Alexander Stille.

Pour autant, les (bons) journalistes anglo-saxons s’interdisent, quant à eux, de tomber dans le travers qu’ils dénoncent chez Zemmour – la multiplication des « accusations furieuses mais non étayées » (Graham Robb). Ils mettent donc tout leur talent à tenter de rendre compte objectivement de la thèse centrale du « Suicide français ». Mais voilà : ils n’y arrivent pas !

« Peut-être le thème central du livre est-il celui de la mort du père, de la fin de la société traditionnelle, hiérarchisée, autoritaire, où les hommes étaient des hommes et les femmes leurs subordonnées, où les gays restaient cachés et la France était une puissance mondiale ? » (Alexander Stille – noter le « peut-être » !). En revanche, pas d’ambiguïté : le père, c’est de Gaulle ; et le meurtrier du père, c’est le sorbonnard de Mai 68, celui qui a, par-dessus le marché, bousculé toutes nos valeurs fondatrices et « déculotté la France » (Graham Robb).

Plusieurs commentateurs croient d’ailleurs discerner chez Zemmour une « désagréable tendance à la misogynie » ainsi qu’à l’exé­cration du « féminisme… cette émasculation insidieuse », écrit Alexander Stille, qui remarque aussi que le mot « virilité » revient à vingt-trois reprises en 500 pages, « ce qui suggère une certaine obsession ».

Dans le collimateur de Zemmour figurent aussi les étrangers, surtout ceux de « l’immigration massive » africaine et musulmane – « conséquence imprévue de la décolonisation », note Caldwell. Mais, à cet égard, l’Irish Times croit pouvoir nuancer : « Fils d’immigrants juifs berbères d’Algérie, Zemmour place le “modèle républicain” et l’assi­milation complète des immigrés au-dessus de tout. » En d’autres termes, le problème n’est pas quantitatif que qualitatif : les immigrés se comporteraient, en France, comme des chenapans.

Quels sont les motifs de cette détérioration morale qui, selon Zemmour et bien d’autres, affecte la société française dans son ensemble – tant de motifs, en fait, que les journalistes anglo-saxons semblent avoir du mal à les démêler les uns des autres ? Qui doit porter le chapeau de la décadence ? Les intellectuels, hypothèse retenue par Christopher Caldwell – « ces classes créatives » coupables d’« avoir popularisé la haine de soi » et de l’avoir diffusée dans le peuple ? Le libéralisme américain (autre option souvent évoquée), avec son faux nez, l’Europe de Maastricht ? Ou encore les politiciens et hauts fonctionnaires – de gauche ! – qui lui ont servi de cheval de Troie ? Ce qui est clair, ou du moins à peu près, c’est que le bon peuple de France, trahi par les élites, moqué par les intellos (« Dupont-Lajoie » !), chassé de ses banlieues proprettes par l’immigration, est, selon Christopher Caldwell, le grand dindon de la farce. En fin de compte, s’étonne le commentateur, Zemmour, « un conservateur à presque tous égards », semble regretter le communisme, relégué au rôle de « culture de transition entre le christianisme et l’islam », avec son « vénéré Marchais », un quasi de Gaulle.

L’essentiel n’est pas là, tranche Alexander Stille. L’essentiel, c’est que Zemmour se fourvoie complètement dans l’analyse des causes. Il se focalise en effet sur les sources internes de la décadence française, oubliant que « les sinistres conspirations et les décisions suicidaires, qu’il détecte partout, ne sont que les effets, positifs ou négatifs, du changement du monde ». Bref, la France ne s’est pas « suicidée » : elle n’est qu’une des victimes collatérales de la commotion planétaire.

Résister par le silence

« À quelques mètres, voici l’arbre qui est désormais en service. C’est un hêtre. Il est à peine blessé encore. Son écorce éclatée laisse voir pourtant déjà sa chair blanche avec des filets de sang toujours à la même hauteur, à la hauteur du cœur d’un homme ». C’est l’une des rares descriptions concrètes à lire dans le journal que Jean Guéhenno rédigea pendant l’Occupation. L’essentiel est en effet consacré à ses rencontres avec ses auteurs préférés. Il fut l’un des très rares écrivains français à refuser de publier pendant cette période. Âgé de 50 ans quand la guerre arriva, il ne participa pas autrement à la Résistance, si ce n’est encore en contribuant à des magazines clandestins.

Dans The New Republic, peu de temps avant le sabordage de cette revue (lire l’éditorial de Books, février 2015), David Bell, professeur à Princeton, rédigeait un éloge vibrant de ce journal (publié en 1947) et de son auteur. Il est frappé par « l’absolue ferveur de Guéhenno à l’égard des livres et des idées » et se demande dans quelle mesure cette ferveur, classique dans l’itinéraire d’un fils d’ouvrier, a instruit son implacable esprit de résistance pendant la guerre. Instruit, sans doute, mais non déterminé, car un niveau de culture comparable n’a pas empêché d’autres de commettre ou d’avaliser le pire, observe Bell.

Un dictionnaire absurdement frenchie

Acclamé en France, le massif Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles (Seuil/Le Robert, 1 532 pages), paru il y a dix ans, est désormais disponible en anglais. On se demande un peu pourquoi, suggère dans le Times Literary Supplement Tim Crane, professeur de philosophie à Cambridge. N’y a-t-il pas, tout d’abord, une forme de masochisme à vouloir traduire un dictionnaire des intraduisibles ? : « Si le projet d’origine était paradoxal, celui-ci l’est doublement : pas seulement un dictionnaire de mots intraduisibles [comme le fameux Dasein en philosophie de langue allemande], mais une traduction de ce dictionnaire. » Les responsables de l’édition américaine s’en sont pourtant réjouis, au point de faire passer le sous-titre en titre : « L’ampleur de notre tâche de traducteurs est apparue clairement quand nous avons compris qu’une conversion directe de l’édition française en anglais ne fonctionnerait simplement pas », écrit l’éditrice en chef Emily Apter, professeure à l’université de New York. Crane cite Derrida, l’un des héros de Barbara Cassin, la philosophe française qui a dirigé la rédaction du dictionnaire : « Rien n’est intraduisible en un sens, mais en un autre sens tout est intraduisible ». Le meilleur exemple est le mot « philosophie », l’intraduisible par excellence, comme le souligne Rémi Brague dans l’entrée « Europe », d’ailleurs jugée « excellente » par Crane. Mais, si rien n’est intraduisible, les problèmes de traduction se font lourdement sentir dans certains cas. Ainsi l’entrée « consciousness » traduit l’entrée « conscience » de la version française, rédigée par le philosophe Étienne Balibar. Lequel « se débat avec les liens conceptuels et his­toriques » entre les deux sens du mot en français. Ce n’est pas un sujet pour les locuteurs de l’anglais, vu que dans cette langue les mots « consciousness » et « conscience » ont « un sens ­complètement différent depuis des siècles » (« conscience » étant réservé à la conscience morale). De même, l’entrée « chance/probability », rédigée par Jean-Pierre Cléro, distingue entre les interprétations objective et subjective de la probabilité (la première se réfère au fait qu’un dé a une chance sur deux de tomber sur un chiffre pair, la seconde à ma perception des chances réelles qu’il a de tomber sur un chiffre pair). Cléro appelle « probabilité » la première, « chance » la seconde. Cela tombe mal, écrit Crane, car « la philosophie anglophone utilise le mot chance pour désigner la probabilité objective ». En outre, Cléro ne se réfère à aucun travail publié après 1975.

Pour le philosophe de Cambridge, ces exemples montrent que le dictionnaire « ne peut pas être utilisé comme un dictionnaire de philosophie au sens habituel du terme », ni donc conseillé aux étudiants pour les aider à clarifier des concepts compliqués.

Il critique aussi nombre de choix éditoriaux des auteurs. On trouve curieusement une entrée pour « demos », mais pas pour « démocratie ». Une seule entrée pour deux concepts sans rapport l’un avec l’autre, « description » et « depiction » (représentation par le dessin ou une autre forme d’art). Le mot « idée » a droit à une demi-page, comme le mot « imagination », mais l’intraduisible Ereignis d’Heidegger (que François Fédié a récemment traduit par « avenance ») a droit à une page et demie. Toutefois, ce qui « fascine » le plus le philosophe anglais, c’est le biais culturel : le dictionnaire est « une vision partiale d’une partie de la culture européenne ». Il est « avant tout une célébration amoureuse de la philosophie conçue par des philosophes français ». De fait, mis à part quelques noms, la philosophie de langue anglaise brille par son absence. Les responsables de l’édition américaine reprennent à leur compte le parti pris de Barbara Cassin : le livre est « un défi apporté à la prééminence des traditions philosophiques anglo-analytiques ». Lesquelles, qu’on le veuille ou non, dominent dans les universités aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans de nombreuses régions de l’Europe continentale, note Crane. Alors que « l’approche incarnée par le livre de Cassin est sur le déclin partout dans le monde ».

Finalement, cet ouvrage est « un exercice de lamentation sur le déclin du français comme “langue dominante de la philosophie” ». Pour le philosophe de Cambridge, « le problème n’est pas tant le francocentrisme qu’un provincialisme susceptible d’induire en erreur ceux qui ne savent rien de ce que pense le reste du monde ». Crane se moque joyeusement, pour finir, de l’entrée d’Alain Badiou sur le mot « French », qui confine selon lui au sommet du ridicule. « Manifestement aussi frustré que les éditeurs [américains] par l’impérialisme linguistique de l’anglais, il remarque sur le ton de la plainte que  “les principales figures créatives de la philosophie en français, Descartes, Bergson, Sartre, Deleuze et Lacan, ont tous revendiqué le droit d’écrire dans leur langue natale, en somme le droit à la liberté de la langue”. Difficile de saisir en quoi consistait cette revendication, vu que personne n’a jamais  cherché à empêcher aucun d’eux d’écrire dans sa langue natale ». Ce texte de Badiou, qui devient encore plus délirant par la suite,  est encensé de manière particulièrement confuse par Emily Apter dans sa préface, remarque Tim Crane.

Grâce à diverses subventions, le Dictionnaire des intraduisibles, note le site de l’École normale supérieure, est « aujourd’hui traduit ou en cours de traduction/adaptation/réinvention dans une dizaine de langues : trois volumes sont déjà parus en ukrainien (L’esprit et la lettre), un en arabe (Centre culturel arabe), il est sous presse en roumain (Polirom), il est en cours de traduction en portugais-Brésil, en italien, en espagnol-Mexique (Siglo XXI), en russe ; sa traduction commence en hébreu, et elle est à l’étude en chinois, en grec, en persan ».

De la division Charlemagne au djihad

La vidéo de l’État islamique montrant l’exécution de dix-huit soldats syriens et de l’humanitaire américain Peter Kassig a choqué le monde pour les raisons habituelles, plus une : les militants ne portaient pas de masque. Deux des hommes apparaissant sur cette vidéo, Michael Dos Santos et Maxime Hauchard, sont des citoyens français. Le fait qu’ils ne soient pas masqués a permis aux Français de mettre des visages sur deux de leurs compatriotes parmi les mille et quelques dont on pense qu’ils ont succombé à l’attraction de l’État islamique et à sa terrifiante vision du monde. Des visages distincts qui ont brouillé la figure type du militant islamiste français : celui d’un homme jeune au profil socio-économique et psychologique bien défini, descendant d’immigrés d’Afrique du Nord, qui n’appartient plus au monde de ses parents mais ne fait pas encore partie de la société nouvelle où il vit. Élevées dans les banlieues délabrées du pays, parquées dans des écoles détériorées, récipiendaires de diplômes sans valeur, soupçonnées de n’être pas des plus françaises en raison de leur nom et de la couleur de leur peau, les personnes correspondant à ce profil peuvent être attirées par un mouvement qui leur promet non seulement d’appartenir à une communauté, mais aussi d’avoir un but dans la vie.

Les choses sont plus compliquées à présent. Dos Santos et Hauchard sont issus de milieux relativement stables, bourgeois et, surtout, non musulmans. Ils étaient appréciés dans leur milieu et ne s’étaient que récemment convertis à l’islam. Comme l’a conclu David Thomson, un journaliste de radio français qui a suivi de près l’évolution des militants radicaux « de souche », ces recrues « étaient parfaitement insérées dans la vie active avant leur départ » pour la Syrie et pour l’Irak.

Familles et amis furent déconcertés. Ainsi que le déclara, abasourdi, le maire de Bosc-Roger-en-­Roumois, ce village de l’Eure où a grandi Hauchard : « Maxime n’a jamais été un rebelle. » Pourtant, les historiens français auront l’impression d’un certain déjà-vu. Il y a soixante-dix ans, l’Allemagne nazie créait la tristement célèbre 33e Waffen-Grenadier-Division de la SS Charlemagne. Commandée par des généraux allemands, cette division connue sous le nom de Charlemagne était formée de quelque huit mille volontaires français. Les engagés furent entraînés en Allemagne et combattirent sur le front de l’Est aux côtés des Allemands, alors que ceux-ci reculaient peu à peu devant l’inexorable progression de l’armée russe.

Il y a loin, sur le plan de la géographie, des ruines de Berlin, dans lesquelles les soldats encore vivants de la division Charlemagne ont livré leur dernier combat, aux déserts d’Irak, où les recrues françaises de l’État islamique sèment maintenant la terreur. Mais la ­distance idéologique et psychologique est loin d’être si grande. Les volontaires de l’époque étaient, comme ceux d’aujourd’hui, tous jeunes et, par conséquent, impressionnables et impétueux. Dans les deux cas, une multitude de milieux socio-économiques sont représentés : des pauvres et des ouvriers, des bourgeois et des personnes instruites. Le fait d’être un produit de l’école républicaine française n’immunisait pas contre l’attrait de ces mouvements, pas plus hier qu’aujourd’hui. Premièrement, les succès militaires de l’armée allemande ont, si l’on se réfère à la monographie de Philippe Carrard Nous avons combattu pour Hitler, marqué les esprits des jeunes hommes. Comme le dit un vétéran de la Division, « l’Allemagne était triomphante ! Où qu’elles aillent, ses armées étaient victorieuses ». Il se peut que les victoires éclairs de l’État islamique dans le nord de la Syrie et de l’Irak aient eu un effet semblable sur les enrôlés français, qui s’accrochent peut-être à ce qu’ils voient comme l’inéluctable ascension de ce mouvement. Ensuite, les vidéos de recrutement de l’État islamique partagent certains éléments de graphisme avec les images de propagande placardées à travers la France occupée. Celles-ci donnaient à voir de jeunes hommes aux traits aryens et à la détermination inébranlable, incarnation d’un idéal masculin qui transcendait les frontières nationales. Dans les vidéos, les uniformes des combattants ainsi que leurs barbes offrent à leur public cible un autre puissant idéal masculin.

En outre, les motivations de 2014 reflètent certainement celles qui animaient les cœurs et les esprits des jeunes Français en 1944. Peut-être une soif d’aventure et de ­pouvoir, ainsi que des élans plus sombres et nihilistes. Et il y a autre chose encore : une vision du monde manichéenne, totalitaire, exterminatoire, dont la simplicité frappe les esprits impatients de rejoindre une force qui change le monde. Qu’il s’agisse d’établir un nouveau califat sunnite ou un nouvel ordre européen, la promesse millénariste reste la même. Les membres de la division Charlemagne trouvaient du réconfort dans le mépris qu’avaient la plupart de ceux qu’ils laissaient derrière eux pour leur choix – un autre signe distinctif des vrais croyants. De même, une vidéo de recrutement en français de l’État islamique met en garde : « On dira que tu as été endoctriné et tu seras méprisé. »

Les combattants de la division Charlemagne se voyaient comme des croisés contre le communisme. Un engagé volontaire écrivit à sa famille : « Je pars pour la Russie combattre l’ennemi de toutes les civilisations : le bolchevisme. » Remplacez « Russie » par « Syrie » et « bolchevisme » par « libéralisme » et vous pourriez bien vous retrouver nez à nez avec Hauchard.

Tracer ainsi des parallèles entre le passé de la France et son présent est plus qu’un simple jeu de société. Cela permet de tirer des leçons qui sont à la fois réconfortantes et de nature à faire réfléchir. D’une génération à l’autre, il y aura toujours des individus sensibles aux sirènes des mouvements millénaristes qui offrent un but dans la vie, ainsi que les armes et le langage pour le poursuivre. Et, exactement comme les historiens d’aujourd’hui soulignent, à raison, le pourcentage extrêmement faible des Français qui ont rejoint les rangs de la division Charlemagne, leurs futurs confrères feront à n’en pas douter de même à propos du contingent français de l’État islamique.

Ces parallèles devraient rappeler à la France, dont la vaste communauté musulmane sert déjà injustement de paratonnerre à de nombreux mécontentements et de nombreuses déceptions, que l’islam n’est pas plus responsable des recrues de l’État islamique que ne l’était l’anticommunisme des hommes qui se rallièrent aux couleurs de la division Charlemagne il y a soixante-dix ans.

 

Cet article est paru dans le Los Angeles Times le 4 décembre 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

La vie brisée des mineurs chiliens

Le 5 août 2010, un gigantesque amas de roche s’effondrait dans la mine d’or et de cuivre de San José, dans le nord du Chili, retenant trente-trois hommes prisonniers de la montagne. « Los 33 », comme on les surnomma, ­restèrent enfermés durant soixante-neuf jours à près de 700 mètres sous terre. Au bout de dix-sept jours, le gouvernement chilien, avec l’aide de la Nasa, parvint à confirmer, au moyen d’une caméra fixée à un tube de forage, que tous les mineurs étaient en vie. Mais il fallut attendre encore près d’un mois et demi avant que les rescapés ne revoient la lumière du jour.

Dans Deep Down Dark, le journaliste américain Héctor Tobar plonge les lecteurs dans les ténèbres où ces hommes ont survécu. « La hiérarchie qui régit le quotidien de ces mineurs vole presque aussitôt en éclats », rapporte Mac McClelland dans le New York Times. « Le chef d’équipe s’effondre vite et abdique son autorité. Certains hommes tentent de combler ce vide et prennent en charge diverses tâches, comme le rationnement des vivres. Parfois les autres les écoutent, parfois non. Il arrive aussi que le désespoir et la frustration fassent éclater cris et disputes, menaçant toujours de déraper dans la violence. » Tobar raconte la chaleur, l’humidité, et l’obscurité. La faim agresse les corps et les esprits, mais « le pire, pour la plupart des mineurs », écrit Noah Gallagher Shannon, du Washington Post, « ce sont les ténèbres qui les enveloppent ». Aucun d’entre eux n’est revenu indemne. Chômage, dépression, alcoolisme, drogue : « los 33 » souffrent aujourd’hui de nombreux maux.

C’est seulement au bout de dix-sept jours que, dans leur esprit, la cavité où ils se trouvaient cessa d’être « un caveau pour devenir une ­prison ». « Le trou creusé était assez large pour faire passer des gels de glucose, si bien que les travailleurs purent finalement calmer leur faim », poursuit Noah Gallagher Shannon. Mais quand les mineurs apprirent que les caméras du monde entier étaient suspendues à ce qui leur arrivait, d’autres ennuis surgirent. Leur histoire valait de l’or, et chacun voulait sa part. « La fièvre de l’argent » réveilla les jalousies et les rivalités. « Avant même d’être ramenés à la surface, plusieurs mineurs avaient demandé à leurs proches de faire établir chez le notaire un contrat empêchant qu’un seul d’entre eux tire profit de l’aventure sans l’accord de tous les autres. Cette histoire est le bien le plus précieux de ces misérables, et elle leur appartient à tous », conclut le New York Times.

C’est ce pacte, selon lequel chacun d’entre eux pourrait raconter tout au plus quelques anecdotes, qui les a conduits à céder collectivement leurs droits à Héctor Tobar pour Deep Down Dark. L’ouvrage figure parmi les meilleures ventes du New York Times.

Le Che d’Anatolie

Un jeune révolutionnaire enflamme les cœurs depuis plus de quarante ans en Turquie. Après le braquage d’une banque puis l'enlèvement de quatre Américains à Ankara, Deniz Gezmis, étudiant marxiste-­léniniste, fut condamné à mort en 1972 à l’âge de 25 ans pour avoir tenté de « renverser l’ordre constitutionnel ». Durant cette période marquée par de multiples coups d’État, Gezmis¸ incarne la jeunesse contestataire face à un pouvoir liberticide. De nombreux parents donneront son prénom à leur progéniture, et des chanteurs en feront une quasi-légende. Comme d’autres journalistes avant lui, Can ­Dündar a décidé de faire revivre le héros disparu, en donnant la parole à son frère cadet Hamdi Gezmis. « Mon frère Deniz » s’est immédiatement imposé en tête des ventes. « Can Dündar a réalisé une œuvre majeure. Au lieu de se contenter d’un simple récit linéaire, il mêle la parole du frère à un procédé narratif qui s’appuie à la fois sur des lettres et sur des photos », commente le quotidien Milliyet. Plus d’un an après les manifestations du parc Gezi à Istanbul, l’aura du jeune révolutionnaire défunt est plus grande que jamais.

Meilleures ventes en Russie – Le pouvoir en question

 

Située tout près de la rue Tverskaïa, comparée parfois aux Champs-Élysées, la librairie indépendante Falanster est un lieu culte des intellectuels moscovites. Fondée en 2002, elle est gérée sous forme de coopérative par une équipe d’enthousiastes qui ne cachent pas leur engagement à gauche. Une sorte de communauté utopique à deux pas du Kremlin, comme le suggère son nom – « phalanstère », en référence à Charles Fourier. Le magazine en ligne The Moscow Review of Books s’est fait l’écho des meilleures ventes de cette librairie en 2014.

Premier constat, les traductions y sont très majoritaires. L’essai Sur la violence d’Hannah Arendt, écrit en 1969 (disponible en France dans le recueil intitulé Du mensonge à la violence) se classe en tête du palmarès. On y trouve d’autres penseurs éminents, comme le philosophe italien Giorgio Agamben avec son livre Profanations, ou l’historien du judaïsme Gershom Scholem à travers l’évocation de son ami Walter Benjamin.

Mais les intellectuels moscovites font aussi honneur à la poésie. Ainsi trouve-t-on, à la deuxième place du classement, un recueil de Grigori Dachevski, poète, traducteur et critique littéraire russe décédé en 2013, à 49 ans. Rédigé sur son lit d’hôpital et publié à titre posthume, c’est une méditation sur la disparition, l’absence et la perte. Dans chaque texte « le langage atteint une limite derrière laquelle il n’y a que l’impossibilité du langage et de la pensée », rapporte le site Colta.ru.

La poésie de Vsevolod Emeline a une tout autre tonalité. Le thème central de son recueil Politchanson est la contestation populaire, qu’elle ait lieu dans les rues de Moscou ou ailleurs : l’un des poèmes évoque le sort des dictateurs renversés lors du Printemps arabe. Cet auteur inclassable, qui cultive l’ironie et le politiquement incorrect, s’en prend avec la même virulence au pouvoir en place et à l’opposition libérale, qui continue néanmoins d’en faire l’un de ses auteurs favoris.

Quant à Elena Kostioutchenko, journaliste à Novaïa Gazeta, elle a réuni sous le titre « Présumés inutiles » une série de reportages mettant en scène des laissés-pour-compte de la Russie actuelle (un retraité, des toxicomanes, une prostituée, une jeune malentendante) dont les parcours illustrent, chacun à sa façon, les défaillances de l’État.

Autre grand succès de la librairie, « Colonisation interne », dans lequel Alexandre Etkind, professeur à Cambridge, se penche sur l’histoire de l’impérialisme russe, présentant l’expansion de l’empire comme un processus ayant permis aux élites du pays de coloniser leur propre peuple. Une approche qui tranche avec l’historiographie russe et dont la crise ukrainienne a montré l’intérêt.

 

Ekaterina Dvinina est une journaliste franco-russe. Elle collabore à plusieurs journaux français et lit la presse russe
pour Books.
 

Le roman d’un imposteur

Enric Marco est sans doute l’imposteur le plus célèbre d’Espagne. Démasqué en 2005 par l’historien Benito Bermejo, il s’était successivement fait passer pour un combattant anarchiste de la Guerre civile, un résistant exilé en France, un militant antifranquiste et l’un des survivants du camp de Flossenbürg. Pendant des années, il avait été l’un des témoins privilégiés des médias dès que l’on évoquait ces sujets. Au moment où Benito Bermejo dévoila le pot aux roses, notre homme s’apprêtait d’ailleurs à se joindre à une cérémonie d’hommage à Mauthausen en compagnie du chef du gouvernement, José Luis Zapatero. C’est cette vie tout entière faite de légende que Javier Cercas interroge dans « L’imposteur ». À travers la puissante réflexion développée par l’écrivain dans ce « roman sans fiction », « l’histoire de Marco se révèle un miroir de l’histoire récente de l’Espagne et, surtout, de notre incapacité à affronter le passé avec rigueur, conclut El Mundo. Avec son récit débordant de sentimentalisme, Enric Marco s’est inventé un personnage qui devait résumer les meilleures vertus de notre pays. Cette reconstruction narcissique de notre passé n’était que mensonge ».

Les enfants du paradis communiste

À l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la Révolution de velours de novembre 1989, le journaliste Ján Simkanic a demandé à plusieurs dizaines de confrères et de personnalités de raconter leur jeunesse entre les années 1950 et 1980. C’est ainsi qu’est né « Mon enfance sous le socialisme », un recueil de plus de soixante textes.

Les auteurs ont compris l’exercice de multiples manières. La plupart d’entre eux ont choisi de s’attarder sur un épisode bien précis, par exemple les événements d’août 1968 [l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie] ; d’autres ont essayé d’exprimer dans toute sa complexité la diversité de l’expérience vécue. Certains récits sont tristes, d’autres plutôt drôles, mais le livre apparaît globalement dominé par ce mélange des deux qu’est le tragicomique. Il apporte au total un regard pluriel sur la vie à l’époque communiste et souligne ce qui, bien sûr, n’a rien de surprenant : le fait qu’il puisse exister, selon la période, le lieu et la position sociale de chacun, des perceptions très différentes de ce moment de notre histoire. On ne peut comparer l’expérience d’une fille de dissidents – qui raconte aujourd’hui encore avec terreur comment un médecin a convoqué son petit frère pour un vaccin afin d’attirer ses parents hors de leur appartement et permettre à la Sécurité d’État d’y installer un système d’écoutes –, avec les récits de ceux dont les parents ont profité à divers degrés de la bienveillance du régime.

Plusieurs racontent des épisodes de conflit avec l’autorité, font état de l’envie de fuir le monde « normatif » des adultes, expriment le désir de ressembler aux autres enfants ou évoquent le trouble sexuel de l’adolescence. Il s’agit là, bien entendu, de préoccupations propres à ces phases de la vie. Difficile, donc, de déterminer à quel point les expériences de chacun en la matière ont pu être influencées par les dirigeants du pays ou les auteurs de manuels scolaires. Des institutrices autoritaires, prudes et idiotes, il en existe évidemment encore aujourd’hui tout comme il s’en trouvait avant 1948 – mais on peut se demander si le régime communiste n’avait pas pour celles-ci une sorte de prédilection. Ajoutons encore que la vie sous le socialisme était plus grise, et pas seulement à cause de la rareté des téléviseurs couleur. La pression conformiste (surtout à l’école) était forte, bien plus qu’à l’Ouest. Un écolier pouvait ainsi, comme c’est arrivé à l’écrivain Daniela Fischerová, se faire arrêter dans le couloir par la directrice, être moqué à cause de ses vêtements puis traîné, sous les rires des autres enfants, dans la salle des professeurs pour que ceux-ci puissent l’humilier à leur tour. Le désir d’être comme les autres, se souvient la romancière, résultait moins de l’instinct grégaire naturel et universel qui nous pousse à intégrer une bande ou à nous émanciper de nos parents passé un certain âge que de la terreur inspirée par les enseignants exigeant de chaque écolier un conformisme absolu.

Cela étant, la majorité des textes montrent surtout comment les enfants sont parvenus à tirer parti des épreuves traversées sous le socialisme. Le journaliste Alexandre Mitrofanov écrit ainsi, avec un peu d’emphase, que les dessins représentant un corps de cochon accrochés au-dessus des étals vides des boucheries pro­duisaient un effet artistique, « comme un avant-goût de conceptualisme » (enfant, il aurait probablement choisi un autre terme). La pénurie de nombreux produits a par ailleurs considérablement augmenté leur attrait : certains bonbons avaient dans l’imagination des enfants un goût féerique. Les concerts punks semi-clandestins organisés dans des arrière-cours putrides y ont gagné en romantisme et ont été vécus avec plus d’intensité que s’ils avaient eu lieu à l’Ouest. De même, la rareté des bons livres augmentait leur charme. Grandir dans une cité jamais terminée et toujours en chantier, avoir ainsi des immeubles déserts, du sable et du ballast pour aire de jeux, cela aussi pouvait pimenter la vie. L’absence de voitures dans les rues permettait aux petits garçons de les transformer sans danger en terrains de foot. L’un des auteurs du livre évoque pour sa part son ravissement à l’idée – heureusement fausse – que, grâce à l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, une nouvelle République fédérale allait voir le jour, donnant naissance à une équipe de hockey qui, composée de toutes les stars de l’URSS et de la CSSR [la République socialiste Tchécoslovaque],  serait imbattable.

Aujourd’hui, ce dernier exemple paraît à la fois drôle et terrifiant. Tout comme le souvenir de Petr Šimunek qui, enfant, se vantait du fait que le brouillard de sa ville de Most était plus épais que celui de Londres. Ici, le livre illustre surtout la puissance de l’endoctri­nement qu’exerçait le régime communiste sur les enfants. Non sans danger pour eux, quand ils croyaient sur parole les pédagogues leur disant qu’ils vivaient dans un pays sûr à 100 % au lieu d’écouter les mises en garde de leurs parents. Ainsi concernant le risque d’irradiation après Tchernobyl : « Même fin avril 1986, quand la centrale a explosé, on avait l’impression qu’absolument rien ne s’était passé, raconte la journaliste ­Barbora Štastná. Je suis allée en classe, quelques semaines nous séparaient de la fin de l’année ­scolaire et chaque élève avait été sommé d’apporter un kilo de plantes médicinales séchées. Notre professeur nous avait prévenus : la camarade directrice ne signerait pas le certificat de ceux qui ne s’exécuteraient pas, ce qui était un synonyme d’échec pour toute l’année. Ma mère m’a interdit de ramasser ces plantes. D’après Radio Free Europe, elles étaient radioactives. Mais la perspective d’avoir des problèmes à l’école m’effrayait plus que des plantes toxiques. Donc, tous les soirs, la nuit tombée, sous prétexte d’aller promener le chien, je me glissais hors de la maison et j’arrachais dans les herbes alentour de misérables feuilles de pissenlit que je faisais sécher en haut de l’armoire de ma petite chambre. Je ne croyais pas qu’il pouvait m’arriver quoi que ce soit. Car je vivais dans un monde où rien de grave ne pouvait advenir. »

Le communisme suscite aujour­d’hui encore des débats passionnés en République tchèque. D’aucuns idéalisent cette époque et la décrivent comme une ère de sécurité et de paix sociale. D’autres, comme les auteurs de l’ouvrage intitulé « Mythes sur la période communiste » (paru en 2010) en font un moment totalement noir, comparant la vie dans la République socialiste tchécoslovaque à la vie dans un « clapier ». Tel est en effet pour eux « le terme qui exprime le mieux la situation de la population sous le socialisme. Les Tchécoslovaques n’étaient en aucun cas des citoyens qui disposaient de droits, c’étaient des lapins à qui, s’ils se montraient dociles et faisaient le beau devant leur maître, on finissait par offrir une cage. »

En revanche, « Mon enfance sous le socialisme » est un livre presque « équilibré » : plusieurs textes condamnent à juste titre un régime qui détruisait la vie des individus et remettent en cause les stéréotypes – à commencer par le cliché sur la dégradation des rapports humains induite par le capitalisme. Mais d’autres récits montrent aussi que de nombreux Tchèques ont pu s’épanouir librement sans jamais avoir à collaborer. Il est vrai que les enfants n’étaient pas directement exposés à la nécessité de coopérer avec la Sécurité d’État. À propos des immeubles évoqués plus haut, l’historienne Olga Šmejkalová affirme qu’elle a grandi dans la plus grande cité de Prague, à Jižní Meˇsto, et qu’elle apprécie encore d’y vivre et d’y élever ses enfants. Selon un autre habitant de ce genre d’endroit, le philosophe ­Erazim Kohák, Jižní Meˇsto a certes été construit sous le socialisme, mais ce n’est pas une raison suffisante pour la taxer de « cité communiste » – après tout, les pays de l’Est n’ont pas été les seuls à construire des grands ensembles bétonnés.

Dans cet esprit, nous devrions apprendre à faire la distinction : il est évident que tout n’était pas nocif sous le socialisme. Mais la capacité des enfants à désamorcer la tension, les restrictions ou les menaces n’atténue en rien la toxicité première de la situation. Quand, dans les régions frontalières, la police arrête une grand-mère et ses petits-enfants en train de ramasser des myrtilles en forêt, cela peut, aux yeux d’un enfant, transformer une corvée ennuyeuse et banale en aventure palpitante. Mais cela ne change rien au fait que seul un régime criminel est susceptible d’agir ainsi. L’essayiste et critique de cinéma Jan Rejžek, qui raconte ce souvenir, ne le romance pas. Il décrit simplement la montée d’adrénaline chez la pauvre grand-mère, obligée d’expliquer qu’elle n’avait pas l’intention de quitter le pays avec une horde d’enfants.

Au fond, peut-être que « Mon enfance sous le socialisme » contribuera à nuancer quelque peu le débat. Mais les lecteurs qui n’ont pas connu cette période y verront surtout le récit d’un passé infiniment lointain et exotique, à mille lieues de notre époque finalement si ennuyeuse.

 

Cet article est paru dans la revue littéraire en ligne iLiteratura le 15 décembre 2014. Il a été traduit du tchèque par Caroline Vigent.