À l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la Révolution de velours de novembre 1989, le journaliste Ján Simkanic a demandé à plusieurs dizaines de confrères et de personnalités de raconter leur jeunesse entre les années 1950 et 1980. C’est ainsi qu’est né « Mon enfance sous le socialisme », un recueil de plus de soixante textes.
Les auteurs ont compris l’exercice de multiples manières. La plupart d’entre eux ont choisi de s’attarder sur un épisode bien précis, par exemple les événements d’août 1968 [l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie] ; d’autres ont essayé d’exprimer dans toute sa complexité la diversité de l’expérience vécue. Certains récits sont tristes, d’autres plutôt drôles, mais le livre apparaît globalement dominé par ce mélange des deux qu’est le tragicomique. Il apporte au total un regard pluriel sur la vie à l’époque communiste et souligne ce qui, bien sûr, n’a rien de surprenant : le fait qu’il puisse exister, selon la période, le lieu et la position sociale de chacun, des perceptions très différentes de ce moment de notre histoire. On ne peut comparer l’expérience d’une fille de dissidents – qui raconte aujourd’hui encore avec terreur comment un médecin a convoqué son petit frère pour un vaccin afin d’attirer ses parents hors de leur appartement et permettre à la Sécurité d’État d’y installer un système d’écoutes –, avec les récits de ceux dont les parents ont profité à divers degrés de la bienveillance du régime.
Plusieurs racontent des épisodes de conflit avec l’autorité, font état de l’envie de fuir le monde « normatif » des adultes, expriment le désir de ressembler aux autres enfants ou évoquent le trouble sexuel de l’adolescence. Il s’agit là, bien entendu, de préoccupations propres à ces phases de la vie. Difficile, donc, de déterminer à quel point les expériences de chacun en la matière ont pu être influencées par les dirigeants du pays ou les auteurs de manuels scolaires. Des institutrices autoritaires, prudes et idiotes, il en existe évidemment encore aujourd’hui tout comme il s’en trouvait avant 1948 – mais on peut se demander si le régime communiste n’avait pas pour celles-ci une sorte de prédilection. Ajoutons encore que la vie sous le socialisme était plus grise, et pas seulement à cause de la rareté des téléviseurs couleur. La pression conformiste (surtout à l’école) était forte, bien plus qu’à l’Ouest. Un écolier pouvait ainsi, comme c’est arrivé à l’écrivain Daniela Fischerová, se faire arrêter dans le couloir par la directrice, être moqué à cause de ses vêtements puis traîné, sous les rires des autres enfants, dans la salle des professeurs pour que ceux-ci puissent l’humilier à leur tour. Le désir d’être comme les autres, se souvient la romancière, résultait moins de l’instinct grégaire naturel et universel qui nous pousse à intégrer une bande ou à nous émanciper de nos parents passé un certain âge que de la terreur inspirée par les enseignants exigeant de chaque écolier un conformisme absolu.
Cela étant, la majorité des textes montrent surtout comment les enfants sont parvenus à tirer parti des épreuves traversées sous le socialisme. Le journaliste Alexandre Mitrofanov écrit ainsi, avec un peu d’emphase, que les dessins représentant un corps de cochon accrochés au-dessus des étals vides des boucheries produisaient un effet artistique, « comme un avant-goût de conceptualisme » (enfant, il aurait probablement choisi un autre terme). La pénurie de nombreux produits a par ailleurs considérablement augmenté leur attrait : certains bonbons avaient dans l’imagination des enfants un goût féerique. Les concerts punks semi-clandestins organisés dans des arrière-cours putrides y ont gagné en romantisme et ont été vécus avec plus d’intensité que s’ils avaient eu lieu à l’Ouest. De même, la rareté des bons livres augmentait leur charme. Grandir dans une cité jamais terminée et toujours en chantier, avoir ainsi des immeubles déserts, du sable et du ballast pour aire de jeux, cela aussi pouvait pimenter la vie. L’absence de voitures dans les rues permettait aux petits garçons de les transformer sans danger en terrains de foot. L’un des auteurs du livre évoque pour sa part son ravissement à l’idée – heureusement fausse – que, grâce à l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, une nouvelle République fédérale allait voir le jour, donnant naissance à une équipe de hockey qui, composée de toutes les stars de l’URSS et de la CSSR [la République socialiste Tchécoslovaque], serait imbattable.
Aujourd’hui, ce dernier exemple paraît à la fois drôle et terrifiant. Tout comme le souvenir de Petr Šimunek qui, enfant, se vantait du fait que le brouillard de sa ville de Most était plus épais que celui de Londres. Ici, le livre illustre surtout la puissance de l’endoctrinement qu’exerçait le régime communiste sur les enfants. Non sans danger pour eux, quand ils croyaient sur parole les pédagogues leur disant qu’ils vivaient dans un pays sûr à 100 % au lieu d’écouter les mises en garde de leurs parents. Ainsi concernant le risque d’irradiation après Tchernobyl : « Même fin avril 1986, quand la centrale a explosé, on avait l’impression qu’absolument rien ne s’était passé, raconte la journaliste Barbora Štastná. Je suis allée en classe, quelques semaines nous séparaient de la fin de l’année scolaire et chaque élève avait été sommé d’apporter un kilo de plantes médicinales séchées. Notre professeur nous avait prévenus : la camarade directrice ne signerait pas le certificat de ceux qui ne s’exécuteraient pas, ce qui était un synonyme d’échec pour toute l’année. Ma mère m’a interdit de ramasser ces plantes. D’après Radio Free Europe, elles étaient radioactives. Mais la perspective d’avoir des problèmes à l’école m’effrayait plus que des plantes toxiques. Donc, tous les soirs, la nuit tombée, sous prétexte d’aller promener le chien, je me glissais hors de la maison et j’arrachais dans les herbes alentour de misérables feuilles de pissenlit que je faisais sécher en haut de l’armoire de ma petite chambre. Je ne croyais pas qu’il pouvait m’arriver quoi que ce soit. Car je vivais dans un monde où rien de grave ne pouvait advenir. »
Le communisme suscite aujourd’hui encore des débats passionnés en République tchèque. D’aucuns idéalisent cette époque et la décrivent comme une ère de sécurité et de paix sociale. D’autres, comme les auteurs de l’ouvrage intitulé « Mythes sur la période communiste » (paru en 2010) en font un moment totalement noir, comparant la vie dans la République socialiste tchécoslovaque à la vie dans un « clapier ». Tel est en effet pour eux « le terme qui exprime le mieux la situation de la population sous le socialisme. Les Tchécoslovaques n’étaient en aucun cas des citoyens qui disposaient de droits, c’étaient des lapins à qui, s’ils se montraient dociles et faisaient le beau devant leur maître, on finissait par offrir une cage. »
En revanche, « Mon enfance sous le socialisme » est un livre presque « équilibré » : plusieurs textes condamnent à juste titre un régime qui détruisait la vie des individus et remettent en cause les stéréotypes – à commencer par le cliché sur la dégradation des rapports humains induite par le capitalisme. Mais d’autres récits montrent aussi que de nombreux Tchèques ont pu s’épanouir librement sans jamais avoir à collaborer. Il est vrai que les enfants n’étaient pas directement exposés à la nécessité de coopérer avec la Sécurité d’État. À propos des immeubles évoqués plus haut, l’historienne Olga Šmejkalová affirme qu’elle a grandi dans la plus grande cité de Prague, à Jižní Meˇsto, et qu’elle apprécie encore d’y vivre et d’y élever ses enfants. Selon un autre habitant de ce genre d’endroit, le philosophe Erazim Kohák, Jižní Meˇsto a certes été construit sous le socialisme, mais ce n’est pas une raison suffisante pour la taxer de « cité communiste » – après tout, les pays de l’Est n’ont pas été les seuls à construire des grands ensembles bétonnés.
Dans cet esprit, nous devrions apprendre à faire la distinction : il est évident que tout n’était pas nocif sous le socialisme. Mais la capacité des enfants à désamorcer la tension, les restrictions ou les menaces n’atténue en rien la toxicité première de la situation. Quand, dans les régions frontalières, la police arrête une grand-mère et ses petits-enfants en train de ramasser des myrtilles en forêt, cela peut, aux yeux d’un enfant, transformer une corvée ennuyeuse et banale en aventure palpitante. Mais cela ne change rien au fait que seul un régime criminel est susceptible d’agir ainsi. L’essayiste et critique de cinéma Jan Rejžek, qui raconte ce souvenir, ne le romance pas. Il décrit simplement la montée d’adrénaline chez la pauvre grand-mère, obligée d’expliquer qu’elle n’avait pas l’intention de quitter le pays avec une horde d’enfants.
Au fond, peut-être que « Mon enfance sous le socialisme » contribuera à nuancer quelque peu le débat. Mais les lecteurs qui n’ont pas connu cette période y verront surtout le récit d’un passé infiniment lointain et exotique, à mille lieues de notre époque finalement si ennuyeuse.
Cet article est paru dans la revue littéraire en ligne iLiteratura le 15 décembre 2014. Il a été traduit du tchèque par Caroline Vigent.