Une compagne dans la mort

Lorsque Wolfgang Herrndorf s’est lancé dans l’écriture de son dernier roman, en juin 2011, il savait qu’il ne l’achèverait pas. Un an plus tôt, on lui avait diagnostiqué une tumeur au cerveau. Après une ultime opération qui l’a laissé diminué et sans espoir, il a préféré se suicider, le 26 août 2013. « Images de ton grand amour » est paru à titre posthume et, pour Christopher Schmidt, du Süddeutsche Zeitung, « il se range aux côtés des romans de Kafka et des pièces de Büchner, parmi ces œuvres qui ont donné ses lettres de noblesse au genre du fragment ». On y retrouve Isa, un personnage secondaire de Tschick, le roman qui, en 2010, avait valu à Herrndorf un immense succès critique et public. Fantasque, fugueuse, peut-être folle, Isa erre souvent à pied – voire pieds nus – dans une Allemagne à mi-chemin entre la réalité et le conte de fées. « Ce qui se lit en filigrane dans ce livre, c’est la tragédie d’un homme qui ne veut pas entrer seul dans la mort et s’est inventé une compagne », écrit Schmidt. « Herrndorf a créé une figure qui est pour lui comme un ange protecteur, sombre et rayonnant à la fois. »

Dis, papa, à quoi rime le monde ?

Aux Pays-Bas, Annie M. G. Schmidt est une icône. Décédée en 1995 à 84 ans, l’ancienne bibliothécaire devenue poétesse reste la plus célèbre auteure de livres pour enfants dans le pays. Plusieurs générations de Néerlandais ont grandi avec ses chansons et ses histoires. Et rares sont ceux qui ne connaissent pas Dikkertje Dap, le petit garçon qui monte sur une échelle pour donner un morceau de sucre à une girafe. Les personnages qu’elle a créés sont intemporels, tels Jip et Janneke, les deux jeunes héros d’une série de petites histoires qui viennent d’être traduites au Japon, où elles rencontrent un certain succès. Aux Pays-Bas, l’adaptation cinématographique de Wiplala, le petit homme haut comme un pot de beurre de cacahuètes, a rempli les salles fin 2014. En 2001 déjà, Miaou !, l’adaptation tirée du livre Minoes (traduit en français sous le titre Cette mystérieuse Minouche), qui fut aussi la première comédie musicale écrite par Annie Schmidt dans les années 1960, avait figuré en tête du box-office.

Pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de sa fondation en 1945, la maison d’édition Van Oorschot publie, sur papier bible, les œuvres complètes ou des anthologies des plus grands auteurs qui ont marqué son histoire. « Ceux d’entre ceux d’entre vous », paru en novembre dernier, rassemble ainsi en plus de 250 pages quelques centaines de poèmes d’Annie M. G. Schmidt, certains composés pour les enfants, d’autres tirés de recueils destinés aux adultes, sans distinction. « Les textes qu’elle a écrits pour les petits sont plus directs et se déroulent volontiers dans le monde de l’absurde. Mais leur ­candeur ne rend que plus poignants encore les textes pour adultes, où le ton est tout de ­désespoir contenu, commente De Volkskrant. En retour, les poèmes pour adultes, où s’expriment les tremblements de l’âme, éclairent les poésies enfantines d’une lumière nouvelle et révèlent les multiples niveaux de lecture auxquels elles se prêtent. »

L’ouvrage est une ode au talent d’Annie Schmidt, qui maîtrisait si bien la langue qu’elle était capable d’écrire dans de nombreux registres, en vers libres comme en alexandrins. Elle pouvait plonger dans l’absurde ou s’ancrer dans le plus pur réalisme, aborder la question de la sexualité ou de la psychiatrie aussi bien que parler de l’amitié ou de la vie citadine. En bref, « une véritable mine d’or, conclut le NRC Handelsblad. On y trouve même des vers dont on ne savait plus qu’on les connaissait ».

Portrait du Pakistan en nation-armée

« S’il existe un pays au monde où les échos du passé retentissent au présent avec une grande force destructrice, c’est bien le Pakistan », écrit le journaliste Siddarth Singh dans le quotidien indien Mint. La nation musulmane créée en 1947 a dû se débrouiller dès le départ sans la moindre institution gouvernementale, contrairement à l’Inde, qui disposait d’un système administratif hérité du colonisateur britannique. D’où les « fondations bancales » de sa démocratie.

Avec « La lutte pour le Pakistan », en tête des ventes chez Bahri Sons, la librairie préférée des intellectuels de New Delhi, Ayesha Jalal, professeure d’histoire à l’université américaine Tufts, éclaire l’histoire chaotique de son pays depuis près de soixante-dix ans : « Chaque cycle d’intervention de l’armée fut l’expression, à l’origine, d’une volonté de renforcer le pouvoir central, mais chacune n’a fait que le fragiliser. » En une soixantaine d’années se sont en effet succédé pas moins de trois dictatures militaires – Ayub Khan en 1958, Zia ul-Haq en 1978 et, plus récemment, le général Musharraf de 1998 à 2008. Entre ces régimes, les dirigeants élus ont essayé de tenir l’armée à distance, mais leurs efforts furent « au mieux illusoires », selon Siddarth Singh. Pour réussir, il leur aurait fallu renforcer parallèlement les institutions politiques pour faire face aux nombreuses revendications démocratiques. En fin de compte, les leaders pakistanais « n’ont pas réussi ».

Pour expliquer ce poids de l’armée dans la vie politique du pays, l’historienne évoque la rivalité qui oppose le Pakistan, depuis sa création, à son voisin indien. La région frontalière du Cachemire, revendiquée par les deux États, a fait l’objet de deux guerres ouvertes en 1947 et 1965. En 1971, l’indépendance du Bangladesh (ancien Pakistan oriental) est à l’origine d’un nouveau conflit qui se solde par une cuisante défaite du Pakistan. Le ressentiment anti-indien, devenu avec le temps une véritable idéologie, est le meilleur allié des militaires. « Leur principale motivation est d’affaiblir  l’Inde par tous les moyens possibles ; ils considèrent ce pays comme une menace existentielle », résume The Economist. Mais ce leadership de l’armée n’a cessé depuis les années 1970 de pomper les ressources du pays, sans résoudre l’insécurité chronique qui y règne. « En 1973, explique l’historienne, près de 90 % du budget national allait aux dépenses militaires. À la fin des années 1980, environ 80 % étaient encore affectés à l’armée ou au remboursement de ses dettes. La situation n’a guère changé. » Des chiffres éloquents qui vérifient ce dicton souvent cité à propos des rapports particuliers que le pays entretient avec son armée :  « La plupart des pays ont une armée, mais, au Pakistan, c’est l’armée qui a un pays. »

Un livre qui se visite

Cet objet prodigieux, l’écrin de notre culture, l’ingénieux assemblage de feuilles rectangulaires en parchemin ou en papier, manuscrites ou imprimées – bref, le bon vieux codex – n’est pas près de disparaître, non. Mais il a de plus en plus de concurrence – et pas seulement numérique. Ainsi, une ­maison-musée pourrait-elle constituer à la fois le contenant et le contenu d’un roman ? C’est le cas à Istanbul, où Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, a imaginé de transformer une bicoque du vieux quartier de Çukurcuma en « musée de l’Innocence » – le musée décrit dans son roman, qui porte le même titre (1).

Héros du roman-musée, Kemal est un drôle de type. Ayant ­obtenu sans grand effort la virginité de Füsun, sa jolie parente, alors qu’il est fiancé à la flatteuse et très sophistiquée Sibel, il perd à la fois l’une et l’autre. Mais Kemal entreprend de regagner l’affection de la première, entre-temps mariée, en allant constamment dîner chez elle et chez ses parents, huit années durant. Des visites fort platoniques, sans la moindre intimité, où le sujet de leur ancienne relation n’est même pas évoqué ; mais des visites qui permettent à Kemal de s’approprier symboliquement la maison de sa dulcinée, ainsi que (pas symboliquement du tout) toutes les petites choses dont elle s’entoure. D’où un amoncellement de babioles qui incarnent d’abord l’objet de son amour avant de se substituer progressivement à lui. Notre héros ramasse par exemple, dans la maison qui deviendra le musée, 4 213 mégots de cigarettes, tous dûment identifiés par la circonstance dans laquelle ils ont été produits et qui iront rejoindre les vitrines dudit musée.

Kemal est bien plus qu’un fétichiste ou un collectionneur compulsif : il croit mordicus que les objets ont une âme – celle de son amour, de la ville (Istanbul) et de l’époque (les années 1970) qui lui ont servi de décor. Après la mort prématurée de Füsun, Kemal sillonnera inlassablement le monde d’un musée à l’autre. Quant à Pamuk lui-même, qui figure dans le roman comme dépositaire du récit de Kemal, il ne sait plus très bien si ces objets – un tricycle, un sac de contrefaçon, une râpe à coings, une boucle d’oreille – sont issus du roman ou s’ils en sont l’origine ; s’ils servent de prétexte « à l’exploration de la romance entre Kemal et Füsun et de la culture tout entière de cette période » ou bien si « le roman ne fait que raconter l’histoire des objets figurant dans le musée et de la création du musée lui-même ».

Quoi qu’il en soit, la visite du lieu – avec, sous les combles, le lit fort éprouvé qui accueillait les étreintes de Kemal et Füsun – doit absolument prolonger la lecture du roman qui, passant soudain de l’imaginaire au matériel, en acquiert un curieux statut entre fiction et réalité, ou, mieux encore, provoque la fusion des deux. Une expérience sans doute unique, et profondément originale. Mais qui démontre qu’en se dilatant hors du carcan rectangulaire du codex, le livre ne perd pas forcément sa puissance évocatrice, ni le lecteur-visiteur au change.

 

 

Traduction manquante – Où était donc l’Ithaque d’Ulysse ?

Parmi les nombreux ­mystères que recèle L’Odyssée, il en est un qui semble agacer particulièrement les spécialistes, et ce depuis l’Antiquité : pourquoi, alors qu’Homère est d’habitude si précis dans ses descriptions géographiques, l’île d’Ithaque actuelle (Ithaki) ne correspond-elle absolument pas à la peinture qu’il en fait ? Un grand nombre des sites ­mentionnés dans l’épopée ont en effet pu être identifiés. C’est ainsi l’exactitude de la description du site de Troie qui a conduit l’archéologue allemand Heinrich Schliemann à la colline d’Hissarlik, dans les Dardanelles. Ce n’est en revanche pas le cas de l’île natale d’Ulysse, qui sert pourtant de cadre à presque la moitié du récit dans lequel Homère raconte le retour du héros et sa vengeance. Le poète évoque en effet « une terre basse… la plus à l’ouest » d’un ensemble d’îles de la mer Ionienne (1) ; or Ithaki est montagneuse et située à l’est des îles en question. Perplexité ! Une perplexité qui a troublé bien des érudits – parmi lesquels Strabon, Gladstone, Schliemann à nouveau –, les conduisant à imaginer toutes sortes d’emplacements de substitution, de l’Ukraine à l’Écosse en passant par la Baltique.

Mais voilà qu’un riche homme d’affaires britannique, un certain Robert Bittle­stone, amoureux de la Grèce et du soleil, s’empare en 2003 du problème. Dans « Ulysse délivré » écrit avec deux professeurs d’université et publié deux ans plus tard, il prétend apporter le fin mot de l’énigme. Brittlestone, qui n’aime guère les vacances oisives et que sa profession a habitué à repérer les indices dissimulés dans les graphiques, remarqua un détail singulier au cours d’une de ses excursions estivales en Grèce. L’île de Céphalonie, voisine d’Ithaki, possède un appendice, la presqu’île de Pakili. Or, de relief peu accidenté et située plein ouest, celle-ci coïncide exactement avec les indications topographiques d’Homère. Reste toutefois un problème : ce n’est pas une île !

Et si tel n’avait pas toujours été le cas ? L’économiste découvre, au gré de ses lectures, que Strabon, né presque un millénaire après l’auteur de L’Odyssée, avait connaissance d’un chenal peu profond qui séparait Pakili de la Céphalonie.

S’agirait-il du chenal qui permit à Ulysse d’exécuter l’une de ses ruses les plus fameuses, lorsqu’il prit à revers la flotte des prétendants de Pénélope ? Aiguillonné par ces indices concordants, Robert Bittlestone se lance dans une enquête pluridisciplinaire. Décryptant la philologie du texte homérique et la géologie de Pakili, il prouve que la bande de terre s’est élevée au cours des siècles, une très forte activité sismique ayant asséché le « chenal de Strabon », effaçant également certaines caractéristiques de la topographie antique. Voilà donc confirmée l’insularité de la péninsule, à laquelle correspondent parfaitement la plupart des indications géographiques de L’Odyssée une fois que l’on a pris en compte le changement du niveau de la mer.

Et, pour couronner le tout, on a bel et bien découvert sur la presqu’île des vestiges archéologiques qui pourraient (du moins rien n’interdit de le penser) être ceux du château du roi Laërte, voire de la ferme aux cochons où Ulysse trouva refuge en débarquant (2).

 

1| L’Odyssée, IX, 25.

2| L’Odyssée, XIV.

Livre retrouvé – La dromomanie, éphémère spécialité française

Le jackpot pour un jeune psychiatre en quête d’un sujet de thèse : trouver dans son propre service un aliéné ­victime d’une psychose bizarre, non encore recensée. C’est le cadeau que le destin a fait en 1886 à Philippe ­Tissié, médecin aliéniste à l’hôpital Saint-André de Bordeaux, en la personne d’Albert Dardas. Le patient est un ouvrier gazier tout à fait convenable, chaste et non buveur, mais avec un vrai gros problème : de temps à autre, après avoir entendu prononcer le nom d’un lieu, il abandonne tout pour s’y rendre, dans un état second, après avoir bu beaucoup d’eau et s’être masturbé frénétiquement. Quand on le retrouve, à l’autre bout de la France ou de l’Europe, il est généralement en prison, et complètement amnésique. Seule l’hypnose peut lui permettre de retrouver le fil de ses fugues : Paris, Marseille, Alger, Vienne, Berlin, Prague, Moscou, Istanbul…

Le malade du docteur Tissié acquiert vite une certaine notoriété – ce qui est bien commode quand il s’agit de le localiser pour le rapatrier. Mieux encore, on va se mettre à détecter de nombreux émules d’Albert Dardas, d’abord en France, puis en Allemagne et en Europe. Les « aliénés fugueurs » deviennent à la mode, et l’on se bat pour donner un nom à cette ­psychose : « automatisme ambulatoire », « vigilambulisme », « dromomanie », « fugue pathologique », « monomanie des voyages »…

Mais s’agit-il d’une maladie nouvelle, ou, comme le suggèrent les confrères jaloux, d’une maladie pour ainsi dire iatrogène, c’est-à-dire devant plus au soignant qu’au patient ? Le fait est qu’Albert et Tissié forment un couple aliéniste-aliéné digne du couple Ferdière-Artaud. En outre, Tissié entretient une relation particulière au voyage : il a travaillé dans les chemins de fer et sur des cargos ; devenu médecin et plus sédentaire, il sera l’un des grands promoteurs du cyclisme en France. Peut-on pour autant parler de « folie à deux », comme le fait Ian Hacking, philosophe et ­épistémologue canadien ?

Dans l’ouvrage qu’il a consacré à la thèse du docteur Tissié (1), ce dernier s’interroge sur l’épidémie de « folie transitoire » voyageuse qui frappe la France à la fin du XIXe siècle, et dont Bordeaux semble être l’épicentre : elle ne concerne que des hommes de la classe ouvrière ou moyenne. Hacking propose sa propre interprétation : en certains lieux et à certaines époques, des névropathies s’installent dans une niche écologique qui favorise leur épanouissement. La « fugue pathologique » serait ainsi à l’origine une spécialité psychiatrique franco-française, surgie quand l’humeur en France était au vagabondage romantique – Hugo, Baudelaire, Nerval, Flaubert, Rimbaud, Mallarmé (« Fuir ! Là-bas fuir ! ») – et apparue en même temps que les prémices du tourisme de masse.

La dromomanie connaît d’abord une grande vogue dans le milieu médical : même le père de Proust, médecin, aura son fou fugueur, Émile (2) ; Freud cite l’affaire Albert Dardas neuf fois dans L’Interprétation des rêves. Puis le soufflé retombe. La dromomanie fait l’objet d’une ultime communication au congrès psychiatrique de Nantes, en 1907 – mais le sujet, Henri C., n’est déjà plus qu’un « demi-fou à fugues ». La fugue pathologique se dissout dans d’autres troubles de la personnalité, voire dans la dissimulation pure et simple (ruse bien utile pour échapper à la conscription). Aujourd’hui, elle n’a droit qu’à un strapontin dans le DSM, le manuel des psychiatres, sous l’appellation de « fugue dissociative » (avec l’accent mis plus sur l’amnésie que sur le déplacement).

La dromomanie a fait son retour… en librairie. Le héros du livre Le Passager, de Jean-Christophe Grangé, est un « fugueur dissociatif » (3). Et une bande dessinée vient d’être consacrée à l’histoire d’Albert Dardas (4).

 

Accabadora

« Pina et Zosepe passèrent les vingt-cinq dernières années de leur vie à me demander ce qu’ils ­appelaient le mot de passe. Tu es ­pharmacienne, non ? Certes, mais j’étais leur fille, aussi. On ne demande pas à sa progéniture la clef de l’au-delà ! Je ne suis pas une accabadora ! Par bonheur un platane a résolu le problème, dimanche dernier, en plein midi, sur la route de Bortigiadas. »

Daniel Pennac

 

Accabadora est un nom sarde désignant l’acheveuse, une femme qui aidait certains patients à passer l’arme à gauche. Le mot sert de titre à un roman de Michela Murgia (2009, traduit au Seuil en 2011). La réponse à notre question a été trouvée par l’une de nos lectrices, Béatrice Nicolas-Ducreau.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant.

Existe-t-il dans une langue un mot désignant les ouvrages qu’on achète sans jamais les lire et qui s’empilent chez soi ?

Écrivez-nous :

Les lauréats

Les lauréats du Prix Books/ Science po de la critique sont : 

Charles Fourmaux pour "Les enseignants à l'école des inégalités"

et Thomas Sittler pour "A path appears".

 

Des mentions spéciales sont décernées à :

Rebecca Fleming pour "Quand perdre c'est y gagner – une vision post capitaliste",

Marie Gentric pour "L'Holocauste une affaire de femmes",

Fabian Reitzug pour  "A review of The Social Life of Money",

Camilo Ruiz pour son texte sur Perry Anderson's Imperium & Consilium,

Naomi Eisenbeiss pour son texte sur le livre Bending Adversity de David Pilling.

 

La remise des prix aura lieu le 17 mars en soirée à Sciences Po. Le lieu précis et l'heure seront comuniqués ultérieurement.

La cérémonie sera présidée par Sudhir Hazareesingh, Tutorial fellow in politics au Balliol College (Oxford). Le keynote speaker sera Tzvetan Todorov, historien et essayiste, directeur de la recherche honoraire au CNRS.

Sommaire « Tour du monde du polar »

sommaire hs polar

Gérer le blasphème : Coase, toujours…

Doit-on le dire ?

« Il est plus difficile pour les musulmans de changer leur foi que pour l’Europe d’ajuster sa conception de la liberté d’expression. Si les Français considèrent qu’un tel ajustement serait pour eux déchoir, alors leur quête de liberté d’expression s’apparente à une religion », dixit le quotidien chinois The Global Times. Le jugement est motivé par la « une » du magazine Fluide Glacial qui, inversant les codes du colonialisme européen en Chine, raille l’influence économique des Chinois à Paris. [1] Il résume pourtant bien la conjoncture.

Depuis la tuerie de Charlie Hebdo, la liberté d’expression interpelle. Peut-on rire de tout ? Faut-il tout publier ? Faut-il ménager les croyants ? Museler les libres penseurs ? Peut-on tolérer le blasphème au nom de la liberté d’expression, et interdire le négationnisme au nom d’une vérité sacrée ? Qu’est-ce qui justifie la licéité de tel ou tel propos public ? Bref, pour reprendre la réplique du vaudeville de Labiche : « Z a épousé X et X roucoule avec Y : doit-on le dire à Z ? » [2]

Coase

Pour les économistes, dieu merci, les choses sont simples : il y a le théorème de Coase [3]. Que dit-il ? Qu’il existe des situations où une activité économique occasionne des nuisances à des tiers hors marché : exemple, la presse blasphématrice exaspère les croyants bien qu’ils n’en soient pas lecteurs. Les économistes appellent cela des externalités. Comment les prendre en compte ? Ce que dit le théorème, c’est qu’en l’absence de coûts de négociation, si les droits de propriété sont clairement définis et les parties peuvent discuter librement, alors la négociation directe engendre une allocation efficace des ressources, et ce, indépendamment de la loi. Qu’est-ce à dire ?

L’idée est que si deux parties s’opposent sur les effets d’une nuisance – un confiseur bruyant gêne la consultation de son voisin médecin – alors, peu importe la décision du juge – injonction du confiseur au silence ou endurance du bruit par le médecin – les parties peuvent négocier et s’accorder entre elles sur le degré de la nuisance et sa compensation financière. Si le confiseur est condamné, il peut proposer une compensation au médecin pour qu’il tolère son voisinage. Si le médecin doit l’endurer, c’est lui qui devra payer le confiseur pour qu’il déménage ou réduise son vacarme. Dans un cas comme dans l’autre, chacun paie le juste prix de la nuisance qu’il impose à l’autre. Au final, pour autant qu’elle ne coûte rien, seule la négociation permet de mesurer l’utilité et la désutilité subies par chaque partie et d’ajuster la compensation pour maximiser leur bien-être. Bien sûr, si le confiseur a d’autres voisins dont les positions respectives embrouillent la négociation, le bénéfice de la confrontation directe est perdu. L’Etat doit alors légiférer dans le sens qu’aurait pris la négociation sans ces coûts de transaction. La règle devrait être ici qu’il déboute le confiseur, l’obligeant à verser une compensation moyenne à chaque voisin pour rester. Si l’Etat ne fixait pas le montant, les voisins pourraient se flouer les uns les autres, ce qui s’écarterait de l’optimum. S’il faisait droit au gêneur, les voisins devraient s’entendre pour l’exclure, quittes, là-aussi, à se parasiter.

Médias

Venons-en maintenant au cas qui nous intéresse. La publication – prosaïquement, les médias – engendre des effets positifs et négatifs. Que dit l’économie sur la régulation de ces effets ?

Excluons d’emblée les publications officielles visant à propager des règles explicites: celles-ci peuvent être justes, injustes, voire criminelles. Elles sont légitimées par l’Etat qui les énonce gratuitement. Elles échappent a priori au jugement économique.

L’économie intervient lorsque la publication a un caractère non étatique. L’enjeu pour la société est d’encourager le développement d’effets positifs et de neutraliser les autres.

Les effets positifs des médias sont favorisés par des mécanismes de marché assis sur des règles d’exclusivité – des droits de propriété – stimulant les émetteurs et autorisant des transactions : privilège d’édition, copyright, droit d’auteur, droit des marques, etc.  Les publications résultantes engendrent pour leurs ayants droit des recettes de vente ou de publicité.

Les effets négatifs – appel au crime, à la sédition, fausses nouvelles, indécence, diffamation, viol de la sphère privée, blasphème – font l’objet de règles spécifiques, soit de censure, soit de protection des particuliers visés par des publications. On retrouve ici le théorème de Coase.

Quand la liberté d’expression prévaut, le particulier spolié par un média poursuit l’éditeur pour faire cesser le préjudice. La justice peut censurer ex post (ex ante dans le cas d’un référé avant parution) et fixer d’éventuels dommages et intérêts : ceux-ci ne sont pas toujours dissuasifs, ce qui, d’un point de vue économique, traduit l’existence d’effets positifs liés à la publication. A l’inverse, si le plaignant est débouté, on se trouve dans le cas du médecin qui doit payer son voisin pour modérer sa gêne : le plaignant peut offrir de dédommager l’éditeur afin qu’il renonce à publier. Si celui-ci refuse, c’est que le bénéfice, y compris symbolique, de l’éditeur (et de ses clients) est supérieur à ce que le plaignant peut verser.

Le blasphème

Le blasphème s’apparente à une situation où les coûts de transaction d’une négociation directe peuvent en effacer le bénéfice. En gros, le cas du confiseur avec beaucoup de voisins. Il faut alors une intervention publique qui statue comme l’auraient fait les parties si les coûts de transaction étaient nuls. Bien évidemment, chaque société évalue le blasphème selon ses sensibilités : la somme des utilités et des désutilités individuelles n’est pas la même dans un pays religieux et dans un pays laïc. Les coûts de transaction non plus.

Les Etats-Unis qui font jurer sur la bible, octroient la liberté d’expression, mais aussi les actions de groupe (class actions) protégeant les individus. Celles-ci ont pour effet d’abaisser les coûts de transaction entre plaignants nombreux. La conséquence est que les studios d’Hollywood ont toujours préféré s’autocensurer eux-mêmes [4] plutôt que voir les ligues de vertu leur imposer des codes. De même, la plupart des médias américains n’ont pas reproduit les caricatures de Mahomet. L’auraient-ils fait, ils auraient risqué une action de groupe vouée juridiquement à l’échec. Mais les effets médiatiques d’un procès opposant le statut de la Bible à celui du Coran, voire dénonçant la stigmatisation d’une communauté religieuse, aurait terni leur marque éditoriale.

En France, la laïcité est, comme le suggèrent les Chinois, la religion d’Etat. Ils savent de quoi ils parlent. Les croyances divines étant affaires d’individus, ce sont des religions de second ordre. Ainsi permet-on le blasphème tandis qu’on interdit le port d’insignes religieux dans les services publics. Des lois mémorielles énoncent des vérités sacrées instaurant des blasphèmes laïcs, pour le coup, sanctionnés. Le prosélytisme mémoriel a même vocation à s’étendre: on légifère contre la négation du génocide arménien, la liste est encore longue… Lors de la parution des premières caricatures, des associations musulmanes ont porté plainte contre l’éditeur, elles ont été déboutées au nom du droit au blasphème. On ne sait ce qu’aurait produit une action de groupe explicitant par le nombre et les effets la désutilité d’une stigmatisation.

Au pays des rois thaumaturges, le libre usage du blasphème a contribué à la désacralisation de l’Etat. Mais, si le contrat laïc est historiquement légitime, il n’est pas intemporel pour autant. Plutôt qu’être fossilisée en culte – l’Etat sacré ne meurt jamais – la laïcité devrait s’adapter à l’extension des religions, et notamment à celle venue de la colonisation. A défaut, elle devient le credo des plus réactionnaires.

C’est ici que peut raisonner l’économie: la désutilité créée par le blasphème est-elle inférieure à l’utilité de sa tolérance ? Si on suit le théorème de Coase, on ne peut se satisfaire de l’arbitraire de la loi. Notons qu’avant les attentats, la situation financière de Charlie Hebdo était critique : la liberté de blasphème peinait à justifier l’utilité du journal. La tuerie a certes changé la donne. Mais le succès massif de la reparution – témoignage d’une résistance à la barbarie – ne règle pas pour autant la question du blasphème. Des moyens plus subtils, plus pacifiques, plus économiques, que l’assassinat de journalistes, devraient argumenter ce débat.

Mondialisation

Le dernier point concerne la mondialisation. Elle accroît considérablement la désutilité du blasphème puisqu’elle induit aussi sec son instrumentalisation dans des conflits locaux. N’importe quel monôme djihadiste peut prendre prétexte d’une humiliation occidentale et s’en servir pour recruter, y compris en Occident. A l’âge d’Internet, le caractère non rival – non limité –  de l’information en étend la nuisance à la planète entière.

A l’inverse, l’utilité du blasphème n’y gagne rien, puisque chaque pays gère à sa mode et selon ses contraintes la liberté de croyance et d’opinion. Au point que ceux qui font du free speech l’emblème de leur loi fondamentale témoignent, dans son usage, d’une remarquable retenue. Comme diraient les Chinois, peu suspects de religiosité, la laïcité n’est plus universelle.

La mondialisation et son médium, Internet, obligent à revoir les pratiques d’évaluation et d’internalisation des externalités informationnelles. A quoi sert, en effet, de censurer le négationnisme si Internet propage sans limite les théories du complot ? Comme au temps de la Censure Royale ou de l’Union Fédérale des Ecrivains Soviétiques, les écrits trop conformes deviennent suspects de connivence.

A la période très idéologique de liberté totale du réseau – à laquelle, dieu merci, les services secrets n’ont jamais cru – succède désormais une phase de contrôle et de censure. Mais, l’expérience chinoise le prouve, ce contrôle centralisé ne sera jamais entièrement efficace. C’est donc par la sensibilisation des publics, à commencer par la jeunesse, aux effets sociétaux des médias que doit passer la régulation. Car Internet a brouillé les symboles associés aux protocoles éditoriaux, ces noms propres ou marques d’émetteur qui structuraient le sens des propos publics. Comme au temps de la Censure Royale, l’anonymat, la pseudonymie, le cryptage, y sont trop souvent la règle. Il faut alors acter de la confusion que propage l’absence de noms. Et rappeler aux jeunes gens les enjeux du fait éditorial : Qui parle ? A quel titre ? A quelles fins ? Et comment, dans l’information qui circule, distinguer non pas le vrai du faux, mais, pour introduire un soupçon d’économie, l’utile du parasite.

Olivier Bomsel

[1] « La « une » de Fluide glacial irrite la presse officielle chinoise », Le Monde du 20 janvier 2015.
[2] Eugène Labiche, « Doit-on le dire ? », Muserolle, Acte II scène IX.
[3] Ronald Coase, « The problem of social cost », 1960. Coase (1910-2013) est l’un des grands économistes du XXe siècle. Il a reçu le prix Nobel en 1991. L’expression « théorème de Coase » à propos de cet article est due à George Stigler, prix Nobel 1982.
[4] C’est la MPAA (Motion Picture Association of America) qui gère les règles de décence dans la production audiovisuelle.