Traduction manquante – Où était donc l’Ithaque d’Ulysse ?

Parmi les nombreux ­mystères que recèle L’Odyssée, il en est un qui semble agacer particulièrement les spécialistes, et ce depuis l’Antiquité : pourquoi, alors qu’Homère est d’habitude si précis dans ses descriptions géographiques, l’île d’Ithaque actuelle (Ithaki) ne correspond-elle absolument pas à la peinture qu’il en fait ? Un grand nombre des sites ­mentionnés dans l’épopée ont en effet pu être identifiés. C’est ainsi l’exactitude de la description du site de Troie qui a conduit l’archéologue allemand Heinrich Schliemann à la colline d’Hissarlik, dans les Dardanelles. Ce n’est en revanche pas le cas de l’île natale d’Ulysse, qui sert pourtant de cadre à presque la moitié du récit dans lequel Homère raconte le retour du héros et sa vengeance. Le poète évoque en effet « une terre basse… la plus à l’ouest » d’un ensemble d’îles de la mer Ionienne (1) ; or Ithaki est montagneuse et située à l’est des îles en question. Perplexité ! Une perplexité qui a troublé bien des érudits – parmi lesquels Strabon, Gladstone, Schliemann à nouveau –, les conduisant à imaginer toutes sortes d’emplacements de substitution, de l’Ukraine à l’Écosse en passant par la Baltique.

Mais voilà qu’un riche homme d’affaires britannique, un certain Robert Bittle­stone, amoureux de la Grèce et du soleil, s’empare en 2003 du problème. Dans « Ulysse délivré » écrit avec deux professeurs d’université et publié deux ans plus tard, il prétend apporter le fin mot de l’énigme. Brittlestone, qui n’aime guère les vacances oisives et que sa profession a habitué à repérer les indices dissimulés dans les graphiques, remarqua un détail singulier au cours d’une de ses excursions estivales en Grèce. L’île de Céphalonie, voisine d’Ithaki, possède un appendice, la presqu’île de Pakili. Or, de relief peu accidenté et située plein ouest, celle-ci coïncide exactement avec les indications topographiques d’Homère. Reste toutefois un problème : ce n’est pas une île !

Et si tel n’avait pas toujours été le cas ? L’économiste découvre, au gré de ses lectures, que Strabon, né presque un millénaire après l’auteur de L’Odyssée, avait connaissance d’un chenal peu profond qui séparait Pakili de la Céphalonie.

S’agirait-il du chenal qui permit à Ulysse d’exécuter l’une de ses ruses les plus fameuses, lorsqu’il prit à revers la flotte des prétendants de Pénélope ? Aiguillonné par ces indices concordants, Robert Bittlestone se lance dans une enquête pluridisciplinaire. Décryptant la philologie du texte homérique et la géologie de Pakili, il prouve que la bande de terre s’est élevée au cours des siècles, une très forte activité sismique ayant asséché le « chenal de Strabon », effaçant également certaines caractéristiques de la topographie antique. Voilà donc confirmée l’insularité de la péninsule, à laquelle correspondent parfaitement la plupart des indications géographiques de L’Odyssée une fois que l’on a pris en compte le changement du niveau de la mer.

Et, pour couronner le tout, on a bel et bien découvert sur la presqu’île des vestiges archéologiques qui pourraient (du moins rien n’interdit de le penser) être ceux du château du roi Laërte, voire de la ferme aux cochons où Ulysse trouva refuge en débarquant (2).

 

1| L’Odyssée, IX, 25.

2| L’Odyssée, XIV.

Livre retrouvé – La dromomanie, éphémère spécialité française

Le jackpot pour un jeune psychiatre en quête d’un sujet de thèse : trouver dans son propre service un aliéné ­victime d’une psychose bizarre, non encore recensée. C’est le cadeau que le destin a fait en 1886 à Philippe ­Tissié, médecin aliéniste à l’hôpital Saint-André de Bordeaux, en la personne d’Albert Dardas. Le patient est un ouvrier gazier tout à fait convenable, chaste et non buveur, mais avec un vrai gros problème : de temps à autre, après avoir entendu prononcer le nom d’un lieu, il abandonne tout pour s’y rendre, dans un état second, après avoir bu beaucoup d’eau et s’être masturbé frénétiquement. Quand on le retrouve, à l’autre bout de la France ou de l’Europe, il est généralement en prison, et complètement amnésique. Seule l’hypnose peut lui permettre de retrouver le fil de ses fugues : Paris, Marseille, Alger, Vienne, Berlin, Prague, Moscou, Istanbul…

Le malade du docteur Tissié acquiert vite une certaine notoriété – ce qui est bien commode quand il s’agit de le localiser pour le rapatrier. Mieux encore, on va se mettre à détecter de nombreux émules d’Albert Dardas, d’abord en France, puis en Allemagne et en Europe. Les « aliénés fugueurs » deviennent à la mode, et l’on se bat pour donner un nom à cette ­psychose : « automatisme ambulatoire », « vigilambulisme », « dromomanie », « fugue pathologique », « monomanie des voyages »…

Mais s’agit-il d’une maladie nouvelle, ou, comme le suggèrent les confrères jaloux, d’une maladie pour ainsi dire iatrogène, c’est-à-dire devant plus au soignant qu’au patient ? Le fait est qu’Albert et Tissié forment un couple aliéniste-aliéné digne du couple Ferdière-Artaud. En outre, Tissié entretient une relation particulière au voyage : il a travaillé dans les chemins de fer et sur des cargos ; devenu médecin et plus sédentaire, il sera l’un des grands promoteurs du cyclisme en France. Peut-on pour autant parler de « folie à deux », comme le fait Ian Hacking, philosophe et ­épistémologue canadien ?

Dans l’ouvrage qu’il a consacré à la thèse du docteur Tissié (1), ce dernier s’interroge sur l’épidémie de « folie transitoire » voyageuse qui frappe la France à la fin du XIXe siècle, et dont Bordeaux semble être l’épicentre : elle ne concerne que des hommes de la classe ouvrière ou moyenne. Hacking propose sa propre interprétation : en certains lieux et à certaines époques, des névropathies s’installent dans une niche écologique qui favorise leur épanouissement. La « fugue pathologique » serait ainsi à l’origine une spécialité psychiatrique franco-française, surgie quand l’humeur en France était au vagabondage romantique – Hugo, Baudelaire, Nerval, Flaubert, Rimbaud, Mallarmé (« Fuir ! Là-bas fuir ! ») – et apparue en même temps que les prémices du tourisme de masse.

La dromomanie connaît d’abord une grande vogue dans le milieu médical : même le père de Proust, médecin, aura son fou fugueur, Émile (2) ; Freud cite l’affaire Albert Dardas neuf fois dans L’Interprétation des rêves. Puis le soufflé retombe. La dromomanie fait l’objet d’une ultime communication au congrès psychiatrique de Nantes, en 1907 – mais le sujet, Henri C., n’est déjà plus qu’un « demi-fou à fugues ». La fugue pathologique se dissout dans d’autres troubles de la personnalité, voire dans la dissimulation pure et simple (ruse bien utile pour échapper à la conscription). Aujourd’hui, elle n’a droit qu’à un strapontin dans le DSM, le manuel des psychiatres, sous l’appellation de « fugue dissociative » (avec l’accent mis plus sur l’amnésie que sur le déplacement).

La dromomanie a fait son retour… en librairie. Le héros du livre Le Passager, de Jean-Christophe Grangé, est un « fugueur dissociatif » (3). Et une bande dessinée vient d’être consacrée à l’histoire d’Albert Dardas (4).

 

Accabadora

« Pina et Zosepe passèrent les vingt-cinq dernières années de leur vie à me demander ce qu’ils ­appelaient le mot de passe. Tu es ­pharmacienne, non ? Certes, mais j’étais leur fille, aussi. On ne demande pas à sa progéniture la clef de l’au-delà ! Je ne suis pas une accabadora ! Par bonheur un platane a résolu le problème, dimanche dernier, en plein midi, sur la route de Bortigiadas. »

Daniel Pennac

 

Accabadora est un nom sarde désignant l’acheveuse, une femme qui aidait certains patients à passer l’arme à gauche. Le mot sert de titre à un roman de Michela Murgia (2009, traduit au Seuil en 2011). La réponse à notre question a été trouvée par l’une de nos lectrices, Béatrice Nicolas-Ducreau.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant.

Existe-t-il dans une langue un mot désignant les ouvrages qu’on achète sans jamais les lire et qui s’empilent chez soi ?

Écrivez-nous :

Les lauréats

Les lauréats du Prix Books/ Science po de la critique sont : 

Charles Fourmaux pour "Les enseignants à l'école des inégalités"

et Thomas Sittler pour "A path appears".

 

Des mentions spéciales sont décernées à :

Rebecca Fleming pour "Quand perdre c'est y gagner – une vision post capitaliste",

Marie Gentric pour "L'Holocauste une affaire de femmes",

Fabian Reitzug pour  "A review of The Social Life of Money",

Camilo Ruiz pour son texte sur Perry Anderson's Imperium & Consilium,

Naomi Eisenbeiss pour son texte sur le livre Bending Adversity de David Pilling.

 

La remise des prix aura lieu le 17 mars en soirée à Sciences Po. Le lieu précis et l'heure seront comuniqués ultérieurement.

La cérémonie sera présidée par Sudhir Hazareesingh, Tutorial fellow in politics au Balliol College (Oxford). Le keynote speaker sera Tzvetan Todorov, historien et essayiste, directeur de la recherche honoraire au CNRS.

Sommaire « Tour du monde du polar »

sommaire hs polar

Gérer le blasphème : Coase, toujours…

Doit-on le dire ?

« Il est plus difficile pour les musulmans de changer leur foi que pour l’Europe d’ajuster sa conception de la liberté d’expression. Si les Français considèrent qu’un tel ajustement serait pour eux déchoir, alors leur quête de liberté d’expression s’apparente à une religion », dixit le quotidien chinois The Global Times. Le jugement est motivé par la « une » du magazine Fluide Glacial qui, inversant les codes du colonialisme européen en Chine, raille l’influence économique des Chinois à Paris. [1] Il résume pourtant bien la conjoncture.

Depuis la tuerie de Charlie Hebdo, la liberté d’expression interpelle. Peut-on rire de tout ? Faut-il tout publier ? Faut-il ménager les croyants ? Museler les libres penseurs ? Peut-on tolérer le blasphème au nom de la liberté d’expression, et interdire le négationnisme au nom d’une vérité sacrée ? Qu’est-ce qui justifie la licéité de tel ou tel propos public ? Bref, pour reprendre la réplique du vaudeville de Labiche : « Z a épousé X et X roucoule avec Y : doit-on le dire à Z ? » [2]

Coase

Pour les économistes, dieu merci, les choses sont simples : il y a le théorème de Coase [3]. Que dit-il ? Qu’il existe des situations où une activité économique occasionne des nuisances à des tiers hors marché : exemple, la presse blasphématrice exaspère les croyants bien qu’ils n’en soient pas lecteurs. Les économistes appellent cela des externalités. Comment les prendre en compte ? Ce que dit le théorème, c’est qu’en l’absence de coûts de négociation, si les droits de propriété sont clairement définis et les parties peuvent discuter librement, alors la négociation directe engendre une allocation efficace des ressources, et ce, indépendamment de la loi. Qu’est-ce à dire ?

L’idée est que si deux parties s’opposent sur les effets d’une nuisance – un confiseur bruyant gêne la consultation de son voisin médecin – alors, peu importe la décision du juge – injonction du confiseur au silence ou endurance du bruit par le médecin – les parties peuvent négocier et s’accorder entre elles sur le degré de la nuisance et sa compensation financière. Si le confiseur est condamné, il peut proposer une compensation au médecin pour qu’il tolère son voisinage. Si le médecin doit l’endurer, c’est lui qui devra payer le confiseur pour qu’il déménage ou réduise son vacarme. Dans un cas comme dans l’autre, chacun paie le juste prix de la nuisance qu’il impose à l’autre. Au final, pour autant qu’elle ne coûte rien, seule la négociation permet de mesurer l’utilité et la désutilité subies par chaque partie et d’ajuster la compensation pour maximiser leur bien-être. Bien sûr, si le confiseur a d’autres voisins dont les positions respectives embrouillent la négociation, le bénéfice de la confrontation directe est perdu. L’Etat doit alors légiférer dans le sens qu’aurait pris la négociation sans ces coûts de transaction. La règle devrait être ici qu’il déboute le confiseur, l’obligeant à verser une compensation moyenne à chaque voisin pour rester. Si l’Etat ne fixait pas le montant, les voisins pourraient se flouer les uns les autres, ce qui s’écarterait de l’optimum. S’il faisait droit au gêneur, les voisins devraient s’entendre pour l’exclure, quittes, là-aussi, à se parasiter.

Médias

Venons-en maintenant au cas qui nous intéresse. La publication – prosaïquement, les médias – engendre des effets positifs et négatifs. Que dit l’économie sur la régulation de ces effets ?

Excluons d’emblée les publications officielles visant à propager des règles explicites: celles-ci peuvent être justes, injustes, voire criminelles. Elles sont légitimées par l’Etat qui les énonce gratuitement. Elles échappent a priori au jugement économique.

L’économie intervient lorsque la publication a un caractère non étatique. L’enjeu pour la société est d’encourager le développement d’effets positifs et de neutraliser les autres.

Les effets positifs des médias sont favorisés par des mécanismes de marché assis sur des règles d’exclusivité – des droits de propriété – stimulant les émetteurs et autorisant des transactions : privilège d’édition, copyright, droit d’auteur, droit des marques, etc.  Les publications résultantes engendrent pour leurs ayants droit des recettes de vente ou de publicité.

Les effets négatifs – appel au crime, à la sédition, fausses nouvelles, indécence, diffamation, viol de la sphère privée, blasphème – font l’objet de règles spécifiques, soit de censure, soit de protection des particuliers visés par des publications. On retrouve ici le théorème de Coase.

Quand la liberté d’expression prévaut, le particulier spolié par un média poursuit l’éditeur pour faire cesser le préjudice. La justice peut censurer ex post (ex ante dans le cas d’un référé avant parution) et fixer d’éventuels dommages et intérêts : ceux-ci ne sont pas toujours dissuasifs, ce qui, d’un point de vue économique, traduit l’existence d’effets positifs liés à la publication. A l’inverse, si le plaignant est débouté, on se trouve dans le cas du médecin qui doit payer son voisin pour modérer sa gêne : le plaignant peut offrir de dédommager l’éditeur afin qu’il renonce à publier. Si celui-ci refuse, c’est que le bénéfice, y compris symbolique, de l’éditeur (et de ses clients) est supérieur à ce que le plaignant peut verser.

Le blasphème

Le blasphème s’apparente à une situation où les coûts de transaction d’une négociation directe peuvent en effacer le bénéfice. En gros, le cas du confiseur avec beaucoup de voisins. Il faut alors une intervention publique qui statue comme l’auraient fait les parties si les coûts de transaction étaient nuls. Bien évidemment, chaque société évalue le blasphème selon ses sensibilités : la somme des utilités et des désutilités individuelles n’est pas la même dans un pays religieux et dans un pays laïc. Les coûts de transaction non plus.

Les Etats-Unis qui font jurer sur la bible, octroient la liberté d’expression, mais aussi les actions de groupe (class actions) protégeant les individus. Celles-ci ont pour effet d’abaisser les coûts de transaction entre plaignants nombreux. La conséquence est que les studios d’Hollywood ont toujours préféré s’autocensurer eux-mêmes [4] plutôt que voir les ligues de vertu leur imposer des codes. De même, la plupart des médias américains n’ont pas reproduit les caricatures de Mahomet. L’auraient-ils fait, ils auraient risqué une action de groupe vouée juridiquement à l’échec. Mais les effets médiatiques d’un procès opposant le statut de la Bible à celui du Coran, voire dénonçant la stigmatisation d’une communauté religieuse, aurait terni leur marque éditoriale.

En France, la laïcité est, comme le suggèrent les Chinois, la religion d’Etat. Ils savent de quoi ils parlent. Les croyances divines étant affaires d’individus, ce sont des religions de second ordre. Ainsi permet-on le blasphème tandis qu’on interdit le port d’insignes religieux dans les services publics. Des lois mémorielles énoncent des vérités sacrées instaurant des blasphèmes laïcs, pour le coup, sanctionnés. Le prosélytisme mémoriel a même vocation à s’étendre: on légifère contre la négation du génocide arménien, la liste est encore longue… Lors de la parution des premières caricatures, des associations musulmanes ont porté plainte contre l’éditeur, elles ont été déboutées au nom du droit au blasphème. On ne sait ce qu’aurait produit une action de groupe explicitant par le nombre et les effets la désutilité d’une stigmatisation.

Au pays des rois thaumaturges, le libre usage du blasphème a contribué à la désacralisation de l’Etat. Mais, si le contrat laïc est historiquement légitime, il n’est pas intemporel pour autant. Plutôt qu’être fossilisée en culte – l’Etat sacré ne meurt jamais – la laïcité devrait s’adapter à l’extension des religions, et notamment à celle venue de la colonisation. A défaut, elle devient le credo des plus réactionnaires.

C’est ici que peut raisonner l’économie: la désutilité créée par le blasphème est-elle inférieure à l’utilité de sa tolérance ? Si on suit le théorème de Coase, on ne peut se satisfaire de l’arbitraire de la loi. Notons qu’avant les attentats, la situation financière de Charlie Hebdo était critique : la liberté de blasphème peinait à justifier l’utilité du journal. La tuerie a certes changé la donne. Mais le succès massif de la reparution – témoignage d’une résistance à la barbarie – ne règle pas pour autant la question du blasphème. Des moyens plus subtils, plus pacifiques, plus économiques, que l’assassinat de journalistes, devraient argumenter ce débat.

Mondialisation

Le dernier point concerne la mondialisation. Elle accroît considérablement la désutilité du blasphème puisqu’elle induit aussi sec son instrumentalisation dans des conflits locaux. N’importe quel monôme djihadiste peut prendre prétexte d’une humiliation occidentale et s’en servir pour recruter, y compris en Occident. A l’âge d’Internet, le caractère non rival – non limité –  de l’information en étend la nuisance à la planète entière.

A l’inverse, l’utilité du blasphème n’y gagne rien, puisque chaque pays gère à sa mode et selon ses contraintes la liberté de croyance et d’opinion. Au point que ceux qui font du free speech l’emblème de leur loi fondamentale témoignent, dans son usage, d’une remarquable retenue. Comme diraient les Chinois, peu suspects de religiosité, la laïcité n’est plus universelle.

La mondialisation et son médium, Internet, obligent à revoir les pratiques d’évaluation et d’internalisation des externalités informationnelles. A quoi sert, en effet, de censurer le négationnisme si Internet propage sans limite les théories du complot ? Comme au temps de la Censure Royale ou de l’Union Fédérale des Ecrivains Soviétiques, les écrits trop conformes deviennent suspects de connivence.

A la période très idéologique de liberté totale du réseau – à laquelle, dieu merci, les services secrets n’ont jamais cru – succède désormais une phase de contrôle et de censure. Mais, l’expérience chinoise le prouve, ce contrôle centralisé ne sera jamais entièrement efficace. C’est donc par la sensibilisation des publics, à commencer par la jeunesse, aux effets sociétaux des médias que doit passer la régulation. Car Internet a brouillé les symboles associés aux protocoles éditoriaux, ces noms propres ou marques d’émetteur qui structuraient le sens des propos publics. Comme au temps de la Censure Royale, l’anonymat, la pseudonymie, le cryptage, y sont trop souvent la règle. Il faut alors acter de la confusion que propage l’absence de noms. Et rappeler aux jeunes gens les enjeux du fait éditorial : Qui parle ? A quel titre ? A quelles fins ? Et comment, dans l’information qui circule, distinguer non pas le vrai du faux, mais, pour introduire un soupçon d’économie, l’utile du parasite.

Olivier Bomsel

[1] « La « une » de Fluide glacial irrite la presse officielle chinoise », Le Monde du 20 janvier 2015.
[2] Eugène Labiche, « Doit-on le dire ? », Muserolle, Acte II scène IX.
[3] Ronald Coase, « The problem of social cost », 1960. Coase (1910-2013) est l’un des grands économistes du XXe siècle. Il a reçu le prix Nobel en 1991. L’expression « théorème de Coase » à propos de cet article est due à George Stigler, prix Nobel 1982.
[4] C’est la MPAA (Motion Picture Association of America) qui gère les règles de décence dans la production audiovisuelle.

La tempête, la science et le politique

La tempête Juno qui, finalement, ne s’est pas abattue sur la ville de New York préfigure ce qui, à mon sens, sera l’issue de la controverse sur le climat. Au départ, nous avons un ingrédient désormais classique : un service de météorologie qui annonce un événement potentiellement grave. En l’occurrence, le National Weather Service américain, qui prévoit une tempête record sur New York pour le début de la semaine. Affolement général, prises de décisions politiques draconiennes : à l’heure où doit passer la tempête, New York se fait ville morte. Et finalement, la catastrophe n’a heureusement pas lieu : un peu de neige et de vent, mais rien qui ressemble à un désastre comme Sandy. Tant mieux, bien sûr.

Que s’est-il passé ensuite ? Trois réactions nous le disent, qui synthétisent très bien ce à quoi nous devrons nous attendre lorsque, dans quelques temps (par exemple après la Bérézina qui attend Paris Climat 2015), les promoteurs du « dérèglement climatique » seront à leur tour sur la sellette.

Première réaction : celle d’un météorologue, Gary Szatkowski : « Vous avez pris beaucoup de décisions difficiles pensant que nous avions raison, et ce n’était pas le cas. J’en suis désolé ».

C’est là une réaction vraiment scientifique : on s’est trompé, on le reconnaît sans fard. Quand on lit ça, on a envie de dire à Gary qu’on passe l’éponge et qu’il peut retourner au travail pour faire un meilleur modèle météo et ne pas commettre d’erreur la prochaine fois.

Deuxième réaction : celle du directeur du service météo, Louis Uccelini, qui, selon Le Monde, « a rappelé que la science des prévisions météo comportait toujours des incertitudes ». On est déjà plus proche d’un mode de communication comme celui du GIEC, qui consiste à se dédouaner de toute responsabilité sur la base des « probabilités ». Ces dernières deviennent le moyen commode de ne jamais être comptable de ses erreurs, tout en utilisant la posture des « sachants » : « Nous devons énoncer ces incertitudes clairement de manière à ce que les responsables puissent évaluer le risque ».

Troisième réaction : celle du maire de New York, Bill de Blasio : « Mon travail est de prendre des décisions, et je privilégierai toujours la sécurité. Sur la base des informations que nous avions tous, il fallait prendre ces mesures extraordinaires de précaution ».

En bon politique, il n’a rien à se reprocher. Il a fait ce qu’il fallait, et le justifie à l’aide du magique principe de précaution. Les coupables ? Cherchez-les donc chez les scientifiques : « La tempête n’a pas été aussi grave que l’avaient prédit les météorologistes » (sic : au Monde, on ignore apparemment que meteorologist se traduit par météorologue), ajoute le gouverneur de l’État de New York, Andrez Cuomo.

Ainsi donc, mesdames et messieurs les climatologues carbocentristes, songez-y lorsque vous croyez trouver en les politiques des alliés fidèles : le jour où il sera patent que le GIEC se trompait, vous pouvez compter sur eux pour vous faire porter toute la responsabilité des conséquences fâcheuses des décisions qu’il aura encouragées. Eux, ils sauront s’en tirer. Vous, j’en doute. Bonne chance à toi, Gary : les plus humbles ne sont pas toujours ceux qui s’en sortent le mieux.

Benoît Rittaud

Restos du cœur… sous Louis XIV

Il fait froid. Les plus pauvres en souffrent. Moins froid cependant que dans ce terrible hiver 1709, le plus froid peut-être que la France ait connu au cours de son histoire. Dans ses Mémoires, Saint-Simon évoque la figure de Mme de Pontchartrain. Epouse du Garde des Sceaux de Louis XIV, elle avait inventé à sa façon les Restos du cœur :

« Voilà de quoi cette femme-là était sans cesse occupée  sans qu’elle le parût jamais […]. Outre ce qui vient d’être dit, ses aumônes réglées étaient abondantes ; les extraordinaires les surpassaient. Elle avait toute une communauté à Versailles, de trente à quarante jeunes filles pauvres, qu’elle élevait à la piété et à l’ouvrage, qu’elle nourrissait et entretenait de tout, et qu’elle pourvoyait quand elles étaient en âge. Elle avait fondé avec le chancelier et bâti un hôpital à Pontchartrain, où tout le spirituel et le temporel abondait, où ils allaient souvent servir les pauvres […]. De tant de bonnes œuvres, il n’en paraissait que cet hôpital et la communauté de Versailles, qui ne se pouvaient cacher, et dont encore on ne voyait que l’écorce. Tout le reste était enseveli dans le plus profond secret. Elle donnait ordre à tous les matins, et aux choses domestiques, et il n’était plus mention de rien après, et tout dans une règle admirable. Mais l’année 1709 la trahit. La disette et la cherté fit une espèce de famine. Elle redoubla ses aumônes, et, comme tout mourait de faim dans les campagnes, elle établit des fours à Pontchartrain, des marmites et des gens pour distribuer des pains et des potages à tous venants, et de la viande cuite à la plupart, tant que le soleil était sur l’horizon. L’affluence fut énorme. Personne ne s’en allait sans emporter du pain de quoi nourrir deux ou trois personnes plusieurs jours, et du potage pour une journée. Ce concours a eu bien des journées de trois mille personnes, et avec tant d’ordre que nul ne se pressait, ne passait son tour d’arrivée, et avec tant de paix qu’on n’eût pas dit qu’il y eût plus de cinquante personnes. Plus la donnée avait été nombreuse, plus la Chancelière était à l’aise, et cela dura six à sept mois de la sorte. Le Chancelier, ravi de faire aussi ces bonnes œuvres, l’en laissait entièrement maîtresse. Leur union, leur amitié, leur estime était infinie et réciproque ».

François Dujarric de la Rivière 

Le quatuor de Will Self

En 1971, un psychiatre sort de sa léthargie, en lui administrant une drogue proche du LSD, une patiente plongée depuis cinquante ans dans un état catatonique. Elle se met à raconter sa vie, pendant la Première Guerre mondiale, quand elle travaillait dans une usine de munitions. En 2010, ce même psychiatre se souvient de cette histoire et tente de la reconstituer. Le dernier roman de Will Self prend la forme d’un « flux de con­science ininterrompu, alternant entre trois époques et quatre points de vue, presque sans paragraphes, sans même parler de chapitres », explique Sam Leith de The Observer. En conséquence, « il n’est pas évident de préciser ce qui se passe dans Parapluie, parce que l’ouvrage ne fonctionne pas sur le mode de l’intrigue. Il est agencé comme une prolifération fractale de rimes et de symétries ; une explosion glacée ». Sa facture singulière fait de ce livre, selon Leith, à la fois l’un des meilleurs et des plus ardus de Will Self.  Dans le Washington Post, Steven Moore renchérit : « Attention, Parapluie est ce qu’on appelle un roman difficile. Mais si vous aimez les défis, en littérature comme dans la vie, lisez-le parce que c’est une performance virtuose. »

Devenir celui qu’on hait

Dans son Histoire romaine, Tite-Live raconte la façon dont Scipion, le grand général de la fin de la deuxième guerre punique, écrasa définitivement Hannibal, l’ennemi mortel de Rome, à la bataille de Zama. Il fit de sa patrie la première puissance de Méditerranée et acquit le surnom d’« Africain ». De son côté, le Carthaginois partit peu après en exil et, poursuivi par la vindicte romaine, finit par se suicider pour y échapper.

Dans le roman de l’Uruguayen Pablo Casacuberta Scipion, le personnage principal et narrateur compulsif porte le nom du Carthaginois humilié. « Et ce n’est pas un hasard », précisait Damian Huergo dans le quotidien Página 12 lors de la sortie de l’ouvrage en Argentine. Aníbal porte ce fardeau, qui semble lui avoir assigné sa place et son destin, par la volonté expresse de son père, brillant historien de la Rome antique. C’est ainsi en tout cas, poursuit Huergo, que le jeune homme « interprète et justifie l’échec de sa carrière universitaire [après avoir soutenu les théories de l’histoire les plus éloignées de celles de son père] et la vie de fauché qui est devenue la sienne, rythmée par les rasades d’alcool bon marché dans lesquelles il noie ses souvenirs d’enfance ». À la mort de son père, Aníbal découvre que celui-ci a tout légué à sa sœur en ne lui laissant que trois cartons au contenu d’importance en apparence mineure. Pourtant, note Página 12, « au milieu des journaux intimes et des objets de son enfance, se trouve le point de départ d’un plan machiavélique qui va pousser Aníbal vers des personnages excentriques et d’anciennes amours tumultueuses, jusqu’à une fortune inattendue ».

S’il fait allusion à l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de la Rome antique, le roman de Pablo Casacuberta narre surtout la relation entre un père et son fils. L’ouvrage explore l’« aspect monstrueux de la paternité », explique l’auteur dans un entretien avec la journaliste Marcela Mazzei du quotidien Clarín. « Mais pas seulement de la paternité », précise aussitôt Casacuberta : « Les enfants aussi sont monstrueux parfois, même si le fils pense toujours que c’est son père le monstre. Après la mort du mien, j’ai ressenti le besoin de mettre dans un livre le pire de mon père et le pire de moi-même ; tout en me donnant l’opportunité de rire de tout cela. » Car Aníbal, « malgré sa résistance forcenée, finira par devenir un double de celui qu’il déteste », conclut Damian Huergo dans Página 12. « Un archétype de l’aristocrate intellectuel latino-américain : un séducteur, un homme grandiloquent, un personnage public, intelligent, incarnation d’une idée de la virilité qui frise le machisme. » Une façon, sans doute, pour Pablo Casacuberta, de suggérer que « ce que nous haïssons le plus est peut-être la vision de ce que nous pourrions bien devenir ».