L’attribution du prix Nobel à Patrick Modiano a été accueillie avec jubilation en France : le grand succès de librairie de la rentrée ayant été le témoignage malodorant de Valérie Trierweiler sur la vie intime de François Hollande, la récompense accordée à un écrivain subtil, obsédé par l’Occupation, une période que peu de gens aiment à regarder en face, un écrivain maniant sa langue avec virtuosité, jouant aussi bien de la simplicité que de la complexité, de la précision que du flou, rétablissait l’équilibre. Modiano a trouvé « bizarre » le choix des jurés suédois mais Modiano a tendance à tout trouver bizarre, compliqué et manifestement a horreur d’être l’objet de la curiosité publique.
Lorsque Denis Cosnard, un journaliste économique passionné de Modiano, a décidé de faire une biographie de l’auteur, l’éditeur de celui-ci lui a conseillé d’avancer seul. Conseil d’autant plus judicieux que l’écrivain ne voulait pas le rencontrer. Et cela valait probablement mieux. Regarder une vidéo de Modiano interviewé, c’est comprendre immédiatement qu’il fait le désespoir des journalistes. L’homme manifestement souffre d’être questionné, s’embrouille dans ses phrases où le mot bizarre revient sans cesse, semble tourner dans un épais brouillard, agite des bras longs comme des ailes de moulin, et finalement n’explique pas grand-chose. Indubitablement, Modiano n’est pas un parleur, c’est un écrivain.
Il est né en 1945 (pendant près de vingt ans, il prétendit être né en 1947, année de naissance de son frère cadet, mort à dix ans) à Boulogne-Billancourt. Ses parents s’étaient rencontrés en 1942. Elle – « une jolie fille au cœur sec » d’après son fils (1) – avait quitté en juin 1942, grâce à la protection d’un officier allemand, sa Flandre natale où elle avait tenu de petits rôles au cinéma, pour Paris où elle travaillait pour une société de production gérée par des Allemands ; lui, un Juif dont la famille d’origine italienne s’était établie à Salonique, était né en France. Il ne se déclara jamais comme Juif pendant la guerre mais vécut sous une fausse identité d’expédients louches, touchant au marché noir. Leur fils demeura toute sa vie obsédé par ces années troubles, dangereuses, obscurcies par les mensonges. « C’est le terreau – ou le fumier – d’où je suis issu. »
Ses parents s’occupèrent peu de lui. Il fut élevé en flamand par ses grands-parents maternels jusqu’à l’âge de 4 ans. Et quelques années plus tard, ce fut toute une série d’internats d’où il s’évada plusieurs fois. « Dans les périodes de chaos que furent mon enfance et mon adolescence, passées en pension, la lecture était mon seul oxygène. » Dans un internat catholique, son professeur de français, conscient de la sensibilité littéraire de son élève, lui donna la permission spéciale de lire Madame Bovary en classe de seconde. Il lut pêle-mêle Proust, Pavese, Mauriac, Bernanos et Les Hauts de Hurlevent à cette époque. À quinze ans, il se lia avec Raymond Queneau, un ami de sa mère, un romancier d’une extrême originalité, très influent à l’époque, qui lui donna des leçons de géométrie. « Moi, je n’y comprenais rien, raconte Modiano. Il essayait de m’expliquer. C’était un ou deux ans après Zazie dans le métro. Il me disait qu’il l’avait écrit à partir d’équations. C’était très obscur pour moi. Il était assez taciturne (2). » Queneau continua de s’intéresser à lui et de le soutenir.
Les parents de Modiano vivaient séparés mais dans le même immeuble. Patrick, après avoir passé son baccalauréat, occupa une chambre chez sa mère. Il s’inscrivit à l’université essentiellement pour échapper au service militaire. Son père se désintéressa de lui et dès sa majorité Modiano rompit définitivement avec lui. Comme sa mère se trouvait souvent absente, il était la plupart du temps abandonné à lui-même. Patrick vécut d’expédients, surtout de revente de livres, parfois volés, et découvrit les « singing sixties ». Il se lança dans la musique et écrivit une cinquantaine de chansons dont un succès pour Françoise Hardy, une chanteuse déjà très célèbre. Mais sans en parler à quiconque, il écrivit et envoya son manuscrit à Raymond Queneau qui le recommanda à Gallimard. En juin 1967, Modiano apprend que son livre sera publié.
C’est cette date qui marque la fin de son adolescence et de sa première jeunesse décrites dans le plus autobiographique de ses livres, Un pedigree : « Ce soir-là, je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant sans cesse à être le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps. » Ce premier livre, La Place de l’Étoile, sera suivi d’une longue série. Désormais, il sera écrivain et rien d’autre. Il a vingt-trois ans.
En exergue de son roman, dont le titre évoque à la fois la place où s’élève l’Arc de triomphe et l’étoile jaune que les Juifs devaient arborer de façon visible pendant l’Occupation, Modiano afin que nul ne s’y trompe a choisi une histoire juive : « Un officier allemand s’approche d’un jeune homme et lui dit : “Pardon, Monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ?” Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »
Le livre eut immédiatement un grand retentissement et obtint deux prix créés pour encourager de jeunes auteurs, mais ne fut pas traduit en anglais. L’ouvrage est surprenant. Non seulement provocant, mais disloqué. Le récit est si mouvementé, si absurde, si halluciné, mélangeant personnages réels ou fictifs avec une telle verve qu’il est difficile à suivre et cependant emporte le lecteur jusqu’à ce que le héros se retrouve sur le divan d’un psychanalyste qu’il prend pour Freud.
Le roman raconte, sur un mode en partie autobiographique, l’histoire de Raphaël Schlemilovitch, Juif français né juste après la guerre, hanté par l’image de cette guerre et par la manie de la persécution. Mille identités contradictoires l’habitent : tour à tour Juif antisémite, ultracollabo, puis Juif errant et vengeur, toujours dans l’outrance, incapable de se contenter d’être un « Juif tout court ».
C’est un livre tout en excès que Modiano ne cessa d’adoucir au cours d’éditions successives, un livre de jeunesse où se décèle l’influence des deux écrivains qui l’ont marqué le plus profondément : Céline et Proust. Le délire verbal est dû au premier, au point que des pages entières en sont de véritables pastiches ; Proust est non seulement cité longuement, caricaturé comme Juif snob et mondain, mais, plus important, il partage avec Modiano cette double identité, juive et non juive, qui le tourmente. Peut-on être Juif et antisémite ? La question est au cœur du roman de Modiano, et Proust, qui n’était pas étranger à ce dilemme, l’examine non sans cruauté dans le personnage de Bloch. Modiano, déchiré par une identité écartelée, a avoué dans une interview de l’époque : « Partout… je suis le traître… Quand des garçons de mon âge racontent des histoires antisémites… j’ai envie de les tuer… et quand je suis avec des Juifs… alors j’ai envie de les injurier… C’est vrai que par moments je suis antisémite… peut-être par nostalgie de l’enracinement. »
Modiano ne reviendra plus au ton de la provocation extrême. Un abcès a été crevé. Il peut s’assagir. Suivit alors une trentaine de romans dont le dernier, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, est paru en 2014. Des romans courts – ils dépassent rarement 200 pages – souvent bâtis sur le même schéma. Le thème prédominant de Modiano est l’Occupation, période ignoble et cruelle, qu’il n’a pas connue mais qui ne cesse de l’obséder. Les personnages évoluent dans une société où les arrangements les plus sordides mettent en contact Juifs traqués, collaborateurs masqués, agents de la Gestapo, escrocs, imposteurs et victimes. Les identités sont illusoires et cela donne à ces récits des allures de film noir dont la tension croissante accroche le lecteur. On dit souvent que Modiano écrit toujours le même livre et lui-même s’en est expliqué : « J’ai souvent l’impression que le livre que je viens de finir n’est pas content, qu’il me rejette parce que je ne l’ai pas abouti. Comme on ne peut plus revenir en arrière, il me faut alors en commencer un autre, pour aboutir enfin le précédent. Donc je reprends certaines scènes pour les développer davantage. Ces répétitions ont un côté hypnotique, comme une litanie. Je ne m’en rends pas compte quand j’écris, et puis je ne relis pas mes livres plus anciens car ça me bloquerait… Vous savez, il est difficile d’avoir de la lucidité sur ce qu’on écrit. La répétition vient peut-être du fait que je suis travaillé par une période de ma vie qui revient sans arrêt dans ma tête (3). » Deux de ses meilleurs ouvrages se trouvent parmi les rares disponibles en anglais, deux livres en fait très différents : Rue des Boutiques Obscures et Dora Bruder. Le personnage principal de Rue des Boutique Obscures est un détective amnésique qui part à la recherche de lui-même, recueille assez d’indices pour s’identifier à un homme qui était peut-être lui et pour imaginer que le choc qui l’a privé de sa mémoire est son abandon dans la neige par le passeur qui devait le mener en Suisse. Malgré une intrigue compliquée, des zones d’ombre, le flou entourant certains personnages, le livre se lit comme un roman policier. D’ailleurs, il n’a pas seulement obtenu le prix Goncourt en 1978 mais aussi le prix de la Société française des Détectives.
À propos de ce roman, Modiano explique : « Là aussi des bribes associées à mes parents, à des gens bizarres qu’ils avaient connus. C’est un livre lié à l’Occupation mais pas du tout réaliste. J’ai utilisé des noms de gens réels que j’avais observés dans mon enfance, mais j’en ai fait comme un rêve. J’ai toujours tâtonné autour de l’amnésie, un thème traité en littérature par Giraudoux ou Anouilh et qui m’avait surtout frappé dans les films noirs américains. C’est un film de Mankiewicz [Quelque part dans la nuit] qui m’a donné l’impulsion. Et, quand j’ai terminé le livre, je me suis dit que j’aurais peut-être dû le traiter autrement. C’est un thème qui m’a toujours poursuivi (4). » Ce que Modiano appelle des bribes peut être un nom, quelques dates, à défaut d’une biographie, qui peuvent suffire à évoquer une vie.
Alors qu’il finissait son roman, une publication importante vient à l’appui de sa démarche. Serge Klarsfeld publie le premier Mémorial de la déportation des Juifs de France où il recense les noms de près de 80 000 victimes sous la forme et dans les dimensions d’un bottin téléphonique. Modiano, bouleversé par cette publication, lui écrit : « Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de traces. Au moins, vous, vous avez pu retrouver leurs noms. » Parmi les noms figure celui de Dora Bruder.
Dix ans plus tard, Modiano, qui aimait à farfouiller dans de vieux journaux et d’anciens annuaires, tombe sur une petite annonce publiée dans un Paris-Soir du 31 décembre 1941 : On recherche une jeune fille Dora Bruder, 15 ans, visage ovale, yeux gris marron… Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. Ces quelques lignes attirent son attention. Est-ce ce prénom de Dora, celui d’une cousine de son père, la sœur de cousins assassinés par les SS en Italie en septembre 1943 (5) ? Est-ce la mention du quartier au nord de Paris où il avait vécu à deux reprises ? Toujours est-il qu’il ne cesse d’y penser durant des mois et des mois (6). La consultation du Mémorial lui apprend que Dora Bruder a été déportée, comme son père et sa mère, à Auschwitz. Pour en savoir davantage, il s’adresse à Klarsfeld qui lui procure plusieurs photos, la date et le lieu de sa naissance et différentes fiches de police. À partir de ces minces indices, Modiano va faire un livre, un livre qui paraîtra sans indication de genre. Roman ? Essai ? Document ? Au lecteur de choisir. Klarsfeld, que Modiano ne cite pas dans l’ouvrage, optera pour le roman et lui écrira : votre enquête « tient plus du roman que de la réalité, puisque vous m’effacez et pourtant Dieu sait que j’ai œuvré pour découvrir et rassembler des informations sur Dora et vous les communiquer. […] Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l’avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même (7) ».
Confronté au problème insoluble de raconter une histoire, qui l’obsédait, à partir de minuscules fragments, Modiano choisit de raconter sa propre enquête pour retrouver la trace des Bruder depuis leur arrivée à Paris d’Europe centrale jusqu’à leur départ sans retour, en passant par l’épisode ayant entraîné l’avis de recherche dans Paris-Soir : la longue fugue de Dora, l’adolescente juive, en plein Paris allemand. Qui était Dora Bruder ? À quelle école allait-elle ? Pourquoi a-t-elle fui le domicile familial ? Comment a-t-elle survécu pendant sa longue escapade ? Et dans quelles circonstances a-t-elle été arrêtée et emmenée à Drancy ? Autant de questions que, tel un détective, tente de résoudre l’écrivain. Enquête décevante puisqu’elle révèle tant de lacunes impossibles à combler. « Faute d’éléments, j’ai été obligé de broder, de délayer le vrai dans une sorte de potage », avouera-t-il dans une interview (8). Et c’est finalement l’image de son père qui va resurgir de l’ombre. Son père qui, comme Dora, était pourchassé, comme Dora arrêté par la police en 1942 mais qui, lui, avait réussi à s’échapper. Et le regard du fils pour un père qui ne lui avait jamais prodigué soutien ni affection, pour un père dont le passé lui avait toujours fait honte, s’adoucit. Si son père s’était sali dans divers trafics, s’il avait frayé avec des collabos, n’était-ce pas pour survivre ? Dora Bruder est le plus douloureux des livres de Modiano non seulement parce que l’atroce destin qu’il évoque est réel mais aussi parce que Modiano se force à revisiter la figure de son père, à rouvrir une blessure, à regarder en face une « photo rongée par l’oubli. C’est l’oubli qui est le fond du problème, pas la mémoire. On peut avoir été très intime avec quelqu’un et, des années après, cette personne apparaît comme rongée, avec des pans entiers manquant dans votre mémoire. Ce sont ces fragments d’oubli qui me fascinent. » Pour Modiano, écrire c’est « faire le rêve de pouvoir revenir en arrière… Comme si je pouvais traverser le miroir du temps et réparer le passé (9) ».
Cette brume qui entoure gens et lieux explique un manque d’épaisseur, d’individualité dans les personnages de Modiano. L’auteur, et donc le lecteur, reste toujours en dehors et cela donne ce sentiment de relire toujours le même livre. C’est sans doute la raison pour laquelle Modiano, malgré son remarquable talent et un succès qui ne s’est pas démenti en plus de quarante ans, n’a pas acquis la stature indiscutable des très grands romanciers. Ainsi, à l’annonce du prix Nobel, certains critiques français ont témoigné soit de leur indignation (10) soit de leur surprise qu’une fois de plus Philip Roth n’ait pas été récompensé, tout en reconnaissant l’attrait irrésistible d’une œuvre dans laquelle s’opposent réticences et aveux.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 18 décembre 2014. Le texte présenté ici est la version française d’origine.