Apocalypse sur l’Europe

Les dystopies éclairent moins l’avenir que le présent. Celle que signe l’Allemand Matthias Politycki n’échappe pas à la règle : comme le note Roman Bucheli dans le Neue Zürcher Zeitung, sa vision apocalyptique « est moins un présage que le reflet de peurs » très répandues parmi ses compatriotes. Nous sommes en 2026 : la Troisième Guerre mondiale a éclaté, l’Europe n’existe plus, l’Allemagne est peuplée en majorité d’immigrés. Dirigée par un chancelier d’origine turque, elle résiste aux attaques des Russes, qui occupent déjà tout l’est du pays. Les yeux ne sont plus rivés vers Washington, mais vers l’Orient, où le calife de Bagdad entend profiter du chaos pour étendre sa domination. Et les « vrais Allemands » dans tout ça ? Parqués dans des territoires protégés par l’ONU… Mais l’essentiel de l’intrigue se déroule loin de ce continent dévasté : dans les montagnes de la région de Samarcande, où l’un des derniers Allemands « libres » s’est vu confier une mission désespérée. Il doit découvrir le vrai tombeau du conquérant Tamerlan (son mausolée serait vide) et le profaner. Une sorte 11 Septembre à l’envers.

Une romancière anti-sinistrose

En 1930, une jeune journaliste du nom de Stella Gibbons prit son nouveau poste au Lady, « le magazine pour gentlewomen », où elle appliqua son talent polymorphe d’écrivain à tous les sujets imaginables, à l’exception de la cuisine, fief d’une certaine Mrs Peel. Peu après son arrivée, néanmoins, Gibbons se lança dans un autre projet, plus excitant, un roman – son « chef-d’œuvre », comme elle l’appelait pour rire – qu’elle écrivait à ses heures perdues dans une petite pièce au bout d’un couloir, dans les bureaux londoniens de Lady. Ce livre se voulait un pastiche des romans du genre « enfant de l’amour et du terreau » alors si populaires : des romans comme Sarn de Mary Webb et Sussex Gorse de Sheila Kaye-Smith, où des personnages truculents et pri­mitifs, des événements sinistres et des paysages ruraux archaïques sont dépeints dans une prose si tarabiscotée que la dire « ampoulée » serait un euphémisme (« Le genre d’histoire dans laquelle des paysans ont des bébés dans les étables et se poussent dans les puits », comme l’expliquait l’hebdomadaire satirique Punch). Elle avait l’intention de l’intituler La Ferme de froid accueil (1).

Gibbons comprit assez vite qu’elle tenait un succès : les filles qui dactylographiaient son manuscrit riaient à gorge déployée et lorsqu’il fut publié en septembre 1932, on se l’arracha. Tout le monde adorait, même si un critique assurait que Stella Gibbons était un pseu­donyme pour Evelyn Waugh. En 1934, le roman remporta le prix anglais Femina-Vie heureuse [remis à l’Institut français de Londres], une récompense surprenante pour un ouvrage comique et qui mit Virginia Woolf dans tous ses états (« J’ai été furieuse de voir qu’ils ont donné les 40 £ à Gibbons, écrivait Woolf à Elizabeth Bowen. Toi et Rosamond [Lehmann] pouvez vous joindre à ma condamnation. Qui est-elle ? Qu’est-ce que c’est que ce livre ? »)
Woolf – et ce n’était la première fois – se trompait. De tous les lauréats du prix Femina anglais pendant l’entre-deux-guerres, on ne se souvient aujourd’hui que de deux – l’autre, c’est La Promenade au phare de Woolf elle-même – et un seulement, La Ferme de froid accueil, peut se vanter d’avoir introduit une expression dans le langage courant : lorsque les gens disent avoir vu « quelque chose de vilain dans le hangar à bois » [en français une expression approchante serait « un cadavre dans le placard »], ils font référence, à leur insu ou non, à la recluse de la famille Starkadder, tante Ada Doom, devenue folle pour avoir surpris, enfant, ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Pour ma part, je trouve cette tournure extrêmement pratique.

Mais Gibbons en vint elle-même, sinon à mépriser La Ferme de froid accueil et son héroïne, Fora Poste – la jeune orpheline indigente mais remarquablement placide qui doit faire appel à tout son bon sens pour résoudre les problèmes de chacun des Starkadder –, du moins à s’en agacer. Le problème, c’est que l’hilarité que suscite le livre (il mérite d’être lu uniquement pour le vocabulaire champêtre irrésistible de Gibbons) a tout emporté. Plus personne ne se souvient qu’elle ait rien écrit d’autre. À sa mort, en 1989, La Ferme de froid accueil était au programme des lycées, mais la plupart de ses autres romans étaient épuisés.

D’autres romans ? Oui. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Gibbons a écrit trente-deux livres au cours de sa carrière, et la bonne nouvelle c’est que Vintage Classics a décidé d’en réimprimer quatorze, avec de nouvelles introductions. Une initiative que l’on doit à un heureux hasard et une bonne dose de passion. Laura Hassan, la directrice éditoriale de la maison d’édition, confie un jour à un libraire de sa connaissance que La Ferme de froid accueil avait toujours été sa lecture favorite : un livre capable de lui remonter le moral en toute circonstance. Le libraire, Nic Bottomley du Mr B’s Emporium of Reading Delights, à Bath, lui demanda si elle connaissait les autres romans de Gibbons. Ce n’était pas le cas. Mais elle allait étudier la question.

Hassan commanda incontinent un exemplaire d’occasion de « Noël à la ferme de froid accueil », un recueil de nouvelles qui ramène le lecteur dans le monde décapant des Starkadder. Après quoi, elle poursuivit avec Westwood, Starlight, « Conférence à la ferme de froid accueil » (2). Elle trouva ces romans oubliés délicieusement drôles et sensés et se dit qu’il était injuste que la réputation de Gibbons repose sur un unique livre. Elle entreprit donc de réparer cette injustice : elle les republierait avec de nouvelles et jolies couvertures sur lesquelles on lirait des citations d’admirateurs connus (« La plupart d’entre nous aimerions connaître une Flora Poste capable de mettre de l’ordre dans nos vies », déclare l’écrivain Julie Burchill sur la couverture de « Conférence à la ferme de froid accueil »). « Nous pensons qu’en pleine période de récession et d’austérité la morale débonnaire de ces livres ne peut que séduire », explique Hassan.

« Débonnaire » est bien le terme : les héroïnes de Gibbons sont courageuses, déterminées, doucement hédonistes. Mais elle peut aussi en tirer de la mélancolie et bien entendu du mélodrame (à en croire sa biographe Reggie Oliver, petite fille, Gibbons adorait les romans à sensation de Rhoda Broughton et Girl’s Friend, « un journal pour filles de cuisine »).
Il faut pourtant se garder de voir en elle un auteur conciliant. Gibbons était une ennemie jurée du flatulent, du pompeux, de la guimauve et, longtemps après avoir cessé d’écrire, elle conservait sur sa table de chevet un carnet où elle notait les forfaits littéraires des autres. Qui plus est, elle compta de son vivant parmi ses admirateurs le critique de théâtre Kenneth Tynan, très loin d’être conciliant (il avait le projet d’adapter sur les planches La Ferme de froid accueil), l’acteur et humoriste australien Barry Humphries et le dramaturge Noël Coward. Dans Westwood, un personnage du nom de Gerald Challis – un auteur de théâtre dont l’amour-propre était si douloureusement enflé qu’on aurait pu le croire victime des oreillons – est inspiré d’un auteur aujourd’hui presque complètement oublié, Charles Morgan. Morgan avait commis l’erreur d’affirmer un jour que les écrivains, Shakespeare compris, pouvaient se passer de sens de l’humour ; Gibbons lui répliqua en faisant de lui la victime de ses meilleures plaisanteries.

Ah, Westwood… Si vous devez choisir une lecture de vacances, c’est celle-ci que je vous recommande. Starlight, le récit de deux sœurs appauvries dont l’existence est bouleversée par un propriétaire terrien qui installe son épouse souffrante et peut-être possédée dans une partie de leur petite maison londonienne, est délicieux et bizarre. « Conférence à la ferme de froid accueil », de son côté, permet de retrouver Flora chez les Starkadder dont la ferme, transformée en havre chichiteux pour chopes à effigie humaine et broderies, accueille une conférence du très loufoque Groupe international des Penseurs, dont les délégués aiment entrer en transe et se baigner dans la mare aux canards. (Gibbons n’avait pas d’affinités avec les idées nouvelles – même Freud, l’archiprêtre des « fouineurs », lui était suspect ; rien de surprenant à ce qu’elle n’ait jamais dit ce que la tante Ada avait vraiment vu dans le hangar à bois.) Mais c’est Westwood qui captive, dès les pages d’ouverture (« Si La Ferme de froid accueil est l’Orgueil et préjugés de Gibbons, Westwood est son Persuasion », remarque Lynne Truss dans son introduction).

Le roman raconte l’histoire de Margaret Steggles, jeune institutrice sans éclat et studieuse qui trouve un carnet de rationnement dans le parc de Hampstead Heath. Cette découverte fait entrer dans sa vie l’affreux Gerald Challis, son élégante épouse et leur fille Hebe, une enfant gâtée. À certains égards, c’est un livre étrange : Margaret, si vieux jeu et parfois si snob, n’est pas toujours aimable, et Gibbons est franche, brutale même, quant aux perspectives de mariage d’une femme ayant sa physionomie ; et les lecteurs modernes trouveront choquant un épisode avec un enfant handicapé. Mais l’ouvrage con­tient deux magnifiques études de caractère : le nombriliste et misogyne Gerald et l’amie de Margaret, Hilda, une fille capable de s’amuser à peu près en toutes circonstances.

J’aime également ce livre pour son cadre. Westwood a été publié en 1946 et l’intrigue se déroule dans le Londres d’après le Blitz ; la guerre n’est pas finie, le black-out est toujours en vigueur, mais le pire des bombardements est passé et la ville possède une beauté envoûtante : des canards vivent dans des mares construites pour lutter contre les incendies ; des roses épilobes poussent sur le sol accidenté où des maisons se dressaient auparavant. Il règne « une atmosphère étrange, empreinte d’accablement, de tristesse et d’excitation, comme si l’Histoire était à l’œuvre sous vos yeux, en pleine lumière ». En fait, pour comprendre ce que c’était d’être une jeune femme ordinaire en temps de guerre à Londres – pas de bas, pas de chocolat, pas d’hommes –, on ne pourrait imaginer meilleur récit. Comment, décidément, expliquer que ce livre n’ait pas été republié plus tôt ?

 

Cet article est paru dans l’Observer le 7 août 2011. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La fin heureuse du capitalisme

Économiste et conseiller influent, Jeremy Rifkin s’est acquis une solide réputation de franc-tireur à coups de prédictions ébouriffantes. Sur ce plan, son dernier essai ne déçoit pas : l’auteur annonce en effet l’effondrement du capitalisme et l’avènement d’une société d’abondance libérée du travail… d’ici 2050. Pour Rifkin, cette révolution découle des mutations technologiques en cours. Son moteur : l’essor rapide et simultané de nouveaux outils permettant de réduire à presque rien le coût marginal, c’est-à-dire ce que coûte la production d’un bien ou d’un service supplémentaire, une fois qu’on a investi dans l’appareil productif. Rifkin vise en particulier l’essor des « objets connectés », ces machines bourrées de capteurs et capables d’optimiser elles-mêmes leur fonctionnement en échangeant des informations avec le réseau global. Un nouveau paradigme qui promet de chambouler des pans entiers de l’industrie, commente Richard Walters dans le Financial Times : « Entièrement automatique, le fonctionnement de ces machines ne nécessitera aucun travail humain, de sorte qu’elles produiront des biens pour un coût pratiquement nul. » On songe ici aux imprimantes 3D, capables de fabriquer en quelques heures avec une précision stupéfiante des objets complexes qui exigeraient normalement l’emploi d’une main-d’œuvre qualifiée plus lente, et forcément plus chère. Sur le front énergétique, Rifkin imagine un réseau décentralisé de sources d’énergie non polluantes permettant de rationaliser la production et la distribution d’électricité, là aussi à un coût quasi nul (une fois l’infrastructure en place) : à la fois producteurs et consommateurs d’énergie, les ménages « seront reliés les uns aux autres au sein d’un réseau intelligent acheminant l’énergie là où on en a besoin ». D’ici 2050, 80 % de l’électricité sera produite de cette manière, annonce l’auteur – prévision qu’il juge prudente.

Pour Rifkin, ces mutations sonnent le glas d’un certain capitalisme, dominé par une poignée de firmes géantes : « Si le coût marginal de production de chaque bien supplémentaire devient nul, explique Walters, alors tout devient gratuit. Dans leur course au profit, les entreprises finiront par miner leurs propres marges : le capitalisme s’autodétruira. Mais il cédera la place, Rifkin en est convaincu, à une civilisation fondée sur un vivre ensemble renouvelé, plus épanouissant. » Une société sans travail (excepté celui des experts chargés de programmer et de surveiller les machines intelligentes), où toute une série de biens et de services seront accessibles gratuitement au plus grand nombre. Utopie ? « La valeur de ce livre, estime Richard Walters, ne réside pas tant dans l’exactitude de telle ou telle prévision que dans la manière dont il extrapole à partir de tendances actuelles. Sous ce rapport, l’ouvrage est d’une lecture stimulante. » (Pour une réflexion plus nuancée sur ce thème de la disparition du travail, lire notre dossier).

Le retour de l’enfant prodigue

La vie et le génie de Mozart inspirent volontiers les écrivains et les cinéastes. Mais le dernier roman en date à être consacré au compositeur ne se contente pas d’en faire un personnage de fiction. Elle le transporte dans le temps. Comme son titre l’indique, notre illustre musicien « se réveille » dans la Vienne du XXIe siècle. Un procédé qui rappelle celui employé par Timur Vermes avec Hitler dans Il est de retour (lire "Hitler, sacré farceur !" Books, n° 42, avril 2013). À ceci près que le roman d’Eva Baronsky, paru outre-Rhin en 2009, lui est antérieur de trois ans. Nous n’avons pas affaire à « de la science-fiction, mais à un livre sur la société actuelle, vue par quelqu’un qui lui est extérieur », estime Christian Palm sur le site Literaturkritik. Perdu au milieu de la grande ville moderne, Mozart est néanmoins guidé par un objectif, achever son fameux Requiem. Les gags se succèdent (où sont les che­vaux qui font avancer les voitures ?), mais, note Palm, « la dimension tragique de la situation n’est pas oubliée pour autant » : Mozart est comme un comédien engagé pour jouer « dans la mauvaise pièce ». 

Une histoire de Daesh

Avant le 10 juin 2014, peu de gens avaient entendu parler de l’État islamique. Ce jour-là, 1 300 de ses combattants se sont emparés de la deuxième ville d’Irak, Mossoul, où stationnaient des troupes plus de cent fois supérieures en nombre et en équipement. « Il s’agit de l’une des plus grandes déroutes militaires de l’histoire », estime le correspondant de guerre Patrick Cockburn dans un petit opus où il retrace l’émergence de Daesh. Cette organisation sunnite, d’une violence extrême, « a su exploiter les contradictions des politiques menées dans la région par les États-Unis et leurs alliés », souligne Denis Staunton dans le Financial Times. En 2003, sitôt maîtres de l’Irak, les Américains limogent les officiers de l’armée régulière du pays, dont une partie va rejoindre la résistance, puis ils laissent les chiites marginaliser la minorité sunnite. « Les conséquences auraient pu rester limitées s’il n’y avait pas eu l’insurrection syrienne », précise Peter Oborne dans le Telegraph. Les Occidentaux ont sous-estimé la résilience d’Assad et la plupart des armes qu’ils ont fait parvenir aux rebelles ont en fait été récupérées par les islamistes, qui ont fini par contrôler un vaste territoire à cheval entre l’Irak et la Syrie. Autre erreur des États-Unis dénoncée par Cockburn : leur faiblesse vis-à-vis de l’Arabie saoudite et du Pakistan, principaux financiers du djihad.

Le corps perdu du Duce

« À la différence d’Hitler, qui fut avant tout un chef spirituel, Mussolini fut un leader populaire qui fondait son charisme en partie sur son physique », rappelle Eugenio Di Rienzo dans Il Giornale. Le corps du Duce était une « obsession » de son vivant, « qui s’est transformée en une sorte de fascination » après sa mort, confirme Simonetta Fiori dans La Repubblica, à l’occasion de la sortie du livre que l’historien Sergio Luzzatto consacre à ce corps exalté, puis supplicié, qui continua d’être un enjeu national après la guerre. Enterré secrètement dans une fosse commune du cimetière de Milan, il fut enlevé en avril 1946 par des néofascistes qui réclamaient pour lui une sépulture plus digne. La police le récupéra finalement en août et l’Italie fut bien embarrassée. On opta finalement pour un couvent, lieu connu uniquement de quelques hauts responsables. Le corps du Duce y reposa douze ans, avant d’être finalement rendu à la famille.

Déporté par erreur

Le Libanais Rabee Jaber prétend être davantage un lecteur qu’un écrivain. Cela ne l’a pas empêché, depuis 1992, de publier presque un roman par an. Celui dont la traduction vient de paraître a reçu en 2012 le Prix international de la fiction arabe – une récompense qui s’est imposée comme le Goncourt arabe. Le roman se déroule juste après la guerre civile de 1860 au Mont-Liban. On y suit la destinée de douze combattants druzes (musulmans, donc) ayant participé aux massacres contre les chrétiens maronites, et que les autorités ottomanes décident de déporter à Belgrade, à l’autre bout de l’empire. Parmi eux, un destin intéresse particulièrement Rabee Jaber, celui d’un homme qui n’a rien à faire là : Hanna Yacoub, un chrétien, simple marchand d’œufs de Beyrouth, contraint de prendre une fausse identité druze à la suite d’un échange de prisonniers entre les deux communautés… Une « histoire de guerre, d’exil et d’emprisonnement » (selon le quotidien d’Abu Dhabi The National), dans lequel l’auteur entend de son propre aveu poser la question de « ce que l’homme peut endurer ».

Tant de bombes pour rien

L’histoire aurait dû retenir davantage le nom de Siméon Petrov, ce capitaine de l’armée bulgare qui avait équipé d’ailettes des grenades à main pour les lâcher d’un Albatros F.2 sur les troupes turques. Et inauguré, ce faisant, l’ère du bombardement aérien. Car, depuis ce jour funeste de 1912, le débat sur le sujet n’a cessé de s’intensifier.

La stratégie ne doit pourtant pas sa postérité à son efficacité, si l’on en juge par l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Comme l’explique l’historien anglais Richard Overy, les bombardements n’ont alors été qu’un « brutal et coûteux » échec (The Economist). N’en déplaise à Churchill, résolument confiant dans la capacité des bombardiers alliés à mettre Hitler à genoux.

Il avait tort non seulement sur le plan moral (il en a d’ailleurs plus ou moins convenu lui-même), mais aussi sur le plan pratique. Les bombardements de 1939-45 n’ont atteint ni leurs objectifs politiques, ni, dans 87 % des cas, leurs cibles. Ainsi, celui de Hambourg, en 1943, n’a pas annihilé l’industrie militaire locale. Pis, il s’est révélé politiquement contre-productif : « Hambourg était une ville anglophile libérale, où les communistes et les sociaux-démocrates avaient énormément d’influence ; et ce sont surtout les quartiers ouvriers antinazis qui ont été visés ! » rappelle Adam Tooze dans le Wall Street Journal. Churchill savait pourtant mieux que personne combien les bombes du Blitz (notamment celle tombée sur Buckingham Palace) avaient galvanisé la population londonienne.

L’argument économique ne résiste pas mieux à l’analyse historique. À Londres, le Blitz n’a détruit que de 5 % de la capacité industrielle. Et si les bombardiers Liberators ont certes fini par avoir raison des usines allemandes de la Ruhr, c’est au prix de bombardements massifs (1,8 million de tonnes pour la seule 8e Air Force, contre 57 000 tonnes allemandes pour toute l’Angleterre et pour toute la guerre).

« Les bombardements, explique Richard Evans dans The Guardian, étaient étonnamment inefficaces. » La faute à la météo, à l’inexpérience des pilotes con­stamment renouvelés, aux défaillances du matériel. Et aussi à la proverbiale efficacité allemande, qui s’est concentrée sur la défense antiaérienne, les systèmes d’alerte, la dispersion et le camouflage des usines, et la mise en place de leurres (y compris une fausse porte de Brandebourg en contreplaqué).

En regard, les coûts humains paraissent, eux, complètement disproportionnés : « En 1945, la guerre aérienne avait tué 500 000 personnes en Europe et détruit une grande partie du patrimoine urbain », constate The Economist. Quant aux équipages de la RAF ou de l’US Air Force, leur espérance de vie était inférieure à celle des soldats de l’infanterie. 

Napoléon, une obsession anglaise

Napoléon a marqué l’imaginaire de bien des peuples étrangers – ceux qu’il a conquis, ceux qu’il aurait bien voulu conquérir, et les autres. Un magnat sud-coréen ne vient-il pas de débourser presque 2 millions d’euros pour l’un des dix-neuf authentiques bicornes impériaux certifiés ? Mais curieusement, c’est outre-Manche, chez ses ennemis les plus acharnés, que Napoléon fascine sans doute le plus. Dans The Telegraph, Dan Jones va jusqu’à parler d’une véritable « obsession nationale » : « Keats avait une tabatière à son effigie, lord Byron avait fait copier la voiture impériale, lord Melbourne avait composé une ode à sa gloire. » Quant à Wellington, le vainqueur de Waterloo, son palais londonien regorge d’œuvres d’art et d’objets napoléoniens. La proximité du bicentenaire de la bataille ravive encore la flamme, avec un surcroît de livres et même, prochainement, une série de la BBC.

Pourtant, malgré les 13 000 ouvrages sur Napoléon figurant au catalogue de la British Library, les Anglais demeurent profondément ambivalents vis-à-vis de celui qu’ils surnomment, en déclinant la première syllabe du nom ou du prénom, tantôt « Boney », pour terroriser les enfants, tantôt « Napsy » (dans leurs meilleurs moments). L’Empereur était-il un proto-Hitler ou le réformateur que l’Europe attendait ? Un risque-tout parfois chanceux, parfois non, ou un stratège imparable ? Un humain trop humain ou un surhomme ?
Pour tenter d’y voir clair, un organisme de débats britannique, Intelligence Squared, a récemment convoqué à la barre deux éminents historiens, afin de trancher cette question essentielle : Napoléon mérite-t-il ou non d’être appelé « le Grand », à l’instar de Catherine II ou de Frédéric II de Prusse ? Ce genre de procès en réhabilitation historique n’est pas une première : Venise en avait déjà connu un semblable en 2003, mais pour un motif plus prosaïque – sanctionner le coûteux rachat par la municipalité d’une statue de Napoléon, alors qu’il avait cédé la ville à l’Autriche après en avoir pillé les églises.

À Londres, le débat a porté sur des questions plus fondamentales. Pour Andrew Roberts, auteur d’une monumentale biographie nouvelle, l’immense mérite de l’Empereur est d’avoir prolongé l’esprit des Lumières et conservé les (bons) acquis de la Révolution. Il a inventé un État moderne, fondé sur des bases éminemment progressistes : égalité devant la loi, tolérance religieuse, reconnaissance du culte juif, promotion de l’éducation et primauté de la méritocratie. Son Code a remplacé les quarante-deux systèmes juridiques français, souvent contradictoires entre eux. Il a créé la Banque de France et fait passer l’inflation de 10 000 % à 6 % par an. Sur le plan personnel, « Napsy » était un amant fougueux (avec vingt-deux maîtresses connues), un hyperactif, empereur à 34 ans, qui épuisait cinq chevaux par semaine lorsqu’il était en campagne (en été, il fallait paraît-il arroser les roues de sa voiture pour éviter qu’elles ne prennent feu…). Il a survécu à trente tentatives d’assassinat et pris part à soixante batailles, avec seulement sept défaites (Tamerlan aurait livré mille batailles pour mille victoires). Churchill lui-même disait que le plus grand homme d’action après Jules César avait été Napoléon.

Adam Zamoyski, dont le livre sur la campagne de Moscou vient d’être traduit en français, est tout sauf un napoléonâtre (1). Il voit en Bonaparte un petit homme « très ordinaire », bourré de défauts lamentables : autocratisme, mesquinerie (comme en témoigne sa façon de traiter Caulaincourt ou Madame de Staël), racisme (vis-à-vis notamment du général Dumas), misogynie, paranoïa, rancune portée à l’extrême ; enfin, comportement « provincial » pudibond, voire petit-bourgeois. Le Code Napoléon, d’inspiration trop égalitaire, a ruiné la France en supprimant la primogéniture, économiquement comme démographiquement. Plus fondamentalement, Adam Zamoyski considère que l’Empereur, porté au pouvoir par l’histoire, a gâché par sa frénésie militaire les chances de créer une Europe unie et démocratique. L’impéritie des monarques familiaux qu’il a placés à la tête des royaumes européens n’a pas arrangé les affaires, ni sa façon inqualifiable de traiter ses alliés. Il s’est attribué sans vergogne les mérites de juristes comme Cambacérès, de chefs de guerre comme Davout, ou d’innombrables hommes de science. Par-dessus tout, Napoléon n’a aucune considération pour la dignité et la vie humaines : son pouvoir est assis sur la distribution de prébendes et d’honneurs, et il est le responsable, directement ou indirectement, d’au moins 4 millions de morts (en incluant les victimes des guerres défensives contre les sept coalitions qui se sont mobilisées contre lui). Il pratique la terreur de façon routinière, ordonnant de passer par les armes une part significative des cités qui lui résistent, « dont toujours au moins un avocat ». Enfin, c’est un stratège médiocre, qui a d’abord profité de l’ineptie militaire de ses adversaires, sans s’aviser de leurs progrès subséquents – comme ceux des Prussiens avec leur artillerie. Bref, chez Zamoyski, Napoléon est à la fois cruel, incompétent et mégalomane – mais néanmoins un virtuose de l’autopromotion !

Notre empereur – « Les Lumières à cheval », pour Andrew Roberts ; un opportuniste qui a gâché ses chances, pour Adam Zamoyski – mérite-t-il d’être appelé « le Grand » ? À la fin du débat organisé par Intelligence Squared, l’assistance a voté oui, à 56 %.

 

1| 1812 : La campagne tragique de Napoléon, traduit par Laurent Bury, Piranha, 672 p.
 

Méritait-il le Nobel ?

L’attribution du prix Nobel à Patrick Modiano a été accueillie avec jubilation en France : le grand succès de librairie de la rentrée ayant été le témoignage malodorant de Valérie Trierweiler sur la vie intime de François Hollande, la récompense accordée à un écrivain subtil, obsédé par l’Occupation, une période que peu de gens aiment à regarder en face, un écrivain maniant sa langue avec virtuosité, jouant aussi bien de la simplicité que de la complexité, de la précision que du flou, rétablissait l’équilibre. Modiano a trouvé « bizarre » le choix des jurés suédois mais Modiano a tendance à tout trouver bizarre, compliqué et manifestement a horreur d’être l’objet de la curiosité publique.

Lorsque Denis Cosnard, un journaliste économique passionné de Modiano, a décidé de faire une biographie de l’auteur, l’éditeur de celui-ci lui a conseillé d’avancer seul. Conseil d’autant plus judicieux que l’écrivain ne voulait pas le rencontrer. Et cela valait probablement mieux. Regarder une vidéo de Modiano interviewé, c’est comprendre immédiatement qu’il fait le désespoir des journalistes. L’homme manifestement souffre d’être questionné, s’embrouille dans ses phrases où le mot bizarre revient sans cesse, semble tourner dans un épais brouillard, agite des bras longs comme des ailes de moulin, et finalement n’explique pas grand-chose. Indubitablement, Modiano n’est pas un parleur, c’est un écrivain.

Il est né en 1945 (pendant près de vingt ans, il prétendit être né en 1947, année de naissance de son frère cadet, mort à dix ans) à Boulogne-Billancourt. Ses parents s’étaient rencontrés en 1942. Elle – « une jolie fille au cœur sec » d’après son fils (1) – avait quitté en juin 1942, grâce à la protection d’un officier allemand, sa Flandre natale où elle avait tenu de petits rôles au cinéma, pour Paris où elle travaillait pour une société de production gérée par des Allemands ; lui, un Juif dont la famille d’origine italienne s’était établie à Salonique, était né en France. Il ne se déclara jamais comme Juif pendant la guerre mais vécut sous une fausse identité d’expédients louches, touchant au marché noir. Leur fils demeura toute sa vie obsédé par ces années troubles, dangereuses, obscurcies par les mensonges. « C’est le terreau – ou le fumier – d’où je suis issu. »

Ses parents s’occupèrent peu de lui. Il fut élevé en flamand par ses grands-parents maternels jusqu’à l’âge de 4 ans. Et quelques années plus tard, ce fut toute une série d’internats d’où il s’évada plusieurs fois. « Dans les périodes de chaos que furent mon enfance et mon adolescence, passées en pension, la lecture était mon seul oxygène. » Dans un internat catholique, son professeur de français, conscient de la sensibilité littéraire de son élève, lui donna la permission spéciale de lire Madame Bovary en classe de seconde. Il lut pêle-mêle Proust, Pavese, Mauriac, Bernanos et Les Hauts de Hurlevent à cette époque. À quinze ans, il se lia avec Raymond Queneau, un ami de sa mère, un romancier d’une extrême originalité, très influent à l’époque, qui lui donna des leçons de géométrie. « Moi, je n’y comprenais rien, raconte Modiano. Il essayait de m’expliquer. C’était un ou deux ans après Zazie dans le métro. Il me disait qu’il l’avait écrit à partir d’équations. C’était très obscur pour moi. Il était assez taciturne (2).  » Queneau continua de s’intéresser à lui et de le soutenir.

Les parents de Modiano vivaient séparés mais dans le même immeuble. Patrick, après avoir passé son baccalauréat, occupa une chambre chez sa mère. Il s’inscrivit à l’université essentiellement pour échapper au service militaire. Son père se désintéressa de lui et dès sa majorité Modiano rompit définitivement avec lui. Comme sa mère se trouvait souvent absente, il était la plupart du temps abandonné à lui-même. Patrick vécut d’expédients, surtout de revente de livres, parfois volés, et découvrit les « singing sixties ». Il se lança dans la musique et écrivit une cinquantaine de chansons dont un succès pour Françoise Hardy, une chanteuse déjà très célèbre. Mais sans en parler à quiconque, il écrivit et envoya son manuscrit à Raymond Queneau qui le recommanda à Gallimard. En juin 1967, Modiano apprend que son livre sera publié.

C’est cette date qui marque la fin de son adolescence et de sa première jeunesse décrites dans le plus autobiographique de ses livres, Un pedigree : « Ce soir-là, je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant sans cesse à être le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps. » Ce premier livre, La Place de l’Étoile, sera suivi d’une longue série. Désormais, il sera écrivain et rien d’autre. Il a vingt-trois ans.

En exergue de son roman, dont le titre évoque à la fois la place où s’élève l’Arc de triomphe et l’étoile jaune que les Juifs devaient arborer de façon visible pendant l’Occupation, Modiano afin que nul ne s’y trompe a choisi une histoire juive : « Un officier allemand s’approche d’un jeune homme et lui dit : “Pardon, Monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ?” Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »

Le livre eut immédiatement un grand retentissement et obtint deux prix créés pour encourager de jeunes auteurs, mais ne fut pas traduit en anglais. L’ouvrage est surprenant. Non seulement provocant, mais disloqué. Le récit est si mouvementé, si absurde, si halluciné, mélangeant personnages réels ou fictifs avec une telle verve qu’il est difficile à suivre et cependant emporte le lecteur jusqu’à ce que le héros se retrouve sur le divan d’un psychanalyste qu’il prend pour Freud.

Le roman raconte, sur un mode en partie autobiographique, l’histoire de Raphaël Schlemilovitch, Juif français né juste après la guerre, hanté par l’image de cette guerre et par la manie de la persécution. Mille identités contradictoires l’habitent : tour à tour Juif antisémite, ultracollabo, puis Juif errant et vengeur, toujours dans l’outrance, incapable de se contenter d’être un « Juif tout court ».

C’est un livre tout en excès que Modiano ne cessa d’adoucir au cours d’éditions successives, un livre de jeunesse où se décèle l’influence des deux écrivains qui l’ont marqué le plus profondément : Céline et Proust. Le délire verbal est dû au premier, au point que des pages entières en sont de véritables pastiches ; Proust est non seulement cité longuement, caricaturé comme Juif snob et mondain, mais, plus important, il partage avec Modiano cette double identité, juive et non juive, qui le tourmente. Peut-on être Juif et antisémite ? La question est au cœur du roman de Modiano, et Proust, qui n’était pas étranger à ce dilemme, l’examine non sans cruauté dans le personnage de Bloch. Modiano, déchiré par une identité écartelée, a avoué dans une interview de l’époque : « Partout… je suis le traître… Quand des garçons de mon âge racontent des histoires antisémites… j’ai envie de les tuer… et quand je suis avec des Juifs… alors j’ai envie de les injurier… C’est vrai que par moments je suis antisémite… peut-être par nostalgie de l’enracinement. »

Modiano ne reviendra plus au ton de la provocation extrême. Un abcès a été crevé. Il peut s’assagir. Suivit alors une trentaine de romans dont le dernier, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, est paru en 2014. Des romans courts – ils dépassent rarement 200 pages – souvent bâtis sur le même schéma. Le thème prédominant de Modiano est l’Occupation, période ignoble et cruelle, qu’il n’a pas connue mais qui ne cesse de l’obséder. Les personnages évoluent dans une société où les arrangements les plus sordides mettent en contact Juifs traqués, collaborateurs masqués, agents de la Gestapo, escrocs, imposteurs et victimes. Les identités sont illusoires et cela donne à ces récits des allures de film noir dont la tension croissante accroche le lecteur. On dit souvent que Modiano écrit toujours le même livre et lui-même s’en est expliqué : « J’ai souvent l’impression que le livre que je viens de finir n’est pas content, qu’il me rejette parce que je ne l’ai pas abouti. Comme on ne peut plus revenir en arrière, il me faut alors en commencer un autre, pour aboutir enfin le précédent. Donc je reprends certaines scènes pour les développer davantage. Ces répétitions ont un côté hypnotique, comme une litanie. Je ne m’en rends pas compte quand j’écris, et puis je ne relis pas mes livres plus anciens car ça me bloquerait… Vous savez, il est difficile d’avoir de la lucidité sur ce qu’on écrit. La répétition vient peut-être du fait que je suis travaillé par une période de ma vie qui revient sans arrêt dans ma tête (3). » Deux de ses meilleurs ouvrages se trouvent parmi les rares disponibles en anglais, deux livres en fait très différents : Rue des Boutiques Obscures et Dora Bruder. Le personnage principal de Rue des Boutique Obscures est un détective amnésique qui part à la recherche de lui-même, recueille assez d’indices pour s’identifier à un homme qui était peut-être lui et pour imaginer que le choc qui l’a privé de sa mémoire est son abandon dans la neige par le passeur qui devait le mener en Suisse. Malgré une intrigue compliquée, des zones d’ombre, le flou entourant certains personnages, le livre se lit comme un roman policier. D’ailleurs, il n’a pas seulement obtenu le prix Goncourt en 1978 mais aussi le prix de la Société française des Détectives.

À propos de ce roman, Modiano explique : « Là aussi des bribes associées à mes parents, à des gens bizarres qu’ils avaient connus. C’est un livre lié à l’Occupation mais pas du tout réaliste. J’ai utilisé des noms de gens réels que j’avais observés dans mon enfance, mais j’en ai fait comme un rêve. J’ai toujours tâtonné autour de l’amnésie, un thème traité en littérature par Giraudoux ou Anouilh et qui m’avait surtout frappé dans les films noirs américains. C’est un film de Mankiewicz [Quelque part dans la nuit] qui m’a donné l’impulsion. Et, quand j’ai terminé le livre, je me suis dit que j’aurais peut-être dû le traiter autrement. C’est un thème qui m’a toujours poursuivi (4). » Ce que Modiano appelle des bribes peut être un nom, quelques dates, à défaut d’une biographie, qui peuvent suffire à évoquer une vie.

Alors qu’il finissait son roman, une publication importante vient à l’appui de sa démarche. Serge Klarsfeld publie le premier Mémorial de la déportation des Juifs de France où il recense les noms de près de 80 000 victimes sous la forme et dans les dimensions d’un bottin téléphonique. Modiano, bouleversé par cette publication, lui écrit : « Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de traces. Au moins, vous, vous avez pu retrouver leurs noms. » Parmi les noms figure celui de Dora Bruder.

Dix ans plus tard, Modiano, qui aimait à farfouiller dans de vieux journaux et d’anciens annuaires, tombe sur une petite annonce publiée dans un Paris-Soir du 31 décembre 1941 : On recherche une jeune fille Dora Bruder, 15 ans, visage ovale, yeux gris marron… Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. Ces quelques lignes attirent son attention. Est-ce ce prénom de Dora, celui d’une cousine de son père, la sœur de cousins assassinés par les SS en Italie en septembre 1943 (5) ?  Est-ce la mention du quartier au nord de Paris où il avait vécu à deux reprises ? Toujours est-il qu’il ne cesse d’y penser durant des mois et des mois (6).  La consultation du Mémorial lui apprend que Dora Bruder a été déportée, comme son père et sa mère, à Auschwitz. Pour en savoir davantage, il s’adresse à Klarsfeld qui lui procure plusieurs photos, la date et le lieu de sa naissance et différentes fiches de police. À partir de ces minces indices, Modiano va faire un livre, un livre qui paraîtra sans indication de genre. Roman ? Essai ? Document ? Au lecteur de choisir. Klarsfeld, que Modiano ne cite pas dans l’ouvrage, optera pour le roman et lui écrira : votre enquête « tient plus du roman que de la réalité, puisque vous m’effacez et pourtant Dieu sait que j’ai œuvré pour découvrir et rassembler des informations sur Dora et vous les communiquer. […] Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l’avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même (7) ».

Confronté au problème insoluble de raconter une histoire, qui l’obsédait, à partir de minuscules fragments, Modiano choisit de raconter sa propre enquête pour retrouver la trace des Bruder depuis leur arrivée à Paris d’Europe centrale jusqu’à leur départ sans retour, en passant par l’épisode ayant entraîné l’avis de recherche dans Paris-Soir : la longue fugue de Dora, l’adolescente juive, en plein Paris allemand. Qui était Dora Bruder ? À quelle école allait-elle ? Pourquoi a-t-elle fui le domicile familial ? Comment a-t-elle survécu pendant sa longue escapade ? Et dans quelles circonstances a-t-elle été arrêtée et emmenée à Drancy ? Autant de questions que, tel un détective, tente de résoudre l’écrivain. Enquête décevante puisqu’elle révèle tant de lacunes impossibles à combler. « Faute d’éléments, j’ai été obligé de broder, de délayer le vrai dans une sorte de potage », avouera-t-il dans une interview (8).  Et c’est finalement l’image de son père qui va resurgir de l’ombre. Son père qui, comme Dora, était pourchassé, comme Dora arrêté par la police en 1942 mais qui, lui, avait réussi à s’échapper. Et le regard du fils pour un père qui ne lui avait jamais prodigué soutien ni affection, pour un père dont le passé lui avait toujours fait honte, s’adoucit. Si son père s’était sali dans divers trafics, s’il avait frayé avec des collabos, n’était-ce pas pour survivre ? Dora Bruder est le plus douloureux des livres de Modiano non seulement parce que l’atroce destin qu’il évoque est réel mais aussi parce que Modiano se force à revisiter la figure de son père, à rouvrir une blessure, à regarder en face une « photo rongée par l’oubli. C’est l’oubli qui est le fond du problème, pas la mémoire. On peut avoir été très intime avec quelqu’un et, des années après, cette personne apparaît comme rongée, avec des pans entiers manquant dans votre mémoire. Ce sont ces fragments d’oubli qui me fascinent. » Pour Modiano, écrire c’est « faire le rêve de pouvoir revenir en arrière… Comme si je pouvais traverser le miroir du temps et réparer le passé (9) ».

Cette brume qui entoure gens et lieux explique un manque d’épaisseur, d’individualité dans les personnages de Modiano. L’auteur, et donc le lecteur, reste toujours en dehors et cela donne ce sentiment de relire toujours le même livre. C’est sans doute la raison pour laquelle Modiano, malgré son remarquable talent et un succès qui ne s’est pas démenti en plus de quarante ans, n’a pas acquis la stature indiscutable des très grands romanciers. Ainsi, à l’annonce du prix Nobel, certains critiques français ont témoigné soit de leur indignation (10) soit de leur surprise qu’une fois de plus Philip Roth n’ait pas été récompensé, tout en reconnaissant l’attrait irrésistible d’une œuvre dans laquelle s’opposent réticences et aveux.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 18 décembre 2014. Le texte présenté ici est la version française d’origine.