Un milliardaire qui leur ressemble

Ma Yun, connu en France sous le nom de Jack Ma, est l’homme le plus riche de Chine, fondateur de d’Alibaba, numéro 1 mondial du e-commerce. Mais Ma Yun est aussi un homme d’une grande simplicité, qui se targue de ne porter que des souliers chinois traditionnels en toile, « sauf pour les très grandes occasions », lit-on dans le China Daily.

Depuis sa parution en septembre dernier, « Ma Yun, l’homme aux chaussures en toile » s’est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires. Écrite à quatre mains par Wang Lifen, journaliste et amie de Ma Yun, et Li Xiang, célèbre journaliste économique, cette biographie présente l’itinéraire personnel de l’homme d’affaires autant que le contexte historique et macroéconomique qui ont rendu possible sa réussite. En tête des ventes, elle vient s’ajouter à une liste déjà longue d’ouvrages consacrés au richissime Chinois. Il faut dire que Ma Yun est presque devenu un filon éditorial à lui tout seul, si l’on en croit le China Daily. « Qu’il s’agisse de sa vie, de ses stratégies économiques, de sa philosophie ou même de ses discours, tous les livres qui sortent sur Ma Yun sont un succès, tant l’homme fascine les foules », écrit le journaliste Liu Zhihua. Car son histoire est un « conte de fées moderne », insistent ses deux biographes.

Né dans une famille pauvre du Zhejiang en 1964, Ma a échoué deux fois au concours d’entrée en faculté avant d’être admis à l’Université normale de Hangzhou pour y étudier l’anglais. C’est là qu’il s’est intéressé à l’informatique et a profité de la naissance d’Internet et de son essor en Chine, en se lançant dans la création de sites pour les entreprises nationales. Dans un entretien au Renmin Ribao, il raconte la première fois qu’il a réussi à se connecter de chez lui : « J’avais invité des amis à la maison. La connexion était extrêmement lente, nous avons attendu trois heures et demie avant de pouvoir accéder à une demi-page d’Internet… Alors nous avons bu, regardé la télévision et joué aux cartes en attendant que la page apparaisse dans son intégralité ! »

Aujourd’hui, Alibaba contrôle 80 % du commerce mondial en ligne et a vendu pour « 296 milliards de dollars de produits entre juin 2013 et juin 2014, soit davantage que les ventes réunies d’Amazon et d’eBay sur la même période », calcule The Straits Times, le quotidien de Singapour. La compagnie vient d’ailleurs de faire une entrée en Bourse historique à un niveau record de 25 milliards de dollars, propulsant du même coup son fondateur au premier rang des fortunes chinoises. Une fortune « excessive » aux yeux de l’intéressé. Ma Yun préférerait qu’on l’admire pour ses réalisations que pour sa richesse. Marchant sur les traces d’un Bill Gates, il réfléchirait désormais à la meilleure façon de distribuer son argent à diverses associations caritatives.

Le phénomène Podemos

Les meilleures ventes de Grèce : l’histoire et le polar pour boussoles

 

 

Les meilleures ventes de novembre 2014 reflètent le goût persistant des Grecs pour l’exploration du passé. En témoigne l’énorme succès de « Scènes de la vie de Mathias Almosino », d’Isidoros Zourgos, déjà vendu à plus de 170 000 exemplaires. Dans ce roman-fleuve, l’auteur retrace l’histoire fictive de Mathias Almosino, brillant médecin juif qui sillonne l’Europe et les Balkans au XVIIe siècle. Autre fresque historique, « Les souliers rouges » reprend le thème de la famille grecque suivie sur plusieurs générations et qui fait l’expérience de l’exil. Quant au roman de Chrysiida Dimoulidou, « Le cellier de la honte », il se penche sur un drame familial des années 1960, dans un village du Péloponnèse au mode de vie ancestral. Ce goût de l’histoire ne se manifeste pas seulement du côté de la fiction, comme l’illustre le succès du très universitaire « Je vous parle de Byzance », de l’historienne franco-grecque Hélène Ahrweiler, tour d’horizon historique et culturel de l’Empire byzantin.

Une autre tendance est incarnée par la romancière à succès Lena Manda – surtout connue pour ses romans psychologiques destinés au public féminin –, qui délaisse avec « Les cinq clefs » son genre habituel au profit du roman policier. La littérature policière est d’ailleurs plébiscitée depuis de nombreuses années par le lectorat grec, comme en témoigne la popularité des traductions de Jo Nesbo ou Camilla Lackberg.

On signalera par ailleurs un « outsider » en littérature étrangère : Patrick Modiano, dont les romans Dans le café de la jeunesse perdue et La Petite Bijou jouissent, ces dernières semaines, du fameux « effet Nobel ».

Nombre de Grecs sont en effet animés par le désir de saisir les grands enjeux actuels. Ainsi, la critique radicale de la société, à laquelle se livre le célèbre polémiste Christos Yannaras (qui considère avant tout la faillite du pays comme morale et culturelle) rencontre un franc succès. Plusieurs titres témoignent également d’une volonté de transmettre aux jeunes générations. Deux essais de vulgarisation scientifique – le manuel d’économie écrit pour sa fille par Yannis Varoufakis, professeur au Texas, et les dialogues mathématiques de Tefkros Michaïlidis avec une adolescente – côtoient, parmi les meilleures ventes de l’automne, l’ouvrage du psychiatre Kostas Gotzamanis, figurant dans le Top 20 des librairies Ianos, et qui propose un guide à destination des parents désarmés par la difficulté d’élever leurs enfants dans un pays dont la crise a bouleversé tous les repères.

 

Clio Mavroeidakos est enseignante et traductrice, elle est aussi rédactrice en chef de Desmos/Le Lien, revue d’actualité littéraire et culturelle consacrée à la Grèce.

 

Mais à quoi joue Poutine ?

Conséquence de l’aggravation des tensions russo-américaines, la personnalité de Vladimir Poutine suscite outre-Atlantique un mélange de curiosité et d’inquiétude. À quoi diable joue le président russe ? Le livre de Marin Katusa, qui dirige la branche énergie d’un cabinet de conseil en investissement, vise précisément à éclairer un lecteur américain qui réduit trop souvent Poutine à un nouvel Hitler, à l’instar d’Hillary Clinton. Aux yeux de l’auteur, Poutine est d’abord un bon connaisseur de Pierre le Grand qui a décidé de redonner à son pays son rang sur la scène mondiale. C’est donc bel et bien une nouvelle Guerre froide qui est en cours – alias « la guerre plus froide » –, selon Marin Katusa. Mais où les armes majeures ne sont pas des fusils, des tanks et des missiles : « Poutine a plus qu’une vision, résume John Maudlin dans Forbes. Il a un plan : utiliser le principal atout de la Russie, ses ressources naturelles, pour reconstruire l’économie. Il veut bâtir une nouvelle superpuissance sur des fondations de pétrole, de gaz et d’uranium. Et faire de ces actifs ses armes dans la guerre plus froide. » (Lire : « Le talon d’Achille de Poutine », Books mai 2014.)

L’étoffe ambiguë des héros

J’ai lu « La route étroite vers le nord lointain », de Richard Flanagan, au cours de la semaine où j’ai vu « Le monde flottant », la pièce de théâtre de John Romeril sur les Australiens capturés par les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Devenue un classique national depuis sa création en 1975, cette pièce suscite le malaise en nous rappelant l’attitude ambiguë de la génération de l’après-guerre envers les anciens combattants. C’étaient nos pères, ces membres de la Returned and Services League [organisation de soutien aux vétérans et militaires australiens], ils incarnaient le pouvoir patriarcal et s’opposaient à tout changement. Souvent intolérants, ils semblaient xénophobes, ignorants et étaient souvent ivres. Pourtant, ils avaient enduré des souffrances que nous ne pouvions même pas imaginer. Le héros de Romeril, Les Harding, est un personnage ridicule, mais le dramaturge l’a aussi doté d’une terrible expérience dans les camps où les prisonniers construisaient le chemin de fer Thaïlande-Birmanie (1) : il oblige ainsi le public à passer du rire au désarroi, quand cet ancien combattant qui semble si bien correspondre au stéréotype se décompose sous nos yeux. Un quart de siècle après la guerre, Les n’arrive toujours pas à tempérer sa rancœur envers les Japonais ; il a négocié l’après-guerre à force de plaisanteries, mais il n’est pas parvenu à apaiser les fantômes de ses camarades morts, ni le souvenir de ses propres souffrances lorsqu’il travaillait sur cette épouvantable voie ferrée.

Le père de Richard Flanagan fut l’un de ces hommes. Et son roman sur la vie des prisonniers de guerre après le conflit porte sur eux un regard mûr dont nous n’étions pas encore capables dans les années 1970. Même si le livre conteste le culte du héros, ses personnages principaux sont sans nul doute des héros. Éprouvés par leurs conditions de détention, les Australiens de Flanagan sont cupides, égoïstes et inconstants, mais ils ne sont jamais ridicules.

Le père de l’auteur a peut-être inspiré l’une des figures mineures du roman, Jimmy Bigelow, mais Flanagan a choisi pour principal personnage un homme bien différent : Dorrigo Evans, un médecin qui emprunte une partie de ses traits à Edward Dunlop dit « Weary », l’un des héros des camps. Evans est un homme cultivé, qui aime la littérature, et ce goût permet à Flanagan d’ennoblir son roman en l’inscrivant sans trop de mal dans une tradition épique. Le livre commence par deux épigraphes, l’une de Celan (« Mère, ils écrivent des  poèmes »), l’autre due au poète japonais Matsuo Basho. Le titre vient d’ailleurs d’un livre de Basho. Evans lit et relit le poème « Ulysse », de Lord Tennyson, l’un des grands textes victoriens qui célèbrent la figure du héros, où un Ulysse vieilli, las de la vie domestique, attend une nouvelle occasion de « chercher, lutter, trouver et ne rien céder », selon le vers le plus célèbre.

C’est sur le tard qu’Evans est devenu un héros, après la diffusion d’un documentaire sur son travail dans les camps, et le roman revient sur son passé dans le contexte étrange de cette notoriété dont il bénéficie soudain. En temps de paix, ce n’est pas un grand médecin ; ses expériences sur le traitement du cancer du côlon ont eu des résultats désastreux. Ce n’est pas même un mari fidèle ou un père dévoué. Comme l’Ulysse de Tennyson, il se rappelle certaines scènes en homme aigri, pris au piège d’une vie de famille morne et paisible, entrecoupée de rares et étranges moments de reconnaissance publique. Il se console dans des liaisons avec les épouses de ses collègues.

Les souvenirs d’Evans sont ravivés lorsqu’il doit rédiger la préface d’un recueil d’esquisses dessinées par Guy Hendricks dit « Rabbit », l’un de ceux qui moururent dans les camps. À ces réminiscences, le roman mêle un récit de l’enfance d’Evans en Tasmanie rurale, son bref parcours universitaire à Melbourne, puis son installation à Adélaïde, où il se lance dans une liaison adultère avec Amy, la jeune épouse de son oncle. Bien qu’il soit fiancé à une femme plus conventionnelle de la banlieue bourgeoise de Melbourne, cette liaison devient le rêve romantique qui le soutient pendant son incarcération.

Flanagan voit en Evans l’otage de son propre héroïsme, cet héroïsme que les autres projettent sur lui. Dès lors qu’il devient une légende aux yeux des prisonniers, un emblème du sacrifice généreux de soi, il se sent obligé de se montrer digne de leur foi en lui. De retour au pays, il s’estime tenu de continuer à jouer ce rôle, par devoir envers ces hommes, et même envers ses diverses maîtresses. Lui-même voit son héroïsme comme une sorte de faiblesse, une acceptation passive du devoir. À travers Evans, Flanagan réfléchit sur l’image du héros en temps de paix et sur le besoin public de croire en des personnages valeureux bien après l’époque de leurs hauts faits.

Pourtant, on trouve au cœur du roman l’évocation des souffrances et de la mort des Australiens condamnés à construire ce chemin de fer impossible. Dans sa section centrale, le livre quitte la conscience d’Evans pour adopter le point de vue des hommes enrôlés, comme Darky Gardiner, Jimmy Bigelow et Rooster McNeice, avant de revenir dans la tête du médecin. Flanagan nous livre même les pensées des officiers japonais, le colonel Kota et le major Nakamura, tandis qu’ils subissent les privations de la vie dans la jungle, se remontent le moral grâce à la drogue et à l’alcool, et administrent des châtiments brutaux.

La cruauté est à son comble quand Darky Gardiner meurt sous les coups de ses gardiens, alors que chaque témoin ou acteur de la scène est enfermé dans le sentiment de sa propre impuissance. Darky finit par se noyer dans un égout, mort qui est à peu près la plus abominable qu’on puisse imaginer. Flanagan n’hésite pas à montrer les conséquences physiques des maladies tropicales, de la malnutrition, d’une hygiène minimale et de la violence. Ces pages sont pénibles à lire, mais écrites avec assez de tact pour que le lecteur en ressente du trouble sans être pour autant accablé. Pendant l’essentiel de cette section, le point de vue d’Evans impose une distance qui permet de maîtriser la force émotionnelle des descriptions ; il évalue généralement l’état de chaque homme en termes cliniques, refoulant son propre désespoir et faisant appel à sa culture littéraire pour prendre du recul :
« Le premier cercle de l’Enfer de Dante, se dit Dorrigo Evans lorsqu’il sortit de la cabane aux ulcères, se dirigeant vers le ruisseau avant de descendre la colline et de continuer sa tournée du matin dans le camp du choléra, ramassis abandonné d’abris ouverts à tous les vents, une toile pourrie en guise de toit. C’est là qu’on isolait tous les malades du choléra. Et c’est là qu’ils mouraient pour la plupart. Il donnait un nom latin à nombre de leurs misères : la piste menant à la voie ferrée était la Via Dolorosa, nom que les prisonniers avaient repris à leur tour pour le transformer en Dolly Rose, puis simplement la Dolly. »

Bien qu’il fasse le récit d’une détention, le roman ne perd jamais sa dimension théâtrale. Alors que le sort de Darky est scellé, la séquence de sa mort est relatée d’un ton pressant, donnant au lecteur le vain espoir que le personnage va s’en tirer :

« Darky Gardiner ouvrit les yeux et battit des paupières. Des gouttes de pluie tombèrent sur son visage. Il tâcha de trouver un appui, mais ses mains continuaient à s’enfoncer dans la boue. Il nageait dans la merde. Il tenta de se remettre debout. Impossible. Il nageait dans toujours plus de merde. Il tenta de se rouler en boule pour se protéger. Cela ne servit à rien et il sombra encore un peu plus dans le trou nauséabond […] Il battit à nouveau des paupières. Un singe hurla, les dents blanches. Au-dessus du rebord, la lune souriante. Rien ne tenait, il coulait. Il entendit la mer. Non, dit-il, ou crut-il dire. Non, pas la mer. Non ! Non ! »

L’écriture réussit ainsi à remplir de moments d’énergie, presque d’aventure, une situation de stase et d’épuisement. Paradoxalement, c’est dans son récit de l’incarcération et de l’effondrement physique précédant la mort que le roman se révèle le plus puissant ; il présente la liberté de l’après-guerre comme bien terne en comparaison.
Pour leurs gardiens japonais, l’après-guerre se révèle plus dangereux que pour les Australiens. Quelques-uns sont jugés à Singapour pour crimes de guerre, mais les autres réussissent à retrouver la vie domestique à Tokyo et à Sapporo. Le garde coréen, vil et brutal, est condamné à mort, mais les officiers échappent à la justice, et sont même exempts de tout remords. Néanmoins, Nakamura, qui vit sous une fausse identité, réfléchit au sens de sa propre histoire. Cette façon d’imaginer le sort des gardiens japonais est l’une des grandes forces du roman.

L’auteur soulève, sans les résoudre, certaines questions sur les rapports entre la littérature et la brutalité ou la guerre. Le colonel Kota et le major Nakamura sont des adeptes du haïku, ils s’attendrissent en récitant les poèmes d’Issa, de Buson et de Basho. Ils se persuadent mutuellement que leur conduite cruelle est en harmonie avec la grandeur des poètes japonais. Evans s’accroche à Tennyson, Dante et Kipling, laissant entendre que la culture littéraire peut être source de force psychologique. De toute évidence, elle peut aussi servir de propagande, en incitant les hommes à accomplir des actes répréhensibles au nom de l’orgueil national : « On parle de la magnificence et de la majesté des Égyptiens. Des Romains. De Saint-Pétersbourg, mais on ne parle jamais des ossements des centaines de milliers d’esclaves sur lesquels elle est bâtie. »

Ce roman est la pierre littéraire que Flanagan apporte à l’histoire et à la culture nationales. Il s’efforce de transformer les souvenirs des prisonniers en une œuvre dotée d’une charge émotionnelle, accessible à des lecteurs trop jeunes pour se rappeler les lendemains de la guerre. Il met l’accent sur les défaillances des hommes incarcérés dans les camps et tente d’expliquer le comportement inhumain des Japonais et des Coréens.

Il y a là un problème que Romeril aborde sans le résoudre, peut-être parce qu’il est insoluble : comment se remémorer l’injustice et la cruauté tout en adoptant une attitude plus moderne et plus constructive envers le Japon ? Depuis les années 1970, les Australiens y sont parvenus, peut-être aux dépens de la mémoire. Adolescente à la fin des années 1960, j’ai été envoyée dans l’archipel par le Lions Club ; quand je suis revenue pleine d’enthousiasme et d’admiration, l’un des hommes du Club, ex-prisonnier de guerre, m’a prise à part pour dire : « Je ne pourrai jamais pardonner. » Dans l’ensemble, la génération suivante est passée à autre chose.

Si le roman de Flanagan m’a laissé une impression mitigée, c’est à cause de son tropisme « littéraire ». La présence d’Amy dans le milieu bohème qui fréquente la librairie de Max Harris à Adélaïde (à la manière de la Traviata, l’héroïne porte même un camélia rouge dans ses cheveux) semble conçue uniquement pour faire un clin d’œil littéraire au lecteur. Son idylle avec Evans paraît sans joie et peu convaincante, dépourvue de contexte social reconnaissable. Amy fonctionne comme le repoussoir d’Ella, l’épouse d’Evans, la bourgeoise respectable des années 1950, autre cliché littéraire. Nous en savons désormais trop quant aux contraintes pesant sur ces femmes pour accepter des catégories aussi faciles. Bien sûr, de nombreux hommes revinrent de la guerre victimes de traumas que la société leur imposait de refouler, en les enchaînant à la vie routinière des quartiers bourgeois. Mais Evans semble désabusé avant même d’avoir fait l’expérience des camps de prisonniers ; les dégâts de la guerre semblent aggraver son sentiment d’aliénation au lieu de le créer. Ce banlieusard vivant dans l’aliénation est une autre invention littéraire bien connue.

L’expérience des prisonniers de guerre est devenue la principale légende concernant la participation australienne à la Seconde Guerre mondiale. C’est une histoire de virilité passive, de masculinité australienne engagée dans un parcours christique de souffrance et de sacrifice. Nous savons qu’ailleurs nos compatriotes ont combattu avec férocité. Pourtant, il n’existe qu’une poignée de romans, essentiellement dus à des soldats, qui évoquent la Crète, Kokoda, Bornéo, ou les Australiens pilotes de bombardiers.

L’histoire des camps de prisonniers japonais est-elle plus attirante pour le public d’aujourd’hui parce que la passivité des victimes dissimule le fait que nous avons aussi combattu et tué dans le camp des vainqueurs ? C’est un aspect curieux de la mythologie nationale. Dans The Narrow Road to the Deep North, on voit des soldats australiens engagés en Syrie se détourner de Rooster McNeice lorsqu’il tue un pilote dont l’appareil a été abattu. McNeice se révèle par la suite être le plus égoïste de tous les hommes réunis dans les camps japonais. L’idéal de l’Australien équitable est manifeste chez Flanagan. Bien que l’écrivain prolonge sa réflexion en s’interrogeant sur le sort des gardiens japonais, son patriotisme reste conventionnel. Le rôle du roman de guerre reste ici de célébrer les hommes qui ont souffert. Evans a beau se voir comme un antihéros, il est un héros sur le mode australien, rendu d’autant plus admirable par son effacement. Le roman s’offre donc le luxe de critiquer la superficialité du culte rendu aux héros, tout en célébrant lui-même son héros.

Si je suis gênée face à ce livre, c’est peut-être avant tout parce que le vécu de ces anciens combattants s’enfonce peu à peu dans le passé. Ces hommes qui semblaient à leurs enfants distants, en colère ou alcooliques, sont aujourd’hui morts, et il n’est plus possible de les comprendre dans toute leur complexité. La guerre les avait-elle rendus ainsi, ou était-ce simplement la manière d’être de la masculinité australienne il y a une génération ? En choisissant Dorrigo Evans comme personnage central de son roman, Flanagan prend ses distances par rapport à ces questions. Si ce livre devient pour la prochaine génération la version communément acceptée de l’expérience des prisonniers de guerre, ces ambiguïtés risquent de rester cachées à jamais. Flanagan ne prétend pas à la complexité psychologique ; il nous demande plutôt de participer à l’horreur que vécurent nos proches. En même temps, il nous invite à accepter ces qualités d’humanité et d’altruisme et de reconnaître le rôle qu’elles jouent dans notre culture.

À un moment du roman, Evans déclare détester « la vertu », ce par quoi il exprime son mépris pour la respectabilité sexuelle étriquée, domaine de femmes aussi conventionnelles que son épouse. Par la suite, lors d’une discussion avec le curé, il affirme que la souffrance en soi n’est pas la vertu, « elle ne rend pas vertueux, et la vertu n’en découle pas nécessairement ». Ce roman ne rend donc pas vertueux ses personnages qui souffrent, mais soutient une conception plus sociale et communautaire de la vertu. En fin de compte, c’est un travail de piété filiale et nationale, de pietas au sens virgilien.

C’est un affrontement épique et ambitieux avec la mythologie nationale, dont il se trouve qu’il s’agit aussi d’une partie de l’histoire familiale de Richard Flanagan. Même s’il nous donne à voir diverses formes d’échec humain, son livre rend hommage aux hommes qui ont subi la guerre. Ce roman porte la vertu aux nues, la virtus latine classique, faite de virilité, de courage, d’endurance, de souci de l’autre et même de camaraderie.

 

Cet article est paru dans la Sydney Review of Books en novembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le scandaleux biographe de Kohl

« Sans doute le livre le plus polémique de l’année », estime le tabloïd Bild. Un premier tirage à 100 000 exemplaires, très vite écoulé, des bonnes feuilles qui font la couverture du Spiegel et dont les passages les plus savoureux ont été repris par toute la presse, des myriades d’articles qui se demandent s’il fallait ou non publier l’ouvrage, un tribunal qui doit trancher la même question… Avec « Le legs. Le procès-verbal Kohl », Heribert Schwan, vieux routier du journalisme, a enflammé la scène politico-médiatique allemande en rapportant les propos parfois assassins tenus en privé par l’ancien chancelier Helmut Kohl, notamment au sujet des leaders de sa propre famille politique.

Angela Merkel, apprend-on, ne sait pas « se servir d’un couteau et d’une fourchette », n’a jamais d’idée et manque de caractère ; Christian Wulff, chef de la CDU en Basse-Saxe dans les années 1990, puis président de la République fédérale de 2010 à 2012, est traité à la fois de « traître » et de « nul » ; d’autres sont qualifiés pêle-mêle de « vieille peau », « fou » ou « monsieur je sais tout ». Schwan a bien connu Kohl puisqu’il fut son nègre pour la rédaction des trois premiers volumes de son autobiographie. Les deux hommes se sont retrouvés entre mars 2001 et octobre 2002 à 105 reprises chez l’ancien chancelier.

« Le résultat : 200 cassettes, 630 heures d’enregistrements », résume Jakob Augstein dans le Spiegel. La période n’était pas facile pour l’ancien chancelier, qui avait bien des raisons d’être amer : impliqué dans le scandale des caisses noires de la CDU, il voyait la jeune garde de son parti prendre ses distances avec lui, et, le 5 juillet 2001, son épouse se suicidait.

Mais en 2009, en pleine rédaction du quatrième volume de l’autobiographie, il congédie Schwan (lequel accuse sa nouvelle épouse, de plus de trente ans sa cadette, et qu’il surnomme « la future veuve Kohl », d’être à l’origine de cette décision). « Le legs » est-il une façon de se venger ? C’est ce que pensent nombre de ses confrères. Depuis quelques mois, la bataille judiciaire fait rage. En août dernier, Kohl (désormais pratiquement aphasique) a obtenu qu’on lui restitue les enregistrements, mais Schwan a gardé des copies et des retranscriptions et, en octobre, c’est Kohl qui a été débouté quand il a voulu interdire la parution du livre. Nouveau retournement quelques semaines plus tard : le tribunal de Cologne a estimé qu’une bonne partie des citations du livre devaient être supprimées. En attendant, plus de 200 000 exemplaires ont déjà été vendus et l’éditeur a fait appel.

Les robots vont-ils nous remplacer ?

Le chômage progresse : la faute à qui, la faute à quoi ? Quelques mises en garde s’imposent. S’il progresse en France, il recule ailleurs, comme en Allemagne et aux États-Unis. Les données statistiques sont à prendre avec des pincettes. En France, on compte près de 3,5 millions de chômeurs de catégorie A, ceux qui ne sont (apparemment) rémunérés pour aucun travail. Mais si l’on y ajoute les autres catégories, ceux qui travaillent un peu, sont en stage etc., cela donne plus de 5 millions de personnes. Aux États-Unis, le taux de chômage est de 5,8 %, soit près de la moitié du taux français, mais les Américains calculent aussi un taux de sous-emploi, qui lui, bien qu’en baisse depuis la crise de 2009, flirte avec les 12 %.

Tout le monde s’accorde sur le fait que la progression très rapide du numérique dans l’industrie et les services restructure et va continuer à restructurer le monde du travail. Accord aussi quant à l’impact du numérique, dans bien des secteurs, sur la nature des tâches et la qualité de l’emploi. Trois points font débat :

• l’ampleur de la mutation en cours ou à venir : certains évaluent à 30 % voire 50 % le nombre des emplois exposés à un « haut risque » de numérisation dans les deux prochaines décennies ;

• l’impact de cette restructuration sur la hiérarchie des revenus : d’aucuns voient se profiler une société à bas salaires, coiffée par une élite très bien payée ;

• l’effet sur le taux d’emploi. Fondée sur l’expérience historique, la théorie économique classique invite à l’optimisme : les nouvelles technologies détruisent des emplois mais en génèrent de nouveaux, et même si parfois on observe un temps d’adaptation entraînant un chômage accru, au bout du compte le taux d’emploi retourne à la normale, avec des rémunérations supérieures. Mais les transformations induites par le numérique sont telles que l’on voit se multiplier les Cassandre nous promettant une hausse structurelle du chômage.

 

Dans ce dossier:

Le crépuscule annoncé du travail humain

Ce pourrait bientôt être des robots qui écriront les articles sur l’avenir. Si les prédictions les plus hardies concernant la technologie se révèlent justes, les humains comme vous continueront à lire des articles, mais les humains comme moi ne feront plus ni recherches, ni analyses, ni interviews, ni transcriptions, ni gribouillages, ni plans, ni brouillons, ni révisions, ni réécriture, ni corrections, ni validations. L’intelligence artificielle n’aura rendu que trop réelle l’insuffisance de mon intellect.

Installée à Chicago, Narrative Science entend que cette évolution se produise dès que possible. Les algorithmes de la firme permettent déjà de communiquer en avant-première les comptes trimestriels des entreprises ou de raconter des rencontres sportives. Certes, il existe un fossé entre la rédaction de comptes rendus lapidaires sur des événements riches en données et l’écriture d’articles plus complexes. Mais Narrative Science voit grand ; c’est l’une des nombreuses entreprises dont le but est de frapper d’obsolescence les postes les plus intellectuels eux-mêmes.

L’idée que des machines intelligentes puissent remplacer une grande partie du travail humain semble relever de la science-fiction. Mais la science-fiction n’est pas le fantastique. Lorsqu’il visita l’Exposition universelle de New York en 1964, l’écrivain Isaac Asimov tenta d’imaginer pour le New York Times à quoi ressemblerait le monde un demi-siècle plus tard. En 2014, écrivait-il, « on consacrera beaucoup d’efforts à la conception de véhicules dotés d’un ‘‘cerveau robot’’ » ; « les communications seront à la fois visuelles et auditives » ; « l’humanité sera donc devenue en grande partie une race de tuteurs de machines ». Aujourd’hui, nous avons des voitures sans pilote, Skype, et le bureau moderne est truffé d’ordinateurs personnels. Dans « Le deuxième âge de la machine », un livre qui a suscité un vif débat, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, tous deux professeurs au MIT, partent quasiment de là où s’est arrêté Asimov. Le doyen de la SF avait annoncé que, en dépit de toutes les innovations de la seconde moitié du XXe siècle, les robots ne seraient « en 2014, ni courants ni très élaborés », mais existeraient bel et bien. Si l’écrivain avait dit cela à propos de 2010, Brynjolfsson et McAfee l’auraient jugé visionnaire. Voici quelques années encore, la robotique, l’intelligence artificielle et l’analyse des données étaient « ridiculement déficientes ». Mais voilà qu’« elles sont soudain devenues excellentes ». La technologie, c’est la thèse du livre, est à un « point d’inflexion » et nous sommes sur le point d’en découvrir les profondes conséquences.

Au lieu de puiser dans les innovations de l’Exposition universelle, Brynjolfsson et McAfee observent ce qui se passe dans les centres de tests, les laboratoires, les serveurs des firmes technologiques américaines. Les deux auteurs circulent à bord de la voiture sans conducteur de Google, qui a déjà effectué plus d’un million de kilomètres sur de vraies routes sans le moindre accrochage. Ils rencontrent Watson, le super-ordinateur d’IBM qui a vaincu tous ses adversaires dans le célèbre jeu télévisé Jeopardy ! Ils s’émerveillent des avancées dans l’usage des « Big Data » [lire « “Big Data” change le monde », Books, mars 2014] et s’enthousiasment de voir à quel point l’amélioration des logiciels de reconnaissance vocale laisse augurer de la maturation de l’intelligence artificielle. Ils font ensuite connaissance avec Baxter, un robot industriel conçu par une entreprise du Massachusetts. Dans les domaines de la robotique et de l’intelligence artificielle, le « paradoxe de Moravec », proposé par le chercheur Hans Moravec de l’université Carnegie Mellon, stipule qu’il est plus facile de calquer les activités humaines de haut niveau que les fonctions de base. Il est par exemple moins compliqué de créer un algorithme capable d’effectuer en quelques secondes des milliers de calculs de mathématique avancée qu’un algorithme capable d’imaginer une intrigue toute simple (c’est d’ailleurs le défi auquel est confrontée Narrative Science). Les robots peuvent fabriquer des voitures ou des tablettes mais pas faire un lit ou entretenir un jardin mieux que les hommes. Pourtant, selon Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, Baxter prouve que nous sommes en train d’« entailler » le paradoxe de Moravec. Il s’agit d’un humanoïde : le fabricant, Rethink Robotics, l’a muni d’un iPad en guise de visage et de bras mécaniques que les hommes peuvent actionner. Mais l’essentiel, c’est que Baxter peut ensuite « se souvenir » de ces mouvements, et les répéter sans faire de pause-café ni se plaindre de son salaire. Pour Brynjolfsson et McAfee, ce robot offre un signe de plus que la technologie est « sur le point d’exploser ».

Baxter est sympa. Il a l’air relativement amical, mais sans être asimovien (1).  On comprend dès lors qu’économistes et technologues sceptiques s’interrogent sur le techno-optimisme enfiévré de nos deux auteurs. Robert Gordon, professeur à l’université Northwestern, compte parmi leurs plus ardents critiques. À ses yeux, « le grand problème de l’approche optimiste, c’est qu’elle prend rarement en compte le passé ». Gordon commence par contester la réalité même d’un « deuxième âge de la machine ». Brynjolfsson et McAfee comparent en effet la technologie d’aujourd’hui à la machine à vapeur, symbole du premier âge. Pour Gordon, ce n’est rien moins qu’un tour de passe-passe robotique. Et il a raison : Sergueï Brin, l’un des fondateurs de Google, n’est pas l’héritier en ligne directe de James Watt. Mais Gordon affirme également que, si le deuxième âge de la machine veut être à la hauteur de sa réputation médiatique, il lui faudra rivaliser avec les changements révolutionnaires produits par ce que les historiens appellent la « deuxième révolution industrielle ».

 

Fumée incantatoire

Trois « technologies d’application générale » – ces rares innovations qui transforment non seulement une industrie mais l’économie tout entière – sont apparues à quelques mois d’intervalle en 1879. Thomas Edison a inventé la première ampoule électrique fonctionnant correctement, Carl Benz a construit le premier moteur à combustion fiable, et, deux décennies avant Marconi, David Edward Hugues a transmis un signal radio sans fil. Si l’on y ajoute les grandes avancées en matière de santé publique, ces inventions avaient, à l’orée des années 1930, métamorphosé le monde développé. « Tout s’est produit en même temps », écrit Gordon dans un article récent. La deuxième révolution industrielle fut « multidimensionnelle ». Le moteur à combustion a donné naissance à l’automobile, donc aux autoroutes, donc aux réseaux de distribution en gros. L’électricité a permis l’éclairage, les bureaux climatisés, donc le développement du tertiaire. Entre 1891 et 1972, la productivité américaine a progressé en moyenne de 2,36 % par an.

Au contraire, soutient Gordon, la révolution informatique des quarante dernières années fut « unidimensionnelle », malgré les codes-barres, les distributeurs de billets, les ordinateurs personnels, l’Internet et les téléphones portables. La productivité a bien explosé dans les années 1990, quand le prix des processeurs et des cartes mémoires s’est effondré et qu’une vague d’investissements s’est répandue dans les nouvelles technologies. Mais ce phénomène « sans précédent ne s’est pas reproduit ». Entre 1972 et 2012, la productivité américaine n’a que peu augmenté, avec un taux de croissance moyen de 1,59 %.

En réalité, Gordon observe la deuxième révolution industrielle et l’histoire plus récente des technologies de l’information en  mettant les techno-optimistes d’aujourd’hui au défi de pouvoir en dire autant que ceux d’hier. Il accuse Brynjolfsson et McAfee de diffuser une « fumée incantatoire » à propos de simples gadgets. La voiture sans pilote « n’est rien comparée à l’invention de l’automobile elle-même ». Le « Big Data » est exploité par les entreprises dans un « jeu à somme nulle » pour les clients. Et les robots ? « Ils peuvent penser mais pas marcher, ou bien ils peuvent marcher mais pas penser. »

Gordon n’est pas le seul à penser ainsi. Peter Thiel, fondateur de PayPal et investisseur multimilliardaire, affirme que le rythme du progrès ralentit. Il soutient que l’innovation est devenue un domaine étroit, qui s’attache à satisfaire les besoins des consommateurs plus qu’à développer des technologies d’application générale, et invoque « la relative stagnation des secteurs de l’énergie, du transport, de l’espace, des matériaux, de l’agriculture et de la médecine ». À l’entrée des bureaux de son fonds d’investissement est affichée cette déclaration : « Nous voulions des voitures volantes, au lieu de quoi nous avons eu les messages en 140 caractères de Twitter. »

Les techno-grincheux comme Gordon et Thiel ont raison de mettre Brynjolfsson et McAfee sur le gril. Ironiquement, l’ouvrage des professeurs du MIT, célébré comme un traité sur le futur, tient plutôt du livre d’économie à l’ancienne. Bien qu’y figurent des statistiques et des tableaux, le raisonnement est fondé sur l’anecdote, la spéculation intellectuelle et l’extrapolation. Il faut se garder d’y voir une boule de cristal.

Pourtant, Asimov l’a bien montré, on peut faire des prédictions relativement justes en extrapolant à partir du présent. Même si Baxter et ses amis ne peuvent en remontrer au moteur à combustion – la charge de la preuve revenant à Brynjolfsson, McAfee et leurs semblables –, il faut écouter attentivement le discours techno-optimiste. Notamment parce que la deuxième révolution industrielle ne se prête pas à une interprétation univoque. Comme l’a montré l’économiste Chad Syverson de l’université de Chicago, trente ans environ ont séparé les grandes inventions de 1879 et l’accélération de la hausse de la productivité. L’application commerciale des inventions prend du temps ; les entreprises doivent changer leurs méthodes et remplacer la vieille garde des employés par des jeunes plus à l’aise avec la nouvelle technologie.

Par ailleurs, les mesures de la productivité pourraient sous-estimer l’impact de la révolution informatique. La numérisation des produits signifie que leur coût de reproduction est fondamentalement nul ; une grande partie du surplus du consommateur n’est probablement pas mesuré par les indicateurs économiques traditionnels (2).  Autrement dit, nous avons aujourd’hui accès gratuitement à de nombreux biens et services que nous serions prêts à payer. Cette abondance n’apparaît pas toujours dans le PIB. En outre, l’analyse de Gordon, comme c’est bien souvent le cas sur ce sujet, se concentre sur les États-Unis. Il ne prête pas suffisamment attention au potentiel de collaboration mondiale en matière de science, d’innovation et de technologie au XXIe siècle. La possibilité de recombiner des idées existantes et la facilité d’accès aux données sont des sources majeures d’invention – et jamais autant de beaux esprits n’ont travaillé ensemble.

Plus fondamentalement, les sceptiques ne prennent pas vraiment en compte le principal argument des techno-optimistes : les remarquables percées permises, dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’analyse de données et de la robotique, par la croissance exponentielle de la puissance de calcul. Sans compter l’impasse complète que fait Gordon sur des secteurs comme la génétique, la pharmacologie, les énergies propres et les nanotechnologies.

 

Anticiper des événements extrêmes

Des idées qui s’étaient révélées stériles il y a quelques années à peine produisent aujourd’hui des résultats. Il est bien sûr impossible de savoir si Gordon pèche par excès de pessimisme, mais il inspire au Nobel d’économie Paul Krugman ce commentaire : « Mon instinct me dit que Bob (Gordon), malgré une argumentation solide, se trompe probablement. » [Lire « Quel robot va me remplacer ? » ci-dessous] En 2004, des dizaines de voitures sans conducteur s’échouaient dans le désert lors d’une course parrainée par l’Agence de recherche du Pentagone. Huit ans plus tard, l’État du Nevada autorisait la voiture sans pilote de Google (3).  Des algorithmes font le travail des traders, des journalistes, des juristes et autres cadres supérieurs. Même Siri, l’assistant vocal pour iPhone tant décrié, s’améliore (4).

Jerry Kaplan, un chef d’entreprise et professeur d’intelligence artificielle à Stanford, l’a dit sans ambages au Financial Times : « Les gens ne comprennent pas, ils ne saisissent pas ce que cela va signifier. Je me sens comme l’un des tout premiers types à avoir sonné l’alarme sur le réchauffement climatique. »

Le changement technologique et le changement climatique possèdent une caractéristique commune : bien que nous ne puissions prédire ce qui se produira, ni quand, nous devrions néanmoins nous préparer à des événements extrêmes. Car même si l’avenir promis par les techno-optimistes n’advient pas, ou advient plus tard que prévu, la dynamique sous-jacente devrait perdurer.

Il faut souligner que les bénéfices du nouvel âge de la machine sont potentiellement colossaux, de nature à tirer des millions de personnes de la pauvreté [lire cependant « Et dans les pays pauvres, alors ? », ci-dessous]. Un nombre croissant d’individus pourront accéder gratuitement aux services numériques. Des biens autrefois rares pourraient rapidement devenir disponibles en abondance. L’analyse statistique améliorera le diagnostic des maladies et favorisera l’instruction sur mesure, adaptée à chaque élève. Nous nous sentirons submergés d’informations, mais il y a là de meilleures décisions et une liberté plus grande en perspective.

Et si un techno-optimiste comme l’économiste Tyler Cowen, de l’université George Mason en Virginie, dit vrai, « il est probable que les nouvelles technologies émergentes vont nous tirer de la “grande stagnation” », expression consacrée pour désigner les quarante dernières années de marasme des salaires réels en Amérique.

Toutefois, les machines intelligentes risquent d’accentuer les inégalités de revenus, de patrimoine et probablement aussi de chances. L’amélioration de la productivité, même sans égaler les gains extraordinaires de la deuxième révolution industrielle, pourrait à la fois dégager une « prime », comme le disent Brynjolfsson et McAfee, mais aussi inciter à sa « répartition » inégale.

C’est sur le marché du travail que ce phénomène se manifestera le plus directement. Comme l’annonce le titre de son livre, Cowen prédit que « c’en est fini de la moyenne (5) » . L’emploi sera divisé en deux catégories, une minorité de postes très rémunérateurs et une majorité de postes mal payés (6).  Cowen invite donc à se poser des questions telles que : « Suis-je ou non capable de travailler avec des machines intelligentes ? » et « Mes compétences complètent-elles les capacités de l’ordinateur, ou bien fait-il mieux que moi ? »

David Autor, un économiste du MIT, décrit la corrélation entre emplois et technologie par le tableau d’un carré divisé en quatre cases : verticalement, la ligne médiane va de « Cognitif, intellectuel » en haut à « Manuel » en bas ; horizontalement, la ligne médiane va de « Routinier (répétitif) » à gauche à « Non routinier (non répétitif) » à droite. Un travail répétitif manuel, comme sur une chaîne d’assemblage, est placé dans la case inférieure gauche ; un travail intellectuel et non répétitif, comme ingénieur en mécanique, se place dans la case supérieure droite ; et ainsi de suite. Durant les quatre dernières décennies, les cases les plus remplies étaient celles de la partie gauche, les emplois à caractère répétitif. Mais, pour les économistes, la valeur est fondée sur la rareté. Au cours de la période, nous avons assisté à une pénurie d’offre de travail routinier non qualifié ; la production industrielle a chuté, les machines-outils ont commencé à exécuter des tâches qui mobilisaient auparavant des dizaines d’ouvriers et les logiciels ont remplacé des métiers du tertiaire comme ceux de dactylo et de fiscaliste. Résultat : les demandeurs de travail répétitif non qualifié se sont retrouvés en surnombre.

 

47 % des emplois menacés

Avec le nouvel âge de la machine, ce sont les autres cases du tableau d’Autor qui vont se remplir : les tâches non routinières, qu’elles soient manuelles ou à haut niveau cognitif [voir schéma ci-dessous].

Mais pour deux économistes d’Oxford, Carl Frey et Michael Osborne, les emplois non répétitifs seront bientôt touchés à leur tour. Selon eux, comme ils l’expliquent dans un article récent, 47 % des emplois aux États-Unis sont exposés à un « haut risque » de numérisation dans les deux prochaines décennies. Parmi ces métiers, on trouve : analyste crédit, cuisinier, technicien géologue, grutier, chauffeur, cartographe, agent immobilier, bagagiste, et, non sans ironie, opérateur de fabrication de semi-conducteurs. Apparemment, les auteurs devraient s’en sortir, puisqu’ils ont autant de perspectives d’être remplacés que les vétérinaires.

 

Graphe-dossier

 

Votre métier est-il à l’abri ? S’il s’agit principalement d’un travail manuel, le risque de le voir confié à un ordinateur dans les vingt prochaines années est moindre s’il exige « perspicacité et adresse ». Les plombiers se rendent chaque année dans des centaines de maisons, où l’on exige d’eux un travail spécifique et minutieux. Baxter serait à la peine. En revanche, les employés de la grande distribution sont très exposés. Des entreprises comme Amazon ont conçu leurs entrepôts – grands, larges et prévisibles – pour des robots un peu comme Baxter.

Les salariés aux tâches plus intellectuelles devraient prospérer, pour autant que leur travail exige ce que Frey et Osborne appellent de l’intelligence « créative » et « sociale ». Si le développement d’idées nouvelles fait partie de votre poste, ou s’il repose énormément sur le contact humain et l’empathie, le risque de le voir disparaître est selon eux moins grand. Parmi ces métiers peu menacés : les psychologues, les commissaires d’exposition, les coachs personnels, les archéologues, les commerciaux, les experts en communication, les ingénieurs (la plupart), les chirurgiens, les stylistes. À la différence de la précédente vague de changement technologique, celle-ci pourrait toutefois toucher les professions libérales. Les juristes, par exemple, sont menacés par les logiciels de rédaction d’actes et par les algorithmes capables de lire des milliers de pages bien plus vite qu’un homme. Des milliers de postes de la City, à Londres, sont vulnérables à la technologie qui rend caduc leur rôle d’intermédiaires ou révèle les limites de leurs compétences mathématiques.

Mais le modèle Frey-Osborne est assez grossier. La lutte entre les hommes et la technologie n’est pas un jeu à somme nulle. Tyler Cowen prend l’image du jeu d’échecs freestyle, où s’affrontent des équipes humaines assistées d’ordinateurs. Même avant Deep Blue, l’ordinateur joueur d’échecs d’IBM, les logiciels pouvaient déjà damer le pion aux grands maîtres ; mais les meilleures équipes sont celles qui combinent la créativité humaine et l’intelligence brute de la machine. C’est vrai de l’avenir du travail en général.

Il se trouve néanmoins des Cassandre pour prédire que, cette fois, c’est différent. Des technologues comme Martin Ford, un entrepreneur de la Silicon Valley, et des économistes comme Robin Hanson, de l’université George Mason, prétendent que plus les machines deviendront intelligentes, moins les hommes pourront apporter leur contribution. Ils font valoir qu’une fois amorti l’investissement dans un robot, son travail est gratuit ; et qu’aux yeux d’un patron aucun salaire ne sera jamais assez bas.

Dans « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930), Keynes avait lui aussi émis l’hypothèse d’un « chômage technologique », c’est-à-dire « dû au fait que nous découvrons des moyens d’économiser de la main-d’œuvre à une vitesse plus grande que nous ne savons trouver de nouvelles utilisations du travail humain ».
Il s’inquiétait des effets à court terme de cette dynamique, mais pensait qu’à long terme elle donnerait naissance à une société plus riche, où l’on disposerait de plus de loisirs. Martin Ford n’est pas d’accord. Pour lui, sans travail, pas de revenus ; quand il n’y aura plus d’emplois, qui donc achètera ce que fabriqueront les robots ? Mais, quand bien même elle se révélerait juste à très long terme, la dystopie de Ford a peu de chances de se réaliser dans les prochaines décennies. La récession aux États-Unis et en Grande-Bretagne a accéléré le déclin des tâches routinières, mais la croissance de l’emploi s’est révélée solide (7).  Cela laisse entendre que la flexibilité du marché du travail dément, pour l’heure du moins, la thèse de Ford. Celui-ci sous-estime aussi le pouvoir qu’ont les organismes professionnels de résister au changement. Surtout, cette thèse est une variante du sophisme du « gâteau de l’emploi » : l’idée qu’il y a, dans l’économie, une quantité fixe de travail disponible à se partager (8).  Les machines, de même que les immigrés qualifiés, provoqueront sans doute ce que Keynes appelait une « période passagère d’inadaptation » ; mais, au bout du compte, les salariés locaux  devraient tirer profit de la situation. Le travail n’est pas statique. Il existe encore bien des opportunités pour la main-d’œuvre de venir compléter  l’intelligence artificielle, et de nouveaux emplois que nous ne pouvons encore imaginer seront créés.

Et puis, il faudra utiliser le rendement du capital créé par l’intelligence artificielle. Cette conséquence-là est moins plaisante. Quand j’ai demandé à Cowen s’il valait mieux apprendre à coder ou à parler le mandarin, il m’a répondu : « Ni l’un ni l’autre – le marketing serait un meilleur choix. » Dans son livre « La fin de la moyenne », il ajoute : « Aider les plus hauts revenus à profiter au mieux de chaque aspect de leur existence sera une source majeure de création d’emploi à l’avenir. »

 

Un monde beaucoup moins égalitaire

Tout comme Brynjolfsson et McAfee, Cowen est optimiste quant au potentiel de la technologie. Mais il l’est beaucoup moins, à juste titre, concernant les inégalités et ce qui adviendra dans un monde de machines intelligentes : « Il ne s’agit pas d’une société où chacun se sentira bien… Le monde semblera beaucoup plus injuste et beaucoup moins égalitaire, écrit-il, et il le sera bel et bien. » Il me paraît nettement plus lucide quant aux dangers du nouvel âge de la machine que Brynjolfsson et McAfee. Néanmoins, dans les deux cas, ces récits techno-optimistes ont tendance à exagérer la responsabilité de la technologie et de l’emploi dans le développement de l’inégalité – et à minimiser la réaction nécessaire. « Il n’y aura nul inconvénient à faire de doux préparatifs pour notre future destinée », écrivait Keynes dans son essai de 1930.

Le débat sur la technologie doit prendre en compte les autres tendances qui façonnent notre économie. Bien que la science-fiction puisse suggérer le contraire, les robots et autres innovations ne sont pas des forces étranges qui surgissent de nulle part. Leur impact ne se transmettra qu’au travers des institutions créées par les hommes. Rien ne sert d’être fataliste ; nous pouvons avoir le bon tout en atténuant le mauvais. Il suffit de nous retourner sur la dernière décennie pour comprendre que la technologie ne dicte pas notre destin. Ce ne sont pas les robots qui régulent ou dérégulent la finance, fixent les taux d’imposition, décident de la puissance des syndicats ou modulent la façon de réagir aux récessions. Ils ne diminuent pas la demande, ne réduisent pas l’investissement public, ne constituent pas d’énormes réserves de trésorerie dans les entreprises. Des économistes américains comme Cowen estiment que, depuis la récession, le marché du travail manifeste des tendances qui risquent de se renforcer – la population active diminue et le salaire médian continue de stagner (9). En Grande-Bretagne, cet argument tient moins : le salaire médian n’a pas augmenté en termes réels depuis 2004-2005, mais le niveau de la population active reste élevé. La demande est faible, et le ratio capital/travail a baissé en raison de l’insuffisance des investissements. En fait, dans ce pays les robots sont encore trop discrets. Frey et Osborne avancent que 36 % « seulement » des emplois britanniques sont exposés à un « risque élevé » d’informatisation – moins qu’aux États-Unis. Derrière la discussion à la mode sur la technologie se cache peut-être une tendance plus importante : le déclin de la part du revenu allouée aux travailleurs plutôt qu’au capital [lire « 215 millions de chômeurs », ci-dessous].

Et, en l’absence de réponse politique, les changements technologiques comme ceux qu’évoquent Brynjolfsson et McAfee ne feront qu’accentuer cet écart. Dans un monde où la propriété de l’intelligence artificielle procurera d’énormes rendements et où le gagnant rafle la mise sur les marchés mondiaux de produits numériques, cette tendance devrait aller en s’aggravant. En ce « deuxième âge de la machine », le changement technologique favorable au capital pourrait dès lors avoir un effet au moins aussi important sur les inégalités que le changement technologique favorable au travail qualifié. En Angleterre, où le marché de l’immobilier est en train de créer une société de rentiers, creusant les inégalités de patrimoine entre régions et entre générations, ce phénomène importe au plus haut point. Il deviendra sans doute de plus en plus difficile d’accéder au sommet de l’échelle sociale grâce à son seul travail.

La réponse techno-optimiste à cette perspective de creusement des inégalités est l’éducation. « Donnez aux enfants l’instruction la meilleure », tel est le premier conseil que donnent Brynjolfsson et McAfee pour se préparer à l’âge de la machine. C’est le bon sens même. Tout comme d’investir dans les start-up et les « bases de données en temps réel » pour mettre en relation recruteurs et candidats à l’embauche, deux autres idées dans l’air du temps. Mais, compte tenu de l’ampleur de la mutation qu’ils annoncent, les propositions de Brynjolfsson et McAfee paraissent bien modestes et naïves – comme si l’on pouvait promouvoir l’égalité simplement en téléchargeant une ou deux applications.

Quand il invoque un « nouveau contrat social » pour l’âge numérique, Cowen vise plus juste. Mais le marché proposé par le professeur d’économie est loin d’apparaître séduisant à la majorité d’entre nous. « Nous allons passer d’une société fondée sur la prétention d’offrir à tous un niveau de vie convenable à une société dans laquelle les individus devront se débrouiller tout seuls bien davantage qu’aujourd’hui. » Une « hyper-méritocratie » finirait néanmoins par émerger dans ce Nouveau Monde.

Je crois qu’on peut espérer mieux. Une « hyper-méritocratie » semble peu probable dans une société où revenus et richesses seront à ce point concentrés. Même si, dans une économie plus quantifiée, les véritables talents se révéleront plus facilement, ces derniers ne vont pas surgir spontanément, tous prêts à être distingués par un algorithme. Et l’on peut présumer que les 15 % les plus riches auront tout l’argent nécessaire pour préparer leurs enfants mieux que les autres au nouvel âge de la machine.

L’avenir sera peut-être aussi prospère qu’excitant. Mais il importe d’envisager quelques « doux préparatifs ». Transformer les institutions d’enseignement supérieur en nœuds de télé-enseignement avec des cours en ligne ouverts à tous (MOOC), c’est une bonne initiative. Mais si le but est d’assurer que les jeunes soient intellectuellement à même de travailler en synergie avec des machines intelligentes, alors il faut améliorer leur apprentissage dès les premières années. Et ce qui se passe après l’école compte aussi ; on peut faire mieux que d’envoyer les étudiants, au petit bonheur la chance, suivre des cours obsolètes.

Deuxièmement, au-delà de l’éducation, il faut aussi résister au néoluddisme [lire l’article de Robert Skidelsky] des obsédés de la confidentialité des données, tout en s’assurant que les consommateurs comprennent et sachent négocier la valeur de leurs informations. Comme nous tirons tous profit de l’analyse des données globales, nous avons collectivement intérêt à ce que celles-ci soient convenablement partagées, protégées et rémunérées. Des projets tels que ceux de l’Open Data Institute (10) inventent déjà des moyens inédits de le faire dans les secteurs de la banque et de l’énergie.

Troisièmement, si le nouvel âge de la machine continue à rémunérer le capital aux dépens du travail [lire l’entretien avec Pierre Cahuc], il va falloir réfléchir très sérieusement à la répartition des biens rares. La terre en est un exemple – et les arguments en faveur d’une taxe sur la valeur de la terre sont très convaincants (11). Mais élargir la détention du capital sera essentiel aussi. La façon dont nous protégeons la propriété intellectuelle traditionnelle, analogique, n’est-elle pas trop restrictive à l’ère numérique ? Faudrait-il envisager un fonds national mutualisé pour mieux répartir la propriété du capital ? Même Brynjolfsson et McAfee se posent la question.

Quatrièmement, nos systèmes fiscaux tant nationaux que mondiaux devront davantage récompenser le travail et taxer de façon progressive le patrimoine. L’idée d’un revenu de base garanti a gagné du crédit auprès de certains conseillers politiques : quand il n’y aura plus aucun revenu à gagner parce que tout ira aux robots, l’État devra intervenir. Mais nous n’en sommes pas encore là, et il ne faut pas enterrer le travail trop vite. Il vaudrait mieux évoluer par étapes vers un système fiscal qui réduise l’écart d’imposition entre travail et capital et, ce faisant, encourage l’emploi.

Enfin, il faut que nous réussissions à envisager la question des robots d’une façon plus sereine. Le changement technologique n’est pas une nouveauté. Il peut très bien, comme Ernest Hemingway le disait de la faillite, apparaître progressivement puis subitement. Mais cela ne justifie ni le néoluddisme ni le fatalisme. Notre société devrait accueillir avec enthousiasme le phénomène, en évitant d’oublier que les décisions morales sont du ressort exclusif de l’homme. Dans son article de 1964 sur l’Exposition universelle, Asimov s’inquiétait : « L’humanité souffrira gravement de la maladie qu’est l’ennui, maladie qui se propagera et gagnera en intensité d’année en année. » Ce fut l’une de ses rares prédictions fallacieuses : le monde d’aujourd’hui est riche de plus de potentiel pour plus de personnes qu’à aucun moment de l’histoire. Mais une autre des prophéties de l’écrivain devrait nous servir d’avertissement. Asimov avait prédit qu’en 2014 « les privilégiés qui pourraient effectuer un travail créatif de quelque sorte que ce soit formeraient la véritable élite de l’humanité, car eux seuls feraient mieux que d’être au service d’une machine ». En jouissant de la prime de progrès procurée par nos nouveaux maîtres, il faut nous rappeler qui est vraiment le patron.

 

Cet article est paru dans Prospect en avril 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Quand les machines nous rendent plus bêtes

La thèse du remarquable nouveau livre de Simon Head est tout entière dans son sous-titre : « Pourquoi des machines plus intelligentes font des hommes plus bêtes ». Il nous ramène loin en arrière, jusqu’aux pertinentes analyses d’Adam Smith sur la division du travail dans une manufacture d’épingles : l’innovation faisait des merveilles sur le plan de la productivité mais rendait les ouvriers « aussi stupides et ignorants qu’il soit possible ». Parce qu’aucun d’entre eux n’avait plus besoin de savoir faire une épingle ; il suffisait de pouvoir jouer son rôle dans le processus de fabrication. La production artisanale était alors sur le point de se transformer en production industrielle ; et celle-ci allait détruire des compétences professionnelles.

Au début du XXe siècle, après la révolution industrielle, le modèle de rationalisation qu’était la manufacture d’épingles d’Adam Smith s’était réincarné dans l’usine Ford de River Rouge, dans le Michigan. « Nous avons inventé chez Ford – écrit Charles Sorensen dans ses Mémoires de directeur général de la production chez le fabricant d’auto­mobiles – le déplacement du travail d’un ouvrier à l’autre, jusqu’à aboutir à une unité achevée, puis à organiser la convergence de ces unités au bon moment et au bon endroit sur une chaîne d’assemblage d’où sort le produit fini » – la voiture Ford. Il fallait 1,33 heure de travail humain pour produire une Ford Modèle T (contre 12,5 heures auparavant) et il s’en fabriquait une toutes les trois minutes.

Avec moins d’ouvriers requis pour faire une voiture, le salaire pouvait grimper et le temps de travail diminuer. Mais, parce que chaque automobile coûtait moins cher à produire, on pouvait aussi augmenter massivement le volume des ventes, si bien que le secteur recrutait bien plus de nouveaux ouvriers qu’il n’en éliminait. Contrairement aux craintes des luddites, les machines créaient de l’emploi au lieu d’en détruire. Mais les luddites – à l’origine des ouvriers qualifiés des Midlands, dans le nord de l’Angleterre, qui saccagèrent des machines textiles entre 1811 et 1817 – ne luttaient pas seulement pour préserver leurs emplois et leurs salaires, mais aussi pour leur savoir-faire et pour leur milieu.

Le principe de la chaîne d’assemblage, c’est de fonctionner en continu, au rythme le plus rapide possible. Dans la mesure où la moindre panne provoquait l’arrêt brutal du processus de production, l’encadrement devait exercer un contrôle maximal sur les méthodes de travail pour en assurer la constance. En d’autres termes, faire du « management scientifique », cette invention que l’on doit à Frederick Winslow Taylor. Le fordisme a grandi avec le taylorisme. Comme l’écrit Simon Head, « en termes politiques et sociologiques, on peut considérer le taylorisme comme la division du travail poussée jusqu’à sa logique extrême, avec pour conséquence l’élimination des savoir-faire ouvriers et la déshumanisation des hommes comme de l’usine ». À partir des années 1920, un disciple de Taylor, William Henry Leffingwell, entreprit d’appliquer ces méthodes au secteur des services, et elles sont aujourd’hui quasiment omniprésentes.

Le « management scientifique » est le point d’entrée et la cible du livre de Simon Head. Journaliste devenu universitaire, celui-ci consacre ses ouvrages à l’impact social de la technologie. Dans The New Ruthless Economy (« La nouvelle économie impitoyable »), en 2003, il analysait les pratiques des centres d’appel et montrait comment les scénarios de dialogue informatisés induisent chez les opérateurs des comportements robotisés. Dans son dernier livre, il révèle comment la programmation est désormais utilisée dans les principaux secteurs de l’industrie et des services.

Il résulte de tout cela que les ordinateurs en réseau, avec leurs logiciels de contrôle intégrés, ont accru massivement « à la fois la capacité de gérer les gigantesques entreprises mondiales (…) et d’assurer la micro-gestion du travail de chaque salarié ou de chaque équipe ». Les possibilités des ordinateurs ont permis l’avènement des CBS (computer business systems – « systèmes industriels informatisés »), qui ont colonisé une grande partie du tertiaire.

 

Le « processus » évince la « pratique »

Les CBS, selon Simon Head, ont tendance à décourager l’intuition et le jugement, à l’exception d’une toute petite classe d’ingénieurs et de managers très bien payés dont on a besoin pour faire fonctionner et contrôler les systèmes automatiques. Ce qu’il appelle le « management numérique » effectue ces opérations en transformant les travailleurs encadrés en « représentations électroniques » d’êtres humains, ces « nombres, mots codés, cônes, carrés, et autres triangles qui nous incarnent sur les écrans des managers ». Ces représentations électroniques sont de plus en plus appliquées aux cadres intermédiaires qui, privés de leur rôle traditionnel de supervision, se retrouvent soumis au même contrôle tatillon de leur temps et de leurs performances que celui qu’ils exerçaient auparavant sur leurs subordonnés.

Les trois composantes interconnectées du CBS sont : un réseau d’ordinateurs qui relie « le poste de travail de chaque employé ou groupe d’employés d’une entreprise à celui de tous les autres » ; des « banques de données » contenant « les gigantesques quantités d’informations » nécessaires pour contrôler ce que font les salariés « en temps réel » et les comparer aux «  matrices élaborées par le management» ; et des « systèmes experts qui imitent l’intelligence humaine en effectuant les tâches cognitives » inhérentes aux services personnalisés.

L’analyse de Head repose sur la distinction entre « processus » et « pratique ». Par « processus » il faut entendre « une série d’opérations et la façon dont elles sont reliées les unes aux autres ». La « pratique », elle, désigne « l’accumulation de connaissances tacites et de compétences » dont les employés ont besoin pour effectuer leur travail. Dans les systèmes automatisés, « le ‘‘processus’’ évince la ‘‘pratique’’ ». La grande force de l’approche de Head est de déconstruire et démystifier, à l’intention du lecteur profane, le langage pseudo-scientifique, abstrait et jargonneux des manuels de management, afin de révéler la réalité déprimante qu’ils dissimulent. Le but de tous ces systèmes est de contrôler le comportement humain, jusque dans notre façon de penser. Depuis toujours, prêtres et leaders politiques utilisent à cette fin la religion et l’idéologie, car elles permettent de faire l’économie du recours à la force et à la terreur. Ce n’est que depuis un siècle à peu près que la tentative de contrôler le comportement en contrôlant l’esprit a pris une dimension scientifique, en grande partie grâce à l’explosion de la puissance de calcul des ordinateurs. Dans un chapitre passionnant, Head montre comment les CBS sont nés de la nécessité pour l’armée de contrôler le champ de bataille, avant d’être appliqués aux besoins des entreprises.

À la différence des chaînes d’assemblage mécaniques des usines Ford, les chaînes d’assemblage humaines des géants de la distribution comme Wal-Mart ou Amazon posent des problèmes particuliers. Stocker et retrouver les commandes des clients requiert un « régime de contrôle panoptique capable de détecter les déficiences humaines (chez les employés) et d’y parer instantanément ». Le modèle est celui du Panoptique de Jeremy Bentham, la prison circulaire qu’il conçut en 1787 avec en son centre une tour de surveillance, du haut de laquelle un seul gardien pouvait observer tous les prisonniers à leur insu [lire « Rien à cacher ? la société de surveillance », Books, juin 2012]. Bentham lui-même considérait son Panoptique comme une forme totalement inédite de pouvoir de l’esprit sur l’esprit. Et c’est la conjonction du management scientifique taylorien (la parcellisation des tâches) et du contrôle panoptique rendu possible par la technologie numérique qui a permis la généralisation des CBS.

Les lecteurs de Books, dont la plupart possèdent probablement une meilleure maîtrise de leur temps que les salariés de Wal-Mart, seront peut-être enclins à considérer les manuels d’instruction des CBS comme des fantasmes d’impuissants. Et ils n’auront pas complètement tort : dans une certaine mesure, les êtres humains sont notoirement rétifs au formatage. La plupart des dystopies politiques telles que 1984 ou Le Meilleur des mondes succombent à quelque éruption de l’esprit humain. Simon Head traduit brillamment, en un langage accessible, des idées éloignées du quotidien de la plupart des gens, mais il a un peu trop tendance à prendre les instructions des manuels d’ingénierie pour la réalité. Il aurait mieux fait, dans certains cas, de parler avec les concepteurs des systèmes en leur demandant quel but exact ils poursuivent. Ou d’essayer de mieux percevoir à quoi ressemble la vie dans une structure de distribution automatisée en y travaillant clandestinement, comme l’a fait Carole Cadwalladr chez Amazon (1).

En revanche, il montre de façon très convaincante que ces systèmes de contrôle ont infiltré en profondeur l’ensemble du secteur tertiaire, et augmenté la productivité dans des métiers que l’on pensait à l’abri de telles méthodes. Il n’évoque pas la thèse de l’économiste William Baumol, selon laquelle il existe une catégorie de biens dont la production ne peut pas être automatisée, et dont le coût est donc condamné à augmenter relativement aux autres. Baumol avait d’abord pris ses exemples dans les arts du spectacle, puis il a généralisé jusqu’à inclure tous les produits et services dont la valeur repose sur le contact personnel [lire « Deux paradoxes des emplois d’avenir », ci-dessous]. Mais Simon Head montre que la catégorie de ces « biens Baumol » est peut-être en train de rétrécir. Comme le secteur tertiaire représente désormais de 70 à 80 % des économies occidentales, nous ferions bien d’y prêter attention.

Dans un chapitre riche d’enseignements, l’auteur passe en revue les méthodes utilisées par Wal-Mart et Amazon pour pressurer toujours un peu plus leurs employés par le biais d’un méticuleux contrôle du tapis roulant humain – de l’entrepôt au magasin pour Wal-Mart, de l’entrepôt aux clients pour Amazon. « Accélérer », voilà la préoccupation constante des responsables d’un tel système de transmission, qu’il s’agisse d’hommes ou de machines, car plus la vitesse est grande, plus le coût unitaire est bas. Des recherches menées dans une usine du coréen Foxconn en Chine ont montré que « si les ouvriers parviennent à remplir leurs quotas, l’objectif est relevé jour après jour jusqu’à ce qu’ils atteignent leur capacité maximale ». Tout cela est censé se faire dans l’intérêt des clients. Mais, comme Simon Head le demande pertinemment : « Est-il justifié d’obtenir pour les clients ces profits marginaux au prix d’un système qui traite les salariés comme des robots humains à la fiabilité incertaine, et use de l’intimidation pour les pousser jusqu’à leur limite, tout en les privant des dividendes de leur propre efficacité ? »  Les systèmes de contrôle numérisés ont désormais gagné jusqu’aux secteurs du tertiaire qui mobilisent des « fonctions cognitives » : ceux qui ne produisent pas des objets de consommation mais « prodiguent des soins aux malades, créent des interactions entre professeurs et élèves, ou prennent des décisions de recrutement ou de licenciement ». Ces ingénieurs de l’esprit et des émotions que sont les experts en « ressources humaines » et en « relation clients » jouent un rôle croissant dans ces secteurs. Par exemple, on peut évaluer combien de fois le personnel de cabine des avions doit sourire pour que les passagers se sentent suffisamment bichonnés. Mais les hommes sont récalcitrants. Les hôtesses et stewards de Cathay Pacific ont ainsi réagi en 2012 aux velléités d’augmenter leurs cadences de travail en menaçant de faire la « grève du sourire ». Des tentatives pour induire chez les salariés une attitude positive en les encourageant à se rappeler des souvenirs agréables ont stimulé la rêverie et nui à l’efficacité. Et dans le cas des produits financiers composés de prêts immobiliers souvent boiteux revendus par les banques, l’automatisation des fonctions cognitives, avec des scénarios informatisés à différentes étapes de la chaîne, a contribué au krach de 2007-2008. Le chemin de l’expert en efficacité est jonché d’obstacles humains.

 

Une économie de « conciergerie »

Simon Head ironise à juste titre sur l’application des CBS à l’enseignement supérieur britannique, où les promotions dépendent désormais de la façon dont les universitaires satisfont aux KPIs (key performance indicators – « indicateurs clés de performance ») fondés sur des objectifs de rendement mesurés par « tableaux de bord ». La valeur du travail académique se juge désormais au taux de publication, est fonction des « indicateurs d’estime », de l’« impact » ou d’autres mesures prétendument quantitatives. À intervalles réguliers, des centaines de milliers de travaux, stockés dans un hangar désaffecté, sont triés et évalués par un panel d’« experts ». L’attribution des fonds publics aux départements universitaires dépend de leur niveau en termes de KPIs (2).

La Chine est un terrain propice aux CBS et autres panoptiques d’entreprise, puisque ce n’est là qu’une version entrepreneuriale du contrôle centralisé imitant l’organisation même du Parti communiste. Pour les firmes occidentales déterminées à réduire leurs coûts, délocaliser la production en Chine est logique, car la main-d’œuvre peut y être soumise à des pressions qui, écrit Simon Head, « n’ont pas d’équivalent chez Amazon ni chez qui que ce soit aux États-Unis, et inhérentes à la nature encore massivement agraire de l’économie d’un pays où les citoyens sont soumis à l’arbitraire de l’État ».

L’auteur termine en montrant comment une économie de « conciergerie » pour super-riches s’est développée parallèlement à la dégradation de la qualité des services destinés au commun des mortels. Pour y échapper, de nombreux nantis se sont tournés vers des médecins « sur mesure », des banquiers « sur mesure », etc., avec lesquels ils peuvent avoir des relations plus personnelles. « Dans la conciergerie (…) les systèmes d’information sont utilisés pour suppléer les compétences des employés, pas pour les supplanter. Il n’y a pas de scénarios informatisés au sein de la banque privée Goldman Sachs. »

Head offre une dénonciation puissante du capitalisme anglo-américain contemporain dans ses aspects jum­eaux : dégradation des savoir-faire des travailleurs et réduction de leurs avantages relatifs. Il y a deux siècles, les luddites avaient parfaitement compris qu’en privant les individus de l’opportunité d’exercer leurs compétences, on réduisait leur capacité de gagner leur pain. Mais ces arguments technophobes ont été discrédités par le fait que l’industrialisation a révolutionné le niveau de vie. D’abord, les machines ont diminué le coût de production et de transport des biens de première nécessité. Après la Seconde Guerre mondiale, la puissance des syndicats a permis aux salaires de croître en même temps que la productivité. La structure des entreprises du XXe siècle, avec leur système de contrôle à plusieurs niveaux, a renforcé la classe moyenne numériquement et financièrement à la fois. Enfin, le développement de l’instruction a permis de compenser les pertes de compétence provoquées par la division du travail.

Ce n’est donc pas la technologie en soi, selon Head, qui ouvre le piège orwellien, mais la « culture d’entreprise ». Pour montrer que celle-ci peut être à la fois humaine et efficace, il cite la « codécision » et les partenariats salariés-direction en Allemagne, la participation des employés à la conception des logiciels en Norvège et au Danemark, les coopératives Mondragon au Pays basque espagnol (3), la société en nom collectif John Lewis en Angleterre (4), et Lincoln Electric (5) aux États-Unis. Autant de cas où les pratiques entrepreneuriales ont stimulé au lieu de dégrader les qualifications et les salaires des employés. Mais, à l’échelle du capitalisme mondial, de telles pratiques sont devenues très rares. Alors, que faire ? C’est à la politique, selon l’auteur, de créer une « coalition dominante » des perdants économiques à même de s’opposer au « nouvel autoritarisme de l’époque numérique ».

 

Une élégie à un monde disparu

L’acte d’accusation est impressionnant, mais ce livre résonne profondément comme une élégie à un monde disparu, celui des années 1950 et 1960, où les gentlemen étaient encore des gentlemen, où les contrôles informatisés n’étaient encore que balbutiants, où la production manufacturière employait encore la majorité de la main-d’œuvre occidentale, où les services étaient encore personnalisés et les universitaires payés pour penser et non pour produire des communications inutiles destinées à satisfaire des critères de performance.

Évidemment, en Grande-Bretagne du moins, les gentlemen étaient d’une incompétence colossale, les voitures tombaient fréquemment en panne, les employés des services étaient souvent grognons, les magasins ouvraient tard, fermaient tôt et présentaient portes closes le week-end, la nourriture avait un goût infect, les produits de consommation étaient de la camelote et les biens d’équipement encombrants, les syndicats faisaient des ravages. Et pourtant, ces années-là possédaient quelque chose d’indéniablement « humain » qui leur confère rétrospectivement du charme.

Dans son effort pour réinventer un monde du travail qui en vaille la peine, Simon Head n’envisage jamais la possibilité que les machines puissent détruire des emplois définitivement. Mais si les systèmes de contrôle numériques sont capables de faire des salariés des sortes de robots humains, pourquoi ne pas se débarrasser des hommes indociles et se contenter de machines – autrement dit, pourquoi ne pas aller au terme du processus d’automatisation ? En 2012, Amazon a acheté une société du nom de Kiva qui fabrique des systèmes robotisés de triage pour les entrepôts. Cela laisse entendre que la firme souhaite à terme automatiser jusqu’aux boulots de magasiniers sous-payés et hyper-contrôlés encore accessibles aux hommes.

Le système de contrôle se réduirait alors à ce qu’un ingénieur entretienne la machine de temps à autre. Il constituerait le dernier élément humain. À l’heure actuelle, il reste moins cher d’employer quantité d’hommes payés au salaire minimum qui parcourent comme des bêtes de somme 20 kilomètres par jour entre les rayons des entrepôts et les postes d’empaquetage. Mais un jour viendra sans doute où les robots gagneront cette course. Et où les managers n’auront plus à partager avec eux le bénéfice des gains de productivité qu’ils réalisent.

Le philosophe Hubert Dreyfus a émis l’idée bien connue que l’intelligence artificielle ne peut pas imiter les fonctions mentales supérieures. Aucune activité exigeant un comportement intelligent ne peut être exécutée par des ordinateurs, a-t-il écrit, parce que les algorithmes sont incapables d’organiser convenablement les situations complexes auxquelles se confronte la pensée intelligente. Mais, pour la plupart des tâches décrites dans ce livre, aucun comportement ingénieux n’est requis de la plupart des travailleurs : l’intelligence, ce sont les managers qui la fournissent ; les salariés n’ont qu’à suivre les règles applicables à des situations hautement simplifiées. Et je ne vois aucune raison pour que les règles de comportement dans ce type de cas ne puissent être suivies par des machines. Là où la mission implique des contacts interpersonnels, l’algorithme sera évidemment beaucoup moins performant ; mais le nombre de situations de ce genre qu’exige la conduite efficace de l’entreprise contemporaine pourrait bien être en train de diminuer.

Récemment, Michael Scherer, chef du bureau de Time à Washington, a reçu un coup de fil d’une jeune femme, Samantha West, lui demandant s’il voulait profiter d’une offre d’assurance maladie. Celle-ci ayant donné à quelques-unes de ses questions des réponses qui semblaient préenregistrées, il lui a demandé de but en blanc si elle était un robot, ce qui lui a valu la réponse : « Je suis un être humain. » Il a répété la question, et la communication a été coupée. Samantha West s’est révélée être un système de messages enregistrés, partie intégrante d’un programme créé par des courtiers en assurance vie. Ce n’est pas l’absence d’intervention humaine qui mérite ici d’être soulignée, mais le fait que des experts aient eux-mêmes décidé que leur effectif excédait celui requis pour la vente d’une quantité donnée de contrats. Les théories économiques orthodoxes nous disent que cette automatisation, en diminuant le coût de l’assurance vie, permettra de vendre bien plus de polices, ou de libérer des fonds pour d’autres types de dépenses, et que les emplois perdus seront remplacés. Mais les théories économiques orthodoxes n’ont jamais eu à traiter de la concurrence entre humains et machines.

Simon Head veut faire des hommes des partenaires plutôt que des concurrents des machines, de manière à restaurer la dignité du travail. Mais il sous-estime à quel point il faudrait remettre en cause la « culture d’entreprise » contemporaine pour conserver des emplois décents à la majorité de la population. Dans un texte d’anticipation de 1930, « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », John Maynard Keynes avait envisagé un avenir différent. Le « chômage technologique » – c’est-à-dire celui qu’engendre la substitution des machines au travail humain – continuerait à croître. Le défi consistait à transformer ce chômage en loisir.

Moins de travail (humain), moins de consommation, plus de loisirs – voilà la leçon pour l’avenir que je tire des investigations conduites par Simon Head. Mais ce n’est pas celle qu’il a voulu donner. Pourtant cette leçon-ci me semble davantage en phase avec les possibilités offertes par le progrès technique continu que la nostalgie des « bons emplois » de jadis.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 3 avril 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Pierre Cahuc : « Le progrès technique ne pénalise pas le travail »

L’idée que les technologies numériques sont en train de produire une nouvelle révolution industrielle est une illusion, selon l’économiste américain Robert Gordon (lire l'article "Le crépuscule annoncé du travail humain"). Qu’en pensez-vous ?

Aux États-Unis, de la révolution industrielle à 2007, le revenu par habitant a augmenté au rythme de 2 % par an. En d’autres termes, il a doublé tous les 35 ans. Cette croissance très rapide a été tirée essentiellement par le progrès technique : la productivité du travail a augmenté de plus de 2 % par an jusqu’au début des années 1970. Mais, depuis, son rythme a ralenti, avec une croissance moyenne de 1,4 %, bien que l’informatique et les technologies numériques aient émergé au cours de cette période. Voilà pourquoi Gordon estime que les gains de productivité à attendre des nouvelles technologies seront limités. Dans The Second Machine Age, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee soutiennent au contraire que les machines intelligentes et le traitement de données massives vont accélérer la croissance. En vérité, sur cette question centrale, il n’y a aucun moyen de faire des prédictions fiables. Les changements sont trop qualitatifs pour être prévisibles.  

 

Pourtant les prédictions ne manquent pas. Près de la moitié des emplois aux États-Unis sont à « haut risque » d’être remplacés par des procédés numériques dans les vingt prochaines années, et près de 40 % au Royaume-Uni, selon les économistes britanniques Carl Frey et Michael Osborne (lire l'article "Le crépuscule annoncé du travail humain"). Partagez-vous ce diagnostic ?

De très nombreuses tâches routinières seront sans doute remplacées par des ordinateurs dans un proche avenir. Le processus est déjà engagé depuis longtemps. Les distributeurs de billets ont remplacé les guichetiers, les ordinateurs personnels les dactylos, les codes-barres et les caisses automatiques commencent à se substituer aux caissières des grandes surfaces et les ordinateurs aux téléconseillers… Frey et Osborne ont étudié en détail les tâches réalisées dans plus de 700 métiers et ont conclu qu’une grande partie d’entre elles pouvaient être effectuées par des procédés numériques. Ces prédictions sont vraisemblables. Elles signifient que des métiers vont disparaître, et que d’autres vont apparaître. Certains seront capables d’en profiter, en exploitant les nouvelles opportunités. D’autres risquent d’y perdre. Mais, globalement, la productivité va augmenter et tout le monde peut y gagner si ce changement est bien accompagné par la collectivité. Les bouleversements suscités par les nouvelles technologies peuvent constituer une formidable chance si les salariés ont la possibilité de se reconvertir et s’ils sont suffisamment mobiles. Ce qui suppose d’orienter l’éducation, la formation professionnelle, mais aussi la politique du logement et des transports en faveur de la fluidité professionnelle et géographique.

 

Si vous aviez à énumérer les dix catégories d’emploi dont le nombre va le plus augmenter dans les pays riches au cours des vingt prochaines années, que diriez-vous ?

Le réseau professionnel LinkedIn vient de répertorier dix métiers qui se sont imposés alors qu’ils existaient à peine il y a cinq ans. Certains sont directement liés aux technologies numériques : data scientist, spécialiste des services cloud, développeur IOS, développeur Android, gestionnaire de médias sociaux, architecte de données. Mais d’autres n’ont a priori rien à voir avec le numérique, comme professeur de zumba ou coach de plage. De telles professions, qui reposent sur des relations en chair et en os, sont sans doute amenées à se développer, car elles sont difficilement remplaçables par des procédés numériques. Ces métiers peuvent concerner des personnels peu qualifiés comme très qualifiés [lire « Deux paradoxes des emplois d’avenir », ci-dessous].

 

Pensez-vous comme Simon Head (lire l'article "Quand les machines nous rendent plus bêtes) que la numérisation de l’organisation du travail a globalement un impact négatif sur la qualité et l’intérêt des postes concernés dans les services ?

Le changement technologique a toujours suscité les craintes les plus diverses, car il fait des perdants et des gagnants. Il y a vingt ans, le bestseller de Jeremy Rifkin prédisait la « fin du travail » en décrivant des centaines d’exemples d’usines en faillite entraînant des destructions massives d’emploi (1). Simon Head exploite le thème de la déshumanisation. Cependant, en règle générale, le progrès technique se traduit par des gains de productivité qui permettent d’accroître les revenus et d’améliorer les conditions de travail. Ainsi, le chauffeur de car est mieux payé et travaille dans de meilleures conditions que le cocher d’une diligence, en grande partie parce qu’un car transporte plus de voyageurs, est plus rapide et plus confortable qu’une diligence. Il n’y a aucune raison pour que l’avenir diffère, de ce point de vue, du passé.

 

La révolution du numérique est telle qu’elle va créer une société à deux vitesses, avec 10 à 15 % de très hauts revenus, les 85 à 90 % restants se contentant de revenus faibles, estime l’économiste américain Tyler Cowen (lire l'article "Le crépuscule annoncé du travail humain"). Êtes-vous aussi pessimiste ?

La thèse de Cowen repose en grande partie sur l’extrapolation des tendances observées aux États-Unis depuis plusieurs décennies. Le très fort ralentissement de la croissance de la proportion de jeunes qui font des études supérieures, depuis la fin des années 1970, y a entraîné une rareté de l’offre de travail hautement qualifié. En conséquence, les salaires des diplômés de l’enseignement supérieur ont augmenté très fortement. Comme la numérisation de l’organisation du travail doit rendre superflus des métiers occupés par des personnels de niveau de qualification intermédiaire, il est vraisemblable que leurs revenus vont s’éroder. Ainsi, les classes moyennes risquent de subir des pertes importantes et la tendance déjà observée à l’aggravation des inégalités peut s’amplifier. Elle est susceptible de toucher une part croissante de la population. Ce scénario est aujourd’hui vraisemblable pour les États-Unis.

Mais il est possible de contrecarrer cette tendance en facilitant l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle continue et en utilisant une fiscalité progressive en fonction du revenu. La comparaison des États-Unis avec la France au cours des trois dernières décennies montre bien que les inégalités de revenus peuvent évoluer de manière très différente dans des pays confrontés à des changements technologiques similaires. Ici, la proportion de diplômés du supérieur a très fortement progressé depuis la fin des années 1980, ce qui a eu pour effet de limiter considérablement la hausse de leurs salaires relatifs. Depuis trente ans, les inégalités salariales en France sont stables. Le système sociofiscal, beaucoup plus redistributif, a aussi contribué à limiter les écarts de revenus.

 

Êtes-vous d’accord pour dire que, depuis une trentaine d’années, la part de la rémunération du travail baisse par rapport à celle de la rémunération du capital et qu’en concluez-vous ?

On constate que la part de la rémunération du capital dans le revenu augmente lorsqu’on la calcule en incluant l’immobilier et en comptabilisant les loyers fictifs comme revenu du capital. Cependant, comme l’a montré une équipe de chercheurs de Sciences Po (2), tout dépend de la façon dont on calcule ces loyers fictifs. Si on les estime en multipliant le prix du marché de l’immobilier par le taux d’intérêt, on observe bien un fort accroissement de la part de la rémunération du capital, car le prix de l’immobilier a explosé depuis le début des années 1990. C’est la démarche de Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle. Mais si on calcule les loyers fictifs des propriétaires à partir des loyers de logements comparables, il apparaît que la part des revenus du capital est restée stable sur les dernières décennies en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Canada. Ce résultat conforte ceux de plusieurs rapports, et notamment celui rédigé par Jean-Philippe Cotis (3) en 2009, dont les conclusions sont toujours d’actualité. Il existe en France une grande stabilité du partage des revenus de 1950 jusqu’au choc pétrolier de 1973. Nous avons assisté ensuite à une forte inflexion en faveur du travail, suivie d’un mouvement contraire qui l’a ramené, dans la seconde moitié des années 1980, à un niveau légèrement inférieur à celui de 1973. Depuis la fin des années 1980, la part des salaires dans les revenus a peu évolué. Plus généralement, le progrès technique a un impact indéterminé sur le partage salaire/profit. Il n’y a donc pas de raison pour qu’une éventuelle accélération du progrès technique soit systématiquement défavorable aux salaires.

 

Que pensez-vous de l’idée d’un revenu minimum pour tous ?

Il existe en France un revenu minimum pour « presque tous » puisque le revenu de solidarité active est accessible à partir de 25 ans, et dans certaines conditions pour les personnes de 18 à 24 ans. Le montant du RSA est de 500 euros par mois pour un célibataire. C’est un filet de sécurité qui doit être complété par des politiques publiques pour s’adapter aux changements induits par le progrès technique. Dans une économie de marché, l’appareil productif se réorganise constamment grâce à une rotation de la main-d’œuvre de très grande ampleur. En France, il existe environ 16,5 millions d’emplois dans le secteur marchand, et ce secteur réalise chaque année environ 16 millions d’embauches, sans compter les 16 millions de missions d’intérim ! Avec ou sans révolution numérique, l’économie est en constante ébullition. Chaque année, environ 10 % des entreprises disparaissent. Elles sont remplacées par des firmes plus productives. C’est le processus de destruction créatrice analysé par Schumpeter, moteur de la croissance des économies de marché. La révolution numérique n’est qu’un ingrédient parmi d’autres de ces réorganisations massives. Pour les accompagner, il est indispensable d’instaurer une assurance chômage et un service public de l’emploi efficaces afin de faciliter le passage d’un poste à l’autre et les réorientations professionnelles lorsque des métiers disparaissent.

 

Une nouvelle inquiétude se fait jour concernant les pays pauvres : la révolution numérique entraînerait pour eux le risque d’une « désindustrialisation prématurée ». Cette crainte vous paraît-elle légitime ?

Dani Rodrick a remarqué que l’industrie avait représenté jusqu’à plus 30 % de l’emploi total des économies aujourd’hui les plus avancées, avant que ce secteur ne décline (4).  En Suède, la main-d’œuvre industrielle a atteint 33 % de la population active au milieu des années 1960 pour décroître ensuite et tomber à moins de 10 % aujourd’hui. En Allemagne, le secteur manufacturier a représenté jusqu’à 40 % de l’emploi dans les années 1970 pour reculer ensuite. Aujourd’hui, les pays émergents comme le Mexique, le Brésil ou l’Inde commencent à se désindustrialiser lorsque l’emploi manufacturier représente 15 à 20 % du total. En outre, la diminution de la part de ce secteur s’engage à un niveau de revenu par tête de plus en plus faible, 5 000 dollars pour le Brésil, 3 000 dollars pour la Chine et 2 000 dollars pour l’Inde.

Cette désindustrialisation précoce résulte des formidables gains de productivité dans le secteur et d’une demande croissante des pays riches pour les services. Elle a de fortes chances de se poursuivre. Mais cela ne signifie pas nécessairement un appauvrissement des pays pauvres, car ils ont accès à des technologies de plus en plus efficaces. En outre, la part du tertiaire dans le commerce international croît très rapidement. L’avenir de ces pays est ouvert : le progrès technique peut constituer une opportunité si leurs institutions permettent à leurs populations d’en tirer les bénéfices.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay