Un si doux poison

Dante raconte qu’en arrivant au deuxième cercle des enfers, celui de la luxure, il tombe sur un couple éploré : Francesca de Rimini et Paolo, son amant et beau-frère. Le poète éclate en sanglots et cherche à comprendre leur présence en ces lieux. C’est la faute d’un livre – un roman de chevalerie, que tous deux lisaient innocemment, épaule contre épaule, puis cœur contre cœur, puis lèvres contre lèvres, puis… Puis fureur meurtrière du mari offensé – lequel se retrouvera, suite à son crime, aux enfers lui aussi, et même quelques niveaux plus bas !

Comment mieux illustrer les dangereux pouvoirs du livre et de la lecture ? D’ailleurs, n’est-ce pas l’abus de lecture qui avait ébranlé la fragile raison de Don Quichotte ? Robert Burton, grand spécialiste anglais de la mélancolie, aimait à citer cette comptine pour justifier sa propre défiance envers les livres : « Chagrin, lassitude, angoisse, pâle maladie / Douleurs, pauvreté abjecte, faim hurlante / Monstres terribles surgis devant nos yeux (1)… » A contrario, l’Américaine Rachel Kelly raconte longuement comment la lecture l’a sauvée de la dépression (2). Elle offre elle aussi une citation fort à propos, les conseils avisés de l’amiral Sir Sidney Smith à sa cousine neurasthénique : « Une douche tiède – des livres amusants, avec de brefs aperçus de la vie humaine – mais pas plus tard que le thé ou le dîner (3). »

Remède ou poison ? Pour le livre comme pour tout le reste, l’essentiel c’est le mode d’emploi et surtout le dosage. Sur le sujet, les avis les plus pertinents sont encore et toujours ceux de Montaigne. Grand amateur de livres (même s’il leur préférait les voyages), il reconnaissait pourtant le pouvoir émollient de la lecture (« L’étude rend les cœurs ramollis et efféminés »). Les conquérants goths, lorsqu’ils saccageaient toute la Grèce, n’épargnaient-ils pas les bibliothèques, « propres à détourner l’ennemi de l’exercice militaire » ? Ce qu’il prônait, quant à lui, c’était une lecture active, participative – le fameux « commerce » avec l’auteur, lequel devait rester un « ami » sans jamais devenir un « maître ». Loin de lui les gesticulations de Machiavel, qui se vêtait le soir venu de ses plus beaux atours pour aller, « comme à la cour d’un roi ou d’un pape », à la rencontre des grands classiques. Montaigne, lui, préférait butiner sans façon parmi les quelque mille livres de sa bibliothèque (aucun roman !), avec deux seuls guides : le plaisir (« Si le livre me fâche, j’en prends un autre ») ; et la capacité d’un ouvrage à « éveiller son discours », « embesogner son jugement », bref, à le stimuler.

À l’heure où l’« offre de lecture », comme on dit, croît de façon exponentielle, semblable relation au livre – sélective, amicale, opportuniste – devient toujours plus difficile à entretenir. La submersion peut provoquer ou bien le découragement, ou bien la spécialisation et le confinement, façon Amazon (« Vous avez aimé ceci ? Vous adorerez cela »). En fait, le problème n’est pas vraiment neuf. Au XIIIe siècle, Vincent de Beauvais se plaignait déjà que « la multitude des livres, la brièveté du temps, la fugacité de la mémoire » interdisent de tirer profit de toutes ses lectures. Sa solution ? Extirper de chaque livre le meilleur et réunir l’ensemble dans une compilation. À tout prendre, il vaut mieux (re)lire Montaigne : c’est plus commode, plus plaisant, certainement tout aussi instructif – et sans la moindre contre-indication.

 

Traduction oublliée – Voyage candide à Boukhara et Kaboul

Ce n’est pas lui qui a inventé le « récit de voyage » moderne. Mais Alexander Burnes est probablement celui qui, le premier, a su en faire une importante source de revenus en même temps qu’un document politiquement important. Il prend donc rang naturel au panthéon, très britannique, des grands maîtres de ce genre littéraire.

Au départ, Burnes était un jeune militaire polyglotte et prometteur, tenté par l’aventure, l’espionnage et la découverte des villes orientales avec les jolies femmes qu’elles abritaient. Depuis les Indes, où il était en poste, il explora en 1831 la haute vallée de l’Indus, puis poussa jusqu’à Kaboul (d’où il rapporta l’idée, systématiquement ignorée, qu’il ne fallait surtout pas se mettre en tête de conquérir ce pays-là). Les Britanniques, inquiets des visées russes sur l’Asie centrale, l’envoyèrent ensuite jusqu’à Samarkand et Boukhara, alors complètement interdites aux infidèles, pour s’informer de la situation. Il en rapporta des descriptions aussi précieuses politiquement que plaisantes à lire. Si bien que son récit fut réédité plusieurs fois, lui rapportant la somme, coquette pour l’époque, de 800 £.

Ce récit ne captiva d’ailleurs pas seulement les sujets de Sa Majesté. Les Russes, toujours soucieux de savoir ce que leurs ennemis britanniques manigançaient sur leurs frontières méridionales, lurent le compte rendu de Burnes avec ahurissement. Ils y découvrirent avec émoi que les Anglais avaient bel et bien poussé jusqu’à Boukhara, où, qui plus est, très bon accueil leur avait été réservé. « Le “Voyage à Boukhara” constitue l’un des principaux mouvements d’ouverture du “Grand Jeu” », résume l’écrivain voyageur William Dalrymple dans sa préface à la nouvelle édition de l’ouvrage. En réaction, les Russes dépêchèrent en effet un agent, le sous-lieutenant Vitkiévitch, et la dramatique partie d’échecs anglo-russe en Asie centrale était lancée.

Mais les Russes avaient été tout autant ébahis que l’ouvrage soit disponible au public : avec quelle candeur démocratique son précieux contenu n’était-il pas offert à tout un chacun ! À Saint-Pétersbourg, on vivait encore dans l’idée, qui avait prévalu de l’Empire romain jusqu’à Napoléon, selon laquelle l’explorateur était aussi un espion, un « voyageur patriotique » (1), dont les rapports – des Arcana Imperii des fonctionnaires latins jusqu’aux « Questionnaires » institués par Volney à destination des consuls et autres voyageurs diplomatiques (2) – ne devaient tomber que sous les yeux autorisés.

Burnes poussa son goût de l’exploration un peu trop loin : en séduisant une esclave du sultan de Kaboul, il s’attira les foudres meurtrières de ce dernier. Une fin quelque peu boulevardière pour un homme qui a montré comment le récit de voyage pouvait avoir une importance géostratégique.

 

1| An Essay to Extend & Direct the Enquiries of Patriotic Travellers, comte Léon Berchtold, Londres, 1789.
2| Questions de statistique à l’usage des voyageurs, 1795.
 

Siri Hustvedt : « Le romancier est habité par une personnalité multiple »

Romancière et essayiste, Siri Hustvedt est née en 1955 dans le Minnesota, au sein d’une famille d’origine norvégienne. Mariée à l’écrivain Paul Auster, elle vit à Brooklyn. Passionnée par les travaux sur le cerveau et les maladies mentales, elle cherche à réconcilier la littérature et la philosophie, l’art et les sciences, de la psychanalyse à la génétique en passant par la psychiatrie. Une diversité de centres d’intérêt dont témoigne Un monde flamboyant, considéré comme son œuvre majeure.

 

Vous avez qualifié votre dernier livre, Un monde flamboyant, de « roman de la personnalité multiple ». En quel sens ?

Je pensais autant à la structure du livre qu’à son contenu. Un monde flamboyant est un livre à plusieurs voix : celle des carnets tenus par l’héroïne, Harriett « Harry » Burden ; celle de sa fille ; celle d’une amie intime ; celles de proches et de moins proches, voire d’ennemis. Il me fallait habiter toutes ces voix, et si de nombreux auteurs sont familiers des techniques chorales, ce n’était pas mon cas. D’habitude j’ai toujours un narrateur principal, généralement un « Je », tandis que, dans Un monde flamboyant, plusieurs « Je » prennent tour à tour la parole, chacun ayant son caractère, son histoire, sa façon de s’exprimer, et une vision singulière de Harry. Cette construction renvoie au sujet de ce roman, dans lequel une artiste – Harry – utilise trois prête-noms hommes, trois « masques » pour présenter ses œuvres, dont la réception se trouve de ce fait modifiée. Cette vaste entreprise de mystification vise, entre autres, à dénoncer le sexisme du monde de l’art.

 

Vous explorez la psyché et l’histoire d’un artiste qui travaille dans les arts visuels. Mais les œuvres de Harry ne reflètent-elles pas également l’entreprise du romancier ?

Les trois créations de Harry sont en effet des mises en abyme du roman. La première, L’Histoire de l’art occidental, est une parodie de l’histoire de l’art, avec ce corps de femme recouvert de citations et de références, et un spectateur homme qui l’observe – c’est un jeu, une énigme, une plaisanterie. La deuxième, Les Chambres de suffocation, qu’elle conçoit avec son ami Phiny, dit l’histoire psychique de Harry, avec ces figures féminine et masculine, et cette créature sortant d’une boîte qui renvoie au fait qu’elle s’est sentie emprisonnée par les catégories sexuelles mais aussi par sa vie antérieure, son premier mariage, son incapacité à laisser libre cours à sa personnalité. C’est son œuvre la plus collaborative ; la division homme/femme s’y évanouit. La troisième, Au-dessous, un labyrinthe, évoque la forme du roman. Il faut faire attention à ce qu’on lit sous peine de ne pouvoir en sortir, de rester perdu dans une cave pour toujours…

 

Parler du processus créatif de Harry était-il aussi une façon d’évoquer le vôtre ?

Très certainement. À travers ces masques, Harry découvre des aspects d’elle-même qu’elle ne soupçonnait pas ; quand il écrit, un romancier se lance lui aussi dans l’exploration d’une géographie intérieure, se livre à une archéologie de soi. Un soi qui est aussi façonné par l’environnement, les livres qu’on a lus, les expériences qu’on a faites, les conversations qu’on a eues. Écrire une fiction revient à vivre de manière particulièrement mobile et fluide, en étant prêt à changer sans cesse de perspective et de point de vue, en étant à la fois soi et un autre, voire plusieurs autres. D’où ma comparaison avec le syndrome de la personnalité multiple – si ce n’est que les patients qui en souffrent n’ont pas, à la différence de l’auteur, la maîtrise des voix qui les envahissent. Ce type de dissociation, habituellement provoqué par un traumatisme, fait émerger des voix stéréotypées, des caricatures de normes culturelles, celles du mâle dominant, de l’enfant perdu ou de la femme maternelle, par exemple, tandis que les personnages du romancier se veulent par définition beaucoup plus subtils et nuancés.

 

Pensez-vous que la pratique de l’écriture soit une forme de psychanalyse ?

Pas exactement. La personne en psychanalyse a un véritable interlocuteur qui l’aide à progresser, à explorer de nouveaux territoires de son identité. Dans la fiction, l’autre est imaginaire. En revanche, la psychanalyse peut rejoindre l’écriture romanesque au sens où elle ne vise pas à engendrer une retranscription rigoureusement exacte de votre vie, mais à co-créer une narration qui fait davantage sens que celle que vous aviez en tête au moment où vous êtes entré dans le cabinet. Ce qu’on recherche, c’est une vérité non pas factuelle, mais émotionnelle. Une histoire plutôt qu’une autre histoire…

 

Vous parliez de maîtrise dans le processus créatif, mais n’y entre-t-il pas aussi une part d’inconscient ? Dans La femme qui tremble, vous évoquiez l’écriture automatique…

Oui, je me suis prise d’un grand intérêt pour l’écriture automatique explorée par Pierre Janet, un neurologue et philosophe qui travaillait avec des patients hystériques et a utilisé cette technique pour essayer de faire surgir leurs parts dissociatives – souvent avec succès. Dans La femme qui tremble, je cite le cas d’un adolescent, Neil. À la suite d’une radiothérapie destinée à traiter une tumeur au cerveau, il s’est mis à oublier tout ce qui s’était passé après le traitement. Bien qu’incapable de raconter de vive voix le moindre souvenir de ce qu’il avait vécu depuis, il pouvait le faire par écrit. Quand il rédigeait, il se rappelait, sa main se rappelait… Comme si c’était un autre « Je » qui était à l’œuvre. Un neurologue, John Hughlings Jackson, postule d’ailleurs l’existence de deux « Je ». Il y aurait celui du « Je veux » ou « Je peux » – le « Je » qui manque aux patients hystériques, celui qui possède un sens de la volonté et de l’affirmation d’un soi. Et celui qui correspond à un soi minimal, préconceptuel – le « Je » d’un rat, disons, qui reconnaît les limites de son corps et possède une forme de conscience primitive. C’est en perdant, ou en assouplissant sa volonté, il me semble, qu’on en vient à créer. Dans un état de relaxation et d’ouverture d’esprit extrême, le livre donne presque le sentiment qu’il s’écrit de lui-même.

 

Vous évoquez là une expérience personnelle ?

Bien sûr, le quotidien de l’écrivain abonde en phases de découragement, mais il arrive que nous connaissions des moments où les phrases viennent pour ainsi dire toutes seules, où l’on écrit moins que l’on n’est écrit. Je pense ici aux poètes « possédés », comme Blake ou Yeats, qui ont l’impression de recevoir les mots des morts ou des esprits, ou d’être tout simplement portés par l’inspiration. Pour moi, il existe certainement des liens entre ce phénomène et des cas neurologiques comme celui de Neil ou de Zazetsky. Ce patient de Luria, victime de sérieuses lésions au cerveau, avait perdu l’essentiel de sa mémoire, ignorant jusqu’à son nom ou son adresse ; mais dès qu’il prenait la plume, il lui devenait possible, en écrivant, de reconstituer ces souvenirs – même s’il ne pouvait se relire…

 

Vous racontez qu’en cas de « blocage » il vous suffit de marcher pour recommencer à écrire…

Aujourd’hui, on sait qu’on ne peut séparer le sensorimoteur du symbolique. Si je n’arrive pas à avancer dans un roman, plutôt que de m’obliger à réfléchir en restant assise à mon bureau, j’ai souvent plus vite fait de me lever pour marcher en long et en large, ce qui aura littéralement pour effet de m’aider à trouver mes mots. Le langage n’est pas seulement lié au cerveau, mais au corps dans son ensemble. Je pense aux Métaphores dans la vie quotidienne de George Lakoff et Mark Johnson, qui montrent notamment comment les métaphores reflètent des réalités physiques, corporelles (1)…

 

Ce que vous dites rappelle les théories développées par la philosophe et scientifique du XVIIe siècle Margaret Cavendish, l’une des références de Harry. A-t-elle également été une source d’inspiration, pour vous ?

J’ai beaucoup d’admiration pour Margaret Cavendish, qui a combattu le modèle mécaniste de Hobbes ou de Descartes, pour qui le corps est une machine, et l’esprit une entité séparée, supérieure. On retrouve cette idée chez Alan Turing, qui avait le fantasme d’un esprit-machine s’incarnant dans un ordinateur – ce que l’intelligence artificielle n’est jamais parvenue à concrétiser. Margaret Cavendish avait une conception vitaliste, organique du monde, considérait que les activités physiques et mentales allaient de pair, et de manière inextricable. Elle préfigure pour moi des phénoménologues comme Merleau-Ponty. Selon ce dernier, tout dans l’homme doit quelque chose à sa nature biologique profonde, et, dans le même temps, tout échappe à cette nature biologique profonde à travers une forme de transcendance – le langage et la conscience de soi qui nous arrachent à nous-mêmes et permettent de se penser comme un autre. Ces idées sont autant de points d’appui pour nombre de gens qui s’efforcent de changer les paradigmes de la neuroscience et des sciences cognitives, dominées par la vision cartésienne d’un modèle purement logique et mathématique permettant de simuler les activités cognitives.

 

Ces problématiques interviennent dans Un monde flamboyant sous une forme littéraire, avec la figure clé de Frankenstein

Oui, Frankenstein de Mary Shelley constitue pour moi le texte matriciel d’Un monde flamboyant, avec les thèmes du monstre, de la création sans passer par la naissance, du scientifique donnant vie à une créature qui prend ensuite sa revanche. C’est au monstre que s’identifie Harry, celui qui n’appartient à aucune catégorie, qui n’est pas « classable ». Harry casse les dichotomies, elle joue toujours les deux rôles de la pièce, créatrice et créature, intellectuelle et manuelle, belle et laide selon les points de vue. Je voulais abattre les frontières, de la même façon que j’aime croiser les disciplines dans mon travail – la philosophie, la littérature, la psychanalyse, la psychiatrie, les neurosciences… La spécialisation excessive conduit à l’isolement, voire à l’impossibilité de dialoguer d’un champ à l’autre, comme si chacun résidait sur son île. J’essaie de construire des ponts.

 

Le processus d’écriture chez vous repose lui aussi sur cette volonté de jeter un pont – en créant un dialogue entre le textuel et le visuel…

Quand j’écris, je visualise. Je transforme des signes abstraits en scènes. Je vois mes personnages bouger, converser, et je les place dans des lieux réels, des immeubles et des paysages que je connais, même si je ne les décris pas. L’imagination est pour moi inséparable de la mémoire. Il nous est arrivé à tous d’avoir le souvenir d’un événement vécu enfant, que notre souvenir situe dans tel ou tel endroit alors que c’est physiquement impossible – une chambre ou une maison qui ont été construites bien après, par exemple. La plupart des souvenirs relèvent d’une forme de fiction, comme l’explique une amie de Harry. Il est inexact de dire qu’on se souvient du passé et qu’on imagine l’avenir : tout est imagination. Dans la mémoire comme dans l’écriture. C’est le même processus. Écrire un roman, pour moi, c’est exactement comme se souvenir de quelque chose qui n’a pas eu lieu.

 

Propos recueillis par Minh Tranh Huy.

Livre à relire – Pas dans l’histoire, l’homme africain ?

Quelqu’un a dit que l’homme africain n’était « pas encore assez entré dans l’histoire », et que « le problème de l’Afrique, ce (n’était) pas de s’inventer un passé plus ou moins mythique pour s’aider à supporter le présent, mais de s’inventer un avenir » (1).

Ce quelqu’un-là, ou son porte-plume, avait sans doute parcouru les ouvrages de l’intellectuel sénégalais Cheikh Anta Diop. Mais un peu vite. Car on y apprend que ce « passé plus ou moins mythique », c’est en fait, via l’Égypte, le nôtre aussi !

Cheikh Anta Diop soutenait en effet que les anciens Égyptiens étaient culturellement, linguistiquement, et même physiquement « nègres », comme on disait alors. Pour ce faire, il s’appuyait sur tout un ensemble de démonstrations d’ordre linguistique, historique, voire biologique, telles que l’existence d’innombrables similitudes entre certaines langues africaines (dont le wolof, le bassa, le nuer…) et l’égyptien ancien, ainsi qu’entre les hiéroglyphes et les objets ou animaux qu’ils représentaient (clairement d’origine africaine pour quelques-uns, les instruments de pêche par exemple). Il invoquait encore les proximités entre d’anciennes institutions politico-religieuses africaines – notamment la conjonction roi-divinité, le système des castes, la circoncision et l’excision – et celles de l’Égypte des pharaons. Diop convoquait aussi à la barre Hérodote et Strabon, et quantité d’autres écrivains voyageurs de l’Antiquité, qui tous considéraient les Égyptiens comme noirs. Il appela même à la rescousse la momie de Ramsès II : prognathisme, cheveux crépus, traces de mélanine dans le derme – Ramsès était sans doute l’un de ces « pharaons noirs », invalidés par la biologie puis plus ou moins revalidés par la génétique, quoique dans les labos comme sur Internet on s’étripe toujours sur le sujet. Les critiques contre les idées de Diop n’ont en effet jamais manqué, mais sa théorie mérite l’attention.

Car ce n’est pas tout : la théorie de l’« Égypte nègre » doit ensuite être reliée à celle concernant les liens de parenté entre l’Égypte des pharaons, l’hellénisme et le judaïsme. Parenté intellectuelle et spirituelle dans le cas grec, car Platon, Pythagore, Démocrite avaient été formés sur les bords du Nil, et Dionysos pourrait bien être la transmutation grecque d’Osiris, comme l’affirme Plutarque. Parenté tout court dans le cas du judaïsme, puisque Abraham lui-même avait mêlé son sang à celui des Cananéens, les descendants de Cham, le fils noir (et maudit) de Noé.

Ainsi l’Égypte, liée à la fois aux civilisations d’Afrique et à Jérusalem et Athènes, constitue-t-elle le pivot d’un axe historique Nord-Sud. Un axe certes un peu coudé, mais qui vaut bien l’actuel axe Est-Ouest ; car s’y alignent dans un continuum les dieux-rois de l’Afrique ancestrale, Osiris, le dieu-roi appelé « le noir », les pharaons, ainsi qu’Abraham et Moïse d’un côté, Dionysos alias Bacchus (voire Mithra) de l’autre.

Freud a pour sa part, tardivement mais courageusement, osé confesser qu’il pensait « que Moïse n’était pas juif mais égyptien, d’où il s’ensuit que la religion mosaïque était vraisemblablement égyptienne ». Le Vatican serait-il quant à lui prêt à concéder que Jésus-Christ puisse être le prolongement d’Osiris via Dionysos (que l’on fêtait le 25 décembre, qui était né d’une vierge, qui avait lui aussi, selon Diodore de Sicile, changé l’eau en vin, et qui – tout comme Osiris – était ressuscité trois jours après sa mort) ? Quoi qu’il en soit, l’« homme africain », celui qui avait tant de « problèmes avec l’histoire », semble bel et bien relié à l’histoire globale par une chaîne solide. N’aurait-il pas mieux valu, à Dakar et dans l’enceinte même de l’université Cheikh Anta Diop, rappeler cette « antériorité » africaine, plutôt que de rudoyer à la fois les sensibilités locales et les leçons de l’histoire ?

 

 

Gorrero

« Les avares m’ont toujours ému. Cette peur enfantine de manquer me touche, surtout chez les plus riches. Ce qui est à moi est moi ; qu’on puisse errer sa vie durant dans une pareille erreur me navre. Raison pour laquelle je ne hurle jamais avec les autres quand notre ami gorrero va pisser à l’arrivée de l’addition. »

Daniel Pennac

 

Gorrero, nom désignant en Amérique centrale une personne qui laisse toujours payer les autres. Le féminin gorrera existe aussi.

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Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner une personne chargée d’achever les mourants ?

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Les rêves d’équilibre du sultan d’Oman

Le 12 mars 2014, le président iranien Hassan Rohani, accompagné de ses ministres des Affaires étrangères et du Pétrole, du président de la banque centrale et d’autres hauts responsables du pays, survolait d’un saut de puce le golfe d’Oman pour rejoindre Mascate, la capitale du sultanat du même nom. Occupant la pointe orientale de la péninsule Arabique, là où le golfe Persique rejoint la mer d’Arabie, Oman appartient à une partie du monde arabe connue pour son hostilité envers la République islamique. Plusieurs de ses proches voisins, dont le Qatar, le Koweït et l’Arabie saoudite, sont engagés, en Syrie, dans une guerre par procuration de plus en plus brutale contre Téhéran ; et l’Iran a plus d’une fois menacé d’empêcher les tankers transportant l’or noir des pétromonarchies de franchir l’exigu détroit d’Ormuz, qui sépare la République islamique du sultanat d’Oman [par où transite environ 30 % du pétrole mondial].

Le but de cette visite extraordinaire – la première du président Rohani dans la péninsule Arabique – était de discuter liens économiques avec le sultan Qabous bin Saïd al-Saïd, qui dirige le sultanat depuis plus de quarante ans. En vingt-quatre heures, les deux pays ont conclu un accord initial pour construire sous le golfe d’Oman un gazoduc (1 milliard de dollars) et fournir du gaz iranien au sultanat pendant vingt-cinq ans.

Cet arrangement témoigne de la vitesse à laquelle la position de l’Iran dans le monde a évolué récemment. Au moment de l’élection de Rohani, en juin 2013, le pays subissait les conséquences désastreuses de longues années de sanctions économiques et d’isolement imposées par les États-Unis, proches alliés de ces ennemis de l’Iran que sont les monarchies situées de l’autre côté du golfe Persique, pour la plupart sunnites (1). Depuis, Téhéran a conclu avec Washington un accord intérimaire sur son programme nucléaire, Riyad a perdu énormément d’influence à Washington et les six membres du Conseil de coopération du Golfe – une alliance sous leadership saoudien dont Oman est l’un des fondateurs – sont de plus en plus divisés. En juin 2014, quand les extrémistes sunnites de l’État islamique ont déferlé sur la moitié nord de l’Irak, on entendit même parler de l’intérêt partagé de Washington et Téhéran pour la sauvegarde du pays. La presse a beau ne prêter à Oman qu’une maigre attention, ce changement spectaculaire est dû en grande partie au sultan Qabous, fidèle allié des États-Unis et doyen des monarques de la péninsule Arabique en termes de longévité au pouvoir.

 

Washington à l’écoute d’Oman

À la différence de ses homologues ostentatoires du Qatar et des Émirats, le sultan Qabous est depuis longtemps rétif à la publicité. Mais ces derniers temps, le monarque de 73 ans a fait valoir les intérêts de son pays dans les affaires régionales avec une vigueur inhabituelle. En août 2013, il était le premier chef d’État étranger à rendre visite au président Rohani à Téhéran, où il a également rencontré le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei ; après quoi on apprit qu’Oman avait accueilli dans le plus grand secret les discussions bilatérales entre responsables américains et iraniens qui allaient aboutir à l’accord intérimaire de l’automne 2013.

En décembre de la même année, Oman dénonçait publiquement le projet saoudien de transformer le Conseil de coopération du Golfe en une véritable Union politique, projet considéré par beaucoup comme une tentative des monarques héréditaires sunnites de contrer à la fois l’Iran chiite et les mouvements populaires arabes. Au lieu de cela, à la fin du printemps 2014, le Koweït, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite elle-même multipliaient les gestes d’ouverture envers Téhéran. Le 20 juin, le chef de la diplomatie omanaise était invité à la Maison-Blanche pour une rencontre avec le secrétaire d’État John Kerry. Celui-ci rappela à cette occasion que le sultanat avait permis aux États-Unis de « faire des choses qui auraient sans doute, sans son aide, été difficiles », ajoutant que Washington était particulièrement à l’écoute d’Oman sur l’Irak. Mais, pendant que les dirigeants occidentaux faisaient l’éloge de la diplomatie du sultanat, les Omanais avaient d’autres sujets de préoccupation.

Je suis arrivé à Mascate, ville côtière cernée de collines rocheuses, en février 2014, quelques semaines avant la visite de Rohani. Le premier jour, un tribunal a condamné à la prison deux anciens fonctionnaires – dans le dernier en date d’une série de procès pour malversations impliquant la compagnie pétrolière nationale, les ministères des Finances, du Logement et des Transports, ainsi que plusieurs hommes d’affaires du pays. Au même moment, le Times of Oman faisait son gros titre sur les « 100 000 expatriés en passe de perdre leur emploi pour cause d’omanisation », avec une enquête sur la volonté réaffirmée du pouvoir d’obliger les entreprises à embaucher des Omanais plutôt que des étrangers. Et al-Balad, un nouveau quotidien en ligne très pugnace, se demandait s’il n’était pas temps pour le sultanat de se doter d’un Premier ministre.

Plus remarquable encore, ces questions étaient discutées publiquement, dans un pays où le moindre débat sur la politique du régime, a fortiori sur la réforme de la monarchie, est traditionnellement tabou. « Nous sommes dans une phase de grand changement », me confiait alors Saleh Zakwani, patron de plusieurs quotidiens indépendants et habitué aux démêlés avec les autorités. « Parfois, les règles ne sont pas claires. »

Alors que la région du Golfe et l’essentiel du grand Moyen-Orient sont embourbés dans la guerre civile et les divisions communautaires, Oman fait de plus en plus figure d’anomalie. Dominé par d’impressionnantes montagnes et des étendues immenses de désert rocailleux, le pays compte 4 millions d’habitants dispersés sur un territoire grand comme l’Italie. Il est coincé entre l’Arabie saoudite et l’arrière-pays yéménite, où Al-Qaïda jouit d’une immense influence. Et son régime est l’un des plus absolutistes de la planète.

Le sultan Qabous semble pourtant bénéficier d’une légitimité supérieure à celle des autres souverains de la Péninsule, même auprès des Omanais les plus critiques. Le pays ne compte pas de mouvements contestataires salafistes ou islamistes. La religion dominante, la branche ibadite de l’islam, est distincte des traditions sunnite et chiite mais à l’aise avec les deux. Malgré son appartenance à l’alliance des pays du Golfe, sous domination sunnite, et ses liens militaires étroits avec les États-Unis, Oman entretient des relations avec la République islamique depuis les années 1980, et le pays a parrainé les négociations de cessez-le-feu entre Téhéran et Bagdad pendant la guerre Iran-Irak. Et l’État policier est peu visible. Là où l’Arabie saoudite est connue pour ses mutaween, les membres de la police religieuse, et ses décapitations publiques, le sultanat s’est récemment illustré par l’inauguration, au centre de Mascate, du premier Opéra de la péninsule Arabique.

La société omanaise, à la différence de celles qui l’entourent, est d’une grande diversité, héritage du long passé d’empire maritime du sultanat. Mascate a longtemps fondé sa prospérité sur le commerce des esclaves dans l’océan Indien, et, pendant l’essentiel du XIXe siècle, le sultan a régné depuis Zanzibar, à plus de 3 000 kilomètres de la péninsule Arabique. Le sultan Faisal ibn Turki, l’arrière grand-père du souverain actuel, parlait le gujarati et le swahili bien mieux que l’arabe (2).

Le pays compte d’ailleurs aujourd’hui une importante communauté de langue swahilie, ethniquement métissée. Elle est composée à la fois d’Omanais d’origine, dont la famille est rentrée au pays après avoir passé plusieurs générations en Afrique, et de descendants d’esclaves (3). L’immense population baloutche d’Oman, issue de la communauté plus vaste qui habite le sud-ouest du Pakistan, est sunnite et surreprésentée dans l’armée. De nombreuses dynasties marchandes de la côte sont d’origine indienne, de confession hindouiste et chiite (ismaéliens). Dans l’intérieur plus austère et conservateur du pays bat le cœur de l’islam ibadite, tandis que la région du Dhofar, au sud, est dominée par les tribus arabes sunnites, dont les Jabbalis, un peuple montagnard qui parle une langue sud-arabique qui lui est propre.

 

Islamistes indésirables

Tous ces groupes sont soudés, comme l’explique le politologue Marc Valeri dans Le Sultanat d’Oman, par l’« omanité », l’identité nationale soigneusement cultivée par le sultan Qabous. Les immeubles de Mascate sont bas, blancs, et souvent crénelés, comme pour se défendre contre les gratte-ciel à la façade de verre omniprésents dans les capitales voisines. (Depuis que le sultan a fait des citadelles historiques en pisé une composante majeure du patrimoine national, dans les années 1980, les éléments architecturaux qui s’en inspirent sont apparus partout, sur les façades des mosquées comme sur les climatiseurs.) Dans le Sud, le gouvernement a commencé d’ériger une clôture de sécurité de 290 km le long de la frontière avec le Yémen, pour maintenir à l’écart les islamistes indésirables. En outre, bien que le pays soit un important producteur de pétrole et proche de l’Occident, Oman n’est pas membre de l’OPEP et les ONG étrangères y sont jugées importunes. Il compte parmi les rares États à n’avoir pas d’antenne nationale de la Croix-Rouge.

Le sultanat n’est pas pour autant imperméable au changement. Entre janvier et mai 2011, au moment des soulèvements arabes, le pays a connu ses premières manifestations de grande ampleur depuis des décennies. Et si les protestataires s’engageaient à soutenir le sultan, ils exigeaient aussi des réformes substantielles, notamment davantage d’emplois, un parlement indépendant et la fin de la corruption. « Ce fut une immense surprise », se souvient Mohammed Mahfoodh al-Ardhi, le président de la banque nationale. « Les Omanais sont très discrets. Ce fut un choc de voir des jeunes dans la rue. »

Car le sultanat n’est pas moins confronté que les autres pays de la région à de sérieux défis démographiques et économiques. La moitié de la population totale a moins de 25 ans, et la proportion est probablement plus élevée si l’on exclut les non-nationaux ; alors que les travailleurs étrangers, pour la plupart asiatiques, représentent environ 45 % des habitants, les jeunes Omanais eux-mêmes souffrent du chômage. Comme les autres monarchies du Golfe, le pays a cherché à répondre en partie à ce mécontentement en offrant de généreuses prestations sociales et des dizaines de milliers de nouveaux emplois publics. Mais les réserves pétrolières et gazières d’Oman – 85 % du budget du pays dépend des hydrocarbures – sont bien plus faibles que celles du Qatar et de l’Arabie saoudite, alors que les dépenses explosent.

Surtout, surtout, se pose la question du sultan, et de ce qui se passera quand il sortira de scène. Qabous a dirigé son pays bien plus personnellement que n’importe quel autre souverain du Golfe, et ce pendant quarante-quatre ans ; il porte les titres de ministre de la Défense, ministre des Affaires étrangères, ministre des Finances, Premier ministre et commandant en chef des forces armées. Mais le monarque célibataire, sans descendance, n’a pas désigné de dauphin. En outre, à la différence de l’Arabie saoudite et du Qatar, la famille régnante est restreinte, et très peu de ses membres ont occupé des postes importants au sein du gouvernement.

Selon la Loi fondamentale, que le sultan a promulguée en 1996, son successeur, de lignée royale, doit être choisi par le conseil de famille dans les trois jours qui suivent la mort du souverain ; si ses membres ne parviennent pas à se mettre d’accord, une lettre scellée du sultan doit être ouverte, qui désigne son successeur. L’incertitude inhérente à ce dispositif a sidéré les dirigeants occidentaux. Pour F. Gregory Gause, spécialiste des pétromonarchies, « ce système paraît sortir tout droit d’un roman d’Alexandre Dumas ».

Une pétition fut remise au sultan Qabous, le 3 juillet 2010, à la veille du quarantième anniversaire de son accession au pouvoir. Signée par cinquante citoyens omanais, elle commençait par faire l’éloge des remarquables accomplissements du souverain. En 1970, à l’âge de 25 ans, celui-ci avait déposé son père, qui laissait derrière lui un pays profondément sous-développé et déchiré par une guerre civile. À présent, selon les Nations unies, Oman se classe au premier rang mondial pour son « rythme de progrès » en matière d’éducation, de santé et de niveau de vie. Parallèlement, le sultan s’est opposé à l’intolérance qui a contaminé l’essentiel de la Péninsule. Sa Majesté a réussi à « mener le pays sur une voie différente », écrivaient les auteurs de la pétition, et évité les « terribles aventures » engagées par les autres dirigeants de la région.

Les signataires nourrissaient néanmoins de grandes inquiétudes. La « Renaissance » (al-nahda) – selon le nom officiel de l’ère de développement accéléré qu’a connue le pays sous le règne de Qabous – n’avait engendré que peu d’avancées politiques. Chaque acte de l’État ou presque était encore soumis à décret royal, et l’élite dirigeante, faite des chefs de tribu et d’un petit groupe de familles puissantes, avait à peine changé depuis les années 1970. Pour remédier à cette situation, les auteurs de la pétition demandaient au sultan une « Constitution contractuelle ». Tout en reconnaissant le souverain comme « chef spirituel et symbolique » du pays, le texte garantirait les droits fondamentaux et établirait une législature entièrement élue (des deux instances législatives d’Oman, le majlis al-shoura ou Conseil consultatif et le majlis al-dawla ou Conseil d’État, seul le premier est élu au suffrage universel depuis 2003).

« Participer au processus de décision national (…), voilà ce qu’appellent aujourd’hui de leurs vœux les citoyens d’Oman », écrivaient les signataires. Rien alors, pourtant, n’indiquait clairement que ce fût vrai. Les partis politiques sont interdits à Oman, et les institutions de la société civile sont quasiment inexistantes ; la simple suggestion d’un désaccord avec le sultan Qabous est résolument évitée. Malgré le ton respectueux de la pétition, de nombreux intellectuels progressistes avaient d’ailleurs refusé de s’y associer.

Sept mois plus tard, tout avait changé. En février 2011, alors que les peuples arabes se révoltaient contre les régimes autoritaires, des milliers d’Omanais descendaient dans les rues de Sohar, une ville industrielle du nord, et de Salalah, au sud, pour protester contre le manque d’emplois et de libertés publiques. Dans la capitale, les manifestants se rassemblèrent devant les bâtiments officiels, et les étudiants dans les halls de l’université. On rédigea des projets de pétition pour exiger des réformes politiques, et quelque 7 000 Omanais signèrent une adresse en faveur d’une enquête publique sur la corruption. « Toutes les revendications que nous avions mentionnées dans nos arguments en 2010 étaient soudain portées par la rue », m’a confié Saïd al-Hashmi, un auteur et militant des droits de l’homme qui avait alors contribué à organiser la pétition.

À Mascate, le leadership en fut ébranlé. « Cela nous a réveillés », m’a déclaré Sayyid Badr bin Hamad al-Busaidi, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et proche conseiller de Qabous. Et d’autres interlocuteurs m’ont confié que le sultan avait été très affecté par la mort de trois personnes lors d’affrontements avec la police.

Réagissant avec une rapidité inhabituelle, le monarque a remanié son cabinet, annoncé un élargissement des prérogatives du Conseil consultatif et du Conseil d’État, promis 50 000 nouveaux emplois publics, et diligenté une enquête indépendante sur la corruption. Mais il a aussi édicté peu après une nouvelle loi pour contrôler la liberté d’expression sur Internet. Et, au printemps 2012, plusieurs dizaines de militants et de blogueurs étaient arrêtés.

 

Vivre avec son temps

Dans son discours annuel devant le Conseil d’État à l’automne 2011, le sultan avait déclaré qu’il veillerait dorénavant « avec plus de soin à offrir davantage de perspectives à la jeunesse », et souligné que l’institution jouirait désormais de « pouvoirs élargis (…) dans le domaine législatif et en matière de contrôle des dépenses publiques ». Mais il avait également prévenu, dans ce qui apparut comme un message direct aux manifestants et aux pétitionnaires, que « vivre avec son temps ne consiste pas à imposer ses idées à d’autres » et que « le radicalisme et l’excès ne doivent pas être tolérés ».

Au vu du pouvoir dont jouit à présent le sultan Qabous, il est difficile de se représenter qu’Oman existait à peine en 1970, quand les Britanniques aidèrent le jeune prince à déposer son père, le sultan Saïd bin Taimur. Saïd avait poursuivi une politique délibérée de sous-développement afin de conserver le peu d’autorité dont il disposait, refusant à ses sujets l’accès aux écoles, aux routes, aux lunettes et même au ciment.

Quand arriva la fin des années 1960, la rébellion communiste dans la province déshéritée du Dhofar était devenue l’un des plus importants conflits armés qu’ait jamais connus la péninsule Arabique. Dans son dernier livre Monsoon Revolution, l’historien Abdel Razzaq Takriti montre l’extrême radicalité de ce soulèvement (4). Dans les « zones libérées », écrit-il, l’insurrection entraîna « la création d’un espace civique entièrement nouveau sous une autorité révolutionnaire unifiée ; l’abolition de l’esclavage ; la création – pour la première fois depuis l’arrivée de l’islam – de nouvelles identités supra-tribales ; l’abolition des cheikhs ; l’accession à des fonctions dirigeantes de personnes issues des tribus inférieures et de familles d’esclaves ; l’arrivée de la lecture, de l’écriture et de la médecine moderne ; l’introduction de nouvelles cultures ; la diffusion des idéologies modernes ; (…) et, surtout, le déclenchement d’une très longue lutte armée ».

La menace que ces révolutionnaires représentaient pour les intérêts du Royaume-Uni au Moyen-Orient – les Britanniques avaient été expulsés du Yémen voisin en 1967 – motiva en grande partie la décision de remplacer le sultan Saïd par son fils, formé à l’académie militaire de Sandhurst, lors d’un coup d’État orchestré par Londres. Et même dans ces conditions, la rébellion ne fut écrasée qu’en 1976, après moult dépenses militaires et le déploiement de milliers de soldats des forces spéciales venus de Grande-Bretagne et de l’Iran du Shah.

Mais le sultan Qabous possédait des atouts inhabituels. Sa mère était la fille d’un important cheikh Jabbali, ce qui lui conférait une légitimité locale dans le Sud. Et la découverte de pétrole à la fin des années 1960 lui permit de dépenser sans compter pour le Dhofar.

Et puis il y avait la religion. Bien que peu connu aujourd’hui, l’ibadisme remonte aux premières années de l’islam, en tant que rameau de la secte puritaine kharidjite, qui a rompu avec le califat au milieu du VIIe siècle (5). S’installant à l’intérieur d’Oman, les ibadites cherchèrent à se « dissocier » des autres musulmans et créèrent ce qu’on appelle l’imamat – une forme de gouvernement théocratique qui a perduré bon an mal an pendant plus d’un millénaire. Fait significatif, le chef de l’imamat était choisi non en raison de son ascendance mais au gré d’un processus de consultation avec les hommes en vue de la communauté. C’est la raison pour laquelle certains universitaires omanais affirment que les ibadites furent les « premiers démocrates » de l’islam.

Aussi puissant soit-il, le sultan Qabous a reconnu cette tradition. Lors de sa prise de pouvoir en 1970, il a recherché l’aval des différents chefs de tribu avant de prendre le titre de sultan. Et il semble que la non-désignation d’un héritier présomptif tienne en partie à la coutume ibadite. En 2007, le général Ali bin Majid al-Maamari, qui était alors le plus haut officier de l’armée omanaise, confiait à l’ambassadeur américain à Mascate que la nomination d’un successeur « contredirait notre tradition ibadite “démocratique”, violerait les propres principes du sultan et serait rejetée par les Omanais ».

 

Fossé générationnel

Je me suis un jour rendu par la route, à travers les monts Hajar, jusqu’à Nizwa, le siège historique de l’imamat et principale ville de l’intérieur. Cette grande cité couleur sable, cernée de palmiers dattiers, fut dans les années 1950 le site d’une importante rébellion contre le précédent sultan ; et, en 2005 encore, un groupe de citoyens de la ville ont été arrêtés pour avoir ourdi un complot présumé en vue de restaurer l’État théocratique. Comme l’anthropologue Mandana Limbert l’atteste avec force, les doléances dans cette partie du pays ont tendance à porter davantage sur les influences de l’Occident décadent que sur le manque de libertés (6). À la différence de Mascate, où j’ai rencontré de nombreuses commerçantes – souvent issues de familles parlant le swahili –, j’ai croisé très peu de femmes sur le marché de Nizwa. Et, surtout, durant les troubles de 2011, il n’y eut là quasiment aucune manifestation – comme dans les autres villes de l’arrière-pays. Mais seule une minorité d’Omanais vivent à présent dans l’intérieur, et les spécialistes estiment que les ibadites et les sunnites sont peut-être représentés à parts égales dans la population totale. Le statut particulier de l’ibadisme comme troisième branche de l’islam a dès lors aussi fourni aux dirigeants omanais un moyen d’éviter la politique identitaire islamiste qui a affecté l’essentiel de la région. Malgré cela, durant le Printemps arabe, Oman a été le théâtre des plus importantes manifestations de toutes les monarchies du Golfe, à l’exception de Bahreïn et de l’Arabie saoudite, pays où les griefs communautaires sont présents de longue date.

L’un des traits distinctifs du printemps omanais tient à la violence avec laquelle il a révélé le fossé générationnel entre les personnes assez âgées pour se souvenir de la misère du pays à l’arrivée du sultan Qabous et les jeunes, qui ont grandi dans la perspective de l’abondance. Outre une monarchie constitutionnelle et un parlement indépendant, les manifestants de 2011 ont aussi revendiqué, par exemple, une baisse des factures d’eau et d’électricité ainsi que l’allongement des congés payés. La nature de leurs exigences a permis au gouvernement de faire retomber plus facilement la pression réformatrice. « Nous avons perdu beaucoup de soutiens », reconnaît Saïd al-Hashmi, le militant des droits de l’homme. « Il est difficile de poursuivre la lutte quand on vous offre un emploi et des avantages sociaux. »

Il existe cependant un domaine dans lequel les manifestations ont eu un effet profond sur la culture politique. Depuis le début de son règne, le sultan Qabous s’est appuyé sur le soutien indéfectible d’un petit nombre de familles marchandes, qui ont bénéficié de manière disproportionnée de la modernisation accélérée du pays. Dans les années 2000, il était devenu de règle d’attribuer systématiquement les grands contrats d’infrastructure à quatre ou cinq entreprises omanaises, situation qui a nourri les accusations de corruption généralisée. Depuis 2011, le bureau du procureur, fort de ses nouvelles prérogatives, a lancé une série d’enquêtes sur des cas de trafic d’influence très médiatisés, dont une affaire mettant en jeu des dizaines de millions de dollars dissimulés sur un compte en Suisse.

« Le procureur est responsable directement devant le sultan et peut enquêter sur tout le monde », m’assure Saleh Shaibani, journaliste financier et éditorialiste dans un quotidien. « Cela ne se serait pas produit sans les manifestations. » Comme dans d’autres monarchies de la péninsule Arabique, la presse omanaise a longtemps été muselée, en particulier sur les questions liées au régime. Mais, presque chaque jour durant mon séjour au printemps 2014, les journaux fourmillaient d’articles sur les scandales, ce qui semblait aussi encourager le débat sur d’autres sujets.

L’une des évolutions les plus spectaculaires fut le lancement en 2012 de al-Balad, un quotidien en ligne qui s’est engagé dans des débats politiques que les autres évitaient traditionnellement. Turki al-Baloutchi, le rédacteur en chef de 27 ans, explique que le journal a réussi à survivre en partie parce qu’il privilégie l’information sur l’opinion, évite la rhétorique passionnée, et donne aussi la parole aux représentants du pouvoir. Quand je lui demande si l’article publié en février sur la création éventuelle d’un poste de Premier ministre a fait scandale, il répond : « Certains pensent qu’avoir un chef de gouvernement susceptible d’être nommé et renvoyé allégerait un peu la pression qui pèse sur le sultan, et il pourrait y avoir une évolution sur ce point d’ici quelques années. Ce sont des questions dont nous pouvons parler sans aucun problème. »

Pour le sultan Qabous, autoriser cette modeste ouverture politique s’est également révélé un moyen de promouvoir la réforme, mais à ses propres conditions. Tout en rejetant l’union politique avec les autres monarchies du Golfe, Oman soutient une alliance de sécurité qui permettrait notamment aux pays de la région de se prêter mutuellement assistance en cas de troubles internes – comme cela s’est produit à Bahreïn en 2011, quand l’Arabie saoudite a envoyé des troupes au secours du régime. Parallèlement, le conflit intercommunautaire croissant en Irak a nourri le sentiment, chez de nombreux Omanais, que la situation pourrait être bien pire.

La résilience du sultanat sera-t-elle suffisante pour affronter un déclin durable des prix du pétrole ? Les économistes estiment qu’il lui faut créer 50 000 postes chaque année uniquement pour répondre aux besoins des jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Plus inquiétant, les réserves pétrolières diminuent, et les coûts d’extraction explosent.

Sur fond de contagion rapide du conflit syrien en Irak et au Liban, et de soupçons persistants sur les ambitions nucléaires de l’Iran, on peut se demander si la nouvelle politique de compromis de la République islamique avec l’Occident pourra aller bien loin (7). Même si un accord nucléaire complet était trouvé d’une manière ou d’une autre entre l’Iran et le « groupe des six » – les États-Unis la France, le Royaume-Uni, la Chine, la Russie, et l’Allemagne –, il lui faudrait encore conquérir le soutien d’un Congrès américain fort sceptique.

Cela étant, plusieurs autres puissances du Golfe sont déjà en train de changer d’attitude vis-à-vis de l’Iran. Début juin 2014, l’émir du Koweït a fait sa première visite à Téhéran, un événement salué par le président Rohani comme un « tournant décisif » dans les relations entre les deux pays. L’événement s’est produit quelques jours après l’envoi par les EAU d’une délégation commerciale de premier plan en Iran, après huit années d’absence. Même l’Arabie saoudite a déclaré qu’elle espérait faire venir le ministre iranien des Affaires étrangères à Riyad, bien que ce projet semble en stand-by.

Si ce genre d’avancée mène à un rapprochement plus large, la politique de bon voisinage du sultan Qabous avec l’Iran se sera révélée exceptionnellement visionnaire. Reste à savoir si un accord sur le nucléaire bénéficierait vraiment à Oman. L’actuel régime de sanction a permis au sultanat de bénéficier du juteux commerce des produits de contrebande, qui partent des EAU et traversent la péninsule du Musandam en Oman, d’où ils sont acheminés, à travers le détroit d’Ormuz, jusqu’aux ports iraniens. Si les sanctions prennent fin, ce trafic déclinera brutalement. Et un surcroît de pétrole iranien sur le marché mondial pourrait faire baisser les prix, soumettant à plus forte tension le budget omanais.

Cela étant, sans accord nucléaire, le gazoduc entre Oman et l’Iran – une planche de salut potentielle alors que les réserves omanaises se tarissent – pourrait n’être jamais construit. Cela n’empêche pas le sultan de lever du capital pour le projet de construction d’une zone franche à Duqm, à près de 500 km au sud de Mascate. En jeu, 60 milliards de dollars pour édifier une raffinerie, un port à containers, un bassin de radoub et un hub logistique pour le transport des produits pétrochimiques. Reliée aux EAU, au Qatar, au Koweït, à Bahreïn et à l’Arabie saoudite par une ligne de chemin de fer à l’étude – et peut-être un jour par des pipelines –, la zone franche de Duqm pourrait finir par donner aux États du Golfe un accès direct à l’océan Indien et un moyen de contourner totalement le golfe Persique.

Comme d’habitude, le sultan répartit les risques. L’avenir de son pays reste dans une large mesure inconnu. Les défis – économiques, démographiques, politiques – qu’il affronte vont probablement s’aggraver. Mais, depuis 2011, Qabous a survécu au pire orage de son long règne et, pour le moment, semble autant en sécurité que n’importe quel monarque de la région. Peu d’observateurs imaginent que ce bilan puisse facilement lui survivre (8).

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 14 août 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Les leçons de mon fils trisomique

Homère et Hérodote, Sophocle et Platon, Aristote et Dante, Shakespeare et Milton… Tous ces noms, inscrits au frontispice de la bibliothèque Butler de l’université Columbia, sont peut-être ceux d’« hommes blancs morts (1) », mais ils étaient on ne peut plus vivants à nos yeux d’étudiants dans les années 1960, bien présents dans les cours où nous étudiions leurs textes et discutions leurs idées. La capacité de réfléchir qu’il s’agissait d’acquérir pourrait certes nous être utile dans les métiers du droit, de la médecine et de la finance, mais la pure érudition de nos professeurs nous paraissait l’acmé de la vie intellectuelle.

Quarante-cinq ans plus tard, les jeunes esprits entament toujours leur cursus, dans mon alma mater, avec L’Iliade. En revanche, la compétition qu’ils doivent se livrer pour conquérir le droit de lire Homère sur le campus de Columbia est devenue infiniment plus féroce. Les étudiants sont sélectionnés parmi les candidats ayant obtenu des résultats stratosphériques à l’examen d’entrée à l’université et présenté un dossier scolaire proche de la perfection, parmi les lycéens qui ont remporté le concours Intel ou les Olympiades internationales de mathématiques (2).

Rachel Adams est professeur de civilisation anglaise et américaine à Columbia. Chaque jour, elle se retrouve face à ces jeunes gens hyperdoués. Elle s’avoue d’ailleurs faite de la même eau, en digne intellectuelle qui a baigné toute son enfance dans la musique de chambre que l’on écoutait au salon, en digne universitaire tombée amoureuse d’un autre chargé de travaux dirigés pendant un cours magistral sur Shakespeare. Adams a consacré sa thèse au phénomène des freak shows (« spectacles de monstres ») aux États-Unis, qui a débouché sur la publication d’un livre salué par la critique, Sideshow U.S.A.: Freaks and the American Cultural Imagination. La prose stylisée, les généralisations amples et l’analyse détachée qu’on y trouve sont typiques de la plupart des ouvrages de sciences sociales aujourd’hui :

« Bien qu’ils aient été souvent traités comme une forme éphémère de divertissement, les freak shows accomplissaient un travail culturel important en permettant au commun des mortels de se confronter aux formes les plus extrêmes et les plus terrifiantes d’altérité qui se puissent imaginer, et de s’en rendre maîtres. Qu’il s’agisse de peuples exotiques à la peau noire, de corps à l’appartenance sexuelle ambiguë ou de victimes de la guerre et de la maladie. Dans un pays qui s’enorgueillit, non sans contradiction, de sa capacité d’affirmer l’individualité et d’assimiler les différences, le freak show a une signification politique et sociale, tout autant que psychanalytique (…). L’estrade est à la fois source de divertissement et scène de représentation des controverses politiques et sociales les plus tendues de l’époque, comme les débats sur la race et l’empire, l’immigration, les relations hommes-femmes, le bon goût et les règles de bon comportement en société. »

Adams a épousé son chargé de travaux dirigés, Jon Connelly, qui a finalement quitté l’université pour devenir avocat et assurer l’essentiel des revenus de la famille. Leur premier enfant, Noah, est né quand Adams avait 36 ans. En raison de son âge, elle a subi une série complète de tests de dépistage des malformations congénitales, dont une amniocentèse, examen au cours duquel une aiguille est introduite dans l’abdomen pour prélever des cellules fœtales afin d’y déceler la moindre anomalie chromosomique. Noah est un enfant en bonne santé et, l’âge de la scolarité approchant, il est soumis à une litanie de tests d’aptitude :
« Nous savions que ces examens mesuraient tout au plus sa capacité d’y répondre ; ainsi que la propension de ses parents et enseignants à lui infliger la batterie d’exercices de préparation vendus à prix d’or par des entreprises promettant de donner à votre enfant un avantage sur les autres. Nous le savions, mais refuser les tests semblait vain, puisque nous savions aussi que de bons résultats nous donneraient les meilleures chances possibles de trouver une maternelle qui lui convienne. »

 

« Qu’est-ce que j’avais donc dans le crâne ? »

Le QI de Noah le classe parmi les « doués », un garçon capable et intelligent qui s’intégrera facilement dans l’univers de privilégiés qu’est l’Upper West Side à Manhattan.

Quelques années plus tard, Adams est de nouveau enceinte. Elle espère que Noah aura un frère ou une sœur qui lui ressemble. Le test prénatal initial est rassurant : le risque que ce bébé soit porteur de la moindre anomalie apparaît de l’ordre de 1 sur 2 000. Adams et Connelly décident alors de s’épargner la procédure intrusive de l’extraction de cellules fœtales. Henry, leur second fils, est né avec un chromosome  excédentaire sur la 21e paire. Atteint de ce qu’on appelle la trisomie 21.
« Élever Henry » est écrit comme le récit d’une vie qui se déroule sous nos yeux. Ce genre de témoignage n’est réussi que si le lecteur ne fait qu’un, sur le plan émotionnel, avec le narrateur ; s’il est non seulement éclairé intellectuellement mais élevé par son intelligence. Rachel Adams relève le défi à tous ces égards, notamment grâce à sa franchise extrême.

« Je n’ai jamais eu d’amniocentèse.
Je sais.
C’est un comportement scandaleusement inconsidéré de la part d’une personne aussi ambitieuse, surdiplômée, ultra-performante que moi. L’amnio a été conçue pour mes semblables, des femmes qui éprouvent un besoin viscéral d’ordre, de maîtrise, de perfection ; qui croient résolument au droit à l’avortement. La technologie était censée libérer la femme qui a besoin de savoir qu’elle ne sera jamais obligée d’être la mère d’un enfant comme Henry.
Mais qu’est-ce que j’avais donc dans le crâne ? »

La trisomie 21 est la forme la plus fréquente de handicap intellectuel provoqué par une altération manifeste des chromosomes. À la naissance, ces enfants se reconnaissent à leur profil plat, à la fente oblique de leurs paupières, au pli unique qui traverse leur paume, à l’épaisseur cutanée sur le pli de leur nuque, à leur faible tonicité musculaire et à l’extrême souplesse de leurs articulations. Toutes ces caractéristiques physiques ne sont bien sûr pas présentes chez tous les bébés trisomiques.

La moitié d’entre eux environ ont une maladie cardiaque congénitale, notamment un défaut septal (des « trous » dans le cœur) ; d’autres souffrent de troubles de la vision comme la myopie et le strabisme, de déficience auditive et d’anomalies endocriniennes, dont un dysfonctionnement de la thyroïde et du diabète. À la trentaine, bon nombre d’entre eux développent des traits typiques de la maladie d’Alzheimer. Cela étant, l’impact final de la pathologie peut être très variable selon les individus – certains sont profondément affaiblis, d’autres sont relativement en bonne santé et capables de mener une vie d’adultes autonomes. Les raisons exactes pour lesquelles un chromosome en trop produit des effets aussi disparates restent mal connues.

La naissance d’Henry est pour Adams une incitation à réexaminer sa vie. Elle se débat pour trouver un sens au fait d’avoir un enfant trisomique, non plus cette fois avec le regard objectif de l’universitaire mais avec une subjectivité incisive :

« On m’a toujours demandé ce qui m’avait poussée à écrire sur les monstres. Les gens pensaient, je le savais bien, que mes étranges centres d’intérêt professionnels devaient trouver leur source dans quelque bizarrerie tout aussi étrange de mon passé (…). Peut-être cela a-t-il commencé l’année où ma meilleure amie Naomi et moi avons trouvé un exemplaire du livre de Leslie Fiedler Freaks: Myths and Images of the Secret Self (…). Nous avions passé des heures à scruter les photos de l’hermaphrodite avec des seins et un pénis, d’hommes et de femmes énormes, de bébés à deux têtes ainsi que celle d’“Elephant man”. Ou peut-être cela remonte-t-il à l’été où j’ai découvert, horrifiée, qu’il me poussait une moustache et que des poils grossiers commençaient de parsemer mon menton (…). J’avais fini par rencontrer un tandem mère-fille spécialisé dans l’épilation à l’électricité et, après des mois d’un traitement coûteux et douloureux, je m’étais débarrassée de cette pilosité. Mais aussi lisse que soit devenu mon visage, rien n’est jamais parvenu à m’ôter l’impression tenace qu’une femme à barbe était tapie quelque part en moi.

Ou peut-être me suis-je simplement identifiée au statut d’éternel étranger des monstres.

Mais, à vrai dire, je ne crois rien de tout cela. Ce que je pense vraiment est bien plus fou. Il faut pour l’accepter être prêt à renoncer à l’idée que l’on se fait traditionnellement de la relation de cause à effet. Mais faites-moi ce plaisir : je pense que j’ai écrit ce livre sur les freak shows pour me préparer à être la mère d’Henry. »La vie d’Adams est axée sur le langage. « Nous étions un foyer où l’existence gravitait autour des mots. La capacité de communiquer était essentielle à ma carrière et à mon image de moi. » Comme auteur, affirme-t-elle, elle mûrissait ses idées en les discutant avec d’autres.

 

Sensibilité au langage

« Je partageais mes recherches, une fois abouties, en prononçant des allocutions dans des colloques et des universités. J’adorais donner des conférences, répondre aux questions, animer et suivre un séminaire. J’éprouvais une immense satisfaction à savoir que j’avais expliqué un concept ou une idée clairement, consciente d’avoir enseigné quelque chose à mes étudiants ou changé leur manière d’envisager un problème. »

La sensibilité au langage d’Adams est particulièrement exacerbée quand on lui répète à l’envi que les enfants atteints de trisomie 21 sont mentalement arriérés :
« Le mot “arriération” m’a fait l’effet d’une gifle en plein visage. Je ne savais même pas que certains utilisaient encore ce mot, à l’exception des adolescents que j’entendais s’apostropher dans le métro à la sortie de l’école : “C’est tellement arriéré, mec !”

(…) Je me hérissais en entendant toutes les blagues sur le sujet, qui semblaient proliférer comme des champignons vénéneux après la pluie, que ce soit au cinéma, à la télévision ou dans la bouche des hommes politiques. L’enthousiasme que m’a causé l’élection de Barack Obama a été singulièrement douché quand le président a déclaré en riant dans un talk-show qu’il jouait au cricket comme un athlète paralympique. J’ai interrompu un étudiant de deuxième cycle au beau milieu d’un oral parce qu’il qualifiait quelque chose d’“arriéré”. Je ne pouvais pas faire grand-chose contre le vocabulaire des hommes politiques ou des comédies hollywoodiennes, mais je pouvais demander à un doctorant et futur enseignant de réfléchir à deux fois au choix de ses mots. »

Adams souffre également de l’insensibilité du milieu médical. Tandis que son pédiatre de famille, le Dr Zimmerman, est « gentil et imperturbable », les autres médecins agissent avec un dédain borné pour ses sentiments.

Elle découvre un jour que la raison pour laquelle un praticien apparemment plein de sollicitude programme des rendez-vous de suivi réguliers n’a rien à voir avec le bien-être d’Henry, ni le sien :

« Le médecin nous a salués en entrant dans la pièce, avec dans son sillage un homme et une femme plus jeunes qu’il présenta comme des internes.
Il m’a demandé de déshabiller Henry et de le poser sur mes cuisses. Puis il a reporté son attention sur les étudiants. “S’il vous plaît, énumérez les caractéristiques.”
Ils l’ont fixé, mal à l’aise. Puis ils nous ont regardés. Un long silence s’est fait. “Les yeux”, a murmuré l’homme avec hésitation.
“Quoi, les yeux ?”
“La bride épicanthique, a répondu le jeune homme. Il y a un pli cutané et les yeux sont incurvés vers le haut dans les coins.”
“C’est bien. Quoi d’autre ?”
“La bouche, a suggéré l’interne. Faible tonus musculaire. Et ses oreilles sont petites.”
“Exact… Vous devriez aussi remarquer ses cheveux fins, l’arête du nez anormalement aplatie et le ventre protubérant, qui est un effet de l’hypotonie. Oh, et regardez ça.” Il a pris la main d’Henry. “Regardez le bout de son petit doigt. Il est légèrement crochu.” (…) C’est à ce moment-là que je pense avoir compris pourquoi ce médecin nous invitait à revenir. Non parce qu’il pouvait contribuer en quoi que ce soit aux soins d’Henry, mais parce qu’il voyait en lui un objet de curiosité.

 

Frustration sur frustration

Avant l’amniocentèse, les généticiens rencontraient de nombreux cas de trisomie 21. Mais après la généralisation des tests génétiques, les bébés atteints de cette maladie sont devenus de plus en plus rares (…). Du point de vue d’un généticien, la trisomie 21 est intéressante. C’est bien plus compliqué qu’une maladie congénitale comme la mucoviscidose, qui n’implique qu’une seule mutation génétique. »

Bien que la scène ait eu lieu en 2009, Adams observe que le cadre aurait aussi bien pu être un freak show du XIXe siècle.

« Cette vie n’est pas faite pour les faibles », m’a un jour confié un ami proche dont l’enfant souffre d’un trouble du développement cérébral. Après la naissance d’Henry, le sommeil d’Adams est perturbé par ses rêves de « créatures trapues aux membres épais qui grognent et s’insinuent dans [son] esprit en bavant ». L’enseignante de Columbia se jette à corps perdu dans l’organisation de la prise en charge d’Henry. « Plus j’étais occupée, moins j’avais le temps de penser à ce qu’était devenu mon projet d’avoir une famille parfaite. » Mais elle rencontre frustration sur frustration. Faire boire un biberon à Henry, c’est exiger de lui qu’il coordonne les mouvements de la langue, des joues et de la gorge. À l’hôpital, on explique à la jeune mère que c’est une tâche bien trop ardue et on lui apprend à nourrir son bébé en lui passant un tube dans le nez jusqu’à l’estomac. Henry résiste « furieusement ». La bataille pour insérer le tube devient insupportable pour tous. Mais avec l’aide d’une nounou originaire de Trinidad, Henry finit par boire au biberon. Adams retient la leçon : il n’existe pas une seule bonne manière de s’occuper de son fils.

« Intervention précoce » : c’est le nom que l’on donne à l’approche aujourd’hui préconisée pour les enfants souffrant de troubles du développement cérébral. Plus tôt on leur apprend à coordonner leurs mouvements et à parler de manière compréhensible, plus ces compétences auront de chances de se développer, leur permettant de mener un jour une vie autonome. Les parents d’enfants handicapés affrontent donc des escouades de kinésithérapeutes, d’ergothérapeutes et d’orthophonistes. Ils doivent décider quelle méthode doit suivre leur enfant pour essayer de progresser. Mais même une mère aussi intelligente, motivée et déterminée qu’Adams se heurte parfois à des obstacles :

« Dès que les deux thérapeutes se sont mis au travail, les désaccords ont commencé d’apparaître. Pour des experts en communication, ils semblaient étonnamment réticents à se parler, me laissant la responsabilité d’observer et expliquer à chacun, du mieux que je pouvais, ce que faisait l’autre. »

Pour finir, elle choisit l’approche qui lui semble convenir à Henry.

Adams, l’historienne spécialiste des êtres radicalement différents, n’est plus dans la peau de l’observateur. En tant que mère d’un enfant trisomique, elle est entrée dans leur monde. Cette traversée l’amène à réfléchir sur le jugement qu’elle portait autrefois sur l’« intéressant ».

« J’étais beaucoup plus attirée par les gens qui refusaient d’être comme tout le monde, qui perpétuaient la tradition du freak show en faisant étalage de leur différence pour que tout le monde la voie (…). J’ai écrit avec enthousiasme sur Jennifer Miller, une femme à barbe qui est aussi une acrobate, une jongleuse, et une artiste lesbienne. Et sur Coco la clown tueuse, une naine qui couvrait son visage de maquillage de théâtre grossièrement appliqué, faisait des blagues que personne ne comprenait et des formes en ballon qui ne ressemblaient en rien à des animaux. J’étais absolument ravie de trouver une personne de petite taille qui s’exhibait comme “la plus petite femme du monde” dans une caravane installée derrière la promenade de Coney Island. Au lycée j’avais eu un béguin pour un garçon qui portait un tee-shirt noir avec ce slogan : “Pourquoi être normal ?” Cela me paraissait une grande question.

J’ai toujours cru que l’intégration pleine et entière des personnes handicapées défiait notre conception du normal. En nous confrontant à l’immense diversité des incarnations et des capacités de l’humanité, nous comprenons que le monde est un lieu plus riche et plus intéressant. Mais je souhaitais plus que tout à mon propre fils d’être aussi ordinaire que possible. »

Adams n’est pas issue d’une famille de croyants, mais son mari a de profondes racines chrétiennes en Géorgie. Et la jeune femme appréhende en ces termes une fête familiale :

« Dans le monde de ma belle-famille, j’étais quasiment sûre qu’il y avait encore des gens pour voir le handicap comme un signe de Dieu. Parfois, comme un signe de la bonté ou de la patience particulière d’une personne. Parfois, comme une leçon qui enseigne une vertu charitable comme la patience, l’acceptation ou l’humilité. J’avais consulté de nombreux sites, blogs et témoignages dont les auteurs prétendaient que les trisomiques étaient des anges, ou que Dieu avait attribué à leur famille la mission d’élever un enfant handicapé. Je pouvais accepter qu’il existât bien des manières de donner un sens au handicap, mais celle-ci semblait à la fois pompeuse et malvenue.  (…) Je ne savais pas ce que je ferais si quelqu’un me parlait d’Henry de cette manière. »

 

Neutraliser le chromosome en trop ?

Sa surprise est grande : « J’ai soudain pris conscience qu’une heure au moins s’était écoulée sans que personne n’évoque Dieu, les anges ou Jésus. Sans que personne ne décrive Henry comme un don du ciel ou une bénédiction. En fait, personne ne semblait le prendre pour autre chose que le bébé qu’il était. » Elle est soulagée que son fils ne passe pas pour « intéressant ».

En août 2013, Jeanne Lawrence et ses collègues chercheurs de l’université du Massachusetts ont publié un article dans la revue Nature sur une méthode moléculaire permettant de neutraliser le chromosome surnuméraire responsable de la trisomie 21. Cette prouesse, encore au stade de l’expérience de laboratoire, est saluée comme une stratégie susceptible de déboucher un jour sur un remède. Lawrence a publié son travail sur la désactivation génétique après qu’Adams eut achevé son livre, mais la jeune mère n’en réfléchit pas moins à ce qu’elle ferait si la médecine pouvait pallier les conséquences de ce chromosome en trop :

« L’idée même d’un médicament pour soigner les effets de la trisomie 21 heurte les convictions fondamentales de nombreux spécialistes et militants de la cause des handicapés. Le principe de la recherche est d’essayer de remédier aux faiblesses et aux limites des trisomiques (…). Alors que les scientifiques ne définissent pas tout à fait la trisomie 21 comme une maladie, leur travail est toujours conçu en termes de correction, d’amélioration ou de compensation. Au contraire, le champ des études du handicap met l’accent sur l’environnement social, plutôt que sur les défaillances ou les inaptitudes propres à l’individu. »

Alors qu’Henry grandit, Adams remarque :

« Il réussit assurément mieux dans les environnements ouverts à d’autres manières d’apprendre et de se comporter, mais aucun changement d’environnement ne peut effacer son handicap, qui relève aussi de différences physiques et mentales. Cela dit, si l’on proposait à Henry un médicament susceptible de l’aider à mieux apprendre et s’adapter, est-ce que je l’accepterais ? Je n’ai pas de réponse simple à cette question. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que mon fils mène une vie accomplie et satisfaisante. Mais je sais aussi que les médicaments agissant sur le cerveau ont souvent des effets secondaires plus nocifs que les symptômes qu’ils visent à soigner. Si Henry devait cesser d’être Henry d’une manière fondamentale en raison d’un traitement censé améliorer son fonctionnement cognitif, alors la réponse est non, je ne l’accepterais pas. »

Le Dr Zimmerman, le pédiatre consciencieux, surveille Henry de près et découvre qu’il a une maladie cœliaque, un trouble intestinal qui se caractérise par une intolérance au gluten. Adams prépare donc un gâteau sans gluten pour le troisième anniversaire de son petit garçon, une fête avec d’autres enfants. C’est un désastre. Sans gluten, la farine « s’est tassée en une masse compacte ». Le sirop ajouté a transformé le dessert en « éponge détrempée avec de la confiture collante étalée entre les couches. Un excès de liquide suintait au fond. Pas étonnant que j’aie eu l’impression de porter un énorme bloc de ciment ». Après en avoir pris un morceau, certains enfants ont laissé le reste sur leur assiette, d’autres l’ont recraché.

« J’ai le cœur gros. Ce gâteau était-il une nouvelle métaphore ? (…) Je ne pouvais m’empêcher de le voir comme un rejet, de moi ou, pire encore, d’Henry (…). J’étais au bord des larmes en m’imaginant jeter ce galimatias humide et dégoulinant dans la poubelle (…).

Je hochais la tête distraitement, en regardant les organisateurs de la fête débarrasser les assiettes remplies de dessert inentamé.

“Encore du gâteau”, a dit Henry, (…) aussi clairement qu’un son de cloche.

J’ai compris soudain ce qu’il était en train de dire. Il aimait mon gâteau. Et il en voulait une autre part. Mais, plus important, il la demandait. Il parlait, formulait une requête claire. Et je pouvais le comprendre et lui donner ce qu’il lui fallait. Il y avait là les ingrédients de futures conversations au cours desquelles nous allions nous poser des questions, nous donner des réponses, peut-être même nous quereller ou débattre. L’important, c’était qu’il parlait avec des mots, et que je savais ce qu’il disait. Il y avait là le fondement d’un langage partagé non seulement par nous, mais par le reste de la société. »

Adams assure qu’elle et son mari se moquaient comme d’une guigne qu’Henry devienne un champion ou soit capable de jouer de la guitare classique. Mais ils s’inquiétaient de voir son avenir se décider comme s’il n’avait pas de voix. À l’âge de 3 ans, « mon fils a trouvé sa voix ».

Adams nous enseigne ce que c’est qu’avoir un fils très différent de corps et d’esprit, dont l’avenir est incertain, mais dont la vie est imprégnée d’amour, et tellement digne d’être vécue.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 13 octobre 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

 

La beauté vénéneuse du vert

Il y a une vingtaine d’années de cela, à la National Gallery de Washington, je me suis mis en quête d’un prétexte pour ralentir. Je n’étais attendu nulle part avant plusieurs heures, mais j’avais tellement pris l’habitude de courir qu’il me fallait à présent trouver un subterfuge pour étirer le temps, apprendre à m’attarder pour regarder de plus près les toiles que j’aimais. Il m’est impossible, à tant d’années de distance, de me rappeler exactement où j’étais lorsque j’ai éprouvé ce besoin de faire une pause, devant quel tableau précis je me tenais. Un Giorgione ? Une œuvre du Maître de Flémalle ?

Ce dont je me souviens très bien, en revanche, c’est ce qui a attiré mon regard : un pan de vert profond et chatoyant, un vert qui semblait éclairé de l’intérieur. Il était d’une nuance entre l’herbe et le houx, même si on l’avait utilisé ici pour peindre non des plantes mais un tissu, un morceau d’étoffe drapant je ne sais plus quelle sainte. J’ai succombé à ce vert, et j’ai passé le reste de l’après-midi à le traquer, parcourant en tous sens les galeries consacrées à la peinture italienne et aux primitifs flamands. Cela paraissait une couleur nouvelle – je ne me rappelais pas avoir rencontré cette teinte précise dans aucune œuvre antérieure, ni chez Giotto, par exemple, ni dans les quelques manuscrits enluminés qu’il m’avait été donné d’admirer. D’où était-elle venue ? Qui en avait eu la primeur ? J’ai regardé les verts et j’ai regardé les dates, conscient que l’échantillon de la National Gallery était trop petit. J’aurais eu moins de mal à résoudre le problème si seulement je m’étais souvenu de mes premiers cours d’histoire de l’art  à l’université. Une telle intensité de couleur exigeait de la peinture à l’huile, et n’avait donc pu apparaître que dans le Nord.

C’était un petit travail d’amateur, une partie de Cluedo en solo. Cela n’en a pas moins marché. J’ai bel et bien ralenti, et j’en ai retenu cette leçon : la couleur est le fruit d’une histoire et d’une technologie. Et voilà précisément la thèse que développe depuis de nombreuses années l’historien français Michel Pastoureau, d’abord dans ses travaux pointus sur des sujets tels que l’héraldique ou les habits sacerdotaux, et désormais dans une série d’ouvrages de plus grande envergure – et abondamment traduits – consacrés aux couleurs.

Son Vert, superbement illustré, est le troisième volume de la série, après deux tomes dédiés au bleu et au noir. Mais l’historien souligne, en dépit de ses propres titres, qu’aucune couleur n’existe en soi. Ses significations sociale et symbolique dépendent toujours de l’usage que l’on en fait, de la manière singulière dont elle « est associée ou opposée » à d’autres. Parler du vert oblige donc à parler aussi « du bleu, du jaune, du rouge ». Chacune participe d’un système de sens dont les termes évoluent avec le temps ; aucune couleur n’a donc de signification absolue, ni de sens déterminé par sa seule présence dans la nature. [Lire l’encadré ci-dessous]

Médiéviste de formation, Pastoureau soutient que l’histoire des couleurs est « bien plus vaste » que celle de la peinture, et son livre traite aussi bien des étymologies latines que des enseignes au néon vert cruciformes accrochées à la devanture des pharmacies françaises. Mais il emprunte aussi de nombreux exemples au monde de l’art, et je m’appuierai sur l’un d’eux pour percer la masse de questions, problèmes et associations au fondement de son travail.

La femme des Époux Arnolfini, de Jan Van Eyck, est-elle enceinte ? Le sujet est l’objet d’un débat récurrent chez les historiens de l’art, mais, aux yeux de Pastoureau, son état ne fait guère de doute. Il en veut pour preuve sa robe verte – de cette teinte même qui m’avait tant attiré dans le musée de Washington. Le vert était symbole d’espoir depuis l’Antiquité tardive, époque où l’on emmaillotait parfois les nouveau-nés dans des langes de cette couleur pour leur porter chance. Et, au Moyen Âge, les jeunes filles à marier le portaient souvent. Mais l’espoir peut prendre bien des formes, et certaines miniatures ont également attribué cette couleur aux femmes enceintes, pour connoter le développement et l’attente qui, dans ce cas au moins, procèdent indubitablement du monde physique.

Une « couleur incertaine »

Il semble donc logique, comme Pastoureau l’écrit plus loin dans son ouvrage, que les poubelles soient souvent vertes, en guise de talisman contre le pourrissement, car « le vert nettoie, le vert rafraîchit, le vert purifie ». La couleur est d’ailleurs synonyme de santé, et c’était le cas bien avant de devenir le nom d’un parti politique, « plus tant une couleur qu’une idéologie ». Mais qui dit développement dit changement, dit instabilité, et le vert est de fait une « couleur incertaine », ambiguë, à la signification parfois même dichotomique.

Les enseignes de pharmacie suggèrent autant la maladie que la santé, et le vert a souvent figuré le poison et la dégradation physique ; ainsi des personnages du retable d’Issenheim, en particulier du Christ crucifié qui figure dans cette œuvre. De certains verts, nous disons qu’ils sont maladifs, un terme qu’on n’utiliserait jamais pour qualifier le bleu, le rouge ou le noir, et cela tient peut-être à la chimie même de cette couleur.

Car il fut une époque où cette teinte, luxuriante et changeante jusqu’à l’écœurement, était difficile à obtenir, aussi compliquée à fabriquer qu’elle est omniprésente autour de nous. Les premiers colorants étaient d’origine minérale ou végétale, mais ne prenaient pas vite et donnaient une teinte peu naturelle, qui avec le temps se fanait et se marbrait. Les peintres aimaient la malachite, malgré son prix et sa tendance à noircir ; Véronèse utilisait beaucoup le vert mais s’en plaignait, regrettant que ses pigments ne soient pas d’aussi bonne qualité que les rouges. Et certains verts, comme l’écrit Pastoureau, étaient littéralement toxiques. De nombreuses teintures du XVIIe siècle étaient constituées d’un dérivé du cuivre de couleur vive, le verdet, dont les émanations, même sur des étoffes sèches, pouvaient se révéler mortelles ; et au XIXe siècle, le « vert de Schweinfurt », utilisé dans les papiers peints et les tissus d’ameublement, était saturé d’arsenic.

Il est bien sûr possible d’obtenir du vert en mélangeant du bleu et du jaune. Les peintres l’ont su bien avant que Newton ne découvre le spectre en 1666, et de nombreux teinturiers le savaient aussi, même si la structure de leur activité s’opposait à cette manipulation ; peu d’entre eux possédaient une licence leur permettant de plonger l’étoffe dans les deux couleurs. Au XIXe siècle, ce type de mélange a certes fini par produire les verts dont rêvait Véronèse, mais aux yeux de Pastoureau ce procédé révèle aussi un problème d’ordre épistémologique.

Quand vert et rouge se mariaient

Jusqu’au XVIIe siècle, « le vert se situait toujours sur le même plan que le rouge, le jaune et le bleu ». La distinction, aujourd’hui admise, entre couleurs primaires et secondaires n’existait pas encore, et le vert était considéré comme une « couleur de base », quel que soit son mode de production. Newton l’a de fait rétrogradé, autre signe de son caractère incertain. Mais, pour Pastoureau, l’usage d’une couleur est aussi contingent que celui du langage lui-même, ce qui nous ramène aux époux Arnolfini.

La femme se tient, tout enrobée de verdure, près d’un lit entièrement drapé de rouge. Cela pourrait évoquer la passion, mais écartons un instant ces connotations pour nous rappeler que notre connaissance du spectre nous incline à opposer le vert et le rouge, à y voir des couleurs si nettement distinctes l’une de l’autre que nous les utilisons pour les feux de signalisation. Mais la sensibilité aux couleurs de l’époque de Van Eyck, et bien au-delà, incitait à les juxtaposer. Elles étaient complémentaires, et non contraires. Pour définir l’espace domestique de ce tableau, elles semblent bel et bien fonctionner en harmonie, s’intensifiant, s’illuminant, se renforçant l’une l’autre. Elles s’accordent. On pourrait  même peut-être dire qu’elles se marient.

J’ai glissé d’un sujet à l’autre pour donner une meilleure idée de la diversité du propos de Vert. Pastoureau s’intéresse assez peu à l’optique en soi, ou aux théories des couleurs associées à Goethe ou à Josef Albers (1). Mais il semble embrasser tout le reste : le monde des superstitions et des légendes, l’histoire de l’art et du costume, l’industrie chimique et la publicité, le langage du sport comme celui de la rue. L’une des pages les plus inattendues de Bleu est consacrée à l’emballage azur des gauloises, et Noir remonte jusqu’à Gutenberg pour retrouver les origines de la valeur de vérité que nous accordons au noir et blanc. Dans ce dernier volume, Pastoureau relève que la première cocarde révolutionnaire fut une feuille de tilleul que Camille Desmoulins ficha dans son chapeau deux jours avant la prise de la Bastille. Si le vert n’avait pas été aussi la couleur du réactionnaire comte d’Artois [le futur Charles X], le drapeau tricolore n’aurait peut-être jamais été inventé.

Ni Vert ni les autres volumes n’ont de véritable thèse centrale. Ils suivent, en revanche, la même hypothèse directrice : l’histoire de la couleur est bien une histoire, et non une sorte d’allégorie où chaque teinte est porteuse d’une substance unique et inaltérable. De ce point de vue, toutes les couleurs sont incertaines, et pas seulement le vert. De nouveaux opuscules, consacrés au jaune et au rouge, sont prévus. Et bien que Pastoureau ne mette pas l’accent sur les mêmes domaines d’un tome à l’autre, chaque livre possède une structure comparable. Chacun puise pour l’essentiel son matériau dans l’histoire de l’Europe occidentale – sociétés sur lesquelles l’auteur se juge compétent – et passe tambour battant de l’Antiquité classique à notre temps.

Bleu s’ouvre sur le récit de la piètre importance qu’avait cette couleur dans la Grèce antique, n’apparaissant même pas dans la description qu’offre Aristote de l’arc-en-ciel. Dans Vert, Pastoureau constate que certains termes le désignant, aussi bien en grec qu’en latin, viennent du mot pour dire « poireau ». Ces affirmations initiales font presque office de mythes fondateurs, à partir desquels Pastoureau organise son travail en une série de brefs chapitres vaguement regroupés en parties, qui retracent la valeur culturelle changeante de chaque couleur. Ces chapitres font rarement plus de cinq pages, et tous sont assortis d’images d’une parfaite pertinence, et superbement reproduites : un dessin de Dürer sur papier vert ; une enseigne vert menthe du métro parisien et une image tirée d’un manuel de chasse du XVe siècle ; ou encore Jane Fonda incroyablement jeune, vêtue d’une robe écossaise sur un canapé émeraude dont les reflets nimbent de vert sa chevelure blonde.

Ce sont des livres à contempler. Mais ce sont aussi des livres à lire. L’un des plus beaux passages est consacré à la distinction entre les différents types de chevaliers verts des romans arthuriens. Aux XIIe et XIIIe siècles, ce type de personnage est… vert. C’est un jeune homme dont la couleur se limite au costume, et « dont le comportement plein de fougue va être cause de désordre ». Cela étant, ces impétrants veulent avant tout être acceptés, et ne sont finalement pas condamnés. Le personnage plus tardif du roman anonyme Gauvain et le Chevalier vert est une figure nettement plus menaçante – un homme dont la peau même porte cette teinte ambivalente, un homme à la fois « terrifiant et bienveillant, violent et amical », toujours à deux doigts de provoquer des troubles graves. Pastoureau le rattache au Grüner Jäger (le Chasseur vert) du folklore germanique, aux « inquiétantes chasses nocturnes où les morts voisinent avec les vivants, et les créatures infernales avec des hommes qui ont commis de graves péchés ou signé un pacte avec le Diable » ; il note qu’on retrouve un écho tardif de cette tradition dans « Le roi des Aulnes » de Goethe.

De Judas à Babar

Un autre fil de l’argument permet plus encore de faire sentir toute la portée des recherches de Pastoureau. À la Renaissance, l’instabilité chimique de la couleur la faisait sembler « fausse », et même traîtresse, « une couleur incertaine, changeante, trompeuse, tout à la fois séduisante et décevante ». C’est pourquoi on l’a associée aux jeux de hasard et d’argent ; pensons au feutre vert dont sont, aujourd’hui encore, recouvertes les tables pour jouer aux cartes, aux dés ou au billard. La couleur revêt ici une dimension symbolique inséparable de son usage – le jeu renvoie au vert. Il connote la chance, les réussites comme les revers de fortune, et suggère aussi l’avarice. Un tableau du XVIe siècle, peint par Quentin Metsys, représente un changeur comptant ses pièces sur une table recouverte d’un tissu verdoyant, et de fait les sept péchés capitaux avaient chacun sa couleur. Aux débuts de l’époque moderne, en Europe, l’orgueil était rouge, le noir signifiait la colère, et, dans les tableaux, l’avide Judas était souvent vêtu de vert. En Italie du Nord, raconte Pastoureau,  il arrivait que les « mauvais payeurs » soient cloués au pilori avec un cornuto verde sur la tête, et on disait plus tard de ceux qui faisaient faillite qu’ils avaient pris le « bonnet vert ».

Le domaine de Pastoureau a été abordé par d’autres universitaires, en particulier John Gage, dans son essai de 1993, Couleur et culture (2). Mais aucun n’atteint à cette envergure ni, bien sûr, à cette prodigalité – une envergure qui fait paraître Vert et ses jumeaux truffés de curiosités et de merveilles, tel un grenier remplis des trésors accumulés au fil des siècles, jusqu’au jovial costume citron vert de Babar. Pastoureau a commencé sa carrière par une thèse consacrée aux bestiaires héraldiques, un sujet qui, au milieu des années 1960, semblait d’un tel archaïsme inconséquent qu’il eut du mal à le faire valider. Depuis, il a écrit sur la place des cochons et des ours dans l’imaginaire européen, sur les sceaux, les médailles, sur l’histoire des rayures, et à présent il serait plus juste de le considérer non tant comme un médiéviste que comme un historien des systèmes symboliques, des différentes manières de donner forme à notre expérience.

Dans son livre sur les rayures, il se réfère au Système de la mode de Roland Barthes, paru en 1967, et cette allusion nous offre une clé pour comprendre son œuvre, où s’exprime l’ambition de mettre à nu la mythologie sociale changeante de telle ou telle couleur (3). Pastoureau n’a pas pour autant trahi ses premières amours universitaires. L’héraldique ne reconnaît l’existence que de six couleurs : le blanc, le jaune, le rouge, le noir, le bleu et le vert. Le noir inclut désormais le blanc comme son parfait opposé, et, à cette réserve près, c’est sur ces couleurs qu’il a choisi de travailler. Le spectre newtonien n’en reconnaît que quatre, mais c’est un point sur lequel notre expérience quotidienne surpasse peut-être la physique elle-même.

Nous vivons parmi les couleurs. Elles remplissent notre temps éveillé, participent de notre appréhension du monde visible et régissent à bien égards nos choix concernant la manière de nous définir ou de nous exprimer. Nous nous voyons pourtant rarement constitués des rouges et des verts présents dans nos vies, et nous faisons souvent comme si ces éléments n’engageaient rien de plus que la peinture de nos murs ou le choix sans conséquence d’une cravate. Il nous arrive d’envisager la couleur comme un élément de l’histoire du costume, du jean, ou de la flanelle grise. Mais on a plus de mal à concevoir le costume comme un élément d’une histoire de la couleur. Et il y a peut-être une raison à cela, même si elle est bien plus profonde que nous ne le soupçonnons sans doute de prime abord.

L’épigraphe de Vert est tirée du premier chapitre de la Genèse, où la couleur verte apparaît, dans certaines traductions, comme la seule couleur à être appelée par son nom. L’épigraphe de Noir est, au contraire, empruntée à Wittgenstein, qui écrivit :

« À la question : “Que signifient les mots rouge, bleu, noir, blanc ?”, nous pouvons bien entendu montrer immédiatement des choses qui sont de telles couleurs. Mais notre capacité à expliquer la signification de ces mots ne va pas plus loin. »

Les définitions scientifiques ne nous seront ici d’aucune utilité. Connaître la longueur d’onde du jaune ne nous dit rien sur son apparence, et nous traitons presque systématiquement la couleur comme l’attribut de quelque chose d’autre, de même que, dans les arts visuels, les Florentins la subordonnaient toujours au disegno (4). Car les couleurs demeurent impossibles à concevoir en dehors de leur incarnation, tels des noms abstraits qui ne fonctionnent vraiment qu’en tant qu’adjectifs, une fleur bleue ou une lumière verte.

Le travail de Pastoureau se présente comme un long combat contre les implications de ce commentaire de Wittgenstein, et peut-être ne parvient-il pas mieux que quiconque, à la fin, à définir ce que peut être, en soi, telle ou telle couleur.  Mais il montre aussi que c’est la mauvaise question. Chaque couleur ne trouve son essence qu’en relation aux autres, et sa force culturelle dépend de l’usage particulier qu’on en fait. Les couleurs n’ont pas d’existence propre, ni de signification essentielle. On leur en a donné une, et cette entreprise humaine a, dans ces ouvrages, trouvé son historien.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 septembre 2014. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

La science politique du Petit Prince

À la différence du Prince de Machiavel, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry ne figure pas dans la bibliothèque idéale des politologues et autres spécialistes de relations internationales. Cet autre livre princier devrait pourtant s’y trouver. Non que le classique de l’illustre Florentin, publié au début du XVIe siècle, soit surestimé ou manque de clairvoyance. Bien au contraire : Machiavel est un observateur acéré du jeu politique, souvent violent et volontiers personnel, qui fait l’histoire. Et il offre un éclairage intemporel sur le comportement des hommes et des femmes, des puissants et des faibles, des individus et des masses. Mais, à l’image des interprétations semblables issues d’autres cultures – comme le Qâbus-nâmeh (« Miroir des princes »), le classique persan du XIe siècle que nous devons à Unsur al-Ma’âli Kay Kâ’ûs –, Machiavel propose une vision de l’ordre politique au mieux incomplète, au pire trompeuse. Le Petit Prince lui apporte un important correctif.

Saint-Exupéry et Machiavel (on pourrait y ajouter Hobbes, qui est à bien des égards l’héritier intellectuel en ligne directe du Florentin) écrivirent l’un et l’autre dans des conditions terribles. Le Saint-Exupéry du livre est un pilote qui vient de s’écraser au beau milieu du désert, inquiet de sa survie au jour le jour et affairé à réparer l’avion susceptible de le ramener en lieu sûr. Dans la vraie vie, c’était un exilé volontaire ayant fui la France occupée par les nazis ; il devait disparaître au-dessus de la Méditerranée dans son avion de reconnaissance un an environ après la parution du livre (il y a eu soixante-dix ans en juillet dernier). Machiavel, pour sa part, a rédigé Le Prince durant son exil politique (1), dans une péninsule italienne en plein bouleversement, saccagée par des dirigeants incompétents et myopes, confrontée à la montée en puissance d’États étrangers plus vastes et plus musclés. Leurs deux Princes sont donc nés de ces réalités jumelles que sont l’isolement personnel et l’angoisse en période de trouble politique. Mais ils n’ont pas pour autant la même manière de comprendre la situation et d’y réagir.

La principale différence tient à la façon dont les deux livres présentent la demande sociale qui anime les relations politiques humaines. Machiavel est celui qui a formulé le premier l’idée moderne de placer la peur au centre de l’ordre politique, transformant l’art de gouverner en l’art de gérer cette peur. Et c’est un art, à proprement parler, pas une science ; pourtant, l’atmosphère du début de l’époque moderne a contribué à créer ce que nous appelons aujourd’hui, avec optimisme, la science politique. Le livre bref de l’aviateur français, pour sa part, fonde le profond désir humain de vivre en société sur l’amour d’autrui, et non sur la crainte qu’il inspire. Pour le penseur florentin, la peur des autres est la source de la cohésion sociale ; pour l’écrivain français, celle-ci dérive du besoin que nous avons d’autrui. Le premier veut repousser les autres, le deuxième veut les attirer. Et il se pourrait que la sagesse toute simple du Petit Prince l’emporte sur l’habileté calculatrice du Prince ; elle la complexifie et la complète à tout le moins.

Car, dans le monde du Prince – et c’est bien là le problème –, la politique devient à la fois trop modeste et trop envahissante. Trop modeste parce que le Prince de Machiavel, quintessence du dirigeant politique moderne, gère la peur en ne réfléchissant guère à l’horizon de ses actes. Il se soucie de sa propre réputation et de la survie assurée de l’État qu’il a éventuellement instauré. Or, pour reprendre l’analyse qu’Isaiah Berlin a faite de Machiavel, un royaume bien ordonné ne doit pas être considéré comme une certitude ; tout au plus se justifie-t-il en tant qu’objectif minimaliste, compte tenu de ce que serait l’alternative (2). Cela étant, même un royaume bien ordonné ne déclare pas son propre horizon. D’un autre côté, elle est trop envahissante car une politique structurée par la gestion de la peur se transforme en moyen appauvri de trouver notre salut ; elle devient prétendument le seul outil qui nous libère des dangers suscités par notre propre vilenie.

 

Une vision lugubre des hommes

Or Le Petit Prince attire l’attention sur une source première d’ordre politique qu’ignore Le Prince, l’amitié. L’amitié, la philia des Grecs, est constitutive de l’ordre social. Sans elle, la Cité est fragile ou écrasante. Mais les politiques étatiques ne maîtrisent guère l’affection, ou ce que nous réduisons parfois à la confiance sociale. Dès lors, le Petit Prince précède le jeu politique et lui indique sa limite.

La vision moderne de l’art de gouverner – présente sous une forme diluée dans Le Prince, plus élaborée dans les Discours de Machiavel, puis développée par des auteurs comme Thomas Hobbes – repose sur l’hypothèse que nous autres humains n’apprécions pas la compagnie de nos semblables. Nous rivalisons plutôt sans merci pour les biens et pour les idées, pour la sécurité et pour le rang. C’est une vision lugubre des hommes, « ingrats, inconstants, dissimulés, tremblants devant les dangers, et avides de gain (3) ». Il en résulte un affrontement constant qui dégénère souvent en guerre de tous contre tous. Comme l’écrivait Jean-Paul Sartre dans Huis clos, l’année même où Antoine de Saint-Exupéry s’abîmait en mer, « l’enfer, c’est les autres ».

Le pouvoir politique est le remède à cette condition, à cet exécrable « état de nature ». Le Prince rend la société des hommes supportable, peut-être même acceptable. Comme l’écrit le politologue Pierre Manent dans Les Métamorphoses de la cité, « l’ordre politique est la solution, ou l’instrument de la solution du problème humain […]. L’ordre entre les hommes dérive alors tout entier du commandement politique (4) ». Sans un pouvoir commun qui nous intimide en instillant une peur plus grande encore que celle que les individus s’inspirent les uns aux autres, nous ne pouvons nous empêcher de nous regarder avec une méfiance et une anxiété immenses. La peur, d’abord celle que s’inspirent les individus entre eux, puis celle du Prince, fonde ainsi le désir de faire société et la cohésion sociale.

 

Se délivrer de l’« enfer » des autres

Si nous sommes des êtres sociaux parce que nous nous craignons, alors tout type de collectif – amis, famille, tribu, cité ou État – doit être d’une certaine manière un dispositif de gestion de cette peur. Les groupements sociaux sont donc des arrangements transactionnels qui durent aussi longtemps qu’ils offrent une réponse efficace aux exigences de notre frayeur. S’il se présente un mécanisme plus efficace, celui-ci supplantera les autres puisque les individus effrayés se tournent en masse vers le moyen le plus prometteur de les délivrer de l’« enfer ».

L’amour et l’amitié sont, dans cette vision du monde, sources de danger. Pour Machiavel, on ne s’en étonnera pas, les hommes sont tristi, c’est-à-dire tristes et pernicieux, et rompent les liens d’obligation noués par l’amour chaque fois qu’ils le jugent commode et profitable. À vrai dire, ils sont plus susceptibles d’« offenser » ceux qui les affectionnent car le fait même d’aimer rend les amoureux vulnérables et les transforme en cibles de choix. Surtout, un prince peut engendrer la peur avec plus de facilité et de maîtrise qu’il ne peut susciter l’amour. Celle-là peut être modulée par ceux qui la gèrent ; celui-ci peut être détruit par un mot malheureux ou une trahison délibérée, mais non apparaître sur commande. Comme l’écrit Machiavel, « les hommes aimant à leur gré, et craignant au gré du prince, celui-ci doit plutôt compter sur ce qui dépend de lui que sur ce qui dépend des autres ».

Le livre de Saint-Exupéry brosse un tableau tout différent. Ce Petit Prince venu d’un lointain astéroïde apparaît lui aussi comme un observateur avisé des affaires humaines, mais moins aigri que le diplomate florentin retiré et ses disciples modernes. C’est une âme tendre, en quête d’autres âmes à qui offrir amitié et amour. Dans l’un des nombreux moments émouvants de ce drôle de petit livre, le Petit Prince solitaire et un peu triste qui vient de se poser sur Terre crie du haut d’une montagne : « Soyez mes amis, je suis seul. » Tirant manifestement fort peu de plaisir de sa solitude, il recherche les autres, non pour les dominer, mais pour leur compagnie et leur conversation. Comme il le dit à un renard, « Viens jouer avec moi […] Je suis tellement triste. » Aucun principe, aucun homme du monde de Machiavel ne peut concevoir de désirer les autres simplement pour goûter leur compagnie. La tristezza du Prince le pousse à craindre ses semblables ; la tristesse du Petit Prince l’incite à les rechercher.

Bien sûr, ce n’est pas aussi simple ni aussi tranché. De nombreux penseurs modernes admettent l’existence d’un goût inné pour la fréquentation d’autrui. Après tout, même Niccolò avait des amis, ne serait-ce qu’à l’osteria locale où il s’arrêtait au cours de sa promenade matinale. Mais les conversations entre compères dans les « Orti Oricellari », le jardin de Florence où se déroulaient des débats intellectuels animés sous la houlette de Bernardo Rucellai, se situaient en marge de la vie politique contrôlée par ses ennemis. L’amitié était perçue comme un refuge en temps d’exil politique, un espace de calme, circonscrit et marginal, au milieu du chaos et de la violence. Les conversations entre compagnons pouvaient aussi répandre de temps à autre les germes d’une révolution, mais mieux valait limiter le nombre de conspirateurs puisque la confiance est toujours une denrée rare.

Cette conception découle en partie de la tradition épicurienne qui incite à se retirer de la vie politique pour investir l’espace de l’amitié véritable, comme l’avait fait Atticus, proche de Cicéron, plusieurs siècles auparavant. La nature privée et apolitique de cette relation reste profondément ancrée dans la pensée moderne, qui place amitié et politique dans deux sphères distinctes et qui ne se recoupent guère. Quelle que soit sa forme, la camaraderie ne saurait fonder la Cité ; il s’agit au mieux d’une réalité parallèle qui peut, ou non, être politiquement désirable et socialement utile.

 

Apprivoisement mutuel

L’amitié du Petit Prince est différente, qui a les relents d’une tradition intellectuelle prémoderne. C’est la grande leçon qu’enseigne le renard au Petit Prince, qui la transmet à son tour à l’auteur, le pilote Saint-Exupéry perdu dans le désert : l’amitié naît lentement d’un processus d’apprivoisement mutuel. En tant qu’individus solitaires et indépendants, nous sommes tristes et recherchons naturellement les autres. Mais l’amitié ne surgit pas sur commande, du simple désir d’atteindre un objectif défini et limité, qu’il s’agisse d’accroître sa sécurité, de pouvoir mieux rivaliser avec les autres pour des ressources rares, ou même de satisfaire son besoin de compagnie. Les relations de crainte obéissent aux ordres ; leur rythme est le staccato. La construction d’une affection exige temps, patience et persévérance, car c’est là ce qu’il faut pour créer le tempo plus calme de la dépendance mutuelle. Cette idée d’apprivoisement est, comme le dit le renard, « une chose trop oubliée », mais elle signifie « créer des liens ». Une fois ces liens créés, la vie est « comme ensoleillée ».

L’apprivoisement et les liens qui s’ensuivent engendrent une forme de dépendance, ou disons, pour être plus exact, un sentiment de s’appartenir l’un à l’autre. En conséquence, cette plus petite des associations humaines qu’est l’amitié fait souvent couler les larmes. Chaque relation formée par le Petit Prince, avec la rose sur sa planète ou avec le renard et l’auteur sur Terre, produit de la tristesse de part et d’autre car la personne qui la fonde s’en va ou meurt. Comme l’écrit Saint-Exupéry, « c’est triste d’oublier un ami ». Mais la douleur ne signifie pas qu’il nous faille pour autant esquiver ce lien. Il apparaît dans l’essence de l’homme d’être un ami et d’avoir des amis. Même si l’on ne peut prévoir ce qu’il adviendra de la quiétude d’une relation.

Pour notre esprit moderne, modelé par Il Principe et ses héritiers intellectuels, être dépendant, c’est n’être pas libre. C’est être contraint, sinon dominé, par l’autre, idée qui semble découler du principe de l’individualisme primordial si essentiel au concept même de modernité. Chaque fois que nous sommes proches d’un être – ami, conjoint ou copain de tranchée –, nous nous mettons en danger car nous renonçons à notre autosuffisance matérielle ou spirituelle. C’est une situation jugée périlleuse par l’esprit moderne, qui doute en permanence de la vertu humaine et de la possibilité du désintéressement. Le péril, c’est toujours l’autre.

Il est possible que les conditions précaires dans lesquelles écrivaient Machiavel et Hobbes leur aient fait perdre de vue l’infinie diversité de la nature humaine, les conduisant malgré eux du réalisme sobre au cynisme. Il est possible, aussi, que leur vision de la politique s’applique mieux aux situations – et elles sont légion – où « le centre ne peut tenir », pour paraphraser Yeats, quand la société perd sa cohésion dans la révolution, l’effondrement et l’épuisement d’un régime. Mais pour la plupart des entités politiques, la plupart du temps, cette vision est tronquée, comme nous le rappelle le Petit Prince.

Être seuls en tant qu’individus indépendants, solitaires et parfaitement « libres » est plus douloureux que dangereux. Cet idéal moderne d’indépendance, le Petit Prince en fait l’expérience dans le désert, où il ne trouve personne à apprivoiser, personne de qui devenir l’ami. Il en a également été témoin au cours de son précédent voyage interplanétaire en rencontrant nombre de ces individus indépendants, seuls et à l’abri dans leurs petits univers, apparemment satisfaits d’accomplir leurs pauvres tâches dénuées de sens. Mais, comme l’enfant le souligne dans un moment de colère, leur condition n’est pas humaine. Évoquant l’un de ces personnages autosuffisants, le Petit Prince commente : « Il n’a jamais respiré une fleur. Il n’a jamais regardé une étoile. Il n’a jamais aimé personne. Il n’a jamais rien fait d’autre que des additions. Et toute la journée il répète […] : “Je suis un homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !” […] Mais ce n’est pas un homme, c’est un champignon ! »

Machiavel et la pensée politique moderne semblent nous transformer tous en champignons. La liberté a été réduite à une forme extrême, desséchée, d’autonomie, celle de l’individu entièrement indépendant des autres, voire de la biologie humaine. Mais pour y parvenir, nous avons besoin de la protection que nous procurent le Prince et son État contre les autres hommes. N’est-il pas pourtant le plus à même de priver les individus de leur liberté, voire de leur vie, comme nous l’a appris le siècle écoulé à notre grand effroi ? L’ériger en pourvoyeur et en garant de notre « liberté » individuelle, c’est lui donner la permission de subsumer toutes les autres formes d’ordre social. En pulvérisant notre conception de la nature véritablement sociale de l’homme, nous invitons l’État à usurper ses fonctions.

Au contraire, le Petit Prince convoite plus que tout ces liens de dépendance sans lesquels la liberté est une illusion, pour ne pas dire une expérience solitaire et féroce. Aucune entité politique n’apparaît dans ses pérégrinations terrestres parce qu’il n’en est pas besoin, et que son ambition moderne de garantir l’indépendance complète peut entraver la formation d’amitiés.

Une autre différence cruciale, et connexe, entre les deux Princes porte sur une question apparemment épistémologique, mais dont les conséquences politiques apparaissent considérables. Le Petit Prince observe que les relations humaines ne sont pas – et ne peuvent être – exclusivement fondées sur des caractéristiques visibles et quantifiables. Comme l’écrit Saint-Exupéry dans cette formule célèbre entre toutes, « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Pour Machiavel, en revanche, « les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes ». Les apparences mesurables importent plus dans la vie du Prince que l’invisible pour les yeux, mais elles ne sont d’aucune utilité au personnage de Saint-Exupéry. Pour reprendre les termes de l’anthropologue James Scott, l’État moderne a besoin pour fonctionner de citoyens « lisibles », qu’une série de chiffres indiquent leur adresse, leur âge, leur revenu et permettent de les classer dans différentes catégories.

Le Petit Prince trouverait incompréhensible et inhumaine l’idée même de lisibilité. S’il avait vécu assez longtemps, Saint-Exupéry lui-même n’aurait pas été surpris le moins du monde d’apprendre que les nazis tatouaient des numéros sur le bras de leurs victimes. Le Petit Prince reproche aux adultes, ou à nous autres modernes, d’aborder les autres en s’attachant aux apparences quantifiables. Pour connaître quelque chose ou quelqu’un, nous le mesurons. Quand nous présentons un ami à un adulte, écrit Saint-Exupéry, celui-ci demande : « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères et sœurs ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? » De même, quand nous tentons de décrire une maison, son prix est l’un des premiers éléments que nous utilisons pour en traduire la beauté : « Il faut leur dire [aux grandes personnes] : “J’ai vu une maison de cent mille francs.” Alors elles s’écrient : “Comme c’est joli !” » Telle est notre approche scientifique, autre essence de la modernité. En comptant et en mesurant, nous croyons évaluer l’autre comme rival ou ami, nous pensons saisir son comportement potentiel et, surtout, pouvoir élaborer sur cette base des arrangements sociaux inoffensifs.

Mais ce savoir de surface ne peut engendrer d’ordre véritable. Il faut pour cela poser des questions différentes. Le prix d’une maison paraît bien insipide face à la description par le Petit Prince d’une « belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit ». De même, pour connaître quelqu’un, Saint-Exupéry nous invite à demander plutôt : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? » C’est seulement en s’interrogeant de la sorte que peut commencer le long processus d’apprivoisement. Le développement d’authentiques liens sociaux passe par ce type de connaissance, plus profonde mais bien plus insaisissable. Savoir combien gagne quelqu’un peut être utile au Prince pour gérer la mécanique de la peur, mais cela n’aide guère à construire une amitié véritable ni un ordre durable.

Pourquoi la vision qu’a le Petit Prince de l’amitié et de la société est-elle préférable et plus pertinente pour l’action politique que celle du Prince ? Parce que seul le politicien le plus insensible et le plus assoiffé de pouvoir, peut-être, souhaite mener la vie solitaire du Prince, et regarde de haut le Petit Prince comme un enfant naïf encore trop peu au fait des affaires humaines. Pour le reste d’entre nous, y compris les politologues et les spécialistes de la sécurité nationale, Le Petit Prince est un trésor. Le livre de Machiavel nous apporte sans doute une connaissance technique de la machine politique, mais le Petit Prince enseigne la science des relations humaines. En proposant une vision alternative, plutôt prémoderne, du désir de société, Saint-Exupéry attire notre attention sur l’existence d’un monde du comportement humain et politique passablement ignoré par la pensée moderne, incapable d’expliquer l’attachement à la famille, aux amis, à la patrie. Pourtant, dans une société civile normalement saine, nous ne sommes pas tous simplement parties à des contrats négociés que nous pouvons dénoncer dès qu’ils perdent de leur fonctionnalité ou que nos besoins matériels sont satisfaits, nous laissant libres de rechercher un arrangement plus efficace.

Il Principe est bien embarrassé quand il s’agit de répondre au « pourquoi » de la sécurité nationale. En plaçant la peur au fondement de la société, l’approche moderne est lourdement handicapée quand il lui faut donner des raisons de défendre son pays. On voit mal pourquoi quiconque voudrait se sacrifier pour un autre individu si, comme le prétend la conception moderne, il doit le craindre. Personne ne veut sacrifier son temps, ses ressources, ou quoi que ce soit d’autre pour protéger une entité – un État dont la fonction première est d’atténuer les effets de notre peur mutuelle – qui est moralement équivalente à un rival. Le dernier chapitre du livre de Machiavel tente de corriger ce défaut en remontant à l’antico valore des Italiens, en un appel patriotique adressé à la fois au gestionnaire de la peur et à ses sujets. Mais cet appendice ne convainc guère (5).

De son côté, le Petit Prince est animé par un sens profond du devoir envers sa première amie, la rose exigeante, sur son astéroïde. Il aime ses vieux et ses nouveaux amis, non au titre d’un arrangement politique mais en raison d’une vocation préalable. Comme l’idée d’apprivoisement, c’est une vérité simple mais oubliée : à moins d’avoir l’esprit gâté par les fariboles hégéliennes, nous aimons notre prochain davantage que nous ne pouvons aimer l’État. À vrai dire, nous aimons ses institutions dans la seule mesure où elles nous aident à préserver nos amitiés et nos familles. Pour le Petit Prince, les relations amicales précèdent l’État, absent de l’histoire. Cette primauté des liens personnels apparaît clairement à la plupart des soldats, qui se battent pour le copain à côté plutôt que pour une abstraction. Quand la Cité où nous vivons devient un concept théorique fondé sur la gestion de la peur, il devient impossible de se sacrifier pour elle.

 

Les limites du pouvoir

Enfin, Le Petit Prince rappelle au Prince les limites du pouvoir. En érigeant la crainte en armature de la société, l’époque moderne élève la politique à un rang qu’elle n’a ou ne peut avoir. Étrangère ou nationale, elle devient une tentative d’imaginer comment résoudre les conflits et les guerres ou, plus largement, comment résoudre les problèmes liés au comportement humain. Son ambition n’est plus de comprendre et de gérer la condition humaine, mais de la réformer. Si les relations humaines sont problématiques parce qu’elles sont toujours source de peur et de danger, les dirigeants (et les politologues, par procuration) deviennent les grands rédempteurs potentiels de l’humanité, capables de nous délivrer de nous-mêmes. Ils ont absorbé l’autorité et l’énergie de la religion pour les réorienter vers une politique salvatrice. Plus que vain, c’est dangereux.

Les unions humaines – sociétés, nations, familles, amitiés – ne sont pas seulement préalables à l’État ; on ne les modifie pas facilement via la simple réorganisation des institutions, la distribution de bonus financiers ou la manipulation de la peur. Elles peuvent cependant être déformées, vidées de leur substance et même écrasées sous le coup d’une autorité coercitive suffisante. Ces associations humaines primordiales ne sont pas des dispositifs de mise en concurrence ou des outils de lutte contre la crainte ; ce sont, comme la sociologie moderne nous l’enseigne, les attributs naturels de cet animal social coopératif, éducatif et créatif qu’est l’être humain. Tous les observateurs sérieux, d’Aristote à Madison, l’ont compris : ces associations précèdent l’État et forment les mécanismes sociaux régulateurs dont il dépend pour être efficace, en particulier dans sa version libérale (au sens premier, celui du XIXe siècle).

L’idée que le pouvoir politique peut améliorer des institutions sociales antérieures est au cœur même du credo moderne. Sous sa forme libérale, elle constitue un moteur auxiliaire de la trajectoire whig (6) de l’histoire même. En politique étrangère, elle conduit parfois à présenter le changement de régime comme une panacée pour résoudre les conflits et les tensions internationales ; à l’échelle nationale, elle nourrit le désir de modeler la société (voire de remodeler l’idée même de famille) en modifiant la loi et la réglementation, en jouant sur l’impôt et la sanction.

Le Prince veut que le Petit Prince s’adapte, bon gré mal gré, aux diktats du pouvoir. Mais, in fine, le second possède une conception plus authentique de la vie et du bonheur. Le Prince et ses ordres passeront, avec les postulats mythiques de l’individualisme primordial et de la rationalité brute quantifiée qui les soutiennent. Le Petit Prince et ses amis resteront avec nous. Nous ne serons pas seuls.

 

Cet article est paru dans The American Interest en novembre-décembre 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

L’empereur éclairé des éditeurs

Lorsque Johann Friedrich Cotta fut surnommé le « Napoléon des libraires », au début du XIXe siècle, il était encore possible de croire que l’empereur des Français menait l’Europe vers un ordre nouveau de paix et de droit. Nous devons la comparaison à l’historien Friedrich Buchholz, une star de l’intelligentsia de l’époque aujourd’hui presque oubliée. Buchholz était un partisan prussien de Napoléon, il attendait beaucoup de l’organisation nouvelle du continent par le premier dictateur moderne. Mais Cotta, l’éditeur de Goethe, Schiller, Herder, Hölderlin, et à l’occasion de Fichte, Kleist, Wieland et beaucoup, beaucoup d’autres, avait peu à voir avec l’« usurpateur » qui avait soumis le continent par la force, la rapidité de décision et, souvent, la ruse. Ses activités ne sortirent jamais du cadre strict de la légalité, restèrent fondées sur son immense crédit personnel et calculées avec le plus grand réalisme ; en même temps, la grande figure qu’il était appartient incontestablement à cette époque d’émancipation bourgeoise et de modernisation triomphante. Cotta, en empereur de l’édition, a conquis le lectorat, dont il a su remodeler le goût en plein âge d’or de la littérature et de la philosophie allemandes. Pour le comparer à des personnalités contemporaines, il faudrait le décrire à la fois comme l’Augstein, l’Unseld, le Joachim Fest, peut-être l’Axel Springer (1) de son temps, puisqu’il fut simultanément éditeur de livres, découvreur de talents, magnat de la presse et inventeur des pages culturelles des journaux, créateur de nouvelles formes journalistiques accessibles à toutes les classes sociales.

Pour couronner le tout, et ajoutant encore au caractère napoléonien de l’entrepreneur, il fut aussi un homme politique brillant : Johann Friedrich Cotta joua un rôle de premier plan dans le combat pour l’adoption d’une Constitution dans son Wurtemberg natal, intriguant même pour cela avec les représentants de la France révolutionnaire ; plus tard, de sa propre initiative, il mit en place un accord douanier entre la Prusse et les royaumes plus méridionaux de Bavière et du Wurtemberg, en traitant directement non seulement avec les ministres compétents, mais aussi avec les rois Louis, Guillaume [de Nassau] et Frédéric-Guillaume. Autant de souverains qu’il entraîna, grâce à sa détermination et à sa ruse, sur la voie de la modernité : dans le Berlin de 1829, trouver le simple libraire Cotta à la table du monarque, où il était envoyé en mission par le Wurtemberg et la Bavière, avait de quoi faire sensation ; même si l’éditeur était devenu depuis longtemps le baron de Cottendorf et qu’il lui arrivait de présider la Chambre des États du Wurtemberg.

 

Maigre et infatigable

Loyal représentant des libraires allemands au congrès de Vienne en 1814-1815 (2), il lutta pour leurs intérêts, la liberté de la presse, la protection de la propriété intellectuelle, la libre circulation des idées et le respect du droit d’auteur, même si ce fut avec moins de succès qu’il n’eût fallu à une époque où l’industrialisation touchait de plein fouet l’impression des livres et des journaux. En 1822, Cotta sera le premier à introduire sur le continent la presse à vapeur, capable de cracher 4 736 000 exemplaires d’un quotidien en trois heures et demie – alors qu’il fallait auparavant pour cela six presses manuelles et sept heures et douze minutes de travail. Mais l’espace allemand n’a alors aucune loi commune contre le piratage… Un hiatus temporel entre la technique et la propriété intellectuelle qui n’est pas sans rappeler celui que crée aujourd’hui la révolution numérique.

Tout cela ne suffit cependant pas à rendre parfaitement justice à l’étendue des activités de Cotta. Car cet homme maigre et infatigable fut aussi un grand entrepreneur qui convertit un couvent abandonné en hôtel de luxe dans la ville thermale en plein essor de Baden-Baden, créa une société anonyme pour établir des liaisons par bateau à vapeur sur le lac de Constance et le Rhin, et géra, afin de sécuriser son capital, trois immenses domaines fonciers. Tout cela ne l’empêcha d’ailleurs pas de finir par rencontrer des problèmes de liquidités à la suite d’un krach boursier.

Les Allemands connaissaient cette trajectoire grâce à des biographies sommaires, des histoires de sa maison d’édition, des recueils de ses lettres, notamment un volume remarquablement commenté de sa correspondance avec Goethe, sans oublier une double biographie politique du libraire et de son frère, un jacobin, des lettres adressées à Cotta et quelques catalogues d’exposition. Mais rien qui soit à la mesure de la grande et substantielle biographie qui vient de paraître, à point nommé pour le 250e anniversaire de l’éditeur. On la doit à Bernhard Fischer qui, avant de devenir directeur des archives Goethe et Schiller à Weimar, a eu pendant quinze ans la responsabilité des archives Cotta de Marbach.

 

Progrès, commerce et voyages

Le livre qui paraît aujourd’hui est un travail de recherche à la hauteur de la stature titanesque de son sujet, qui fait un usage exceptionnel des sources de première main. Pour résumer l’arrière-plan historique – les conflits révolutionnaires et les guerres de libération lancées par les princes allemands contre l’occupation française (3)–, Fischer renvoie à l’Allgemeine Zeitung, le quotidien publié par Cotta à partir de 1798, et alors le meilleur d’Allemagne ; s’il est question de débats esthétiques, on dispose avec les Horen [revue dirigée par Schiller] ou le Morgenblatt für gebildete Stände, sans oublier divers journaux  littéraires et artistiques, d’autant de sources solides, qui furent en même temps des lieux où se jouaient les évolutions du temps. Des annales techniques, des projets de revues philosophiques, des archives d’Angleterre, de France, d’Italie complètent ce tableau d’un monde de progrès, de commerce et de voyages.

Le réseau social que dessine en filigrane la correspondance de Cotta, en grande partie inédite, révèle un homme qui entretenait des liens avec toutes les capitales, les universités, s’invitait à la table de travail de l’écrivain solitaire et avait ses entrées jusque dans les chancelleries des grands de la diplomatie européenne, les Hardenberg, Humboldt, Metternich, Talleyrand (4)…  Quant à ses livres de comptes, ils dévoilent les conditions économiques de l’édition des classiques. L’on y découvre que, contrairement aux idées de Walter Benjamin sur la « grandeur sans éclat » et l’« honneur sans gloire » (5), on voyait ici en grand. Le poète Wieland, que des éditeurs avares de Saxe avaient habitué à de maigres honoraires, se demandait comment Cotta pouvait « acheter si cher sans préjudice pour lui-même » le manuscrit de Ménandre et Glycérie. Mais la comptabilité révèle que les frais du tirage de deux mille exemplaires, pour une somme de 2 000 florins, auxquels s’ajoutèrent 1 000 florins d’honoraires, furent couverts puisque la recette s’éleva à 3 600 florins.

Cette plongée dans les arcanes financiers donne sans doute au livre ses passages les plus réjouissants. Gros investissement, l’imposant roman Flegeljahre de Jean Paul, écrivain romantique oublié mais alors couronné de succès, coûtèrent à l’éditeur 3 000 florins d’honoraires en plus des autres dépenses s’élevant, elles, à 1 200 florins ; l’entreprise ne dégagea qu’un bénéfice de 1 000 florins, un résultat si précaire pour un ouvrage en plusieurs volumes que Cotta, par prudence, réduisit de moitié le tirage des tomes suivants. En 1800, le Wallenstein de Schiller, tiré à 3 500 exemplaires et pour lequel l’honoraire fut de 2 046 florins, engendra un bénéfice net de 2 755 florins. Ce brillant résultat explique le vif intérêt des éditeurs pirates pour cette œuvre.  Cotta dut leur couper l’herbe sous le pied en publiant à contrecœur des versions bon marché. Il faut savoir qu’un Wallenstein de 1 florin et 30 kreuzers était alors un article de luxe requérant un jour et demi à deux jours de travail pour un artisan.

 

Une énorme logistique

Le tirage était calibré au plus juste : pour la belle littérature savante, il était plutôt dans la tranche basse de quelques centaines d’exemplaires que dans les milliers, mais même avec ses ventes modestes de produits élitistes comme les Horen de Schiller, Cotta était rarement dans le rouge. La vache à lait de sa maison, l’Allgemeine Zeitung, était tirée chaque jour à 4 000 exemplaires – qu’on songe à l’énorme logistique nécessaire pour l’acheminer vers ses abonnés disséminés à travers tout l’espace allemand ! – et engendrait chaque année à peu près  de 20 000 à 30 000 florins de recettes nettes. Lorsqu’à partir de 1827 Cotta se lança dans le grand chantier de l’édition de référence des œuvres de Goethe, il mit les 465 libraires de la Confédération germanique sous pression grâce à un astucieux système de rabais : quiconque écoulait dix exemplaires en obtenait un gratuit, une ristourne qui augmentait de manière exponentielle, cinquante opus vendus valant dix exemplaires gracieux. Seuls soixante-dix libraires, toutefois, en vendirent plus de cinquante.

Pour cette entreprise ambitieuse qu’était la publication des œuvres complètes de Goethe, Cotta s’entoura de toutes les garanties légales, qu’il négocia avec soin. Elle expliquerait presque à elle seule l’intérêt politique de l’éditeur pour la création d’un vaste espace juridique et commercial allemand unifié. Lorsque la censure, à la suite des décrets de Karlsbad (6), interdit l’Allgemeine Zeitung en Autriche, les recettes baissèrent au siège des éditions Cotta à Stuttgart. Et lorsque la jeune star Henri Heine, dans ses articles écrits de Paris, fustigea d’abord la bigoterie de l’aristocratie, puis l’avidité de la bourgeoisie, et enfin le gouvernement autrichien, Friedrich Cotta, désespéré, dut démettre de ses fonctions son correspondant dans la capitale française.

Tout est intéressant dans ce livre. Les pages littéraires des journaux ont besoin de davantage de voix féminines ? Qu’à cela ne tienne : on embauche Thérèse Huber, veuve du journaliste et naturaliste Georg Forster, qui devient une impitoyable rédactrice en chef du Morgenblatt, où elle réécrit si radicalement les articles du cinglant critique littéraire Ludwig Börne que celui-ci, indigné, met fin à sa collaboration avec celle qu’il surnomme « la punaise du Morgenblatt ». L’auteur montre aussi que la censure et le piratage sont deux aspects d’un malaise politique qu’on aurait tort de se représenter de façon trop manichéenne : si la division de l’Allemagne en une multitude de petits États entravait le commerce du livre et nuisait au droit d’auteur, elle permettait aussi de contourner les régimes hostiles à la liberté de la presse : lorsqu’elle frappait dans le Wurtemberg, on déménageait la rédaction en Bavière.

D’une manière générale, le contexte politique avait constamment d’importantes répercussions sur les comptes de la maison d’édition. Avec quoi Cotta faisait-il l’essentiel de son chiffre d’affaires ? Avec des méthodes d’apprentissage du français, qui à l’époque napoléonienne atteignirent un tirage de 76 500 exemplaires, une performance, d’après Fischer, « qui n’avait jusqu’alors été égalée que par la Bible et des recueils de chansons ». Mais, sur la durée, Napoléon ne fit pas les affaires du « Napoléon des libraires » tant il mit à mal le commerce des livres, non seulement en raison de ses guerres sans fin et de l’appauvrissement des lecteurs, mais aussi parce qu’il a instauré la censure la plus dure et la plus étendue qu’ait connue l’espace allemand avant 1933.

Cotta, qui avait hérité d’une petite maison d’édition piétiste de Tübingen, qui, à 40 ans, était devenu le premier éditeur d’Europe, accéda certes à la noblesse, mais il resta un grand bourgeois libéral qui serait demeuré dans les mémoires, même sans ses hauts faits d’entrepreneur. Il a combattu pour l’égalité des droits des Juifs, ce que Heine [d’origine juive] n’oublia jamais, et, en tant que défenseur de la liberté de la presse et de la circulation des biens et des personnes, il fut un partisan de la Prusse, plus moderne, contre l’Autriche (il ne croyait pas en l’indépendance durable des petits États du sud de l’Allemagne). De ce point de vue, il est donc aussi une grande figure de la préhistoire de l’unification allemande.

Mais il a surtout légué à l’histoire littéraire un modèle pour l’édition rigoureuse des grands classiques, qu’il inaugura d’abord avec Schiller. Sans ses efforts, Poésie et vérité de Goethe aurait-il vu le jour ? Et la maxime si souvent citée des éditions Suhrkamp [le Gallimard allemand] qui entendent publier « non des livres mais des auteurs », rend encore aujourd’hui hommage à la stratégie de Cotta : non pas exploiter quelques titres, mais prendre des génies sous son aile le plus tôt possible, sans se soucier de la rentabilité de leurs premiers travaux. Les auteurs choyés avaient même le droit de fixer eux-mêmes leurs honoraires. C’est seulement dans un second temps que l’homme d’affaires se mettait à calculer et faisait des écrivains des coéditeurs en les intéressant par un pourcentage au succès de leur livre. Le classicisme littéraire allemand est bel et bien l’expression de la « culture Cotta », tant du point de vue de sa logique économique que de ses ressorts politiques et de son énorme succès public.

 

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 2 mai 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.