Le Chiot

Deux fois déjà, Marie avait souligné l’éclat du soleil automnal sur le parfait champ de maïs, car il lui évoquait une maison hantée – non pas une maison hantée qu’elle connaîtrait réellement mais celle, imaginaire, qui apparaissait dans sa tête (avec cimetière adjacent et chat sur la clôture) chaque fois qu’elle voyait un parfait champ de maïs sous un soleil automnal – et elle voulait s’assurer que, si les enfants avaient eux aussi une maison hantée imaginaire qui apparaissait dans leur tête chaque fois qu’ils voyaient un parfait champ de maïs sous un… etc., etc., elle apparaîtrait alors, de telle sorte qu’ils puissent tous vivre cette expérience ensemble, comme des amis, comme des copains de fac en virée, les pétards en moins, ha ha ha !

Mais non. Lorsqu’elle s’extasia, pour la troisième fois, Ouah, les gars, regardez-moi un peu ça, Abbie rétorqua, C’est bon, maman, on a compris, c’est du maïs, et Josh, Pas maintenant, maman, j’ai mis mes Pains à Lever, ce qui ne la dérangeait pas : le Noble Boulanger était préférable au Rembourreur de soutiens-gorge, le jeu qu’il avait demandé.

Allez savoir. Peut-être n’avaient-ils pas de telles images en tête, ou bien en avaient-ils de totalement différentes. C’était là la beauté de la chose, car, après tout, ils étaient déjà de petits individus à part entière ! Charge à nous de veiller à leur bon développement. Notre mission n’était pas de leur faire partager nos sensations, mais de les aider à développer les leurs.

Mais, ouah, ce champ de maïs, quand même… Une vraie carte postale.

– Chaque fois que je vois un champ comme ça, vous savez quoi ? dit-elle. Je pense à une maison hantée !

– Tranchoir ! Tranchoir ! s’écria Josh. Elle est amnésique, cette machine ! Je l’ai sélectionné, le Tranchoir !

En parlant de Halloween, elle se souvenait, l’année dernière, quand leur faisceau de tiges de maïs avait fait basculer leur caddie. Qu’est-ce qu’ils avaient ri ! Et rire en famille, c’était sacré. Elle n’avait pas connu ça, elle, dans son enfance. Papa était terriblement sévère, et maman avait honte de tout. Si le caddie de ses parents s’était renversé, papa, de désespoir, aurait shooté dedans, et maman se serait délibérément écartée pour se remettre du rouge à lèvres, prenant ses distances par rapport à papa, tandis qu’elle-même, Marie, aurait nerveusement fourré dans sa bouche cet affreux petit soldat en plastique qu’elle avait baptisé Brady.

Eh bien, dans la famille qui était la sienne aujourd’hui, le rire était encouragé ! Hier soir, quand Josh lui avait enfoncé sa Game Boy entre les fesses, elle avait fait gicler du dentifrice sur le miroir et ils avaient tous éclaté de rire, ils s’étaient roulés par terre avec Goochie, et Josh avait dit, la voix pleine de nostalgie, Maman, tu te souviens quand Goochie était un chiot ? Sur quoi Abbie avait fondu en larmes, car, n’étant âgée que de cinq ans, elle n’avait pas connu Goochie chiot.

D’où cette Expédition familiale. Et Robert, dans tout ça ? Ah, Robert ! Une perle. Il ne trouverait rien à redire à cette initiative. Elle adorait la façon qu’il avait de s’exclamer, Ho HO ! chaque fois qu’elle rapportait à la maison quelque chose de nouveau et d’inattendu.

Ho HO ! s’était exclamé Robert quand il avait découvert l’iguane à son retour. Ho HO ! s’était-il exclamé quand il avait découvert le furet essayant d’entrer dans la cage de l’iguane, Mais c’est une vraie ménagerie que nous avons là, ma parole !

Elle adorait son enjouement. On aurait ramené un hippopotame payé avec sa carte de crédit (le furet et l’iguane avaient tous les deux été achetés ainsi) qu’il se serait encore exclamé, Ho HO ! et aurait demandé ce que mangeait l’animal, quand il dormait et comment on comptait l’appeler, ce petit coquin.

Sur la banquette arrière, Josh faisait le gut-gut-gut qu’il faisait toujours quand son Boulanger était en mode Cuisson et qu’il essayait d’enfourner ses Pains tout en repoussant diverses Créatures affamées, parmi lesquelles un Renard au ventre distendu, un Rouge-gorge minaudier qui emportait invraisemblablement un Pain, embroché sur son bec, chaque fois qu’une des pierres qu’il laissait tomber sur votre Boulanger engrangeait un Chtac. Tout cela, Marie l’avait appris durant l’été en étudiant le manuel du Noble Boulanger pendant que Josh dormait.

Et le résultat était là, c’était manifeste. Josh était moins replié sur lui-même ces derniers temps, et, à présent, quand elle s’approchait de lui par-derrière alors qu’il jouait et qu’elle lui disait, Ouah, chéri, j’ignorais que tu savais préparer le Pain de seigle, ou, Mon chou, essaie Couteau à dents, ça coupe plus vite. Mets-toi en Fenêtre au loquet avant, il tendait derrière lui sa main libre et faisait mine affectueusement de vouloir la frapper. Ils avaient bien ri, hier, quand une gifle accidentelle avait emporté ses lunettes.

Libre donc à sa mère de l’accuser de manquer d’autorité. Ces enfants-là n’étaient pas des enfants gâtés. C’étaient des enfants aimés. Au moins elle n’en avait jamais laissé un poireauter deux heures dans une tempête de neige après un bal au collège. Au moins elle n’avait jamais lancé ivre à l’un d’eux, Je te vois mal aller à l’université. Au moins elle n’en avait jamais enfermé un dans un placard (un placard !) pour aller folâtrer au salon avec un employé de la voirie.

Mon Dieu, que le monde était beau ! Les couleurs de l’automne, l’eau scintillante de cette rivière, ce nuage gris plomb en forme de flèche arrondie pointée vers ce McDonald’s à moitié rénové dominant l’I-90 tel un château.

Cette fois, ce serait différent, elle en était convaincue. Les enfants s’occuperaient eux-mêmes de cet animal, un chiot n’ayant pas d’écailles et ne mordant pas. (Ho HO ! s’était exclamé Robert la première fois que l’iguane l’avait mordu, Je vois qu’on a sa personnalité !)

Merci, Seigneur, se dit-elle tandis que la Lexus fendait le champ de maïs. Tu m’as tant donné : des épreuves et la force de les surmonter, de la grâce et, chaque jour, de nouvelles occasions de la répandre autour de moi. Et dans sa tête elle psalmodia, comme elle le faisait parfois quand elle ressentait que le monde était bon et qu’elle y avait enfin trouvé sa place, Ho HO, Ho HO !

Callie souleva un coin du store.

Oui. Tout allait toujours bien. Elle avait vraiment trouvé la solution idéale.

Il avait de quoi s’occuper, là. Un jardin, ça pouvait être tout un monde. Comme le sien quand elle était petite. À travers les trois trous dans les planches de leur clôture, elle avait vu Exxon (Trou N° 1) et le Carrefour aux accidents (Trou N° 2) ; quant au Trou N° 3, il s’agissait en réalité de deux trous qui, observés sous un certain angle, faisaient loucher et permettaient de jouer à la fille défoncée (Peace, man, peace, bredouillait-elle en titubant).

Quand Bo serait plus âgé, ce serait différent. Il aurait alors besoin d’avoir sa liberté. Mais, pour l’instant, il avait surtout besoin d’être gardé en vie. Une fois, ils l’avaient retrouvé dans Testament Street. C’est-à-dire de l’autre côté de l’I-90. Et comment avait-il traversé l’I-90 ? Elle le savait. Il avait foncé. C’était ainsi qu’il traversait les rues. Une autre fois, un inconnu les avait appelés de Hightown Plaza. Même le Dr Brile l’avait dit, Callie, ce garçon va finir par se faire tuer si vous ne le cadrez pas. Il prend bien ses médicaments ?

Oui, il les prenait, enfin, oui et non. Ils le faisaient grincer des dents, et il tapait du poing sans prévenir. Il avait cassé des assiettes comme ça – un jour, le plateau en verre d’une table, ça lui avait valu quatre points de suture au poignet.

Aujourd’hui, il n’avait pas besoin de ses médicaments parce qu’il était en sécurité dans le jardin, grâce à la solution idéale qu’elle avait trouvée.

Il s’entraînait au base-ball avec des cailloux dont il remplissait son casque des Yankees pour les lancer sur l’arbre.

Lorsqu’il leva les yeux et l’aperçut, il lui souffla un baiser. Délicieux petit homme.

Maintenant, elle n’avait plus à s’inquiéter que pour le chiot.

Elle espérait que la dame qui avait appelé ne lui ferait pas faux bond. C’était un joli chiot. Blanc, avec une tache marron autour d’un œil. Il était mignon. Si la dame le voyait, elle le voudrait, c’était sûr. Et si elle le prenait, ça éviterait à Jimmy de s’en occuper. Ç’avait été très dur pour lui la dernière fois, avec les chatons. Mais si personne ne prenait le chiot, il s’en occuperait. Il n’aurait pas le choix. Car, pour lui, c’était comme ça que les enfants tombaient dans la drogue, quand les parents ne tenaient pas leur parole. En plus, il avait grandi dans une ferme, enfin, à proximité, et toute personne ayant grandi dans une ferme savait qu’il fallait se montrer intraitable en ce qui concernait les animaux malades ou en trop – le chiot n’était pas malade, il était en trop, c’est tout.

Pour les chatons, Brianna et Jessi l’avaient traité d’assassin, ce qui avait mis Bo dans tous ses états, et Jimmy s’était emporté, Écoutez, les enfants, j’ai grandi dans une ferme, et il y a des choses, c’est comme ça, on ne peut pas faire autrement ! Puis, au lit, il s’était mis à pleurer et lui avait décrit comment les chatons avaient miaulé dans le sac jusqu’à l’étang. Il aurait voulu, lui confia-t-il, n’avoir jamais grandi dans une ferme. À proximité d’une ferme, tu veux dire, faillit-elle le corriger (il avait grandi près de Cortland, dans l’État de New York, où son père tenait une station de lavage auto), mais parfois, quand elle ramenait trop sa fraise, il l’entraînait dans une valse à travers la chambre en lui pinçant fort le bras, comme si le bourrelet de chair par lequel il la tenait était une sorte de poignée, et il lui disait, Je ne suis pas certain d’avoir bien entendu.

Aussi, après l’affaire des chatons, elle s’était contentée d’un, Oh, chéri, tu as fait ce qu’il fallait.

Oui, d’accord, avait-il concédé, mais c’est vraiment pas facile d’élever des enfants comme il faut.

Et ensuite, parce qu’elle n’en avait pas rajouté une couche en ramenant sa fraise, ils étaient restés au lit à s’imaginer une autre vie, pourquoi ne pas vendre la maison, aller s’installer en Arizona et acheter une station de lavage auto, pourquoi ne pas payer aux enfants la méthode d’enseignement à domicile Hooked on Phonics, pourquoi ne pas planter des tomates, puis ils s’étaient mis à chahuter et (elle se demandait bien pourquoi elle se souvenait de ça) il lui avait soufflé brusquement dans les cheveux tout en la serrant contre lui, comme s’il pouffait de rire ou soupirait de désespoir – une sorte d’éternuement, ou de premier sanglot.
Ça lui avait donné l’impression de compter, qu’il s’abandonne à ce point avec elle.

Ce qu’elle aimerait par-dessus tout, pour ce soir ? Fourguer le chiot, coucher les enfants de bonne heure, de sorte que, Jimmy voyant qu’elle avait pris les dispositions nécessaires concernant le chiot, ils chahutent et restent ensuite au lit à s’imaginer une autre vie, et qu’il lui refasse ce sanglot/éternuement dans les cheveux.

Pourquoi ce sanglot/éternuement avait tant d’importance à ses yeux, elle n’en avait pas la moindre idée. C’était une des bizarreries de son énigmatique personnalité, ha ha ha.

Dehors, Bo se releva d’un bond, soudain curieux, car (alléluia) la dame qui avait appelé venait de se garer devant la maison ?

Oui, oui, et avec une belle voiture, en plus. Dommage qu’elle ait mis « Pas cher » sur l’annonce.

Je l’adore, maman, je le veux ! s’écria Abbie d’une voix perçante, tandis que le chiot levait ses yeux vitreux dans sa boîte à chaussures et que la maîtresse de maison s’éloignait d’un pas d’éléphant pour aller ramasser une, deux, trois, quatre crottes de chien sur le tapis.

Eh bien ! super sortie pédagogique pour les enfants, songea Marie, ha ha (la saleté, l’odeur de moisi, l’aquarium vide contre lequel était appuyée l’encyclopédie en un volume, le faitout posé sur l’étagère et d’où dépassait inexplicablement un sucre d’orge gonflable). Pourtant, si certains pouvaient être dégoûtés (par la roue de secours sur la table de la salle à manger, par la façon dont la mère chien morose, la présumée crotteuse de la maison, traînait en ce moment même son derrière sur le linge entassé dans un coin, pattes arrière écartées, une expression de plaisir béat dans le regard), Marie sentait bien (en résistant à l’envie de foncer à l’évier se laver les mains, en partie parce que, dans l’évier, il y avait un ballon de basket) que tout cela était avant tout profondément triste.

Par pitié ne touchez à rien, par pitié ne touchez à rien, se retenait-elle de supplier Josh et Abbie, voulant donner aux enfants l’occasion de la voir se montrer démocrate et tolérante. Ils iraient tous se laver après au McDonald’s à moitié rénové, mais, par pitié, par pitié, qu’ils ne mettent pas les mains à la bouche ni ne se frottent les yeux.

Le téléphone sonna, et la maîtresse de maison, toujours de son pas d’éléphant, gagna la cuisine et posa sur le comptoir les crottes qu’elle tenait délicatement, emballées dans une serviette en papier.

– Maman, je le veux, dit Abbie.

– Tu peux compter sur moi pour le sortir, genre, deux fois par jour, dit Josh.

– Ne dis pas « genre », le reprit Marie.

– Tu peux compter sur moi pour le sortir deux fois par jour.

Bon, très bien, c’était entendu, ils adopteraient donc un chien des quartiers pauvres. Ha ha. Ils n’auraient qu’à l’appeler Zeke et lui acheter une petite pipe en maïs et un chapeau de paille. Elle imagina le chiot levant les yeux vers elle après avoir souillé le tapis et lui disant, On s’refait pas. Mais non. Venait-elle d’un endroit parfait, elle ? N’importe qui était capable de progresser. Elle imagina le chiot devenu adulte, recevant des amis et s’adressant à eux avec un accent d’aristocrate, Ma première famille n’était pas, dirons-nous, euh… d’un raffinement très…

Ha ha, l’esprit, quelle machine incroyable. Une idée en amenait une autre…

Marie s’approcha de la fenêtre et, alors que, mue par une curiosité anthropologique, elle poussait le store sur le côté, elle fut choquée, tellement choquée qu’elle laissa retomber le store et secoua la tête, comme pour se réveiller, choquée d’avoir vu un petit garçon, de quelques années plus jeune que Josh, revêtu d’un harnais et retenu à un arbre par une laisse qui, au moyen d’une espèce de boîtier… Elle souleva à nouveau le store, elle avait dû mal voir…

Quand le petit garçon courait, la laisse se dévidait. Il courait à présent, en regardant derrière lui, pour se rendre intéressant. Lorsqu’il eut déroulé toute la laisse, celle-ci se tendit d’un coup et il tomba comme si on l’avait abattu.

Il se hissa en position assise, pesta contre la laisse, la secoua, rampa jusqu’à une gamelle d’eau et, la portant à ses lèvres, but quelques gorgées : il but dans la gamelle d’un chien.

Josh la rejoignit à la fenêtre.

Elle le laissa regarder.

Il fallait qu’il apprenne que le monde n’était pas fait que de leçons, d’iguanes et de Nintendo. Il y avait aussi ce petit garçon simple et négligé, attaché comme un animal.

Elle repensa aux sous-vêtements éparpillés de sa mère et au portant métallique de l’employé de la voirie, chargé de drapeaux orange, qu’elle avait découverts en sortant du placard. Elle se revit devant le collège dans le froid piquant, sous la neige qui tombait de plus en plus fort, comptant encore et encore jusqu’à deux cents en se promettant chaque fois qu’arrivée à deux cents elle entamerait à pied le long chemin pour rentrer chez elle…

Bon sang, elle aurait tué pour voir un adulte responsable affronter sa mère, la secouer, lui dire, Idiote, c’est votre enfant, votre enfant que vous…

– Alors, comment vous comptiez l’appeler ? demanda la femme en sortant de la cuisine.

La cruauté et l’ignorance émanaient de son visage adipeux, avec sa petite tache de rouge à lèvres en son centre.

– Je suis désolée, mais nous n’allons pas le prendre, finalement, dit froidement Marie.

Que de protestations de la part d’Abbie ! Mais Josh – il faudrait qu’elle le complimente plus tard, éventuellement qu’elle lui achète l’extension Pains italiens – rappela sa sœur à l’ordre à voix basse, et ils repartirent bientôt par le dépotoir qui faisait office de cuisine (il y avait une sorte de vilebrequin sur une plaque à gâteau, un morceau de poivron rouge flottait dans un pot de peinture verte). Attendez ! attendez ! leur lançait la dame en s’efforçant de les rattraper, elle voulait bien le leur donner, ils n’avaient qu’à l’emporter – elle tenait vraiment à ce que ce soit eux qui l’adoptent.

Non, disait Marie, il leur était impossible de le prendre dans l’état actuel des choses, elle estimait qu’on devait s’abstenir d’acquérir un animal si on n’était pas prêt à s’en occuper correctement.

Ah, fit la femme en se ramollissant sur le seuil de la porte, le chiot lui escaladant l’épaule.

Dans la Lexus, Abbie se mit à pleurer doucement. Quand même, dit-elle, il était parfait pour moi, ce chiot.

C’était en effet un joli chiot, mais il était hors de question que Marie cautionne une telle situation de quelque manière que ce soit.
Hors de question.

Le petit garçon s’approcha de la clôture. Si seulement elle avait pu lui dire, d’un simple regard, La vie ne sera pas forcément toujours comme ça. Ta vie se transformera peut-être du jour au lendemain en une chose merveilleuse. Ça arrive. Ça m’est arrivé à moi.

Mais les regards secrets, ces regards dont le bla-bla subtil apporte un monde de sens… des conneries, tout ça. Ce qui n’en était pas, c’était d’appeler la Protection de l’enfance, où elle connaissait Linda Berling, une femme qui ne plaisantait pas et qui retirerait ce pauvre gamin à cette mère empâtée si vite qu’elle lui en ferait ballotter les bajoues.

Bo, je reviens tout de suite ! lança Callie. Écartant les tiges de maïs du bras qui ne tenait pas le chiot, elle marcha jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’autre autour d’elle que le maïs et le ciel.

Il était si petit qu’il ne bougea pas lorsqu’elle le posa, il renifla simplement et bascula sur le côté.

Qu’il soit noyé dans un sac ou qu’il meure de faim dans le maïs, au fond, quelle différence ? Au moins, Jimmy n’aurait pas à se taper le sale boulot. Il avait assez de problèmes comme ça. Le jeune homme qu’elle avait rencontré avec les cheveux jusqu’à la taille était devenu ce vieil homme rabougri, rongé par les soucis. Niveau argent, elle avait soixante dollars de côté, planqués dans sa cagnotte. Elle lui en donnerait vingt et lui dirait, Les gens qui ont acheté le chiot étaient super gentils.

Ne te retourne pas, ne te retourne pas, se répéta-t-elle dans sa tête en s’éloignant rapidement à travers le maïs.

Elle suivait à présent Teallback Road d’un pas de marcheuse sportive, telle une femme qui fait de l’exercice tous les soirs pour rester mince, sauf qu’elle, elle était loin d’être mince, elle le savait, tout comme elle savait que, pour la marche sportive, on ne portait pas un jean et des chaussures de randonnée aux lacets défaits. Ha ha. Elle n’était pas stupide. Elle faisait de mauvais choix, c’est tout. Elle se souvenait de sœur Lynette lui disant, Callie, tu es plutôt intelligente, mais tu es attirée par des choses qui te portent préjudice. Ça, oui, ma sœur, je vous le confirme, acquiesça-t-elle intérieurement. Et puis flûte. Et puis zut. Quand elle serait un peu plus à l’aise financièrement, elle s’achèterait des baskets correctes et se mettrait à la marche pour mincir. Et elle s’inscrirait à des cours du soir. Plus mince. Une formation de technicienne médicale, peut-être. Elle ne serait jamais vraiment mince. Mais elle plaisait à Jimmy telle qu’elle était. Et réciproquement. C’était peut-être ça, l’amour : accepter l’autre tel qu’il est et tout faire pour l’aider à s’améliorer.

Là, maintenant, par exemple, elle aidait Jimmy en tuant un animal pour lui éviter de… non. Tout ce qu’elle faisait, c’était marcher, s’éloigner de…

Comment venait-elle de dire ? Elle avait trouvé une bonne formule. L’amour, c’était accepter l’autre tel qu’il est et l’aider à s’améliorer.

Bo n’était pas parfait, mais elle l’acceptait tel qu’il était et essayait de l’aider à s’améliorer. S’ils arrivaient à le protéger de lui-même, il s’adoucirait peut-être en grandissant. Et s’il s’adoucissait, peut-être, un jour, pourrait-il fonder une famille. Il n’y avait qu’à le voir, assis là, tranquillement, dans le jardin, qui regardait les fleurs. Qui tapotait, l’air joyeux, le sol avec sa batte. Il leva les yeux, la salua en secouant la batte, lui fit ce sourire si particulier. Hier, il était resté enfermé toute la journée, malheureux comme les pierres. Il avait fini hurlant de frustration dans son lit. Aujourd’hui, il regardait les fleurs. Qui avait eu cette idée, l’idée grâce à laquelle aujourd’hui valait mieux qu’hier ? Qui aimait suffisamment cet enfant pour avoir cette idée-là ? Qui l’aimait plus que personne au monde ne l’aimait ?

Elle.

Elle, elle l’aimait comme ça.

 

Ce texte est extrait de Dix décembre, de George Saunders. Il a été traduit par Olivier de Paris.

L’amour en cage

Dès la couverture, le point d’interrogation se fiche dans votre esprit. Noire, piquetée d’éclats blancs… La photo d’un mur souillé, quoiqu’on ne le comprenne pas tout de suite. Mais qu’est-ce que c’est que ce livre ?

Ce que c’est ? Un objet photographique non identifié, une entreprise extravagante menée par un artiste belge de 26 ans, Max Pinckers. Car, à l’intérieur, l’énigme se poursuit. Cet ouvrage, où explosent vite les couleurs que prend toujours la vie en Inde, est un patchwork – une « tapisserie », dit joliment Hans Theys dans son article d’introduction, volontairement placé en fin de volume – d’images documentaires, d’images scénarisées à la manière de Bollywood, d’images trouvées, d’images symboles, de quelques œuvres d’art, d’articles de presse et d’extraits de blog. Le tout délibérément enchevêtré de manière déconcertante, sans légende, et imprimé sur des papiers de couleurs et de textures différentes… Il faut donc, pour appréhender ce livre insaisissable, s’abandonner à cet étrange récit photographique, qui se laisse alors apprivoiser. C’est là un portrait kaléidoscopique et incroyablement juste de l’amour en Inde. Tel qu’on le rêve, tel qu’on le représente, tel qu’on le vit, tel qu’on en meurt.

Car au départ, et c’est le fil rouge du récit, cela commence par un reportage sur les « Love Commandos », une association d’aide aux jeunes couples rejetés et menacés par leurs familles, pour incompatibilité de religions ou de castes : environ mille crimes dits d’honneur sont commis chaque année en Inde selon les Nations unies. Ce sont les images de ces couples qui apparaissent en séquences cinématographiques devant les murs bleus du refuge offert par l’organisation. Ce sont aussi les textes du blog ouvert par les Love Commandos ou les articles de presse sur les crimes d’honneur.

Mais, pour Max Pinckers, l’approche documentaire ne peut saisir à elle seule le réel. Pour rendre compte des complexités de l’amour en Inde, il faut y mêler la fiction. « Quand l’enregistrement photographique direct de la réalité se conjugue à des éléments fictionnels et mis en scène, explique-t-il à Fotografia Magazine, un frottement intéressant se produit, qui a parfois le pouvoir de révéler une vérité plus profonde que ce que le média est généralement capable de communiquer. Je ne crois pas en l’idée qu’une série de photos représente objectivement ce qui est en train de se passer quelque part dans le monde, à moins d’y ajouter du texte. » Le résultat est un livre d’une étonnante poésie où les éléments les plus atroces (notamment les articles de presse) se combinent aux moments les plus enchanteurs (avec ou sans kitsch), un livre où le film d’horreur côtoie le conte de fées. « Un véritable tour de force », selon David Snels, de thephotographersgallery.

 

Books

 

Max Pinckers - Will They Sing Like Raindrops or Leave Me Thirsty, special ediiot

 

Max Pinckers - Will They Sing Like Raindrops or Leave Me Thirsty, special ediiot

Le rationalisme fou de Thomas Gradgrind

« Dans la vie on n’a besoin que de Faits. » Cette affirmation célèbre des Temps difficiles de Dickens, annoncée dans la salle de classe de Gradgrind dans le premier chapitre du roman (intitulé « La seule chose nécessaire »), présente l’essence de la philosophie de Gradgrind. Le livre nous fournit aussitôt plus de détails, présentant Mr. Gradgrind avec les phrases dures, directes, agressives, qui lui semblent adaptées pour exprimer la qualité de son esprit :

« Thomas Gradgrind, Monsieur. Un homme de réalités. Un homme de faits et de calculs. Un homme qui agit selon le principe que deux et deux font quatre, rien de plus, et qui ne se laissera pas persuader d’admettre que cela fasse rien de plus. Thomas Gradgrind, Monsieur – péremptoirement Thomas – Thomas Gradgrind. Avec une règle et une balance, et la table de multiplication toujours dans la poche, Monsieur, prêt à peser et à mesurer n’importe quelle parcelle de nature humaine et à vous en dire exactement le montant. Ce n’est qu’une affaire de chiffres, un simple calcul arithmétique. »

L’économie de Gradgrind se présente comme une science, qui offre des faits en lieu et place d’une fantaisie oiseuse, l’objectivité plutôt que des simples impressions subjectives, la précision du calcul mathématique plutôt que la fugacité irrémédiable des distinctions qualitatives. « La raison (comme vous le savez) est la seule faculté à laquelle doit s’adresser l’éducation », commente-t-il à son ami Bounderby. L’économie de Gradgrind prétend fièrement approcher le monde avec la raison plutôt qu’avec le sentiment, et avec la puissance théorique et calculatrice détachée de l’intellect mathématique, plutôt qu’avec un type plus qualitatif de délibération raisonnée. L’intellect de Gradgrind considère l’hétérogène ameublement du monde, êtres humains compris, comme autant de surfaces ou de « parcelles » qu’il faut peser et mesurer.

Dans cette brève description, nous remarquons quatre aspects de l’esprit économique utilitariste, clairement résumés. Premièrement, il réduit les différences qualitatives à des différentes quantitatives. Au lieu de Louisa, Tom, Stephen, Rachael, avec toute leur diversité qualitative, leur histoire singulière, nous avons simplement un nombre x de « parcelles de nature humaine ». L’effacement des différences qualitatives s’accomplit par un processus d’abstraction de tout ce qui, dans les individus, ne se laisse pas aisément couler dans des formules mathématiques ; ainsi, cet esprit, afin de mesurer ce qu’il mesure, ne s’intéresse qu’à une version abstraite et extrêmement générale de l’être humain, plutôt qu’à la réalité concrète et variée que nous présente d’emblée le roman : les yeux noirs et brillants de Sissy Jupe et les petits yeux froids et pâles de Bitzer, la tête chauve du maître M’Choakumchild qui reluit « telle la croûte d’une tourte aux prunes » et les cheveux de l’élève Sissy, si noirs « qu’elle semblait se parer d’une couleur plus riche et plus éclatante quand le soleil brillait sur elle ». Nous voyons cet esprit mathématique friand d’abstraction à l’œuvre dans le traitement que l’école de Gradgrind réserve aux élèves, qu’il appelle par un numéro (« Fille numéro vingt ») plutôt que par leur nom, et qu’il voit comme « le plan incliné des petits récipients rangés en bon ordre et prêts à recevoir les gallons impériaux de faits qui leur étaient versés jusqu’à ce qu’ils fussent remplis à ras bord » (1). Nous le voyons à l’œuvre dans le traitement des ouvriers de Coketown qui sont autant « de mains et de ventres », « des centaines, des milliers » dont les destins peuvent être calculés sur une ardoise, leurs différences qualitatives étant aussi peu pertinentes que celles « des fourmis ou des cafards » qui « [entrent et sortent] en foule de leurs nids ».

Deuxièmement, l’esprit de Gradgrind, rompu au calcul, est résolu à agréger les données recueillies à propos des vies individuelles, pour parvenir à un tableau de l’utilité totale ou moyenne qui efface l’individualité des personnes aussi bien que leurs différences qualitatives. L’individu n’est même pas aussi séparé qu’un insecte car, dans le calcul de Mr. Gradgrind, la personne devient une simple entrée dans une opération mathématique complexe qui traite l’unité sociale comme un unique et vaste système, dans lequel les préférences et les satisfactions de tous sont combinées et mêlées. Ainsi, dans l’éducation de Louisa, la classe ouvrière devient

« quelque chose qu’il fallait faire travailler tant, payer tant, et c’était tout ; quelque chose qui devait infailliblement être réglé selon la loi de l’offre et de la demande ; quelque chose qui se heurtait à cette loi et se débattait au milieu des difficultés ; quelque chose qui se trouvait un peu dans la gêne quand le blé était cher, et se gavait quand le blé était bon marché ; quelque chose qui croissait en nombre selon tel pourcentage et fournissait tel autre pourcentage de criminels et tel autre pourcentage d’indigents ; quelque chose de brut dont on tirait de très grosses fortunes ; quelque chose qui parfois se soulevait comme la mer, faisait un peu de mal et de dégâts – principalement à soi-même – et retombait de nouveau ; elle savait que les ouvriers de Coketown étaient tout cela. Mais elle n’avait guère plus songé à les diviser en unités qu’à diviser les gouttes d’eau qui composent la mer. »

Les vies sont des gouttes dans un océan indéfini, et la question de l’état du groupe est une question dont la solution économique exige d’effacer la distinction absolue entre la misère d’une personne et la satisfaction d’une autre (2).  Pour les mêmes raisons, elle exige de traiter la faculté d’agir et la liberté comme des questions annexes, car l’individu est considéré comme un réceptacle de satisfactions, dont la capacité de choix active est sans intérêt pour la théorie, sauf dans la mesure où le choix lui-même est une source de satisfaction (3).

Mr. Gradgrind n’efface pas totalement le caractère séparé des personnes ni leur faculté d’être acteurs dans son école, car les élèves conservent en propre leur niveau de réussite, leur capacité à penser et à parler comme des centres individualisés de choix, et même une certaine dose de différence qualitative. Force nous est de reconnaître qu’il n’atteint pas ce but à la perfection dans sa relation à lui-même, car sa rhétorique interne, dans la citation précédente, insiste sur le caractère distinct et sur les qualités propres à son esprit par rapport aux autres : « Vous pourriez espérer faire entrer quelque autre croyance absurde dans la tête de George Gradgrind, ou d’Augustus Gradgrind ou de John Gradgrind ou de Joseph Gradgrind (tous personnages hypothétiques, non existants) mais dans la tête de Thomas Gradgrind, non, Monsieur ! » Le roman est subtil sur ce point : le degré d’autonomie personnelle et de respect de soi que Mr. Gradgrind exige pour lui-même lui impose de se considérer avec une singularité qu’il refuse dans ses calculs ; et même à s’accorder un exceptionnel moment de construction fictionnel (aussi rudimentaire soit-il).

Mais au sein de sa famille proche, il fait mieux, car il réussit la plupart du temps à percevoir ses propres enfants plus ou moins de la manière recommandée par la théorie (4).  Lorsque Louisa, qui souffre un martyre intérieur à propos à son mariage imminent avec Bounderby, explose : « Père j’ai souvent pensé que la vie est très courte », son père dérouté répond :

« – Elle est courte, sans doute, ma chère Louisa. Néanmoins il est prouvé que la durée moyenne de la vie humaine a augmenté ces dernières années. Les calculs de diverses compagnies d’assurances sur la vie et des bureaux de rentes viagères, parmi d’autres chiffres qui ne peuvent tromper, ont établi le fait.
– Je parle de ma propre vie, père.
– Oh ! en vérité ? Cependant, dit Mr. Gradgrind, je n’ai pas besoin de te faire observer, Louisa, que ta vie est régie par les lois qui régissent les vies dans leur ensemble (5).  »

Et, dans l’un des passages les plus brillants et effrayants du roman, nous voyons à quoi peut mener l’effort pour se voir soi-même à travers les yeux de la théorie de Gradgrind. Mrs. Gradgrind, docile et avec un sentiment toujours vacillant de sa propre singularité qualitative et de ses limites personnelles, de sa capacité d’agir propre, est couchée sur ce qui sera bientôt son lit de mort. « Est-ce que vous souffrez, mère ? » demande Louisa. La réponse arrive aussitôt. « Je crois qu’il y a une douleur quelque part dans la chambre, dit Mrs. Gradgrind, mais je ne pourrais pas affirmer que c’est moi qui en souffre. »
L’économie politique ne voit que des peines et des satisfactions et leur situation générale : elle ne considère pas les personnes comme des centres autonomes de satisfaction, et encore moins comme des agents dont la participation active est essentielle au caractère humain de n’importe quel type de satisfaction. Mrs. Gradgrind a bien appris sa leçon.

Si nous revenons à la description initiale de Mr. Gradgrind, nous pouvons y voir un troisième trait de l’esprit économique à la Gradgrind : sa détermination à trouver, par une sorte de « classement » ou de procédure de maximisation, une solution claire et précise à n’importe quel problème humain. Mr. Gradgrind, rappelons-nous, est prêt « à peser et à mesurer n’importe quelle parcelle de nature humaine et à vous en dire exactement le montant ». Et son bureau, plus loin dans le roman, est décrit comme une « pièce enchantée » où « les questions sociales les plus compliquées étaient mises en chiffres, exactement totalisées et définitivement réglées ». Parce que, dès le départ, il a organisé les données humaines « sous forme de tableau », l’esprit économique peut facilement regarder la vie des êtres humains comme un problème de mathématiques (relativement élémentaires), qui a une solution précise, et ignorer le mystère et la complexité propres à chaque vie, la perplexité et la difficulté de ses choix, ses amours entremêlés, son effort pour appréhender le fait mystérieux et horrible de sa propre mortalité (6).  L’esprit qui calcule joyeusement les faits joue à la surface de ces vies, comme s’il n’avait pas besoin de regarder à l’intérieur, comme si, de fait, il « pouvait régler toutes leurs destinées sur une ardoise ».

L’idée qu’une « arithmétique simple » peut résoudre tout problème humain exerce une influence générale dans l’éducation de Gradgrind. Les enfants de Gradgrind apprennent dès le plus jeune âge à regarder le monde de la nature sans aucun sentiment de mystère ou d’admiration. D’où la définition du cheval que donne le « bon élève » Bitzer, description remarquablement plate et abstraite de cet animal, et qui refuse d’imaginer aussi bien sa propre forme de vie dans sa complexité, que la signification qu’il revêt dans la vie des êtres humains qui aiment les chevaux et prennent soin d’eux (7).  Il en va de même des vies humaines. Mr. Gradgrind ne comprend même pas la signification de la sortie de sa propre fille, lorsqu’elle parle mystérieusement d’un feu qui éclate la nuit et s’étonne de la brièveté de sa vie. Il ressent d’autant moins d’émerveillement devant la vie d’êtres humains éloignés qui travaillent dans les usines de Coketown. Dans l’une des interventions les plus frappantes de la première personne du singulier dans le roman, Dickens décrit et critique cette habitude de l’esprit.

« Dans cette usine tant de centaines de manœuvres, tant de centaines de chevaux-vapeur. On connaît, à une livre près, le rendement de la machine, mais tous les calculateurs de la Dette Nationale ne sauraient me dire quelle est, à aucun moment, la somme de bien ou de mal, d’amour ou de haine, de patriotisme ou de mécontentement, de désintégration de vertu en vice ou l’inverse, dans l’âme d’un seul de ces tranquilles serviteurs aux visages impassibles et aux gestes bien réglés. Il n’y a aucun mystère en elle, il y a un mystère insondable chez le plus insignifiant d’entre eux. Que ne réservons-nous notre arithmétique pour les objets matériels et que ne recourons-nous à d’autres moyens pour régir ces terribles inconnues ! »

Si les décisions politiques fondées sur l’économie ne reconnaissent pas la complexité de la vie intérieure de chaque être humain, ses aspirations et ses perplexités, ses émotions complexes, ses efforts pour comprendre et ses angoisses, si elles ne distinguent pas dans leurs descriptions une vie humaine d’une machine, alors nous devrions regarder avec méfiance la prétention de cette discipline à gouverner une nation d’êtres humains ; et nous devrions nous demander si, après nous avoir considérés quasiment comme des objets inanimés, elle ne pourrait pas être capable de nous traiter avec une certaine rigidité d’esprit.

 

Ce texte est extrait de L’Art d’être juste, de Martha Nussbaum. Il a été traduit par Solange Chavel.

Avoir des remords ou pas

Javi a 16 ans. On le surnomme le « Maigrichon ». Il a abandonné le lycée pour se consacrer à plein temps à une activité plus lucrative, celle d’homme de main : les élèves qui se font harceler, agresser, ou racketter le paient pour qu’il récupère leurs biens ou tabasse leurs agresseurs en représailles. Jusqu’au jour où, dans une fête, un élève de terminale lui confie une affaire plus délicate, qui finira par tourner mal. Parallèlement, Jorge, homme taciturne et triste, au passé mystérieux, vient de s’installer en ville, où il a trouvé un petit boulot dans une charpenterie. Il veut prendre un nouveau départ, mais la culpabilité qui le ronge l’en empêche.
Avec ses quatre cents pages, « Papier froissé est un roman graphique composé d’histoires contemporaines croisées, avec des personnages en quête de rédemption », écrit Valentín Vañó dans El País.

Une œuvre chorale sur la lâcheté, la solitude, la culpabilité et le poids d’un passé auquel il est toujours difficile d’échapper. D’un côté, souligne Jesús Jiménez sur le site d’information de la RTVE, « il y a un homme accablé par la culpabilité d’un acte que lui seul connaît et avec lequel il doit vivre, un acte qui le consume à petit feu depuis des années, de façon intime et douloureuse ; de l’autre, il y a un adolescent, qui n’a sans doute pas encore conscience du remords et qui, lui, cherche tout simplement à aller de l’avant, sans trop se poser de questions sur ce qu’il fait ». Jorge veut souffrir, refuse d’oublier le mal qu’il a commis. Javi, au contraire, préfère passer l’éponge, tout effacer pour repartir à zéro.

Premier roman graphique du jeune dessinateur espagnol Nadar, Papier froissé doit son titre à un vers de Tristan Tzara, extrait de L’Homme approximatif : « nos nerfs sont des fouets entre les mains du temps / et le doute vient avec une seule aile incolore
/ se vissant se comprimant s’écrasant en nous
/ comme le papier froissé de l’emballage défait
/ cadeau d’un autre âge aux glissements des poissons d’amertume. »

 

Books

 

 

 

La médecine en miettes

Souvent, alors que je me trouvais [à New York] avec mes médecins du Memorial Sloan-Kettering Cancer Center (MSKCC), tous spécialistes, tous bons, fruits d’une sévère sélection qui menait là les meilleurs au monde dans chaque discipline, je pensais au docteur Macchioni, celui qui venait à la maison quand, petit, je tombais malade : le médecin de famille.

Ma mère, en l’attendant, disposait une bassine pleine d’eau sur une chaise, un savon neuf dans une petite assiette et une serviette fraîche et parfumée sur le dossier. Il arrivait, élégant, avec ses lunettes cerclées d’or, il posait sur le lit sa petite valise en cuir, il se faisait raconter les dernières nouvelles, il appliquait son stéthoscope en bois sur ma poitrine et sur mon dos, il me faisait respirer profondément, dire « trente-trois », il me regardait dans les yeux, il me demandait de tirer la langue, il comptait les battements de mon cœur, il se lavait les mains puis, tout en se les essuyant soigneusement, doigt après doigt, il donnait son diagnostic. Pour moi qui étais un enfant, il y avait quelque chose de magique dans sa manière sûre et tranquille de bouger et de parler. Il était un médicament en lui-même. Il m’avait vu naître, il avait vu deux de mes tantes mourir très jeunes de tuberculose, et ma grand-mère de vieillesse. Il savait tout de tout le monde et je me sentais déjà mieux quand ma mère l’accompagnait à la porte et lançait à plusieurs reprises « Merci, docteur, merci », jusqu’à ce qu’il soit arrivé en bas des escaliers.

J’ai eu maintes fois affaire à des médecins dans ma vie et, heureusement, la plupart du temps, il s’agissait de personnes de ce genre. Quand je me suis retrouvé, à dix-huit ans, à l’hôpital avec un poumon infecté, et qu’après des mois de soins inefficaces la seule solution semblait être celle de me l’enlever, je fus rattrapé du bout des cheveux par un vieux médecin-chef florentin qui, grâce à son expérience et à un nouveau médicament à peine arrivé sur le marché, sauva mon poumon et ainsi mon projet de devenir celui que je voulais devenir.

Des années plus tard, un autre médecin, suisse cette fois, sauva Angela des conséquences néfastes d’une thérapie que la science jugeait pourtant inévitable scientifiquement. Angela avait trente-trois ans, elle venait d’avoir un cancer du sein, elle avait été opérée et avait suivi un cycle de cobaltothérapie, très rudimentaire à l’époque, et, qui plus est, à Singapour ! Il s’agissait de décider si elle devait commencer – et continuer ensuite pendant toute sa vie – à prendre des substances qui n’étaient plus produites par les « morceaux » que le chirurgien avait dû enlever de son corps. Tous les médecins que nous avions consultés étaient d’avis que ces substances étaient indispensables, même en sachant qu’elles provoqueraient des effets secondaires. L’un de ces médecins me révéla qu’elles développeraient chez Angela une pilosité faciale importante et sûrement des moustaches !

Instinctivement, l’idée de prendre des médicaments pendant toute la vie ne nous plaisait pas. Nous avons ainsi abouti dans une clinique suisse et c’est là, après quelques jours d’examens, qu’un vieil endocrinologue de quatre-vingts ans posa une drôle de question à Angela : « Vous avez une vie heureuse ? Vous vous sentez aimée ? »

Je ne sais pas exactement ce qu’Angela lui répondit parce qu’il m’avait demandé d’attendre dehors, mais quand il m’appela pour les rejoindre, il me dit qu’à son avis Angela n’avait besoin de rien et que nous pouvions, nous deux et nos enfants, encore tout petits, reprendre notre vie sans plus d’inquiétudes. Un génie ! Quelqu’un qui évidemment ne réduisait pas tout à une question de chimie et qui reconnaissait un rôle important – peut-être primordial – au mental et à la psyché dans la survie du corps. Du point de vue strictement scientifique, nous aurions dû nous en remettre à un correctif chimique, mais il fit le pari que le retour à une vie affective normale et sereine allait avoir le même résultat qu’un médicament, sans les effets secondaires. Trente ans ont passé… et dans la famille je suis encore le seul jusqu’à maintenant à avoir eu des moustaches !

Malheureusement, la figure du médecin qui connaît bien non seulement sa matière mais aussi la vie, qui a une solide formation scientifique, mais conçoit également la médecine comme un art, n’existe plus en Occident et n’est plus encouragée. Les médecins qui sortent aujourd’hui de nos universités pensent exclusivement en termes de maladies et non de malades. Le patient est « porteur » d’un mal ; ce n’est pas une personne insérée dans son monde, avec ou sans famille, heureux ou malheureux dans son travail. Aucun médecin ne va plus chez le malade, ne voit son quotidien, ne comprend ses relations affectives. Il n’en a plus le temps. Il n’en a plus ni la curiosité ni l’habitude.

Pour cette raison, le malade, en Europe comme en Amérique, se sent de moins en moins compris par le nouveau médecin-fonctionnaire qui pose des questions pour remplir des formulaires, ou par le médecin-spécialiste qui est expert d’un seul morceau de son corps et qui s’occupe de ce morceau comme s’il ne faisait pas partie de la personne.

De plus en plus de gens se tournent alors vers telle ou telle médecine « alternative ». […] Celle-ci promet au patient une approche personnalisée, lui donne l’impression d’être considéré dans son ensemble, cherche par exemple les causes de son mal de tête dans la plante des pieds, réintroduisant ainsi, dans la relation médecin-malade, cet élément de mystère et de magie qui, en soi, semble déjà avoir un effet thérapeutique. Le tout est bien plus agréable.

« Dites-moi, madame, quand vous allez au cabinet, vos selles ont-elles tendance à flotter ou à couler directement au fond ? » « Entre un carré de chocolat et un citron, que préférez-vous manger ? » « Si vous vous trouviez dans une forêt en face d’une bête féroce, quelle serait votre réaction ? Vous essaieriez de vous échapper ou de grimper à un arbre ? » Angela était amusée et répondait du mieux qu’elle pouvait.

Nous étions en Inde depuis deux ans, elle s’était blessée à un doigt de pied et toutes les pommades, les antibiotiques et les cachets qui lui avaient été prescrits par l’un des médecins de formation occidentale n’avaient servi à rien. Au contraire, la blessure empirait. Un ami indien avait conseillé d’aller voir un médecin ayurvédique. J’avais téléphoné au président de leur association et celui-ci, très aimable, nous avait reçus dans sa maison, au centre de Delhi. L’endroit était modeste, l’ambiance très détendue. Le médecin s’intéressa aux rêves d’Angela, lui demanda comment se passait sa vie, ce que petite elle rêvait de faire plus tard, lui fit dessiner une maison et un bateau et lui prit le pouls aux poignets. Il regarda à peine son pied. À la fin de cette consultation, qui dura à peu près une heure, il nous donna une ordonnance. Nous allâmes dans une vieille pharmacie ayurvédique de Connaught Place et là, sous nos yeux, on nous prépara des petits rouleaux de papier blanc, semblables à ceux auxquels nous étions habitués en Chine, remplis de poudres à prendre avec de l’eau.

Angela but tout comme on le lui avait prescrit, mais le doigt ne s’améliora pas. La première expérience avec l’ayurveda ne fut donc pas très encourageante et Angela garda sa blessure pendant encore quelques semaines… jusqu’à ce qu’un soir un vieux collègue de Newsweek vienne dîner accompagné d’une femme très étrange : quarante ans, grande, maigre, belle mais anguleuse, comme endurcie par une vie difficile qui avait en outre provoqué la carie d’une grande partie des dents. Elle était australienne. Une dizaine d’années auparavant, elle avait travaillé comme journaliste à Hong Kong, où elle avait connu un jeune Indonésien qu’elle avait épousé. Pour pouvoir le suivre dans son petit village situé à la source d’un des fleuves de l’île de Bornéo dont il était originaire, elle était devenue musulmane. Elle avait étudié l’indonésien et s’était adaptée à la vie bizarre de cet endroit dominé, comme le reste de l’archipel, par la magie.

Les histoires que racontait Nur – « lumière », son nouveau prénom en arabe – venaient vraiment d’un autre monde. Elle était arrivée depuis peu dans le village de son mari (première femme blanche à y avoir mis les pieds), quand le vendeur de fruits et légumes du marché où elle avait commencé à se servir lui dit : « Ce soir, je viendrai te trouver. Si tu vois un coléoptère d’argent, ne le tue pas. Ce sera moi. » Ce soir-là, quand Nur vit un insecte entrer par la fenêtre, faire le tour de la maison et repartir, elle pensa qu’il s’agissait simplement d’une coïncidence. Mais la semaine suivante, au marché, le vendeur lui fit une description exacte des différentes pièces et l’avertit : « Fais attention, il y a des esprits maléfiques dans ta maison. » L’homme avait raison : rapidement, le mariage de Nur commença à prendre l’eau, et le bomoh, le sorcier local, et sa famille commencèrent à lui faire la guerre pour essayer de la faire partir. Les poules de Nur, frappées par la magie noire du bomoh, cessèrent de pondre des œufs, les fleurs de son jardin fanaient dès la floraison, certains objets de la maison disparaissaient à l’improviste, tandis que des clous apparaissaient mystérieusement dans les tiroirs.

Ne voulant pas se déclarer vaincue, Nur, avec l’aide secrète du vendeur-coléoptère, s’était mise à étudier la magie blanche et à répondre coup pour coup aux pratiques noires du bomoh. Elle était restée au village même après le départ de son mari et était devenue, grâce aux pouvoirs acquis, une guérisseuse. Elle avait déménagé depuis peu à Jakarta, où elle était déjà connue pour soigner différents types de maladies.

Même une blessure au pied ? Bien sûr. Nur vint chaque jour à la maison, fit s’étendre Angela sur le canapé du salon, ferma les rideaux, mit de la musique indonésienne, fit brûler de l’encens et lui caressa le pied tout en lui racontant sa vie à Bornéo et en lui posant des questions sur la sienne. À la fin de la semaine, la blessure s’était refermée.

Moi aussi j’aurais bien voulu me faire soigner par Nur, simplement allongé dans la pénombre d’une belle pièce au parfum d’encens en écoutant le son du gamelan, en suivant ses histoires et en lui racontant les miennes. Mais mon problème n’était pas exactement un doigt mal en point et je n’avais pas le temps de me prêter à des expérimentations.

« Essaie. La médecine alternative n’a pas d’effets secondaires. Au pire, elle ne te fait rien »,dit-on. Et cela peut devenir un piège mortel. Combien de gens, en pensant éviter les mutilations de la chirurgie, les dévastations de la chimio et les dangers inhérents à la radiothérapie, font confiance à des solutions apparemment plus faciles et plus prometteuses ! La mère cinquantenaire d’un ami s’était mise entre les mains d’un « guérisseur » pour un cancer du sein. Celui-ci lui faisait boire de grandes tisanes d’herbes et évaluait les progrès du « traitement » au moyen d’un pendule. Quand, après quelques mois, la femme se décida à retourner voir le chirurgien qui lui avait proposé de lui enlever le sein avec de bonnes chances de survie, il était trop tard. Elle avait perdu un temps précieux. Elle mourut.

Ces dernières années, cela est devenu un problème particulièrement sérieux car certaines pratiques, qui dans le passé étaient limitées à une tranche restreinte de la population exposée aux vagues californiennes du New Age ou à la mode de l’exotisme oriental, sont désormais à la portée de tous et se répandent, comme de la mauvaise herbe, dans chaque ville et dans presque chaque quartier, partout en Europe. À Florence, un simple artisan, un tapissier venu à la maison pour refaire un canapé, a commencé un jour à me parler des chakras et des « flux d’énergie » grâce auxquels un « pranothérapeute » lui avait fait croire qu’il pouvait soigner son cancer du côlon en évitant la chirurgie. […]

Le problème est qu’il n’y a plus de filtres, il n’y a plus de contrôles. Tout le monde croit tout savoir, tout le monde se croit en droit de juger. Les lois sont inadéquates et l’avalanche chaotique d’informations produite par internet a créé ce savoir-à-moitié, désormais présent partout, qui est la pire et la plus dangereuse forme d’ignorance. Dans ce vide de connaissance véritable et honnête, même le bon sens fait défaut et n’importe quel charlatan finit par avoir le beau rôle face aux gens. […]

L’un des aspects les plus attrayants des thérapies alternatives est que le patient doit participer au processus de guérison qui dépend en grande partie de lui, de sa volonté. Mais cela signifie aussi que, si quelque chose ne marche pas, on ne peut pas l’imputer au traitement : c’est le patient qui n’a pas fait tout ce qu’il fallait. Les charlatans ont ainsi une parfaite justification de leur inefficacité.

Souvent, c’est de bonne foi que l’on donne le conseil de se tourner vers la médecine alternative – et déjà le terme « médecine » est dans la plupart des cas usurpé. D’ailleurs, le conseil que je reçus de Dan Reid était lui aussi donné de bonne foi. Vieux compagnon d’études chinoises en Amérique (1), il était devenu expert en taoïsme, en bouddhisme, en qi gong, en médecine orientale et en plusieurs autres variantes des sciences occultes, qu’il pratiquait et dont il avait tiré de nombreux livres traduits en plusieurs langues.

Au milieu de ma chimiothérapie, alors que j’étais à New York, je lui avais écrit un e-mail pour lui parler de mon scoop, de ce que j’étais en train de faire, et pour lui demander de m’aider à trouver comment agir par la suite pour retrouver un équilibre, comment renforcer mon système immunitaire et aussi à m’aider à me mettre à la recherche des petits trésors cachés dans les pratiques dont il s’occupait. Mal m’en a pris. En l’espace de quelques heures, sa réponse brûlait sur l’écran de mon ordinateur : j’étais fou de m’être mis entre les mains « d’assassins en blouse blanche » ! Ils allaient essayer de tuer mon cancer en l’empoisonnant, mais en m’empoisonnant en même temps. Bien sûr que c’était une question de vie ou de mort mais aussi de qualité de vie pour après ! La chimiothérapie était vraiment la dernière chose que je devais faire ; je devais arrêter immédiatement de détruire mon organisme, car, après les dommages infligés par ce traitement, en particulier sur le foie et sur le sang, je ne pourrais plus rien faire. Comment avais-je osé faire une chose pareille sans le consulter avant ? Comment avais-je pu, après avoir passé une partie de ma vie en Asie, me fier à « cette merde de science médicale occidentale » ? […]

J’étais convaincu d’avoir fait le bon choix, mais en même temps je m’apercevais de plus en plus que la médecine vers laquelle je m’étais tourné – justement parce qu’elle est une science et non une magie, parce qu’elle puise dans la physique et non dans la métaphysique, parce qu’elle est fondée sur la raison et sur l’expérimentation et non sur l’intuition – ne pouvait pas aller au-delà des apparences, des faits, de ce qui est perceptible par les sens. Cette approche me laissait comme un vide, un vide de compréhension, car j’étais de plus en plus persuadé de l’existence de quelque chose d’autre dans les choses mêmes, un autre quelque chose que les filets de la science n’arrivaient pas à pêcher dans l’océan de la réalité. Quelque chose d’important. Peut-être de plus important que tout le reste.
Le fait de ne pouvoir le pêcher ne prouve rien sinon que les filets ne sont pas adaptés. La science essaie de comprendre et d’expliquer le monde en le découpant en morceaux, en le mesurant, en le pesant, en l’observant et, quand c’est possible, en le reproduisant. Comment peut-elle alors saisir le feu qui se trouve dans un bout de bois ? L’arbre qui est dans une graine, la joie et la tristesse qui couvent dans le cœur de tout un chacun ?

Mais ce n’était pas cela que je demandais à mes médecins. Je comprenais qu’ils ne puissent pas m’expliquer scientifiquement pourquoi une tuile tombe sur la tête de quelqu’un qui passe à ce moment précis au pied de la maison ; pourquoi une balle frappe mon voisin et non pas moi. Mais comment pouvaient-ils ne pas prendre en considération la possibilité d’un rapport de cause à effet entre ma vie, les choses que j’avais faites, celles que j’ai vues, mes frustrations, ma dépression et la folie de mes cellules ?

S’il est vrai que le visage d’un homme est le reflet de son existence, que l’on peut y lire ses déceptions et ses joies, pourquoi alors la vie que l’on a vécue ne devrait-elle pas laisser une trace au fin fond de son corps : sur ses cellules ? Je voulais démontrer, au moins à moi-même, que le cancer que j’avais était mon cancer. Non pas bien sûr pour me culpabiliser, mais plutôt parce que, si j’avais joué un rôle pour le déclencher, maintenant je pouvais en jouer un autre pour le tenir sous contrôle. C’était peut-être seulement une question d’attitude, mais pour moi c’était important.

Le grand mystique indien du XIXe siècle Ramakrishna, dont les récits et les paraboles sont encore aujourd’hui sur tant de lèvres, disait qu’il existe deux façons de se sauver : la façon du chat qui, dès petit, sans avoir rien à faire, est pris par le cou par sa mère qui le promène, et la façon du singe qui, dès la naissance, doit apprendre à s’attacher de toutes ses forces aux poils de sa mère. Il y a toujours une « mère » – une chance – pour nous sauver. Moi, c’est de toutes mes forces que je voulais lui donner au moins un coup de main.

« Vous avez trop de prétention si vous croyez être la cause de votre cancer », me dit un jour Lucio Luzzatto – soixante ans, petit, maigre, génois, ayant passé de longues années en Afrique avant de devenir chef de la recherche génétique du MSKCC – quand j’allai le voir pour qu’il m’explique comment naît un cancer.
Comme savent le faire les vrais intellectuels qui n’ont pas besoin, pour se donner de l’importance, de compliquer ce qui peut être simple, Luzzatto simplifia pour moi ce qui était compliqué. Si j’ai bien compris, les choses se passent comme cela : le cancer est une maladie génétique des cellules somatiques. Maladie génétique veut dire que son origine se trouve dans les gènes. Les gènes sont à la base de l’ADN, notre code identitaire. Chacun a le sien. Chaque ADN est composé de cent mille gènes environ. Ces gènes déterminent ce que nous sommes et ce que nous deviendrons. Dans les gènes se trouvent la couleur de nos cheveux depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, la longueur de notre nez et celle de notre vie. Les gènes sont en quelque sorte notre « destin ». Ils se reproduisent en se dupliquant, c’est-à-dire en se fabriquant des copies identiques. C’est là que commence le problème, c’est là que peut naître le cancer, parce qu’il est pratiquement impossible que les gènes se reproduisent à l’infini tous exactement à l’identique. La possibilité d’une erreur – même une seule sur un million de copies – est naturelle, comme il est naturel qu’un copiste de la Bible commette une coquille dans sa transcription. L’erreur peut être minime mais, puisqu’elle est ensuite héritée, elle constitue une mutation qui, comme telle, se reproduira dans la prochaine copie, puis dans celle d’après, et ainsi de suite.

Parmi ces mutations, certaines n’ont aucune conséquence ; d’autres, en empêchant les cellules de fonctionner, les rendent incapables de se reproduire, et le processus se termine là. D’autres au contraire provoquent un changement dans la cellule, et ces mutations sont alors dangereuses.

La mutation – Luzzatto tint à le répéter – est une erreur accidentelle, elle n’a rien de « méchant », au contraire elle est un fait absolument naturel. « S’il n’y avait pas de mutations, il n’y aurait pas d’évolution », me dit-il. En soi, une mutation ne provoque pas le cancer. C’est seulement quand une mutation en suit une autre et puis une autre encore, que le problème devient sérieux. « Dans votre cas par exemple, il a fallu au moins cinq mutations successives, et toutes, rappelez-vous, toutes accidentelles ! Accidentelles ! »

[…] Luzzatto était convaincu que la science médicale réussirait bientôt à éviter ces mutations. « Vous comprenez que vous n’avez pas pu avoir d’influence sur ces mutations », conclut-il. « Mais si vraiment vous voulez vous sentir responsable de quelque chose, occupez-vous de votre système immunitaire. Celui-ci est extrêmement personnalisé : même deux vrais jumeaux ont deux systèmes immunitaires complètement différents. Celui-là est bien le vôtre, il est comme vous le voulez, vous ! En quelque sorte, vous avez affaire à la réponse immunitaire, et donc à ce qui arrivera à votre cancer et à vous en général. »

Enfin ! Je ne devais plus être un simple spectateur de ma maladie et de ce que la maladie allait faire de moi. J’y pouvais quelque chose ! J’avais un rôle, une responsabilité. Mon avenir dépendait aussi de moi.

J’aurais pu passer des heures à faire l’étudiant avec un maître comme lui. Luzzatto était un scientifique qui ne me faisait regretter aucun shaman ! En le quittant, je lui posai une question qui me tournait dans la tête depuis quelques jours : qu’est-ce que c’est exactement une maladie ?

Il me regarda comme seul regarde celui qui a une vieille culture derrière lui, une culture qui pendant des siècles a fait faire des pirouettes à ses meilleurs cerveaux, et répondit avec un sourire désarmant : « C’est un thème fascinant, mais il m’est plus facile de parler de cancer. Sur ce sujet au moins, j’ai une ou deux idées claires. »

 

1| En 1967, jeune juriste, Tiziano Terzani part étudier le chinois à Columbia, à New York. C’est alors qu’il fait ses premiers pas dans le journalisme.

 

Ce texte est extrait d’Un autre tour de manège, de Tiziano Terzani. Il a été traduit par Gwenaelle de Bonviller.

Mort d’un journal

Un putsch caricatural vient de torpiller un titre centenaire, le mensuel américain The New Republic (TNR). Ce temple de la pensée libérale américaine – par « libérale », entendez : de la gauche modérée –, voyait sa diffusion baisser régulièrement. En 2012, il est racheté par un multimillionnaire de 28 ans, Chris Hughes, l’un des cofondateurs de Facebook. Après avoir promis de redonner du punch au magazine tout en préservant sa ligne éditoriale, le nouvel actionnaire licencie le rédacteur en chef, frère aîné de l’écrivain Jonathan Safran Foer. Et nomme à la direction un transfuge de Yahoo, pour « repenser TNR comme un média numérique intégré verticalement ». Et le nouveau venu d’expliquer aux rédacteurs ébahis qu’il leur faudra désormais faire équipe avec les ingénieurs afin de créer des « applis » pour le Web. Des widgets, a-t-il dit – le mot veut aussi dire « gadgets ». La rédaction a démissionné et le magazine suspendu sa parution.

Bien sûr, la désaffection à l’égard de la presse écrite d’information générale a précédé Internet. Mais la révolution numérique a précipité le mouvement, comme on le voit en France pour tous les titres de cette famille, quelle qu’en soit la périodicité. Et créé l’asphyxie en détournant les recettes publicitaires. Lancé à contre-courant voici maintenant plus de six ans, Books lutte comme ses confrères contre cette tendance lourde. L’attentat contre Charlie Hebdo a fait se dresser les journalistes pour défendre la liberté de la presse. Mais dans nos pays, si par liberté de la presse on entend la faculté d’approfondir en toute indépendance l’analyse de l’actualité et de proposer une réflexion originale, la menace vient bien moins d’un fanatisme d’importation que de la révolution numérique et de la soumission des esprits qu’elle engendre. Ce tsunami induit une révolution culturelle sans précédent. Débordant de mérites et riche de promesses, certes. Mais quel bilan demain si les journaux de qualité disparaissent ?

La voie du salut est étroite. Elle consiste à encourager les abonnements et, en parallèle, à proposer sur le Web un contenu de qualité. Ainsi allons-nous, chez Books, dans les semaines qui viennent, renforcer notre présence sur le Net avec une newsletter reflétant notre projet d’origine : éclairer l’actualité par le livre. Chère lectrice, cher lecteur, merci pour votre fidélité.

 

17 faits & idées à glaner dans le numéro 62

• La souffrance ne nous rend pas vertueux.

• Keats avait une tabatière à l’effigie de Napoléon.

Écrire c’est faire le rêve de revenir en arrière.

• La plupart des souvenirs relèvent d’une forme de fiction.

• Cinq millions de Français sont au chômage ou en sous-emploi.

• Les robots peuvent penser mais pas marcher, ou marcher mais pas penser.

• Des milliers de postes de la City, à Londres, sont menacés par la révolution numérique.

• Les métiers manuels ont de l’avenir s’ils ne sont pas routiniers.

• 10 % des entreprises disparaissent chaque année.

• Un insecte peut avoir un million de neurones.

• La première cocarde révolutionnaire était une feuille de tilleul.

• Les couleurs n’ont pas d’existence propre.

• La liberté a été réduite à une forme desséchée d’autonomie.

• Mille crimes d’honneur sont commis chaque année en Inde.

• Désormais omniprésent, le savoir à moitié est la plus dangereuse forme d’ignorance.

• Dans près de neuf cas sur dix, les bombardements de 1939-1945 n’atteignirent pas leur cible.

Montaigne n’avait aucun roman dans sa bibliothèque.

Vers un grand soir climatique ?

À ceux qui pensent qu’il suffira, pour lutter contre le réchauffement, de poignées de main entre dirigeants bien intentionnés et de politiques indolores (ou presque) pour notre quotidien ; à ceux pour qui la transition vers une « économie verte » sera, au pire, un jeu à somme nulle, au mieux, bénéfique à chacun ; à tous ceux-là, le dernier livre de l’icône altermondialiste Naomi Klein inflige une douche froide (1). Réputée pour ses formules chocs, l’auteure de No Logo fait ce constat sans appel : « Notre système économique est à présent en guerre contre notre écosystème planétaire. » À ses yeux, l’action contre le réchauffement est d’autant plus impossible dans le modèle actuel que le capitalisme est la cause même du problème. Parce que l’exploitation des ressources naturelles est au cœur de l’histoire économique moderne, parce que la libéralisation des années 1980 et 1990 s’est soldée par « la libération dans l’atmosphère de quantités sans précédent de combustibles fossiles », le salut passera nécessairement par un « changement systémique ». « Les individus vont devoir consommer moins, résume Elizabeth Kolbert dans la New York Review of Books, les profits des entreprises être réduits (parfois à néant) et les gouvernements engager le genre de planification à long terme que les partisans du libre marché ont en abomination. »

Étonnamment, Naomi Klein ne se contente pas de brocarder les « messies verts » (ces milliardaires qui, à l’image de Richard Branson, promettent de régler le problème en signant des chèques) et autres « apprentis sorciers du climat » (ces scientifiques qui cherchent à lutter contre les effets du réchauffement en modifiant, par exemple, la chimie des océans ou en pulvérisant du soufre dans l’atmosphère). Elle s’en prend aussi violemment aux « Big Greens », ces ONG écologistes accusées de pactiser avec le diable en acceptant des subsides de la part des pétroliers. « Naomi Klein va jusqu’à affirmer que le mouvement écologiste n’est aujourd’hui guère plus qu’une branche de l’industrie des énergies fossiles », souligne Kolbert.

Mais le vrai combat se situe pour l’auteure dans ce qu’elle baptise « Blockadia », un ensemble de mobilisations citoyennes – contre l’exploitation des mines d’or en Grèce ou contre les projets d’oléoducs Keystone XL et Northern Gateway en Amérique du Nord, pour n’en citer que quelques-unes – préfigurant le grand mouvement social qu’elle appelle de ses vœux. Touchant aux fondamentaux du capitalisme, la lutte contre le réchauffement est présentée dans ces pages comme la cause suprême, celle qui viendra à bout, pêle-mêle, de l’inégalité entre les races et entre les sexes, de la répartition inique des terres et de l’oppression des populations indigènes. « Le changement climatique est notre chance de corriger enfin toutes ces injustices criantes – d’achever le travail des mouvements de libération », plaide Klein.

Sur les objectifs à atteindre et sur les moyens d’y parvenir, la Canadienne est on ne peut plus claire : « Elle veut une augmentation de 2 000 milliards de dollars par an des impôts sur les milliardaires et sur les entreprises pendant quarante ans. Elle veut tailler dans les budgets de la défense et parvenir à la décarbonisation de l’économie d’ici 2030 », écrit Tim Montgomerie dans le Times de Londres. Mais sur les répercussions concrètes pour l’Américain (ou l’Anglais ou le Français) moyen, l’altermondialiste se montre plus vague. Tel est en tout cas le reproche d’Elizabeh Kolbert – reproche à l’origine d’une passe d’armes entre les deux femmes, qui se sont affrontées par courriers interposés. Pourquoi ne pas avouer qu’il faudra se priver de voyages en avion, d’air conditionné, de balades en voiture et de téléviseurs haute définition ?, fait mine de s’interroger la critique. « Voici ma vérité qui dérange, conclut Kolbert : si l’on dit aux gens ce qu’il en coûterait effectivement de réduire radicalement les émissions de CO2, ils tournent la tête […]. L’ironie du livre de Klein est qu’elle en arrive précisément au même point que [ceux qu’elle dénonce] : raconter une fable qui aura, espère-t-elle, des effets positifs. »

 

1| La traduction française est annoncée fin mars 2015 chez Actes Sud.

Sortir l’Allemagne de l’euro

« La seule alternative à une Europe allemande est une Allemagne européenne. » À cette célèbre formule de l’écrivain Thomas Mann, le juriste portugais Eduardo Paz Ferreira ajoute une troisième possibilité : une union monétaire sans Berlin. Plus précisément, ce professeur à l’université de Lisbonne, figure de la gauche intellectuelle portugaise, prône la création de deux zones euro : l’une, au Sud, regroupant la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la France. Et la seconde, au Nord, gravitant autour de l’Allemagne. Avancée par différents économistes au plus fort de la crise, cette solution aurait aux yeux de Ferreira le mérite de résoudre le problème de compétitivité des pays les plus en difficulté, tout en permettant la « dégermanisation » de l’Union. Pour l’auteur, en effet, le projet conçu par Robert Schuman (une Europe « des réalisations concrètes, créant d’abord des solidarités de fait ») a été « falsifié » par l’Allemagne d’Angela Merkel, avec la complicité de la Commission et de l’ensemble des États membres ; la concurrence s’est substituée au principe de solidarité, avec pour résultat la « non-Europe » du titre. Les pays du Sud, France et Italie en tête, ont encore une chance, selon Ferreira, d’imposer une autre vision, qui passera nécessairement par « union sacrée » entre eux. À défaut, continuer sur la voie actuelle constituerait pour le juriste un « pacte de suicide », lit-on dans le quotidien Público.

L’enseignant est un psy comme les autres

Après des livres consacrés à la mélancolie chez Van Gogh, au désir chez Lacan et au pardon dans le couple ; après avoir tenté, même, une « psychopathologie de la vie politique italienne » (lire "L'Italie sur le divan", Books n° 49), Massimo Recalcati, le psychanalyste le plus en vue de la Péninsule, s’intéresse à l’école. Cette école contemporaine qui a cessé d’être le lieu principal de la formation des individus. « La culture est désormais filtrée et organisée ailleurs (à la télévision, sur Internet), écrit-il, et les élèves sont ainsi à la merci des illusions dont se nourrit le système capitaliste. » Passifs, les jeunes esprits se trouvent de son point de vue réduits au statut de simples « récipients » qui ingurgitent « des informations à outrance », jusqu’à atteindre « un état dans lequel plus rien n’a de sens », lit-on sur le site Affaritaliani.

À cette déliquescence, Recalcati oppose « un mot étranger à la didactique : “érotisme” », rapporte Simonetta Fiori dans La Repubblica. L’objectif du psychanalyste, par cette métaphore, est d’inviter « à transformer celui qui écoute en sujet actif, à le faire passer d’“éromène” à “éraste”, du statut inerte de l’être aimé à celui participant de l’amant ». En ce sens, poursuit Fiori, « il n’y a guère de différence entre le professeur et le psychanalyste, lequel “ne demande rien d’autre à son patient que de devenir lui-même un analyste” ». S’il rejette tout rapport de sujétion (le vieux modèle « œdipien » de l’école autoritaire), l’auteur presse les enseignants de changer de méthode s’ils refusent de se satisfaire d’une école obsédée par « une vaine efficacité, une productivité concentrée sur des chiffres et des statistiques, et qui donne de la vie l’image qu’elle est une interminable course ». Pour cela, il leur faut « retrouver, à travers le désir, le moyen de réinventer pendant l’heure de cours leurs propres autorité et légitimité ».