Noir à tout prix

Lorsqu’ils se sont connus au lycée, à Baltimore, Martin et Kelly étaient blancs. Lorsqu’ils se retrouvent vingt ans plus tard, l’un est blanc et l’autre noir. Martin, personnage principal du roman de Jess Row, a subi la première « opération de réassignation raciale » de l’histoire. Un moyen radical de remédier à un mal méconnu, que l’homme qualifie devant son ancien ami de « dysphorie de l’identité raciale ». On pense, bien entendu, au « passing », le fait pour un Noir de se faire passer pour blanc (lire « Ces noirs qui voulaient être blancs », Books, n° 35, septembre 2012). Mais Your Face in Mine fait bien davantage que renverser les termes de ce thème majeur de la littérature afro-américaine. « Aux yeux de Martin, explique David Ulin du Los Angeles Times, la réassignation raciale participe d’un continuum, qui commence avec la cosmétique et inclut aussi bien la chirurgie plastique que le changement de genre. » Réflexion sur la race et sur les préjugés, le livre est, plus globalement, une méditation sur la modernité et « l’identité conçue non comme le fruit de ce que l’on est, mais de ce que l’on aspire à être », souligne le journal.

Le procès de K.

K. est tchèque, il est écrivain et il est célèbre. Un jour, K. – qui vit en France – est accusé dans son pays d’origine d’avoir dénoncé, lorsqu’il était étudiant, un opposant au régime communiste. K. va devoir s’expliquer devant un tribunal. L’intrigue du troisième roman de Martin Jun – un inconnu dont les deux premiers livres n’ont pas trouvé d’éditeur – ressemble à s’y méprendre à la vie de Milan Kundera. À ceci près qu’il n’y eut pas pour Kundera de procès, sinon médiatique. Car l’« affaire » dont s’est inspiré Jun ne semble pas en être vraiment une.

En 2008, le magazine pragois Respekt avait publié une enquête à charge contre l’auteur de L’Insoutenable Légèreté de l’être. Sur la foi d’un rapport de police, le dossier le présentait comme le dénonciateur d’un certain Miroslav Dvoracek, condamné en 1950 à vingt-deux ans de travaux forcés. La presse du monde entier cria à la traîtrise. Très vite, cependant, les preuves se révélèrent douteuses, et nombre de journalistes et d’historiens dénoncèrent une manipulation. Mais le mal était fait et le soupçon continue de peser sur le romancier.

Témoin ce livre de Martin Jun, donc, qui reflète surtout la relation compliquée des Tchèques à Kundera. S’y mêlent un sentiment de fierté d’avoir pour compatriote cette figure de la littérature mondiale et la frustration suscitée par un auteur qui n’accorde plus d’interview depuis 1985, vit à l’étranger et n’a pas publié en vingt ans un seul roman dans sa langue natale. Car l’homme, qui écrit en français, refuse que d’autres traduisent ses livres et s’est limité ces dernières années à la traduction d’essais. Paradoxe : les lecteurs tchèques n’ont droit qu’à des versions pirates des romans les plus récents de Kundera.

Comme le résume le quotidien Dnes, à propos de la scène du procès imaginée par Jun : « L’accusation résume assez bien notre rapport à Kundera : le prévenu aurait pu éviter ce qui se passe aujourd’hui. Il lui aurait suffi de revenir de temps en temps et de lâcher quelques mots aux médias. » Remarque éclairante. Mais qui « ne suffit pas à faire un bon livre », conclut le journal, à l’unisson d’une critique quasi unanime quant à la médiocrité de l’ouvrage : « Il fut un temps où les éditeurs renvoyaient chez eux les auteurs de piètres romans. Mais aujourd’hui, face à de tels manuscrits, ils réfléchissent à la façon de monter une campagne médiatique », se désole l’hebdomadaire Literární noviny. Qui ne croit pas une minute à bonne foi de l’éditeur Labyrint, lequel a eu le culot d’affirmer que la décision de publier Jun n’avait rien à voir avec Kundera et tout avec « une certaine maturité stylistique ».

Lendemain d’utopie dans les HLM brésiliens

Dirigé par deux professeurs d’architecture et d’urbanisme, « Les pionniers de l’habitat social » est la première étude universitaire d’envergure consacrée à l’histoire du logement social au Brésil. Passant en revue les politiques menées de la fin du XIXe siècle aux années 2000, cette somme met en lumière le rôle du département de l’Habitat populaire (DHP) de Rio. « Les immeubles réalisés par le DHP [un organisme public créé en 1946] comportaient de nombreux équipements sociaux, explique le quotidien O Globo : école, dispensaire, buanderie collective, centre commercial et même, pour certains, cuisine partagée. L’idée était de sortir les tâches domestiques de l’unité d’habitation privée. » Le journal rappelle également la fibre féministe de la codirectrice du DHP de 1946 à 1958, Carmen Portinho. « Ces bâtiments répondaient à des normes très haut de gamme », précise l’un des coauteurs, Nabil Bonduki, qui souligne dans un entretien à quel point la qualité de ces constructions contraste avec les nombreux cas de malfaçons rapportés dans le cadre de l’actuel programme « Minha Casa, Minha Vida » (« Ma Maison, Ma Vie »), lancé par Lula. Et Bonduki d’ajouter que, « dans les années 1940 et 1950, les logements sociaux étaient commandités par les caisses publiques de retraite, qui les destinaient à la location. C’étaient des investissements à long terme. Aujourd’hui, c’est devenu l’affaire d’entreprises privées : les opérations doivent être lucratives et il faut tirer un profit maximum de chaque terrain ». Cela dit, même les HLM de la grande époque du DHP ont perdu de l’esprit social d’origine. « Conçus pour être ouverts sur l’espace public et intégrés à l’environnement urbain, ils ont été peu à peu ceints de hautes grilles. Leurs halls sont désormais fermés par des portes en aluminium. La logique de la résidence fermée l’a emporté », note O Globo.

Espionnés pour rien

Faire commenter des comptes rendus de surveillance des services secrets australiens (ASIO) par les espionnés eux-mêmes : l’idée est à l’origine de la trentaine d’essais rassemblés sous le titre « Sales secrets » par une ancienne élue socialiste de Nouvelle-Galles du Sud. Rédigés entre les années 1950 et 1990, ces documents déclassifiés témoignent de la paranoïa qui régnait à Canberra au plus fort de la Guerre froide. Passé la colère éprouvée à leur lecture, la plupart des intéressés (des journalistes, écrivains et militants, dont la plupart ont participé aux manifestations contre la guerre du Vietnam dans les années 1960) sont frappés par la trivialité des informations recueillies à leur sujet : « Le livre montre clairement que, pendant des années, l’ASIO a perdu son temps à traquer les menaces imaginaires émanant de personnes franchissant telle ou telle porte ou militant en faveur de telle cause, au lieu de s’efforcer de comprendre le contexte », souligne le Sydney Morning Herald. Comme le précise la Newtown Review of Books, « les informations contenues dans ces dossiers ne sont pas particulièrement “secrètes” ; elles relèvent souvent de données facilement accessibles, comme des apparitions publiques, des écrits journalistiques et autres – rien de bien clandestin ». Mais pour les agents qui effectuaient la surveillance, toute forme de militantisme, que ce soit en faveur des Aborigènes, des droits des femmes ou des homosexuels, était perçue comme une opération téléguidée par le Parti communiste. « L’humanisme au sens le plus large était associé à la subversion au sens le plus étroit », résume le Saturday Paper.

Journal d’insomnies

« Je sens que je me fais vieux – que chaque jour je suis plus vieux. Combien encore à vivre ? Trois ans ? Six ans ? Je n’aurai le temps de rien », écrivait Josep Pla le 12 juin 1956, au cours d’une de ses nombreuses nuits d’insomnie. Auteur majeur de la littérature catalane du XXe siècle, ce graphomane à qui l’on doit notamment Le Cahier gris (Gallimard) est l’auteur d’une œuvre de plus de trente mille pages, véritable ode à sa région natale. Dans les années 1950, l’homme a beau être un journaliste et un écrivain reconnu, il est en pleine dépression. Paru récemment à Barcelone, « La vie lente » rassemble les notes prises par Pla au cours des années 1956, 1957 et 1964. Quand, déçu par la dictature franquiste qu’il avait d’abord acceptée, l’écrivain subissait les foudres de la censure. Vivant reclus dans sa maison de Palafrugell, il passe ses nuits à consigner, « d’une écriture en pattes de mouche, quasi inintelligible, son quotidien, ce qu’il a fait, mangé et senti la veille », note Carles Geli dans El País. Où l’on découvre un Josep Pla intime, qui n’arrive pas à dormir, qui mange (peu), boit (beaucoup) et qui, surtout, lit. « Je passe de l’alcool à la lecture avide, qui me cause autant de mal », écrit-il le 15 février 1957.

Le web rend-il fou ?

Les frères Gold forment un duo singulier dans le paysage intellectuel américain : l’un, Joel, est psychiatre et psychanalyste, professeur associé à l’université de New York ; le second, Ian, à la fois psychologue et philosophe, enseigne à l’université McGill de Montréal. Dans leur livre, ils s'en prennent au « gang des neurotransmetteurs ». Leur but : « prendre en considération ce que la psychiatrie a oublié dans son empressement à réduire la maladie mentale à un dysfonctionnement cérébral : le facteur environnemental », résume Gary Greenberg dans le New York Times. Pour cela, ils examinent divers cas de trouble délirant, au premier rang desquels le « syndrome de Truman » : une pathologie baptisée en référence au film Le Truman Show, dans laquelle le patient se croit observé par le monde entier. Les auteurs soulignent d’abord que « les troubles psychiatriques dans lesquels les délires jouent un rôle sont plus courants en ville que dans les zones rurales », poursuit Greenberg. « C’est le signe à leurs yeux que plus on a de relations à gérer, plus le “système de suspicion” inné qui nous permet d’esquiver les menaces liées à la vie sociale est soumis à rude épreuve. Or les appareils photo et les portables connectés à Internet, pour ne rien dire de l’espionnage de la NSA, ont transformé le monde en une seule ville, même si elle est virtuelle, et “un délire bizarre sur le fait d’être regardé en inquiétude sensée”. »

Cela ne signifie pas que les personnes atteintes du syndrome de Truman ne sont pas folles. Mais, selon les auteurs, cette affection n’est qu’une réponse pathologique à un problème bien réel de nos sociétés. L’explication convainc en partie l’historien de la médecine Edward Shorter, pour qui les Gold ont le mérite d’« arracher le débat psychiatrique à l’extrême réductionnisme biologique qui le caractérise depuis trente ans ». Mais les auteurs pèchent par manque de rigueur : « Certes, la culture détermine bien le contenu de la maladie : si une personne n’a pas été exposée à une idée, elle ne délirera pas à son sujet, écrit-il dans la Literary Review of Canada. Un grand nombre de patients en Inde se croient possédés par des démons, alors qu’ils sont peu nombreux en Occident. En revanche, la culture ne détermine pas la forme du trouble. Ainsi, la dépression mélancolique est similaire partout dans le monde, même si son contenu – comme la présence d’idées suicidaires (fréquente chez les Occidentaux) – varie énormément. Or les Gold s’obstinent à construire des sous-catégories sophistiquées de troubles délirants en se fondant sur leur contenu et non sur leur forme. Ce faisant, ils nous ramènent à la psychiatrie descriptive du début du XIXe siècle. »

Les champions du modèle suédois

Que peuvent bien apporter Björn Borg, Mats Wilander et Stefan Edberg à la science politique ? Partant de l’histoire de ces trois champions, le livre des journalistes Mats Holm et Ulf Roosvald développe une thèse originale : l’âge d’or du tennis en Suède a coïncidé avec l’apogée du modèle de l’État-providence dans ce pays. Arrivée à l’âge adulte dans les années 1970 et 1980, la génération des Borg, Wilander et Edberg n’eut pas à se soucier de bâtir le « foyer du peuple », métaphore de l’égalité et de la solidarité chères à leurs aînés. Toutes les bases du modèle suédois étaient en place. Comme le rapporte le Sydsvenskan, l’État pouvait se consacrer à « faciliter la réalisation de projets individuels ». Les programmes scolaires intégraient des plages de « travail libre », qui pouvaient servir à la pratique sportive. Ajoutons à cela les nombreux courts de tennis mis gratuitement à disposition, et ce sport réputé aristocratique trouvait peu à peu sa place aux côtés du hockey sur glace et du football, très populaires dans un pays qui favorisait jusqu’alors les sports collectifs.

Un mausolée de cartoons

« À part la Seconde Guerre mondiale, travailler, être malade et aller aux toilettes, [mes parents] ont tout fait ensemble », raconte la dessinatrice Roz Chast dans cet album consacré à la fin de vie de ses parents. Une œuvre « aussi drôle que dévastatrice », selon le New York Times, qui lui a valu l’an dernier d’être le premier livre de cartoons finaliste dans la catégorie « non-fiction » du prestigieux National Book Award. Avec humour et finesse, la dessinatrice du New Yorker décrit ici la lente déchéance d’un couple d’excentriques de Brooklyn (« Ton père s’est promené avec un œuf dans sa poche toute la journée hier », annonce un jour sa mère à Chast ; « Dieu merci, il était dur ») et son propre désarroi face à leur perte d’autonomie et à leur mort. « Je restai seule pendant un moment avec le corps de ma mère, lit-on sur l’une des planches. Je l’ai dessinée. Je ne savais pas quoi faire d’autre. »

Hommage à des amis morts debout

Hommage

L’Amazonie d’Euclides da Cunha

Susanna B. Hecht présente son livre The Scramble for the Amazon and the Lost Paradise of Euclides da Cunha comme un mélange de biographie, d’histoire sociale, de « nature writing » et de traduction d’écrits géographiques. On pourrait tout aussi bien décrire ce gros ouvrage de cinq cents pages comme un livre d’histoire original et d’une exceptionnelle richesse, qui entrelace de façon harmonieuse quatre récits liés : celui de la vie tumultueuse et tragique de l’écrivain, journaliste et ingénieur brésilien de la fin du XIXème siècle Euclides da Cunha ; la relation d’une expédition que ce dernier a menée dans la région du haut cours du rio Purús, un affluent de l’Amazone, située à la frontière du Brésil et du Pérou ; celle de la rédaction de l’œuvre qu’il projetait de publier sur l’Amazonie, O Paraíso Perdido, qui est demeurée à l’état de fragments, dont un grand  nombre sont traduits dans le livre ; enfin, l’histoire de l’exploration géographique et scientifique du bassin amazonien, de l’exploitation du caoutchouc qui en a représenté durant un certain temps une très importante ressource économique et des conflits de frontières dont cette partie de l’Amérique du sud a fait l’objet.

Professeur à l’Institut de l’Environnement de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), Susanna Hecht est une spécialiste de l’Amazonie. Il y a vingt-cinq ans, sous le titre The Fate of the Forest, elle publiait en collaboration avec le journaliste radical Alexander Cockburn une remarquable étude sur la déforestation en Amazonie et les actions menées pour l’enrayer, notamment par l’activiste Chico Mendes, à qui son engagement en faveur de cette cause coûta la vie, puisqu’il fut assassiné. Vendu à deux cents cinquante mille exemplaires, l’ouvrage est considéré comme un « classique de l’environnement », pour reprendre l’expression utilisée à son sujet notamment par l’historien Robin Blackburn. Produit d’années d’enquête historique, The Scramble for the Amazon se situe dans le prolongement de ce premier ouvrage et constitue le deuxième volet d’une trilogie dont le troisième volume, consacré à l’Amazonie contemporaine, portera sur l’Amazonie dans la mondialisation et face au changement climatique.

Explorateur, homme de terrain et activiste politique

Euclides da Cunha est avant tout connu comme un des plus grands écrivains qu’ait produit le Brésil, la figure littéraire historique nationale la plus célèbre juste après de celle de son contemporain Machado de Assis, dont il fut l’ami et qui était comme lui d’origine métisse (da Cunha était un  « caboclo », terme utilisé pour désigner les descendants d’Européens et d’Indiens, de Assis était « mulatto » c’est-à-dire mulâtre). Fameux pour la beauté de son style flamboyant, il est surtout cité comme l’auteur de Os Sertões (Hautes Terres), récit d’une révolte de colons paysans du Nord-Est du Brésil contre l’État de Bahia et la République du Brésil. L’épisode est également raconté dans le roman épique La Guerre de la Fin du monde de Mario Vargas Llosa, qui, admirant beaucoup le livre de da Cuhna, a exploité certaines informations qu’on y trouve pour rédiger le sien, tout en faisant figurer dans celui-ci, sous les traits d’un journaliste anonyme, un personnage inspiré de l’auteur.  

Euclides da Cuhna était toutefois aussi un explorateur, un pionnier des études de terrain, un idéologue et activiste politique et un intime du plus grand diplomate qu’ait engendré le Brésil, le baron de Rio Branco, ministre des affaires étrangères sous quatre présidents de la république successifs, qui a joué un rôle central dans l’établissement des frontières du Brésil avec tous les pays voisins. Si le nom de da Cunha est par ailleurs le plus souvent associé à la région du Nordeste, c’est à des questions liées à l’Amazonie, rappelle Susanna Hecht, qu’il a consacré l’essentiel de la dernière partie de sa vie. Et seule sa mort prématurée, à l’âge de quarante-trois ans, l’a empêché de mener à bien ce qui, dans son esprit, aurait dû être le pendant de Os Sertões, ce grand livre sur l’Amazonie qui aurait un peu été au premier ce que L’Iliade, suggère Susanna Hecht en une image très flatteuse mais non dépourvue de pertinence, a été à L’Odyssée.

L’expédition dans la région du Haut-Purus dont la responsabilité avait été confiée à Euclides da Cuhna avait été lancée à l’initiative du baron de Rio Branco. Son objectif était de dresser un état de l’occupation des lieux, en identifiant les populations qui exploitaient ce territoire, de manière à pouvoir tracer les frontières entre le Brésil et le Pérou en interprétant, de manière un peu spécieuse, il est vrai, le principe « uti possidetis » qui veut qu’un pays, à l’issue d’un conflit, continue à posséder ce qu’il possédait déjà. Il s’agissait donc d’établir que ces populations étaient bien brésiliennes. Les conséquences ultimes, mais tardives, de cette entreprise peuvent la faire considérer comme un succès : trois semaines après la mort d’Euclides da Cunha, la frontière entre les deux pays fut redessinée à l’avantage du Brésil, sur la base notamment du rapport et des cartes de l’écrivain. Les conditions dans lesquelles l’opération s’est déroulée furent cependant si pénibles qu’on a pu la décrire comme « une aventure du type Au cœur des ténèbres ».

Susanna Hecht fait au sujet de ce voyage épique l’observation suivante : « Avant de partir pour la région du Haut-Purús, da Cunha, conformément aux idées de l’époque, voyait l’Amazonie comme un lieu de pure nature, « non préparé pour l’Homme ». À mesure qu’il progressait dans les terres à caoutchouc du Purús, ses cartes et ses écrits dévoilent [cependant] un pays habité, occupé par des paysans désespérément endettés, des Indiens en détresse, des familles de petits propriétaires en situation précaire, des collecteurs de caucho (caoutchouc), des ingénieurs britanniques, des mariniers allemands, des chasseurs de fortune parisiens et des barons du caoutchouc sans pitié. […] Comme dans Os Sertões, da Cunha part d’un cliché pour arriver à l’image d’un monde de travail dur et sérieux. […] Cette  découverte était complètement en porte-à-faux avec la représentation cultivée par le tropicalisme européen d’un territoire « vide », largement naturel, un lieu sauvage habité par des populations primitives indolentes, une tabula rasa n’attendant que de devenir l’objet d’industrieuses entreprises de colonisation et de civilisation par le Nord impérialiste et la race blanche ».

L’âme du Brésil

Dans ce passage se trouvent contenues trois idées importantes qui courent tout au long de The Scramble for the Amazon. La première est que les vues d’Euclides da Cuhna n’ont pas toujours été celles pour lesquelles il est à présent connu. Au moment où débuta l’expédition militaire contre les Canudos, da Cunha considérait celle-ci comme une saine réaction du monde civilisé et de la république progressiste face à une révolte réactionnaire de populations arriérées et conservatrices luttant pour le retour de la monarchie. Mais ses idées évoluèrent  Peu à peu, il se persuada que la vérité et le droit se trouvaient plutôt du côté des Canudos combattant pour leur liberté.

Ces individus pauvres et travailleurs – c’est la deuxième idée-clé – et leurs équivalents dans le bassin amazonien, da Cunha en arrivera à les considérer comme les véritables Brésiliens, l’âme, la singularité et la vraie force du Brésil résidant à ses yeux dans cette population industrieuse et active, le plus souvent métissée, non dans les élites oisives d’origine européenne établies sur la côte Est, animées d’idées occidentales étrangères à la vraie nature du pays. Cette vision inspirera par la suite plusieurs intellectuels brésiliens, à commencer par le sociologue Gilberto Freyre, pour qui ce qui définit l’identité nationale brésilienne est l’essor, dans un environnement naturel singulier et un univers multiculturel, grâce au mélange des races et des traditions, d’un nouveau type d’« Homme tropical » très différent de l’Homme européen et occidental. L’éloge de la « miscigénation » par l’écrivain Jorge Amado va exactement dans le même sens.

Enfin, se trouve illustrée dans ce passage une conception de l’environnement et des rapports de l’homme et de la nature que Susanna Hecht a d’autant moins de difficultés à comprendre, présenter et défendre, qu’elle est identiquement la sienne. Dans The Fate of Forest, Hecht plaidait en faveur d’une politique de l’environnement et de la forêt qu’elle n’a cessé de promouvoir depuis lors, basée sur la thèse que l’idée d’une nature authentique et inviolée est largement un mythe, qu’il existe peu de paysages qui n’aient été influencés et modelés par la présence et l’activité humaines, et que la sauvegarde du milieu naturel ne passe pas par la création de sanctuaires comme ces parcs naturels qui se sont multipliés aux États-Unis à la suite de l’ouverture de celui de Yellowstone à l’initiative du grand naturaliste John Muir, mais dans une exploitation raisonnable, attentive et équilibrée des ressources et une intégration harmonieuse de l’activité économique et technique dans son environnement naturel.

Une  « Méditerranée américaine»

Un aspect comparativement peu convaincant du livre est la référence régulière qui y est faite, à commencer par dans le titre, à la « ruée vers l’Amazonie » (« scramble for Amazonia »), en un parallèle ostensible avec la « ruée vers l’Afrique » (« scramble for Africa ») qui mis aux prises les puissances coloniales européennes à la fin du XIXème siècle. Ainsi que le rappelle dans sa recension de l’ouvrage dans le Times Literary Supplement l’explorateur John Hemming (auteur d’une dizaine de livres qui font autorité sur les Incas, l’histoire du Brésil et celle du bassin amazonien et de sa population), la conquête du continent sud-américain s’est effectuée dans des conditions très différentes de celle de l’Afrique. Le Traité de Tordesillas de 1494 avait partagé le continent entre les deux puissances ibériques, l’Espagne et le Portugal. Du fait des caractéristiques géographiques du pays, plus précisément le relief plat de la forêt amazonienne, qui permet de remonter le fleuve plusieurs milliers de kilomètres avant de rencontrer les premiers rapides, les Portugais ont pu occuper sans difficultés la plus grande partie de la région. Des projets d’annexion par d’autres puissances ont certes été conçus. La France a cherché à étendre quelque peu ses possessions en Guyane. Et avant que n’éclate la Guerre de Sécession, l’océanographe américain Matthew Fontaine Maury et quelques idéologues sudistes envisagèrent de transformer l’Amazonie, « Méditerranée américaine », en une colonie des États-Unis, en domptant sa végétation sauvage pour y exploiter le coton, grâce au transfert dans la région d’une grande quantité d’esclaves noirs américains – un grand rêve impérialiste et raciste qui ne se réalisa jamais, comme on sait. Dans l’ensemble, cependant, la ruée vers l’Amazonie fut très locale et limitée, prenant essentiellement la forme, fait judicieusement remarquer Hemming, d’une « rectification de frontières » entre le Brésil et les pays issus de l’ancien empire espagnol.

Cette comparaison erronée est, ceci dit, d’un poids insignifiant face aux nombreux mérites de ce livre splendide rempli d’informations et d’analyses éclairantes. À côté de savants développements sur les différentes essences d’arbre à caoutchouc, les techniques d’exploitation de celui-ci et le rôle joué par cette ressource dans l’enrichissement des Brésiliens, à côté de l’or, du café et du sucre, jusqu’à l’essor de la culture de l’hévéa en Asie du Sud-Est, on y trouvera par exemple une minutieuse reconstitution des conflits politico-diplomatiques entre les pays du Cône Sud de l’Amérique latine à propos de questions de frontières et la façon dont ils ont été résolus ; de passionnantes réflexions sur les voyages d’exploration des naturalistes du XVIIIème et du XIXème siècle Charles de La Condamine et Alexandre von Humboldt en Amazonie, l’esprit dans lequel ils ont été accomplis et l’impact qu’ils ont eu sur la vision de la nature et du Nouveau Monde par les Européens et notre connaissance de la région ; et des indications sur la contribution décisive, sans laquelle les expéditions ultérieures n’auraient pas été possibles, apportée à cette connaissance par les fonctionnaires et les militaires en poste, les prêtres des missions, les érudits indigènes locaux et ces voyageurs, admirés par da Cunha, que Susanna Hecht appelle les « vérificateurs de faits » de l’Empire brésilien, à qui l’on demandait de fournir des réponses à des questions très empiriques et pratiques comme : « qui étaient les indigènes [d’une région], combien étaient-ils, quelle langue parlaient-ils, de quelle nature étaient les sols, quelles espèces végétales avaient-elles poussé à cet endroit […] quel était le vrai nom d’une rivière, une chaîne de montagne supposée se dresser à un endroit donné existait-elle réellement, etc ».

« Mélodrame gothique »

La vie d’Euclides da Cuhna s’est achevée comme « un mélodrame gothique ». Neurasthénique et de constitution fragile dans sa jeunesse, puisqu’il était phtisique, ayant souffert toute sa vie de maux variés (qui ne l’avaient cependant pas empêché de manifester une étonnante résistance lors de voyages faits dans des conditions très dures), épuisé par les longs efforts de préparation d’un concours pour une chaire universitaire de logique qu’il cherchait à décrocher pour obtenir un peu de sécurité financière, il était, au début de la quarantaine, dans un état physique, nerveux et psychologique déplorable. Durant la période qui suivit le concours, indique Susanna Hecht, « [Euclides da  Cunha] vacillait entre accès de manie, paranoïa et désespoir. Sa santé était extrêmement précaire, avec de fréquentes crises dues à la combinaison de la tuberculose et de la malaria, couplées avec des soucis domestiques et professionnels ». Parmi ces soucis domestiques, celui qui le tourmentait le plus, au moins autant que la maladie, puis le décès, de son père, était l’infidélité de sa femme. Lorsqu’il avait trente-quatre ans, Euclides da Cunha avait épousé Ana Emília Ribeiro de Assis, âgée de dix-huit ans, fille du général Solon Ribeiro, héros révolutionnaire puisque l’un des instigateurs du coup d’État qui allait conduire au renversement de l’empereur Don Pedro II et donner naissance, en 1889, à la république du Brésil. Introverti, souvent irritable, absorbé par ses tâches  intellectuelles et ses activités politiques, très longtemps loin du foyer du fait de ses longs périples dans le Nordeste et en Amazonie, da Cuhna ne fut quasiment présent auprès de sa femme que le temps de lui faire trois enfants. Très seule, Ana finit par prendre un amant, un cadet militaire seize ans plus jeune qu’elle nommé Dilermando de Assis, avec lequel elle vivait ostensiblement et dont elle eut deux enfants. Le premier mourut en bas âge, et le second fut reconnu par da Cunha qui en parlait toutefois comme d’un « épi de maïs dans [une] plantation de café », l’enfant étant blond comme son père dans une famille ne comprenant, des deux côtés, que des personnes brunes.

Euclides da Cuhna était une personnalité connue et sa situation matrimoniale faisait l’objet de nombreux commentaires. Dans la société brésilienne conservatrice et bien-pensante d’alors, le divorce n’était pas autorisé. La seule possibilité pour un couple de se séparer formellement était l’annulation religieuse du mariage, impossible dans son cas, la présence d’enfants démontrant que l’union avait été consommée. Dans l’état psychologique désastreux qui était celui de da Cunha,  l’affaire tourna au drame. Très perturbé, il se rendit un jour armé d’un révolver au domicile de l’amant de sa femme, dans lequel il pénétra en clamant être venu « pour tuer ou être tué ». Susanna Hecht raconte ce triste et sordide épisode en détail. Dilermando était en compagnie d’Ana et de deux de ses  enfants, ainsi que de son jeune frère Dinorah de Assis. Des coups de feu furent échangés. Da Cuhna réussit à blesser Dilermando de Assis, mais celui-ci, qui était un champion de tir, l’atteignit mortellement dans un second temps. Au procès, les avocats de Dilermando invoquèrent la légitime défense. De Assis avait de surcroît des appuis dans les milieux militaires et, au Brésil, les affaires d’honneur étaient souvent jugées avec mansuétude. Il fut donc acquitté. Une semaine après, il épousait Ana.

Haute tenue littéraire

En quelques pages conclusives, Susanna Hecht rapporte les suites de cette histoire, qui ne s’arrête pas là. Elles furent tristes. En tirant, non seulement sur l’amant de sa femme, mais aussi dans toutes les directions, Euclides da Cunha n’avait pas seulement blessé Dilermando de Assis. Il avait également atteint d’une balle à la nuque son frère Dinorah. Très sportif, ce jeune homme était devenu, parallèlement à sa carrière militaire, une vedette d’une des plus importantes équipes de football de Rio de Janeiro. Sans doute à la faveur de chocs successifs, la balle restée fichée dans sa nuque migra vers sa moelle épinière et il finit ses jours partiellement paralysé. Il n’avait pas vingt ans. Très marqués par le drame, la liaison de leur mère et son remariage avec le meurtrier de leur père, les enfants d’Euclides da Cunha ne connurent pas un destin heureux. Solon, l’aîné, qui avait tourné le dos à la société pour s’établir en Amazonie où il officiait comme autorité de police, y fut abattu par les auteurs d’une vendetta qu’il venait arrêter. Quant à son frère plus jeune, Quidinho, il perdit la vie exactement dans les mêmes circonstances que son père. S’étant résolu à venger sa mort, il fit feu sur Dilermando de Assis, qu’il blessa mais qui réussit à l’atteindre mortellement. À nouveau, Dilermando fut acquitté, par un tribunal militaire.    

L’intérêt du contenu de The Scramble for the Amazone and the Lost Paradise of Euclides da Cunha, l’éclairage que jette ce livre sur un aspect de l’histoire du Brésil moins connu que d’autres et ce qu’il nous révèle de la vie et de la personnalité de l’écrivain ne sont pas les seules raisons qui conduisent à en recommander chaudement la lecture. Ce qui distingue aussi et peut-être avant tout cet ouvrage est sa haute tenue littéraire et son extrême qualité stylistique. Un des traits caractéristiques de la prose d’Euclides da Cuhna, a-t-on souvent souligné, est la façon dont elle marie la méticulosité scientifique et un lyrisme très expressif. Une remarque du même ordre pourrait être faite, avec une nuance significative, au sujet du livre de Susanna B. Hecht. Si le vocabulaire dont use cette dernière est aussi techniquement précis, riche et varié que celui de l’auteur dont elle traite, et sa langue aussi colorée et évocatrice, dans l’exposé des développements historiques comme l’analyse de questions géographiques, sociologiques ou ethnographiques qu’elle évoque, la façon élégante dont elle s’exprime, loin de toute exubérance tropicale et du style fleuri du XIXe siècle, frappe par sa sobriété et sa rigueur. Son récit de la vie de da Cuhna témoigne d’un autre côte des qualités d’empathie, de la finesse de perception et du talent de portraitiste qui sont ceux des bons romanciers et des excellents biographes. On lit donc ces cinq cents pages avec un plaisir continu, aussi séduit par l’art avec lequel cette histoire est racontée que captivé par son sujet. 

Michel André