Books est Charlie

Enfin, pas tout à fait… Nous n'avons ni l'humour corrosif des journalistes de l'hebdomadaire, ni leur remarquable courage. Mais aujourd'hui, nous sommes en deuil, avec l'impression d'avoir perdu les emblèmes d'une irrévérence qui nous est chère. Cette volonté de questionner tous les préjugés, de ne faire d'aucun sujet un tabou, est aussi la nôtre.

Nous souhaitons que Charlie Hebdo vive et qu'il continue à incarner cette promesse en forme de défi affichée en Une de son premier numéro, paru le 16 novembre 1970 : « Il n'y a pas de censure en France ».

Nos pensées vont aux proches et aux familles des victimes de l’attentat perpétré mercredi matin contre la rédaction de Charlie Hebdo.

La rédaction de Books

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L’origine des Européens

Nous le savons désormais : les Européens, comme d’ailleurs les Asiatiques (mais pas les Africains), ont hérité de gènes néandertaliens. Et même en belle quantité, puisque chaque Européen en porte 1 à 3 % en lui, avec des différences significatives selon les individus, et qu’au total 20 à 30 % environ des gènes néandertaliens continuent de s’exprimer chez les Européens. Cette découverte a pris les paléoanthropologues par surprise. Elle conduit à repenser, en amont, la notion d’espèce humaine et, en aval, celle de race – d’autant que certains des gènes identifiés ont un impact sur la peau et le poil. D’autres avancées récentes dues aux progrès spectaculaires de l’analyse de l’ADN ancien permettent de jeter les bases d’un nouvel arbre généalogique des Européens. En voici les grandes lignes. Des Sapiens chasseurs-cueilleurs arrivent d’Afrique vers – 45000. Certains se croisent avec des néandertaliens. Vers – 9000 arrive une nouvelle vague de Sapiens, de solides cultivateurs venus du Moyen-Orient. Les uns et les autres cohabitent tant bien que mal et bien sûr se croisent. Vers – 4000 ou – 5000 arrive une troisième vague, cette fois d’Asie centrale. Les gènes de ces nomades forment aujourd’hui en moyenne 20 % du génome de la plupart des Européens, avec une variation importante selon la latitude : près de 30 % en Europe du Nord, presque pas chez les plus méridionaux, lesquels sont ceux qui ont le plus massivement hérité du génome de la seconde vague, celle des cultivateurs. Chose étonnante, ces gènes venus d’Asie centrale sont aussi présents chez les Indiens d’Amérique : bien longtemps avant leur arrivée en Europe, ces populations avaient franchi le détroit de Béring.

De toute évidence, il faut s’attendre à de nouvelles surprises. Du genre de celle annoncée dans Nature l’été dernier : les Tibétains ont un gène d’adaptation à l’altitude hérité d’une espèce d’Homo qui n’appartient pas à la lignée Sapiens, mais pas non plus à la lignée néandertalienne. Plus que jamais, tous parents, tous différents !

 

 

Ce Neandertal qui vit en nous

Depuis la découverte en 1848, dans une caverne allemande, d’un squelette qu’on prit d’abord pour celui d’un ours, que de chemin parcouru ! Nous le savons aujourd’hui, les néandertaliens (ou néanderthaliens) peuplaient toute l’Europe non glaciaire vers – 45 000 ans, par petits groupes familiaux, au moment où sont arrivés les premiers Sapiens. On les retrouve jusque dans les monts Altaï en Sibérie méridionale. Nous savons aussi depuis peu qu’ils se sont croisés avec Sapiens, léguant aux Européens et aux Asiatiques un substantiel héritage génétique. Certains de ces gènes sont impliqués dans la production de la kératine, une protéine de la peau, des ongles, des cheveux et des poils. D’autres jouent un rôle dans la susceptibilité à diverses maladies et même, curieusement, dans l’addiction au tabac… De là à penser que l’homme de Neandertal fumait la pipe, il n’y a qu’un pas – que les scientifiques ne franchissent pas. Les zones d’ombre restent nombreuses et les chercheurs s’affrontent. Après des décennies de controverses, il semble établi que certains néandertaliens au moins enterraient rituellement leurs morts. Est-ce à dire qu’ils avaient un véritable langage, support d’une pensée symbolique ? Possible, d’autant qu’ils disposaient déjà d’un gène nécessaire au langage. Probablement pas, pensent la plupart des experts, mais à vrai dire on n’en sait rien. Ont-ils produit certaines formes d’art ? Peut-être que oui, peut-être que non. Une gravure sur roche trouvée récemment leur est attribuée. Leurs javelots affutés étaient-ils capables de tuer un mammouth ? Les données disponibles ne permettent pas d’en être sûr. Certains ont-ils subsisté jusque vers – 28 000 ans dans les grottes de Gibraltar ? À n’en pas douter, soutiennent les uns ; non, répondent d’autres, pour qui Néandertal a disparu vers – 40 000 ans. Cette espèce (mais peut-on vraiment parler d’espèce ?) a-t-elle été décimée par Sapiens, doté d’un cerveau plus performant (mais non plus grand), ou bien s’est-elle éteinte pour d’autres raisons ? Nous n’en avons pas fini avec l’énigme de Neandertal.

 

Dans ce dossier:

Les hominidés, une famille recomposée

Si, comme l’a affirmé le poète Alexander Pope, le meilleur sujet d’étude, pour l’humanité, est l’homme (1), alors il n’est pas de questions plus importantes que celles relatives à nos ancêtres. Or Ian Tattersall met à profit les dernières découvertes scientifiques pour éclairer le problème de nos origines, présentant les éléments fossiles et les conjectures anthropologiques en un récit convaincant et bien argumenté. Nous ignorons toujours précisément comment notre espèce est apparue, mais nous connaissons plusieurs vérités extraordinaires sur notre passé. Nous savons que notre espèce est originaire d’Afrique et que notre histoire fut ensuite celle d’une dispersion. Nous savons qu’Homo sapiens est le seul survivant de toute une famille d’hominidés bipèdes étroitement apparentés : celui qui a eu de la chance, ou, plus vraisemblablement, le plus brutal. Il fut un temps où les fossiles des premiers humains auraient pu, disait-on, tenir dans une malle ; aujourd’hui, il nous faudrait un camion de déménagement pour contenir tous les crânes, dents et autres tibias retrouvés. Une fosse de la Sierra d’Atapuerca, en Espagne, regorge de tant de restes humains qu’ils ne sont qu’en partie échantillonnés, après des années de travail (2). Les ambiguïtés, les mystères et les lacunes n’ont cependant pas fini de ponctuer l’arbre de l’évolution que dessinent les fossiles. Et de nouvelles trouvailles continuent de bouleverser des pans entiers de toute cette histoire. L’une des vertus du livre de Tattersall est de rendre les nombreux doutes aussi clairs que les rares certitudes.

L’un des problèmes non résolus reste la divergence d’attitude des anthropologues à l’égard des espèces disparues. Il ne le dit pas exactement comme ça, mais Tattersall est à l’évidence un « splitter ». L’opposition entre « lumpers » (« regroupeurs ») et « splitters » (« diviseurs ») est vieille comme la biologie : les lumpers reconnaissent un petit nombre d’espèces, mais qui connaissent en leur sein des variations ; les splitters en identifient davantage, mais on trouve en leur sein peu de variations. Le problème est sérieux quand on s’occupe de fossiles, parce que les os à eux seuls ne fournissent pas les éléments de preuve biologique qu’ils apportent dans le cas des animaux vivants. Et le problème est d’autant plus aigu que l’échantillon est réduit, car on dispose d’indices de variation moins nombreux. D’ordinaire, les batailles taxonomiques entre lumpers et splitters intéressent les spécialistes des puces, des mouches ou des champignons, et paraissent vraisemblablement byzantines à tout autre, même le scientifique moyen – pour ne rien dire du profane. Mais quand il s’agit des origines de l’homme, ces débats prennent une envergure considérable et touchent des questions essentielles : quand et comment la conscience au sens moderne du terme, ce que Tattersall appelle la « pensée symbolique », a-t-elle émergé ? Et donc, quand sont apparus les premiers véritables êtres humains, avec toutes nos qualités et toutes nos faiblesses ?

 

« Hommes singes » et hominidés

À certains égards, l’approche des splitters contribue à une plus grande simplicité, et il n’est pas étonnant qu’elle séduise un théoricien à l’esprit clair comme Tattersall. Le scénario global généralement admis suppose une première radiation évolutive à partir d’« hommes singes » habituellement rangés dans le genre Australopithecus et ses proches, qui se serait produite à l’occasion de changements dans l’environnement du continent africain ayant entraîné l’abandon par étapes des comportements arboricoles en faveur d’un régime alimentaire plus diversifié. Personne ne nie que ces anciens cousins appartenaient à plusieurs espèces distinctes, même si leur nombre est, comme toujours, sujet à controverse. Tattersall explique brièvement que nous n’avons pas soudainement quitté les arbres pour gagner la plaine ; l’anatomie de ces animaux vivant voici plusieurs millions d’années révèle une histoire beaucoup plus nuancée. Comme on le sait, l’apparition d’espèces appartenant à la lignée qui mène à l’homme moderne – notre genre Homo – s’est accompagnée d’un grossissement du cerveau et de la fabrication d’outils complexes en même temps que nous quittions définitivement la forêt. Tattersall estime que nous manquons d’informations sur la véritable origine de notre genre. Il accepte de voir dans l’un des australopithèques « graciles » un ancêtre direct, tout en excluant qu’il s’agisse d’Homo habilis (3). Mais le « diviseur » en lui se manifeste quand il sépare l’Africain Homo ergaster (apparu il y a environ 2 millions d’années) de l’Asiatique Homo erectus (4) ; en outre, il évoque plusieurs autres espèces possibles de premiers Homo. Même si nous sommes habitués à l’idée d’un « buisson » plutôt que d’un simple arbre évolutif, cette pléthore d’espèces peut sembler déroutante, et il est difficile au non-initié d’évaluer la signification de tel bourrelet osseux sus-orbitaire ou de tel visage plus ou moins aplati. Un lumper pourrait se contenter de dire qu’il existait davantage de variations au sein d’un plus petit nombre d’espèces. Et tous les anthropologues ne racontent pas la même histoire. Chris Stringer, par exemple, exprime des vues assez différentes dans son dernier livre et de nombreux scientifiques souhaitent « regrouper » Homo ergaster et Homo erectus.

Cela a-t-il une importance ? Eh bien oui, car ces diverses interprétations peuvent se traduire par des dizaines, voire des centaines, de milliers d’années de différence dans l’apparition de la lignée humaine, avec des conséquences sur la date de la première des multiples (ou non) sorties d’Afrique de nos lointains ancêtres. Là encore, il semble qu’il existe un consensus sur l’apparition, puis la dispersion d’Homo heidelbergensis voici environ 600 000 ans, espèce en laquelle la plupart des chercheurs voient l’ancêtre commun d’Homo sapiens et des néandertaliens. Cet « humain » avait un cerveau plus petit, mais était déjà capable de produire des outils plus sophistiqués qu’Homo erectus. Tattersall s’efforce avec succès d’entrer dans l’esprit de ces lointains parents : loin de constituer des êtres inachevés sur le chemin de la perfection que nous représentons, insiste-t-il, c’étaient des créatures pleinement fonctionnelles, capables de s’adapter aux mutations de leur environnement (5). Prudent, il ne voit aucun moyen de comprendre précisément comment ils percevaient le monde – les objets ne sont qu’un faible reflet de l’esprit. Mais il est tout à fait clair pour lui que les néandertaliens étaient une espèce distincte de la nôtre, malgré une capacité crânienne comparable. Ici encore, la mince frontière des espèces signifie que les différences du squelette la définissent bien, et Tattersall émet l’hypothèse que les néandertaliens n’étaient doués ni de « pensée symbolique » ni de parole. Ce qui oblige à minimiser passablement les preuves récentes de croisement génétique entre Homo neanderthalensis et Homo sapiens et à avancer d’autres explications aux comportements « compassionnels » que l’on prête aux communautés néandertaliennes, comme l’enterrement des morts.

 

Mais ce point de vue est parfaitement conforme aux catégories tranchées qu’affectionnent les splitters. Les néandertaliens étaient simplement  d’habiles fabricants d’outils. Certains vont sans doute se cabrer en lisant que « les néandertaliens avaient une connaissance instinctive de la pierre, tout comme un ébéniste moderne a une connaissance instinctive du bois ». Les artisans que je connais consacrent des années à l’apprentissage sous la tutelle d’un maître, ce qui implique probablement davantage d’effort conscient (symbolique ou non) que celui d’une grive apprenant à casser la coquille d’un escargot.

 

La révolution du langage

Pour ce qui est de la date où notre espèce est apparue, « les humains anatomiquement modernes » sont connus depuis près de 200 000 ans (6). Ils avaient d’aussi gros cerveaux que nous, mais ils n’étaient pas encore nous, même si certains avaient fait des progrès en matière d’outillage. Tattersall pense que la révolution du langage s’est produite au cours d’une période d’innovation culturelle rapide, voici environ 60 000 ans – c’est-à-dire chez une espèce qui avait déjà connu l’évolution physiologique nécessaire du système vocal, mais n’avait pas été incitée à l’exploiter (curieusement, l’auteur a déjà relevé plus tôt dans son livre des « décalages temporels » similaires concernant des technologies de la pierre antérieures). Les preuves de notre pensée symbolique – pour l’essentiel, l’art plutôt que l’artisanat – apparaissent à peu près à la même époque . Étonnamment, Tattersall parvient à émettre une hypothèse sur l’invention du langage sans même utiliser les mots « sélection naturelle ». Dès lors, les néandertaliens étaient condamnés à la disparition – même si celle-ci n’intervint que 30 000 ans plus tard. La plupart des auteurs pensent que le « maître de la planète » est impliqué dans leur extinction. Notre faculté de bavarder entre nous pendant que d’autres disparaissent n’a guère cessé depuis.

Si l’admirable prudence dont fait preuve Tattersall en interprétant l’état d’esprit de nos ancêtres est bienvenue, il semble que nous ne puissions vraiment parler d’« humains pensants » avant leur apparition il y a 60 000 ans. C’est une idée extraordinaire, qui impose la lecture de son livre aux philosophes aussi bien qu’aux biologistes et aux anthropologues. Il est devenu banal de « tirer des leçons » sur nos motivations profondes en étudiant les comportements de notre plus proche cousin vivant, le chimpanzé [lire « Nous sommes tous des primates ! », Books, mai-juin 2010]. Or le lignage des hominidés s’est séparé de celui conduisant aux grands singes il y a six millions d’années. Nous n’aurions donc été « pleinement » humains que pendant 1 % de ce temps. Comme nous ne pouvons, semble-t-il, à peu près rien savoir en détail des capacités cognitives de nos ancêtres à partir des données fossiles présentées dans ce livre, il nous faut sans nul doute être aussi prudents que Tattersall lorsque nous attribuons tel ou tel aspect de notre psychisme actuel au legs de l’« âge de la pierre ».

 

Une forme d’esprit moderne

Le nœud du problème n’est pas, fait évident, qu’une énorme proportion de notre héritage phylogénétique remonte à ce lignage australopithèque. C’est que nous en sachions si peu sur la psychologie de nos ancêtres tout au long de cette immense période. Nous pouvons en faire ce que nous voulons, sous les vagues auspices de la psychologie évolutionniste. Je prends un exemple, choisi de façon arbitraire. Tattersall fait état d’un nombre inquiétant de cas supposés de cannibalisme chez nos précurseurs. Nous pourrions être tentés d’établir un lien avec les cas connus de pratiques de ce genre chez les chimpanzés. Peut-être le tabou bien établi que nous entretenons à l’égard de cette forme d’alimentation, si efficacement exploité par Jonathan Swift dans sa Modeste proposition (7), est-il la source de notre réaction profonde contre une envie irrépressible plus insondable ? Se pourrait-il même que les néandertaliens se soient mangés les uns les autres jusqu’au dernier ? Après tout, nous savons qu’une variante mortelle de la maladie de Creutzfeldt-Jakob se transmet par le cannibalisme humain (même si l’hypothèse n’a pas encore été formulée pour les néandertaliens). D’un autre côté, les os fossilisés témoignent d’un dépeçage soigné. Cela n’indique-t-il pas un rituel (comme il y en eut encore récemment en Nouvelle-Guinée) (8) et donc une « pensée symbolique » ? En ce cas, n’est-il pas légitime de penser que des humains aussi éloignés que Homo heidelbergensis devaient avoir une forme d’esprit moderne ? Les faits permettant d’étayer les suppositions de ce genre sont bien sûr des plus ténus, mais chaque hypothèse peut être soutenue.

Nous, ingénieux humains, pouvons étoffer notre histoire lointaine de théories qui rendent un hommage bien naturel à notre « pensée symbolique », mais qui resteront sans doute hors de portée de la vérification scientifique. Ces hypothèses ne rentrent que trop facilement dans la catégorie de la « métaphysique », telle que la définit Karl Popper : des constructions du cerveau dont on ne peut jamais prouver le caractère erroné, maintenues à flot par la conviction de ceux qui les proposent.

Dans le cas de l’opposition entre lumpers et splitters, la théorie repose au moins sur des os bien réels plutôt que sur des conjectures. Tattersall montre la quantité de nouvelles découvertes de fossiles faites au cours des deux dernières décennies, et bien d’autres sont à venir. Un consensus finira peut-être par émerger sur la foi des spécimens. Au cours de ma vie, j’ai vu les néandertaliens passer du statut de race à celui de sous-espèce, puis d’espèce à part entière, et maintenant certains anthropologues refont le chemin en sens inverse (ce n’est certainement pas le cas de Tattersall).

Les fossiles d’Homo erectus sont devenus beaucoup plus courants – mais certains d’entre eux ont été réaffectés à Homo ergaster, et d’autres noms encore attendent en coulisses. Les facultés intellectuelles de cet ancien humain ont été magnifiées par certains, rabaissées par d’autres. Nous semblons encore loin du consensus qui règne à propos de la théorie « Out of Africa ». Ce serait évidemment merveilleux de savoir exactement quand nous sommes devenus ce que nous sommes, mais je ne me fais pas trop d’illusions.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 14 septembre 2012. Il a été traduit par Laurent Saintonge.

La fin d’une mauvaise réputation

L’identité humaine se révèle plus compliquée que vous ne l’imaginez – bien que vous la jugiez sans nul doute déjà passablement compliquée. Nous portons notre histoire évolutionnaire dans notre génome, une histoire pour le moins mélangée. Ces dernières années, une série d’études scientifiques sur l’ADN ancien – en l’occurrence, de l’ADN extrait d’os de néandertaliens – a jeté une lumière étonnamment nouvelle sur plusieurs vieilles questions. Qu’est-il arrivé aux néandertaliens, qui semblent avoir disparu de leurs dernières enclaves européennes voici environ 30 000 ans ? Que nous est-il arrivé à nous, à peu près à la même époque, pour que nous nous mettions à produire des peintures magnifiques sur les murs de grottes ? [Lire « L’enfance de l’art ? », ci-dessous] À mettre au point de nouvelles méthodes de fabrication d’outils et de nouveaux modes de communication ? Et pour que nous devenions la dernière forme d’hominidés sur la Terre, celle qui a connu le plus grand succès ? Avons-nous tué les néandertaliens, les avons-nous acculés à l’extinction, en les entraînant dans une compétition inexorable, ou notre avènement s’est-il produit par pure coïncidence, au moment où ils échouaient ? À moins, autre possibilité encore, que nous ne les ayons absorbés (en dépit de la barrière entre espèces) en nous reproduisant avec eux ?

Trois livres récents nous aident à replacer ces questions dans le contexte plus large de la paléoanthropologie telle qu’elle est pratiquée depuis une quarantaine d’années. « Les néandertaliens redécouverts », de Dimitra Papagianni et Michael A. Morse, se concentre entièrement sur les néandertaliens : comment ils vivaient, comment ils ont évolué, comment ils ont pu habiter l’Europe pendant au moins 200 000 ans (1). « Nous voulions écrire un livre sur les néandertaliens qui ne se perde pas trop dans les fausses pistes de la longue histoire de la recherche et ne se laisse pas distraire par l’entrée en scène d’Homo sapiens. » Admirable résolution. Papagianni, une archéologue spécialisée dans les outils de pierre, et Morse, un historien des sciences, analysent les lames en obsidienne, les grattoirs en silex, les haches et les marteaux de pierre, les pointes de flèche, les éclats de pierre taillés d’une main experte – autant d’objets qui nous aident à savoir qui vivait où et quand, et de quel degré de sophistication et d’anticipation il usait dans ses techniques de chasseur-cueilleur. Un morceau de pierre taillée gros comme le poing peut en dire très long (2). 

Survivants, de Chris Stringer, prend au contraire pour principal sujet l’émergence et le triomphe de l’homme moderne (3).  Paléoanthropologue au Muséum d’histoire naturelle de Londres, Stringer est une sommité sur l’évolution de l’homme en général et celle des néandertaliens en particulier. Il est l’un des principaux hérauts du modèle « Out of Africa ». Selon ce dernier, un groupe d’humains a émergé en Afrique voici environ 50 000 ans, à la suite de changements révolutionnaires concernant la fabrication des outils et d’autres comportements complexes. Depuis ce continent, nous dit Stringer, ces nouvelles populations se sont dispersées jusqu’en Europe, où « elles ont rapidement pris le dessus et remplacé les néandertaliens, grâce à leur supériorité technologique et à leurs adaptations ». D’où l’autre nom donné à ce scénario : le modèle du Remplacement.

 

L’ascension et la chute de Neandertal

Dans ses mémoires scientifiques « L’homme de Neandertal », Svante Pääbo, un généticien évolutionnaire d’origine suédoise, raconte son rêve de jeunesse, devenir égyptologue, rêve inspiré par un voyage avec sa mère à l’âge de 13 ans. Il se passionne alors pour les momies, mémorise des hiéroglyphes et passe ses étés dans un musée à cataloguer des tessons de poteries. Mais il réalisa bientôt que cette discipline « avançait trop lentement à [s]on goût ». Et entreprit des études de médecine, pour finalement s’orienter vers la recherche en biologie moléculaire, qui offrait une « perspective apparemment illimitée d’améliorer le bien-être de l’espèce humaine ». Mais il restait intrigué par la structure du passé humain. « Serait-il possible d’étudier des séquences d’ADN ancien pour comprendre comment les Égyptiens étaient apparentés entre eux et avec les hommes d’aujourd’hui ? » Pääbo dirige à présent le département de génétique à l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionnaire à Leipzig. Sa curiosité pour l’Égypte pharaonique l’a entraîné plus loin encore dans le temps, il y a 30 000 ou 50 000 ans, quand l’histoire des néandertaliens s’est soudain interrompue.

Ces trois livres méritent d’être lus ensemble car, tout en offrant trois perspectives différentes sur l’ascension et la chute des néandertaliens, ils servent d’illustration à un thème plus général de la recherche contemporaine : le schisme entre la science organismique et la biologie moléculaire.

La première, la plus traditionnelle des deux, observe les populations et les organismes (animaux ou plantes) entiers, pour étudier leur écologie et leur évolution. La biologie moléculaire analyse les molécules du vivant, en particulier l’ADN, pour étudier la mécanique minuscule de la biochimie et de l’hérédité. La première, disent ses partisans, est holistique alors que la seconde est réductionniste. La seconde, disent les partisans de l’autre camp, est mécaniste et précise, alors que la première est descriptive et nébuleuse. Le débat a pu vous échapper, si vous ne travaillez pas dans ce domaine et n’êtes pas impliqué dans l’allocation de budgets universitaires. Cette querelle, discrète et intestine mais acerbe, remonte à la fin des années 1950 et au début des années 1960, quand Edward O. Wilson (organismique) et James D. Watson (moléculaire) étaient de jeunes chercheurs en concurrence pour un poste à Harvard – une joute archétypale, décrite par Wilson dans ses Mémoires, Naturaliste (4) –, et quand leurs aînés tels que George Gaylord Simpson, Ernst Mayr et Theodosius Dobzhansky (tous organismiques) publiaient des essais avec des titres du genre « La crise en biologie » (5). 

La fracture a persisté pendant des décennies mais s’est resserrée et a en partie guéri depuis quelques années, les biologistes moléculaires redécouvrant combien sont fascinantes les questions d’évolution et les biologistes organismiques se montrant plus à l’écoute des méthodes moléculaires. Les deux camps sont toujours en concurrence pour le respect et les ressources, mais pas de manière aussi acerbe que par le passé.

 

Une forme inconnue d’être humain

Le mystère des néandertaliens est un problème parfait pour tester les deux approches, car des scientifiques l’abordent d’un côté comme de l’autre (Stringer, Papagianni et Morse dans le camp organismique, Pääbo dans le camp moléculaire) et parce que les données disponibles sont fort limitées : des outils de pierre, des os et de rares traces d’ADN ancien. Il est impressionnant de voir la science en faire autant avec si peu.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, personne n’avait la certitude qu’une autre espèce d’humain ou de créature humanoïde eût jamais partagé la planète avec nous. Dans les années précédant la publication par Darwin de la théorie de l’évolution, l’idée était à peine imaginable – sinon pour certains pseudo-scientifiques, principalement des hommes blancs en Europe et aux États-Unis, qui considéraient les races humaines comme des espèces distinctes. Des fossiles de dinosaures et d’autres animaux disparus avaient fait leur apparition et suscité la perplexité (l’idée même d’extinction des espèces était hétérodoxe), mais on n’avait découvert quasiment aucun indice de formes d’humanité anciennes et différentes. Le crâne d’un enfant trouvé dans une grotte dans l’est de la Belgique en 1829 et celui d’un adulte découvert à Gibraltar en 1848 avaient été rangés dans un tiroir sans autre forme de procès (ils seront identifiés plus tard comme néandertaliens). Et puis, en 1856, les ouvriers d’une carrière de pierre déterrèrent, toujours dans une grotte, sur une pente abrupte dominant la rivière Düssel, dans la vallée de Neander (près de l’actuelle Düsseldorf), des os ce qu’ils prirent pour un ours des cavernes (les ours des cavernes étaient connus pour être une espèce disparue et depuis un siècle leurs restes étaient souvent laissés là où ils avaient été trouvés).

Le chef de chantier a confié ces os « d’ours » à un maître d’école de la région féru d’histoire naturelle, Johann Karl Fuhlrott, qui eut un choc en comprenant qu’il avait affaire aux restes d’une forme inconnue d’être humain. Il y avait une voûte crânienne avec de gros bourrelets sus-orbitaires, deux fémurs, cinq os de bras et d’autres fragments. Fuhlrott confia sa découverte à Hermann Schaaffhausen, professeur d’anatomie à l’université de Bonn, qui écrivit un article affirmant que ces fossiles étaient ceux d’un nouveau type d’humain, remontant à une époque antérieure aux « races barbares » d’Europe, antérieure aux Celtes et aux premières tribus germaniques, antérieure même au Déluge. À Londres, Thomas Huxley s’étant intéressé au compte rendu de Schaaffhausen, Fuhlrott lui envoya un moulage en plâtre du crâne (6). Il décrivit les fossiles néandertaliens dans son livre de 1863, « La place de l’homme dans la nature », les analysant de manière provocante à la lumière de la théorie de son ami Darwin, que le savant avait enfin publiée quatre ans plus tôt, après deux décennies d’hésitations. Cette même année, au congrès de la British Association for the Advancement of Science, le géologue William King inventa le nom qui est resté :  Homo neanderthalensis. Il fut ainsi « le premier à utiliser des fossiles pour nommer une espèce disparue apparentée à la nôtre », comme le relèvent Papagianni et Morse.

Leur livre est un récit sobre, linéaire, qui parcourt le dernier million d’années de l’histoire humaine en Europe telle qu’elle ressort des outils de pierre retrouvés. Les auteurs nous font visiter de très nombreuses grottes : Sima del Elefante (7) en Espagne, Petralona (8) en Grèce, Gorham (9) à Gibraltar, Tabun (10) et Kébara (11) en Israël, Pestera cu Oase (12) en Roumanie, Vindija (13) en Croatie [voir la carte ci-dessous « L’Eurasie néandertalienne »]. Le charme et la fraîcheur de leur livre tiennent à ce qu’il traite l’évolution humaine comme une curieuse histoire conduisant aux néandertaliens, et non comme un conte moral tirant vers le haut jusqu’à atteindre le sommet quasi divin représenté par l’homme moderne. L’ouvrage excelle particulièrement dans les chapitres centraux, qui concernent la période allant à peu près de - 250 000 à - 60 000 ans, pendant laquelle les néandertaliens ont évolué (probablement à partir d’une autre espèce d’humains, Homo heidelbergensis, venus d’Afrique beaucoup plus tôt) et ont trouvé le moyen de survivre dans un environnement froid ponctué d’âges glaciaires [lire « Neandertal et le climat », ci-dessous].

 

carte1

 

Les outils ont joué dans cette bataille pour la survie un rôle crucial, mais il fallut être patient. « Pendant le premier million et demi d’années après l’invention de la hache de pierre, écrivent Papagianni et Morse, la technologie de la pierre s’est peu améliorée. » Et puis le rythme s’est accéléré. Quelqu’un a inventé ce qu’on appelle maintenant la technique de Levallois, du nom de la banlieue de Paris où ces outils ont été trouvés la première fois. La méthode consiste à préparer un bloc de pierre et, par percussion, à en détacher des éclats utilisables, de forme prédéterminée. L’artisan devait donc d’abord choisir des pierres prometteuses, et probablement les transporter avec lui d’un endroit à l’autre, pour les exploiter à mesure de ses besoins. Papagianni et Morse y voient « un important bond en avant cognitif » témoignant de l’émergence des néandertaliens [lire « La pointe du javelot », ci-dessous].

 

Un triste et discret oubli

Dans le sillage de cette découverte, les néandertaliens ont connu leur période « classique », entre environ - 60 000 et - 45 000 ans, pendant laquelle le climat de la Terre fut relativement doux, et ils ont étendu leur présence vers le nord de l’Europe et vers l’est de l’Asie. Papagianni et Morse nous rappellent que cette espèce a joui d’un véritable succès, jusqu’à un certain point et pendant un certain temps. Chasseurs émérites, avec leurs outils Levallois, ils « survécurent dans des climats hostiles en perfectionnant leurs vêtements et les moyens de faire du feu. Ils enterraient leurs morts et prenaient soin des malades. Ils exploitaient de multiples sources de nourriture, y compris les produits de la mer. Ils utilisaient l’ocre rouge, peut-être dans un but symbolique ». L’ocre rouge a notamment pu servir de teinture, pour lustrer et embellir les peaux dont ils s’habillaient et leurs corps. Mais les néandertaliens ne sont pas allés jusqu’à acquérir la faculté (ou le désir) de produire des bijoux avec de petites perles et des coquilles. Cette vanité nous est réservée, à nous les modernes (14).

Et puis est venue leur fin. Papagianni et Morse laissent entendre que les hommes modernes de culture gravettienne (15), peut-être avec l’aide d’une nouvelle glaciation, ont mené les néandertaliens à leur triste et discret oubli. Les gravettiens fabriquaient des outils plus sophistiqués en silex et en os. Ils établissaient des colonies de peuplement durables et stockaient la nourriture. Ils produisaient des figurines de femmes plantureuses, signe d’imagination symbolique et d’instincts sexuels assumés. Ils attrapaient des poissons dans les rivières et chassaient les animaux migrateurs dans la steppe. Tout cela était plus que ne pouvaient faire les néandertaliens. Les hommes modernes devinrent de plus en plus nombreux et occupèrent des régions de plus en plus étendues. Ils prospérèrent dans les prairies qui s’ouvraient dans le nord de l’Europe et l’Asie à mesure que le climat changeait. Les néandertaliens se retranchèrent dans leurs derniers refuges, peut-être en Espagne et dans les franges méridionales de l’Europe, puis disparurent.

Chris Stringer est le coauteur de plusieurs livres destinés au grand public (et de centaines d’articles scientifiques) sur l’évolution de l’homme moderne et de nos différentes espèces de cousins, y compris les néandertaliens. Publié en 2012 en anglais, Survivants se demande pourquoi nous, les Homo sapiens, sommes les seuls représentants du groupe très divers des hominidés à avoir survécu. Stringer a une formation d’anatomiste et se fonde principalement sur la morphométrie, mesurant et comparant la forme des os, leur taille et leurs schémas de croissance. Les crânes sont particulièrement instructifs et importants pour ce type de démonstration. Il raconte dans son livre le périple de 8 000 km en voiture qu’il fit en 1971, jeune doctorant à l’allure bohème, pour aller visiter des collections dans dix pays d’Europe et mesurer des crânes de néandertaliens et de leurs successeurs modernes, qu’on appelait alors Cro-Magnon (16). Il avait avec lui « une petite valise pleine d’instruments de mesure en métal, des pieds à coulisse, des mètres, des rapporteurs », ainsi qu’un appareil photo pour garder une trace des formes des spécimens et de leur état de conservation. Il revint à l’université de Bristol après quatre mois de nuits passées dans sa voiture et dans des auberges de jeunesse, ayant essuyé plusieurs complications au passage des frontières et deux vols, transportant « l’un des plus vastes ensembles de mesures sur des crânes de néandertaliens et d’hommes modernes anciens jamais réunis par quiconque jusqu’alors ». Stringer consigna ces données sur des cartes perforées et en nourrit l’ordinateur de l’université, une machine grande comme plusieurs pièces mais dotée d’une petite fraction de la puissance de calcul d’un iPhone. Il s’agissait notamment de mettre à l’épreuve l’idée d’une continuité entre les néandertaliens et l’homme moderne. Appartenaient-ils à la même lignée ? L’analyse des données qu’il avait recueillies l’amena à conclure par la négative. Les hommes modernes, récents immigrés d’Afrique, avaient remplacé les néandertaliens sans fusionner avec eux.

Stringer appelle à présent cette théorie le modèle de l’Origine africaine récente, plutôt que le  modèle « Out of Africa », pour distinguer l’homme moderne des vagues précédentes d’immigration d’Afrique. Une hypothèse rivale, proposée dans les années 1930 par un scientifique allemand et développée ultérieurement par un paléoanthropologue américain, Milford Wolpoff, est connue sous le nom de modèle multirégional. Il affirme qu’Homo sapiens a émergé de l’espèce qui l’a précédé, Homo erectus, non par une soudaine révolution en Afrique, comme le pense Stringer, mais par un processus plus graduel, impliquant une diffusion et des changements génétiques sur tout l’éventail des humains, incluant Homo erectus en Asie et en Afrique aussi bien qu’Homo neanderthalensis en Europe. Les individus voyageaient, encore que lentement ; ils croisaient leurs gamètes partout où ils allaient ; les mutations avantageuses se répandaient d’un lieu à un autre. Et toute cette vaste population d’humains apparentés progressait peu à peu, sans diverger pour former des espèces distinctes et sans qu’un groupe particulier vienne en remplacer un autre. Un corollaire de ce modèle est que, même si les néandertaliens existaient, l’espèce Homo neanderthalensis, elle, n’existait pas. Le croire serait une erreur taxonomique. Il existe des « diviseurs » et des « regroupeurs » chez les taxonomistes, enclins à commettre des erreurs en sens contraires. Wolpoff est un « regroupeur » et, pour lui, Homo neanderthalensis est une fausse catégorie imaginée par des « diviseurs » [lire l’article de Richard Fortey]. Stringer n’est pas d’accord. Il voit la réalité d’Homo neanderthalensis dans ses os – ce crâne avec ses gros bourrelets sus-orbitaires et sa fosse suprainiaque (une petite dépression à l’arrière de l’os occipital), ces robustes fémurs – qu’il a si soigneusement observés et mesurés.

Après les momies, Svante Pääbo travailla sur l’ADN ancien d’une espèce de zèbre disparue, de paresseux du Pléistocène, puis se concentra sur le groupe d’os de néandertaliens sauvegardés par le maître d’école Johann Fuhlrott en 1856. Connus maintenant sous le nom de Néandertal I, ils sont devenus le spécimen type, la référence permanente pour toute comparaison taxonomique de la nouvelle espèce. Chris Stringer avait mesuré certains d’entre eux, notamment la voûte crânienne, lors de son voyage de 1971. Vingt-cinq ans plus tard, en 1996, Pääbo obtint un petit morceau d’os du même individu.

Ce n’étaient que 3,5 grammes, prélevés sur l’humérus droit avec une scie stérile par un archéologue obligeant du Rheinisches Landesmuseum à Bonn, où les fossiles de Fuhlrott étaient conservés. L’un des étudiants de Pääbo, Matthias Krings, a extrait des fragments d’ADN du bout d’os pulvérisé et les a donnés à analyser à une nouvelle machine à séquencer l’ADN. Quand les résultats ont commencé à tomber, Pääbo reçut un coup de fil du labo tard dans la nuit.

« Ce n’est pas humain », disait Krings. Il voulait dire par là que ce n’était pas de l’ADN d’homme moderne ; pas l’effet d’une contamination par l’un de nous ou d’autres. C’est le résultat qu’on espérait : de l’ADN de néandertalien.

« J’arrive », marmonna Pääbo, et il s’habilla en vitesse.

Son livre « L’homme de Neandertal » s’ouvre sur cet épisode, et c’est bien vu de la part du chercheur, qui nous convie d’emblée à partager ce moment où il vit ses années d’efforts pour extraire de l’ADN de fossiles d’hominidés porter leurs premiers fruits spectaculaires. Il ne cache pas la fierté que lui procure l’article qu’il publia peu après dans la revue Cell, signé de lui, de Krings et de quatre autres collègues, annonçant leur prouesse et ce qu’elle semblait impliquer. Ils avaient isolé des fragments d’ADN mitochondrial (plus facile à collecter que l’ADN du noyau, parce qu’il est plus abondant dans chaque cellule, bien qu’il soit hérité seulement de la mère (17)) , assemblé ces fragments pour en faire une chaîne continue, et comparé celle-ci avec un matériau comparable tiré d’individus vivant aujourd’hui. Leur analyse a montré que la séquence néandertalienne allait au-delà de la gamme des variations possibles chez les humains actuels. L’homme de Neandertal ne nous avait donc rien apporté. Ce résultat, affirma le groupe de Pääbo, « étaye le scénario dans lequel l’homme moderne est apparu récemment en Afrique en tant qu’espèce séparée » et a remplacé les néandertaliens « avec pas ou peu de métissage ».

 

Pas totalement éteints

Stringer a assisté à la conférence de presse dans laquelle fut annoncée la découverte de Pääbo : « Je me souviens avoir été tellement transporté, écrit-il, que j’ai comparé l’exploit à l’atterrissage d’un humain sur Mars ! » Ou seulement sur la Lune, selon la version de Pääbo. Un bel exploit en tout cas, et un rappel que la mémoire humaine (était-ce Mars ou la Lune ?) n’est pas aussi précise que la biologie moléculaire.

Mais, en écrivant « avec peu ou pas de métissage », l’équipe de Pääbo avait pris une précaution. Si leurs résultats montraient bien qu’il n’y a pas eu de transmission d’ADN mitochondrial des mères néandertaliennes à la lignée humaine moderne, ils n’excluaient pas la possibilité que les néandertaliens nous aient légué d’autres gènes. Dans son livre, presque deux décennies plus tard, Pääbo explique en détail à quel point cette précaution était prémonitoire. Car ses recherches ultérieures ont prouvé que la première découverte – pas de passage de gènes des néandertaliens vers l’homme moderne – était bel et bien fausse.

Après l’an 2000, trois os de néandertaliens provenant d’un autre site, la grotte de Vindija en Croatie, ont fourni assez d’ADN nucléaire à l’équipe de Pääbo pour séquencer plus de quatre millions de nucléotides de trois individus et assembler une maquette du génome entier des néandertaliens. C’était déjà là en soi un beau succès, mais seulement un prélude à ce que l’analyse des données allait révéler. En comparant le génome de ces néandertaliens à celui d’hommes vivant aujourd’hui, Pääbo et son équipe ont découvert qu’entre 1 % et 4 % de l’ADN des Européens et des Asiatiques modernes provient d’un métissage avec des néandertaliens (les Africains ne possèdent pas cette composante hybride, probablement parce que Néandertal n’est jamais allé sur le continent). Pääbo admet avoir été étonné quand il a vu les résultats préliminaires sur son écran d’ordinateur : « Cela contredisait ce que j’avais moi-même cru. Les néandertaliens n’étaient donc pas totalement éteints. Leur ADN s’est perpétué dans les personnes vivant aujourd’hui. »

Stringer ne s’est pas laissé trop affecter par les découvertes génétiques de Pääbo. « Au motif  qu’un métissage semble s’être produit entre les hommes modernes et archaïques, aussi bien en Afrique qu’ailleurs, faudrait-il abandonner les noms des différentes espèces et regrouper tous les fossiles du dernier million d’années ou davantage sous l’étiquette Homo sapiens, comme certains le suggèrent ? » Sa réponse est non. Son modèle corrigé intègre les nouvelles données moléculaires, un peu comme un sac mou qui a reçu un violent coup de poing. Il le baptise « Origine africaine récente + Hybridation » [voir « Et les “races”, dans tout ça ? », ci-dessous]. C’est un compromis : les hommes modernes sont arrivés d’Afrique il y a environ 50 000 ans, mais alors, après avoir rencontré les néandertaliens au Moyen-Orient et en Europe, ils se sont métissés avec eux jusqu’à un certain point et en ont conservé quelques gènes exotiques [lire l’article d’Ann Gibbons]. Nos ancêtres savaient s’adapter, et Chris Stringer aussi.

 

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L’histoire s’est poursuivie depuis l’impression du livre de Pääbo. Des études publiées début 2014 par deux groupes indépendants, l’un avec Pääbo et le généticien de Harvard David Reich, l’autre dirigé par Joshua Akey à l’université de l’État de Washington, concluent qu’entre 20 % et 40 % du génome complet des néandertaliens se retrouve éparpillé dans le génome des hommes d’aujourd’hui. Certains d’entre nous en ont hérité plus que d’autres : pour des raisons inconnues, les populations d’Asie orientale semblent en avoir conservé une plus grande part que les Européens.

 

Jaillissement de chevaux et d’aurochs

Une question surgit aussitôt de la découverte de gènes néandertaliens dans notre lignage : quel en est l’impact ? Une question à laquelle il est difficile de répondre, même avec l’aide des appareils de séquençage les plus sophistiquées et des meilleurs logiciels d’analyse des génomes. On attend le chercheur qui nous dira ce que l’ADN des néandertaliens fabrique dans notre corps, s’il fabrique quoi que ce soit, et quels fragments ont pu influencer notre histoire évolutionnaire. Les analyses de Pääbo et Akey convergent sur un point : nombre d’entre nous portons des gènes néandertaliens qui contribuent à la production de kératine, une composante essentielle de la peau, des cheveux et des poils. Le fait que ces gènes soient restés avec nous pendant au moins 30 000 ans de sélection naturelle suggère qu’ils ont au moins marginalement servi à quelque chose. Mais personne, pas même Pääbo, ne peut dire à quoi. Nous ont-ils aidés à nous protéger contre le soleil, le cancer de la peau, la teigne, ou à éviter un désavantage reproductif dû à la calvitie ? Peut-être. Mais peut-être pas. [Lire l’article d’Ann Gibbons]

La génomique ne nous a pas permis non plus d’apporter une réponse à cette autre grande question : pourquoi avons-nous pris notre essor de manière aussi éclatante précisément au moment où Neandertal disparaissait ? La forme des crânes ne l’explique pas. Le perfectionnement des outils non plus. Les données brutes que nous possédons sur ce point comprennent les magnifiques représentations de la vie d’animaux sauvages qui ornent les grottes de Lascaux, Altamira, Las Monedas, et en particulier Chauvet, avec son jaillissement de chevaux et d’aurochs, ses rhinocéros à longues cornes, ses lionnes au regard concentré, rendues avec la plus grande minutie.

Découverte en 1994, la grotte Chauvet, dans la vallée de l’Ardèche, a été datée des environs de - 30 000 ans, date à laquelle les néandertaliens avaient disparu de la plus grande partie de l’Europe, ou s’étaient définitivement éteints, ne laissant que quelques enfants hybrides dans la population des nouveaux venus (18).  C’est alors qu’un phénomène nouveau s’est produit. Quelqu’un s’est mis à peindre.

 

Cet article est paru dans Harper’s en septembre 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
 

Nous l’avons dans la peau

Voici des dizaines de milliers d’années, le long de la douce côte méditerranéenne ou dans quelque oasis du Proche-Orient, un beau mâle néandertalien a désiré une jeune femme d’un groupe d’hommes modernes. Ou peut-être un svelte individu de la gent moderne a-t-il copulé avec une fruste néandertalienne. Quoi qu’il en soit, les Européens et les Asiatiques d’aujourd’hui gardent des traces de ces unions d’un lointain passé. Deux études, les premières à analyser l’ADN des néandertaliens chez un grand nombre d’hommes actuels, identifient avec précision des gènes que nous avons hérités de ces cousins disparus, dont certains ont laissé leur marque sur les cheveux, les poils et la peau, quand d’autres sont impliqués dans certaines maladies.

Ces deux études montrent aussi que ces très anciens couples mixtes n’étaient pas pleinement compatibles. Elles indiquent que les néandertaliens et les hommes modernes ont une ascendance génétique tellement différente que leurs descendants deviennent de moins en moins fertiles avec le temps, ce qui a pour effet d’éliminer de nombreux gènes néandertaliens. « Le croisement a eu un coût », explique le généticien des populations Joshua Akey de l’université de l’État de Washington. Son collègue de Harvard David Reich, principal auteur d’une des deux études, est du même avis : « Quand les néandertaliens et les humains modernes se sont mélangés, ils étaient à la limite de la compatibilité biologique. » Pour étudier le legs génétique des néandertaliens, chacune des équipes a mis au point une nouvelle méthode pour identifier et cartographier de façon précise l’ADN néandertalien dans les génomes actuels. L’une et l’autre méthodes exploitent des génomes d’Européens et d’Asiatiques séquencés depuis 2008 dans le cadre du Projet 1 000 Génomes, la plus grande base de données recensant les variations génétiques humaines. Les deux groupes de chercheurs se sont focalisés sur l’ADN des humains hors d’Afrique parce que les petits groupes de néandertaliens et d’humains se sont rencontrés après que l’homme moderne a commencé de quitter le continent.

Une technique mise au point par le généticien des populations Sriram Sankararaman, dans le laboratoire de Reich, utilise un programme informatique qui s’entraîne lui-même à reconnaître la signature de l’ADN néandertalien (en utilisant un génome de néandertalien comme référence). Le programme identifie des segments probables d’ADN néandertalien en se fondant sur des variations d’une seule paire de bases, trouvées dans le génome néandertalien quand on le compare avec le génome d’Africains. Il prend aussi en compte la longueur des segments, témoin de la date à laquelle ils ont été introduits dans le génome humain moderne (avec le temps, les segments sont brisés par l’effet de la recombinaison).

Dans plus de 60 % des 1 004 génomes d’Asiatiques et d’Européens qu’ils ont analysés, cette équipe a identifié une version néandertalienne d’un gène qui affecte le fonctionnement de la kératine, une protéine de la peau, des ongles, des cheveux et des poils. La kératine contribue à l’étanchéité du derme, à sa sensibilité au chaud et au froid et au blocage des agents pathogènes. Les chercheurs pensent que cet allèle néandertalien a pu aider l’homme moderne à s’adapter rapidement aux habitats froids d’Europe et d’Asie. L’équipe de Reich a en fait mis au jour plusieurs allèles impliqués dans la production de kératine, mais d’autres aussi qui semblent rendre l’homme moderne plus vulnérable à certaines pathologies comme le diabète, le lupus ou encore la maladie de Crohn… et même l’addiction au tabac. Ces allèles n’ont peut-être pas gêné les néandertaliens, mais selon Reich ils peuvent entraîner la maladie chez nous en interagissant avec l’ADN moderne.

Comme l’équipe de Reich, Akey et son étudiant Benjamin Vernot ont mis au point un outil pour trouver de l’ADN archaïque dans les génomes modernes, en l’occurrence 379 Européens et 286 Asiatiques de l’Est, pris dans la même base. Leur méthode repose aussi sur la longueur de segments d’ADN et leurs différences avec les séquences africaines. Mais elle ne prend pas un génome de néandertalien comme référence, si bien qu’elle permet de détecter de l’ADN de n’importe quelle sorte d’humain archaïque. Cette équipe a également trouvé des gènes néandertaliens impliqués dans la kératine et la pigmentation de la peau. « Il est rassurant de voir que nos résultats convergent », déclare Akey. Comme les études précédentes, qui avaient analysé un bien plus petit nombre de génomes modernes, les deux équipes concluent qu’entre 1 % et 3 % du génome des Européens et des Asiatiques vient des néandertaliens [voir ci-dessous].

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La quantité totale de gènes néandertaliens présents dans les génomes actuels est bien plus élevée, car des individus différents sont porteurs d’un assortiment différent. L’équipe d’Akey a retrouvé environ 20 % du génome total des néandertaliens dans son échantillon ; l’équipe de Reich, 30 %. « Certains disent qu’on devrait croiser un néandertalien avec un humain moderne pour comprendre la biologie des néandertaliens, mais cela a déjà été fait, explique Reich. Cela s’est produit il y a 60 000 ans, et une bonne partie de cette variation néandertalienne est toujours présente. »

 

« Déserts » de gènes

Mais les chercheurs ont surtout été frappés par ce qu’ils n’ont pas vu. Dans une vingtaine de régions du génome humain moderne, les deux équipes ont détecté des « déserts » de gènes néandertaliens. Les plus flagrants sont sur le chromosome X, qui contient cinq fois moins d’ADN néandertalien que le reste du génome, et sur l’ADN exprimé dans les testicules. De tels déserts ne peuvent être des accidents, affirme Reich. Ils laissent entendre que les hommes porteurs de gènes néandertaliens dans leurs testicules, par exemple, avaient moins de chances de se reproduire. « Un processus massif a effacé au moins un tiers du legs néandertalien présent à l’origine dans le génome de l’homme moderne », dit-il.

Dans les études réalisées sur des souris, des lapins et des mouches, on repère ce type de schéma quand deux sous-espèces divergent pour former des espèces séparées. Les hommes hybrides deviennent infertiles avant les femmes, parce qu’ils n’ont qu’un seul chromosome X. Leur infertilité vient de ce que l’ADN de leur X est incompatible avec le X venu de la femme. Celle-ci a deux X et donc de plus grandes chances de rester fertile. Les chercheurs veulent maintenant explorer la question de savoir si les femelles néandertaliennes nous ont légué une plus grande part d’ADN que les mâles. Quoi qu’il en soit, « ces néandertaliens et les humains étaient engagés dans un processus d’isolement reproductif croissant », explique le généticien de l’évolution Bret Payseur de l’université de Madison.

Trouver des traces d’un début de  spéciation dans l’ADN humain est une première pour les biologistes habitués à travailler sur l’animal. « Voir la signature de ces règles de spéciation dans notre propre histoire est vraiment impressionnant », s’enthousiasme Daven Presgraves, spécialiste du sujet à l’université de Rochester dans l’État de New York.
Mais le paléoanthropologue John Hawks, de l’université de Madison, estime pour sa part que d’autres forces évolutives ont pu conduire à purger les gènes néandertaliens, particulièrement sur le chromosome X, où la sélection naturelle agit plus fortement sur l’unique exemplaire du mâle. Au lieu d’une incompatibilité biologique, dit-il, l’ADN d’un petit nombre d’ancêtres néandertaliens a pu se trouver submergé par la simple abondance de l’ADN humain moderne. « Les gens qui vont entendre parler de ça vont penser qu’il y a eu des mulets néandertaliens, des hybrides stériles, dit Hawks. Mais le fait qu’il reste tant d’ADN néandertalien plaide contre cette interprétation. »

Tel est le mystère : les humains modernes ont hérité des néandertaliens des gènes clés, mais la majeure partie de cet ADN a disparu depuis longtemps – comme les néandertaliens eux-mêmes.

 

Cet article a été publié dans Science le 31 janvier 2014. Il a été traduit par Laurent Saintonge.
 

Les Fantômes de Lisbonne

Un immeuble de quatre étages, huit appartements, huit locataires… Plus un. L’écrivain António Lobo Antunes a raconté dans l’une de ses chroniques pour l’hebdomadaire lisboète Visão comment son dernier roman lui est venu : en gribouillant une maison sur la page blanche qui s’étalait devant lui, quand il était incapable d’écrire la moindre phrase. Peu à peu, la maison s’est vue augmentée de quelques étages, divisés en côté gauche et côté droit, pour devenir « un immeuble d’un coin de la capitale portugaise, loin du fleuve, avec un salon de coiffure à côté ». Ensuite, « il a trouvé des locataires pour ces appartements, les a dotés d’un quotidien, de relations de voisinage, chacun avec des murs qui laissent passer les voix, et avec elles les hypothèses sur l’existence des autres, extrapolées à partir de quelques signaux », écrit Isabel Lucas dans le supplément littéraire du Público.

Comme tous les romans de Lobo Antunes, celui-ci a un caractère polyphonique. Un chapitre par étage, appartement de droite et de gauche, avec ceux qui y vivent. Il y a le veuf d’une femme qui ne l’a jamais aimé et auquel son fils aîné demande de l’argent ; une juge solitaire, angoissée par le vieillissement et les souvenirs ; deux frères juifs rescapés de l’Holocauste ; une vieille actrice qui fut la maîtresse de Salazar ; un alcoolique qui hurle pour appeler sa fille ; un ancien combattant raciste revenu d’Angola, hanté par la jeune métisse qu’il a laissée là-bas et par la guerre qui ne le lâche pas ; et la grosse du premier, qui a mis des années à comprendre qu’il existe « des frissons sans grippe ». Et puis il y a le neuvième locataire – clandestin – de cet immeuble, le vieux qui se terre dans une cave, et attend de mourir, un peu comme tous les autres, finalement. « Une présence atténuée d’une autorité éteinte », écrit Lobo Antunes, que l’on devine tout au long de l’ouvrage, tapie au sous-sol, mais dont l’identité ne prend de contours bien définis que dans les deux derniers chapitres. On découvre alors un Salazar décrépit, misérable et seul, subsistant grâce à la bienveillance de la petite bonne de l’actrice du troisième, qui lui porte chaque jour un bol de soupe.

« Dans celui-ci comme dans ses vingt-cinq autres romans, poursuit Isabel Lucas, Lobo Antunes se demande ce que c’est que d’être ici et de vieillir jusqu’à ce que la mort vienne. Une interrogation-monde dans laquelle tient tout un pays avec ses fantômes, ses fantasmes. Cheminer comme une maison en flammes, c’est faire sa route dans ce déséquilibre existentiel qui nous guette tous, c’est avancer malgré le non-sens de la vie, malgré l’angoisse de la fin. »

Les nouveaux pères chinois

« Quel est votre devoir le plus important ? » C’est la question que pose aux pères l’Américain Gregory W. Slayton dans son livre, paru outre-Atlantique en 2012. Récemment traduit en Chine, il y connaît un succès étonnant. Slayton y raconte comment, à 55 ans, papa de quatre enfants et P-DG de plusieurs entreprises de la Silicon Valley, il comprit qu’« être un bon père était sa priorité ; et aussi le défi le plus difficile de sa vie ».

Abandonné par son propre géniteur, il fut élevé par sa mère et par la famille sino-américaine de son meilleur ami, Ken Zhang. Le père de ce dernier était « toujours présent et complètement dévoué aux siens », confie-t-il au China Daily. Le livre de Slayton propose surtout des conseils pratiques pour allier vie professionnelle et familiale, comme, par exemple, passer du temps avec ses enfants sans regarder son téléphone toutes les cinq minutes… Dans une société chinoise dominée par le matérialisme, ce n’est sans doute pas un hasard si l’ouvrage rencontre un tel succès auprès des hommes de la classe moyenne.

Meilleures ventes en Égypte – Le charme du surnaturel

 

Si l’on en croit la liste des meilleures ventes de la librairie Fikra, située au cœur du flamboyant City Stars du Caire, l’un des plus grands centres commerciaux du Moyen-Orient, les lecteurs égyptiens de la classe supérieure plébiscitent les jeunes auteurs. Réimprimé trente fois, le troisième roman de l’écrivain à succès Mohamed Sadek est en tête des ventes depuis l’été 2014. L’auteur, aujourd’hui âgé de 27 ans, avait fait une entrée fracassante sur la scène littéraire en 2010 avec Taha Al-Gharib. Dans Hepta, le narrateur Osama Hafez, conseiller en développement personnel, expose au cours d’une longue conférence sa théorie sur les sept étapes de l’amour et ses désillusions, de la rencontre à la séparation.
Quant à Ahmed Mourad, 35 ans, il collectionne les succès depuis Vertigo, paru en 2007 et traduit en plusieurs langues, dont le français. Dans « L’éléphant bleu », publié en 2012 et récemment adapté au cinéma, « il dissèque les mondes obscurs de la psychanalyse et des djinns », résume Al-Ahram Weekly. Un univers aux frontières du surnaturel que l’écrivain a délaissé pour la fiction historique dans son dernier ouvrage, 1919, récit de la première révolution égyptienne, lancée par Saad Zaghloul contre les Britanniques.

Autre fait remarquable de cette liste, « la percée du fantastique et de la littérature d’épouvante sur la scène égyptienne ces derniers temps », comme l’affirme l’un des adeptes du genre, l’écrivain Mohamed Esmat, 26 ans, dans un entretien au journal Houryatna. Pour l’auteur du « Subjugué », quatrième de la liste, « la jeunesse égyptienne est fascinée par ce genre, à l’instar des adolescents occidentaux » qui se ruent sur les aventures des vampires de la saga Twilight. Intitulé « La terreur », le recueil de nouvelles d’Ahmed Khaled Tewfik regorge en effet lui aussi de cadavres, de souterrains et de monstres.

Dans un registre tout à fait différent, l’horreur est aussi au cœur de Guantanamo, du romancier Youssef Ziedan. Cette fois, le lauréat du Booker arabe 2009 avec La Malédiction d’Azazel raconte comment un jeune guide touristique de Louxor finit par se retrouver prisonnier du célèbre pénitencier américain.

Enfin, impossible de ne pas noter l’attirance du lectorat égyptien pour les textes soufis, notamment ceux qui parlent de l’amour, thème central de ce courant mystique de l’islam. Ainsi trouve-t-on, au sixième rang dans cette liste, Soufi, mon amour de la romancière turque à grand succès Elif Shafak, récemment traduite en arabe, et dont la découverte profite aussi à son célèbre Crime d’honneur, en septième place. Dans la même veine, « Les mers de l’amour chez les soufis », œuvre du grand éditorialiste disparu Ahmed Bahgat, enseigne aux lecteurs que l’âme humaine ne peut connaître Dieu qu’en l’aimant. 

 

Journaliste franco-syrienne, Hala Kodmani est présidente de l’association française Souria Houria (Syrie Liberté) et couvre le conflit en Syrie pour Libération.

Haro sur l’Allemagne !

Sorti en septembre dernier, « Le Quatrième Reich » fait sensation en Italie. Si « l’expression de Quatrième Reich est peut-être un peu exagérée », reconnaît Il Giornale, elle résume bien la crainte de nombreux Européens face à « la nouvelle hégémonie allemande ». « Merkel nous tient en laisse, elle défend ses propres intérêts pendant que nous glissons vers le déclin », affirment ainsi les auteurs du livre, deux journalistes italiens influents – l’ancien directeur de l’hebdomadaire Europeo et le directeur de l’information de la Rai Uno.

Radicale, la thèse est peu contestée dans la presse. Même le sérieux quotidien Il Sole 24 Ore, qui publie de longs extraits du livre, confirme : « L’hégémonie qu’elle n’a pas obtenue par les armes, l’Allemagne la conquiert aujourd’hui grâce à l’arme économique », en particulier « la monnaie unique ». Un article d’Il Messagero va plus loin : « Le bien-être allemand » conduit le sud de l’Europe « à la misère et au chômage ». Mais si l’on assiste au « retour de la grande Allemagne », conclut le Corriere della Sera, « force est de reconnaître que, tout en insultant Merkel, nous aimerions bien que notre pays se porte aussi bien que le sien ».