Malala, icône utile de l’Occident

Le sous-titre de l’autobiographie de Malala fait en sorte que les visiteurs occasionnels des librairies n’aient pas le moindre doute quant au contenu du livre : « Je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans ». Nul besoin de faire un sondage : à coup sûr, cet argumentaire résume ce que l’immense majorité des lecteurs savent de la plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix.

Depuis qu’un membre du Tehreek-e-Taliban Pakistan (le Mouvement des talibans du Pakistan, TTP) lui a tiré une balle dans la tête alors qu’elle rentrait de l’école en octobre 2012, la canonisation de Malala s’est faite aussi rapidement que sûrement. Elle est le rêve devenu réalité de n’importe quel conseiller en communication : une adolescente musulmane qui défie le radicalisme islamique et le paie presque de sa vie ; une avocate des valeurs occidentales qu’on peut facilement grimer en héroïne, venue d’une culture étrangère complexe que l’Occident s’est montré historiquement incapable de comprendre. Une personne qui peut être réduite à un slogan sur la couverture d’un livre. Helen Keller (1), Anne Frank et Jeanne d’Arc, en une seule et même figure.

Évidemment, les présentateurs de télévision, les personnalités politiques et autres célébrités se sont disputé l’honneur de la consacrer et de l’instrumentaliser à leurs propres fins. Ainsi l’ancien ministre de l’Intérieur pakistanais Rahman Malik, qui a aidé les parents de Malala à rejoindre leur fille à l’hôpital de Birmingham parce qu’il voulait se faire photographier avec la famille. Cet empressement a suscité de violentes réactions contre Malala, certaines simplement peu charitables, d’autres franchement malveillantes. Elle a été accusée de rechercher la publicité, d’inciter au blasphème, ou même d’avoir mis en scène son agression par les talibans afin de quitter le Pakistan et de vivre confortablement à l’étranger – une rumeur qui s’est heureusement dissipée lorsque le TTP a revendiqué l’attaque. De part et d’autre, quantité d’éditoriaux ont été publiés ; avec une mauvaise foi sans limite, chaque camp a reproché à l’autre de mal comprendre et de déformer le message de Malala.

La lecture du livre permet de mieux comprendre la jeune fille, une fois passé le cap de ses déclarations moralisatrices, qui n’étonnent guère, quand on connaît son souhait maintes fois exprimé de devenir un jour Premier ministre du Pakistan. « La nuit, écrit-elle, je prie Dieu de me donner le crayon magique de Sanju [dans sa série télé préférée, Shaka Laka Boom Boom, ce crayon permet au jeune héros de rendre réel tout ce qu’il dessine]. Je l’utiliserai pour rendre tout le monde heureux. » Autant que son histoire à elle, le livre raconte celle de son père, Ziauddin, qui s’est fait connaître dans la vallée de Swat (2) pour ses prises de position très fermes contre les talibans. C’est de cet homme, qu’elle idolâtre, que Malala tient ses idées. Lorsqu’elle fait part de ses conceptions politiques, la plupart de ses phrases commencent par : « Mon père dit toujours que… »

C’est Ziauddin qui a fondé l’école de Kushal où Malala a étudié ; c’est lui qui a empêché les talibans de fermer l’établissement lorsqu’ils ont envahi la vallée de Swat. C’est encore lui qui a fondé le mouvement Swat Qaumi Jirga pour s’opposer aux radicaux, surtout en se faisant l’écho de leurs excès dans les médias. Quand les journalistes se mirent à suivre cette actualité, ils découvrirent que la fille adolescente de Ziauddin parlait bien et disait à peu près la même chose que son père, et la trouvèrent beaucoup plus captivante à interviewer. Lorsque Christina Lamb, journaliste britannique chevronnée, correspondante du Sunday Times au Pakistan et co-auteure du livre, a rencontré Ziauddin à Birmingham, il lui a rappelé qu’elle l’avait déjà interviewé en 2009. « À cette époque, c’est avec moi qu’on voulait s’entretenir, pas avec ma fille », a-t-il plaisanté.

En définitive, c’est la célébrité acquise par Malala au fil des interviews qui lui a valu d’être prise pour cible par les talibans – plutôt que ses efforts pour promouvoir l’instruction, qui consistaient surtout à énoncer des platitudes devant différents publics. En 2012, la majeure partie des talibans avaient été refoulés de la région, et il n’existait pas réellement d’opposition sérieuse à la formation des filles. Le projet d’assassiner Malala n’était qu’une tentative mal préparée pour réaffirmer leur autorité dans la vallée, mise à mal par l’armée, et non par les militants (3). C’était un coup politique, partie intégrante d’une guerre sans merci pour le contrôle de la région.

Dans un texte évidemment satirique, publié en septembre 2013, le quotidien pakistanais Dawn avançait qu’une analyse ADN de la cire d’oreille de Malala ainsi qu’une enquête approfondie avaient révélé que l’adolescente n’était pas celle qu’elle prétendait être, mais une Polonaise chrétienne prénommée Jeanne ; elle avait été tuée par un sosie italien de Robert de Niro (« Ces minuscules morceaux que vous pouvez voir dans la cire sont des morceaux de pizza », expliquait le prétendu expert, censé inviter l’auteur de l’article à examiner au microscope le cérumen des protagonistes). Malgré l’avertissement figurant à la fin de l’article, nombre de commentateurs et d’adeptes des réseaux sociaux s’y sont laissé prendre.

L’épisode montre à quel point, même à cette époque cynique, nous sommes enclins à accorder du crédit aux théories les plus bizarres et paranoïaques concernant Malala. Des incidents comme celui-ci ont été instrumentalisés par les médias occidentaux pour montrer que la société pakistanaise nourrirait du ressentiment à l’encontre de la jeune fille, par jalousie en quelque sorte, à cause de toute l’attention dont elle fait l’objet.

Mais en caricaturant ainsi leurs adversaires, les admirateurs de Malala ignorent les vraies raisons des protestations. La jeune fille est loin d’être la seule personne au Pakistan, ou même dans la vallée de Swat, à avoir pris position publiquement contre le préjugé patriarcal interdisant aux filles d’aller à l’école ; et elle n’est pas non plus la seule à avoir été attaquée pour cela. Elle n’a rien fait de tangible pour promouvoir l’instruction dans la région, mis à part reverser à un fonds pour l’éducation des filles l’essentiel de l’argent reçu en récompenses et prix divers. Elle n’a pas non plus attiré l’attention sur une situation exceptionnellement alarmante : la province dont fait partie la vallée de Swat affiche un taux de scolarisation des filles qui dépasse (certes de peu) la moyenne nationale (4). Oui, l’instruction des jeunes Pakistanaises est un enjeu considérable dans le pays, mais la question n’est pas réductible à un affrontement entre les bons et les méchants. En réalité, plusieurs facteurs inter­agissent de manière complexe, parmi lesquels la tradition, l’opportunisme politique et l’instabilité politique pakistanaise.

Alors, quand les présentateurs télé occidentaux utilisent l’histoire de Malala pour démontrer l’arriération des talibans et, par extension, celle de l’islam, ils occultent totalement la responsabilité de l’Occident dans la perpétuation de cette instabilité. Malala elle-même n’a guère remis en cause les idées reçues : elle s’est rarement exprimée sur les conséquences de la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis, alors même que l’invasion de la vallée de Swat par les talibans en résultait directement. Mais quand elle a fini par aborder le sujet [lors de son entrevue avec le président américain en octobre 2013], en avertissant Barack Obama que les attaques de drones ne feraient qu’intensifier le terrorisme, son intervention fut passée sous silence dans les récits de cette rencontre au sommet.

L’indignation vertueuse des médias américains trahit aussi leur islamophobie, qui caractérise, depuis le 11 Septembre, l’essentiel de leurs rapports avec cette culture étrangère. Mais les mêmes chroniqueurs télé qui applaudissent le courage de Malala face à l’oppression religieuse offrent depuis des années une tribune libre aux fondamentalistes chrétiens qui veulent expurger les programmes scolaires de la théorie de l’évolution, ainsi qu’aux « experts » récusant la réalité du changement climatique. Ils ignorent en outre que Malala et sa famille sont des musulmans pratiquants dont la foi n’a jamais vacillé alors même qu’ils devaient affronter les talibans. Ils ignorent enfin que, en dépit de ses grandes déclarations, Ziauddin lui-même a accepté des compromis avec les talibans pour que son école reste ouverte.

Malala Yousafzai a reçu la gloire en pleine tête, sous la forme d’une balle de revolver. Cet acte brutal et absurde a métamorphosé en cause célèbre une enfant précoce animée d’ambitions politiques. Malgré les kilomètres d’articles écrits sur la jeune fille depuis cette tentative d’assassinat, aucune proposition n’a émergé qui puisse améliorer concrètement le sort des filles ou des garçons privé(e)s d’accès à l’instruction. Comme c’est toujours le cas avec les icônes, le médium a éclipsé le message. « Quand les gens racontent comment on m’a tiré dessus et ce qui a suivi, écrit-elle à la fin de son livre, j’ai l’impression que c’est l’histoire de Malala, “une jeune fille victime des talibans” ; je n’ai pas du tout l’impression que cette histoire est la mienne. »

 

Cet article est paru dans Tehelka en octobre 2013. Il a été traduit par Ève Charrin.

16 faits & idées à glaner dans le numéro 61

• 20 % des gènes des Européens viennent de nomades d’Asie centrale.

• Le premier algorithme destiné à être exécuté par une machine a été inventé par Ada Lovelace.

• Dix milliards de lettres furent échangées entre le front et l’arrière pendant la Première Guerre mondiale.

Dostoïevski a donné une légitimité aux entrailles puantes de l’homme.

• Le meilleur sujet d’étude, pour l’humanité, est l’homme.

• Les plus vieilles peintures rupestres sont en Indonésie et non en France.

• Il y a 130 000 ans, le niveau de la mer était plus élevé de 7 mètres.

• Le mot « race » a de nouveau droit de cité dans la littérature scientifique.

• Les horloges arrêtées sont à l’heure deux fois par jour.

• Les dieux eux-mêmes luttent en vain contre la stupidité.

• Pour les Juifs allemands, la République de Weimar a été un vecteur d’ascension sociale.

• La démocratie athénienne avait plusieurs points communs avec les sociétés intégristes contemporaines.

• La mort est inévitable et n’a donc rien de funeste ou de tragique.

• C’est le christianisme qui a permis l’émergence du capitalisme européen.

• Les Celtes avaient construit une route de 1 600 km en ligne droite.

• La morale est un skipper sur la mer de l’intérêt personnel.

Fleur de poubelle

Avec son premier roman, la jeune Niña Weijers, 30 ans, s’est fait connaître en 2014 en réalisant l’une des meilleures ventes de fiction de l’année. L’ouvrage explore les pensées et le quotidien d’une jeune artiste contemporaine célèbre, nommée Minnie Panis, et dont la « performance », intitulée « Est-ce que Minnie Panis existe ? », rassemble les milliers de photos qu’elle a tirées de ses propres déchets.

Réflexion mi-sérieuse mi-ironique sur le milieu de l’art, l’ouvrage a reçu le prix Anton Wachter du premier roman, décerné tous les deux ans. Pourtant, la critique s’est montrée divisée quant à la qualité du récit. Accusé par le quotidien De Volkskrant de verser dans le « verbiage et de servir trop d’idées réchauffées sur l’art », le roman s’est vu au contraire encensé dans les colonnes du très élitiste NRC Handelsblad : « Certes, le livre n’est pas exempt d’une certaine prétention, mais ce n’est pas désagréable. […] De consequenties est un roman scintillant d’ambition, captivant ! »

La longue histoire des geeks

Qui a inventé l’ordinateur ? Et Internet ? En fait, ces deux piliers de la révolution numérique sont issus des efforts conjugués d’une multiplicité d’individus et de firmes industrielles. Comme le montre le récent ouvrage de Walter Isaacson – l’auteur de la biographie de Steve Jobs, et un maître de cette nouvelle spécialité de l’édition américaine qui combine romanesque biographique et vulgarisation scientifique –, l’avènement de l’ère numérique « est une histoire de “créativité collaborative” », pour reprendre les termes de Jacob Silverman dans Bookforum. The Innovators retrace donc les histoires d’une douzaine de personnages, depuis les découvertes d’Ada Lovelace et Charles Babbage au milieu du XIXe siècle jusqu’à messieurs Gates, Jobs ou encore Sergueï Brin et Larry Page, les cofondateurs de Google. Un véritable « panorama des inventions et des personnalités qui ont contribué à faire entrer des ordinateurs connectés dans chaque foyer, chaque sacoche, et chaque poche », résume Silverman. Et ce sans oublier de nous faire comprendre comment ces technologies fonctionnent et la pierre qu’elles ont apportée à l’édifice.

Ainsi apprend-on par exemple que la réunion de l’ordinateur personnel et d’Arpanet (l’ancêtre d’abord militaire puis universitaire d’Internet) est due pour l’essentiel à des inventeurs restés anonymes, comme Ray Tomlinson (un ingénieur du MIT, qui mit au point l’utilisation d’Arpanet pour échanger du courrier et inventa les adresses en @), ou Stewart Brand (un producteur de spectacles psychédéliques qui établit la première connexion d’ordinateurs à grande échelle – une communauté en ligne appelée « The Well »). On pourrait presque aller jusqu’à dire, comme l’auteur, qu’« Internet a été inventé par ses utilisateurs ». Mais le plus surprenant paradoxe de la révolution numérique, explique Walter Isaacson, c’est encore que cette aventure « techno-intellectuelle » procède d’une insolite fusion entre les arts et les sciences.

Ce « mariage », conclut Richard Waters dans le Financial Times, personne ne le symbolise mieux que Lady Ada Lovelace, la seule fille de Lord Byron. La mère d’Ada, par dégoût pour son mari volage, avait en effet canalisé vers les mathématiques l’énergie intellectuelle que sa fille avait héritée de lui. Et Ada, en collaboration avec le mathématicien anglais Charles Babbage, conjugua si bien créativité artistique et scientifique qu’elle devint l’auteure du premier algorithme destiné à être exécuté par une machine. Autrement dit, la première programmatrice de l’histoire. Dans l’une de ses notes de travail, la comtesse Lovelace affirma que jamais l’ordinateur ne remplacerait le cerveau humain, car il lui manquerait toujours la faculté d’imaginer.

Le crépuscule des nains

Mille raisons peuvent rendre impossible l’amour entre deux jeunes gens qui ont grandi ensemble et dont les sentiments sont réciproques. Dans son dernier roman, l’Allemand Thomas Hettche dresse sur leur route un obstacle à la fois terriblement prosaïque et irréel : la jeune fille est naine. Marie aime Gustav qui l’aime aussi, mais ne peut rester avec elle, parce qu’elle ne mesurera jamais plus de 125 cm, parce que, comme le rapporte Hubert Winkels dans le Zeit, « sa petite taille, ses jambes tordues, son nez camus, son gros postérieur, son front bombé la transforment peu à peu en une étrangère, en une créature d’un autre monde, qui ne peut plus être intégrée dans l’existence d’un homme qui se veut raisonnable et souhaite réussir, ni dans une époque devenant elle-même de plus en plus rationnelle ».

Cette Marie, c’est Maria Dorothea Strakon, un personnage historique, dont on ne sait pratiquement rien. Hettche en fait l’héroïne de son roman. Arrivée enfant avec son frère jumeau Christian sur la fameuse « île aux Paons », qui donne son titre à l’ouvrage, elle y restera pratiquement tout au long d’une vie qui embrasse le XIXe siècle. La petite île située entre Berlin et Potsdam semble un refuge hors du temps. Les monarques prussiens y ont aménagé une sorte de paradis artificiel, où l’on trouve un jardin exotique (entretenu par l’oncle de Gustav) et une ménagerie qui ne compte pas seulement des animaux, mais aussi quelques êtres humains, dont Marie et son frère. De là, on entend l’écho lointain des grands événements qui vont créer l’Allemagne moderne : la guerre de « libération » contre Napoléon, la révolution de 1848… Quand Marie mourra, en 1880, le monde autour d’elle aura été profondément bouleversé : la petite Prusse campagnarde et un peu arriérée sera devenue un puissant empire industrialisé.

« Marie, qui est née aux dernières heures d’un siècle encore baroque, est une “experte des regards”, auxquels elle est exposée sans ménagement », note Andrea Köhler dans le Neue Zürcher Zeitung. Aux yeux de la plupart, elle est un « monstre », mais son frère (avec qui elle entretient une relation incestueuse) et Gustav (même s’il l’abandonnera) la trouvent « belle ». Quant au roi de Prusse, il voit en elle une « chose », mais susceptible de lui procurer à l’occasion certaines faveurs sexuelles…

« Nains et rois appartiennent au monde des contes et des légendes », estime Köhler pour qui le roman de Hettche, gros succès critique et public de la dernière rentrée littéraire outre-Rhin, décrit le crépuscule d’une « époque où les nains occupaient encore de véritables postes au sein des cours royales ». Mais au moment où triomphe une fureur technicienne, avide de tout classer et mesurer, le nain « n’est plus qu’un accident dérangeant de la nature ».

Ludmila Oulitskaïa : « Les Russes regrettent l’empire perdu »

Ludmila Oulitskaïa est l’une des plus grandes romancières et nouvellistes russes actuelles, admirée dans son pays comme à l’étranger. Devenue célèbre en 1992 avec la publication de son premier roman, Sonietchka (Gallimard), elle est aujourd’hui traduite dans de nombreuses langues. Elle a reçu en janvier 2014 le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes.

 

Vous avez récemment affirmé que, pour comprendre la Russie, il valait mieux lire Pouchkine que Soljenitsyne. En quoi Pouchkine est-il d’actualité ?

L’été dernier, j’ai lu La Fille du capitaine à mon petit-fils. Et j’ai de nouveau ressenti à quel point cette nouvelle était un chef-d’œuvre absolu. On n’a jamais rien écrit de meilleur en russe. Ce livre garde toute son importance aujourd’hui car il traite, au fond, de la dignité humaine. Or le sens de l’honneur et la dignité ont toujours été piétinés en Russie. Pouchkine le percevait très profondément. C’était particulièrement douloureux pour lui car son honneur était constamment bafoué – par des courtisans du tsar, par des femmes, par des amis… La Fille du capitaine, c’est le récit d’une lutte acharnée pour le droit à la dignité. Ce combat est aussi celui de toute la vie de Pouchkine, et la raison de sa mort (1).

 

L’écrivain redoutait un déchaînement révolutionnaire et reconnaissait la nécessité d’une main ferme ; mais il gardait ses distances avec l’empereur. L’attitude des écrivains russes d’aujourd’hui vous rappelle-t-elle cette ambiguïté ?

Pouchkine était un homme assez servile, et cela le tourmentait beaucoup. Il le reconnaît dans sa correspondance. Il a beaucoup écrit sur les rapports entre l’écrivain et le pouvoir, mais il n’a pas résolu le problème. De ce point de vue, il est proche de nous.

 

Il s’est interrogé sur les relations entre le poète et le pouvoir dans les conditions d’une censure très rigide, qui ne fut pas une invention soviétique. Serait-elle le nerf de la littérature russe ?

C’est un sujet passionnant auquel j’ai beaucoup réfléchi. À la fin des années 1980, pendant la perestroïka, la censure a disparu – pour la première fois depuis trois siècles. Et à ce jour, sous Poutine, elle n’est pas complètement rétablie : elle existe pour les médias, mais pas pour la littérature.
En même temps, la censure soviétique rendait la parole précieuse. Les livres interdits étaient reproduits clandestinement, en xérocopies, en copies dactylographiées, en photos, au risque d’écoper de quelques années de prison. Depuis les années Gorbatchev, tous ces livres ont été publiés : Soljenitsyne, Chalamov, Orwell, Djilas, Zamiatine, Grossman. Mais ceux qui avaient réellement besoin de les lire l’avaient déjà fait « sous le manteau ». Et pour les autres, ils étaient sans importance.
Prenez L’Archipel du Goulag. Ce livre qui parle du monde de la peur engendré par la police secrète soviétique et de l’univers concentrationnaire, nous l’avons lu en copies dactylographiées sur du papier carbone. Mais, à la fin de la perestroïka, il était en vente à chaque coin de rue. Tout un chacun pouvait en prendre connaissance. Résultat ? Quelques années passent, et les citoyens russes élisent un homme du KGB à la présidence ! Dans mon dernier roman, Le Chapiteau vert, je m’interroge sur cette soif de connaissance – historique, politique, religieuse, artistique. Où et comment surgit-elle ? Et pourquoi disparaît-elle ?

 

L’ambiguïté à l’égard du pouvoir ne me paraît pas propre à Pouchkine. Elle traverse l’ensemble de la littérature russe, à commencer par Dostoïevski : après une jeunesse révolutionnaire, il subit une transformation au bagne, devient mystique et terriblement réactionnaire. Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr, j’ai lu tous ses romans. Mais j’ai aussi lu assez tôt dans ma jeunesse ses Carnets, et j’en ai éprouvé une forte aversion pour lui. Mes points d’ancrage ne sont pas dans Dostoïevski. De mon point de vue, cet écrivain a produit une révolution colossale en institutionnalisant le Mal qui existe dans l’humain. Avant lui, les gens savaient distinguer entre le Bien et le Mal. Mais Dostoïevski a donné une légitimité aux entrailles puantes de l’homme, et c’est cela qui explique son succès mondial. Ce n’est pas la recherche d’harmonie et de beauté, comme chez Pouchkine, mais l’exhibition de la puanteur humaine. Sa justification du Mal couplée à son idée du rôle messianique de l’orthodoxie russe et de la Russie en général me le rend étranger. J’ai cessé de le relire.

 

Dostoïevski pousse à son terme l’idée propre à l’orthodoxie russe : l’homme peut être un salaud, mais s’il croit sincèrement en Dieu, son amour pour le Christ expie tous ses péchés…

L’essence du christianisme, c’est l’amour pour Jésus, mais aussi l’amour pour son prochain. Or, si Dostoïevski compatit avec le salaud russe, il hait les catholiques et les juifs. En ce sens, ses carnets sont horrifiants. Il écrit sur l’universalité de l’homme russe, mais, en même temps, il partage l’intransigeance des slavophiles envers les autres religions, envers l’humanité entière, et glorifie l’orthodoxie – et la Russie – comme l’unique porteuse de la vérité. C’est cela qui mène le monde russe à l’enfermement, à l’auto-isolement.

 

Mais, chez Dostoïevski, la rédemption du salaud reste possible. Chez Tchekhov, la vie est horrible, les gens sont horribles et il n’y a aucun espoir. N’est-ce pas pire ?

Oh, mais il y a tant de compassion dans chaque nouvelle de Tchekhov ! Par contre, j’ai beaucoup réfléchi sur ses pièces : pourquoi continue-t-on à les jouer, depuis plus de cent ans, alors que ce sont, pour l’essentiel, des conversations peu intéressantes entre des gens plutôt insignifiants ? En les relisant, encore et encore, j’ai fait une découverte : c’est le théâtre de l’absurde ! C’est alors que j’ai écrit une pièce, « La confiture russe », où j’entre en dialogue avec Tchekhov.
Cette pièce fut jouée dans quelques théâtres en Russie et elle est déjà traduite en français. Les personnages et l’intrigue sont les mêmes que dans La Cerisaie, mais l’action se déroule de nos jours. Un village de datchas est construit à la place de la cerisaie d’antan, et les descendants des héros de Tchekhov, trois sœurs et leur frère aîné, vendent leur villa. J’ai écrit cette pièce en Allemagne, dans une résidence pour écrivains, en riant toute seule, comme une folle, à gorge déployée. Car rien n’a changé, à cela près que les sœurs tchékhoviennes voulaient partir à Moscou, et, maintenant, l’une d’elles veut s’installer à Amsterdam, l’autre rêve d’Inde et la troisième d’un nouvel appartement. Mais elles partagent avec leurs ancêtres la même incapacité à changer leur vie, la même incapacité à agir. Dans une mise en scène moscovite de La Cerisaie, la seule personne qui est satisfaite de sa vie est une vieille nounou qui, pendant tout le spectacle, dépoussière, lave, sert à manger. Ce personnage n’est pas dans les remarques de Tchekhov, mais c’est une excellente lecture de la pièce. C’est ce qui rend le monde de Tchekhov illimité : on y trouve à chaque fois un contenu actuel.

 

Et qu’est-ce qui vous attire chez Tolstoï ?

J’adore Tolstoï. Pour moi, Natacha Rostov est aussi vivante qu’une amie. Lorsque vous lisez Guerre et Paix, vous vivez vraiment avec les personnages. Je ne sais pas comment il y est parvenu, c’est un immense mystère.

 

Mais il y a un Tolstoï de Guerre et Paix ou d’Anna Karénine, et il y a un Tolstoï moralisateur.

Tolstoï est aussi inépuisable qu’un électron. Lorsqu’il a envie d’éduquer les enfants, il écrit des contes moralisateurs. Mais il le fait sur le tard, lorsque ses grandes œuvres ont déjà été écrites. Les Récits de Sébastopol notamment, que je viens de relire. On devrait imprimer ce texte sur des panneaux dans le métro de Moscou. Quelle pénétration dans l’âme humaine ! Oui, Tolstoï est parfois terriblement naïf, mais il possède une pureté morale incroyable et un courage exceptionnel par rapport à lui-même. À la différence de Dostoïevski, il ne veut pas choyer le salaud en lui, il souffre de ses vices et de ses mauvaises actions et je compatis avec lui. C’est pour cela que j’ai toujours envie de relire Tolstoï et Tchekhov, et jamais Dostoïevski.

 

Est-ce que, pour vous, Soljenitsyne est aussi un moralisateur ?

J’ai de la compassion pour Soljenitsyne. Voilà un homme qui a accompli un exploit en écrivant un livre très important, fondamental, mais qui n’a pas été réellement lu et compris. Si le peuple avait lu L’Archipel du Goulag, nous vivrions dans un pays différent. Quelle tristesse… Malheureusement, la seule source d’influence dans ce pays, c’est la télévision. Nous sommes arrivés à un point tragique de notre histoire où la valeur de la parole disparaît et celle du cri télévisé augmente. La culture est déjà reformatée, et il se peut qu’elle existe demain sans livres. On observe déjà les conséquences de cette soumission totale des consciences à la boîte du téléviseur, cet asservissement des cerveaux. C’est une anti-utopie qui est en train de devenir réalité.

 

Vous avez dit que L’Archipel du Goulag, une fois accessible, n’avait pas eu d’influence sur les Russes. Cela signifie-t-il qu’ils n’étaient pas prêts à la liberté qui leur fut offerte par Gorbatchev ?

Hélas, vous avez raison. Je n’ai jamais aimé le pouvoir soviétique, mais je commence à penser qu’il était en adéquation avec la mentalité du peuple russe. C’est pour cela qu’il existe une si puissante nostalgie de la période soviétique. La population regrette l’empire perdu, d’où ce soutien très agressif à la politique impériale du Kremlin. Les Russes sont en manque d’une main ferme qui décide de tout à leur place. Ils ne savent pas assumer les responsabilités de la vie dans un monde libre. Aujourd’hui, nous vivons dans un pays dévasté qui ne subsiste que grâce à la rente des hydrocarbures. Lorsque vous parcourez la Russie, vous voyez partout des petites villes ou des villages abandonnés ou peuplés de vieux. L’agriculture est pratiquement inexistante. Les champs ne sont plus labourés, le bétail a presque disparu. Les PME sont peu nombreuses. Pourquoi ? Parce que la population manque d’esprit d’initiative. Les gens ne savent pas gouverner leur vie

 

Sont-ils nostalgiques du mode de vie soviétique ou du mode de vie de l’empire ?

L’un va de pair avec l’autre. En réalité, la Russie soviétique a été une continuation de l’Empire russe.
Cela expliquerait pourquoi la Fédération de Russie se considère comme l’héritière à la fois de l’Empire tsariste et de l’URSS…
Bien entendu. Mais l’empire soviétique a éclaté en 1991, et c’est à présent la Fédération de Russie qui risque d’éclater à son tour. Le conflit actuel avec l’Ukraine, tout comme la guerre russo-géorgienne (2), n’est qu’un des soubresauts visant à préserver l’empire. Sous Gorbatchev, nous avons eu une chance unique de réaliser un divorce civilisé entre plusieurs peuples et territoires de l’empire, mais nous ne l’avons pas saisie. Rappelez-vous les conflits en Moldavie (3), en Abkhazie (4), en Tchétchénie (5), etc. On aurait pu nouer des relations normales avec l’Ukraine, où une nation civique est en train de se former, mais le soviétisme est ancré dans les esprits, les intestins et la moelle épinière de l’homo sovieticus : il ne peut tolérer l’existence d’un grand pays voisin qui refuse de revenir sous la coupe du « grand frère ».

 

À votre avis, il n’y a pas d’espoir pour la Russie ?

Je ne dis pas cela. Nous avons des scientifiques, des penseurs, des artistes remarquables. Malheureusement, le système actuel est ainsi construit, il dispose de tels filtres que seuls les gens immoraux et corrompus peuvent arriver aux commandes. Mais comme une grande partie de la Russie est en train de dépérir, on peut supposer que, tôt ou tard, ces dirigeants n’auront plus aucun organisme à parasiter. C’est un système autorégulateur, comme tout système biologique.

 

Qu’est-ce que l’intelligentsia peut faire pour empêcher cette dégradation de la Russie dont vous parlez ?

Je pense que chacun doit continuer à faire ce qu’il sait faire : le médecin, soigner des malades ; l’instituteur, enseigner aux enfants ; l’écrivain, écrire pour ses lecteurs, etc. Je ne vois pas ce que nous pouvons faire en plus de remplir consciencieusement notre tâche dans la vie. Avec toute l’application et l’implication possible.

 

Dans Vie et Destin, de Vassili Grossman, il y a un chapitre bouleversant. Une vieille femme médecin écrit à son fils une lettre d’adieu depuis le ghetto de Minsk. Elle sait que les habitants du ghetto seront prochainement exterminés, mais tant qu’elle vit, elle soigne des malades et fait faire des exercices de mathématiques à son neveu…

Nous revenons au thème de la dignité si cher à Pouchkine. J’agis ainsi parce que je considère que c’est juste. À propos, chez Soljenitsyne, il y a un petit épisode que j’aime beaucoup. Une femme détenue utilise une demi-heure de son temps libre au camp pour cirer ses bottines. Le lendemain, elle reviendra aux travaux forcés et, lorsqu’elle aura fait deux pas dans la gadoue, ses bottines seront aussi sales que maintenant. Néanmoins, par respect pour les autres et pour préserver sa personnalité, elle consacre ses quelques instants libres à nettoyer ses chaussures. C’est métaphysique.

 

Alors, il faut qu’on continue à nettoyer nos chaussures, coûte que coûte ?

Oui, oui, oui. Les chaussures doivent être propres.

 

Propos recueillis par Galia Ackerman.

De Sardanapale à Daesh, la violence irakienne

« Le choc des épées IV » : le titre évoque un film de série Z en costumes d’époque. Mais les horreurs que raconte ce documentaire d’une heure, émanation récente de la branche communication d’un groupe djihadiste sunnite qui s’est baptisé l’État islamique, ne relèvent pas de l’heroic fantasy. Les meurtres n’y sont que trop réels.

Les yeux rivés sur le canon d’une mitrailleuse pointant à l’arrière d’un 4 x 4, ce sont de vrais impacts que nous voyons arroser le flanc de la BMW blanche qui roule sur la file d’à côté, pulvérisant les vitres, criblant vraisemblablement de balles les passagers, expédiant à coup sûr le véhicule dans le fossé qui borde cette morne section d’autoroute irakienne. Et c’est un véritable commando de tueurs effectuant un raid de nuit au domicile d’un « collaborateur » que nous suivons. Nous sommes témoins quand les djihadistes capturent l’homme, corpulent, la cinquantaine, avant de lui bander les yeux et de l’humilier ; puis quand ils le décapitent, acte qui exige du tueur muni du couteau qu’il saute sur la victime pour la chevaucher. Car le cameraman chaperonne toujours ce couple incongru qui chancelle à travers la chambre. Le film nous épargne les derniers moments sanguinolents ; en zoomant tout droit sur la tête moustachue dûment coupée, exposée sur le lit.

Le documentaire égrène aussi les scènes d’exécution de masse : c’est une rangée d’hommes attachés, à genoux, tués d’une balle dans la nuque ; ce sont d’autres Irakiens, mitraillés alors qu’ils sont déjà étendus dans leurs tombes. Une partie de tout ceci est filmée au ralenti. Dans l’une des séquences les plus glaçantes, nous observons une autre équipe de tueurs en charge d’un faux checkpoint. Vêtus d’une tenue de combat de style américain, ils se font passer pour une unité d’élite de l’armée irakienne et arrêtent les voitures, pour comparer le nom de leurs occupants à la base de données figurant sur leur ordinateur portable. Certains sont alors invités à circuler d’un signe de la main ; d’autres, moins chanceux, poliment engagés à sortir du véhicule pour une vérification plus poussée. La caméra sur leurs talons, ils sont conduits dans un champ attenant et abattus.

L’État islamique – qui était connu jusqu’en juin 2014 sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh, selon l’acronyme arabe) – n’est pas célèbre seulement parce que c’est l’un des éléments les plus impitoyables et les plus efficaces du ramassis hétéroclite des milices irakiennes, réputation qu’il a exportée depuis 2012 dans le pays voisin, en s’immisçant dans la guerre civile syrienne. Daesh est aussi, sur chacun de ces théâtres, le groupe le plus rompu aux techniques de propagande. Des films comme la série du « Choc des épées » lui ont permis de recruter à travers le monde un nombre inédit de candidats au djihad. En outre, à la différence des autres acteurs, la milice n’a pas seulement pour ambition de défendre une cause, mais aussi de s’emparer de territoires, de les tenir, et d’y établir un État à part entière (1).

Depuis quelque temps, Daesh est dans une bonne passe. En juin 2014, le groupe a pris la seconde ville d’Irak, Mossoul, empochant à l’occasion un stock d’armes et un énorme butin. Après quoi il a lancé, rejoint par d’autres insurgés sunnites, une vaste offensive sur Bagdad. L’État islamique a, depuis, étendu sa présence à la fois dans le nord de l’Irak et dans l’est de la Syrie, annexant au passage des factions concurrentes et des milices locales, ou les obligeant à se soumettre. Daesh a mis au défi et, parfois, en déroute les peshmergas du Kurdistan irakien, des troupes très aguerries mais au rayon d’action limité. Les 10 000 à 20 000 membres armés que compterait l’État islamique contrôlent actuellement une région grande comme le Royaume-Uni avec la population du Danemark. Le leader de l’organisation, Abou Bakr al-Baghdadi, un ancien étudiant en théologie, se donne désormais le titre de calife, qui signifie littéralement « successeur » du prophète Mahomet.

 

« Adorateurs du diable »

Voilà qui témoigne en filigrane d’une prétention à commander l’ensemble de la communauté musulmane, et son 1,6 milliard de fidèles. C’est pourtant une forme d’islam sunnite très particulière et intransigeante que cultive Baghdadi. L’EI a « nettoyé » les territoires sous son contrôle de tous les musulmans chiites et autres infidèles supposés, chassant notamment les derniers représentants de la communauté chrétienne de Mossoul, jadis nombreuse et florissante. Il a poursuivi avec plus de cruauté encore les yézidis, adeptes d’une religion ancienne et syncrétique. La prise par l’EI de leur bastion reculé des monts Sinjar, le 3 août 2014, a poussé des milliers d’entre eux, terrorisés, à se réfugier dans les montagnes désertiques des environs. Des rapports faisant état de l’exécution en masse des hommes et de l’asservissement de ces « adorateurs du diable », ainsi que la famine parmi les déplacés, ont soulevé l’indignation de la communauté internationale. Les États-Unis ont alors décidé de s’engager plus avant dans la crise irakienne, notamment par des frappes aériennes régulières contre les troupes de l’EI.

Le groupe a aussi détruit méthodiquement les tombes, les temples, les mausolées, les statues et les monuments susceptibles d’encourager le culte d’une autre figure que le Dieu unique et véritable. Certains des sites archéologiques les plus importants de la planète, dont la grande cité préislamique de Hatra, avec ses magnifiques temples païens, sont menacés de destruction ou de pillage : outre le commerce de la protection et le business des enlèvements, l’EI a développé une très lucrative activité secondaire dans le trafic d’antiquités.

C’est triste à dire, mais la fusion en Baghdadi de l’assassin et du messie n’est pas sans précédent en Irak. L’usage de la cruauté apparemment gratuite comme forme d’étalage, talisman d’un pouvoir d’essence quasi divine et preuve de réussite ici-bas, possède de vieilles racines dans la région. On en retrouve par exemple la trace à proximité de Mossoul, dans les champs de ruines poussiéreuses qui indiquent les sites de Ninive et de Nemrod, grandes villes de l’Empire assyrien.

Pendant des siècles, avant sa chute en 612 av. J.-C., l’Assyrie a contrôlé les hautes plaines situées entre le Tigre et l’Euphrate, une étendue de terre plate, semi-aride et difficile à défendre qui est probablement le terrain le plus souvent disputé de la planète ; et qui recouvre étrangement le fief actuel de l’EI. Le royaume de Babylone, éternel rival de l’Assyrie, avait pour cœur les terres situées en aval des deux fleuves, qui correspondent à l’Irak croupion actuellement tenu par le pouvoir sous domination chiite en place à Bagdad. Exactement comme aujourd’hui, la région de la capitale (la cité n’a été fondée qu’au VIIIe siècle de notre ère) constituait une frontière précaire entre les deux puissances rivales.

L’aspect le plus saillant de l’iconographie assyrienne est la fréquence et la précision étonnantes avec lesquelles l’extrême violence y est dépeinte. C’est une litanie de scènes où des hommes aux muscles hypertrophiés infligent d’atroces supplices à leurs captifs : tranchant des gorges, coupant des membres et des têtes, empalant, écorchant vif, exposant cadavres et morceaux de corps au sommet des murailles. La destruction des idoles de l’ennemi est un autre thème récurrent, là aussi comme dans la propagande de Daesh.

Le British Museum, qui abrite une extraordinaire collection d’art assyrien, compte une galerie entière dédiée aux vestiges du palais d’Assourbanipal [Sardanapale] à Ninive. L’image qui suscite le plus de commentaires est une petite scène domestique. Le roi y est saisi dans un moment de détente au jardin, en compagnie de sa reine, pendant qu’un musicien joue de la harpe ; ils sont assis à l’ombre d’un arbre dont l’ornement ne passe pas inaperçu : la tête tranchée d’un souverain voisin bien encombrant.

Le pays que l’on appelle à présent l’Irak est depuis longtemps familier du macabre. Les Mongols sont célèbres pour les pyramides de crânes qu’ils ont érigées, en 1258 puis en 1401, lorsqu’ils ont pillé et rasé Bagdad. Dans les années 1920, c’est en Irak que la Grande-Bretagne a inauguré des méthodes inédites et à bas coût pour faire se tenir tranquilles les populations locales indisciplinées – les armes chimiques et les « bombardements de terreur », notamment. Et le souvenir de la « république de la peur (2) » de Saddam Hussein, régime capable de gazer les villageois kurdes (3), d’imaginer des tortures extravagantes et de massacrer en masse les dissidents, fait passer les geôliers américains d’Abou Ghraïb pour de fieffés amateurs.

L’État islamique monopolise les gros titres, mais le groupe n’est pas le seul à user d’une telle brutalité. Les bandes chiites n’ont pas été moins cruelles au cours de ces dernières années. Comme l’ont montré, par exemple, les miliciens puritains qui ont régulièrement attaqué et massacré les travailleuses sexuelles à Bagdad. Le raid effectué contre un bordel du quartier de Zayuna, le 12 juillet dernier, a tourné au carnage, se soldant par la mort de vingt-huit prostituées et de six clients. Le 30 juillet, dans un autre épisode de violence, les milices chiites de la ville de Bakouba, au nord-est de la capitale, ont kidnappé et exécuté quinze hommes sunnites, avant d’attacher leurs cadavres à des pylônes électriques en empêchant pendant plusieurs jours les équipes médicales d’aller les décrocher.

Ce genre d’atrocités représente le bilan moyen de la violence quotidienne en Irak, où le nombre total de civils morts depuis l’invasion américaine de 2003 dépasse presque certainement les 100 000 – nul ne sait vraiment. Le bain de sang intercommunautaire de l’après-guerre a pris des proportions torrentielles en 2006-2007, quand les escadrons de la mort chiites ont crié vengeance pour l’attentat contre le mausolée de Samarra, un important lieu saint, perpétré par l’un des groupes sunnites ancêtres de Daesh. Sous l’effet des attaques incessantes et de la vendetta généralisée, Bagdad, cette fine marqueterie de religions, s’est transformée manu militari en une juxtaposition de blocs communautaires monochromes séparés par des murs de béton lugubres. Après une baisse bienvenue du rythme de la violence jusqu’en 2013, l’atroce pulsation quotidienne s’est de nouveau emballée. Au lieu d’avancer cahin-caha vers la guérison, l’Irak blessé chemine en chancelant vers de nouveaux dangers, probablement plus terribles encore.

Comment s’étonner, dans un tel contexte, que les auteurs irakiens contemporains réagissent, avec un mélange d’humour noir et d’imaginaire fantastique aux accents lugubres, comme le font souvent les écrivains des pays longtemps plongés dans une situation d’extrême tension. Le lauréat 2014 du Booker Prize arabe, l’écrivain irakien Ahmed Saadaoui en offre un exemple parfait. Son roman « Frankenstein à Bagdad » raconte l’histoire d’un brocanteur exaspéré par le manque de respect envers les cadavres qui s’accumulent sous le coup des attentats-suicides et des massacres à répétition, et qui commence à ramasser des lambeaux de corps abandonnés pour les coudre ensemble. Il fabrique ainsi une créature sans nom, qui prend vie et se transforme en une sorte de super-héros, exerçant sa vengeance au nom des victimes qui le composent. Mais, bientôt, ce « Shisma » (ou « quel est son nom ? ») découvre qu’il a besoin de chair fraîche pour sa propre survie.

Une infime partie de ces œuvres ont été publiées en anglais [et en français], mais ce n’est le cas d’aucun roman de Saadaoui. « Le laveur de cadavres » de Sinan Antoon, poète irakien installé à New York, est donc une belle exception. Son roman repose davantage sur l’allusion poétique que sur le réalisme magique. Antoon s’efforce de saisir la tragédie irakienne à travers la personne de son héros, un jeune artiste talentueux qui abandonne sa vocation pour reprendre le métier de son père : s’occuper de la toilette des cadavres chiites avant les funérailles. Les proches qui partent les uns après les autres, qu’ils aient quitté la vie ou le pays, l’abandonnent de plus en plus à une solitude désespérée. Et le grenadier qui s’élève dans la cour du lavoir, arrosé par le ruissellement des eaux qui servent à laver les corps, devient une métaphore de l’Irak.

 

L’exécution et le poteau de but

Une sombre ironie imprègne également les nouvelles de Hassan Blasim, un autre exilé qui vit en Finlande depuis 2004, mais sa touche est plus légère. Même si les textes choisis pour « L’exposition des corps », une sélection de deux recueils antérieurs, sont de qualité inégale, Blasim est capable, à son meilleur, d’être subtilement et puissamment évocateur. Révélés sous différents angles, ses personnages sont tous sans exception imparfaits, et souvent profondément traumatisés. Dans l’un des récits, Blasim remarque indirectement l’impatience avec laquelle un groupe d’enfants des rues attend une nouvelle exécution publique : ils veulent deux buts dignes de ce nom pour leur terrain de foot mais n’ont que trois poteaux ; il faut donc que le peloton d’exécution leur laisse un dernier pieu de bois ensanglanté à subtiliser.

« Le chant des chèvres » a pour cadre le concours qu’organise une radio de Bagdad pour distinguer les vies à l’histoire la plus poignante. Une foule à l’esprit de compétition féroce se bouscule pour participer, chacun tournant en dérision le récit du voisin, jugé insuffisamment extravagant ou déchirant. Le résultat, tout en noirceur suggérée, est une parodie du récit en abyme caractéristique des Mille et une nuits, où les histoires s’enchâssent les unes dans les autres.

L’une de ces courtes entrées potentielles, à peine esquissées, donne une idée de l’humour lugubre de Blasim :
« L’homme à la barbe était un professeur. Un jour, il se rendit au commissariat pour dénoncer un voisin qui se livrait au trafic des antiquités volées au Musée national. On le remercia pour sa coopération et, la conscience soulagée, il regagna son école. Les policiers envoyèrent un rapport au ministère de la Défense, affirmant que la maison du professeur était un repaire d’Al-Qaïda : ils étaient de mèche avec le trafiquant d’antiquités. Le ministère de la Défense transmit le rapport à l’armée américaine, qui envoya un hélicoptère bombarder la maison du professeur. Sa femme, ses quatre enfants et sa vieille mère furent tués. Lui en sortit vivant, mais avec des séquelles neurologiques et sans bras. »

Dans un autre pays, une histoire pareille relèverait de l’imagination pure. En Irak, elle pourrait être vraie ; la fiction, ici, paraît simplement plus concise que la réalité.

C’est en tout cas ce que l’on peut conclure en lisant l’ouvrage d’un tout autre genre publié par Zaid al-Ali, analyse fouillée de la manière dont l’Irak s’est mis dans ce bourbier. « La bataille pour l’avenir de l’Irak » ne raconte pas une belle histoire. À vrai dire, l’intrigue semble entièrement peuplée de scélérats, depuis Saddam Hussein jusqu’au groupe d’hommes politiques irakiens rapaces, butés et souvent meurtriers, qui se sont insinués dans les allées du pouvoir dans le sillage des GIs ; en passant par les occupants américains, d’une négligence et d’une stupidité criminelles.

Né en 1977, fils d’un diplomate irakien en exil et juriste de formation, Ali est arrivé à Bagdad avec l’ambition de faire quelque chose pour son pays, comme bien d’autres Irakiens emplis d’espoir après l’invasion de 2003. Au terme de six années passées à travailler à la fois au sein de l’administration et avec les bailleurs de fonds étrangers, il en a tiré cette leçon : « Essayer d’aider un État dirigé par les pires éléments de la société » relève de la pure perte de temps.

L’auteur étaye son dossier avec l’inflexibilité du juriste. C’est entendu, l’histoire a été féroce avec le pays et lui a peut-être subtilement transmis des pathologies du pouvoir destructrices et une inclination pour la violence. Mais Ali démontre que le terrible échec de l’Irak depuis l’invasion est principalement le fruit de choix politiques précis effectués par des individus précis. Les premiers chapitres offrent un résumé de la triste trajectoire du pays moderne. Même à l’aune de l’histoire agitée de l’Irak, les dernières décennies ont été particulièrement impitoyables. Depuis 1980, la population a connu : trois guerres majeures qui ont détruit l’infrastructure et fait sans doute 500 000 morts ; une tentative de génocide qui a aliéné à jamais les cinq millions de Kurdes du pays ; un embargo de dix ans au titre du programme « pétrole contre nourriture » de l’Onu, qui a ravagé l’économie, ruiné la classe moyenne et contraint les plus talentueux à l’exil ; une invasion américaine qui a brisé la fierté nationale et alimenté d’âpres divisions ; une guerre civile, enfin, qui a déplacé quelque 4,7 millions d’Irakiens et creusé un abîme de défiance, peut-être impossible à combler, entre la majorité arabe à 60 % chiite et la minorité arabe à 20 % sunnite, hier au pouvoir. À l’exception peut-être des Russes entre 1914 et 1953, peu de pays modernes ont été à ce point et pendant si longtemps poursuivis par le sort.

Ali passe vite sur l’aveuglante bêtise des administrateurs américains en charge de l’Irak après l’invasion, question déjà analysée de manière implacable par des auteurs comme Rajiv Chandrasekaran dans ce livre exceptionnel qu’est « La vie impériale dans la cité émeraude (4) ». Les principales erreurs de l’occupation sont bien connues. Parmi elles, le démantèlement de l’armée irakienne (qui a créé un immense vide de sécurité et gonflé les rangs des chômeurs en y précipitant des centaines de milliers de soldats formés et d’officiers mécontents), la « débaasification » radicale (qui a saigné à blanc l’appareil administratif et est devenu l’instrument de toutes les vengeances mesquines), sans oublier la création de quotas communautaires et partisans dans la fonction publique (qui a aggravé les tensions et transformé les services administratifs en fiefs politiques).

Mais Ali apporte du nouveau lorsqu’il dissèque cette classe politique irakienne qui porte à ses yeux une part au moins égale de la responsabilité. Le péché originel, si on l’en croit, fut la complaisance des Américains pour un petit groupe d’exilés choisis non pour leur compétence ou leur popularité, mais en fonction de critères parfaitement subjectifs. Les quelques appelés étaient soit « les plus désireux de conclure un compromis moral » avec des « responsables américains impénitents et mus par l’idéologie », soit des hommes bénéficiant du soutien d’autres puissances étrangères, dont l’Iran. Bon nombre de ces nouveaux élus ne péchaient pas seulement par leur compréhension limitée de leur propre pays mutilé mais aussi par leur manque total d’expérience de gestionnaire, pour ne rien dire de l’art de gouverner. Dans une interview qu’il m’a accordée en 2013, un homme politique irakien s’interrogeait : « Qu’a-t-il fait pendant toutes les années qu’il a passées à Damas ? » « Il », c’était Nouri al-Maliki, le Premier ministre de longue date qui a fini par renoncer au pouvoir le 14 août 2014, au profit de son camarade de parti Haïder al-Abadi, islamiste chiite comme lui. Cet homme politique rival faisait alors référence aux décennies qu’a passées Maliki dans la capitale syrienne. Et de persifler : ce « n’était rien d’autre qu’un plumitif de parti installé à Sayeda Zeinab [un quartier pauvre qui abrite un important mausolée chiite] pour gribouiller des rapports à l’attention des services de renseignement syriens ».

Ces exilés possédaient un art consommé de la survie personnelle et de l’intrigue politicienne, dont les effets se firent rapidement sentir. Le partage des responsabilités entre les formations politiques, mesure prise à l’origine par les Américains, s’ancra de plus en plus dans la pratique. Chaque acteur tenta de s’adjuger une part du gâteau étatique, mais cela ne s’arrêta pas là. Au nom de l’« unité nationale », la moindre administration devait respecter des quotas implicites : il fallait à un ministre chiite, par exemple, avoir des adjoints à la fois sunnites et kurdes, tous trois ayant la possibilité d’opposer leur veto à une décision, en apparence du moins. Le dispositif a conduit à l’impasse législative et administrative, à cette « république gelée » où les lois essentielles ne sont jamais débattues ni adoptées, où les politiques ne sont ni formulées de manière cohérente, ni mises en œuvre.

 

Petits arrangements entre politiciens

Ali consacre un chapitre très éclairant à l’entreprise bâclée de rédaction et de ratification de la nouvelle Constitution, promulguée en 2005. Selon lui, un malheureux mélange d’influences garantissait un résultat bancal : des Américains impatients d’avoir enfin un progrès à exhiber ; le zèle avec lequel l’administration Bush a voulu réduire le rôle de l’État ; les petits arrangements entre des hommes politiques qui voyaient l’exercice d’abord comme une manière de se partager les dépouilles ; le vif désir des Kurdes d’affaiblir le gouvernement central au profit des régions ; et le mécontentement opiniâtre de la minorité arabe sunnite fraîchement évincée du pouvoir, qui boycotta dans une large mesure le processus.

Parmi ses nombreux défauts, la Constitution contient une clause qui institue vaguement le Premier ministre commandant en chef des armées : « Les rédacteurs ne l’ont même pas compris, mais le manque de clarté remettait les clés du royaume à quiconque occupait ce poste particulier », écrit Ali. Sans surprise, Maliki, considéré presque unanimement comme un faible candidat de compromis quand il fut porté au pouvoir en 2005, exploita cette faille. Par crainte des complots, il s’attribua tout simplement les postes essentiels de ministre de l’Intérieur et de la Défense, les transformant en fiefs pour sa famille, ses copains et autres comparses de la Coalition pour l’État de droit, son parti magistralement mal nommé.

Sur le papier, la plupart des pouvoirs étaient censés échoir aux provinces plutôt qu’au gouvernement central. Mais c’est vers Bagdad qu’affluaient les recettes pétrolières représentant 97 % des revenus de l’État, et c’est depuis Bagdad qu’elles étaient dépensées. Cela donna à Maliki et ses alliés le pouvoir immense de distribuer ou de refuser des faveurs. Le programme de développement irakien fut ainsi presque totalement inféodé aux intérêts politiques, avec des conséquences catastrophiques pour les infrastructures en ruine. Plus d’une décennie après l’invasion, malgré les milliards dépensés pour réparer le réseau électrique meurtri, la seule partie de l’Irak ayant quoi que ce fût qui ressemblât à une alimentation électrique régulière était la région autonome du Kurdistan. Les Irakiens ont d’ailleurs à plus d’une reprise exprimé leur sens de l’absurde, en défilant derrière le « cercueil » de l’électricité dans de faux cortèges funèbres.

Dans ces conditions, la corruption a naturellement fleuri, comme bien d’autres maux. Pendant que Maliki, non sans rappeler Saddam Hussein, récompensait les chefs de tribus chiites loyalistes avec des revolvers plaqués or, les partisans des ennemis du Premier ministre étaient exclus des postes et des contrats publics dans un pays où l’État emploie 60 % de la main-d’œuvre formelle. Maliki envoyait régulièrement des hommes de main loyalistes harceler les opposants politiques sunnites, ou les faisait poursuivre comme « terroristes » par une justice aux ordres. Le sentiment d’être non seulement privés de leur juste part mais aussi punis pour leurs doléances a nourri chez les sunnites un désespoir croissant. Quand une rébellion depuis longtemps larvée a dégénéré en guerre ouverte en juin 2014, de nombreux sunnites étaient prêts à faire taire leur dégoût pour l’État islamique dès lors que le groupe défendait leur cause.

 

L’incompétence de Maliki

Comme le souligne Ali, les défauts de l’arrangement constitutionnel et l’usage abusif qu’en ont fait les hommes au pouvoir ont contribué à l’institutionnalisation des clivages sectaires. L’auteur évite judicieusement de tenir pour responsable le seul Maliki. L’homme fort de l’Irak ne s’est pas maintenu seulement grâce à sa capacité singulière de convaincre les États-Unis et l’Iran, deux puissances étrangères majeures et en apparence antagonistes, qu’il leur était indispensable. Mais aussi parce que les autres hommes politiques irakiens, malgré leur opposition tonitruante et leur dégoût souvent sincère, se sont montrés trop paresseux, trop factionnels et trop désireux d’accaparer une partie des dépouilles pour contester efficacement son hégémonie. Malgré l’incompétence de Maliki comme administrateur et comme chef militaire – l’effondrement initial d’une armée irakienne coûteuse et en sureffectif face à l’EI en témoigne à lui seul –, il s’est révélé un maître dans l’art du diviser pour régner.

La violence constante et effroyable a évidemment beaucoup ajouté aux malheurs du pays. La plupart des cadres irakiens ont à présent, comme Ali lui-même, simplement abandonné le navire. Il n’en reste pas moins scandaleux de constater avec quelle faiblesse Bagdad a fait face au défi lancé par les terroristes. Après le retrait américain de 2011, par exemple, Maliki est rapidement revenu sur sa promesse de maintenir le financement des milices sunnites locales, celles-là mêmes qui avaient dans une large mesure réussi, en 2008, à maîtriser la violence djihadiste. Ce dédit n’a pas seulement provoqué des protestations dans les zones à majorité sunnite où les salaires des miliciens étaient devenus essentiels à l’économie locale. Il a aussi ouvert la voie au retour de la terreur sunnite. Autre exemple : malgré des fonds et une main-d’œuvre considérables, malgré la prolifération paralysante des checkpoints, les multiples agences de sécurité irakiennes n’ont pas su affronter la menace des voitures piégées à Bagdad en plaçant tout simplement sous surveillance les ateliers automobiles de la périphérie de la ville.

Ali consacre ses premières pages à un célèbre exemple de cette incompétence, le gaspillage par le gouvernement irakien de quelque 85 millions de dollars, dépensés pour importer et déployer un miraculeux dispositif « détecteur de bombe ». Même après qu’une enquête de la BBC a démontré définitivement que ces appareils de fabrication britannique étaient fantoches ; même après que les tribunaux britanniques et irakiens ont condamné à la fois l’actionnaire du fabricant et le responsable irakien de la commande à de lourdes peines de prison, Maliki a continué de soutenir publiquement que ces gadgets à 50 000 dollars pièce étaient efficaces. Il valait mieux sauver la face, entretenir une illusion de maîtrise, qu’admettre la réalité.

Le départ de Maliki pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité favorable à la réconciliation. Les dirigeants sunnites et kurdes normaux, tout comme certains chiites, demandaient depuis longtemps sa sortie. Mais la litanie d’échecs qu’Ali décrit est trop longue et de trop grande envergure pour laisser beaucoup de place à l’optimisme.

M’est revenue à l’esprit, en refermant le livre, la remarque accablante d’un brillant exilé irakien rencontré au Koweït peu avant l’invasion de 2003. Son père avait été Premier ministre sous la monarchie, régime dont le renversement par le coup d’État sanglant de 1958 avait conduit à la longue période de turbulence de l’Irak. Malgré cela, il voyait d’un œil inquiet la destitution imminente de Saddam Hussein, et ne nourrissait pas de rêve de retour. « Bien sûr que les Américains vont se débarrasser de Saddam, m’a-t-il confié. Mais qu’aurons-nous alors ? Un millier de petits Saddam. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 septembre 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Pourquoi l’alarme n’a pas sonné

Personne ou presque n’avait prédit la crise économique colossale qui s’est abattue sur les États-Unis et sur l’Europe en 2008. Et si quelqu’un prétend le contraire, il faut lui demander combien de crises par lui annoncées ne se sont jamais produites ! Les horloges arrêtées sont à l’heure deux fois par jour, et il arrive que les annonceurs d’apocalypse invétérés soient un jour effectivement témoins de l’apocalypse.

Il est difficile de prédire, surtout l’avenir ; mais cela n’exonère pas nos élites. À la veille de la crise, en 2007, les respon­sables publics, les analystes et les experts, ceux qui concoctent la politique économique, étaient profondément béats, à tort. Ils n’ont pas vu venir 2008 ; pire, ils ne pensaient même pas une telle catastrophe possible. Comme l’écrit Martin Wolf dans « Mutations et chocs », universitaires et décideurs ont fait preuve « d’ignorance et d’arrogance » à l’approche de la crise, qui « a atteint ce niveau de gravité en grande partie parce qu’ils furent si nombreux à l’estimer impossible ».

Alors, les experts supposés ont-ils vraiment pensé que rien de semblable ne pouvait se produire ? Il se trouve que oui ! En 2003, Robert Lucas, professeur à l’université de Chicago, considéré comme le macroéconomiste le plus influent de la fin du XXe siècle, prononça ces propos devant ses collègues de l’Associa­tion des économistes américains, qu’il présidait : « Le problème crucial de la prévention des crises a été, pour ainsi dire, résolu et cela pour plusieurs décennies. » Il voulait dire que les responsables politiques contemporains ne reproduiraient pas les erreurs qui, de l’avis général, avaient permis la Grande Dépression des années 1930.

Milton Friedman, en particulier, avait convaincu de nombreux économistes que la prévention des récessions était en réali­té une tâche relativement simple, dont pouvaient s’acquitter les technocrates des banques centrales en charge du contrôle de la masse monétaire. Aux yeux du chef de file du monétarisme, en effet, la Grande Dépression s’était produite uniquement parce que la Réserve fédérale américaine (la Fed) n’avait pas fait son travail ; si elle était intervenue pour sauver les banques en difficulté et empêcher une restriction de la masse monétaire, la catastrophe aurait été évitée. Lors de la cérémonie organisée pour le 90e anniversaire de Friedman [en 2002], Ben Bernanke, l’éminent spécia­liste de l’économie monétaire et de la crise de 1929, qui est devenu entre-temps président de la Fed [de 2006 à janvier 2014], accepta ce verdict : « Vous avez raison, c’était de notre faute. Nous sommes profondément désolés ! Mais grâce à vous, nous ne recommencerons plus. »

Alors, quand la crise a frappé, les principales banques centrales ont fait exacte­ment ce que, selon Friedman, elles auraient dû faire dans les années 1930. On a sauvé les banques en difficulté et stimulé la masse monétaire. Nous n’en avons pas moins eu la dépression.

Les États-Unis, il est vrai, peuvent un peu se consoler à l’idée que cette crise, aussi douloureuse fût-elle, n’a pas pris la même ampleur que dans l’entre-deux-guerres. Les Européens, eux, n’ont même pas ce réconfort : la timide reprise économique s’est interrompue dès 2011 sur le continent, où la croissance a été plus faible entre 2007 et 2014 qu’entre 1929 et 1936.

Comment une chose pareille a-t-elle pu se produire ? Celui qui tente de suivre le débat économique en écoutant les experts qui s’expriment à la télévision, ou même en lisant la presse, peut avoir l’impression d’une véritable cacophonie, sans leitmotiv bien clair. Cette impression n’est pas totalement sans fondement : la crise a révélé de profondes divergences doctrinales, qu’avaient occultées les années fastes. Cela étant, de nombreux économistes et responsables financiers (c’est un peu moins vrai des hommes politiques) s’accordent désormais sur une interprétation à peu près cohérente des origines du mal – une sorte de « Modèle standard », pour faire une analogie avec la physique (1) – qui semble donner un sens au bourbier dans lequel nous sommes enlisés. « Mutations et chocs » est avant tout, me semble-t-il, une présentation détaillée, érudite et bien étayée de ce Modèle standard, ainsi que des conséquences à en tirer pour la suite. Comme ce nouveau quasi-consensus est manifestement beaucoup plus réaliste que la satisfaction béate d’avant la crise, Martin Wolf, éditorialiste économique en chef du Financial Times, fait œuvre très utile en en résumant la substance dans un livre accessible.

Mais ce quasi-consensus épuise-t-il le sujet ? Et les recommandations politiques qu’il fonde peuvent-elles vraiment résoudre nos problèmes ? À la première question, je répondrais : « Non, pas complètement » ; à la seconde : « On peut en douter ». Mais avant d’en venir là, évoquons la vision qu’a Wolf des tenants et aboutissants de la crise.
Le livre s’ouvre sur une longue citation de feu Hyman Minsky, économiste hétérodoxe qui n’eut de son vivant pas beaucoup d’influence sur le commun des économistes et des décideurs, mais dont l’analyse est désormais au cœur du Modèle standard. Ses idées ont été reprises par des responsables de la politique monétaire, dont Janet Yellen, l’actuelle présidente de la Fed, par des économistes d’entreprise comme Paul McCulley, du fonds d’investissement Pimco, et par quantité d’universitaires, dont je suis. On peut dire que nous sommes tous minskyistes à présent.

 

Déflation par la dette

Qu’a apporté Minsky à la théorie économique ? Notamment l’idée que le regard traditionnellement porté sur les crises financières était trop focalisé sur le problème spécifique des paniques bancaires. Selon Minsky, le recours exagéré à l’effet de levier – c’est-à-dire à l’endettement – engendre un risque de crise quel que soit l’emprunteur. Les banques, qui en fait empruntent à court terme auprès de leurs déposants mais investissent dans des actifs difficiles à convertir en liquide, sont sans doute particulièrement vulnérables. Mais la dette des entreprises et des ménages peut elle aussi entraîner l’économie dans une spirale dépressionnaire qui s’autoalimente.

Minsky n’était évidemment pas le premier à formuler cette observation. Pendant les années 1930, le grand économiste américain Irvin Fischer affirma, dans un article qui sonne tou­jours aussi juste, que le pays souffrait de « déflation par la dette » : l’ensemble des emprunteurs, toutes catégories confondues, cherchaient à rembourser leurs dettes au même moment, faisant chuter la valeur des actifs financiers et provoquant une grave crise économique, qui alourdissait encore le poids de leur endettement et provoquait de nouvelles cessions.

Mais Minsky a ajouté à ce diagnostic l’idée que la déflation par excès d’endettement se produit fatalement de temps à autre, que les crises financières cycliques sont une caractéristique plus ou moins obligée du capitalisme. Si l’on en croit sa « théorie de l’instabilité financière », les périodes de stabilité économique portent en germe leur propre fin. Si aucune crise financière n’a lieu pendant de nombreuses années, emprun­teurs et prêteurs sont enclins à l’imprudence, sous-estimant les risques d’un niveau élevé d’endettement. L’effet de levier se renforce, année après année. Et arrive inévitablement un moment où quelque chose tourne mal – une bulle qui éclate, une grande institution financière qui fait faillite, etc. – et la population commence à s’inquiéter à nouveau de l’endettement. C’est ce qu’on appelle le « moment Minsky » (une expression de McCulley), suivi par un méchant accès de déflation par la dette que les responsa­bles économiques ont le plus grand mal à combattre.

Cette grille de lecture rend compte avec clarté et pertinence des dernières décennies de l’histoire des États-Unis. Du milieu des années 1980 jusqu’en 2007, l’économie américaine a bel et bien connu une période de calme relatif, qui a engendré un vilain accès de laisser-aller, en particulier chez les responsables publics. En 2004, Ben Bernanke prononçait ainsi un important discours à la gloire de la « grande modération » de l’économie, phénomène qu’il estimait devoir durer, en partie parce qu’il reflétait l’excellence de la politique macroéconomique moderne. « Cela paraît à présent curieux », écrit Wolf. J’aurais employé un mot plus fort.

Nous savons désormais, mais cela aurait déjà dû être évident à l’époque, que cette stabilité apparente reposait sur une augmentation insoutenable de la dette. L’un des graphiques de Wolf en dit long : la dette du secteur privé n’a cessé de croître, rendant l’économie toujours plus vulnérable à un « moment Minsky ». Moment qui a fini par arriver.
Avec le recul, la négligence des investisseurs comme des décideurs devant la tendance que révèle ce graphique est spectaculaire. Pourquoi les signaux d’alarme n’ont-ils pas sonné ?

D’abord parce qu’on a commis l’erreur de trop se concentrer sur le concret : l’« establishment économique », selon l’expression de Wolf, assimilait crise financière et panique bancaire à l’an­cienne – or ces phénomènes de retraits massifs sont révolus depuis que les États garantissent les dépôts. Mais, en 2008, les établissements de dépôt n’étaient plus l’activité bancaire dominante. La finance reposait chaque jour davantage sur le « shadow banking » (« activités bancaires fantômes » – encore une expression de Paul McCulley) (2) : des institutions comme les organismes qui gèrent les Sicav monétaires ou les banques d’affaires, qui se financent par des dépôts au jour le jour, représentaient déjà plus de la moitié du système bancaire américain. Et ces institutions étaient à fois non garanties et non réglementées, donc très exposées en cas de panique.

On peut aussi invoquer la foi exagérée dans la sagesse de l’industrie financière. Les principaux responsables publics s’étaient convaincus, et le reste du monde avec eux, que l’« innovation financière » participait à la stabilité et à l’efficacité du système. Loin de chercher à bloquer ou à ralentir le développement rapide de la finance, ils ont donc au contraire cherché à le stimuler ; la principale raison du retour sur les marchés d’une instabilité comparable à celle des années 1930, écrit Wolf, « c’est tout simplement la libéralisation financière ».
Enfin, ces mêmes décideurs s’étaient persuadés qu’ils seraient à même de contenir facilement les répercussions économiques potentielles d’une convulsion financière – comme la Fed aurait dû le faire dans les années 1930, selon Milton Friedman. Au demeurant, les décideurs ont tant assuré en 2007-2008 avoir « contenu » les problèmes du marché du crédit immobilier que c’en est devenu risible. Comme nous l’avons vu, il est évidemment très difficile de maîtriser les effets d’une crise financière.

Voilà, donc, le « Modèle standard » de la crise : une longue période de relative stabilité économique a encouragé le la­­xisme, conduisant à une hausse insoute­nable de la dette ; pendant ce temps, l’idéologie libérale rendait les respon­sables insensibles aux dangers d’une dette financière croissante – notamment du nombre considérable d’emprunts immobiliers gagés sur du vent – et les incitait même à démanteler bien des garde-fous en place. Puis vint, cela nous paraît inévitable avec le recul, le moment de rendre des comptes, quand la bulle d’optimisme a éclaté et que la fragilité du système financier a transformé l’événement en catastrophe.

 

Pourquoi les crises reviennent

Cette histoire fait cependant la part un peu trop belle aux seuls États-Unis ; Wolf souligne à juste titre qu’il faut prêter attention au reste du monde si l’on veut brosser un tableau plus complet. Et cela complique son récit de deux façons importantes.

Comme l’explique Wolf, la trajectoire des pays émergents, notamment asia­tiques, présente à certains égards l’image inversée de celle des économies développées. Pendant que les États-Unis connaissaient leur « grande modération », les marchés émergents subissaient des fluctuations subites de cours en raison des flux et reflux massifs de placements (permis par le démantèlement quasi général du contrôle des capitaux). Il n’est d’ailleurs pas inutile de se demander pourquoi la crise financière asiatique de la fin des années 1990, qui a provoqué des effondrements dignes de la Grande Dépression dans plusieurs pays et plongé le Japon dans une longue période de stagnation et de déflation, n’a pas ébranlé l’optimisme des économistes occidentaux. Car le fait est qu’il ne s’est rien passé de tel (pour tout avouer, j’avais vu dans cette crise un mauvais augure, et publié en 1999 un livre en ce sens, Pourquoi les crises reviennent toujours (3).

L’épisode a en revanche convaincu les décideurs des pays émergents qu’il leur fallait constituer d’immenses réserves de devises pour parer de futures crises. Et l’énorme accumulation d’actifs financiers détenus par ces pays a signifié que les Chinois et beaucoup d’autres prêtaient, de fait, d’immenses sommes d’argent à très faible taux d’intérêt aux pays riches, aux États-Unis en particulier. Dans un autre discours très remarqué, Ben Bernanke a baptisé ce phénomène l’« excès global d’épargne ». À l’époque (2005), cette ana­lyse se voulait rassurante : Bernanke enjoignait son auditoire de ne pas trop s’inquiéter de l’importance de l’endettement américain vis-à-vis de l’étranger. Mais Wolf affirme que l’excès d’épargne s’est conjugué aux mauvaises pratiques financières pour rendre les États-Unis encore plus vulnérables à une crise.

Si les années 1990 furent une période de récession dans les pays en voie de développement, les années 2010 sont une période de récession en Europe. La crise de l’euro épouse dans les grandes lignes le schéma de Minsky. D’abord, une croissance de l’endettement provoquée par l’optimisme laxiste ; que suit une profonde récession quand de nombreux emprunteurs doivent céder leurs actifs en même temps. Mais, dans le cas européen, le laisser-aller est venu moins d’une pé­­riode de stabilité antérieure que de l’idée fallacieuse selon laquelle la monnaie commune éliminait tout risque pour les prêteurs. L’Espagne, par exemple, a vu ses taux d’emprunt s’effondrer à la fin des années 1990, quand il est devenu clair qu’elle allait partager avec l’Allemagne une même monnaie. Cette faiblesse des taux d’intérêt a en retour contribué à la création d’une énorme bulle immobilière. Et quand elle a éclaté, l’Espagne et les autres emprunteurs – eux aussi sans devise propre – se sont retrouvés dépourvus de la moindre marge de manœuvre et obligés de pratiquer une politique d’austérité aggravant la récession.

Les situations particulières des marchés émergents et de la zone euro compliquent certes la donne ; mais il n’en demeure pas moins que l’histoire de la crise racontée par Wolf repose essentiellement sur la théorie minskyenne de l’instabilité financière : la stabilité engendre l’optimisme, l’optimisme engendre le laxisme et partant la fragilité, et la fragilité prépare le terrain à la crise. C’est une bonne analyse. Mais l’est-elle suffi­samment, bonne ?

Celui qui écrit sur les crises financières est toujours fortement tenté d’en faire un conte moral – de souligner les excès scabreux du boom, et d’accepter la douloureuse récession qui suit comme le juste prix de nos péchés. Le « liquidationnisme » – la doctrine selon laquelle les responsables doivent laisser une dépression suivre son cours jusqu’à son terme naturel – a eu de puissants défenseurs dans les années 1930. Friedrich Hayek, par exemple, mettait en garde contre le recours aux « stimulants artificiels » pour relancer une économie en panne, au motif que les décideurs devaient « laisser au temps seul le soin d’opérer une guérison permanente ».

Wolf n’est pas du tout « liquidationniste », puisqu’il dénonce au contraire la résurgence de la « démence liquidationniste » au sein de certaines grandes institutions internationales, notamment la Banque des règlements internationaux. Je ne pense cependant pas être injuste en suggérant que, dans son livre du moins, il fait preuve de plus d’énergie et de passion quand il discute des méfaits de la déréglementation et de la dévotion mal placée pour la « main invisible du marché » qu’il n’en met pour déplorer l’ineptie des mesures anticrise et les dégâts infligés par les politiques d’austérité. Il pose, brièvement, la question de l’allègement de la dette pour les économies qui, de son propre aveu, sont tirées vers l’abîme par un endettement excessif. Mais cela paraît presque une idée subsi­diaire. Et même si telle n’était pas son intention, je crains que ce ne soit la perception qu’en auront les lecteurs : ils liront cet ouvrage davantage comme un plaidoyer en faveur de la mise au pas d’une finance devenue folle qu’en faveur d’une relance monétaire et fiscale et de plus souplesse envers les débiteurs en difficulté et en situation de récession.

Mettre l’accent sur la nécessité de réduire la fragilité financière est tout à fait logique si l’on pense que nos tourments sont la conséquence directe des excès financiers passés. Mais est-ce si sûr ? Je vois pour ma part deux raisons d’être sceptique.

 

Conte moral

Premièrement, même si la dépression qui s’est emparée du monde occidental en 2008 est clairement survenue après l’éclatement d’une énorme bulle financière, cela ne signifie pas que la bulle a provoqué la dépression. Vers la fin du livre, Wolf évoque la résurgence de la théorie de la « stagnation séculaire », en particulier dans les discours et les écrits de Lawrence Summers (Lord Adair Turner (4) a exprimé les mêmes vues de son côté, tout comme je l’ai fait). Mais je ne suis pas sûr que les lecteurs saisissent pleinement l’enjeu. Si les tenants de la « stagnation séculaire » voient juste, les économies développées souffrent aujour­d’hui d’une faiblesse structurelle de la demande, de sorte que la dépression est leur état normal, sauf quand la dépense est dopée par des bulles. Si c’est vrai, les bulles ne sont pas la racine du problème, mais une très bonne chose tant qu’elles durent. Hélas, elles ne peuvent s’éterniser. Nous avons donc besoin de toute urgence de politiques capables de soutenir durablement la demande – ce qui n’a pas grand-chose à voir avec les problèmes de régulation financière. Wolf aborde bien cette question rapidement, en laissant entendre que la solution pourrait résider dans le financement du déficit budgétaire par la planche à billets. Mais cette pro­position radicale est occultée, comme je l’ai dit, par son appel à plus de réglementation financière. Voilà à nouveau le conte moral : l’idée que nous devons revêtir un cilice et nous repentir de nos péchés trouve un large écho ; l’idée qu’il nous faut peut-être abandonner les conceptions traditionnelles en matière de vertu monétaire et fiscale ne trouve, elle, pas vraiment preneur.

Voilà qui m’amène au second problème que soulève à mes yeux l’interprétation minskyenne de la dépression que nous connaissons. Même si l’on pense que les excès de la finance ont préparé la voie à la récession consécutive – et malgré ma sympathie pour la théorie de la « stagnation séculaire », je crois être pour l’essentiel de cet avis –, rien n’explique pourquoi la crise devait être aussi terrible que cela. Contenir les effets récessifs d’une crise financière est loin d’être aussi facile que Milton Friedman l’a insinué à tort – mais ce n’est pas non plus impossible. L’immense majorité des économistes reconnaissent en particulier que le programme de relance mis en œuvre par Obama en 2009 a beaucoup réduit le chômage, par rapport à ce qu’il aurait pu être. Mais, étant donné la faiblesse des taux d’intérêt pendant toute cette période, ce plan aurait aussi pu être bien plus important et durer bien plus longtemps. Au lieu de quoi nous avons été victimes d’une obsession mal avisée pour les déficits et d’une austérité budgétaire sans précédent, laquelle a considérablement approfondi et prolongé la récession. Les pays européens possédaient moins d’options car ils étaient, et sont encore, prisonniers d’un système monétaire dysfonctionnel ; mais, là aussi, la récession a été beaucoup aggravée par des politiques butées.

Se fixer, comme le fait Martin Wolf, sur les seuls facteurs quantifiables – ce qu’il appelle les « mutations » – qui ont accru notre vulnérabilité à la crise, c’est proposer un diagnostic incomplet. Oui, les niveaux croissants d’endettement privé, la dépendance envers le « shadow banking », les déséquilibres internationaux grandissants, etc. ont pavé la voie au désastre. Mais les mutations intellectuelles – la façon dont les économistes et les décideurs ont désappris les leçons que la Grande Dépression nous avait douloureusement enseignées, le retour aux erreurs et aux préjugés prékeynésiens – ont joué un rôle au moins aussi important dans la tragédie des six dernières années. La loi de Jean-Baptiste Say – le postulat erroné que tout revenu est automatiquement dépensé – a fait son grand retour. Tout comme, chose incroyable, le liquidationnisme. L’analyse économique traditionnelle, c’est vrai, a échoué face à la crise. Mais quand les responsables politiques ont rejeté les principes économiques orthodoxes, ils l’ont fait dans l’ensemble en faveur de théories comme l’« austérité expansionniste » – selon laquelle la réduction massive de la dépense publique est en fait génératrice d’emploi, thèse qui reste à démontrer –, qui n’ont fait qu’aggraver la situation.

C’est pourquoi je suis un peu sceptique face aux propositions de Wolf pour éviter le « prochain incendie ». Son livre est une excellente analyse de la manière dont nous en sommes arrivés là ; et les suggestions importantes qu’il détaille à la fin de l’ouvrage, en particulier pour la réforme du système de l’euro – une assurance sur les dépôts commune à toute la zone, une inflation plus élevée de façon à mieux répartir la charge de l’ajustement, par exemple –, sont toutes louables. Mais les dieux eux-mêmes luttent en vain contre la stupidité. Quelles chances ont les réformateurs financiers d’y parvenir ?

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 23 octobre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Le Chelsea Hotel, rêve d’artistes

L’histoire, dit le proverbe, ne se répète pas toujours, mais il lui arrive de rimer. À la fin du XIXe siècle, quand l’architecte idéaliste Philip Hubert conçut le Chelsea Association Building (devenu par la suite célébrissime sous le nom de Chelsea Hotel), New York n’était pas une, mais deux villes superposées. Dans la première, les riches vivaient dans de vastes demeures aux chambres spacieuses ; dans la seconde, les pauvres s’entassaient dans des taudis insalubres. Hubert imagina un immeuble résidentiel coopératif, un havre où artistes et ouvriers pourraient se loger sans se ruiner, dans le confort et la dignité, partageant les coûts d’entretien et la responsabilité de la gestion de l’immeuble. Le Chelsea offrait à ses occupants des salons et des galeries ; son toit était même agrémenté d’une terrasse qui pouvait accueillir des spectacles (Mark Twain y donna un jour une lecture) et permettre aux résidents et aux invités de tous milieux de frayer d’une manière inconcevable partout ailleurs, dans une ville à la stratification sociale rigide. Il s’agissait à l’époque du plus grand édifice résidentiel de New York.

L’épicentre de la vie culturelle américaine

Même après la faillite du modèle économique originel et la transformation de la résidence en hôtel, l’essentiel de la vision de Hubert survécut, et ce durant une période étonnamment longue. Le Chelsea, qui donnait sur la 23e rue côté ouest, devint un épicentre de la vie culturelle, non seulement new-yorkaise mais américaine. On est sidéré par le nombre d’artistes, issus de pratiquement tous les domaines imaginables, qui ont vécu et travaillé là. Le fracas des grands noms se fait entendre tout au long du récit de Sherill Tippins : Bob Dylan, Dylan Thomas, Thomas Wolfe, Arthur Miller, Arthur C. Clarke, Patti Smith et Harry Smith, sans oublier Allen Ginsberg, Jackson Pollock, Joni Mitchell, et une foule d’autres. C’est au Chelsea que Jack Kerouac et Gore Vidal ne couchèrent pas ensemble ; en revanche Janis Joplin le fit avec Leonard Cohen et Frank Zappa (pas en même temps). Cohen commémora l’épisode dans une chanson ; pas Zappa, mortifié de voir que Joplin, le lendemain matin, ne gardait aucun souvenir de leur nuit.

C’est entre les murs du Chelsea que Dylan composa « Sad-Eyed Lady of the Lowlands », qu’Arthur Miller écrivit sa pièce Après la chute, que le romancier Brendan Behan dicta ses Confessions d’un rebelle irlandais (à l’époque, ses mains tremblaient déjà trop pour tenir un stylo), et qu’Arthur C. Clarke écrivit 2001 : Odyssée de l’espace. Pollock y peignait ; lors d’une réception organisée en son honneur par Peggy Guggenheim, il se saoula au point de vomir par terre, et quelqu’un proposa de découper le carré de moquette taché pour le faire encadrer.

Le personnel de l’hôtel se montrait prodigieusement compréhensif (pour ne pas dire indulgent) face aux desiderata de toute cette bohème excentrique. Quelques artistes choyés avaient droit aux ardoises sans fin s’ils ne pouvaient régler la note ; d’autres pouvaient payer en nature en laissant des œuvres d’art, exposées dans le hall. Le poète de la « Beat generation » Gregory Corso fut autorisé à prolonger son séjour malgré son habitude de déambuler nu dans les couloirs et de fracasser, à intervalles réguliers, la cabine téléphonique du lobby. Quant à la chorégraphe et anthropologue Katherine Dunham, ce n’est qu’après qu’elle eut fait monter deux lions adultes sur le toit de l’hôtel en empruntant l’ascenseur qu’on lui intima l’ordre de quitter les lieux.

La fin d’un rêve d’artiste

Le Chelsea reflétait l’époque, pour le meilleur (à la fin des années 1950, avant que le mouvement pour les droits civiques ne prenne son essor, l’hôtel accueillait les Noirs américains), et pour le pire. Bob Dylan fut le premier à proclamer la mort du lieu, la mettant sur le compte du film d’Andy Warhol Chelsea Girls [qui suit la vie des résidents de l’hôtel] : « Quand c’est sorti, c’en était fini du Chelsea Hotel. On aurait aussi bien pu y mettre le feu. » Pour d’autres, notamment Tippins elle-même, c’est l’assassinat sordide de la petite amie du chanteur des Sex Pistols Sid Vicious, dans la nuit du 12 octobre 1978, qui sonna le glas de l’hôtel. L’infortuné Sid fut accusé du crime, même s’il était trop drogué cette nuit-là pour savoir ce qui se passait, et à plus forte raison pour commettre lui-même le meurtre. Il décéda peu après d’une overdose.

Le rêve de Philip Hubert avait tourné au cauchemar. Les artistes s’en allèrent. Les cafards et les voyeurs, et les simples paumés leur succédèrent. Une odeur décrite comme « le parfum morbide du désinfectant et de la déchéance humaine » s’empara de sa carcasse délabrée. Le Chelsea changea plusieurs fois de propriétaire et de direction.

Et voici que tout semble revenir à la case départ. Manhattan est de nouveau coupé en deux : les opulentes demeures pour ceux qui peuvent se le permettre, les boîtes à sardines pour tous les autres. Le Chelsea est en cours rénovation pour donner naissance à une résidence de luxe d’où tous les résidents historiques, ou presque, auront été chassés. Une légende exploitée sans être honorée.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en février 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Richard Wolin : « Arendt voulait nier la spécificité allemande de la shoah »

Richard Wolin est professeur d’histoire des idées à la City University of New York. Son dernier livre est The Wind from the East. French Intellectuals, the Cultural Revolution and the Legacy of the 1960s (« Le Vent d’est. Les intellectuels français, la Révolution culturelle et l’héritage des années 1960 »), Princeton University Press.

 

Il semble définitivement établi qu’Arendt s’est trompée sur la personnalité d’Eichmann. Comment l’expliquer ?

Nous savons en effet maintenant qu’elle s’est totalement trompée. En un sens, l’explication est simple. Dans Les Origi­nes du totalitarisme, elle employait l’expression « mal radical », empruntée au livre de Kant La Religion dans les limites de la simple raison, pour caractériser les responsables nazis. Or son mentor, le philosophe allemand Karl Jaspers, a contesté ce concept avec véhémence dans leur correspondance. Jaspers fai­sait valoir que cela risquait de faire des dirigeants nazis des héros « démonia­ques », des surhommes en quelque sorte. Du coup, Arendt a cherché à prendre ses distances avec son analyse initiale. Le jugement d’Eichmann, qui a été décrit à juste titre comme le « procès du siècle », était l’occasion rêvée. Le problème, comme le révèle une lettre adressée le 2 décembre 1960 à Jaspers, c’est qu’elle est parvenue à son verdict de la banalité d’Eichmann quatre mois avant le début des audiences. Elle écrit à Jaspers que le procès lui donnerait la possibilité d’« étudier ce désastre sur pattes [Eichmann] dans toute sa bizarre vacuité ». En d’autres termes, ce qu’elle observa sur place n’a rien changé. De fait, selon son biographe David Cesarani, elle n’a vu Eichmann sur le banc des accusés que pendant quelques heures.
Le passage du « mal radical » à la « banalité du mal » était aussi fondé sur son expérience personnelle. Le fait que la plupart des Américains ne distinguent pas les Allemands ordinaires des nazis perturbait Arendt. Choquée, elle y vit la manifestation d’un préjugé contre le pays tout entier. D’autant que cela ne correspondait pas à sa propre expérience des années 1920, très positive, celle de la réussite sociale d’une Juive allemande bien assimilée. En forgeant le concept de « banalité du mal », elle « universalisait » la criminalité du IIIe Reich. Celle-ci devenait un problème de la « modernité » plutôt qu’un phénomène spécifiquement allemand.

 

Dans un entretien avec Joachim Fest, elle déclara trois ans après le procès : « Je ne crois pas que l’idéologie ait joué un grand rôle » chez Eichmann. Comment l’auteur des Origines du totalitarisme a-t-elle pu en venir à penser cela ?

Arendt avait une position très ambivalente quant au rôle joué par l’idéologie dans le IIIe Reich. Le chapitre des Origi­nes du totalitarisme consacré à l’idéologie ne figurait pas dans la première édition de 1951. Il a été ajouté ensuite, dans la seconde édition, parue en 1958, qui contenait aussi le fameux épilogue célébrant la révolte hongroise de 1956.
Dans un texte important du milieu des années 1940, « Culpabilité organisée et responsabilité universelle », elle décri­vait Heinrich Himmler, de façon très étonnante, comme un pater familias allemand typique. En guise d’explication, elle suggérait que la direction du régime nazi était composée de bourgeois ordinaires, avec famille et travail. On perçoit déjà les prémices de sa théorie de la banalité du mal. Il faut noter que, à l’exemple d’Hannah Arendt, toute une génération de Juifs allemands critiques du nazisme – Franz Neumann, Max Horkheimer, Theodor Adorno – avaient mis du temps à prendre au sérieux l’antisémitisme présent dans la population. Car ils n’avaient eux-mêmes guère été victimes ou témoins de discriminations sous la République de Weimar. Pour les Juifs, celle-ci avait été un vecteur d’ascension sociale. Le parcours d’Arendt était très similaire. Quand elle fut mise au ban de la société en tant que Juive après la prise du pouvoir par les nazis en 1933, ce fut pour elle comme pour les autres Juifs allemands assimilés une expérience entièrement nouvelle.

 

Dans ce même entretien elle déclarait : Eichmann était le « fonctionnaire type ». Est-ce là le fondement de sa théorie de la « banalité du mal » ?

Je crois que c’est fondamentalement exact. Dans son entretien avec Fest, elle affirmait qu’Eichmann « n’avait pas de motifs criminels ». Elle universalisait la Shoah, l’interprétant comme un produit de la « société de masse » moderne : l’éclatement de l’ancien régime, d’une société structurée en ordres, et le triom­phe du nivellement social, de l’atomisation. C’est le processus si bien analysé par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Mais Arendt reprenait aussi la critique de la bureaucratie faite par Max Weber : l’idée que la société bourgeoise est dominée par des Fachmenschen, des spécialistes à l’esprit étroit. À ses yeux, Eichmann était dans une large mesure un « spécialiste » au sens de Weber (c’est bien sûr le titre du film de Rony Brauman sur Eichmann).
Dans la foulée, Arendt pouvait nier la spécificité allemande de la Shoah, la question de savoir pourquoi celle-ci s’est produite là et non ailleurs.

 

Dans un article récent, Seyla Benhabib, professeur de philosophie politique à Yale, estime, contrairement à vous, que la position d’Arendt était plus influencée par la pensée de Kant que par celle de Heidegger. Pourquoi cette question fait-elle débat ?

L’une des raisons principales pour lesquelles les filiations intellectuelles d’Arendt ont été à nouveau soumises à examen est la publication récente des Cahiers noirs de Heidegger (1). Vu la noirceur politique qui rejaillit désormais sur l’œuvre de Heidegger, il est compréhensible que les défenseurs d’Arendt préfèrent minimiser le lien qu’elle entretenait avec lui.
L’une des principales sources de l’interprétation « fonctionnaliste » que fait Arendt de la société moderne est la notion heideggérienne de Gedankenlosigkeit (absence de pensée), liée à sa critique de la nature impersonnelle de la technique (Technik). Dans La Condition de l’homme moderne, Arendt, fai­sant allusion au concept heideggérien de das Man (« le On »), y voit l’anonyme « règle de personne ». C’est sur ces bases que, dans l’épilogue de son Eichmann à Jérusalem, elle invoque la notion heideggérienne d’« absence de pensée » pour présenter Eichmann comme un responsable dénué de motivations idéologiques ou criminelles – en d’autres termes, un « spécialiste ».
Mais Benhabib a raison quand elle dit qu’Arendt cherchait à concilier Heideg­ger et Kant. Arendt s’appuyait aussi sur la théorie du jugement. Vue en termes kantiens, l’« absence de pensée » d’Eichmann traduit son incapacité de juger, d’assimiler intellectuellement de nouveaux phénomènes ou expériences. C’est sur ce point que les idées de Heidegger et de Kant se rencontrent.

 

Interrogé récemment par le New York Times sur le livre de Stangneth, l’historien Christopher R. Browning a dit, en parlant d’Arendt : « She had the right type but the wrong guy. » Autrement dit, sa théorie était juste mais elle n’avait pas pris le bon exemple. Qu’en pensez-vous ?

On peut rétorquer à Browning : si Eichmann n’était pas le bon exemple, qui était le bon ? À la lumière de ce que nous savons désormais de l’antisémitisme fanatique d’Eichmann, on peut affirmer sans crainte de se tromper que l’interprétation fonctionnaliste de la Shoah s’est pour l’essentiel effondrée. Dès ses origines dans les années 1960, cette interprétation était fondée sur l’idée d’un Holocauste sans antisémitisme, idée parfaitement absurde si on y réfléchit un instant.
Des historiens tentent maintenant d’appliquer la théorie fonctionnaliste au plus bas niveau de la hiérarchie allemande, fonctionnaires et employés des chemins de fer, des individus qui ont pu participer à la Solution finale pour des raisons de simple obéissance plutôt que par motivation idéologique. Mais qu’est-ce que cela nous apprend ? Ces comportements peuvent être simplement le legs du IIe Reich ou Kaiser­reich : un produit de l’État autoritaire (Obrigkeitsstaat), de la mentalité de « sujet » (Untertan).
De nos jours on trouverait peu d’historiens pour tenter d’appliquer l’approche fonctionnaliste aux génocides récents, cambodgien ou rwandais par exemple. Le génocide khmer, orchestré par Pol Pot et ses sbires, était motivé par le fanatisme idéologique, le génocide rwandais par les tensions ethniques entre Hutus et Tutsis. Nul n’est tenté de construire une explication fondée sur l’obéissance aveugle au spécialiste d’une bureaucratie.

 

Qu’avez-vous pensé du succès du film qu’a consacré Margarethe von Trotta à Hannah Arendt au moment du procès Eichmann, sorti en 2013 ?

Ce film a été un grand succès. Or il n’est pas facile de faire un film populaire sur un penseur ou un philosophe politique. La réalisation est excellente sur le plan formel mais, de mon point de vue, c’est une hagiographie : l’histoire d’une philosophe solitaire qui reste fidèle à ses idées (que l’on sait désormais erronées) face à la jalousie et à la petitesse de ses détracteurs, dont la plupart sont des imbéciles.
Le cœur du film est bien sûr le procès d’Eichmann. Nous savons à quel point Arendt se trompait sur Eichmann. Or von Trotta fait comme si les éléments mettant sérieusement en doute l’interprétation de la philosophe n’existaient pas. Ils n’apparaissent nulle part dans le film, lequel se contente de perpétuer un mythe. Certes, la tentation est forte quand on réalise un film biographique. Le cinéma et l’histoire n’ont pas les mêmes critères de véracité.

 

Comment expliquer que la thèse de la banalité du mal soit devenue si populaire ?

C’est une question essentielle. D’une certaine façon, avec sa « banalité du mal », Arendt nous disait ce que nous avions envie d’entendre.
Quand Eichmann à Jérusalem est paru en 1963, le nazisme n’était plus une menace. D’autres avaient émergé, liées à l’impersonnalité de la bureaucratie, au conformisme endémique de la société de masse – sans parler du risque très réel d’une catastrophe nucléaire. Aux États-Unis, dans les années 1950, les points de référence étaient classiquement La Foule solitaire de David Riesman et Les Cols blancs de C. Wright Mills. La taille de ce que les sociologues de l’époque appelaient les « grandes organisations » – grandes entreprises et bureaucraties d’État – réduisait l’individu à peu de chose. Dans les années 1950, triomphait l’idée de la « technocratie » politique, laissant la direction des affaires aux experts et à l’élite au pouvoir. Ce qui contribue à expliquer qu’en Occident les contestataires des années 1960 étaient tellement férus de démocratie directe.
Quand Arendt présentait Eichmann comme un « fonctionnaire », elle s’ins­crivait précisément dans cette thématique. Au lieu de l’homme réel, elle nous offrait le portrait de l’Eichmann dont nous avions besoin, un être imagi­naire, si vous voulez. Le résultat a été impressionnant. En Europe comme aux États-Unis, Eichmann à Jérusalem devint l’un des livres de réflexion les plus influents de l’après-guerre. Il fournissait une clé pour comprendre les excès et les dommages infligés au cours du XXe siècle par la politique au sens le plus simple du terme. À tort, comme nous le savons aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.