La fausse banalité d’Eichmann

Depuis sa capture au début des années 1960, Otto Adolf Eichmann, l’homme en charge des affaires juives sous le IIIe Reich, est l’objet d’une controverse passionnée et jamais résolue, fondée avant tout sur le portrait qu’en fit Hannah Arendt à l’occasion de son procès en 1961. À bien des égards, son Eichmann à Jérusalem reflétait l’image que l’accusé cherchait à donner de lui-même. La philosophe soutenait que, contrairement aux attentes, l’homme qui se trouvait sur le banc des accusés n’était pas une espèce de démon nazi sadique, mais un bureaucrate inconscient, relativement anonyme et dépourvu d’idéologie, qui exécutait consciencieusement les ordres relatifs à l’émigration, à la déportation et au meurtre des Juifs d’Europe. Les idées développées par Arendt – génocide et banalité bureaucratique ne s’opposent pas nécessairement ; l’antisémitisme fanatique (ou, d’ailleurs, n’importe quelle prédisposition idéologique) n’est pas une condition suffisante au meurtre de masse – conservent leur pertinence.

Mais, comme le montre Bettina Stangneth dans « Eichmann avant Jérusalem » (un dialogue critique, bien que respectueux, avec Arendt), de telles idées ne s’appliquent très certainement pas à Eichmann lui-même. Tout au long de son exil, après 1945, il est demeuré un tenant convaincu et véhément de l’idéologie nationale-socialiste (1). Il était fier, en Argentine, de dédicacer des photos sous le titre « Adolf Eichmann – SS-Obersturmbannführer (retraité) » et se vantait de son travail « créatif », comme ne l’aurait certainement pas fait un bureaucrate besogneux. À un moment, il décrivit la déportation de plus de 400 000 Juifs hongrois comme son chef-d’œuvre d’innovation : « À vrai dire, il s’agissait d’un exploit qui n’a jamais été égalé, ni avant, ni depuis. »

L’image persistante d’un Eichmann anonyme et obéissant aux ordres découle, selon Stangneth, de sa troublante capacité à adapter son récit aux désirs et aux fantasmes de son auditoire. Arendt ne fut pas seule à se laisser abuser. Et si Stangneth parvient à en présenter un portrait plus complet, c’est grâce à l’usage qu’elle fait de sources documentaires restées inexploitées. Grâce, en particulier, aux notes qu’Eichmann rédigeait compulsivement en exil, en marge d’une série de conversations enregistrées, les « entretiens Sassen ». Ces échanges étaient organisés en Argentine par un nazi hollandais, le journaliste Wilhelm Sassen ; ils réunissaient un petit groupe d’anciens nazis et leurs sympathisants.

Les entretiens Sassen figurent parmi les documents les plus importants de la période postérieure à l’Holocauste. Telle que la raconte Stangneth, leur histoire est digne d’un roman d’espionnage, avec bandes magnétiques cachées ou perdues, transcriptions erronées, rencontres furtives, mercantilisme et autres intrigues. Une version radicalement tronquée des entretiens et notes est parue dans le ma­gazine Life en 1960. Une autre, longue de 796 pages, parvint en Israël à temps pour le procès de Jérusalem. Mais, Eichmann ayant constamment nié la véracité de ces documents, et les enregistrements originaux n’ayant pu être retrouvés, ils furent jugés comme un élément de preuve insuffisant. Seul le travail de bénédictin consenti par Stangneth et d’autres chercheurs a permis de rassembler à peu près l’intégralité des pièces.

Dans ces entretiens comme dans ses propres notes, Eichmann donne libre cours, sans retenue, à sa version de l’Holocauste et du rôle qu’il y joua. Étant donné sa tendance à adapter ses bavar­dages interminables et ses volumineux écrits aux désirs qu’il prêtait à son public, on ne voit pas immédiatement pourquoi ses déclarations de Buenos Aires devraient être considérées comme plus authentiques que le portrait du « petit homme » qu’il fit de lui-même à Jérusalem. Mais Eichmann allait ici à l’encontre de ce que ses auditeurs nazis et d’extrême droite voulaient entendre. Ces derniers étaient bien décidés soit à nier l’Holocauste en bloc, soit à le considérer, de façon extravagante, comme un complot sioniste en vue de l’obtention d’un État juif, ou bien encore comme une conspi­ration de la Gestapo (non de la SS) qui œuvrait contre et à l’insu d’Hitler. Eichmann anéantit leurs attentes. Non seulement il affirme que ces événements atroces ont effectivement eu lieu ; mais il atteste y avoir pris une part décisive. Aux antipodes d’un monsieur Tout-le-monde, il insiste sur sa réputation de grand exécuteur de la politique juive, qui devien­dra constitutive de la peur, de la mystique de la puissance dont il allait être auréolé. Comme l’observe Stangneth, « il faisait partir les convois, il décrétait, autorisait, prenait des mesures, donnait des ordres et accordait des audiences ».

À l’instar de nombreux meurtriers de masse nazis, Eichmann possédait un sens petit-bourgeois et puritain de la famille et des convenances sociales, se défendant avec indignation d’avoir des relations extraconjugales ou de tirer personnellement profit de ses fonctions, mais était tout à fait à l’aise avec le massacre des Juifs. Il en allait ainsi, selon Stangneth, parce qu’Eichmann était loin du fonctionnaire n’accomplissant que son devoir. Il agissait de façon délibérée, conformément à un socle de croyances nazies solidement ancrées (ce qui s’accorde difficilement avec la curieuse assertion d’Arendt selon laquelle Eichmann « ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait »). Il s’était consciemment forgé une « éthique » raciale, avec en son cœur, pour valeur suprême, la survie de son propre sang face à celui de l’ennemi. Eichmann définissait la « loi sacrée » comme « ce qui est bon pour [m]on peuple ». La morale n’était donc pas universelle ou, pour reprendre son adjectif, « internationale ». Comment aurait-elle pu l’être, dès lors que l’ennemi juif était un ennemi international, qui défendait précisément ces valeurs universelles ?

 

Cette loi qui « crée l’ordre et détruit les malades »

Au cours du procès de Jérusalem, Eichmann invoqua cyniquement la morale kantienne. Mais en Argentine, libre, il déclarait que « l’aspiration à l’autopréservation est plus puissante que toute prétendue exigence morale ». L’universalisme kantien était diamétralement opposé à sa conception völkisch teintée de racisme (2). Il avait été un « guerrier fanatique » en faveur de cette loi qui « crée l’ordre et détruit les malades et les “dégénérés” » – une loi qui n’avait rien à voir avec les idéaux humanistes et autres mièvreries. Il découlait de la surprenante reconnaissance par Eichmann de l’infé­riorité allemande – « nous combattons un ennemi qui […] nous surpasse intellectuellement » – que l’extermination totale de l’adversaire juif « aurait rempli notre devoir envers notre sang, envers notre peuple et envers la liberté des peuples ».

Outre un examen minutieux des aspects inconnus de l’existence clandestine d’Eichmann après 1945 – jusqu’à sa capture en Argentine en 1960, sous l’identité de Ricardo Klement –, le livre de Stangneth contient moult révélations. L’auteure dévoile les réseaux – agissant souvent au grand jour – unissant après guerre les nazis (qui rêvaient de reconquérir le pouvoir en Allemagne) et leurs sympathisants (parmi lesquels, fait décisif, des responsables de l’Église catholique romaine). Elle décrit le désintérêt et l’inaction à peine croyables des nombreux acteurs chargés d’amener Eichmann devant la justice ; quand ils n’ont pas dissimulé qu’ils connaissaient sa planque. Il semble désormais établi qu’en 1952 les services secrets allemands – et, jusqu’à un certain point, les organisations juives et israéliennes – savaient où se trouvait Eichmann mais, pour diverses raisons politiques, ne firent rien pour l’appréhender. Fait étonnant, Eichmann rédigea une lettre, restée inédite, à l’attention du chancelier Adenauer : il lui proposait de revenir en Allemagne et de se présenter devant la justice. Convaincu de n’avoir rien à se reprocher, il était certain qu’il écoperait d’une peine légère et pourrait, comme bien d’autres nazis, poursuivre une existence agréable dans son pays. L’histoire d’Eichmann avant Jérusalem est par conséquent aussi un récit des occasions manquées pour que le procès se tienne en Allemagne et qu’il puisse prendre un nouveau départ à une époque qui ne voulait rien tant qu’effacer les heures sombres du passé.

Adolf Eichmann a beau être mort, les enjeux philosophiques et psychologiques qu’il représente restent ardemment débattus. Comme le constate Stangneth, la personne d’Eichmann a trop souvent disparu à l’arrière-plan, tandis que l’on discutait des notions abstraites de mal suprême et de banalité quotidienne, des mécanismes de la bureaucratie génocidaire et des impératifs de l’idéologie meurtrière. Cette étude détaillée remet résolument en lumière l’homme et son contexte. Nul doute que l’ouvrage a parfois davantage l’allure d’un dossier d’accusation que d’une analyse historique impartiale. Mais, quand bien même, aucun débat ne pourra plus à l’avenir s’attaquer au phénomène Eichmann et à ses implications politiques sans faire référence au travail de Stangneth. Quant à savoir dans quelle mesure la biographie d’Eichmann lui est propre, ou est représentative des meurtriers de masse en général, la question reste, bien entendu, ouverte.

 

Cet article est paru dans le New York Times, le 7 septembre 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

L’entreprise, mal-aimée des lettres françaises

L’entreprise a désormais la cote en France, jusqu’au sommet de l’État, mais cet engouement n’a pas gagné les belles-lettres. La littérature française du XXe siècle a pour décor les salons, les tranchées, la jungle, le désert, la prison – mais pas, ou presque pas, le bureau : peu de (bons) romans ; au théâtre, l’exceptionnel Michel Vinaver (ancien P-DG de Gillette France) est l’exception (Les Travaux et les Jours) ; quant à la poésie, depuis « Prisonnier d’un bureau » de François Coppée, rien…

Pourtant, c’est au bureau que l’essentiel des forces vives de la nation passe la majeure partie de son temps. On y intrigue, on y souffre, on y tremble, on s’y emmerde. On y meurt parfois. Mais, surtout, on y tombe amoureux : un couple français sur trois est né à proximité d’une machine à café. L’amour et la mort, deux grands thèmes romanesques, sont au cœur de la vie des salariés.

Mais, dans la littérature française, le bureau ne représente qu’un décor tout juste bon à « l’extension du domaine de la lutte » (Houellebecq), un univers anonyme. Que sait-on en effet de la filiale française de Rosserys & Mitchell, dont L’Imprécateur de René-Victor Pilhes est le DRH, sinon qu’elle fabrique des machines agricoles ? L’entreprise n’est qu’un lieu maléfique où se manifestent toutes les vilenies de l’âge moderne. « Le travail fait partie intégrante de nos vies, et pourtant ce n’est jamais devenu un objet littéraire à part entière », s’étonne Thierry Beinstingel (qui brosse, lui, dans Retour aux mots sauvages, un tableau précis de la vie d’un téléopérateur). À la différence de la « littérature prolétarienne », celle des employés du tertiaire se fait toujours attendre – peut-être parce que les salariés de ce secteur sont trop pressurés pour avoir la force, ou les moyens, de consacrer du temps à l’écriture, voire à la lecture.

Au paradis américain du capitalisme, où l’office novel constitue presque un sous-genre littéraire, l’entreprise est évidemment moins absente. Mais, comme le montre le journaliste Nikil Saval dans le livre qu’il consacre à l’histoire de la vie du bureau (1), elle n’est pas pour autant bien présentée non plus. Du Bartleby de Melville, au XIXe siècle, au Bob Slocum de Joseph Heller (2), les (anti)héros de la littérature de bureau se débattent dans un univers décrit de façon sommaire, où ils sont loin de donner le meilleur d’eux-mêmes. Le « col blanc » des années 1920 (20 % de la population américaine tout de même) est un être soumis, asservi à l’argent, dont les tristes journées sont employées, dans un environnement non naturel, à la tâche non naturelle de gratter du papier (d’où peut-être son dégoût pour l’écriture ). Il fait quasiment figure de sous-homme, au corps malmené ; et si les romans de l’époque le dépeignent souvent comme un séducteur dépravé, c’est peut-être « pour compenser l’accusation d’absence de virilité », postule Nikil Saval.

Le bureau et ses occupants ont pourtant connu, littérairement parlant, de belles envolées. Horatio Alger avait déjà, à la fin du XIXe siècle, entonné dans ses innombrables romans l’hymne à la gloire de l’entreprise moderne, théâtre d’inlassables success stories où les factotums devenaient patrons à force de ruse et d’abnégation. En 1917, Sinclair Lewis dépeint à son tour, dans The Job, le bureau comme un endroit confortable voire élégant, mais surtout féminisé ; du même coup, « le moindre couloir bruisse de secrets et continuels jeux amoureux ».

Hélas, avec la Grande Dépression, retour à la case départ pour « L’homme au complet gris (3) » (titre d’un emblématique office novel de l’époque). Coincé, comme 60 % de la population américaine, dans un étroit cubicule, The Organization Man (de William H. Whyte, 1956) redevient un être atrophié, terrorisé par le chômage, conformiste et guère romanesque ! « Peu d’institutions se sont révélées moins favorables au romancier que le bureau d’aujourd’hui », constate, désabusé, Nikil Saval.

Mais la messe n’est pas dite : avec l’Âge de l’Information, cette déprimante littérature de bureau semble – aux États-Unis du moins – sur le point d’être elle aussi reléguée aux oubliettes, comme bien des phénomènes d’avant le numérique. Serait-ce que l’ère numérique facilite le travail d’écriture, ou qu’elle autorise plus de loisirs, ou qu’elle suscite plus d’élans littéraires ? Toujours est-il que Greg Zimmerman, dans Book­riot, salue la parution de « quelques très bons office novels relatant l’expérience personnelle de leurs auteurs ». L’entreprise des nouvelles technologies revient au centre du dispositif : composant essentiel du roman (ou du film ou du sitcom), comme Microsoft soi-même dans Microserfs de Douglas Coupland (10/18, 1992) – voire le personnage principal, comme dans The Circle (Knopf, 2013), l’inquiétant hybride de Google et d’Apple dont Dave Eggers fait le vrai héros de son récent bestseller, et où les personnages (à peu près) humains ne font guère que de la figuration. La révolution numérique, dont on craignait qu’elle sonne le glas de la littérature, ne pourrait-elle au contraire la révolutionner ?

 

1| Nikil Saval, Cubed. A Secret History of the Workplace (« Mis en boîte. Histoire secrète du bureau »), Doubleday, 2014.

2| Something Happened, Alfred A.Knopf, 1974 et Vintage, 1995.

3| De Sloan Wilson, 1958. Traduit en janvier 2015 chez Belfond.

Verdun, ce terrible accident

Le 19 mars 2014, une bombe explosa sur un chantier, dans la ville belge d’Ypres, tuant deux ouvriers et en blessant deux autres. Un acte terroriste ? En un sens, mais pas de ceux que commettent les fanatiques animés par une religion ou une idéologie. Non, il s’agissait de cette terreur que des événements séculaires peuvent encore déclencher dans cette partie du monde : en percutant un obus enfoui dans le sol depuis la Première Guerre mondiale, deux ouvriers – un Turc et un Bulgare – ont rejoint le terrible décompte des victimes de l’après-guerre : dans la seule région d’Ypres, plus de 350 civils ont été tués depuis 1918 par des charges qui n’avaient pas explosé, et, près d’un siècle après, les polices belge et française récupèrent encore chaque année quelque 200 tonnes d’obus et de grenades. Pour les ouvriers et les touristes étrangers, sans parler de la population locale, la guerre n’est pas encore finie.

Elle n’est pas non plus finie pour les historiens, comme le révèle le brillant ouvrage de Paul Jankowski, qui vient de paraître en anglais. Bien peu d’événements historiques ont fait couler autant d’encre que la Première Guerre mondiale, et bien peu d’épisodes de ce conflit ont fait couler plus d’encre que la bataille de Verdun. Cela tient en partie aux chiffres, qui continuent de défier l’imagination. Ce fut la bataille la plus longue, puisqu’elle dura de février à décembre 1916 – même si Jankowski laisse entendre qu’elle se prolongea encore plusieurs mois en 1917 –, avec un bilan supérieur à 700 000 victimes, Allemands et Français confondus, et plus de 100 000 morts dans chaque camp (il n’existe néanmoins aucun chiffre précis, pour des raisons évidentes, et Jankowski analyse en annexe les différentes estimations). Les deux armées tirèrent plus de quarante millions d’obus, mais – comme l’ont appris à leurs dépens les ouvriers d’Ypres – plusieurs dizaines de milliers d’entre eux n’explosèrent jamais. Ils s’enfoncèrent dans la boue visqueuse du champ de bataille d’où, comme des cigales métalliques, ils émergent de temps à autre avec un éclat meurtrier. Comme le concluait Alistair Horne, auteur d’un livre devenu un classique, Verdun, le prix de la gloire (1), ce fut la pire bataille d’une guerre qui compte de nombreux candidats à ce titre terrifiant.

La pire, vraiment ? Ici, comme ailleurs, Jankowski va à l’encontre de la vision dominante de cette bataille menée pour conquérir une affreuse bande de terre dévastée, et il le fait avec beaucoup de soin et d’intelligence dans son recours aux documents d’archives. L’importance stratégique de Verdun ? Elle était nulle. Depuis 1914, le commandant en chef des forces françaises, Joseph Joffre, avait récupéré ses soldats et son matériel pour défendre d’autres positions qu’il jugeait plus importantes. Alors que les Allemands, sous les ordres d’Erich von Falkenhayn, avaient lancé leur offensive à la fin février, l’état-major général français était prêt à abandonner Verdun au profit d’une ligne plus facile à défendre, à plusieurs kilomètres en arrière du fort. Tandis que les officiers pliaient bagage (et s’apprêtaient à dynamiter la forteresse et les ponts), le gouvernement français leur ordonna de tenir coûte que coûte. Pourquoi ? Un regard sur une carte révèle que la France n’aurait pas été perdue si Verdun était tombé. Mais le moral de la population aurait sombré, et c’était presque aussi important. Au bout de dix-huit mois de guerre, pendant lesquels la France avait fait bien peu de conquêtes malgré tant de morts, l’opinion n’était pas préparée à une telle défaite. Pour le gouvernement, comme le conclut clairement Jankowski, « l’intérêt du politicien épousait la conscience du patriote ».

Les motivations qui poussèrent Falkenhayn à doubler la mise à Verdun sont encore plus insaisissables que les raisons pour lesquelles les Français décidèrent de relever le défi. De nombreux historiens, dont Horne, affirment que Falkenhayn choisit Verdun parce que c’était un symbole national que les Français défendraient mordicus. Et tel était précisément son but : anéantir l’armée de Joffre jusqu’au dernier homme. La stratégie de Falkenhayn se résumait à un seul terme allemand aux connotations sinistres, Ausblutung : il s’agissait, selon ses propres mots, de « saigner à blanc les forces françaises ». Cette interprétation paraît d’autant plus convaincante que sa logique glaçante semble refléter le caractère infernal de la guerre.

Comme le remarque Jankowski, pourtant, cet argument ne tient pas. D’abord, Verdun ne devint un symbole national qu’après le début de la bataille. Si Falkenhayn avait vraiment voulu viser un site symbolique, il aurait bien mieux fait d’attaquer la ville voisine de Reims et sa cathédrale historique, sanctuaire gothique des rois de France. Détail éloquent, pas un seul général français n’évoqua la valeur iconique du fort de Douaumont avant que le gouvernement n’en fasse un emblème.

Après la guerre, Falkenhayn affirma que l’Ausblutung avait toujours été son objectif, objectif qu’il avait d’ailleurs atteint, étant donné le nombre vertigineux des victimes. Pourtant, malgré tous leurs efforts, les historiens n’ont jamais trouvé dans les archives aucun document venant confirmer les dires de Falkenhayn. Et aucun de ses camarades officiers ne s’est jamais rappelé l’avoir entendu formuler de telles ambitions dans les mois qui précédèrent la bataille. En outre, lorsqu’on songe à la masse d’hommes et d’équipement que Falkenhayn engagea à contrecœur, Verdun semble n’avoir été guère plus qu’une opération préparatoire, lancée afin de créer de plus belles occasions ailleurs sur le front.

En un mot, Verdun fut un accident. Le matin de l’offensive allemande, souligne Jankowski, « ni Joffre ni Falkenhayn n’avaient songé un instant qu’il s’agissait de protéger, ou de se réapproprier, un haut lieu de la mémoire nationale ». Le lieu n’acquit son importance qu’après coup, et ne fut désigné que rétrospectivement par le destin. Alors que, tel l’ulcère de Philoctète, la bataille refusait de se refermer au fil des jours, des semaines et des mois qui suivirent, alors que les victimes s’accumulaient du fait de l’effort accompli par l’armée française pour s’accrocher à un morceau de terre ravagée et noircie, le gouvernement et la presse furent obligés de trouver des raisons à cette démence. Malgré son manque d’authentique valeur stratégique, Verdun fut donc transformé en pivot du conflit, nouveaux Thermopyles où les soldats français, défendant les idéaux de 1789, repoussaient les hordes teutonnes.

En l’occurrence, la horde était armée d’une artillerie considérable : 1 400 canons de calibres variés, qui projetèrent près d’un million d’obus le long d’un front de quarante kilomètres pendant la phase initiale de la bataille. Comme l’écrivit un poilu : « Imaginez, si vous pouvez, une tempête toujours grandissante où il ne pleuvrait que des pavés, où il ne grêlerait que des pierres de taille. » Après un barrage d’artillerie d’une violence sans précédent, plusieurs autres volées de projectiles d’acier furent échangées entre les deux camps. Cela peut sembler paradoxal au premier abord, mais les batailles d’usure comme Verdun furent moins coûteuses que les traditionnelles batailles de mouvement qui marquèrent la première année de la guerre. Fait plus remarquable, le choc de Verdun semble franchement bénin comparé aux affrontements du XIXe siècle : le taux de pertes à Waterloo fut de près de 60 %, faisant apparaître dérisoire le chiffre de 16 % atteint par Verdun (et Waterloo ne dura qu’un jour). Cette bataille ne fut pas non plus l’épisode le plus meurtrier de la guerre – les offensives de Champagne et de la Somme devaient se révéler bien plus assassines – mais elle devint le trou noir du conflit dans l’imaginaire français. Sa masse symbolique aspira vers son centre – vers sa singularité – la signification de la guerre.

Les historiens ont du mal à représenter l’horreur de Verdun. Comment faire exactement pour recréer ou faire revivre une situation où plusieurs tonnes d’acier s’abattirent inlassablement sur chaque mètre carré de boue, massacrant les soldats puis mutilant leurs cadavres ? Jankowski parvient admirablement à évoquer l’agression que la bataille constituait pour les sens. Pendant le bombardement, les soldats ne pouvaient plus s’entendre, blottis au fond de tranchées infestées de poux et de rats, découpées dans la glaise compacte, dans cette terre épaisse et gluante propre au lieu. L’air charriait l’odeur écœurante des corps en putréfaction, des excréments et de la peur – peur d’être décimés, peur des gaz toxiques, peur d’être enterrés vivants –, le tout créant un sentiment intense d’isolement et de solitude, tel qu’il n’en exista peut-être jamais ailleurs.

Pourquoi les soldats acceptèrent-ils néanmoins cet univers ? Pourquoi acceptèrent-ils de servir de chair à canon alors qu’ils voyaient clair à travers les justifications officielles de l’hécatombe, alors qu’il semblait n’y avoir aucune issue à l’horizon, alors que le seul vainqueur était la bataille elle-même ? Les raisons étaient complexes. D’abord, les soldats français n’acceptèrent pas toujours leur sort au cours du conflit. Peu après la fin de la bataille, qui s’était beaucoup fait attendre, l’horrible échec de l’offensive du Chemin des Dames entraîna une vague de mutineries. Ainsi que l’affirment des historiens comme Leonard Smith et Annette Becker, la grande majorité des quelque 40 000 mutins français ne protestaient pourtant pas contre la guerre, mais contre la disproportion entre gains et sacrifices. Leur indignation atteignit son comble lorsqu’ils furent aussi contraints de sacrifier leur bien-être matériel : l’absence de plats chauds et de rations régulières de vin, ou les longues rotations aux postes. C’est alors seulement que les soldats se rebellèrent. Et, dès que l’armée eut satisfait leurs exigences – et fusillé quelques dizaines de meneurs pour dissuader les autres –, les mutineries cessèrent dans une large mesure.

En fin de compte, ce ne furent ni la contrainte militaire ni la peur du châtiment qui maintinrent les hommes dans les tranchées. Ce ne fut pas non plus le patriotisme ou l’esprit républicain, même si Jankowski suggère que de nombreux soldats absorbèrent la propagande déshumanisante visant « les boches ». Non, ce qui poussa tant d’hommes à continuer – en vertu de la logique beckettienne du « Je ne peux pas continuer. Je vais continuer » –, ce furent les liens qui rattachaient les poilus à leur famille et à leurs camarades. Le chiffre le plus étonnant de cette guerre, et pas seulement de Verdun, est peut-être le suivant : plus de dix milliards de lettres furent échangées entre le front et l’arrière. Comme l’a signalé Paul Fussell il y a bien longtemps, ce fut une guerre littéraire, une guerre où la relation épistolaire rappelait aux soldats pourquoi ils se battaient (2). Ce sens du devoir était accentué chez les hommes par la présence de leurs frères d’armes dans cet enfer partagé. Comme le conclut Jankowski, c’était une sorte de devoir qui « surgissait du plus profond d’eux-mêmes, éveillé par un sentiment d’allégeance plus que par l’hostilité, par l’amour du pays plus que par l’animosité ». Verdun devint « Verdun » avant même que la bataille ait pris fin. Depuis, hommes politiques et écrivains, intellectuels et anciens combattants se sont emparés de l’héroïsme incarné par Verdun pour l’associer à leurs propres objectifs souvent rien moins qu’héroïques.

 

Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 11 mai 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

La poésie ascétique de Bernard Noël

« En raison du mouvement de va-et-vient que créent les modes, les références en matière de poésie sont surtout venues, ces dernières années, du monde anglo-saxon », écrit le poète espagnol José Luis Gómez Torés dans la revue en ligne Literaturas.com. « Ce qui a conduit à un certain oubli d’autres traditions, notamment la poésie de langue française, et cela bien qu’elle compte en son sein des poètes de premier ordre, tels Bonnefoy ou Jaccottet. » Parmi eux, estime pour sa part Antonio Ortega dans El País, Bernard Noël – dont une édition bilingue du Reste du voyage est parue à Madrid – occupe une place singulière.

Face à l’omniprésence du moi dans la littérature contemporaine, affirme Gómez Torés, les poèmes de Noël s’offrent au contraire comme « une sorte d’exercice ascétique dans lequel le sujet laisse le rôle principal non seulement à l’autre, au “toi”, mais aussi au monde contemplé ». La poésie de Bernard Noël est un jeu complexe sur le regard, sur un « voir » qui, à certaines occasions, semble coïncider avec le langage, et, à d’autres, s’en séparer : « L’image et le mot sont-ils liés ou bien / l’un toujours après l’autre pour que le voir / ou le dire l’emporte chacun son tour. »

Et le poète espagnol de conclure : « Par une écriture extrêmement attentive à l’unité de la perception, mais aussi à ses failles, qui la traversent et menacent parfois de la rompre, la poésie de Noël est imprégnée de lieux et d’objets concrets, comme pour mieux donner raison à Kandinsky quand il imaginait la liberté artistique cheminant entre le pur réalisme et la pure abstraction. »

Le degré Wikipédia de l’écriture

Dans son treizième roman, « Franz-Olivier Giesbert, dit FOG, démontre un art souverain du récit. L’action se déroule sans heurt, grâce sans doute aussi à une bonne traduction. La seule chose gênante est l’abondance des deux points. Les Français les utilisent beaucoup, mais, d’après moi, cela ne passe pas dans un texte littéraire en tchèque », écrit le traducteur et critique littéraire Tomáš Havel sur le site iLiteratura. « Le livre est agréable et se lit, comme on dit, d’une traite. Mais il y a quand même un hic. Le texte, monotone, linéaire, commence au bout d’un certain temps à bercer le lecteur, qui ne fait que glisser à la surface de tragédies effrayantes, menaçant de sérieusement s’ennuyer – surtout dans le dernier cinquième du livre, lors des passages “chinois”, particulièrement chargés en digressions historiques […]. On a l’impression que ces interludes documentaires sont de courts articles tirés de Wikipédia que l’auteur aurait enchâssés tels quels dans le texte. Le style lui-même n’est en aucun cas subtil. Parfois une comparaison est réussie (par exemple la méchante mère nourricière qui “semblait le fruit des noces d’un calcul biliaire et d’une fiole de vinaigre”), mais rien de plus […].

FOG ne parvient jamais à émouvoir le lecteur, encore moins à le fasciner. Le livre rappelle plus une esquisse de grande fresque romanesque typique du XXe siècle. Les personnages sont en noir et blanc – les figures négatives sont noir d’encre, les figures positives sont immaculées –, le seul qui soit traité avec un peu plus de relief, c’est le Reichsführer-SS Himmler, qui apparaît comme le plus sympathique de tous les êtres malfaisants. Son visage diabolique est “humanisé” quand il est décrit comme un homme plein de doutes et torturé par le tourbillon des événements […].

Mais le chapitre qui lui est consacré apparaît surtout comme une façon d’expliquer le titre du roman. On ne peut s’empêcher de penser alors qu’il s’agit d’un coup de marketing […].
C’est la “liste de mes haines” qui est la plus évocatrice dans le livre. Depuis l’enfance, Rose [la cuisinière du titre] écrit sur un morceau de papier le nom des gens qui l’ont blessée et, des années après, prend sa revanche. Ses vengeances sont un peu moins ingénieuses et élaborées que celles du comte de Monte-Cristo, mais il s’agit quand même des moments les plus forts du livre. C’est là que l’histoire sort de son rythme circulaire, qu’elle prend un sens et que se forme une intrigue dont ce genre de roman ne peut se passer. »
Et Tomáš Havel de conclure : « Je me permets de citer une réplique amusante de Jean-Paul Sartre dans ses entretiens avec John Gerassi, qui résume ainsi son voyage de six semaines à travers la Chine maoïste, exprimant parfaitement mon impression sur la Cuisinière d’Himmler : “On a vu beaucoup de choses mais en fait, on n’a rien vu.” »

Article paru le 2 juillet 2014, traduit par Caroline Vigent.
 

L’Amérique qui perd

La vie d’Alan Clay n’est une réussite à aucun égard : ce consultant de 54 ans est divorcé, fauché et craint de développer une tumeur derrière le cou. Un voyage d’affaires en Arabie saoudite va lui offrir une dernière chance de sauver ce qui peut l’être. Comme le résume Theo Tait dans le Guardian, il va tenter de « vendre une illusion à une chimère », plus précisément un nouveau système de visioconférence par hologramme au roi Abdallah. Mais les jours passent et le monarque, tel Godot, ne vient toujours pas… Dans son dernier roman, le prolifique Dave Eggers, auteur de plusieurs bestsellers, tant en fiction qu’en non-fiction, recourt à une formule éculée de la fiction américaine (un héros vieillissant, un raté, qui a l’occasion de se racheter), mais « cela fonctionne », note dans la London Review of Books J. Robert Lennon, pour qui l’ouvrage est tout simplement « le meilleur d’Eggers ». La raison de cette réussite ? Le personnage est à l’image des États-Unis, qui, en liquidant leur patrimoine industriel et à force de tout sous-traiter, ont perdu ce qui faisait leur force. « Là où un Norman Mailer nous montrait comment l’Amérique pouvait remodeler le monde, Eggers nous montre comment le monde est en train de remodeler l’Amérique », écrit Tait.

Triste retour à Calcutta

En Occident, le nom de Calcutta évoque immédiatement celui de mère Teresa, et convoque des images de misère noire. Mais le cliché ne rend guère justice à cette métropole bouillonnante de 15 millions d’habitants, traditionnellement cosmopolite, et connue pour son dynamisme culturel. Dans les années 1960 et 1970, rappelle Ian Johnson dans le Telegraph, « Calcutta était sans nul doute la ville la moins xénophobe et la plus tolérante du Bengale : l’influence des marchands hollandais, arméniens, français et portugais se reflétait dans l’architecture de la ville et dans le dialecte bengalo-britannique qu’on parlait dans les rues. » C’est à cette Calcutta oubliée, sa ville natale, que l’Indien Amit Chaudhuri rend hommage dans son dernier livre, fruit d’un séjour de deux ans dans la métropole, de 2011 à 2013. L’écrivain, qui vit maintenant au Royaume-Uni, offre un récit à la première personne volontiers intimiste, sur lequel se greffent des développements historiques et sociologiques.

Pour Chaudhuri, ce retour aux sources est une épreuve. Car si la cité a beaucoup changé ces trente dernières années, ce n’est pas à ses yeux dans le bon sens. Il regrette ainsi le changement de nom de la ville, qui a rétabli en 2001 la prononciation bengalie « Kolkata ». « Pour lui, explique la romancière indienne Anita Desai dans la New York Review of Books, il s’agit d’un acte de trahison : les noms possèdent une magie, et c’est détruire cette magie que de les changer. » L’auteur se désole en outre du déclin de la bourgeoisie traditionnelle (les bhadralok – traduction locale de gentleman) et de la disparition de leur mode de vie cosmopolite et raffiné, mélange de bonnes manières britanniques, de haute culture et de tradition bengalies. Nostalgique, il raconte ses après-midi passés à boire du thé et à déguster de savoureux sandwichs chez les Mukherjee, un couple de personnes âgées qui vécurent cet âge d’or révolu.

C’est aussi et surtout dans les restaurants de la ville que Chaudhuri, passionné de gastronomie, repère les signes inquiétants du déclin culturel de Calcutta. Non seulement la cuisine bengalie part à vau-l’eau, mais les restaurateurs occidentaux font eux aussi grise mine. À l’occasion d’un entretien avec le dernier chef italien de la métropole, l’auteur déplore « la piètre qualité des plats italiens servis dans une ville qui n’offre ni bons fromages ni olives, et où les dîneurs locaux préfèrent le ketchup aux tomates fraîches », relève Desai. Un peu déroutée par ce tropisme culinaire, celle-ci s’avoue tout de même conquise par le style de Chaudhuri, observant que l’auteur atteint son meilleur niveau « lorsqu’il abandonne sa position d’étranger, de visiteur pour s’immerger avec subjectivité dans l’intimité de son sujet ».

El Alto, nouvelle frontière de l’architecture

Ce qui attire d’abord le regard quand on survole la ville bolivienne d’El Alto, dans la banlieue ouest de La Paz, avant d’atterrir à l’aéroport international, ce sont les soixante et quelques clochers qu’a fait construire le prêtre allemand Sebastián Obermaier au cours des trente dernières années. Il s’agit d’édifices un peu étranges – qui ont valu à Obermaier le surnom de Sebastián « Torres » (« les tours », en espagnol) –, interprétations arbitraires des styles germanique et byzantin, avec des emprunts au baroque métis et un zeste de cosmogonie andine. Pour les habitants d’El Alto, leur utilité est claire : ce sont des sortes de gratte-ciel qui permettent de s’orienter dans une ville aux maisons basses. Beaucoup ont des allures de minaret ancien et se sont en peu de temps intégrés au paysage.

Se promener dans El Alto, c’est découvrir une agglomération inhospitalière, âpre et poussiéreuse. Avec des rues mal pavées où prolifèrent les auvents de toile bleue des petits commerces anarchiques, les ateliers de mécanique et les restaurants improvisés. De larges avenues qui se perdent à l’infini. Des essaims d’individus qui avancent tête baissée et se protègent – à plus de 4 000 mètres d’altitude – à l’aide de porte-documents et de livres d’un soleil implacable, qui ne réchauffe pas mais brûle. Et des dizaines de minibus, qui font office de transports publics et charrient les passagers comme du bétail.

Certains appellent El Alto la « non-ville », parce qu’elle n’a rien d’excitant à première vue. Parce qu’elle n’est pas émaillée de centaines de panneaux lumineux, de vitrines dignes de la Cinquième avenue à New York et d’hypermarchés. Parce qu’elle est envahie par les vendeurs ambulants et les chiens qui cherchent dans les ordures de rares os pour tromper la faim. Et parce que sa croissance est essentiellement horizontale, en longueur et en largeur.

Mais cette impression s’estompe dès qu’on remarque le nouveau style architectural qui se répand aujourd’hui dans la ville. Alors vient le délire : constructions avec des finitions aux tons vifs, fuchsia, orangé ou turquoise, céramique émaillée décorant la façade de certaines villas, vitres-miroirs ; salles des fêtes qui, selon l’architecte bolivien Carlos Villagómez, auraient fasciné Fellini : « Ici, le cinéaste n’aurait pas eu besoin de créer ses folles scénographies. Il les aurait eues toutes prêtes. » Sans oublier les villas qui surgissent comme un mirage au sommet d’immeubles de cinq étages, et feraient sans doute l’objet d’opprobre dans n’importe quel grand cabinet européen, mais sont, en Bolivie, synonymes de bien-être et de prospérité.

Si la schizophrénie était une architecture, elle trouverait sûrement sa plus haute expression ici, à El Alto, où les bâtiments étranges – et parfois inclas­sables – abondent jusqu’à plus soif : un édifice aux entrailles vides, encore en construction, avec une énorme porte en bois, mais sans timbre, au sommet duquel se dresse une vaste villa couleur vert d’eau, habitée, avec du linge qui sèche aux fenêtres ; une salle polyvalente dont la façade est le visage d’un Transformer (1) ; une grosse tour qui paraît tout droit sortie d’un conte des Mille et une nuits ; ou encore des murs qui se couvrent de fresques où explose un big bang de couleurs.

Carlos Villagómez a baptisé le phénomène « architecture pétard ». « L’expression n’est pas de moi. C’est un client qui l’avait employée pour m’expliquer ce qu’il voulait, “quelque chose d’explosif”. En fait, il se référait à toutes les fêtes délirantes qu’on organise dans les quartiers populaires de La Paz. Ici, dans n’importe quelle festivité ou kermesse, les pétards, les confettis, les serpentins sont de mise. Et ce qu’il me demandait, c’était justement cela, que je lui dessine un bâtiment qui fasse du vacarme visuel. Moi, j’aime regarder cette ville comme si j’étais devant une œuvre d’art. Je pense que ces constructions captivantes sont un reflet de ce que nous sommes, de nos traditions populaires, et, en outre, une mise à distance des modèles occidentaux dominants. Nous autres, les architectes classiques, sommes des copieurs. Moi en tout cas, je me considère comme un copieur. Nous reproduisons ce qui se fait ailleurs, en Europe et aux États-Unis. À El Alto, en revanche, il y a une rupture et une nouvelle manière de faire les choses. »

Certaines des constructions et des maisons les plus extravagantes de cette ville, la plus jeune de Bolivie, ont un lien affiché avec l’œuvre de l’artiste indigène Roberto Mamani Mamani, qui – toutes proportions gardées – est un peu le Fernando Botero bolivien. Botero est mondialement connu pour ses sculptures, pour ses « grosses ». Mamani Mamani l’est pour ses peintures terriblement criar­des, et pour une lecture très particulière de la culture indigène – aymara (2), plus précisément – où se mêlent le magique et le réel. « Les “Occidentaux” nous ont privés de nos noms et pré­noms, ils ont cherché à nous faire perdre la couleur de ce que nous sommes. Aujour­d’hui, on perçoit le monde andin comme gris, ocre, mélancolique – a déclaré un jour l’artiste dans une conversation avec l’architecte. Nous devons nous redécouvrir, regarder notre terre. Les fêtes de l’Altiplano sont très colo­rées. J’ai essayé de retrouver les couleurs de l’aymara à travers mon travail. C’est pour cela qu’on a dit une fois que Mamani Mamani avait rendu leurs couleurs aux Andes. »

Les tons vifs qui plaisent tant à cet artiste sont très présents à El Alto ; on les distingue facilement de loin, comme des taches sur une chemise immaculée. Certains des symboles que Mamani Mamani utilise dans ses créations, tels la croix andine, l’Inti (le soleil) ou l’Illimani (la montagne emblème de l’Altiplano), sont reproduits partout. C’est qu’à El Alto la folie constructrice va bien au-delà de l’empilement de briques. Elle est vécue comme une manifestation d’identité, un retour aux sources.

Dans la demeure du commerçant Adolfo Limachi, située dans le quartier de Villa Alemania, l’un des plus centraux d’El Alto, tout, absolument tout, tient à l’histoire de sa famille. Les couleurs choisies – jaune et bleu – sont celles de la confrérie folklorique dont les Limachi sont membres. Sur la façade, une barque en roseaux rappelle qu’Adol­fo est originaire d’un petit village du lac Titicaca, à la frontière entre le Pérou et la Bolivie. On y trouve aussi des poissons, à cause du signe astral de sa femme. Et des gouttes d’eau, parce que la pluie est de bon augure : « Chaque fois que nous avons célébré quelque chose d’important dans notre vie, explique Limachi, il a plu ! »

 

Têtes de condor et diamants

Certes, les nouvelles constructions ne cherchent pas toutes à se distinguer, ni à afficher le luxe ou l’extravagance – ce n’est le cas que d’une minorité. Mais déambuler dans la ville reste source d’infinies surprises. À un carrefour, vous pouvez découvrir un immeuble compact qui évoque une caisse de bière ; dans une rue adjacente, on remarque la forme d’un diamant, en relief, sur les fenêtres. Et pas très loin, des têtes de condor, l’oiseau que les Aymaras vénèrent presque autant que la feuille de coca.

« Chaque fois que je me promène en passant devant de nouveaux chantiers, je me demande si les futurs immeubles en construction répondront à mes attentes », confie l’architecte Randolph Cárdenas, qui a dirigé l’ouvrage collectif « Architectures émergentes d’El Alto. Le phénomène esthétique comme intégration culturelle », paru en 2010. Et il est presque toujours satisfait. « Pour moi, la révolution a été rendue possible par l’emploi de meilleurs matériaux, comme l’aluminium ou le béton armé. Et je trouve qu’on fait des choses extraordinaires. »

Comme l’explique Cárdenas, cette évolution architecturale tient beaucoup au lien ville-campagne. El Alto est en effet peuplé de très nombreux migrants venus des régions rurales du pays (3). « Le patio, qui se trouvait avant au rez-de-chaussée, se situe maintenant parfois à l’étage, en raison du manque d’espace. Même chose pour la maison, qu’on ne construit plus sur le terrain, mais qu’on place en haut de l’immeuble, et que l’on appelle “villa” – déclinaison locale du penthouse (4), analyse-t-il. Du point de vue de la fonctionnalité aussi, on peut déceler une importation de la culture rurale en ville. À la campagne, le terrain joue un rôle très spécifique : il signifie production, et la production est synonyme de gain, d’argent. Or, une fois à El Alto, ces propriétaires essaient de faire en sorte que la nouvelle architecture génère des dividendes. » Autrefois, on recherchait la fertilité de la terre ; à présent, on recherche celle de l’édifice. Voilà pourquoi se sont ouverts, dans les étages inférieurs, des galeries marchandes, des microcinémas qui projettent des films piratés, des pharmacies et des boutiques de chapeaux traditionnels ou de vêtements colorés. Les étages intermé­diaires sont plutôt dédiés aux salles de réception et de banquet, aux entrepôts, aux bureaux ou encore aux appartements en location. Le moindre mètre carré est utilisé, avant tout parce que la construction d’un immeuble comme ceux-là coûte parfois jusqu’à un million de dollars, plus de 6 000 mois du salaire minimum bolivien.

Pour s’assurer que le nouveau bâtiment ne s’effondre pas, me raconte le maçon Rufino Chambi, il est d’usage, avant de commencer le gros œuvre, de faire une mesa, une table, c’est-à-dire une offrande rituelle à Pachamama, la Mère Terre. La mesa est un ensemble d’objets disparates : en général, de la coca, des laines de couleurs vives, des fleurs, des friandises et des cigarettes. « On la brûle pour payer la cicatrice qu’on laisse en blessant le sol, puis on l’enterre », explique Rufino en dissimulant ses traits et sa peau foncée sous une capuche. Chaque fois qu’un appartement est achevé, on procède à la challa, qui consiste à asperger de la bière, de l’alcool et du vin dans tous les coins. « En plus, la coutume veut que le propriétaire invite les ouvriers à un bon repas. Et, dans les fondations, on a l’habitude de sacrifier un petit lama, ou un fœtus de lama ou d’un autre animal. Mais quand il s’agit d’un grand édifice, le lama ne suffit pas, il faut un sacrifice humain ! » affirme Rufino. « C’est la vérité, je l’ai vu de mes yeux. Une fois, on a invité à manger un gamin misérable, on l’a saoulé, et quand il a été à moitié inconscient, on l’a recouvert de ciment. »

 

« On adore cet espace ! »

« Si on ne fait pas ça, si on ne suit pas scrupuleusement nos croyances, une catastrophe se produira tôt ou tard, poursuit l’ouvrier du bâtiment. J’ai vu mourir deux hommes parce qu’on n’avait pas bien payé la Pachamama. L’un est tombé de très haut, il s’est relevé, il a fait quelques pas et il s’est écroulé sans qu’on puisse rien faire pour le sauver. Et l’autre, il a tout simplement crevé. »

Dans le livre « Architecture andine de Bolivie », publié en mars dernier, l’historienne de l’art britannique Elisabetta Andreoli et l’artiste Ligia d’Andrea citent certains des exemples les plus visibles de la nouvelle vague qui, peu à peu, s’approprie l’espace urbain d’El Alto. Elles font remarquer que nombre de ces cons­tructions sont l’œuvre de Freddy Mamani Silvestre, un ancien maçon reconverti en ingénieur et en entrepreneur, qui dirige une vingtaine environ de projets de ce type, après en avoir achevé plus de soixante. Récemment, Mamani a déclaré à une radio locale que, chaque fois qu’on lui confie une commande, il combine au moins huit couleurs. Parmi ses clients, il cite des transporteurs et des mineurs, et affirme être influencé par les tissages populaires et leurs symboles indigènes. D’autres cherchent l’inspiration dans les traditions et le patrimoine oral. Et certains même dans le lointain Orient.

Betty Nina et son mari, par exemple, aiment tellement les maisons japonaises – avec leurs décors en pointe – qu’ils ont décidé de demander un crédit pour en faire construire une. Ils l’ont conçue selon la nouvelle mode, au dernier étage d’un immeuble robuste. « On nous a conseillé d’abandonner cette idée, parce que ça allait ressembler à une église. Mais on ne s’est pas découragés. Et maintenant, on adore cet espace ! Il capte très bien la lumière. » Nina porte une vieille casquette, un tee-shirt qui a traversé cent batailles et un pantalon de survêtement dans lequel elle se sent à l’aise. Elle dirige un magasin de pièces détachées automobiles au pied de chez elle. Elle y occupe un bureau minuscule en désordre : papiers froissés, fils électriques emmêlés dans les coins, une assiette vide sur une table. Et elle s’assied sur une banquette qui évoque davantage le mobilier d’un collège pauvre que celui d’un établissement prospère. On pourrait penser qu’elle et son mari ont du mal à s’en sortir. Mais, à El Alto, personne n’est ce qu’il paraît à première vue. « En haut, me dit Nina, nous avons piscine, pelouse, sauna, jacuzzi et salle de jeux pour les enfants. On a pu se le permettre parce que mon mari va une fois par an au Japon pour rapporter des pièces détachées, grâce à quoi on a pu se cons­tituer un bon capital. Et ce local, on va bientôt le louer à une entreprise. » Ce n’est pas mal du tout pour une ville où seuls 2,9 % des habitants ont un emploi fixe et où près de 20 % n’ont pas encore accès à l’eau potable.

 

Bouchons de bouteilles et fusils Mauser

La villa-magasin-immeuble de Nina se trouve dans le quartier 16 de Julio, où s’installe le jeudi et le dimanche l’un des plus grands marchés d’Amérique latine, une espèce de souk immense, avec plus de dix mille stands, qui brasse deux millions de dollars dans la journée et où l’on peut trouver de tout : bouchons de bouteilles usagés, fusils Mauser de la guerre du Chaco, meubles, et un vaste éventail d’objets volés.

Dans ce quartier d’El Alto, l’un des plus visités, se sont forgées quelques-unes des plus grandes fortunes de la « nouvelle bourgeoisie bolivienne », une bourgeoisie qui a réussi à réaliser son « rêve américain » sans s’exiler, grâce à l’achat et à la vente de multiples marchan­dises – depuis le sable jusqu’à l’électroménager –, à l’essor de la contrebande et à des activités comme le transport de matériaux et de passagers.

Dans ce marché, un mannequin grossièrement retouché au rouge à lèvres peut bien devenir le premier à orner la vitrine d’un futur grand magasin. Et un type en sandales et lunettes de soleil qui vend des téléphones portables peut, s’il a de la chance, accéder au statut de nouveau riche.

Le nouveau riche, selon l’architecte David Vila Fonseca, membre du centre de recherche en architecture urbaine de l’université de San Andrés, « recherche le prestige ». « Et le prestige, dans l’Altiplano, s’acquiert à travers trois éléments fondamentaux : automobile, maison et fête. » La maison et la fête vont souvent de pair. Du moins à El Alto, où les salles de réception se multiplient au centre-ville comme en périphérie. « Les propriétaires essaient toujours de se distinguer en ajoutant un détail personnel à la construction, qu’ils imposent à l’architecte ou à l’entrepreneur, car ils veulent s’affirmer comme uniques, explique Vila. Certains vous apportent une photo d’un autre site et vous disent : je veux quelque chose comme ça, mais en mieux. » Cette intervention se traduit souvent par une exagération : on voit alors fleurir les miroirs monumentaux et les décorations tape-à-l’œil. Mais on accorde peu d’importance aux toilettes ou à l’ascenseur, parce qu’ils volent des mètres carrés « utiles ».

Dans les salles des fêtes sont organisés des mariages, des baptêmes, des communions et aussi des prestes. Ce sont des célébrations en l’honneur de saints, de la Vierge et du Christ, où l’on ne regarde pas à la dépense, où le meilleur alcool coule à flots et la musique bat son plein, et qui finissent par déborder sur les avenues voisines. Quand cela se produit, les trottoirs se transforment en urinoir à ciel ouvert, et des dizaines de danseurs en costume traditionnel occupent les rues accompagnés de femmes qui roulent des hanches et portent des bijoux et mantilles dont la valeur se compte en milliers de dollars. Il arrive aussi que les fêtards s’organisent pour faire danser un édifice. Parce que, pour eux, la maison est une personne, un élément vivant. La vision la plus insolite dont se souvienne David Vila Fonseca est celle d’une façade ornée de portraits géants des propriétaires – maison et habitants fondus sur une même surface. Quand ils mourront, les visages resteront, comme éléments d’une gigantesque pierre tombale. Et dans cent ans, probablement, peu se souviendront de ceux à qui on rendait ainsi hommage.

 

Cet article est paru dans El Malpensante en août 2014. Il a été traduit par François Gaudry.

Delphes et les vapeurs d’Apollon

Delphes est l’une des success stories les plus extraordinaires, les plus paradoxales et, pour bien des rationalistes, les plus embarrassantes de la Grèce ancienne. Le sanctuaire était le centre, l’omphalos (« nombril ») du monde civilisé et jouissait, si l’on en croit la tradition, de la protection spéciale d’Apollon. Avec Olympie, Némée et l’isthme de Corinthe, il accueillait l’une des quatre principales fêtes sportives panhelléniques. Les diplomates trouvaient là, comme dans la Suisse d’aujourd’hui, un lieu de rencontre fort utile pour échanger des informations politiques et mener des négociations secrètes. Les riches offrandes et les trésors déposés par les dirigeants de la Méditerranée entière, de Chypre à Marseille (1), attiraient par milliers les célébrités, les « consultants » de l’oracle et les visiteurs. Mais c’est sa fonction divinatoire unique qui valut à Delphes, durant près d’un millénaire, son statut, qui donna au site sa raison d’être. Une fonction remplie par une prêtresse, la pythie, qui agissait au sens propre comme la vox dei, en prononçant ce qui se voulait la parole d’Apollon.

Parmi les centaines d’oracles qui proliféraient dans l’ensemble du monde grec, celui de Delphes fut, sur la longue durée, de beaucoup le plus prestigieux ; il fut singulièrement épargné, en outre, par les accusations de fraude. La pythie ne se laissa corrompre que dans un seul cas avéré, par le roi de Sparte Cléomène, et cet incident isolé provoqua un immense scandale : au IIe siècle de notre ère encore [soit près de 700 ans plus tard, NdlR], l’écrivain voyageur Pausanias pouvait affirmer que, « pour ce qui est de corrompre l’oracle, nul autre que Cléomène, à notre connaissance, ne l’a seulement tenté ». Même les chrétiens n’accusèrent pas le sanctuaire de supercherie : pour eux, la pythie était une vox diaboli, et ils ne ménagèrent pas leurs efforts pour la faire taire.

L’idée que les dieux sont des êtres trompeurs, ou que des « voix » puissent émaner de fausses divinités ou de démons, opinion jadis populaire, est aujourd’hui moins répandue, pour des raisons évidentes. Prospère, en revanche, la thèse selon laquelle l’oracle de Delphes tenait de la manipulation politique habile, ourdie par des réalistes cyniques y voyant une affaire financièrement juteuse. L’expression en vogue pour désigner l’opération, que Michael Scott reprend à son compte plus d’une fois dans son nouveau livre, est celle de « conseil en gestion ». Autrement dit, l’élément religieux a été évacué, autant que possible, du concept même de l’oracle. Depuis que l’on nous a appris, en Europe et aux États-Unis, à considérer le panthéon grec comme une fable amusante, ce processus était presque inéluctable. Nous avons coutume de traiter les Grecs comme des logiciens novateurs par excellence, en permanence occupés à transformer la pensée mythique en discours rationnel. D’où notre tendance, malgré les leçons salutaires de E. R. Dodds dans Les Grecs et l’irrationnel (2), à leur attribuer, en particulier aux Athéniens, notre scepticisme à l’égard des oracles et autres phénomènes de ce genre. Mais cette hypothèse est à peu près aussi solidement fondée que les démons maléfiques si allègrement démolis par la pensée progressiste.

 

 

 

Des dieux imprévisibles

Comme Hugh Bowden nous le rappelle dans « L’Athènes classique et l’oracle de Delphes (3) », la démocratie athénienne ne fut jamais individualiste, ni libérale, ni laïque ; elle avait plusieurs points communs avec les sociétés intégristes contemporaines. La volonté des dieux, déterminée généralement par la divination, primait : les rares individus qui contestaient ces vues s’exposaient dangereusement à l’opprobre civique. Ils camouflaient d’habitude leurs opinions dans un langage ambigu ouvert à toutes les interprétations, qui rappelle certaines formules oraculaires. Pour Socrate, nous apprend Xénophon, un certain nombre de phénomènes naturels et humains échappaient à l’intelligence rationnelle, telles les épidémies, la sécheresse ou l’issue d’un conflit. Ces réalités relevaient du domaine céleste, et étaient traitées par la seule intervention divine. Les dieux étant jugés, comme le destin, extrêmement imprévisibles et, pire encore, enclins à traiter les mortels avec cruauté, il fallait les apaiser, le plus souvent par de fastueux sacrifices.

Il existait donc une forte demande d’institutions et d’individus pouvant revendiquer une clairvoyance particulière sur la marche du monde divin, le comportement prévisible des dieux ou la manière dont ceux-ci voulaient voir les hommes agir. L’essor si vanté de la science et de la philosophie ioniennes, dont les découvertes n’ont d’ailleurs affecté qu’une infime minorité de personnes dans l’ensemble du monde grec, n’a pas empêché l’apparition de centaines (littéralement) d’oracles locaux et autres experts autoproclamés (les chrêsmologoi) dans l’interprétation des prétendus messages divins, ténébreux, ambigus, énigmatiques. Héraclite, cité par Plutarque, observe que « le dieu dont le temple est à Delphes n’affirme ni ne cache rien, mais signifie (sêmainei) ». Autrement dit, il donne des indices, et les réserve à ceux qui jouissent de sa faveur. Des preuves convaincantes d’authenticité divine étaient nécessaires pour assurer le succès de l’entreprise, d’autant plus que, depuis le tout début, les pratiques divinatoires attiraient, on s’en doute, un grand nombre d’escrocs. Falsifier des oracles, ou insérer a posteriori dans les recueils de prophéties authentiques des prédictions portant sur des événements déjà survenus, était un sport populaire, et fort rentable pour qui ne se faisait pas prendre.

Les nombreux cas de fraude signalés (au point qu’Aristophane en avait fait un sujet de plaisanterie récurrent de ses comédies) grandissaient bien sûr le prestige des quelques sanctuaires dont la réputation d’honnêteté et d’authentique puissance divinatoire restait intacte. Delphes était, de loin, le plus illustre d’entre eux : Aristophane, qui clouait au pilori les chrêsmologoi, ne s’en est jamais pris à la pythie. Crésus, le riche roi de Lydie du VIe siècle av. J.-C., après s’être renseigné avec soin, n’hésita pas à investir d’énormes quantités d’or pour s’assurer un accès aux pensées divines ; ce qui lui serait donné, croyait-il, dépassait les ressources de l’intelligence humaine.

En écrivant l’histoire de Delphes, Michael Scott se doit d’expliquer comment donc cette entreprise de « conseil en gestion » a infailliblement réussi, et pendant si longtemps, à corroborer la foi de ses clients. L’auteur reprend à son compte cette question posée en 1985 par Simon Price, dont de nombreux chercheurs se sont depuis faits l’écho : « Comment se fait-il que les Grecs, ces êtres lucides et rationnels, aient désiré entendre les divagations d’une vieille femme perchée dans les collines ? » L’explication de Scott est fondamentalement conforme à la pensée sociologique actuelle. Son premier chapitre, le seul qui soit spécifiquement dédié à ce que faisait la pythie et comment, expose la plupart des éléments connus ou hypothétiques. La pythie était une femme de Delphes, mais en aucun cas exceptionnelle. Une fois choisie, elle « servait Apollon toute sa vie, s’astreignant à une ascèse rigoureuse ainsi qu’à une stricte chasteté », ce qui la range d’emblée dans une famille regroupant de semblables intermédiaires spirituels qui, dans d’autres pays, hier ou aujourd’hui, pratiquent eux aussi la transe. Elle n’était disponible qu’un jour par mois, pendant neuf mois ; durant l’hiver, Apollon était réputé absent, en séjour chez les Hyperboréens (4). La pythie délivrait ses réponses assise sur un haut trépied installé dans la pièce la plus sacrée du temple d’Apollon (l’adyton). Bien que les sources varient, Plutarque, qui fut lui-même prêtre delphique durant trente ans, Strabon, le géographe du siècle d’Auguste, et Pausanias après eux nous fournissent d’autres détails plausibles. La pythie était comme inspirée, ou possédée, par un pneuma (« souffle », ou « vapeur ») au parfum agréable, qui se répandait parfois jusqu’à ceux qui patientaient dans la salle d’attente située devant l’adyton. Elle buvait aussi à la source Cassotis, qui jaillissait au pied du temple. Contrairement à ce qu’on a souvent affirmé, elle ne partait pas dans des monologues ou des délires, même si une séance forcée, dans des conditions inadéquates, pouvait nuire à son état physique. Diodore de Sicile, historien du Ier siècle avant notre ère, ajoute que le pneuma montait jusqu’à elle, s’échappant d’une bouche d’aération ou d’une fissure dans le sol, dont l’existence avait été révélée aux habitants [avant la construction du temple] par le comportement étrange des chèvres paissant à proximité.

Toutes ces données incitent à penser que la pythie délivrait ses messages dans un état de transe induit par le mystérieux pneuma : un dispositif bien connu dans d’autres sociétés, mais que, curieusement, l’on ne trouve associé dans la Grèce ancienne qu’à l’oracle de Delphes. Les premiers à entreprendre des fouilles sur le site espéraient fort confirmer les témoignages antiques. Mais, n’ayant trouvé aucune fissure ni conduit d’aération visible au-dessous du temple d’Apollon, un scepticisme à la mesure des espoirs déçus s’installa. Il persista jusque très récemment, quand les relevés géologiques de Jelle de Boer et John Hale ont fait apparaître deux failles importantes sous le temple, et révélé la présence de gaz éthylène.

Non seulement le calcaire bitumineux était suffisamment fissuré pour que le gaz surgisse à la surface à travers l’eau de la Cassotis (bue par la pythie), mais, comme l’explique Scott, l’éthylène « a été employé dans les années 1920 comme anesthésique, car il induit un agréable état second, proche de la transe ». Il dégage aussi (ce que l’auteur ne mentionne pas) une odeur particulièrement suave, correspondant au parfum décrit par Plutarque. Plus léger que l’air, il pouvait, comme l’affirme de Boer de manière convaincante, être acheminé par une petite ouverture pratiquée dans le sol, passant ensuite dans un conduit central en forme d’entonnoir creusé dans le petit omphalos de pierre retrouvé en 1913 dans l’adyton (5). Bouché pour permettre au gaz de s’accumuler – peut-être est-ce pourquoi les consultations n’avaient lieu qu’un jour par mois –, l’omphalos était ouvert pendant les séances de divination. Juchée sur son haut trépied, proche du plafond, la pythie était idéalement placée pour inhaler l’essentiel du gaz qui s’échappait. L’odeur de la substance, détectable dans l’air à des concentrations aussi faibles que 700 parties par million, s’insinuait parfois jusqu’aux « consultants » qui patientaient à l’extérieur.

 

Les vacances d’hiver d’Apollon

La raison inciterait à conclure de ces relevés géologiques que les descriptions antiques des pratiques divinatoires de Delphes étaient pour l’essentiel exactes, et que l’installation d’un temple oraculaire sur ce site où il devait demeurer un millénaire n’était probablement pas sans rapport avec la présence en ce lieu d’émissions de gaz susceptibles d’induire un léger état de transe. Un phénomène interprété comme un don divin, signe de la présence d’Apollon, et sur lequel on veillait soigneusement pour cette raison même. Scott le reconnaît, « la croyance voulait que la liaison entre les mondes humain et divin passe par la pythie ». Le pneuma explique pourquoi l’oracle était où il était, accroché à flanc de montagne au bout du monde, et nulle part ailleurs ; le don miraculeux d’Apollon témoignait de l’intérêt du dieu pour ses adorateurs. Mais ce souci ne devait jamais être tenu pour acquis. Comme l’indique la rareté des jours de consultation, le pneuma n’abondait pas, tant s’en faut. Dans cette région hautement sismique, on ne pouvait le considérer comme allant de soi. Et si (la question m’a été suggérée par John Hale) l’absence d’Apollon en hiver tenait au fait que le pneuma, durant les mois les plus froids de l’année, cessait de s’accumuler en raison de l’engorgement des nappes phréatiques ? Ironie de l’histoire, ce gaz extrêmement inflammable a sans doute été parfois responsable du nombre surprenant d’incendies inexpliqués survenus dans le sanctuaire et alentour en été.

 

Un temple à Gaïa

Scott se méfie à juste titre des premiers récits poétiques sur l’origine du temple, comme on en trouve par exemple chez les tragiques ou dans l’hymne homérique à Hermès : tous « semblent vouloir expliquer, justifier et refléter la place centrale qu’occupera ensuite le temple dans le monde grec » en termes purement mythologiques. Cela incite à penser que les auteurs ne savaient pas vraiment ce qui s’était passé, pas plus qu’ils ne connaissaient vraiment l’identité d’Homère. Mais Eschyle et Euripide disent l’un et l’autre qu’un temple plus ancien avait été érigé à Delphes en l’honneur – il faut relever l’à-propos – de Gaïa, la déesse de la Terre, et leurs affirmations sont corroborées par les fouilles archéologiques, sur lesquelles Scott invite à s’appuyer, encore une fois à juste titre, bien qu’il n’en tire peut-être pas lui-même autant de conclusions qu’il pourrait. Quand il s’agit d’expliquer le succès de Delphes, il ne jure en effet que par la sociologie, selon laquelle l’oracle avait pour fonction d’aider une communauté à délibérer et se forger son opinion. L’auteur fait également sienne l’idée répandue selon laquelle le sanctuaire était un centre d’information international, tout en étant contraint d’admettre qu’« il ne parvenait guère plus d’informations à Delphes qu’ailleurs » jusqu’à ce que l’oracle devienne célèbre. Et s’il a raison d’affirmer (thèse désormais consensuelle) que les « consultants » venaient à Delphes chercher des conseils plutôt que des prophéties – un terme ayant pour nous une connotation étrangère au contexte grec du fait de notre familiarité avec son sens biblique autoritaire –, il s’aventure en terrain glissant en affirmant que l’ambiguïté inhérente à la forme des questions et des réponses delphiques « revêtait le sanctuaire d’une couche de Téflon rendant l’oracle invulnérable à l’échec ». Car le caractère équivoque des prédictions n’était nullement propre à Delphes, et l’effet « Téflon » se révélait bien moins sensible ailleurs. Scott décide pour finir que c’est « l’impact cumulatif de l’oracle, de l’administration du sanctuaire, des fêtes, des jeux et des offrandes, avec les opportunités ainsi offertes en permanence, qui permit au centre sacré d’acquérir une telle prééminence dans le monde antique ». C’est à peu près dire que la réussite incomparable de Delphes s’explique par la réussite incomparable de Delphes.

Mais si Scott s’intéresse au sujet – et à la ville non moins qu’au sanctuaire –, c’est parce qu’il y voit une entité sociale, politique et matérielle en évolution, et l’étude d’ensemble qu’il offre est captivante de ce point de vue. Je doute que le moindre rapport archéologique ou document épigraphique pertinent, aussi méconnu soit-il, ait échappé à son attention. Et je ne connais aucun autre spécialiste qui donne à ce point conscience au lecteur des réalités du terrain (les mouvements sismiques, la roche calcaire et les éboulements de tuf, l’absence de surface plane). Ce qui lui inspire cette question lancinante : « Qu’est-ce qui a motivé le maintien du peuplement dans cet environnement physique par ailleurs difficile, accroché à flanc de montagne ? » À la fin de l’âge du bronze, Delphes était un village isolé, misérable et sans particularité. Et il le redevint au cours des longs siècles séparant l’interdiction du paganisme par l’empereur Théodose [en 392] et les premières fouilles sérieuses, en 1892 ; comme le montrent éloquemment le croquis réalisé par William Gell en 1805 et les premières photographies de Kastri (le nom moderne de Delphes) reproduits dans le livre de Scott, les maisons ne sont alors guère plus que des taudis, et il n’y a pas une ruine antique en vue. Le temps les a toutes ensevelies ou détruites. Voilà qui ne ressemble pas, malgré le paysage stupéfiant, au centre du monde. Au gré de la lente redécouverte du site, écrit Scott, « la réalité physique de Delphes a eu du mal à combler les attentes nées de sa réputation ».

Cette réputation est née, soudain, sans raison apparente, au cours du VIIIe siècle avant notre ère, à peu près au moment où émerge la figure d’Homère. On aménage alors des terrasses sur les flancs de la montagne. Des objets de culte, parmi lesquels des tripodes et des offrandes monumentales, apparaissent en nombre toujours croissant. Les sources qui nous sont parvenues l’indiquent, l’essor de la cité-État (polis), conjugué à de nombreuses expéditions colonisatrices, se traduit alors par un accès de consultations de l’oracle, « sur des sujets aussi divers que les réformes constitutionnelles, la guerre, l’allocation des terres, les rituels de purification ou le moyen d’éviter la famine », comme l’écrit Scott. Il semble clair qu’il n’y avait pas de temple permanent jusqu’au début du VIe siècle av. J.-C., ce qui laisse ouverte la question de savoir comment on consultait l’oracle dans les premiers temps.

 

Guerre sacrée

Quoi qu’il en soit, dès – 590, la popularité de l’oracle incitait les habitants envieux de Crissa, village en contrebas dans la plaine, à agresser les riches visiteurs arrivés par mer. Un conseil religieux rassemblant plusieurs cités (l’Amphictyonie) (6) défendit Delphes au cours d’une longue campagne (la première guerre sacrée), finalement victorieuse, contre cette nuisance. Crissa fut rasée et son territoire transformé en une terre sacrée interdite à la culture. Dès lors, l’amphictyonie joua un rôle important dans l’administration de la communauté delphique. Elle procéda, peu après la victoire, à la fondation des jeux Pythiens, qui rivalisèrent bientôt avec ceux d’Olympie. L’institution est aussi probablement à l’origine de la construction d’un mur d’enceinte et d’un temple à Apollon. C’est vers cette époque, dans les années – 560, que le roi Crésus de Lydie fit ses offrandes exorbitantes au dieu, parmi lesquelles un lion d’or.

Mais il fallut une catastrophe pour braquer vraiment les projecteurs de l’histoire sur Delphes : en – 548, le temple prit feu une nouvelle fois : par combustion spontanée, selon Hérodote. Un incendie d’une telle puissance qu’il fit fondre le lion de Crésus. L’Amphictyonie se chargea de l’ambitieux programme de reconstruction, qui coûta 300 talents (7) et s’étala sur plus de quarante ans. C’est à cette Delphes-là, avec ses temples, monuments et trésors, ses offrandes généreuses, ses ambiguïtés politiques et son rôle consultatif prestigieux, que Scott consacre l’essentiel de sa réflexion. L’auteur accorde une attention particulière aux importants travaux de construction. Et les derniers chapitres offrent le récit le plus complet et le plus vivant que je connaisse de la lente mise au jour du site de Delphes au cours du dernier siècle (avec, cerise sur le gâteau, un inestimable guide du musée de la ville). L’essentiel des thèmes qu’il évoque sont familiers : l’attitude ambivalente de l’oracle vis-à-vis de la Perse durant l’invasion de Xerxès [en 480], le déclin des consultations publiques à caractère politique au IVe siècle, le handicap des tremblements de terre, les batailles occasionnelles pour le contrôle du sanctuaire (qui fut même occupé), la seconde vie de Delphes au sein de l’Empire romain, reconvertie en destination touristique chic, et l’extinction finale de la flamme sacrée. Mais il est trop facile, avec cet essai agréable à lire, d’oublier ce sur quoi reposaient la gloire architecturale et la bondieuserie polythéiste du site : la croyance résolue que le pneuma delphique transmettait la parole édifiante d’Apollon en personne. Les chrétiens, qui attribuaient ces mêmes paroles à des démons maléfiques, savaient très bien contre quoi ils se battaient.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 juillet 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Une si banale affaire

 

DESDÉMONE
Las le jour ! Je ne lui en ai jamais donné cause.

EMILIA
Mais les âmes jalouses n’admettent la réplique ;
Elles ne sont pas jalouses selon la cause,
Mais jalouses pour être jalouses ; c’est un monstre
Engendré par lui-même, et né de lui-même.

DESDÉMONE
Le ciel tienne ce monstre hors du cœur d’Othello !

Othello, acte III, scène 4
(Shakespeare, Théâtre complet, trad. Daniel
et Geneviève Bournet, L’Âge d’homme)

 

Le rock français ne traverse pas facilement la Manche, et je me suis de toute façon efforcé d’éviter cette musique tout au long de ma vie adulte. Ce ne fut pas sans mal, le rock étant aujourd’hui à l’espace public occidental, et en particulier britannique, ce que la propagande politique par haut-parleur est à la Corée du Nord : entendez, incontournable.

Puisque la Manche est à ce point imperméable au rock français, Bertrand Cantat est plus connu en Grande-Bretagne – ou du moins y fut-il tristement célèbre pendant une brève période – comme meurtrier que comme musicien. En 2003, le chanteur a frappé et tué sa compagne, l’actrice Marie Trintignant, pendant le tournage en Lituanie d’un film sur Colette, dont sa mère Nadine Trintignant était la réalisatrice. Cette affaire a provoqué un léger émoi en Grande-Bretagne, avant de sortir de l’esprit de l’opinion publique, comme toujours avec ce genre de faits divers. Une éclipse fort prévisible tant le dossier, n’était la renommée du criminel et de sa victime, brillait par sa parfaite banalité.

Le cas était en tout point conforme au type d’affaires qui m’avait valu de témoigner plusieurs fois par an en justice, plusieurs années durant : une sordide querelle d’amants jaloux et ivres, avec ou sans cannabis et cocaïne, qui dégénère en coups et blessures jusqu’à ce que s’ensuive la mort – généralement – de la femme. Un tel meurtre présente bien peu d’aspects que Sherlock Holmes aurait qualifiés d’intéressants. L’homicide étant un événement rare, il est évidemment effroyable et stupéfiant pour ceux qu’il touche de près ; mais ceux qui ont l’habitude de côtoyer la chose « de loin », pour ainsi dire, sans investissement affectif d’aucune sorte, perçoivent facilement les schémas récurrents qui confèrent à certains crimes un caractère très « ordinaire ». Thomas De Quincey, dans un célèbre ouvrage satirique paru en 1827, De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, se débarrasse rapidement de l’aspect moral de la question, au sens où le meurtre est toujours répréhensible, pour discuter longuement de ce qui rend un homicide intéressant : « Il entre dans la composition d’un beau meurtre quelque chose de plus que deux imbéciles – l’un assassinant, l’autre assassiné –, un couteau, une bourse et une sente obscure. »
Remplacez le couteau, la bourse et la sente obscure par la jalousie, une dispute et un coup, et vous obtenez l’équivalent moderne. Dans le monde contemporain (en Grande-Bretagne, du moins), la jalousie est un motif d’assassinat bien plus puissant que le vol.

 

Le voile noir des veuves

Parce que ma vie professionnelle a transformé mon esprit en un pot-pourri de faits divers, j’ai suivi l’affaire Cantat de plus près que la plupart de mes compatriotes et j’ai acheté tous les livres sur le sujet. Le premier, Ma fille, Marie, écrit par la mère de la victime et publié avant le procès, prenait pour acquise la culpabilité de Cantat (sans jamais le désigner par son nom, mais seulement par l’expression « ton meurtrier ») et s’adressait à la victime elle-même. Le livre s’est extrêmement bien vendu et le deuxième tirage, également paru avant le procès, contenait un encart rappelant au lecteur qu’un homme est innocent tant qu’il n’a pas été jugé coupable.

On pouvait difficilement attendre de Nadine Trintignant une position neutre sur l’affaire, ni qu’elle écrive de manière dépassionnée. Mais, sur la base de mon expérience clinique, la description qu’elle offre des relations entre Cantat et sa fille m’est apparue convaincante, sauf sur un point litigieux et j’y reviendrai.

Ayant au cours de ma carrière examiné plusieurs centaines de coupables et de victimes des violences que provoque la jalousie, le tableau qu’elle fait de la conduite de Cantat ne m’est que trop familier. Son comportement respecte à la lettre un modèle que j’ai observé à mainte reprise : « Ton meurtrier te voulait pour lui seul… Son attente [quand Marie partait travailler] te faisait te sentir coupable de faire ton métier. C’est ce qu’il voulait […]. Il tissait autour de toi sa toile d’araignée pour t’isoler de nous […] Quelque chose d’obscur, que je sentais sans pouvoir le nommer, était tombé sur toi comme le voile noir des veuves. »

C’est très bien dit : l’amant jaloux fait tout ce qui est en son pouvoir pour devenir le seul contact humain de la femme, qu’il sépare de tout son entourage, même de ses parents proches et de ses intimes, amies comprises, l’incarcérant symboliquement et parfois littéralement. Sa joie de vivre disparaît comme si, tel Atlas, elle portait le poids du monde sur ses épaules.

Il arrive que l’amant jaloux déteste les enfants de la femme, témoignages vivants de ses précédentes liaisons ; il voudrait que sa vie soit une page blanche sur laquelle il peut seul écrire (c’est une sorte de maoïste des sentiments). Là encore, Nadine Trintignant saisit cela fort bien :
Un jour, dans une rue de Vilnius, j’ai parlé dix minutes avec lui […] Ton meurtrier a dû me demander si tu avais déjà été amoureuse. J’ai ri. Je me souviens de ma réponse :
« J’espère ! Avoir quatre enfants sans être amoureuse, ce serait bizarre et pas mal triste, non ? »[…]
Dix minutes plus tard, tu étais en face de moi. Accusatrice. Toi ! […]
« Ne lui parle plus jamais de mon passé […] »
[…] ton meurtrier était jaloux de l’amour profond, inaltérable, que tu portais à tes enfants.

 

L’indécence grivoise des médias

J’ai entendu cette histoire mille fois, et elle explique en partie pourquoi un beau-père est bien plus susceptible de maltraiter un enfant que son père biologique.

Alors qu’est-ce qui me chiffonne dans le récit de Nadine Trintignant ? Même si elle écrit « Oh, ma chérie, pardonne-moi ! Je n’ai rien compris », elle dit aussi : « Le livre de Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral, m’a aidée beaucoup dans cette compréhension-là. Le processus est toujours le même et je retrouve ta si triste histoire dans beaucoup de pages. »

Le problème, ici, est que la mémoire a pu être affectée par un schéma explicatif découvert a posteriori, et les souvenirs eux-mêmes être reconstruits, consciemment et inconsciemment, afin de s’y conformer. Cette hypothèse est renforcée par la déposition qu’a faite Nadine Trintignant début août 2003 (du moins, selon les deux éditions de l’ouvrage de Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard), avant d’écrire son livre. À la police de Paris, elle avait déclaré : « J’ai fait à ma fille des allusions sur l’absence de dîners ensemble, inhabituelle […]. Avec l’équipe, nous plaisantions de cette osmose excessive. Mais je pensais à mon film et, si ma fille était heureuse, c’était bien. » On peut imaginer qu’elle n’avait pas encore lu le livre de Marie-France Hirigoyen.

Le frère du coupable, Xavier Cantat, s’est empressé de prendre sa défense dans Méfaits divers : journal d’un frère. Il déplorait que le livre de Nadine Trintignant porte atteinte au droit de son frère à la présomption d’innocence ; il déplorait aussi l’indécence grivoise des médias français, dignes selon lui de la presse anglo-saxonne (« anglo-saxon », ai-je remarqué, est rarement un adjectif flatteur en France).

J’ai tressailli à la lecture de ce passage, qui figure au tout début de ce livre : « Les [journalistes], les plus nombreux je l’espère, découvriront […] le cheminement hasardeux et épuisant d’un homme de quarante ans propulsé, malgré lui, au cœur d’un drame humain qui l’a meurtri dans sa chair. » J’avoue qu’en lisant ces mots, je me suis souvenu d’un homme avec qui je me suis entretenu alors qu’il venait de tuer son meilleur ami d’un coup de couteau dans le ventre. Quand je lui ai demandé comment il s’était senti après, il m’a répondu : « Vidé ! »

Cantat poursuit : « Ce calvaire – je ne vois pas d’autre mot – ne réside pas uniquement dans l’incompréhension des gestes que Bertrand, mon frère aîné, a commis et dans leurs effroyables conséquences pour Marie et pour lui. » L’auteur semble ici tenter d’établir une sorte d’équivalence entre tueur et tuée. Impression renforcée par la phrase suivante : « […] cette nuit-là, la tragédie s’est nouée entre deux personnalités écorchées, submergées par une jalousie infinie ».

Cela m’a une nouvelle fois rappelé un cas. Un homme jaloux avait étranglé sa maîtresse, et son avocat s’était levé pour m’interpeller en ces termes lors du procès : « Vous êtes au courant, docteur, que leur relation était fluctuante, et qu’ils étaient tous deux jaloux ? – Oui, ai-je répondu, mais elle est morte, et il est vivant. Cela me paraît une différence à prendre en compte. »

On pourrait même imaginer un raisonnement « à la Xavier », selon lequel la principale victime du décès de Marie Trintignant serait non la jeune femme mais le meurtrier. Épictète ne disait-il pas que « la mort est inévitable, et n’a donc rien de funeste ou de tragique », et qu’il ne fallait dès lors pas la redouter, puisqu’elle était un refuge contre la souffrance ? De la sorte, Marie aurait été libérée de la douleur et Bertrand condamné à de nombreuses années d’un tourment causé par son propre geste, geste dont il serait en somme la véritable victime, celle qui aurait le plus souffert.

(Fait intéressant à noter en passant : quand Xavier a appris la tragédie, il s’est rendu le lendemain chez son médecin, qui lui a prescrit des antidépresseurs. Pas étonnant qu’un dixième de la population consomme ces médicaments généralement inutiles mais parfois dangereux !)

Le mot geste m’a sidéré à propos d’une femme tuée à coups de poing, tout comme le mot gifle, que les frères Cantat ont employé l’un et l’autre (le terme accident a été utilisé à la fois par Bertrand Cantat et par les musiciens de son groupe Noir Désir). Je suis depuis longtemps attentif au lexique dont on use pour décrire ses actes, souvent pour prendre de la distance par rapport à ce que l’on a fait ou le minimiser. Nous sommes sans nul doute tous en proie à cette tentation : après tout, la première idée qui nous vient lorsque nous sommes accusés à juste titre (c’est tellement plus douloureux que d’être accusé à tort !) est de nous chercher des excuses. J’ai ainsi découvert que presque tous ceux qui avaient poignardé un individu à mort déclaraient « Le couteau est entré » plutôt que « J’ai enfoncé le couteau ». En d’autres termes, c’est la lame qui guidait la main, et non la main qui guidait la lame. Et combien de fois n’ai-je pas entendu le mot gifle (en anglais), dans ma vie de médecin hospitalier, pour décrire l’acte qui avait brisé la mâchoire ou même le bras d’une femme ! Juste une gifle, trois mots parmi les plus terribles que le langage nous ait donnés, presque aussi affreux que le serment du jaloux : Si je ne peux pas avoir cette femme, personne d’autre ne l’aura.

Xavier Cantat fait tout ce qu’il peut dans son livre pour noircir la personnalité de Marie Trintignant, en réponse (dit-il) aux tentatives de sanctification de la famille. L’idéalisation de la victime par ceux qui l’aiment est compréhensible, aussi regrettable soit-elle à mes yeux, du moins lorsqu’elle a lieu en public ; mais son dénigrement est sans commune mesure, avec l’implicite psychologique qu’il comporte : elle méritait en partie son sort. Si j’en crois mon expérience, la plupart des victimes de meurtre ne sont pas des saint(e)s, et pas uniquement parce que peu d’entre nous le sont ; à vrai dire, la personnalité des victimes de meurtre est, en moyenne (mais en moyenne seulement), pire que la moyenne.

Mais tout conflit public autour de la personnalité d’un être assassiné a pour effet délétère de donner l’impression que cet élément détermine en partie la gravité du crime, comme s’il était pire de tuer une gentille personne qu’une méchante. Sauf s’il s’agit d’attester la vraisemblance de circonstances atténuantes comme la légitime défense, la personnalité de la victime est hors sujet. Abattre un vieillard grincheux n’est ni plus admissible, ni moins grave, que d’abattre une douce jeune fille. Bertrand Cantat n’avait aucune excuse pour tuer Marie Trintignant, ni pour la frapper. Il y avait d’autres façons d’agir avec une femme beaucoup plus petite, même ivre et sous l’influence du cannabis, que de la cogner quatre fois très brutalement et de lui écraser le nez.

 

L’expérience des limites

Tout dans cette situation, à n’en pas douter, était propice à un homicide par jalousie. Cantat était possessif, son frère et d’autres l’admettent ; et ce que présageait, pour la durée de leur relation, le fait que Marie Trintignant ait eu quatre enfants de quatre pères différents n’avait pas dû échapper à un homme à la fois intelligent et enclin à la jalousie. L’actrice tournait alors un film avec des scènes d’amour passionnées ; Cantat le savait, et cela devait sérieusement le perturber, d’autant plus qu’il était déjà pratiquement exclu de la vie de Marie Trintignant durant la journée. Après ce film sur Colette, elle devait en tourner un autre avec le mari dont elle était séparée mais non divorcée, et Cantat le savait aussi. Le couple avait beaucoup bu et s’était disputé à propos d’un texto affectueux envoyé par le mari, et il avait déjà été question de rupture, moment classique où un homme jaloux devient sérieusement violent. Toutes les conditions préalables pour une agression meurtrière étaient donc réunies ; mais qu’est-ce que le meurtre ?

Quelques semaines avant que Cantat ne tue Marie Trintignant, par ce qui restera sans doute comme l’un des plus malheureux caprices du sort de l’histoire de l’édition, la maison bordelaise Le Bord de l’eau publiait un livre d’entretiens avec Cantat sous le titre Noir Désir et l’expérience des limites. Des limites, en effet ! Dans ce livre, on peut lire les propos suivants, tirés d’un entretien avec Dominique-Emmanuel Blanchard :
D.-E. B. : Au moment de la passion, la chose affreuse, me semble-t-il, c’est de se rendre compte de sa grande pauvreté. C’est en même temps une très grande richesse parce qu’on entre en vibration avec le monde, et paradoxalement, en même temps, on s’en coupe complètement. C’est-à-dire qu’à la limite le point incandescent de la passion, est-ce que ce n’est pas vouloir tuer l’autre ?
B. C. : Et tu crois que quand on sait, quand on a connu cela, et qu’on s’est rendu compte de la capacité destructrice, on n’est plus capable d’aimer ? Je dirai que c’est sans doute le contraire, mais c’est tout un processus.
D.-E. B. : Je pense qu’à un moment on a envie de se sentir « peinard », comme dans la chanson de Ferré.
B. C. : Et tu penses que c’est une fin en soi ? Pour moi, c’est le résultat de la déception, de ce qui est dévastateur là-dedans.
D.-E. B. : Ce lieu exact de la passion qui peut aller jusqu’à l’acte de meurtre.
B. C. : Un acte de meurtre ?
D.-E. B. : Oui, tuer l’autre !
B. C. : J’imagine, oui, que ça peut aller jusque-là. C’est un danger potentiel.

L’imagination est une chose et l’action en est une autre, bien sûr. Mais les circonstances du suicide par pendaison de la femme du chanteur, Kristina Rady, qui avait consenti à renouer avec lui après sa sortie de prison, telles qu’elles sont révélées dans la deuxième édition du livre de Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard, laissent penser que la frontière entre le potentiel et le réel était chez Cantat plus ténue que chez la plupart des gens.

Le chanteur avait abandonné Rady, avec qui il était marié, alors qu’elle attendait un deuxième enfant. Elle n’avait aucune raison de se sentir la moindre obligation à son égard, mais elle a néanmoins déclaré à la police lituanienne qu’il n’avait jamais été violent avec elle. Elle venait de dire le contraire au frère de Marie Trintignant. Nul ne connaît la vérité sur ce point, sauf Bertrand Cantat, mais il n’est pas rare du tout – c’est au contraire courant et même habituel en ces circonstances – qu’une femme agressée par son amant revienne sur son témoignage devant la justice.

Six mois avant de se suicider, alors que Cantat était présent dans la maison, elle avait téléphoné à ses parents en Hongrie. Bouchet et Vézard nous donnent la traduction de la conversation : « C’est un cercle vicieux, même quand on a quarante ans […]. Quelque chose de très bien aurait pu m’arriver [si elle était tombée amoureuse d’un autre homme, François Saubadu] mais, en l’espace de quelques secondes, Bertrand l’a empêché et l’a transformé en un vrai cauchemar […]. Il a attrapé mon téléphone, mes lunettes, il m’a jeté quelque chose. Mon coude est complètement tuméfié, un cartilage s’est même cassé, mais cela n’a pas d’importance tant que je pourrai encore en parler. » Cela ne constitue peut-être pas une preuve au sens juridique, mais si Kristina Rady avait été ma patiente, j’aurais fait de mon mieux pour la convaincre de quitter Cantat si elle tenait à la vie, et je l’y aurais aidée.

 

Un Ikea d’idées reçues

Cela ne veut pas dire que j’y serais parvenu. Je me souviens d’une patiente qui avait eu la mâchoire cassée par son amant (naturellement, c’était « juste une gifle », donnée par accident au sens cantatien du terme), récemment sorti de prison, où il avait fait un séjour de plusieurs années après avoir tué sa précédente maîtresse. J’ai mis l’accent sur le danger auquel elle s’exposait – il lui avait déjà cassé le bras – et nous lui avons trouvé un endroit sûr. L’homme a été interdit d’accès à l’hôpital, et tout s’est bien passé jusqu’au moment, à la dernière minute, où elle insista pour rentrer à la maison avec lui. J’ai toujours à l’esprit cette dernière image d’eux, quittant l’hôpital bras dessus, bras dessous, pour s’aventurer dans le vaste monde, comme dans le happy end d’un film romantique hollywoodien. Plus j’en sais sur l’humanité, moins je la comprends.

Depuis que j’ai lu ces livres sur l’affaire, j’ai demandé à de jeunes Français de mon entourage s’ils seraient prêts à aller écouter Cantat en concert. J’ai découvert, surpris, que la question n’avait aucun sens pour eux. Non pas parce que, comme le disent Bouchet et Vézard, « il a payé ses dettes » (épouvantable métaphore comptable qui signifie peut-être que, si quelqu’un s’avisait de payer d’avance en se soumettant volontairement à quatre années d’incarcération, il pourrait ensuite tuer en toute impunité). Pour mes jeunes connaissances, la réponse dépendait uniquement de l’attirance qu’on a (ou non) pour sa musique.

Cependant, la question que je leur ai posée n’est ni simple ni directe. Nous avons à cœur de réinsérer les criminels au sein la société, ce qui implique leur retour au travail, à condition qu’ils se conduisent convenablement, surtout si leur crime est aussi grave que celui de Cantat. Personnellement, je ne pense pas qu’on puisse considérer comme convenable, après avoir tué quelqu’un, de monter sur scène sous l’apparence d’un éternel adolescent. Non que la décence, bien sûr, soit une vertu très prisée en ce premier âge historique du vieillard adolescent – ou de l’adolescent vieillard.

Pour en venir à la qualité de son travail, je ne suis pas qualifié pour en juger. Je trouve néanmoins chacune de ses manifestations d’une banalité aussi déprimante que son crime, avec des opinions dignes d’un Ikea d’idées reçues, et assemblées à l’avenant. Bertrand Cantat maîtrise assurément l’art de transformer sa dissidence en marchandise, pour paraphraser Thomas Frank. J’admets cependant que tout le monde n’est pas de cet avis, notamment Thomas Roussot, l’auteur de Bertrand Cantat : entre éthique du dégagement et immanence du contrôle. Présenté sur la couverture comme « écrivain, essayiste, poète, philosophe, photographe, illustrateur et vidéaste » (que fait-il du reste de son temps, je me le demande), Roussot dit de Cantat et de son ancien groupe : « Refusant de marcher à genoux, repoussant les chaînes aux idées qui sucent l’abaissement conformiste, omettant d’inhaler les airs dévolus aux lâches, évitant ainsi les chemins d’obstruction. »

Dommage quand même pour le comportement personnel. Mais enfin, la morale est sujette à une variante de la loi de la gravitation de Newton : la préoccupation morale est, et devrait être, proportionnelle au carré de la distance qui sépare le problème de la personne exprimant une préoccupation morale à son propos.

Ce texte écrit pour Books a été traduit par Laurent Bury.