Les cuisinières sont les reines de l’hôpital. La mère Valia et la mère Liouba. Elles règnent. On ne peut pratiquement pas les distinguer l’une de l’autre. Voyez-les, sorties au soleil, assises sur un banc, réchauffant leurs jambes bleuies et bavardant, parlant de leurs petites affaires de femmes – mais en truffant leurs phrases de gros mots : « Putain, j’ai les jambes en coton, je suis crevée, bordel de merde. »
À l’accueil, toutes les aides-soignantes se sont teintes en roux flamboyant et maintenant elles se ressemblent comme des sœurs. C’est une liftière qui leur procure du « henné maison ». Elle en vend pour presque rien à toutes celles qui en veulent. Mais c’est le côté moyenâgeux de la recette qui m’a étonné : une goutte d’iode dans une infusion de pelures d’oignon, et l’infusion doit se faire dans de « l’eau d’œuf », c’est-à-dire dans laquelle on a fait cuire des œufs. […]
Une liftière manchote porte son gilet sur les épaules, comme un châle, et personne ne s’aperçoit qu’il lui manque un bras.
On a licencié une aide-soignante pour ivrognerie. Elle a pleuré, mais c’est vrai qu’elle était ivre, y compris le jour où on lui a donné son congé. Elle marchait dans le service à pas chancelants, comme une enfant qui apprend à marcher.
Réflexions d’un aide-soignant : « Quelle époque !… Maintenant, cinquante mille, qu’est-ce que c’est ? Une bouteille de vodka… Et du temps de l’Union soviétique ? C’était un appartement coopératif, une datcha et une voiture… et il en serait resté assez pour une caisse de vodka… »
Une infirmière est allée trouver une amie dans un autre service pour se faire « manucurer les mains ».
Quand on enregistre les gens, on leur demande : « Quelle est votre date de naissance ? » Les vieux ne peuvent pas se rappeler quand ils sont nés, ils se trompent : en fait, c’est pour eux la question la plus difficile. […]
Dans le vestiaire, quand c’est la relève des infirmières et que les filles se déshabillent et se rhabillent toutes ensemble, c’est comme à la baignade : on les entend rire, c’est tout de suite joyeux.
Si quelque chose disparaît dans l’hôpital, on accuse tout de suite les malades. Un paquet de sucre a disparu chez les aides-soignantes, et même un balai – alors c’est obligatoirement les malades qui les ont fauchés. Pourtant ils n’ont besoin de rien, les malades, ils ont leurs objets personnels, et puis ils n’ont pas la tête à ça : ce qu’ils veulent, c’est avoir leur bon de sortie, guérir au plus vite, être sur pied. […]
Une femme sort de la cantine pour rentrer chez elle, elle traîne des sacs bourrés de bouffe volée. Près de la sortie elle trébuche sur un morceau de linoléum déchiré, un peu plus elle se flanquait par terre. Une petite aide-soignante qui s’était assise une minute pour souffler me lance un coup d’œil, désigne d’un air entendu le plafond et, toute contente, répète : « Il y a quelqu’un, là-haut ! Sûr, il y a quelqu’un ! » […]
On m’a raconté une histoire qui date des années quatre-vingt, du temps des jeux Olympiques de Moscou. Un athlète suédois est arrivé à l’hôpital avec une appendicite. Alors les rations alimentaires de l’hôpital ont brusquement changé : on a donné aux malades du poulet, des crudités et des fruits ; le médecin chef et un type missionné par le « Comité » vérifiaient personnellement la préparation de tous les plats. Ce n’était pas vraiment une mise en scène, mais la ligne du front idéologique passait par l’hôpital. Quand le Suédois fut parti, on rétablit aussitôt les rations soviétiques ; mais comme les malades avaient été témoins de la « bonne alimentation », la décision fut prise de fermer provisoirement l’accueil et d’avancer la sortie de tous les convalescents.
On a amené du métro un petit bonhomme complètement soûl, il était couché sur son chariot comme un cadavre : l’air convenable, sans doute un contremaître, avec son petit porte-documents sur le ventre. On le met au calme pour qu’il récupère. Vers le soir, il se réveille : autour de lui c’est comme au paradis, tout est blanc, des gens en blanc sont penchés au-dessus de lui comme des anges – il doit penser qu’il est tombé dans un endroit nettement plus distingué que le dessoûloir, et qu’il se présente devant une instance supérieure. Les premières minutes il ne comprend absolument pas où il est, il a un vague souvenir : il était dans le métro. On lui fait une piqûre de fortifiant. Il imagine que cette piqûre aura de graves conséquences et voilà qu’il se met à pleurer, à supplier : « Docteur, qu’est-ce qu’il se passe, qu’est-ce que je vais devenir, je ne pourrai plus jamais boire ? – Mais si, bien sûr, quelle idée ! – Même de la vodka, alors ? – Mais oui, mais oui… – Docteur, alors c’est vrai, vous ne m’avez rien injecté de spécial ? – Mais non, mais non… » Alors, tout heureux, il pousse un soupir de soulagement et reste allongé bien sage. « Vous vous rappelez votre numéro de téléphone ? Il y a quelqu’un chez vous qui puisse venir vous chercher, vous aider à rentrer chez vous ? – Oui, le numéro, je m’en souviens, dit-il, calme et joyeux. J’ai ma femme… J’ai le téléphone… – Et alors, ce numéro ? » On le presse. « Hein ? Le numéro ? Voilà, voilà… » On le note. « Et votre femme, comment elle s’appelle ? – Moi je l’appelle ma chérie. – Mais son nom, pour la demander au téléphone… Vous ne comprenez pas, ou quoi ? – Hein ? Quoi ? Vera, qu’elle s’appelle, Vera. – Vera tout court ? C’est une gamine ? – Hein ? Quoi ? Oui, elle est jeune, très jeune, docteur, elle n’a pas encore soixante ans, oui, elle est jeune, ma femme. » On téléphone à sa femme. Quand elle apprend que son mari est vivant, elle refuse de venir, pas moyen de lui faire entendre raison. Elle ne fait que brailler dans le combiné : « Je ne veux plus le voir. » C’est dimanche, le jour où on est bien à la maison, elle regarde peut-être son émission préférée à la télé, elle ne veut pas sortir de chez elle. Quand on dit au petit type que sa femme refuse de venir, il a un sourire rayonnant et supplie : « Je rentrerai tout seul, docteur ! » On lui remet les vingt mille roubles qu’on avait trouvés sur lui et gardés dans le coffre, et de nouveau ses yeux se mettent à briller de joie, comme si ce n’était pas son argent, comme si une instance supérieure les lui prêtait pour picoler. En les lui remettant, on lui demande de signer un reçu comme quoi tout lui a été rendu et qu’il n’a pas de revendications contre le personnel. Il écrit cela sous la dictée et ajoute à la fin : « Je promets d’apporter cent mille roubles. » Il tient serrés dans sa main les misérables billets qu’on lui a rendus, c’est tout juste s’il ne se prosterne pas devant les infirmières, les vigiles, les médecins : « Je vous apporterai cent mille, je vous apporterai cent mille… » En sortant de l’accueil il se fige en sentinelle près de la porte et s’incline plusieurs fois, profondément, devant tout l’établissement.
Une nuit, on a volé un battant du portail métallique de l’hôpital – un seul battant. Les vigiles dormaient et ne se sont aperçus de rien, d’ailleurs ils n’auraient pas pu entendre les voleurs parce que ça se passait loin du bâtiment principal. Ces derniers ont procédé très soigneusement : ils ont graissé les gonds, n’ont rien abîmé, bref, ils l’ont emporté avec beaucoup de délicatesse, on voit bien qu’ils l’ont volé pour eux, pas pour quelqu’un d’autre. À quoi peut servir un battant de portail, un seul ? Pour un garage privé, sans doute – ils ont vu que c’était un hôpital, alors ils ont résolu de se servir discrètement. Le raisonnement, c’est que l’hôpital, c’est un établissement public, donc qu’avec ou sans portail c’est le bordel.
On nous a téléphoné de la réanimation pour aller chercher un corps. Quelqu’un a dit que c’était un vieil homme qui venait tout juste d’entrer à l’hôpital, qu’on l’avait amené en neurologie mais que là on ne l’avait pas pris, on l’avait envoyé en réanimation mais il était mort, mort à mi-chemin, il n’y était pas arrivé. J’ai traîné un peu, j’ai attendu mon coéquipier pour qu’on le fasse à deux. Quelques instants après, tout essoufflées, une femme âgée, sa fille et une petite jeune sont arrivées à l’accueil, elles ont dit qu’elles devaient aller en réanimation, que le service de neurologie y a envoyé leur malade. J’ai compris qu’il s’agissait du vieux qui était mort. J’avais devant moi le bon de transfert à la morgue. Pour gagner du temps, je leur ai demandé son nom. Antipov. J’ai regardé mon papier du coin de l’œil – c’était bien ça, Antipov. Sans rien dire du décès j’ai permis à sa fille d’y aller et j’ai retenu sa femme et sa petite-fille sous prétexte qu’en réanimation on ne laisse pas entrer plusieurs personnes à la fois. Les femmes se sont agitées, lui ont préparé en vitesse un paquet avec une cuiller, une fourchette, de l’eau minérale, etc., et la fille est partie. La grand-mère et la petite-fille se sont mises à discuter. Et j’ai eu une drôle d’impression : moi je savais qu’il était mort, mais pour elles il était vivant. Leur annoncer sa mort, comme ça, dès leur arrivée, je n’avais pas pu. Alors il a été encore en vie pour elles une dizaine de minutes. Et pendant ces dix minutes, ce qui me faisait le plus peur c’est que mon coéquipier arrive, qu’on doive aller chercher le corps et que tout soit découvert d’un coup. L’heure a tourné, la femme devait avoir appris que son père était mort. Et maintenant le temps était tout autre, il se mesurait à son chagrin que je ne pouvais pas partager, mais je comptais par-devers moi les mêmes minutes – d’un instant à l’autre elle serait là, à l’accueil, et c’est comme si j’allais voir se produire cette mort que j’avais seulement lue sur un bout de papier. Et voilà, elle est redescendue à l’accueil. La vieille femme a tout compris en la voyant et s’est mise à pleurer, elles se sont serrées dans les bras l’une de l’autre. Seule la jeune fille ne pleurait pas, elle était effrayée et restait assise, immobile, les yeux écarquillés. Une minute après, elles étaient déjà résignées à cette mort qui les avait traversées sans laisser de traces. On aurait dit que quelque chose les consolait, mais quoi, pas moyen de le savoir. Peut-être le vieil homme souffrait-il depuis longtemps, peut-être voyaient-elles sa mort comme une libération de ses souffrances. Mais, pendant tout ce temps, son âme flottait au-dessus d’elles, et il me semblait que leur consolation venait de cette âme, parce qu’elles étaient soudain devenues meilleures, plus douces… Puis mon coéquipier est arrivé ; nous sommes allés, avec un peu de retard, chercher le chariot et nous avons enlevé de la réanimation le cadavre du vieil homme. […]
D’habitude c’est comme ça que ça se passe : ils sont trois, parfois plus, à entrer à l’hôpital, des loques, des paumés, de ceux qu’on appelle les rebuts de la société, mais l’un d’entre eux a meilleure allure : ils prennent toujours pour chef celui qui a au moins une veste ou une chemise et non juste un tricot de corps… Celui-ci se dirige vers le vigile et de loin, respectueusement, pose sa question comme s’il demandait une permission : est-ce que l’hôpital accepte les dons de sang ? On ne le fait pas chez nous, le centre de transfusion est à Pirogovka. On les y envoie. Une fois qu’ils savent l’adresse exacte, ils s’y précipitent avec un large sourire comme s’ils allaient chercher une bouteille. Ils vont donner leur sang, recevoir du fric et acheter de quoi boire : deux cents grammes de sang s’échangent contre un litre de vodka. Ils n’ont rien à vendre, aucun moyen d’obtenir de l’argent, et la vodka, pour eux, c’est littéralement leur sang. La seule différence, c’est qu’ils se vident de leur sang et se remplissent de vodka. Leur sang d’ivrogne sauvera une vie. Le sang, ce fluide vital, est si neutre qu’on peut le transfuser d’un ivrogne à, disons, un ingénieur, ou d’une femme à un homme. Avant, les poivrots ramassaient et allaient rendre les bouteilles vides, à présent ce sont les retraitées miséreuses qui leur ont pris ce boulot, alors ils donnent leur sang. Ça me rappelle les SDF et les alcoolos qui passaient demander en stomatologie si on ne pouvait pas leur prendre leurs couronnes, peut-être que quelqu’un en aurait besoin – et pourtant ils les avaient encore dans la bouche, et ceux qui se laissaient tenter par cet or bon marché, ceux qui en avaient besoin, devaient les arracher eux-mêmes et non les recevoir toutes prêtes.
On nous amène un clochard… J’ai vu beaucoup, beaucoup de ses semblables, avec des étoiles tatouées sur les genoux – signe que dans les camps on les a ravalés au statut d’objet sexuel. C’est la vie elle-même qui le torturait, le broyait comme une gueule de crocodile et ne le laissait même pas simplement mourir – les autres, elle ne les touchait pas, les autres vivaient leurs vies. Ce ne sont pas les gens, c’est la vie elle-même qui peut jeter un homme, un sur mille, dans une fournaise infernale, sur un chemin infernal, dans une infernale non-vie et le torturer encore et encore, avec l’intelligence de la cruauté dont est seulement capable, apparemment, la raison – et non la nature. La nature, si elle attaque, c’est toute sa machinerie d’eau et de feu qui s’efforce stupidement et aveuglément de tout balayer, de tout détruire : c’est un simple cataclysme. Mais la vie, c’est-à-dire la nature que la raison a transformée en circonstances – en quelque chose, justement, de rationnel –, ne tue pas mais torture sans fin sa victime, comme ce SDF, l’amenant à la mort quand la mort ne lui apporte déjà plus aucun soulagement, quand la vie l’a complètement détruit. C’est la « mort sociale », le naufrage. Comme un boxeur battu sur le ring qui a perdu son titre de champion et qui ne le retrouvera plus jamais, parce qu’à sa place se trouve celui qui l’a mis K.O. Et auparavant s’y trouvait l’homme que lui-même a privé de son titre, de sa confiance en soi et de tout le reste, parce qu’il était plus fort et ne voulait qu’une seule chose : vaincre ; la victoire, c’est toujours la victoire sur un homme, ton semblable. La « mort sociale », c’est un peu comme la défaite dans un duel où un animal, moins agile ou moins fort que l’autre, aurait été tué, dévoré, anéanti. L’homme, lui, après une telle défaite, continue à vivre – mais qu’est-ce que c’est que cette vie ?
Ce texte est extrait du Journal d’un gardien d’hôpital, d’Oleg Pavlov. Il a été traduit par Anne-Marie Tatsis-Botton.





