La Russie vue de l’hôpital

Les cuisinières sont les reines de l’hôpital. La mère Valia et la mère Liouba. Elles règnent. On ne peut pratiquement pas les distinguer l’une de l’autre. Voyez-les, sorties au soleil, assises sur un banc, réchauffant leurs jambes bleuies et bavardant, parlant de leurs petites affaires de femmes – mais en truffant leurs phrases de gros mots : « Putain, j’ai les jambes en coton, je suis crevée, bordel de merde. »

À l’accueil, toutes les aides-soignantes se sont teintes en roux flamboyant et maintenant elles se ressemblent comme des sœurs. C’est une liftière qui leur procure du « henné maison ». Elle en vend pour presque rien à toutes celles qui en veulent. Mais c’est le côté moyen­âgeux de la recette qui m’a étonné : une goutte d’iode dans une infusion de pelures d’oignon, et l’infusion doit se faire dans de « l’eau d’œuf », c’est-à-dire dans laquelle on a fait cuire des œufs. […]
Une liftière manchote porte son gilet sur les épaules, comme un châle, et personne ne s’aperçoit qu’il lui manque un bras.

On a licencié une aide-soignante pour ivrognerie. Elle a pleuré, mais c’est vrai qu’elle était ivre, y compris le jour où on lui a donné son congé. Elle marchait dans le service à pas chancelants, comme une enfant qui apprend à marcher.

Réflexions d’un aide-soignant : « Quelle époque !… Maintenant, cinquante mille, qu’est-ce que c’est ? Une bouteille de vodka… Et du temps de l’Union soviétique ? C’était un appartement coopératif, une datcha et une voiture… et il en serait resté assez pour une caisse de vodka… »

Une infirmière est allée trouver une amie dans un autre service pour se faire « manucurer les mains ».

Quand on enregistre les gens, on leur demande : « Quelle est votre date de naissance ? » Les vieux ne peuvent pas se rappeler quand ils sont nés, ils se trompent : en fait, c’est pour eux la question la plus difficile. […]

Dans le vestiaire, quand c’est la relève des infirmières et que les filles se déshabillent et se rhabillent toutes ensemble, c’est comme à la baignade : on les entend rire, c’est tout de suite joyeux.

Si quelque chose disparaît dans l’hôpital, on accuse tout de suite les malades. Un paquet de sucre a disparu chez les aides-soignantes, et même un balai – alors c’est obligatoirement les malades qui les ont fauchés. Pourtant ils n’ont besoin de rien, les malades, ils ont leurs objets personnels, et puis ils n’ont pas la tête à ça : ce qu’ils veulent, c’est avoir leur bon de sortie, guérir au plus vite, être sur pied. […]

Une femme sort de la cantine pour rentrer chez elle, elle traîne des sacs bourrés de bouffe volée. Près de la sortie elle trébuche sur un morceau de linoléum déchiré, un peu plus elle se flanquait par terre. Une petite aide-soignante qui s’était assise une minute pour souffler me lance un coup d’œil, désigne d’un air entendu le plafond et, toute contente, répète : « Il y a quelqu’un, là-haut ! Sûr, il y a quelqu’un ! » […]

On m’a raconté une histoire qui date des années quatre-vingt, du temps des jeux Olympiques de Moscou. Un athlète suédois est arrivé à l’hôpital avec une appendicite. Alors les rations alimentaires de l’hôpital ont brusquement changé : on a donné aux malades du poulet, des crudités et des fruits ; le médecin chef et un type missionné par le « Comité » vérifiaient personnellement la préparation de tous les plats. Ce n’était pas vraiment une mise en scène, mais la ligne du front idéologique passait par l’hôpital. Quand le Suédois fut parti, on rétablit aussitôt les rations soviétiques ; mais comme les malades avaient été témoins de la « bonne alimentation », la décision fut prise de fermer provisoirement l’accueil et d’avancer la sortie de tous les convalescents.

On a amené du métro un petit bonhomme complètement soûl, il était couché sur son chariot comme un cadavre : l’air convenable, sans doute un contremaître, avec son petit porte-documents sur le ventre. On le met au calme pour qu’il récupère. Vers le soir, il se réveille : autour de lui c’est comme au paradis, tout est blanc, des gens en blanc sont penchés au-dessus de lui comme des anges – il doit penser qu’il est tombé dans un endroit nettement plus distingué que le dessoûloir, et qu’il se présente devant une instance supérieure. Les premières minutes il ne comprend absolument pas où il est, il a un vague souvenir : il était dans le métro. On lui fait une piqûre de fortifiant. Il imagine que cette piqûre aura de graves conséquences et voilà qu’il se met à pleurer, à supplier : « Docteur, qu’est-ce qu’il se passe, qu’est-ce que je vais devenir, je ne pourrai plus jamais boire ? – Mais si, bien sûr, quelle idée ! – Même de la vodka, alors ? – Mais oui, mais oui… – Docteur, alors c’est vrai, vous ne m’avez rien injecté de spécial ? – Mais non, mais non… » Alors, tout heureux, il pousse un soupir de soulagement et reste allongé bien sage. « Vous vous rappelez votre numéro de téléphone ? Il y a quelqu’un chez vous qui puisse venir vous chercher, vous aider à rentrer chez vous ? – Oui, le numéro, je m’en souviens, dit-il, calme et joyeux. J’ai ma femme… J’ai le téléphone… – Et alors, ce numéro ? » On le presse. « Hein ? Le numéro ? Voilà, voilà… » On le note. « Et votre femme, comment elle s’appelle ? – Moi je l’appelle ma chérie. – Mais son nom, pour la demander au téléphone… Vous ne comprenez pas, ou quoi ? – Hein ? Quoi ? Vera, qu’elle s’appelle, Vera. – Vera tout court ? C’est une gamine ? – Hein ? Quoi ? Oui, elle est jeune, très jeune, docteur, elle n’a pas encore soixante ans, oui, elle est jeune, ma femme. » On téléphone à sa femme. Quand elle apprend que son mari est vivant, elle refuse de venir, pas moyen de lui faire entendre raison. Elle ne fait que brailler dans le combiné : « Je ne veux plus le voir. » C’est dimanche, le jour où on est bien à la maison, elle regarde peut-être son émission préférée à la télé, elle ne veut pas sortir de chez elle. Quand on dit au petit type que sa femme refuse de venir, il a un sourire rayonnant et supplie : « Je rentrerai tout seul, docteur ! » On lui remet les vingt mille roubles qu’on avait trouvés sur lui et gardés dans le coffre, et de nouveau ses yeux se mettent à briller de joie, comme si ce n’était pas son argent, comme si une instance supérieure les lui prêtait pour picoler. En les lui remettant, on lui demande de signer un reçu comme quoi tout lui a été rendu et qu’il n’a pas de revendications contre le personnel. Il écrit cela sous la dictée et ajoute à la fin : « Je promets d’apporter cent mille roubles. » Il tient serrés dans sa main les misérables billets qu’on lui a rendus, c’est tout juste s’il ne se prosterne pas devant les infirmières, les vigiles, les médecins : « Je vous apporterai cent mille, je vous apporterai cent mille… » En sortant de l’accueil il se fige en sentinelle près de la porte et s’incline plusieurs fois, profondément, devant tout l’établissement.

Une nuit, on a volé un battant du portail métallique de l’hôpital – un seul battant. Les vigiles dormaient et ne se sont aperçus de rien, d’ailleurs ils n’auraient pas pu entendre les voleurs parce que ça se passait loin du bâtiment principal. Ces derniers ont procédé très soigneusement : ils ont graissé les gonds, n’ont rien abîmé, bref, ils l’ont emporté avec beaucoup de délicatesse, on voit bien qu’ils l’ont volé pour eux, pas pour quelqu’un d’autre. À quoi peut servir un battant de portail, un seul ? Pour un garage privé, sans doute – ils ont vu que c’était un hôpital, alors ils ont résolu de se servir discrètement. Le raisonnement, c’est que l’hôpital, c’est un établissement public, donc qu’avec ou sans portail c’est le bordel.

On nous a téléphoné de la réanimation pour aller chercher un corps. Quelqu’un a dit que c’était un vieil homme qui venait tout juste d’entrer à l’hôpital, qu’on l’avait amené en neurologie mais que là on ne l’avait pas pris, on l’avait envoyé en réanimation mais il était mort, mort à mi-chemin, il n’y était pas arrivé. J’ai traîné un peu, j’ai attendu mon coéquipier pour qu’on le fasse à deux. Quelques instants après, tout essoufflées, une femme âgée, sa fille et une petite jeune sont arrivées à l’accueil, elles ont dit qu’elles devaient aller en réanimation, que le service de neurologie y a envoyé leur malade. J’ai compris qu’il s’agissait du vieux qui était mort. J’avais devant moi le bon de transfert à la morgue. Pour gagner du temps, je leur ai demandé son nom. Antipov. J’ai regardé mon papier du coin de l’œil – c’était bien ça, Antipov. Sans rien dire du décès j’ai permis à sa fille d’y aller et j’ai retenu sa femme et sa petite-fille sous prétexte qu’en réanimation on ne laisse pas entrer plusieurs personnes à la fois. Les femmes se sont agitées, lui ont préparé en vitesse un paquet avec une cuiller, une fourchette, de l’eau minérale, etc., et la fille est partie. La grand-mère et la petite-fille se sont mises à discuter. Et j’ai eu une drôle d’impression : moi je savais qu’il était mort, mais pour elles il était vivant. Leur annoncer sa mort, comme ça, dès leur arrivée, je n’avais pas pu. Alors il a été encore en vie pour elles une dizaine de minutes. Et pendant ces dix minutes, ce qui me faisait le plus peur c’est que mon coéquipier arrive, qu’on doive aller chercher le corps et que tout soit découvert d’un coup. L’heure a tourné, la femme devait avoir appris que son père était mort. Et maintenant le temps était tout autre, il se mesurait à son chagrin que je ne pouvais pas partager, mais je comptais par-devers moi les mêmes minutes – d’un instant à l’autre elle serait là, à l’accueil, et c’est comme si j’allais voir se produire cette mort que j’avais seulement lue sur un bout de papier. Et voilà, elle est redescendue à l’accueil. La vieille femme a tout compris en la voyant et s’est mise à pleurer, elles se sont serrées dans les bras l’une de l’autre. Seule la jeune fille ne pleurait pas, elle était effrayée et restait assise, immobile, les yeux écarquillés. Une minute après, elles étaient déjà résignées à cette mort qui les avait traversées sans laisser de traces. On aurait dit que quelque chose les consolait, mais quoi, pas moyen de le savoir. Peut-être le vieil homme souffrait-il depuis longtemps, peut-être voyaient-elles sa mort comme une libération de ses souffrances. Mais, pendant tout ce temps, son âme flottait au-dessus d’elles, et il me semblait que leur consolation venait de cette âme, parce qu’elles étaient soudain devenues meilleures, plus douces… Puis mon coéquipier est arrivé ; nous sommes allés, avec un peu de retard, chercher le chariot et nous avons enlevé de la réanimation le cadavre du vieil homme. […]

D’habitude c’est comme ça que ça se passe : ils sont trois, parfois plus, à entrer à l’hôpital, des loques, des paumés, de ceux qu’on appelle les rebuts de la société, mais l’un d’entre eux a meilleure allure : ils prennent toujours pour chef celui qui a au moins une veste ou une chemise et non juste un tricot de corps… Celui-ci se dirige vers le vigile et de loin, respectueusement, pose sa question comme s’il demandait une permission : est-ce que l’hôpital accepte les dons de sang ? On ne le fait pas chez nous, le centre de transfusion est à Pirogovka. On les y envoie. Une fois qu’ils savent l’adresse exacte, ils s’y précipitent avec un large sourire comme s’ils allaient chercher une bouteille. Ils vont donner leur sang, recevoir du fric et acheter de quoi boire : deux cents grammes de sang s’échangent contre un litre de vodka. Ils n’ont rien à vendre, aucun moyen d’obtenir de l’argent, et la vodka, pour eux, c’est littéralement leur sang. La seule différence, c’est qu’ils se vident de leur sang et se remplissent de vodka. Leur sang d’ivrogne sauvera une vie. Le sang, ce fluide vital, est si neutre qu’on peut le transfuser d’un ivrogne à, disons, un ingénieur, ou d’une femme à un homme. Avant, les poivrots ramassaient et allaient rendre les bouteilles vides, à présent ce sont les retraitées miséreuses qui leur ont pris ce boulot, alors ils donnent leur sang. Ça me rappelle les SDF et les alcoolos qui passaient demander en stomatologie si on ne pouvait pas leur prendre leurs couronnes, peut-être que quelqu’un en aurait besoin – et pourtant ils les avaient encore dans la bouche, et ceux qui se laissaient tenter par cet or bon marché, ceux qui en avaient besoin, devaient les arracher eux-mêmes et non les recevoir toutes prêtes.

On nous amène un clochard… J’ai vu beaucoup, beaucoup de ses semblables, avec des étoiles tatouées sur les genoux – signe que dans les camps on les a ravalés au statut d’objet sexuel. C’est la vie elle-même qui le torturait, le broyait comme une gueule de crocodile et ne le laissait même pas simplement mourir – les autres, elle ne les touchait pas, les autres vivaient leurs vies. Ce ne sont pas les gens, c’est la vie elle-même qui peut jeter un homme, un sur mille, dans une fournaise infernale, sur un chemin infernal, dans une infernale non-vie et le torturer encore et encore, avec l’intelligence de la cruauté dont est seulement capable, apparemment, la raison – et non la nature. La nature, si elle attaque, c’est toute sa machinerie d’eau et de feu qui s’efforce stupidement et aveuglément de tout balayer, de tout détruire : c’est un simple cataclysme. Mais la vie, c’est-à-dire la nature que la raison a transformée en circonstances – en quelque chose, justement, de rationnel –, ne tue pas mais torture sans fin sa victime, comme ce SDF, l’amenant à la mort quand la mort ne lui apporte déjà plus aucun soulagement, quand la vie l’a complètement détruit. C’est la « mort sociale », le naufrage. Comme un boxeur battu sur le ring qui a perdu son titre de champion et qui ne le retrouvera plus jamais, parce qu’à sa place se trouve celui qui l’a mis K.O. Et auparavant s’y trouvait l’homme que lui-même a privé de son titre, de sa confiance en soi et de tout le reste, parce qu’il était plus fort et ne voulait qu’une seule chose : vaincre ; la victoire, c’est toujours la victoire sur un homme, ton semblable. La « mort sociale », c’est un peu comme la défaite dans un duel où un animal, moins agile ou moins fort que l’autre, aurait été tué, dévoré, anéanti. L’homme, lui, après une telle défaite, continue à vivre – mais qu’est-ce que c’est que cette vie ?

 

Ce texte est extrait du Journal d’un gardien d’hôpital, d’Oleg Pavlov. Il a été traduit par Anne-Marie Tatsis-Botton.

Mélancolie nippone

Maître de la bande dessinée nippone, Jirô Taniguchi est aussi fasciné par l’histoire de l’Archipel que par ses paysages. Depuis le début des années 1980, ce dessinateur délicat s’est éloigné des codes du manga traditionnel pour y creuser une veine poétique, aussi singulière que contemplative. Taniguchi aime narrer le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires, et représenter la nature, dans des vignettes qu’il travaille parfois comme des estampes, pour mieux rendre le mont Fuji ou le massif de Yatsugatake, les champs et les plateaux de la campagne japonaise. « Une œuvre pleine de sensibilité », estime l’hebdomadaire économique Tôyô Keizai, dont la dernière livraison, Elle s’appelait Tomoji, est sortie fin 2014 au Japon et vient d’être traduite en français aux éditions Rue de Sèvres. Un manga époustouflant de beauté sur la rencontre de deux jeunes gens dans l’entre-deux-guerres.

C’est l’histoire de la jeune Tomoji, qui naît par un soir d’orage de 1912, dernière année de l’ère Meiji, dans le petit village de Hemi, sur un plateau entouré par le mont Kaikomagatake à l’ouest et le mont Fuji au sud. Une vie contée au rythme des saisons, et parallèlement à laquelle le lecteur est amené à suivre le jeune Fumiaki, pendant qu’il fait ses premiers pas de photographe à Tokyo – et dont le destin finira par s’unir à celui de Tomoji. À 67 ans, Jirô Taniguchi poursuit son œuvre en forme d’ode à la vie, dans sa merveilleuse simplicité et sa douce modestie.

 

Books
Tomoji - planche 29

Tomoji - planche 30

Tomoji - planche 31

Tomoji - planche 32

Tomoji - planche 33

Tomoji - planche 34

Portrait de l’enfant en conteur d’histoires

Le n° 999 du volumineux catalogue de la bibliothèque des ouvrages que je n’ai pas écrits (et qui sont tous tellement plus étincelants, plus convaincants que ceux que j’ai écrits) raconte l’histoire d’un citadin prospère dont la vie semblait cacher un obscur secret ; un jour, des détectives le surprenaient jouant encore à la poupée, ou avec des soldats de plomb, ou à tel autre jeu puéril. Je peux dire, avec toute la modestie qui convient, que je suis un peu cet homme-là, et en toutes choses, sauf en ce qui concerne la solidité de ma réputation et le succès de ma carrière commerciale. Dans ce sens, l’histoire était peut-être encore plus vraie de mon père avant de l’être de moi ; mais moi, du moins, je n’ai jamais cessé de jouer ; et je voudrais qu’on disposât de plus de temps afin de jouer davantage. Je voudrais que l’on n’eût pas à gaspiller en ces occupations frivoles que sont les conférences, ou la littérature, le temps que l’on pourrait donner à un travail sérieux, solide, constructif, comme découper, par exemple, des personnages dans du carton et coller dessus du clinquant de toutes les couleurs. Et j’en viens, en disant ceci, à l’une des raisons qui m’a poussé à prendre ici le théâtre-jouet pour thème (1) ; c’est une raison au sujet de laquelle il y aura beaucoup de malentendus, à cause de tout ce qui a été dit et répété, et du sentiment de banalité qui en est venu à s’attacher au sujet. Une de ces choses qui sont toujours comprises de travers pour avoir été trop souvent expliquées.

Je suis enclin à beaucoup contredire au culte d’aujourd’hui pour l’enfant qui joue. Par la faute de diverses influences d’une culture récente et plutôt romanesque, le personnage de l’enfant s’est peu à peu confondu avec un modèle d’enfant gâté. La beauté réelle a été gâtée par l’émotion, presque dépourvue de scrupules, de personnes adultes qui ont elles-mêmes beaucoup perdu le sens de la réalité. La pire hérésie de cette école moderne consiste à dire qu’un enfant ne s’intéresse qu’au faire semblant. Théorie interprétée dans le sens, à la fois sentimental et sceptique, qu’il n’y a pas beaucoup de différence entre faire accroire et croire, entre le faire semblant et la foi. Or, le véritable enfant ne confond pas la réalité avec la fiction. Il aime la fiction, c’est tout. Il la met en action parce qu’à son âge il ne peut encore ni l’écrire, ni même la lire ; mais jamais il ne laisse la fiction ennuager sa saine clairvoyance. Pour le véritable enfant, il n’est pas deux choses qui puissent être plus totalement opposées que jouer au voleur et voler des bonbons. Il ne pourrait jouer assez de parties de « gendarmes et voleurs » pour en arriver à penser que le vol est vraiment quelque chose de bien. Lorsque j’étais enfant moi-même, je percevais très clairement la distinction. Je voudrais la voir encore à moitié aussi clairement aujourd’hui. Je jouais à être un voleur, au bout de notre jardin, pendant des heures d’affilée ; mais ce jeu n’avait rien de commun avec la tentation que j’éprouvais de chiper dans la chambre de mon père sa nouvelle boîte de peinture. Je n’étais nullement dans un état de malhonnêteté ; j’écrivais avant de savoir écrire, voilà tout. Heureusement, peut-être, pour l’état du jardin qui s’étendait derrière chez nous, je transformai, de très bonne heure, mes rêves en quelque chose qui ressemblait grossièrement à l’art d’écrire ; c’est-à-dire, surtout, en dessinant des cartes irrégulières et disgracieuses de pays fabuleux, habités par des hommes d’une forme et d’une couleur invraisemblables, et portant des noms plus invraisemblables encore. Mais, capable de peupler le monde de dragons, jamais je ne doutai que les héros se doivent de combattre contre les dragons.

Il faut que je m’arrête ici pour reprocher à tant de personnes qui se targuent d’aimer les enfants leur cruauté involontaire envers les enfants. Il est tout à fait faux de dire qu’une fable avec une morale déplaît à l’enfant. Très souvent, au contraire, il préfère la morale à la fable. Les adultes ont tendance à vouloir prêter leur propre goût de la raillerie désabusée à un cerveau encore assez vigoureux pour être tout à fait sérieux. Les adultes aimaient ce qu’il y a de comique chez Sandford et Merton (2), mais les enfants aimaient Sandford, aimaient Merton. Je sais que, pour ma part, en tout cas, je les aimais beaucoup, et que j’avais dans L’Honnête Fermier et dans Le Noble Nègre la foi la plus entière. Je me hasarde à insister sur le fait, ne fût-ce qu’entre parenthèses, car, sur ce point aussi, il existe un malentendu courant, ce qu’on pourrait appeler une convention verbale courante ; et qui n’a pas moins de force parce que c’est une convention contre la convention. Il est banal aujourd’hui, banal jusqu’à la convention, de montrer de l’impatience quand on parle des histoires pédantes et morales destinées aux enfants ; des histoires démodées, traitant de choses, par exemple, dans le genre de celle-ci : le vol considéré comme un péché ; puisque j’évoque ici une atmosphère démodée, je ne puis pas me retenir de porter témoignage sur le côté psychologique de la question.

Cela dit, je dois sincèrement confesser que j’ai souvent aimé jusqu’à l’adoration les histoires prétentieuses à tendances moralisantes. Je ne crois pas que j’en tirerais aujourd’hui un plaisir littéraire délicat, mais là n’est pas la question. Ceux qui réprouvent ces histoires morales sont des hommes : ce ne sont plus des enfants. Mais je crois qu’une foule de gens admettraient qu’ils ont aimé enfants le conte moral, s’ils avaient gardé le courage moral de le dire. Et la raison en est toute simple. Les adultes réagissent contre ce côté moralisateur parce qu’ils savent que cette morale-là ne sert souvent qu’à masquer l’immoralité. Ils savent que ces platitudes ont été utilisées par des hypocrites et par des pharisiens, par la ruse ou par la perversion. Mais l’enfant ne sait rien de la ruse ou de la perversion. Il ne voit rien que l’idéal moral lui-même ; il voit simplement que cette moralité idéale est vraie. Car elle est vraie.

Il est une autre erreur que commet le cynique moderne à propos du conteur d’histoires morales. Il se figure toujours, à sa manière cynique, qu’il y a, dans l’idéal de récompense, un élément de corruption, et de même dans la position de l’enfant qui peut dire, comme dans les vers de Stevenson, « Quand je fus sage comme un ange, après manger j’eus une orange. » À celui à qui l’expérience n’a apporté que l’ignorance, la récompense apparaît toujours comme un vulgaire marché conclu avec l’enfant. Le philosophe moderne sait qu’il faudrait un pot-de-vin vraiment considérable pour l’induire, lui, à être bon. Il en est donc pour lui comme pour le politicien d’aujourd’hui, si on lui disait : « Je vous donnerai cinquante mille livres quand vous aurez, dans une seule occasion déterminée, fait la preuve que vous avez tenu parole. » Le prix concret semble une chose tout à fait distincte du travail fait à contrecœur. Mais l’enfant ne voit pas les choses ainsi. Le prix ne serait pas ce qu’il est aux yeux de l’enfant si la Reine des Fées disait au Prince : « Vous recevrez la pomme d’or de l’arbre magique quand vous aurez combattu le dragon. » Car l’enfant n’est pas un manichéen. Il ne pense pas que les choses bonnes soient, par leur nature, séparées du fait d’être bon. Autrement dit, il ne considère pas, comme fait le réaliste réticent, la bonté comme une chose mauvaise. À ses yeux, la bonté, le don de la pomme d’or, et la pomme d’or elle-même qu’on appelle une orange sont autant de parties d’un paradis substantiel, et vont naturellement de pair. En d’autres mots encore, l’enfant se considère comme étant normalement en termes amiables avec les autorités naturelles ; et non pas comme étant normalement en train de se quereller ou de marchander avec elles. Il connaît les obstacles égoïstes, les malentendus ordinaires ; mais, au fond de son cœur, il ne considère pas comme extraordinaire que ses parents soient bons pour lui jusqu’au don d’une orange, ou qu’il doive être bon pour eux, jusqu’à leur offrir quelques échantillons élémentaires de sa bonne conduite. Il n’a pas le sentiment d’être corrompu. C’est nous seuls, qui avons mangé la pomme (ou l’orange) défendue, qui pensons au plaisir comme au résultat d’un marché.

Mais mon but essentiel ici est de dire ceci : à mes yeux, mon enfance tout entière est d’une qualité qui peut s’avérer indescriptible, mais qui n’est pas vague le moins du monde. Elle est même plutôt plus définie que la différence entre l’obscurité complète et la lumière du jour, ou entre avoir mal aux dents et ne pas avoir mal aux dents. Pour la suite de mon histoire, il est nécessaire que je tente de mettre sur pied ce premier chapitre, qui est aussi le plus ardu ; et je dois m’efforcer, d’une manière ou d’une autre, de formuler ce que je veux dire quand je dis que ma propre enfance fut d’une sorte, ou si l’on veut, d’une qualité, toute différente de la qualité du reste de ma vie, qui fut heureuse, et d’un bonheur immérité.
De cette qualité positive de mon enfance, l’attribut le plus général fut la clarté. C’est ici que je diffère, par exemple, de Stevenson, que j’admire si chaudement par ailleurs, mais qui parle de l’enfant comme d’un être qui marche la tête enveloppée d’un nuage. Il parle de l’enfant comme d’un être qui vit normalement dans un rêve diurne vertigineux, un rêve où il ne peut distinguer la fantaisie de la réalité. Or, les enfants, comme les adultes, sont fantaisistes par instants ; mais ce n’est pas là ce qui, dans ma pensée comme dans ma mémoire, distingue les enfants des adultes. Ma mémoire me restitue le souvenir d’une sorte de lumière blanche épandue sur toutes choses, détachant les choses avec une grande clarté, et magnifiant plutôt leur solidité. Le fait est que cette lumière blanche avait en soi la vertu d’une sorte de merveilleux ; comme si le monde était aussi neuf que je l’étais moi-même, mais non point comme si le monde était autre chose qu’un monde réel. Je suis bien plus disposé aujourd’hui à me figurer qu’un pommier vu au clair de lune ressemble un peu à un fantôme, à une nymphe grise ; ou à voir, au crépuscule, les meubles changer de place et ramper d’une manière fantastique, comme dans une histoire de Poe ou de Hawthorne. Mais quand j’étais enfant, j’éprouvais une sorte de confiant étonnement à contempler le pommier tout en le tenant pour ce qu’il était. J’étais sûr de la réalité du pommier, mais non moins sûr de la surprise que me causait sa vue ; aussi sûr que j’étais sûr que c’est Dieu qui a fait les pommes, les grosses comme les petites. Les pommes pouvaient être petites comme j’étais moi-même petit ; mais elles étaient fermes, comme j’étais solide, moi aussi.

Il y avait dans mon humeur quelque chose qui tenait d’un éternel matin, et j’avais plus de plaisir à voir allumer le feu qu’à imaginer des visages éclairés par le feu. Le Frère Feu, que saint François aimait, me semblait plus un frère que ces visages de rêve qui viennent aux hommes qui ont connu d’autres émotions que la fraternité. Je ne sais pas si j’ai jamais, comme on dit, demandé la lune ; mais je suis sûr que si je l’avais demandée, je me serais attendu à ce qu’elle fût aussi solide qu’une colossale boule de neige ; et que j’aurais toujours eu plus de goût pour des lunes que pour de simples clairs de lune. Il n’est que les mots du langage pour exprimer les faits ; encore ne le font-ils que vaguement ; mais c’était là un fait, et non pas une figure du langage. Ce que j’ai dit d’abord du théâtre-jouet pourrait m’être opposé pour prouver le contraire, et pour fournir un exemple du plaisir pris par moi à une chose qui n’est qu’une simple illusion.

 

Ce texte est extrait de L’Homme à la clé d’or, de G. K. Chesterton. Il a été traduit par Maurice Beerblock.

La circonvolution des trépassés

Dieu a déjà été femme. Avant de s’exiler loin de sa création et quand il ne s’appelait pas encore Nungu, l’actuel Seigneur de l’Univers ressemblait à toutes les mères de ce monde. En ce temps-là, nous parlions la même langue des mers, de la terre et des cieux. Mon grand-père dit que ce royaume est mort depuis longtemps. Mais il subsiste, quelque part en nous, le souvenir de cette époque lointaine. Survivent les illusions et les certitudes qui, dans notre village de Kulumani, sont transmises de génération en génération. On sait tous, par exemple, que le ciel n’est pas encore achevé. Ce sont les femmes qui, depuis des millénaires, tissent pas à pas ce voile infini. Quand leurs ventres s’arrondissent, une part de ciel se surajoute. À l’inverse, quand elles perdent un enfant, ce morceau de firmament dépérit à nouveau.

Sans doute pour cette raison ma mère, Hanifa Assulua, n’a-t-elle pas cessé de contempler les nuages pendant l’enterrement de sa fille aînée. Ma sœur, Silência, a été la dernière victime des lions qui, depuis quelques semaines, tourmentent notre communauté.

Parce qu’elle est morte défigurée, on a placé ce qui restait de son corps sur le côté gauche, la tête tournée vers le levant et les pieds vers le sud. Pendant la cérémonie, maman avait l’air de danser : d’innombrables fois, elle s’est inclinée sur une cruche faite de ses propres mains. Elle a aspergé d’eau la terre alentour qu’elle a ensuite tassée de ses pieds, avec le même balancement que celui qui sème.

Au retour de l’enterrement, il y avait trop de ciel dans les yeux de ma pauvre mère. Le chemin jusqu’à la maison n’était que de quelques pas : le cimetière familial se trouvait aux environs du village. Hanifa a fait un bref passage par le fleuve Lideia pour les bains purificateurs tandis que, légèrement en retrait, j’effaçais les traces qui menaient à la tombe.

– Secouez les pieds, les poussières aiment voyager.
Sur le sol sacré de notre cimetière figurait une croix en plus pour montrer que nous étions distincts, parmi les musulmans et les païens. Aujourd’hui je sais : on place une stèle sur les morts non par respect, mais par peur. Nous avons peur qu’ils reviennent. Avec le temps, cette peur devient plus grande que la saudade.

Tous les parents respectèrent le commandement : le sentier du retour fut bien différent de celui utilisé à l’aller. Cependant l’image poisseuse ne me sortait pas de la tête : le corps de Silência hissé sur les épaules, enveloppé de tissus blancs qui ondoyaient comme des ailes brisées.

Sur le seuil de notre porte, maman a regardé la maison comme si elle l’accusait : tellement vivante, tellement ancienne, tellement éternelle. Notre maison différait des autres paillotes. Elle était en ciment, avec des toits en zinc, équipée de chambres, d’un salon et d’une cuisine intérieure. Des tapis jonchaient le sol et des rideaux poussiéreux pendaient aux fenêtres. Nous aussi, nous étions différents des autres habitants de Kulumani. Ma mère surtout, Hanifa Assulua, était différente, assimilée et fille d’assimilée. Au retour de l’enterrement, je remarquai comme elle était belle : même avec les cheveux rasés, en obédience au deuil, son visage surmontait la tristesse. L’espace d’un instant, elle me fixa comme si elle mesurait combien je lui étais précieuse. Je crus qu’il y avait une tendresse maternelle dans ce regard. Il n’en était rien. Un autre sentiment dessina ses mots.

– Tu n’auras jamais à passer par des tristesses de mère.
– S’il vous plaît, maman, je viens juste de perdre ma sœur, dis-je.
– Tu ne perdras jamais une fille. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi.

Et elle tourna les talons. Une fois pieds nus, elle franchit la porte et se plongea dans son lit. On peut enterrer une fille, oui. Elle l’avait déjà fait auparavant. Mais on ne revient jamais de cet adieu. Nul ne requiert davantage l’attention d’une mère qu’un enfant mort.

Mon père pria alors les pleureuses de se retirer de notre cour. Il pénétra dans la pénombre de la maison et se pencha sur sa femme pour lui demander :
– Pourquoi est-ce que tu t’es rasé les cheveux ? On n’est pas chrétiens ?
Hanifa haussa les épaules. Là précisément, elle n’était rien du tout. La lamentation des pleureuses avait pris fin et elle ne savait pas faire avec un aussi vaste silence.
– Et qu’est-ce qu’on fait maintenant, ntwangu ?

Comme toutes les femmes de Kulumani, elle appelait son mari ntwangu. Son mari s’appelait Genito Serafim Mpepe. Mais, par respect, sa femme ne s’adressait jamais à lui par son nom. Nous étions assimilés certes, mais nous appartenions trop à Kulumani. Tout notre présent était constitué de passé. À ce moment-là, se blottissant contre elle, son mari lui parla avec une douceur dont elle n’avait pas l’habitude, chaque mot un nuage réparant les cieux.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Bon, maintenant… maintenant, on vit.
– Je ne sais plus vivre, ntwangu.
– Personne ne sait. Mais c’est ça que notre fille nous demande : qu’on vive.
– Ne me parle pas de ce que notre fille a demandé. Tu ne m’as jamais écoutée.
– Pas maintenant ! Pas maintenant, ma femme.
– Tu n’as pas compris ma question : qu’est-ce qu’on fait avec la partie de notre fille qu’on n’a pas enterrée ?
– Je ne veux pas parler de ça. Dormons.
Elle se redressa, en appui sur un coude. Ses yeux étaient déchirés comme ceux d’un noyé.
– Mais notre Silência…
– Chut, tais-toi ! Tu as oublié qu’on ne peut plus jamais prononcer le nom de notre fille ?
– Il faut que je sache : quelles parties du corps a-t-on enterrées ?
– Je t’ai déjà dit de te taire, ma femme.

Un bruissement de feuille dans sa voix : mon père luttait avec des démons intérieurs. Le sac ensanglanté contenant les restes de sa fille dégoulinait encore dans sa mémoire. Et, à nouveau, le souvenir inensevelissable l’assaillit : le tumulte des voix et des cris d’émoi qui l’avaient réveillé à l’aube précédente. Genito Mpepe avait traversé la cour, devinant la tragédie. Quelques instants auparavant, il avait entendu les lions rôder autour de la maison. Brusquement, des rugissements, des cris et des lamentations s’étaient fondus dans le vide, le monde s’écroulant en lambeaux : plus rien ne restait en son sein. Il faut n’avoir jamais vécu pour oublier autant.
– Le cœur ? s’enquit à nouveau Hanifa.
– Tu recommences ? Je ne t’ai pas dit de te taire ?
– On a enterré le cœur ? Tu sais bien ce qu’on fait avec le cœur…

Mon père respira profondément, il contempla les vieux vêtements accrochés à l’intérieur du toit. Il ne se sentit pas différent de ces habits, tombant informes et sans âme dans le vide. Il reprit d’une voix douce à présent :
– Pense ainsi : il n’y a pas de tombe pour un enfant.
– Je ne veux pas écouter, je vais sortir.
– Sortir ?
– Je pars chercher ce qui reste de notre fille par là dans la brousse.
– Tu n’iras pas. Tu ne sortiras pas de cette maison.
– Personne ne m’en empêchera.

Elle allait sortir de chez elle, oui, emprunter les chemins où les humains ne s’aventurent plus, ses pieds saigneraient, ses yeux brûleraient à la rencontre du Soleil, mais elle irait chercher ce qui restait de Silência, son enfant éternelle. Lui barrant le passage, son mari menaça :
– Je vais t’attacher avec une corde, comme on fait aux bêtes.
– Oui, attache-moi. Ça fait longtemps que je suis une bête. Ça fait longtemps que tu dors avec une bête dans ton lit…

Le sujet était clos : en silence, Hanifa passa ses bras autour de ses jambes comme si elle voulait s’abandonner au sommeil.
– Tu vas dormir par terre ? questionna Genito.

Elle allongea son corps sur le sol, la tête posée sur la pierre. Son intention était d’écouter les entrailles du monde. Les femmes de Kulumani connaissent des secrets. Elles savent, par exemple, qu’à l’intérieur du ventre maternel les bébés changent de position à un certain moment. Partout dans le monde, ils tournent sur eux-mêmes, obéissant à une voix unique et tellurique. Il se produit la même chose avec les morts : au cours d’une même nuit – et cela ne peut se produire que cette nuit-là – ils reçoivent l’ordre de se retourner dans le ventre de la terre. Des lumières, un tourbillon de poussières argentées se dégagent alors à la surface des tombes. Celui qui dort l’oreille contre le sol entend cette circonvolution des trépassés. Pour cette raison que Genito ignorait, Hanifa refusa lit et oreiller. Allongée sur le sol, elle resta à écouter la terre. Sa fille ne tarderait pas à se faire sentir. Peut-être même les jumelles, Uminha et Igualita, les anciennes défuntes, lui remettraient des messages de l’autre côté du monde, qui sait ?

 

Ce texte est extrait de La Confession de la lionne. Il a été traduit du portugais (Mozambique) par Élisabeth Monteiro Rodrigues.

Rêves dessinés

Cette bande dessinée n’est pas une simple adaptation graphique de la « Nouvelle rêvée » de Schnitzler (déjà adaptée au cinéma par Kubrick dans Eyes Wide Shut). Il s’agit plutôt d’une « confrontation personnelle » avec elle, remarque Sigrun Galter sur le site Literaturkritik. L’ouvrage risque donc de désorienter les inconditionnels de l’auteur viennois. Mais, après tout, ses premiers lecteurs ne le furent-ils pas aussi ? Comme le résume Jens Balzer, dans la revue Cicero, « refoulement et pulsions, sexe et inconscient, désirs réprimés », tels sont les thèmes de ce court récit passablement transgressif qui met en scène un couple insatisfait confronté à ses fantasmes.  Jakob Hinrichs déplace l’intrigue de la Vienne des années 1920 dans un monde contemporain mais très intemporel, baignant dans une esthétique qui évoque les années 1960. Ses vignettes « ont l’air à la fois figées et vivantes, libres et inhibées », note Balzer. L’une des caractéristiques de la nouvelle est la porosité entre réalité et fantasme. Hinrichs relève avec brio ce défi en puisant son inspiration visuelle aussi bien chez des peintres comme George Grosz et Otto Dix que dans les comics de superhéros.

Nous et les autres

Pourquoi la Chine, qui dominait le monde au XVe siècle, s’est-elle effondrée (avant de revenir aujourd’hui au galop) ? Pourquoi le monde musulman, autrefois si actif intellectuellement, a-t-il sombré au XVIIe siècle dans la léthargie ? Pourquoi les destins de l’Amérique du Nord et du Sud, conquises en même temps, ont-ils divergé si spectaculairement ?

Pour l’historien britannique Niall Ferguson, tout est affaire de « civilisation » – concept (attribué à Turgot) qu’il élargit à tous les éléments d’une organisation humaine complexe : réalisations artistiques et intellectuelles, ainsi que les institutions économiques, sociales ou politiques qui les ont permises. Et à cette aune, c’est notre civilisation occidentale qui depuis quelques siècles triomphe. « Prenez le monde en 1411, récapitule Malcom Turnbull dans The Monthly, L’Europe n’était qu’un chaotique champ de bataille imbibé de sang et ravagé par la peste. Neuf des principales cités mondiales sur dix étaient en Asie, et la Chine était de loin la plus riche et la plus puissante nation de la terre. » Oui mais : « les Chinois qui avaient une formidable avance ont tout fichu en l’air à cause de leur profond conservatisme culturel et d’un pouvoir central complètement sclérosé », résume Sam Leith dans The Spectator. Le centralisme bureaucratique chinois qui avait permis la construction d’un formidable réseau de canaux unifiant le pays, ou suscité la production de la première encyclopédie, s’est effondré sous son propre poids.

Pourquoi l’Europe a-t-elle mieux tiré son épingle du jeu ? Parce que, explique Ferguson, elle a su développer six « avantages concurrentiels » : « trois qui sont toujours cités : la science, la médecine et l’éthique protestante du travail, récapitule The Economist, et trois plus inhabituels, car honteusement mercantiles (et à ce titre généralement sous-estimés dans l’analyse marxiste) : la concurrence, le droit de propriété et la société de consommation ». Autrement dit, le secret de l’Occident, ce serait d’avoir, sur fond d’« idéologie protestante » (travail, épargne et valorisation du succès individuel), promu les meilleures conditions du progrès économique. « Ferguson a une curieuse notion de la civilisation, impossible à distinguer du capitalisme de consommation ! » ironise David Arnold dans Time Literary Supplement.

La démonstration de Ferguson est pourtant très solide, et s’appuie sur une myriade de faits. Elle prend même quelques détours inattendus, notamment par la mode : pourquoi l’habit des bureaucrates anglais, le costume-cravate, est-il devenu l’uniforme de tous les cadres sup de la terre ? Pourquoi le blue-jean a-t-il envahi la planète ? (Et, ajoute The Economist, « comment la Russie soviétique n’a-t-elle jamais pu en fabriquer que d’infectes copies, elle qui produit des avions de combat et la bombe H ? ») La réponse à toutes ces questions : l’Europe a su la première se préoccuper du consommateur, et généraliser les moyens de le satisfaire.

Aujourd’hui, la problématique a changé. La vraie question, c’est de savoir si notre magnifique civilisation occidentale va garder sa suprématie, ou si ses rivaux malheureux vont enfin prendre leur revanche. Et, ironise Amol Rajan dans The Independent, « si Ferguson est imparable quand il s’agit du passé, pour le futur il a en revanche un peu de mal ». De fait, l’auteur n’a guère mieux à offrir que ce constat : l’Ouest n’est pas forcément fichu, mais c’est l’Asie qui a désormais l’initiative : elle a « téléchargé les logiciels occidentaux », c’est-à-dire repris à son compte les méthodes et les systèmes de pensée de l’Ouest, et notamment sa fameuse éthique religieuse. Ferguson produit même cet argument fort original : alors que l’Occident se déchristianise à grands pas, la Chine, elle, serait en train de faire le chemin inverse. Après Sun Yat-sen et Chiang Kaï-shek, chrétiens tous deux, l’on y compterait désormais plus de pratiquants qu’en Europe. « Une partie des leaders du PC chinois reconnaissent que le christianisme est une des principales forces de l’Occident » se félicite Ferguson, qui cite cette déclaration officielle : « C’est indéniablement le christianisme qui a permis l’émergence du capitalisme européen et la transition vers la démocratie. » Mais Ferguson jette peut-être le bouchon un peu trop loin en insinuant que l’ex-président du PC chinois, Jiang Zemin, aurait même exprimé le regret de pas avoir avant son départ érigé le christianisme en religion officielle du pays.

Le génie caché des Gaulois

« Important si c’est vrai » était la phrase que l’historien et écrivain du XIXe siècle Alexander Kinglake aurait voulu voir gravée au-dessus du portail des églises. Elle s’impose à l’esprit lorsqu’on lit le dernier livre de Graham Robb, un biographe et historien de renom. Cet ouvrage, si tout ce qui s’y trouve se révèle exact, va dynamiter des conceptions vieilles de deux millénaires sur l’Europe de l’âge du fer, et nous obliger à reculer plusieurs découvertes scientifiques majeures de quelques siècles.

« Quiconque écrit sur les druides et sur des paysages mystérieusement coordonnés, ou prétend avoir localisé les intersections des trajectoires solaires de la Terre du Milieu dans un champ, une rue, une gare ou une carrière de ciment, doit s’attendre à être frappé d’une certaine suspicion », remarque l’auteur, pince-sans-rire. Sceptique, confrontant avec rigueur ses thèses aux données de terrain, il présente dans son essai des conclusions extraordinaires de façon profondément convaincante et sans se laisser aller à aucune facilité. Ce qui émerge de ces pages élégantes n’est rien de moins qu’un miracle du monde antique : la première preuve tangible d’une science druidique et de ses réalisations, parmi lesquelles la toute première carte fiable du continent.

Robb entame son périple dans un cottage de l’Oxfordshire, poursuivant son exploration d’une série de mystères glanés à mesure qu’il rédigeait son récit de voyage Une histoire buissonnière de la France (1). Ils étaient liés à la voie d’Hercule, une route antique s’étendant sur 1 600 kilomètres en ligne droite, depuis la pointe de la péninsule Ibérique jusqu’aux Alpes, et le long de laquelle s’échelonnaient plusieurs établissements celtes appelés mediolana.

Après avoir examiné des images satellite (ce qui était encore difficile pour un universitaire il y a de cela dix ans) et effectué plusieurs voyages d’étude supplémentaires, Robb a fait deux découvertes stupéfiantes. D’abord, l’ensemble de la via Heraklea se déploie d’une façon aussi rectiligne qu’une flèche en suivant l’angle du lever et du coucher du soleil lors des solstices. Ensuite, lorsqu’on relie entre eux les mediolana celtes, on obtient un tracé qui correspond à des sections de la route romaine, mais qui lui-même indique non pas des villes romaines, mais les oppida celtes, situés au-delà.

Lus dans cette perspective, les textes des conquérants commencent à révéler, de manière oblique, des secrets sur le peuple que les Romains ont supplanté. Pièce par pièce, surgit une carte du monde antique construite selon des lignes célestes précises : un immense réseau de méridiens et d’axes solaires qui servirent de cadre à la colonisation celte de l’Europe, dicta l’emplacement des villes et villages, des lieux de culte et fut, par la suite, presque complètement balayé de l’histoire. Ce serait un euphémisme de dire que nous n’avons pas l’habitude de penser ainsi à propos des Celtes, dont la langue n’a pratiquement pas laissé de trace et dont l’histoire a été complètement réécrite par ceux qui leur ont succédé.

Dès le VIe siècle avant notre ère, les voyageurs grecs décrivent une nation de brutes et de fous sanguinaires qui jettent leurs nouveau-nés dans les rivières, pénètrent dans la mer avec leur épée et sodomisent leurs hôtes sans ménagement. « Il n’est pas besoin d’être anthropologue, observe Robb non sans ironie, pour deviner, derrière ces récits, les rituels baptismaux, les offrandes cérémonielles d’armes aux divinités du monde inférieur et la sympathique coutume de partager son lit avec le voyageur. »

Plus tard, les Romains, rasés de près et portant la toge, en visite dans ce qu’ils appelaient la Gallia Bracata et la Gallia Comata – respectivement la « Gaule pantalonnée » et la « Gaule chevelue », furent horrifiés par les braies fort pratiques de ses habitants et leur amour des moustaches élaborées, et ils s’émerveillèrent de les entendre discourir non dans un gaulois râpeux mais dans un grec parfait.

Au moment où la machine militaire romaine écrasait l’Europe, dépeindre le Celte comme un sauvage vivant au milieu des bois n’était pas seulement la manifestation d’un snobisme de la part des Italiens, mais un acte de propagande. Selon Robb, lorsqu’ils arrivèrent de l’autre côté des Alpes, ceux-ci trouvèrent un pays dont les réalisations techniques étaient différentes des leurs, mais pouvaient tout à fait soutenir la comparaison.

Cartographiée et gouvernée par une caste de prêtres savants, selon des schémas inscrits dans le ciel, couverte d’un réseau de routes qui permettaient le passage rapide de chariots particulièrement perfectionnés (« presque tous les mots latins désignant des véhicules à roues, note Robb, sont issus du gaulois ») et en possession d’un savoir astronomique et scientifique qui ne fut dépassé qu’un millénaire plus tard, la Gaule demeura une contrée profondément énigmatique pour ses conquérants. Lorsque Jules César la soumit à l’issue d’une guerre génocidaire, qui amènera son compatriote Pline à l’accuser d’humani generis injuria, de « crime contre l’humanité », l’essentiel de ce savoir se retira au fond des bois pour ne plus jamais en ressortir.

De façon très significative, remarque Robb, César n’a pas réussi à résoudre l’énigme des druides. Pour la plupart d’entre nous, encore aujourd’hui, ce mot évoque l’image d’un prophète vêtu d’une robe blanche et muni d’une faucille, un improbable mélange de Panoramix et de joyeux hippie. (Robb estime, en s’appuyant sur un dessin découvert sur un chaudron gaulois, qu’ils devaient plutôt porter des costumes moulants imitant l’écorce de chêne : bien plus simple pour se dissimuler au milieu des arbres, une caractéristique des armées conduites par les druides que César déplore vigoureusement.) La formation pour accéder à ce statut prenait deux décennies, mais ces hommes de science n’écrivaient rien. À l’instar de leurs maisons de bois, leurs secrets se sont évanouis avec le temps. Comment espérer les reconstituer ?

Robb a une réponse à tout cela et elle forme le cœur de son livre, bourré à un degré presque indécent de découvertes. Pour les topographes, l’une des caractéristiques les plus déconcertantes des sites sur lesquels ont été édifiés les temples celtes est leur forme : des rectangles tordus qui semblent néanmoins présenter une sorte d’irrégularité systématique. À l’aide d’éléments minutieusement reconstitués de l’éducation druidique, qui consistait notamment à apprendre à cartographier les schémas célestes sur la « Terre du Milieu », notre monde, Robb a fait une trouvaille stupéfiante : ces rectangles irréguliers sont l’application exacte d’une méthode pour construire une ellipse géométrique, l’image de la course du soleil dans les cieux. On pensait jusqu’ici qu’une telle méthode était inconnue en Occident avant le XVIe siècle.

Suit une avalanche d’autres hypothèses, étayées par une combinaison de lectures précises, de constructions mathématiques et de travaux universitaires. S’appuyant sur les méridiens et les lignes équinoxiales, les druides utilisèrent leurs cartes célestes afin de quadriller le continent, et établir un plan dont les latitudes et les longitudes étaient suffisamment exactes pour pouvoir guider la diaspora celte à mesure qu’elle gagnait l’est de l’Europe.

Les entrelacs et les motifs que l’on trouve dans l’art celte pourraient bien, à en croire Robb, obéir à des principes mathématiques rigoureux et même encoder les secrets cartographiques et de navigation que les druides avaient si laborieusement mis au point.

Robb distille ses révélations avec l’adresse d’un prestidigitateur, conscient en toute modestie que son livre déploie une carte de l’Europe à l’âge de fer qui nous est restée cachée pendant des millénaires. Chaque page apporte des solutions nouvelles à de vieilles énigmes et certaines sont si audacieuses que le lecteur en rira peut-être. Proposer une nouvelle localisation d’Uxellodunum, le site de la dernière bataille de la guerre des Gaules, est une chose ; suggérer à quel endroit devait se tenir la cour du roi Arthur ou quel lac draguer pour mettre la main sur Excalibur en est une autre. Mais on trouvera les deux dans cet ouvrage.

Au milieu d’un tel foisonnement, les lecteurs d’Une histoire buissonnière de la France – un livre brillant qui mêlait des notes prises lors d’un périple à bicyclette et un index historique de la France avant sa véritable unification à la fin du XIXe siècle – pourraient bien éprouver une folle envie de voir l’auteur remonter à vélo. Aussi magnifiquement écrit soit-il, Sur les sentiers ignorés du monde celte est quelquefois un peu aride, et les meilleurs passages sont ceux où Robb se rend sur le terrain.

Un exemple devrait suffire. Certaines références dans les écrits de César suggèrent que les Gaulois avaient mis au point une sorte de télégraphe vocal, grâce à des équipes placées de manière stratégique qui se iodlaient les nouvelles les unes aux autres (2). Les messages étaient ainsi transmis à une vitesse presque équivalente à celle du premier télégraphe de Chappe, au XVIIIe siècle. Pour juger de la façon dont cela pouvait concrètement fonctionner, Robb s’est rendu sur l’oppidum qui surplombe l’Aumance, non loin de Clermont-Ferrand, et il constate que les klaxons de voitures et le vrombissement de la circulation y sont audibles à plus de quatre kilomètres à la ronde.

Il va plus loin. Cet oppidum était l’un des soixante-quinze sites à peu près connus autrefois sous le nom d’Equoranda, un terme dont la racine est inconnue mais qui ressemble aux mots grec et gaulois servant à désigner la « ligne sonore » ou la « ligne d’appel ». Tous les lieux nommés jadis « Equoranda », que Robb a visités, se révèlent être situés sur de petites éminences ou dans des vallons peu profonds et auraient fait, note-t-il, « d’excellents postes d’écoute ». Examiné dans cette perspective, un mot du récit de César s’éclaire soudain : il observe que les Gaulois se transmettent les nouvelles en les clamant « à travers la campagne et les regios », un terme qui peut être traduit par « lignes de frontière ». Une ancienne technique perse de topographie acoustique, toujours en usage au XIXe siècle dans le Jura, consistait pour trois hommes à s’appeler les uns les autres pour déterminer leurs positions respectives grâce au son. Rassemblez tous ces éléments et vous obtenez, comme le fait Robb, « les vestiges épars d’un magnifique réseau » qui a pu fonctionner non seulement comme un système télégraphique mais comme un moyen de cartographier les bornes des druides sur terre.

C’est un splendide numéro de conjecture historique, soutenu par un vrai questionnement universitaire auquel l’auteur donne un tour personnel grâce aux expérimentations sur le terrain. Robb raconte dans son introduction ses discrètes réunions avec ses éditeurs à Londres et New York qui ont gardé secrètes les recherches du livre jusqu’à sa publication, et voir ses conclusions chambouler l’histoire populaire et universitaire promet d’être palpitant.

Lire cet ouvrage est déjà une expérience enthousiasmante et mystérieuse : il y a quelque chose d’extraordinairement non moderne à voir un point de vue complètement nouveau sur l’histoire naître d’une manière si complète dans un seul livre. Si c’est vrai, c’est important, en effet. (3)

 

Cet article est paru le 12 octobre 2013 dans le Telegraph. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Regarde les hommes tomber

« Si je devais parler de quelque chose qui fait réellement partie de moi, je commencerais par l’histoire du garçon tombé le jour de la fête », avertit le narrateur du Journal de la chute dès les premières pages du livre. Le point de départ de ce roman époustouflant, c’est l’épisode brutal qui voit une bande d’enfants d’une école juive de Porto Alegre martyriser un camarade goy jusqu’à laisser intentionnellement le garçon tomber sur le dos le jour de ses 13 ans, et se briser une vertèbre. « Au moment de souhaiter un joyeux anniversaire à l’intéressé, on avait l’habitude de le projeter en l’air à treize reprises et tout le groupe le rattrapait à chaque fois, comme avec un filet de pompiers – seulement, ce jour-là, le groupe s’était écarté au moment de la treizième réception. […] En tombant, il s’était cassé une vertèbre, avait dû rester alité soixante jours, puis porter un corset orthopédique pendant plusieurs mois et durant tout ce temps faire des séances de kiné, tout cela après avoir été transporté à l’hôpital alors que la fête s’était achevée dans une atmosphère de grande perplexité, du moins chez les adultes, et parmi ceux qui auraient dû rattraper ce camarade : moi. »

Cinquième roman de l’écrivain brésilien Michel Laub, le Journal de la chute a été salué par une presse qu’a séduite la puissance émotionnelle de ce récit pourtant écrit dans une langue aussi minimaliste que précise. Cette « chute », qui pèse sur la vie adulte du narrateur coupable, « l’oblige à se pencher sur le passé, et à explorer ses rapports tourmentés avec l’histoire familiale », écrit Stefania Chiarelli dans le supplément littéraire d’O Globo. « La remémoration exhume les questionnements d’un petit garçon dont le grand-père a fui Auschwitz pour le Brésil, et qui se rend compte, peu à peu, de la haine que lui et ses camarades d’école ont nourrie envers le seul goy de la classe. Le mépris collectif manifesté à l’égard de João, humilié à de multiples reprises dans le bac à sable de la cour de récréation, révèle au narrateur le vide du discours de son père sur l’antisémitisme. » En suivant une construction narrative qui alterne entre les pensées du grand-père, couchées dans son journal, et celles du narrateur, Laub montre comment l’exclu peut assumer à son tour le rôle de l’oppresseur, et vice versa. Dans la lignée d’un Philip Roth, l’écrivain interpelle la tradition et la questionne avec violence dans ce qu’elle a de pétrifié. Avec son Journal de la chute, il interroge la dimension éthique et politique de la mémoire juive, et met à nu l’abîme qui sépare la génération des rescapés de celle de leurs descendants.

Havel en clair-obscur

« Il n’avait pas du tout l’apparence d’un leader charismatique. Il n’était pas très grand, avait une démarche bizarre et l’air d’un professeur un peu lunaire », rappelle Victor Sebestyen dans le Spectator. Et pourtant son flair et son autorité morale lui ont permis de mener à bien l’une des révolutions les moins violentes du XXe siècle. Tout en étant l’un des très rares grands dirigeants politiques de l’histoire à laisser une œuvre littéraire (et notamment théâtrale) de premier ordre. Dans la biographie qu’il consacre à Vaclav Havel, Michael Zantovsky, qui fut l’un de ses compagnons de route, n’en fait cependant pas un « saint ». Il énumère par exemple « le nombre incalculable de ses liaisons, coups d’un soir et autres beuveries », comme le rappelle Sebestyen. Loin de toute volonté d’héroïsation simpliste, il montre aussi comment, par ses origines bourgeoises, Havel paraissait « destiné à s’opposer au communisme ». Sa grande faute ? « Il n’a pas su quitter la scène à temps », estime Sebestyen. Bien que malade, accro à diverses drogues, il préféra rester à la tête de l’État tchèque. « Non qu’il ait été corrompu par le pouvoir, mais il était séduit par l’idée qu’il était irremplaçable. »

L’intelligence monstre de Staline

« Comment Staline est-il devenu Staline ? Ou, plus précisément : comment Iossif Vissarionovitch Djougachvili – petit-fils de serfs, fils d’une blanchisseuse et d’un cordonnier quasi analphabète – est-il devenu le généralissime Staline, l’un des pires meurtriers de masse qu’ait connus le monde ? Comment un garçon né dans une petite ville de Géorgie est-il devenu le dictateur qui tenait sous sa coupe la moitié de l’Europe ? Qu’est-ce qui a fait du jeune homme pieux, élève de séminaire et aspirant à la prêtrise, un athée radical et un idéologue marxiste ? » À ces questions, récurrentes sur le sujet, nul n’a semble-t-il mieux répondu que l’historien Stephen Kotkin, si l’on en croit sa consœur Anne Applebaum qui commente son livre dans The Atlantic.

Forte de près de 1 000 pages, cette somme se veut, comme l’indique le titre (« Staline, volume 1 »), le premier volet d’une biographie en trois parties. Une œuvre monumentale, qui entend faire la synthèse de toutes les recherches menées sur le sujet depuis l’ouverture des archives soviétiques. Le livre de Kotkin ne contient pas de révélations à proprement parler. Mais, comme l’écrit Donald Rayfield dans la Literary Review, « aucun autre ouvrage n’intègre aussi bien les éléments d’information nécessaires au lecteur profane tout en interrogeant de façon aussi approfondie les idées préconçues des spécialistes ».

Pour expliquer la personnalité du dictateur sanguinaire, on a souvent invoqué son enfance et les traumatismes qu’il en aurait gardés. Or, souligne Applebaum, « rien dans ses jeunes années n’était particulièrement inhabituel pour quelqu’un de l’âge et de la condition de Staline ». D’après ses propres dires, son père, alcoolique, le battait comme plâtre. Mais sa mère, « en dépit de son milieu, était une femme ambitieuse et énergique, qui mobilisait sa famille élargie au profit de son fils talentueux ». D’aucuns ont aussi invoqué une forme de folie. Ce que récuse Kotkin. Éminemment rationnel, Staline était selon lui à mille lieues de la brute épaisse que l’on dit. Bien sûr, la manipulation et la violence furent déterminantes dans sa conquête du Parti. Mais Kotkin donne la clé qui lui paraît seule utile pour percer le mystère du « Petit père des peuples » : Staline était d’abord et avant tout, dès l’adolescence, un idéologue implacable et, plus tard, l’un des gardiens les plus fidèles du dogme marxiste-léniniste. « Contrairement au cynique inculte issu de l’imagination de Trotski, le vrai Staline justifiait absolument chacune de ses décisions en recourant à un langage idéologique, tant en public qu’en privé », poursuit Applebaum. Toute difficulté pouvait être résolue par la violence, tout échec pouvait s’expliquer par la théorie. C’était un homme façonné par l’« adhésion rigide à une doctrine puritaine ».

Quant à la supposée bêtise de Staline, elle est fortement démentie dans ces pages. Enfant, celui que l’on surnommait Sosso était un élève brillant, prometteur. Lorsqu’il entra à 16 ans au séminaire orthodoxe de Tiflis, il avait atteint le « sommet de la hiérarchie scolaire dans le Caucase », écrit Kotkin. Chose étonnante pour le néophyte, Kotkin met aussi en évidence le perfectionnisme du Petit père des peuples : ainsi que l’explique Rayfield, « les livres annotés par Staline révèlent que nous sommes en présence du correcteur ultime – un homme qui ne manquait jamais une erreur d’un auteur ou d’un éditeur ».

« On suppose souvent, dans l’Occident contemporain, que les auteurs de violences à grande échelle doivent être ou fous ou irrationnels, mais […] Staline n’était ni l’un ni l’autre », résume Applebaum. Quant à savoir si un tel portrait équivaut à une réhabilitation du dictateur, le constat est sans appel : « L’idée d’un Staline intelligent et extrêmement rationnel, animé par une idéologie suffisamment puissante pour justifier la mort de millions de personnes est encore plus effrayante. »