Gay pride au stade

En 1977, un groupe de supporters du Grêmio de Porto Alegre troublait l’univers machiste du sport le plus populaire du Brésil en investissant les stades sous des déguisements féminins, avec des poses suggestives et un maquillage outrancier. Le Coligay, le premier club de supporters de foot brésiliens composé exclusivement d’homosexuels, était né. En pleine dictature militaire, le chanteur Volmar dos Santos, propriétaire du principal bar gay et lesbien de Porto Alegre, réunit une soixantaine d’amis et habitués, qu’il convainc de se lancer dans ce projet fou consistant à afficher avec fierté leur inclination sexuelle (et leur amour du sport) au beau milieu des tribunes du stade Olímpico, entourés d’une cohorte d’amateurs de football ouvertement homophobes et volontiers violents. « La première fois qu’ils pénétrèrent dans l’enceinte, la réaction générale, de la presse, des autres supporters comme des joueurs, fut surtout de surprise », précise Elder Ogliari dans O Estado de São Paulo. « Beaucoup furent choqués, mais la majorité s’amusèrent aussi des slogans irrévérents et de la subversion des membres du Coligay. » Dans un ouvrage intitulé « Coligay. Tricolore et de toutes les couleurs », le journaliste brésilien Léo Gerchmann raconte cette improbable aventure, la première du genre dans le pays, et la plus longue, bien qu’elle n’ait duré que six ans. « En conquérant sa place dans le milieu du football et en contribuant à faire émerger – à sa façon – la cause LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) dans l’espace public, le Coligay a fait tomber des tabous et bouleversé les coutumes », lit-on dans le supplément Livres d’O Globo. Non seulement il a inspiré d’autres groupes de supporters du même type (comme les Flagay, supporters du Flamengo de Rio), mais il a surtout contribué à briser l’exclusivité masculine dans les tribunes. « À la fin des années 1970, les femmes qui s’aventuraient dans les stades étaient regardées comme des dévergondées, victimes de quolibets, d’insultes et de gestes déplacés. Le Coligay leur a ouvert la voie. »

Des oiseaux à succès

Pour qui aime l’ornithologie ou les beaux livres (a fortiori les deux), l’ouvrage intitulé « Oiseaux néerlandais » est une pure merveille ; « l’une des publications les plus précieuses de l’histoire du livre néerlandais », selon le NRC Handelsblad. Un genre dont les Hollandais semblent particulièrement friands : d’après le Volkskrant, il se publie chaque année une quantité étonnante de livres consacrés aux oiseaux, dont le succès va croissant. Rassemblés pour la première fois dans un volume imposant (l’ouvrage dépasse les 800 pages et pèse plus de 10 kg), les textes et gravures qui figurent ici ont été réalisés entre 1770 et 1829 par deux naturalistes amateurs, Cornelius Nozeman et Christiaan Sepp. L’ambition des deux savants était de produire une grande encyclopédie des oiseaux aux Pays-Bas. Si certains volatiles, comme la cigogne, le moineau ou l’hirondelle rustique, sont encore nombreux dans le pays, d’autres, comme la huppe, ont depuis disparu ou sont en voie de disparition.

Aux origines de la conscience

« La conscience est une anomalie de la nature. Darwin, déjà, était perplexe devant cette sentinelle de la morale dont s’accommode mal la théorie de l’évolution », remarque Thomas Thiel dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Par « conscience », il faut ici entendre « conscience morale » et ne pas la confondre avec la morale tout court, qui, elle, s’intègre très bien aux théories darwiniennes. Celle-ci n’est-elle pas, après tout, un égoïsme bien compris et déguisé ? Celui qui se comporte systématiquement et ostensiblement de façon égoïste se fera peu d’amis. « Sur le long terme, il est souvent rentable de se montrer coopératif », rappelle Thiel, qui compare la morale à un « skipper sur la mer de l’intérêt personnel ». Mais la conscience morale, avec tous ses inconvénients ? « Elle punit souvent et récompense rarement, note le journaliste. Elle induit de la honte, de la culpabilité et elle mine l’estime de soi. »

Dans un livre qu’il a coécrit avec son épouse chercheuse en psychologie, le sociobiologiste Eckart Voland propose une hypothèse nouvelle pour résoudre cet apparent paradoxe. Une hypothèse que, sur son blog, l’universitaire Michael Blume, spécialiste de l’évolution, juge « non seulement très convaincante, mais franchement géniale ». Pour les Voland, la clé est à rechercher dans la famille, plus exactement dans la relation parents-enfants. Comme le note Thiel, « Homo sapiens a emprunté un chemin évolutif très particulier, celui de la communauté coopérative de reproduction. Cela signifie que l’on s’occupe ensemble de la progéniture du groupe ». Or, les enfants engendrent des soucis et, à l’en croire, diminuent l’épanouissement personnel. Pour qu’ils deviennent un investissement rentable, il faut les contraindre à aider leurs géniteurs plus tard, quand cela ne leur sera plus (à eux, les enfants) d’aucune utilité. C’est là que la conscience morale entre en scène : « Elle est l’arme fatale avec laquelle les parents maintiennent leurs enfants dans une dépendance éthique vis-à-vis d’eux et les obligent à les aider sans compensation. » Et Thiel de conclure : « Ne bénéficie de protection que celui dont on suppose qu’il pourra la rendre plus tard. »

La face sombre d’Internet

Envie de vous débarrasser d’un rival, d’un collègue de travail gênant ou d’un voisin bruyant ? Rien de plus simple, si l’on en croit le chercheur Jamie Bartlett. Comme l’explique ce spécialiste anglais des médias sociaux, il vous suffira de vous rendre sur le site Assassination market, où vous pourrez lancer un pari sur la date du décès de votre cible ; puis d’attendre tranquillement qu’un inconnu l’exécute afin de remporter la mise… Seule condition à la réalisation d’une telle entreprise (dont aucun exemple n’a à ce jour été rapporté) : pouvoir se connecter à Internet de façon totalement anonyme et y effectuer des paiements sans laisser la moindre trace. Ce que permettent des systèmes tels que TOR (« The Onion Router »), qui donnent accès à ce qu’on est convenu d’appeler le « Darknet ». Cet Internet parallèle, invisible aux utilisateurs lambda, Bartlett l’a exploré pendant des mois. Et le livre qu’il en tire fait froid dans le dos.

Avec TOR, écrit Bryan Appleyard dans le Sunday Times, « on arrive toujours à trouver ce que l’on veut ». À commencer par des sites pédophiles – les plus recherchés, semble-t-il, par les utilisateurs de ces réseaux cachés. Mais aussi : des supermarchés de la drogue (sortes d’Amazon illicites, qui proposent des doses de cannabis, de cocaïne ou d’héroïne livrables par la poste, avec possibilité pour le client de noter la qualité de la « prestation ») ; des sites incitant au suicide ou à l’anorexie ; et d’autres encore « dédiés aux incivilités, à la cruauté et aux existences vécues hors de toute morale », comme le résume Michael Bywater dans The Spectator. Qui note : « Cette année marque le vingt-cinquième anniversaire du Web. Je me demande si son inventeur, Tim Berners-Lee, aurait partagé son invention s’il avait su où elle en est aujourd’hui. »

La dimension purement criminelle du Darknet ne doit toutefois pas occulter celle qui a trait à l’activisme : « Au cœur du livre de Bartlett, il y a la “crypto-guerre” pour le respect de la vie privée dans le cyberespace – une guerre récemment mise en relief par les révélations d’Edward Snowden », précise Ian Burrell dans The Independent, citant le cas des « cypherpunks », ces as du cryptage qui œuvrent à soustraire un maximum de données à l’emprise du Web commercial et des agences étatiques. De là à affirmer, comme Bartlett, que « pour chaque sous-culture destructrice observée sur le Darknet, on en trouve autant de positives, d’utiles et de constructives », il y a un pas que ne franchit pas Burrell. Ce qui ne l’empêche nullement de saluer, à l’unisson de ses confrères, un livre qui apporte un « éclairage précieux sur un monde résolument opaque ».

Les Finlandais entre deux guerres

Dans « Mirage 38 », l’écrivain finlandais de langue suédoise Kjell Westö restitue l’atmosphère faussement insouciante de la Finlande de 1938. Là, comme ailleurs en Europe, règne le « rêve irréalisable » (le « mirage » du titre) « d’une paix et d’une routine durables, alors que le monde tend inexorablement vers la guerre », souligne Sarah Death dans la Swedish Book Review ; comme ailleurs également, l’antisémitisme et l’évolution de la situation en Allemagne s’immiscent dans le quotidien et le bouleversent : « Des idées qui auparavant auraient été impensables deviennent imperceptiblement acceptables », souligne le quotidien suédois Dagens Nyheter.

Membres de la bonne société suédophone d’Helsinki, les six personnages masculins du roman se retrouvent chaque semaine au « club du mercredi », une petite assemblée mondaine où chacun laisse libre cours à ses convictions – et, parfois, à son inconscience : l’un, médecin, est séduit par l’idéologie nazie « de la loi et du sang » ; un autre, journaliste, s’estime « trop libre pour vraiment se préoccuper d’une façon ou d’une autre de tout cela », souligne Death. Mais c’est autour d’une femme, Matilda, que va se nouer le drame du roman. Secrétaire de l’un des convives, elle reconnaît dans l’assemblée l’homme – un ancien membre de la « garde blanche » –, qui l’a violée durant la guerre civile, quand, en 1918, les communistes finlandais soutenus par les Soviétiques affrontaient les contre-révolutionnaires aidés par l’Allemagne. Cet élément d’intrigue, tout en donnant sa profondeur au roman, le charge de suspense à mesure que se précise le désir de vengeance de Matilda. Lauréat du Grand Prix de littérature du Conseil nordique, « Mirage 38 » a été récompensé pour sa « prose évocatrice, qui redonne vie à un moment critique de l’histoire de la Finlande ».

Les garçonnes de Kaboul

« En un après-midi, grâce à une coupe de cheveux, un pantalon acheté au bazar et une chemise en jeans marquée “superstar” dans le dos, Azita n’eut plus quatre, mais trois filles, sa plus jeune ayant été transformée en Mehran, un petit garçon de 6 ans aux cheveux dressés en épis. » L’histoire est tirée du livre que consacre la journaliste Jenny Nordberg aux « bacha posh » (« filles habillées en garçon ») – une pratique ancienne, encore observée dans certaines familles afghanes. Comme l’explique Anita Sethi dans The Observer, le sens du phénomène est complexe, qui consiste « à se plier aux normes de la société, mais aussi à les défier ». Dans la plupart des cas, la transformation remplit une fonction économique ou symbolique : on y recourt soit pour faire exécuter des tâches interdites aux filles, soit pour compenser le déshonneur que représente dans ce pays le fait de n’avoir pas de descendant mâle (les deux motifs se conjuguant souvent). Cette pratique comporte en outre une dimension magique, beaucoup croyant qu’elle est susceptible d’aider une mère à avoir un « vrai » garçon. Mais c’est aussi, comme le confie Azita à Nordberg, une façon d’octroyer à une fille des libertés qui lui seraient sinon interdites : le droit de courir, de sortir non accompagnée, de regarder les gens dans les yeux et de donner son avis. Une parenthèse ambivalente dans la vie de ces enfants, qui n’en rend que plus frappant leur retour au genre féminin : sauf exception, la puberté met un terme à l’expérience des « bacha posh », qui passent la plupart du temps sans transition du statut de garçon à celui d’épouse et de mère

L’Australie, accro à la Chine 

Le « pays de la chance » (« lucky country ») n’a jamais si bien porté son surnom que ces dernières années. « Pour le dire crûment, depuis les années 1990, la Chine nous a rendus riches », résume Kerry Brown dans l’Australian Book Review. Les matières premières, notamment le minerai de fer, extraites des riches mines d’Australie-Occidentale ont été « acheminées par bateaux entiers vers la Chine pour bâtir ses énormes villes nouvelles ». Une aubaine qui, selon l’économiste Andrew Charlton, fragilise la prospérité de l'île, devenue extrêmement vulnérable à un éventuel retournement de conjoncture à Pékin. « La croissance chinoise a selon lui fait de l’Australie un pays autosatisfait et non compétitif, poursuit Brown. Notre productivité a baissé et nous n’appartenons plus désormais aux vingt économies les plus performantes [sur ce plan]. » Plaidant pour une flexibilité accrue, afin de faciliter la transition vers l’« après-boom », Charlton – qui fut conseiller du Premier ministre travailliste Kevin Rudd – en appelle à un véritable sevrage à l’égard de la demande du géant asiatique. « Une contribution bienvenue à l’important débat national sur la place que tient la Chine dans nos vies et dans notre avenir », conclut Brown.

Femmes éclopées

Ce sont presque toujours des femmes. « Des femmes inadaptées, estropiées, prostituées, ou bien malades, toutes marquées par la fatalité. » Chaque nouvelle du dernier recueil d'Hélia Correia, grand nom de la littérature portugaise, « les surprend comme à mi-chemin », faisant irruption au beau milieu d’une vie dont l’issue est laissée ouverte à la fin du récit, écrit Isabel Lucas dans le quotidien Público.

Parmi ces figures d’un « féminin grotesque », il y a Laura. Stérile, elle dit la maladie comme métaphore du mal : « Le mal, pour la médecine, c’est un défaut dans le fonctionnement de l’organisme. La science ne veut pas reconnaître que le mal n’est pas matériel : le mal, c’est nous. » Et Rosa. Née laide, pauvre et boiteuse, elle fut vendue par sa tante à un homme de passage et installée par lui au bordel. Une vie de misère, qu’elle conçoit comme naturelle dans un monde ubuesque.

« L’écriture d’Hélia Correia possède une troublante capacité à fabuler le mal, à transformer la douleur en un vertige irrésistible, conclut Isabel Lucas. C’est une écriture tissée de silences, qui laisse entrevoir le désespoir de ces intimités déchiquetées sans jamais donner au lecteur le sentiment d’une intrusion. »

Tuer pour un CDI

Situé « dans une province italienne sordide » (selon le quotidien La Repubblica), le troisième roman d’Alberto Schiavone a pour personnages Veronica et Mauro, un couple qui vit – ou plutôt vivote – de petits boulots. Lorsque Veronica tombe enceinte, la précarité et le manque d’argent se font durement sentir. C’est alors que, presque naturellement, va s’imposer l’idée d’un meurtre. Dans l’entrepôt où il travaille à ce moment-là, Mauro a un collègue qui vit seul. Une bonne raison, lui fait valoir Veronica, pour l’assassiner et prendre sa place : son contrat de travail à durée indéterminé sera mieux mis à profit par Mauro et sa famille que par cet homme sans aucune bouche à nourrir. Ainsi vont les choses dans le monde que décrit Schiavone : « La frontière entre le bien et le mal est supplantée par celle entre l’utile et l’inutile », de sorte qu’un assassinat se conçoit « comme on irait faire un tour chez Ikea ». Ni roman social, ni pamphlet (il ne contient aucun discours affiché sur l’entreprise ou sur la politique), l’ouvrage glace par le cynisme de ses personnages, l’absence chez eux de toute valeur et, finalement, l’immense détresse morale qu’ils reflètent. Comme le titre Il Fatto Quotidiano, avec ce livre, « la crise devient littérature ».

Dacca, la vie à 18 cents de l’heure

« À ceux qui veulent comprendre la catastrophe du Rana Plaza qui a tué plus de 1 100 ouvriers du textile à Dacca, en 2013, l’ouvrage de Jeremy Seabrook rend singulièrement service », lit-on dans le magazine indien Tehelka. Intitulé « Le chant de la chemise », le livre remonte au XVIIIe siècle, lorsque le Royaume-Uni imposait des taxes douanières prohibitives sur les mousselines et les soies en provenance du sous-continent pour protéger son industrie naissante. Ensuite, explique Seabrook, l’East India Company obligea les tisserands de Dacca (ancienne capitale du Bengale, actuelle capitale du Bangladesh) à vendre quasiment à perte, ce qui détruisit un précieux capital industriel et humain : alors que les exportations textiles britanniques supplantaient celles du Bengale en Europe, « la population de la ville passa de plusieurs centaines de milliers d’habitants en 1760 à quelque 50 000 dans les années 1820 ».

Aujourd’hui, les près de quatre millions d’ouvriers textiles du Bangladesh vivent dans des conditions misérables. Pour une heure de travail, chaque employé touche en moyenne 18 cents, beaucoup moins qu’en Chine ou en Inde. Mais le Bangladesh risque de perdre à nouveau cette industrie (dont il tire 70 % de ses devises) au profit de pays dotés d’une main-d’œuvre encore moins chère. En bon journaliste de terrain, l’auteur « explore les usines, les ghettos, la ville, la campagne luxuriante », rapporte le quotidien Mint. « Il raconte les jours et les nuits qui détruisent la santé des travailleurs du textile, et d’abord des femmes venues des régions les plus misérables du pays. »