Gulliver empêtré ?

« Pour ceux qui s’intéressent à la vie, personne n’a envie d’être allemand », déclarait l’année dernière Jean-Luc Mélenchon. « Ils sont plus pauvres que la moyenne, ils meurent plus tôt que les autres et ils n’ont pas de gosses et leurs immigrés foutent le camp parce qu’ils ne veulent plus vivre avec eux, c’est dire. » Restons calmes. Malgré le retard des Länder de l’ancienne RDA, le PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est plus élevé qu’en France, l’espérance de vie est certes un peu moins élevée que dans notre beau pays mais la même qu’au Royaume-Uni et l’Allemagne est aujourd’hui la deuxième destination des candidats à l’immigration, après les États-Unis.

Comme nul ne l’ignore, le pays est aussi le principal créancier de l’Europe, et le grand souci de ses dirigeants est d’essayer d’obtenir de ses partenaires qu’ils remettent de l’ordre dans leurs comptes. Dans un bel article publié en 2013 dans la New York Review of Books, Tim Garton Ash rapporte ces propos d’un homme politique allemand :
– Si je laisse ma fille utiliser ma carte de crédit, je vérifie ses dépenses.
– Et si la fille française dépense tout en belles robes haute couture ?, demande l’Américain
– Exactement !, rugit l’Allemand.

Admirons ces voisins qui ont réduit de moitié leur taux de chômage en acceptant des réformes impensables en France, dont les comptes sont à l’équilibre, dont les exportations sont au deuxième rang mondial après la Chine, dont les pratiques de négociation collective ridiculisent notre corps social. Reste que tout n’est pas rose outre-Rhin, il s’en faut de beaucoup. Le point noir le plus visible est le manque d’enfants et le vieillissement de la population, mais il en existe bien d’autres, moins connus, comme l’appauvrissement des salariés modestes. Et un nombre croissant d’experts jugent que le modèle allemand touche à sa fin. Dans un entretien que nous publions, Emmanuel Todd y voit le résultat d’une constante de l’histoire du pays : « On n’a jamais vraiment vu l’Allemagne placer l’objectif de bien-être avant l’objectif de puissance ; ses excédents commerciaux ne servent pas à la satisfaction des consommateurs mais à l’asservissement de l’Europe. » L’Allemagne ayant renoncé à la puissance militaire, tout son effort se serait donc porté sur la puissance économique, et le pouvoir politique qui en découle. Mais si c’est vrai, peut-on lui en vouloir ? Et si les augures ont raison, cette réalité appartiendra bientôt au passé.

Olaf Gersemann : « Nos entreprises sont en train de quitter le pays »

Olaf Gersemann est un journaliste allemand. Après avoir été le correspondant à Washington de la Wirtschaftswoche, puis officié au Financial Time Deutschland, il dirige désormais le service  » économie et finances » du quotidien Die Welt.

 

Dans l’article qui ouvre ce dossier, l’Anglais Philippe Legrain explique que la bonne santé de l’économie allemande n’est qu’apparente. Vous venez pour votre part de publier un livre intitulé « La bulle allemande ». Vous êtes donc d’accord avec ce constat ?

L’article est superbe. Je n’y ai pas trouvé une seule phrase avec laquelle je ne sois pas d’accord. Mais bien sûr ce n’est qu’un article, et l’argumentation est parfois un peu courte – sur l’apprentissage, par exemple. Que ce soit ou non l’effet de la brièveté du texte, il me paraît surestimer ou sous-estimer certains facteurs.

 

Avant d’y venir, si vous aviez à définir en quelques mots le mal dont souffre aujourd’hui votre pays, que diriez-vous ?

Le problème le plus profond, c’est le déclin démographique. Du coup, notre société se comporte globalement un peu comme un homme d’un certain âge qui se demande si cela vaut vraiment la peine de continuer à acquérir des compétences, mettre ses connaissances à jour ; un homme qui attend tranquillement la retraite. Or, ce qui est parfaitement compréhensible à l’échelle de l’individu est suicidaire à l’échelle d’une société. Et en même temps, il règne dans mon pays une allégresse et un sentiment d’orgueil que rien ne justifie, et qui me paraissent dangereux parce qu’ils favorisent des décisions irrationnelles.

 

Pouvez-vous donner un exemple d’une décision irrationnelle récente ?

Aucune autre nation au monde, après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, n’a décidé de sortir complètement et définitivement du nucléaire. Sauf la nôtre. Nous l’avons fait car nous pensons être les seuls à même de relever le défi des énergies renouvelables. Nous nous imaginons que l’humanité entière nous regarde avec admiration. Or c’était un retrait unilatéral, qui n’a pas été concerté avec nos partenaires, ni même vraiment préparé pour nous-mêmes.
Ce pays est un géant de pacotille. Nous surestimons notre puissance économique actuelle – qui n’existe que relativement à la faiblesse des autres – et, surtout, notre potentiel pour l’avenir.

 

A propos du vieillissement de la population allemande, vous évoquez dans votre livre les « dettes implicites » qu’il entraîne. Qu’entendez-vous par là ?

Les dettes « implicites », comme l’adjectif l’indique, n’apparaissent pas dans les statistiques officielles. Ce sont les obligations liées aux promesses de prestations faites par l’État. En Allemagne, elles correspondent avant tout aux futures retraites et elles sont au moins aussi élevées que les dettes explicites. Si on les prend en compte, l’Allemagne atteint un niveau d’endettement tel qu’on l’imagine mal réussir à s’en acquitter. En 2035, nos derniers baby-boomers auront arrêté de travailler ; tous ceux qui devront financer leur retraite sont déjà nés, et ils sont trop peu nombreux. Il y a quinze ans, nous aurions encore pu infléchir la tendance. Aujourd’hui, c’est trop tard : ceux qui peuvent encore avoir des enfants appartiennent déjà à des générations moins nombreuses que les précédentes.

 

Il n’empêche que la réussite allemande, sur le front du chômage par exemple, est spectaculaire…

Le chômage a diminué de près de moitié depuis 2006, passant de 5 à 2,7 millions de chômeurs. C’est la grande réussite des réformes entreprises par Schröder. Mais attribuer uniquement à cela la bonne santé de l’économie allemande depuis 2005, c’est-à-dire à notre capacité d’être un peuple vertueux qui consent à faire beaucoup d’efforts, c’est se leurrer. Nous oublions à quel point nous avons aussi eu beaucoup de chance.

 

Qu’est-ce que la chance vient faire dans la réussite économique allemande ?

L’euro, sous-évalué au regard de la force de l’économie allemande, nous a énormément favorisés. Dans les pays méditerranéens, les coûts de production ont beaucoup augmenté. Or la monnaie unique les a empêchés d’utiliser l’arme classique de la dévaluation pour regagner de la compétitivité. Le résultat a été doublement bénéfique pour l’Allemagne. D’une part, la demande a progressé dans ces pays, ce dont les exportations allemandes ont profité : avant le début de la crise, on trouvait plus de Porsche à Athènes que dans les rues de Berlin ! D’autre part, les entreprises grecques, italiennes, espagnoles, françaises ont perdu de leur force de frappe par rapport aux firmes allemandes sur le marché mondial. On en est arrivé au point où l’Allemagne exportait en masse des tomates en Grèce !

 

Mais, depuis, les Grecs ont dû revendre leurs Porsche, et les exportations allemandes se portent à merveille…

Oui, mais nous avons aussi profité – sans doute plus qu’aucun autre pays – de l’essor de la Chine, dont les besoins correspondaient précisément aux points forts de l’industrie allemande (lire « Le colosse aux semelles de plomb »). En outre, toujours grâce à l’euro, nous bénéficions du taux d’intérêt très bas de la Banque centrale européenne. C’est parfait pour les membres de la zone euro dont la croissance est la plus faible, puisque cette politique monétaire permet, en théorie du moins, de relancer l’économie. Mais, pour l’Allemagne, ce taux est trop bas depuis 2010. Si la logique économique était respectée, le taux d’intérêt aurait dû être pour nous de 4 % en 2013 (au lieu de 0,25 %). Notre économie est artificiellement stimulée et cette surchauffe n’est pas tenable. En juin 2014, les agences d’évaluation du crédit et de renseignement économique ont estimé que 270 000 entreprises allemandes sont en situation précaire. Dans des circonstances normales, beaucoup d’entre elles auraient déjà fait faillite.

 

La faiblesse des taux permet à l’État allemand d’être le seul pays industrialisé à présenter un budget à l’équilibre. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose…

Bien sûr, mais c’est, encore une fois, un équilibre artificiel. Il ne signifie pas que l’État allemand a retrouvé sa solidité financière des années 1960 (le dernier budget à l’équilibre remonte à 1969). Si, pour rembourser sa dette globale, qui s’élève à 2 000 milliards d’euros environ, l’Allemagne devait payer un petit pour-cent d’intérêt en plus, cela constituerait une charge supplémentaire de 20 milliards et suffirait à faire basculer le pays dans le rouge.

 

Vous dites dans votre livre que l’Allemagne est le Japon de l’Europe. Pourquoi ?

Il existe beaucoup plus de parallèles que nous ne le souhaiterions : la démographie déclinante, une économie uniquement tournée vers l’exportation, l’inefficacité du secteur des services, la rigueur salariale… Mais l’essentiel, c’est que, depuis 1993, l’Allemagne fait partie avec le Japon des douze pays au monde où la croissance a été la plus faible.

 

Et à vous lire, cette croissance n’est pas près de repartir à la hausse…

Le PIB est le fruit de deux éléments : la quantité de travail et la productivité de ce travail. Pour avoir de la croissance, il faut que l’un ou l’autre de ces facteurs augmente, de préférence l’un et l’autre. En principe, il existe deux moyens de faire progresser le volume d’activité : ou bien ceux qui n’avaient pas d’emploi en prennent un ; ou bien les personnes déjà en poste travaillent davantage. Le chômage a baissé et de nombreuses femmes, autrefois au foyer, occupent désormais un emploi. Mais les postes nouvellement créés l’ont souvent été à temps partiel. Au début des années 1960, ce type d’emploi était exceptionnel et les salariés à temps plein faisaient des semaines de 44-45 heures, sans compter les heures supplémentaires. Nous avions aussi moins de congés. Au total, un actif travaillait en moyenne, en 1960, 2 162 heures dans l’année. Depuis, cela n’a cessé de diminuer. Nous travaillons aujourd’hui, par personne et par an, 1 397 heures. Seuls les Pays-Bas, parmi les pays développés, font pire avec 1 381 heures. Le nombre est de 1 654 heures en Grande-Bretagne, 1 686 heures en Espagne, 1 699 heures en Autriche et 1 790 heures aux États-Unis (1). La Pologne atteint même une moyenne de 1 929 heures. Cela signifie qu’un Polonais travaille en moyenne cinq heures et dix-sept minutes par jour de l’année quand un Allemand ne travaille que trois heures et cinquante minutes.

 

Mais la productivité n’a-t-elle pas compensé la diminution du nombre d’heures travaillées ?

Entre 2005 et 2013, l’augmentation de la productivité a bien été le principal moteur de notre croissance, mais elle ne cesse de se tasser elle aussi. Après la réunification, on pouvait penser qu’elle augmenterait, en raison du rattrapage de l’Allemagne de l’Est. Mais son taux de croissance est resté à peu près identique à celui des années 1980, à un peu plus de 2 %. Entre 2000 et 2013, il est tombé à 1,2 % en moyenne et, pour les années du soi-disant nouveau « miracle économique », entre 2005 et 2013, cette moyenne s’établit même à 0,9 %. C’est comme si notre économie était atteinte de myopathie (2).

 

Dans Die Deutschland-Illusion, Marcel Fratzscher voit dans le manque d’investissements le problème central de l’économie allemande (lire « Une croix sur les investissements »). Qu’en pensez-vous ?

L’Allemagne souffre clairement d’un déficit d’investissements. Car c’est cela – qu’il s’agisse d’acheter de nouvelles machines, par exemple, ou de financer des formations professionnelles – qui assure une croissance durable. Nos infrastructures sont dans un état lamentable. Une étude de l’Institut allemand d’urbanisme a établi que plus de 10 000 ponts auraient besoin d’être remplacés dans le pays. À peu près les deux tiers du réseau de chemin de fer remontent au Reich wilhelmien ou à la République de Weimar. La moitié des écluses ont plus de quatre-vingts ans… Cette situation pénalise presque les deux tiers des entreprises allemandes.

 

C’est ce défaut d’investissement qui permet au gouvernement de présenter un budget à l’équilibre ?

Bien sûr. Et les infrastructures de transports ne sont que l’exemple le plus spectaculaire : 51 % des communes allemandes déclarent souffrir d’un « retard d’investissement » dans les écoles et la formation des adultes. Si l’on ajoute à cela les équipements sportifs, les bâtiments administratifs ou encore le traitement des déchets, le déficit total d’investissement peut être estimé à 118 milliards d’euros pour 2013. L’État allemand vit de sa substance. Pire : il se désagrège.

 

N’est-il pas normal que, dans un pays qui fait peu d’enfants, qui a donc moins besoin d’écoles par exemple, l’État investisse moins ?

Raisonner ainsi, c’est entrer dans un dangereux cercle vicieux : moins on investit dans des structures comme les écoles ou les crèches, moins les gens auront envie d’avoir des enfants et moins les immigrés voudront s’installer en Allemagne.

 

L’industrie allemande reste un modèle de réussite. Qu’en est-il des investissements dans ce secteur ?

Ils sont aussi en baisse. En 2012 et 2013, ils ont été particulièrement faibles. On a voulu en rendre responsables les coûts élevés de l’énergie et l’incertitude provoquée par la crise de l’euro, mais quand on regarde de plus près les statistiques, on s’aperçoit que le problème est plus ancien. Il remonte au début des années 2000 et concerne pratiquement toutes les branches, celles qui consomment beaucoup d’énergie comme celles qui en consomment peu. Doucement mais sûrement, nos grandes entreprises sont en train de quitter l’Allemagne. Pour chaque millier d’euros que l’industrie allemande a dépensé en 2011 pour la recherche et le développement, 306 euros l’ont été à l’étranger ; pour la construction de machines, c’est même 326 euros, et dans la pharmacie 543 euros. Je crois que, là encore, la démographie joue un rôle central. Lorsqu’un entrepreneur construit une usine, il se demande à quel endroit il va trouver un nombre suffisant de bons ouvriers – non seulement aujourd’hui, mais dans dix, vingt, trente ans. Rien d’étonnant dès lors à ce qu’il préfère investir aux États-Unis ou en Chine.

En outre, notre économie est beaucoup trop dépendante de l’automobile. C’est un point que Philippe Legrain me semble sous-estimer. La part de celle-ci dans la valeur de la production industrielle est passée, entre 1991 et 2011, de 12 à 19 %. En 2013, plus de la moitié des excédents commerciaux de l’Allemagne (110 milliards d’euros sur 208) étaient dus à ce secteur, lui-même très dépendant de trois grands constructeurs seulement. BMW, Daimler et Volkswagen ont engrangé en 2013 un quart des bénéfices des trente premières entreprises allemandes ; ils représentent un tiers de leur chiffre d’affaires et à peu près la moitié des dépenses de recherche et de développement. L’économie d’un grand pays comme le nôtre devrait être plus diversifiée, s’ouvrir davantage à des secteurs plus prometteurs, comme les technologies de l’information et de la communication.

 

Pourquoi, alors, l’industrie allemande continue-t-elle d’engranger d’énormes excédents commerciaux ?

Le « miracle » des exportations allemandes a pour principale explication, outre les facteurs déjà mentionnés (euro, marché chinois), la rigueur salariale. Elle a rendu nos entreprises plus compétitives. Entre 1995 et 2008, le coût relatif des facteurs de production a baissé d’à peu près un quart en Allemagne, plus que dans n’importe quel autre pays européen. Nous avons imposé à notre population de vivre en dessous de ses moyens. Et pour quel résultat ? À quoi nous servent tous ces excédents ? Il faut prendre la mesure du déséquilibre de notre balance commerciale : en 2005, nos excédents ont atteint 5 % du PIB, du jamais vu dans un grand pays industriel depuis 1980 (il n’y a pas de statistiques pour les années précédentes). Et en 2013, ils représentaient 7,5 % du PIB ! Nous avons affaire à un phénomène hors norme et les critiques formulées contre ces excédents sont tout à fait justifiées. Ce phénomène n’est sain ni pour l’Allemagne ni pour ses partenaires, obligés d’imposer des mesures d’austérité à leurs populations pour essayer de rivaliser avec nous. De notre côté, nous avons sacrifié notre demande intérieure et d’ailleurs – ultime facteur expliquant notre balance commerciale si bénéficiaire – nos importations ont baissé. Or, un pays qui achète moins à l’étranger qu’auparavant n’est pas un moteur, encore moins une locomotive. C’est un frein.

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey.

La McDonaldisation de la littérature

Se pourrait-il que la globalisation, qui sévit partout, épargne la littérature ? Eh bien, d’un certain point de vue, oui…

D’abord, même si, sur Internet notamment, l’anglais est l’indéniable bulldozer de la mondialisation culturelle, il est loin de constituer pour autant ce latin du XXIe siècle grâce auquel toutes les littératures du monde seraient accessibles à tous les lecteurs. 3 % seulement des livres publiés aux États-Unis sont des traductions (1). Il ne s’agit pratiquement que d’œuvres provenant des « grandes langues ». Et la critique américaine a une tendance prononcée à les ignorer.

Par ailleurs, quelque chose dans la littérature l’immunise contre le phénomène : l’enracinement dans un contexte spécifique, et dans une langue, jamais intégralement perméable, dont la traduction ne peut débusquer tous les sens sous-jacents. Un hamburger de bonne marque peut sans doute avoir le même goût d’un bout à l’autre de la planète ; un texte, en revanche, non. « Enracinée, l’œuvre est intraduisible », assène Walter Benjamin. « La traduction et l’impossibilité de traduire sont des formes constitutives de la littérature mondiale », résume Emily Apter (2), sans trop d’égards pour les traducteurs et leurs prouesses, si mal payées de retour. Le poète israélien Haïm Bialik dit la même chose, quoique plus joliment : un poème traduit n’est pour lui qu’« un baiser à travers un voile ».

Si globalisation il y a, celle-ci serait en fait à chercher moins du côté du texte que de son lecteur. Depuis que la vieille Europe, la France en tête, a perdu son statut d’arbitre des belles-lettres, on assiste à « la déprovincialisation du canon », pour reprendre une autre savante formule d’Emily Apter. Du coup, « il en va désormais de la lecture comme de la nourriture. La demande va vers ce qui est rapide et facile, les saveurs simples et immédiatement reconnaissables », constate avec fatalisme l’éditrice anglaise Diana Athill (3). Autrement dit, on aime de plus en plus lire comme on aime manger : vite, mal, et uniformément, c’est-à-dire à l’américaine. L’art culinaire et l’art littéraire semblent condamnés à converger.

 

 

Kishwar Desai : « La condition de la femme en Inde se détériore »

Les intrigues de vos romans policiers tournent toujours autour de femmes victimes de violences. Comment en êtes-vous venue à privilégier cette thématique ?

Quand j’étais journaliste de télévision, notamment pour la chaîne publique Doordarshan, je suivais surtout les affaires internationales et la politique indienne. Je me suis alors rendu compte que de nombreux sujets étaient liés, de près ou de loin, à la condition des femmes, à leur assujettissement ou à leur difficile émancipation. Je suis née au Pendjab, un État prospère du nord-ouest du pays où le meurtre des petites filles est un phénomène presque banal, profondément ancré dans les mœurs. Encore bébés, elles sont jetées dans un puits, ou empoisonnées à l’opium. J’ai souvent entendu ce genre d’histoires et cela m’a mise en rage : dans ce pays qui se présente comme une nouvelle superpuissance économique, comment peut-on traiter les femmes de cette façon ? J’ai décidé de commencer à écrire cette série de romans policiers, dont le premier volume porte précisément sur l’infanticide des filles.

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire de la fiction, plutôt que des ouvrages documentaires ?

Mon premier livre était une enquête sur Nargis et Sunil Dutt, un couple mythique du cinéma indien. Mais ensuite, c’est vrai, j’ai privilégié le roman policier, car c’est un genre littéraire qui permet de mettre en évidence les causes et les effets de la violence. J’espère aussi que les lecteurs et lectrices peuvent s’identifier au personnage principal, Simran Singh, une travailleuse sociale qui, confrontée aux événements, se transforme en détective. C’est une femme indépendante, célibataire dans une société patriarcale, qui boit et qui fume. Elle exerce un métier difficile et mal payé. Elle est idéaliste, mais dégourdie. Ce n’est pas pour autant une super-héroïne : elle a ses défauts, il lui arrive d’être énervée, fatiguée et d’avoir envie de tout laisser tomber ! Mais elle tient bon et tire d’autres femmes d’une situation apparemment désespérée.

 

La fiction peut-elle davantage faire évoluer les esprits ?

J’espère, en tout cas, que le succès de mes livres fera bouger les lignes. Je voudrais susciter une prise de conscience, faire comprendre par exemple que le meurtre des petites filles est une violation pure et simple des droits humains. Car, en Inde, cela n’a rien de si évident : comme je le montre dans mes romans, de nombreux habitants de ce pays y voient certes une pratique illicite et même cruelle, mais somme toute légitimée par la tradition et la nécessité.

Sans parler du female foeticide qui s’est développé depuis les années 1980 en même temps que la technique des ultrasons : après échographie, sous la pression de la famille, nombre de femmes enceintes avortent du fœtus s’il s’agit d’une fille. Parce que, dans le schéma traditionnel, elle représente une charge : il faudra payer sa dot pour la marier, puis elle s’en ira vivre dans la famille de son mari. Alors pourquoi investir à fonds perdus ? Il y a quelques années, certaines cliniques proposaient ouvertement, comme un package, échographie et avortement, avec cette publicité sinistre : « Payez 500 roupies maintenant, économisez-en 50 000 dans vingt ans ! » À présent, les médecins n’ont théoriquement pas le droit de révéler le sexe de l’enfant à naître. Mais il est bien difficile de les empêcher de le faire discrètement, sans laisser de trace écrite et en empochant quelques billets au passage. L’essentiel, et le plus compliqué bien sûr, c’est de changer les esprits, d’accréditer l’idée que les filles sont aussi précieuses que les garçons.

 

Mais la modernisation de la société indienne à la faveur du décollage économique n’a-t-elle pas fait évoluer les mentalités ?

Loin de là. Selon le recensement de 2011, l’Inde ne compte que 943 femmes pour 1 000 hommes. Et c’est encore pire dans la tranche d’âge de 0 à 6 ans, avec 919 filles pour 1 000 garçons, moins que lors du recensement précédent, effectué dix ans plus tôt. Le Pendjab, dont je viens, affiche les taux les plus bas du pays en dépit de la relative richesse de cet État : à 895 femmes pour 1 000 hommes, le sex ratio tombe même à 846 filles pour 1 000 garçons parmi les moins de 6 ans.

 

Au-delà du problème de l’infanticide, la condition féminine en Inde n’a-t-elle pas évolué à la faveur de la mondialisation, y compris culturelle, du développement et de l’insertion croissante des femmes sur le marché du travail qualifié ?

C’est vrai dans la classe moyenne supérieure à laquelle j’appartiens. Les filles sont maintenant encouragées à étudier, à mener une vie plus autonome, à faire carrière. Nous offrons l’image enviable d’une Inde progressiste. Nous avions déjà, d’ailleurs, des figures de femmes de pouvoir comme Indira Gandhi, la « dame de fer » indienne, et sa belle-fille Sonia Gandhi, qui dirige actuellement le parti du Congrès. Mais dans les milieux les plus modestes, dans les basses castes, c’est l’enfer. Globalement, la condition des femmes s’est détériorée en même temps qu’augmentait la population et que s’accroissait le gender gap [l’écart entre le nombre d’hommes et le nombre de femmes, Ndlr]. L’Inde compte aujourd’hui 65 % de moins de 35 ans, ce qui signifie que de nombreux jeunes gens de ce pays n’entretiennent aucune relation saine avec les femmes. Surtout au nord, là où le déséquilibre est le plus prononcé. Même au sein de la famille, les femmes (en nombre inférieur) sont souvent victimes de violences. Au-delà, elles subissent une société patriarcale qui ne leur accorde aucune valeur.

 

Cela semble paradoxal, dans la mesure où la rareté relative des femmes devrait les rendre plus précieuses ?

Les relations hommes-femmes ne fonctionnent pas comme un marché régi par la loi de l’offre et de la demande, où le « bien » manquant prendrait automatiquement de la valeur. Ce n’est en tout pas ce qui se passe en Inde, où les femmes sont plus que jamais des proies, des objets offerts à la convoitise d’hommes plus nombreux, laissés pour compte du marché matrimonial – car le mariage, lui, obéit davantage aux règles du marché. Frustrés sexuellement et socialement, des jeunes gens en colère se défoulent par le viol, souvent collectif. On l’a vu en décembre 2012 dans un quartier riche et moderne de New Delhi avec un incident dramatique qui a choqué le pays : une jeune étudiante, issue d’un milieu très modeste, a été mortellement agressée et violée par un chauffeur de minibus et ses complices. Depuis, les pouvoirs publics ont beaucoup durci la législation contre le viol, désormais passible de la peine de mort. Ce qui a produit cet effet pervers monstrueux : les femmes violées sont très souvent tuées une fois le forfait commis, pour éviter qu’elles ne témoignent. On l’a notamment vu en mai dernier dans le village de Budaun, dans l’Uttar Pradesh, un État très peuplé du nord de l’Inde, où plus de soixante millions d’habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté absolue (moins de un dollar par jour). Là, deux jeunes filles de 14 et 15 ans, issues de la communauté des dalits (« intouchables »), ont été retrouvées pendues à un arbre après avoir été violées. Issus de plus hautes castes, les trois coupables étaient âgés d’une vingtaine d’années, et pauvres. Ils ont d’abord bénéficié de la complaisance de la police locale, qui n’a pas lancé d’enquête lorsque le père d’une des jeunes victimes est venu signaler la disparition de sa fille. Sur le long terme, les chiffres sont terribles : en quarante ans, de 1971 à 2012, les cas répertoriés de viol ont été multipliés par dix, passant de 2 500 à près de 25 000 par an. Mais ce n’est que la toute petite partie émergée de l’iceberg. La plupart de ces crimes ne sont tout simplement pas signalés, ou alors la plainte n’est pas prise en compte par la police. L’Inde est un pays violent, et le devient davantage.

 

La croissance n’a donc pas porté les fruits escomptés en termes de modernisation de la société indienne…

Le problème, c’est que la croissance n’a pas tenu ses promesses pour tout le monde. De nombreux Indiens ont grandi sans recevoir une instruction correcte ; une fois adultes, ils n’ont pas trouvé de travail, car le pays crée relativement peu d’emplois non qualifiés. Alors, ces jeunes hommes végètent dans le chômage et la pauvreté, n’ont pas de valeur sur le marché matrimonial, et sont frustrés car incapables de participer à cette Shining India qu’ils voient briller autour d’eux, avec ses centres commerciaux climatisés, ses programmes immobiliers flambant neufs et ses automobiles rutilantes. Cette main-d’œuvre jeune et abondante, le prétendu « dividende démographique » de l’Inde, s’est transformée en un véritable désastre démographique faute d’instruction et d’opportunités de carrière. Nés dans les années 1990, au moment de l’ouverture économique, ils sont les enfants perdus de la libéralisation. L’explosion des violences contre les femmes est directement liée au creusement des inégalités sociales. En ville, les Indiennes rejoignent les rangs du travail qualifié et suscitent la rancœur des hommes moins bien insérés qu’elles. À cet égard, le viol de décembre 2012 est caractéristique : la victime, qui préparait un diplôme de l’enseignement supérieur, se trouvait sur une pente sociale ascendante. Les violeurs, eux, enchaînaient les petits boulots sans avenir.

 

Qu’est-ce qui distingue la condition des femmes en ville et dans les campagnes ?

Les métropoles drainent des flots de migrants, des villageois venus tenter leur chance ; ce sont des hommes jeunes, sans qualification, sans femme à leur côté, qui peuvent se comporter comme des prédateurs. Dans les campagnes, ce n’est guère mieux. Le système des castes, solidement enraciné, engendre un sentiment d’impunité des hautes castes ; les femmes des basses castes sont vulnérables. Et ce n’est pas tout : soucieux d’aider les zones rurales défavorisées, le précédent gouvernement de Manmohan Singh (parti du Congrès) avait créé un programme d’emploi public [le National Rural Employment Guarantee Act, Ndlr] afin d’assurer un revenu à chacun. Cela a eu pour effet de dissuader certains jeunes hommes de migrer vers les villes en leur fournissant un revenu de subsistance, sans pour autant leur ouvrir de véritables perspectives d’avenir sur place. Résultat, ils se sentent pris au piège. Face à la réussite d’une classe moyenne ambitieuse et instruite, les repères de la société patriarcale volent en éclats. Partout, les femmes paient le prix d’une société devenue plus compétitive.

 

Dans votre dernier roman, Les Origines de l’amour, vous abordez le sujet de la gestation pour autrui. Ces fertility clinics, qui recrutent des mères porteuses pauvres pour porter les enfants des autres (1), représentent à vos yeux une nouvelle forme de violence contre les femmes ?

Depuis une dizaine d’années, l’Inde est devenue une destination privilégiée pour « délocaliser » une grossesse. C’est moins cher ici que partout ailleurs. Il n’existe aucune législation sur le sujet, mais seulement des recommandations. Un projet de loi devait être présenté au Parlement en 2012, mais ne l’a pas été. En attendant, une véritable industrie médicale de la gestation pour autrui s’est développée, doublée d’une expertise juridique spécialisée permettant, par exemple, d’établir la filiation. C’est une activité très lucrative et, de ce fait, une filière capable de communiquer. On voit dans certains documentaires idylliques des jeunes femmes souriantes assurer qu’elles sont très heureuses d’aider un couple stérile en donnant la vie… Peu instruites, voire illettrées, celles qui louent ainsi leur ventre pour 300 000 roupies (un peu moins de 3 700 euros pour une grossesse menée à son terme) n’ont pas été informées des risques médicaux ; elles ont signé un contrat sans en comprendre les termes, souvent sous la pression de leur famille. Elles sont totalement instrumentalisées : en cas de problème, la santé de l’enfant à naître passe avant la leur. Un nouveau champ s’est ouvert en Inde pour la marchandisation du corps des femmes.

 

Propos recueillis par Ève Charrin.

Traductions manquantes – Une pionnière du féminisme

Non, les femmes allemandes du XIXe siècle n’étaient pas forcément condamnées aux trois K, chers au kaiser Guillaume II : « Kinder, Küche, Kirche » (les enfants, la cuisine, l’église). Grâce au célébrissime manuel d’hygiène domestique d’Anna Fischer-Duckelmann, elles avaient les moyens de régenter les corps des personnes de leur foyer, et, de façon plus intime, le leur propre.

D’où l’incroyable succès de l’ouvrage, publié en 1901 : en 1913, on en avait déjà vendu un million d’exemplaires, et, dans les années 1970, on avait dépassé les quatre millions. Il faut dire qu’Anna, l’une des premières femmes médecins de l’époque, non seulement prônait la « réforme de vie », dans une approche holistique mêlant végétarisme, plantes médicinales et bains d’air, mais était aussi une féministe de la première heure. Écrivant « de femme à femme », elle vilipendait les médecins hommes, se battait contre le port du corset, et abordait sans complexe les questions sexuelles, illustrations à l’appui. Elle avait notamment dans son collimateur le coitus interruptus, dont les malthusiens allemands de l’époque étaient très friands, « car il frustrait la femme d’un accomplissement nécessaire à sa santé physique ». Elle dénonçait aussi l’infidélité endémique du mâle germanique, source de propagation de maladies vénériennes, et suggérait d’infliger aux maris qui contaminaient leurs épouses de lourdes amendes !

Au travers de ses multiples rééditions et corrections, ce livre procure par ailleurs une image inédite de l’évolution de la société allemande. Lors de la première grande révision du manuel, en 1929, par l’hydrothérapeute Hans Behrend qui avait pris le relais d’Anna Fischer-Duckelmann, l’accent était mis sur la naturopathie, médecine peu coûteuse fort opportune en des temps économiquement difficiles. Las, les nazis condamnèrent cette édition (Behrend était juif), et en suscitèrent une nouvelle qui exaltait le « nouvel homme allemand » et escamotait les questions de contraception. Après la guerre, ce sont la science et ses progrès qui se sont retrouvés à l’honneur. Le livre a encore été révisé et réédité en 1993 – mais il est désormais pleinement réconcilié avec la médecine dominante.

Traductions manquantes – Au plaisir de tuer

« Inutile de faire comme s’il s’agissait d’un livre plaisant dont l’auteur projetterait une image sympathique », explique sans ambages la romancière Elspeth Huxley, préfacière de cet étrange témoignage du passé colonial britannique. En effet, le capitaine Meinertzhagen, jeune officier pendant la « pacification » du Kenya, au tout début du XXe siècle, s’y décrit comme un tueur qui aime cela. « On considère aujourd’hui que les soldats ne doivent pas prendre plaisir à tuer, même si cela fait partie de leurs obligations. Lui, si. »

Meinertzhagen ne s’en cache pas : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ; et tant qu’à faire, autant prendre plaisir à écraser les coquilles. » « C’est alors que les choses sont devenues amusantes, écrit-il à propos d’une expédition punitive. Nous avons brûlé toutes les cases et tué encore quelques nègres. » « J’ai été surpris, note-t-il au passage, de la facilité avec laquelle une baïonnette entre dans un corps humain. Par contre pour l’en sortir, il faut tirer très fort. » Son appétit de meurtre frappe aussi les animaux, dont il massacre des quantités astronomiques, dûment comptabilisées. Son chien est-il déchiqueté par des babouins ? « Je suis retourné avec le meurtre à l’esprit. Nous avons tué chaque adulte mâle et j’étais très content. » Seuls les éléphants échappent à sa fureur sanguinaire.

Car le chasseur frénétique est aussi un naturaliste avisé, grand collaborateur du British Museum. Et le colonisateur sans états d’âme (« Arrêté à 9 h 15 du soir, l’espion kikuyu déguisé en porteur a été jugé et condamné par une cour martiale à 9 h 20, et fusillé à 9 h 45 ») est en fait très hostile au pillage de l’Afrique par les Blancs. « Je préfère l’Afrique et les sauvages à l’Angleterre et sa société ultracivilisée », disait-il, prédisant avec justesse que le résultat de ses exploits militaires serait de peupler le Kenya « de 50 000 colons blancs avec des fermes florissantes et de 5 millions d’indigènes mécontents et jaloux ».

Meinertzhagen écrivait son journal pour faire l’examen de ses dérives africaines, et pouvoir « se rasseoir sur le piédestal de la tradition anglaise avant qu’il ne soit trop tard ». Ce qui n’interdit pas que le témoignage soit à la fois tragique et pittoresque. Témoin cet échange avec un cannibale concernant ses préférences gastronomiques : « Les doigts humains, c’est délicieux, très tendre. Mais rien ne vaut une fesse de jeune fille. »

Au Mexique, des civils en guerre contre les cartels

Deux ans après avoir été torturé, il était encore harcelé par la douleur. Les narcos l’avaient frappé au bas du dos avec une planche en bois, technique qui provoque des hémorragies internes et lèse des organes. Elías ressent la douleur quand il s’assied ou fait des mouvements brusques. Parfois elle le réveille la nuit. Mais la souffrance peut être aussi une source d’énergie, me confie-il. Quand elle le tenaille, il se rappelle pourquoi il veut la justice. Pourquoi il la recherche en portant un gilet pare-balles et une kalachnikov à la main.

Elías, un homme d’âge mûr qui cultivait des citronniers à Antuñez (1), dans l’État du Michoacán, a été torturé par des sbires du cartel des Chevaliers Templiers (2) parce qu’il n’avait pas payé sa « quote-part » du racket. Ils l’ont amené dans une ferme de la sierra et tabassé pendant trois jours, l’abandonnant à moitié mort de faim. Maintenant, c’est lui qui passe au peigne fin ces mêmes collines avec des centaines d’hommes armés et ce sont les narcos qui fuient pour sauver leur peau.

« Les Templiers savent faire du mal, ils savent torturer et ils savent tuer. Mais à présent que nous sommes armés, ce sont eux qui nous craignent », confie Elías pendant que son groupe d’autodéfense fouille une planque du cartel dans le relief accidenté de la région de Tierra Caliente. Ils soulèvent les lattes du plancher pour voir si les narcos ont entreposé des armes. Dans une casserole, un ragoût de porc entamé indique que les Templiers étaient là quelques heures plus tôt. « Ce sont des lâches ! s’écrie Elías. Ils filent comme des cafards. »

Je me demande si, aiguillonné par la douleur, Elías cherche justice ou vengeance. Y a-t-il une différence entre les deux ? D’autres membres de la milice me disent ouvertement vouloir que le sang coule pour venger leurs proches tués par le cartel. Certains, au contraire, affirment ne souhaiter que la paix pour retourner à leurs récoltes et à leurs affaires dès que les Templiers auront disparu. En attendant, à mesure qu’elles « libèrent » des villages, les milices d’autodéfense trouvent de nouvelles fosses de cadavres en décomposition.

 

carte cartels

 

Cette question de la justice et de ce qu’elle signifie aux yeux de la population est capitale pour comprendre les raisons qui ont poussé des milliers de civils à prendre les armes contre les cartels de la drogue dans les États du Michoacán et du Guerrero (3). Chaque jour, la télévision diffuse des images qui créent un sentiment mélangé d’inquiétude et d’espoir : des civils armés qui chassent le crime organisé. Dans les villages situés sur la ligne de front, je rencontre des habitants qui oscillent entre l’euphorie, à l’idée que les cartels puissent être vaincus, et la peur : et si les milices d’autodéfense devenaient de pires tyrans que les narcos ? La plupart s’accordent à dire que l’incapacité du gouvernement mexicain à faire régner la justice dans certaines communautés explique la naissance de ces groupes. Mais la question de savoir jusqu’où les civils peuvent rendre eux-mêmes la justice et suppléer l’État reste ouverte.

Pour le meilleur ou pour le pire, les milices d’autodéfense sont l’un des plus importants mouvements qui soient apparus au cours de la dernière décennie. Il existe à présent des dizaines de formations composées de milliers de civils armés dans le Michoacán et le Guerrero, et certains signes attestent l’émergence de groupes semblables dans au moins huit autres États. Ces mouvements ont bouleversé la dynamique de la guerre contre les narcos qui sévit au Mexique depuis plus de sept ans, au prix de plus de 70 000 morts (4). Avec l’appareil de sécurité de l’État et les escadrons de la mort des cartels, les milices d’autodéfense constituent la troisième force en présence dans ce conflit. Elles ont transformé physiquement le champ de bataille en édifiant des barrages qui s’étendent de la Tierra Caliente du Michoacán à la Costa Chica du Guerrero.

Mais la confusion règne sur la nature réelle des milices. Assiste-t-on à la résurgence des groupes civils armés qui avaient participé à la lutte pour l’indépendance puis à la révolution mexicaine ? Ou s’agit-il d’un phénomène nouveau et postmoderne, alimenté par Facebook et YouTube ? Représentent-elles véritablement un mouvement civil indépendant ? Sont-elles au contraire les pions d’autres cartels ou de forces politiques obscures ?

 

« Plutôt armés que ligotés »

Les milices d’autodéfense transcendent étrangement les clivages politiques et attirent (ou effraient) les responsables de gauche comme de droite. Certains voient leurs membres comme les héros dont le Mexique avait besoin après des années d’exactions de la part des organisations criminelles. Elles sont souvent décrites comme un mouvement social et convoquent l’aura de romantisme qui nimbait les guérilleros du XXe siècle. Les images de paysans et de fermiers kalachnikov au poing se sont multipliées sur Internet, accompagnées de slogans tels que « plutôt armés que ligotés ». Mais les groupes d’autodéfense attirent aussi les milieux plus conservateurs, petits propriétaires et autres hommes d’affaires de la classe moyenne qui défendent leurs biens et leur famille. En outre, il existe une sympathie particulière pour les milices chez les Mexicains des États-Unis, où se produisent des manifestations sporadiques en leur faveur. L’idée de ces vigilantes (« sentinelles ») est en phase avec la tradition américaine du port d’armes et fait écho aux milices qui patrouillent le long de la frontière pour lutter contre l’immigration clandestine.

D’autres craignent au contraire que le mouvement n’ait engendré un monstre bientôt impossible à maîtriser. D’anciens criminels ont rejoint les rangs des milices et commandent des checkpoints, arrêtent des suspects et fouillent des maisons. Certains de ceux que j’ai interrogés avaient été détenus aux États-Unis pour trafic de drogue, d’autres étaient d’anciens sicaires des Chevaliers Templiers ayant changé de camp lorsque les milices avaient investi leurs localités. L’accusation selon laquelle le cartel de Jalisco Nueva Generación (5), organisation rivale des Templiers, soutient certains éléments des groupes d’autodéfense apparaît également crédible.

La comparaison avec les paramilitaires colombiens, responsables d’atroces massacres, est récurrente. L’une des critiques les plus sévères émane de Human Rights Watch, dont le directeur pour les Amériques, José Miguel Vivanco, estime que ces groupes ne sont pas un remède mais une maladie. « Les milices d’autodéfense sont un cancer dont la Colombie a souffert pendant des décennies. Il est très facile de reproduire ce type d’erreur et de créer un monstre de Frankenstein qu’aucun État ne parvient plus à contrôler. » Les différences entre les groupes d’autodéfense mexicains et les paramilitaires andins sont pourtant nettes. Les milices colombiennes étaient politisées dès le début : elles luttaient contre des guérilleros marxistes (6). En revanche, les milices mexicaines combattent des cartels de narcotrafiquants sans véritable idéologie. C’est d’ailleurs pourquoi une partie de la gauche les considère avec une plus grande sympathie.

 

Une politique confuse et versatile

Les hommes politiques du pays ont soigneusement évité de prendre clairement position sur le sujet. Considérant les souffrances et les crimes violents subis par la population ces dernières années, la plupart se refusent à condamner ouvertement des groupes armés qui violent la loi et menacent le monopole étatique de la violence. Le Parti de la révolution démocratique [PRD, gauche] est une force politique importante dans le Michoacán et le Guerrero. Mais quand je demande au député Carlos Reyes, porte-parole du PRD au Congrès, quelle est la position de son parti sur le mouvement d’autodéfense, il répond qu’il « n’y en a pas » : « Il existe une multitude d’opinions sur le sujet, parfois totalement opposées, confie-t-il. Certains le voient comme un mouvement social, d’autres insistent sur la nécessité de renforcer l’État. »

De la même façon, le gouvernement du président Enrique Peña Nieto (7) a mené jusqu’à présent une politique confuse et versatile. Parfois, il a ignoré les milices ; parfois, la police fédérale et les militaires ont arrêté certains de leurs membres ; mais, parfois, les forces de l’ordre ont travaillé avec elles. Après la nomination d’Alfredo Castillo en janvier 2014 à la tête de la Sécurité du Michoacán, l’armée et la police fédérale ont agi de concert avec les milices pour en finir avec les principaux chefs des Templiers. Mais, en mars dernier, la police a recommencé d’arrêter des membres des groupes d’autodéfense. Cette politique ambiguë a peut-être aidé le gouvernement à étouffer les protestations au Michoacán et au Guerrero au cours des premiers mois de l’année, sans combattre ni soutenir complètement les milices. Mais, à long terme, c’est dangereux. Si le pouvoir n’adopte pas une position claire, les milices pourraient devenir de plus en plus incontrôlables.

Toute stratégie en la matière doit tenir compte de la diversité des groupes, de leurs méthodes et de leurs objectifs. Il faut en particulier faire la distinction entre polices communautaires et milices d’autodéfense. En règle générale, l’expression police communautaire désigne les troupes constituées par des hommes de villages indigènes, qui rendent des comptes à des assemblées et fondent leur légitimité sur des lois d’autodétermination. Normalement, ces policiers portent un uniforme, des armes de petit calibre et agissent à visage découvert. En revanche, les milices d’autodéfense sont surtout présentes dans des localités et des villes non indigènes, possèdent des armes puissantes et agissent de façon offensive pour s’emparer de nouvelles zones. Cependant, la ligne de partage entre les deux est floue.

De nombreuses milices d’autodéfense prétendent être une police communautaire et comptent dans leurs rangs des membres indigènes. Les lois permettant de former une police communautaire et de fixer l’étendue de ses prérogatives sont âprement débattues. Et l’origine des groupes armés civils est étroitement liée à celle de la police communautaire. C’est là un point important : cette solution radicale au problème de la lutte contre les cartels a vu le jour pour la première fois dans des communautés indigènes déshéritées.

Depuis la Conquête au XVIe siècle, les régimes alternatifs de justice indigène ont toujours coexisté avec le système général. Le phénomène actuel des polices autochtones a gagné en puissance quand la Coordination régionale des autorités communautaires (CRAC) a été fondée dans l’État du Guerrero en 1995, après le soulèvement zapatiste (8), à une époque où les droits indigènes étaient fortement soutenus. La CRAC est formée de volontaires qui servent entre un et trois ans, pendant lesquels la communauté les entretient et les nourrit. Ils portent des uniformes spécifiques et sont armés de fusils de chasse.

Ces dernières années, quand le racket et les enlèvements commis par les cartels ont ravagé l’État du Guerrero, la police communautaire s’est développée car les populations cherchaient à se défendre, explique Eliseo Vilar, coordinateur régional de la CRAC. À présent, 1 500 policiers sont répartis dans treize municipalités de l’État. « C’est vrai, notre projet de système communautaire offre sécurité, justice et éducation là où les armes sont aussi présentes.  Mais c’est parce que le gouvernement ne répond pas à nos besoins. C’est pour cela que nous avons dû nous organiser, établir notre propre règlement interne et nous distinguer avec un uniforme. »

Toute politique gouvernementale sur les milices citoyennes doit aussi tenir compte de ces groupes modérés qui, par ailleurs, n’échappent pas à la controverse. La CRAC, par exemple, n’arrête pas seulement des suspects ; elle les enferme dans des cellules improvisées. Des commissaires élus et des assemblées communautaires qui votent en place publique jugent les affaires mineures, tandis que des assemblées régionales jugent les individus accusés de crimes graves. Ceux qui sont déclarés coupables sont condamnés à des travaux d’intérêt général, car la CRAC insiste sur l’idée de réhabilitation. Mais certains peuvent aussi passer des années en prison.

Pour fonder son droit à rendre la justice, la CRAC cite la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (9). Le fonctionnement de ces polices communautaires au Guerrero s’appuie en outre sur la loi n° 701, promulguée par cet État en février 2011 et qui reconnaît les droits et la culture des populations indigènes. La question des systèmes alternatifs de justice n’en soulève pas moins un débat fondamental parmi les juristes, à propos du rapport entre le droit coutumier et les droits constitutionnels.

Influencés par l’exemple de la police communautaire du Guerrero, les Indiens Purépecha de Cherán, dans le Michoacán, se sont organisés contre les Chevaliers Templiers en 2011. Victimes de la violence de leurs sicaires, ils ont dressé des barrages, certains avec des hommes en cagoule et armés de kalachnikovs. Les miliciens de Cherán ont eux aussi invoqué les textes sur l’autodétermination, parmi lesquels une loi de justice communale du Michoacán, qui date de 2007.

Dans le Guerrero, un volcan de milices citoyennes est entré en éruption en janvier 2013, dans la Costa Chica [autour d’Acapulco]. Armés de fusils de chasse et de machettes, des hommes se sont regroupés dans la localité d’Ayutla en réponse à l’enlèvement d’un commissaire et sont passés de maison en maison jusqu’à ce qu’ils le retrouvent ligoté dans une ferme. À la suite de quoi les milices se sont répandues comme une traînée de poudre dans la plupart des villages proches des montagnes où les habitants subissaient eux aussi enlèvements et demandes de rançon.

Le militant Bruno Plácido dirigeait ce nouveau mouvement d’autodéfense à Ayutla [baptisé l’Union des peuples et organisations de l’État de Guerrero, « Upoeg »]. Bien que Plácido ait autrefois fait partie d’une police communautaire indigène, son groupe a fini par ressembler rapidement à une milice d’autodéfense. Après les villages indiens, ses troupes ont pris le contrôle de petites villes à majorité métisse, comme Tierra Colorada, et ont formé des centaines de membres aux techniques d’assaut. Lorsqu’ils s’emparaient des localités, ils rassemblaient les habitants sur la grand-place pour les recruter et constituer des cellules de dix hommes. Quand des milices se sont formées dans les bourgs agricoles de La Ruana, de Buenavista et de Tepalcatepec le mois suivant, au Michoacán voisin, elles ont usé de tactiques quasi identiques.

 

Gouvernement parallèle

Les groupes d’autodéfense du Michoacán sont devenus rapidement plus nombreux et agressifs que ceux du Guerrero, et cela pour deux raisons. En premier lieu, ils étaient soutenus par des éleveurs et des chefs d’entreprise de la Tierra Caliente, disposant de moyens. Ensuite parce que, dans le Guerrero, les milices affrontaient des racketteurs et des kidnappeurs qui n’entretenaient que des liens distants avec les grands cartels. Au Michoacán, en revanche, elles combattaient l’une des organisations les mieux structurées et les plus implacables du Mexique : les Chevaliers Templiers. Les groupes d’autodéfense du Michoacán savaient que, face à cet ennemi, ils devaient unir leurs forces s’ils ne voulaient pas périr. Le cartel avait la mainmise sur la vie économique et politique de l’État. C’était un véritable gouvernement parallèle.

La sanglante domination des Chevaliers Templiers et de leur leader Nazario Moreno, surnommé « El Más Loco » (« Le Plus Fou »), est l’un des épisodes les plus surréalistes de l’histoire de la guerre contre les narcos. Dans une autobiographie intitulée « On m’appelle Le Plus Fou », publiée en 2010, Moreno, qui se présentait comme un leader quasi religieux, exprimait sa philosophie (en grande partie inspirée par les slogans de Kalimán, le héros d’une célèbre bande dessinée mexicaine des années 1970) et encourageait ses partisans à le vénérer comme un saint. Les journaux ont beaucoup écrit sur lui, sur la manière dont il avait feint sa propre mort aux mains de la police fédérale en 2010, sur le jour où certains de ses hommes ont jeté des têtes coupées sur la piste de danse d’une discothèque d’Uruapan, ou bien encore sur la rumeur selon laquelle les membres des Templiers devaient, lors de leur rite d’initiation, manger des organes humains.

L’étendue de la tyrannie des Templiers se mesure en nombre de localités « libérées » par les milices d’autodéfense. Dans l’État agricole du Michoacán, le cartel agissait comme intermédiaire en achetant aux paysans du maïs à trois pesos, qu’il revendait six pesos aux fabricants de tortillas. Il prenait aussi un pourcentage par tonne de citrons et d’avocats, autant aux producteurs qu’aux vendeurs. Mais en plus de racketter quasiment tous les commerces, il fournissait à la population un système de justice alternatif. Si quelqu’un devait de l’argent à un habitant, les Templiers se chargeaient de le récupérer contre une commission de 30 %. Certains débiteurs signaient la donation de leur maison aux Templiers, lesquels se faisaient accompagner d’un notaire.

Le pouvoir des membres du cartel était souvent visible à leurs villas au luxe ostentatoire, comme celle que l’on trouve, accolée à l’église, sur la grand-place d’Antuñez. Les groupes d’autodéfense qui ont « libéré » la localité au début de l’année m’ont montré la piscine, le bar, les chambres avec salle de bains et jardin en terrasse. Les chefs des Templiers avaient aussi acheté des terres cultivables et fixé le prix auquel les propriétaires devaient les leur vendre. Des miliciens m’ont emmené au village de Holanda, au cœur du territoire templier, pour me montrer une étendue immense, bordée par une route et une rivière : tout cela appartenait à Moreno, qui était devenu une sorte de seigneur féodal.

Par crainte des représailles, les milices du Michoacán avaient préparé en secret leur offensive contre les Templiers. On compte parmi leurs leaders des fermiers et des notables lassés de subir des exactions. Certains d’entre eux, comme l’éleveur Estanislao Beltrán – plus connu sous le surnom de « Papa Pitufo » (« Papa Schtroumpf ») à cause de sa longue barbe chenue – et le docteur José Mireles, ont su s’exprimer avec éloquence dans les médias, s’attirant la sympathie du public.

 

« Le peuple a dit : ça suffit »

Beltrán, charismatique et chaleureux avec les journalistes, s’est justifié pendant que nous parlions, assis dans l’église d’Apatzingán : « Nous, on pense que si le gouvernement est incapable de protéger son peuple, alors le peuple a le droit de se défendre, et quand le peuple décide, attention ! rien ne l’arrête. Ici, le peuple n’en peut plus des exactions des Templiers, il a dit ça suffit et il s’est révolté. »

Sous la terreur du cartel, affirment les milices d’autodéfense, la loi s’était effondrée. Le Michoacán vivait dans un état d’exception où les règles ne comptaient plus. C’est là un argument puissant aux conséquences dangereuses, car il pourrait s’appliquer à d’autres États, comme celui du Tamaulipas (10), et justifier toutes sortes de débordements.

Les milices du Michoacán se sont armées de fusils automatiques importés illégalement des États-Unis et d’autres pris aux Templiers. Entraînés par d’anciens militaires, leurs membres ont appris les techniques de combat. Certains, qui appartenaient à des clubs de tir, ont prouvé rapidement qu’ils pouvaient dépasser les tueurs des Templiers en puissance de feu. Ce fut pourtant une campagne exténuante. Pendant presque un an, ces groupes et la plupart des habitants de Buenavista et de Tepalcatepec sont restés isolés d’Apatzingán, la ville où ils s’approvisionnent. Les Templiers tendaient des embuscades aux milices et faisaient disparaître les personnes accusées de sympathiser avec elles. Les groupes d’autodéfense ont dû affronter le cartel dans de véritables batailles rangées à travers toute la région de Tierra Caliente. L’un des chefs de la milice estime à quelque deux cents personnes le nombre de morts dans chaque camp au cours de cette année de combat. Mais, sans un recensement officiel des victimes, on n’en connaîtra jamais le nombre exact.

La prise des villages de Parácuaro et de Nueva Italia par les milices, en janvier 2014, donna lieu à l’une des batailles les plus féroces. Ces conquêtes ont constitué un tournant dans la guerre entre les milices et le cartel, car les lignes d’approvisionnement des Templiers ont été coupées et ils ont perdu d’importantes sources de revenus et de nombreux combattants. Quand les groupes d’autodéfense investissaient une localité, les narcos les plus importants fuyaient ou mouraient. D’autres rejoignaient les rangs des milices. Les leaders de celles-ci pensaient qu’il valait mieux les avoir avec eux que contre eux, stratégie qui les a aidés à prendre rapidement le contrôle du territoire. Mais ce qui avait commencé comme un mouvement de citoyens fut ainsi de plus en plus pollué par d’anciens narcos (11).

Après la prise de Nueva Italia, le gouvernement envoya plus de dix mille soldats et la police commença de travailler étroitement avec les milices pour éradiquer les Chevaliers Templiers. Au moins les groupes d’autodéfense avaient-ils obligé le pouvoir à agir.

Avec les forces fédérales, les vigilantes prirent Apatzingán, bastion des Templiers, sans tirer un seul coup de feu. Les narcos se replièrent dans les montagnes en direction du Pacifique. Le 9 mars 2014, grâce aux informations des milices, la marine mexicaine localisa « Le Plus Fou » et le tua, au lendemain de son quarante-quatrième anniversaire.

Depuis la défaite du cartel des Templiers, l’inquiétude suscitée par la montée en puissance des milices va croissant. Des rapports ont été commandés sur leur financement, dont il ressort qu’il vient parfois d’organisations rivales. Le procureur général du Mexique, Jesús Murillo Karam, assure que certaines de leurs armes ont été fournies par le cartel de Jalisco Nueva Generación. Cela ne signifie pas que les narcos de Jalisco contrôlent le mouvement, mais qu’ils ont peut-être une influence sur certains de ses membres.

Autre problème, les milices n’ont pas un leader unique mais obéissent à cinq commandants au moins, entre lesquels règnent des tensions ouvertes. Leur rivalité a culminé en mars dernier lorsqu’on trouva les cadavres calcinés de deux membres des groupes d’autodéfense à Buenavista. Quand le procureur fit emprisonner le fondateur des milices de La Ruana et Buenavista, Hipólito Mora, et l’accusa d’être le commanditaire présumé de ces assassinats, certains miliciens dénoncèrent une tentative de déstabilisation de leur mouvement.

Jusqu’où iront les milices d’autodéfense et la police communautaire ? Pour Alejandro Hope, spécialiste des politiques de sécurité publique à l’Institut mexicain pour la compétitivité, le gouvernement devrait amnistier les crimes perpétrés par ces groupes dans leur combat contre les Templiers. Ils ont utilisé des armes illégales, détenu des individus, confisqué des propriétés et commis des meurtres. Mais doivent-ils être punis pour avoir lutté contre des criminels ? « Il faut trouver une porte de sortie exceptionnelle et une forme de réinsertion sociale. »

L’État mexicain a tenté, en janvier dernier, de légaliser certaines milices, en assurant qu’elles pourraient rejoindre la gendarmerie rurale, réglementée par une directive de 1964. Mais la plupart de leurs membres ne remplissent pas les conditions requises pour intégrer ce corps, et Hope pense qu’il serait plus utile de voter une nouvelle loi fédérale sur la police communautaire, définissant clairement ce qu’elle peut et ne peut pas faire.

Si l’État établit des règles claires, il lui sera plus facile de contrôler les groupes de civils armés. Mais bien des obstacles s’opposent à la création de ce cadre légal, tant les hommes politiques ont peur de prendre position. Quoi qu’il en soit, la stratégie du ni-ni, ni condamnation, ni pardon, est intenable. Si les milices d’autodéfense restent illégales mais tolérées, elles continueront probablement de se développer.

Et certains de leurs leaders pourraient entrer en politique. Beltrán, « Papa Schtroumpf », assure n’être pas intéressé par une telle carrière et répète qu’il souhaite simplement retourner à sa ferme. Mais le bruit court que des partis politiques courtisent les chefs de milice. Avec, en filigrane, le risque de voir un jour un groupe armé soutenir un candidat.

La gestion du pouvoir est l’un des problèmes majeurs qu’affrontent les milices. À Antuñez, j’ai rencontré deux habitants qui avaient eu recours au leader du groupe d’autodéfense pour trancher une vieille querelle consécutive à un accident de la route. Au moment des faits, le conflit avait été résolu par le chef des Templiers, qui avait ordonné au conducteur d’indemniser le blessé. À présent, face au commandant de la milice, l’automobiliste se plaint d’être sans travail et dit ne plus pouvoir continuer à payer. Le leader écoute, soupire, déclare que les Templiers ne reviendront pas et conclut que le conducteur doit continuer à payer l’indemnité. Ce faisant, il sort son portefeuille et donne au blessé quelques billets de deux cents pesos pour qu’il se débrouille en attendant.

La chute des Chevaliers Templiers a laissé un vide de pouvoir dans des localités comme Antuñez. Les habitants font appel aux milices d’autodéfense pour le combler. On peut simplement espérer qu’elles seront plus souples et moins rapaces que le cartel qu’elles ont vaincu.

 

Cet article est paru dans Letras libres en mai 2014. Il a été traduit de l’espagnol par François Gaudry.

De la littérature russe comme science politique

Il y a une vingtaine d’années de cela, quinze nouveaux pays émergeaient de l’épave naufragée de l’Union soviétique, éclats hétéroclites du monolithe brisé. Un seul roman national engendrait quinze histoires. Et, depuis, la plupart des spécialistes de la région peinent à suivre : comment raconter ces multiples sagas ?

Avec le recul, il est clair que les observateurs occidentaux n’ont pas su prédire, ni expliquer, l’évolution de ces nouveaux États : leurs embardées d’une crise à l’autre, leurs étranges systèmes politiques hybrides, leur stabilité dans l’instabilité. Il est vrai que les analystes ont longtemps essayé de projeter des modèles inspirés du reste du monde (« transition vers l’économie de marché, « évolution d’un régime à parti unique ») sur ces contrées, dont l’histoire et la culture sont pourtant fort différentes de celles de l’Occident, et souvent les unes des autres. J’ai ainsi lu des exposés sur le « patriotisme ethnocentrique » de Vladimir Poutine et la manière dont il édifie un « État néopatrimonial » – toutes choses très intelligentes, dont je retire un ou deux schémas joliment construits mais pas vraiment les clés dont j’ai besoin pour comprendre une société vivante.

Alors, je vous propose de laisser un peu tomber les manuels de science politique, pour essayer d’appréhender les pays de l’ex-Union soviétique en plongeant dans les pages de Nikolaï Gogol, d’Anton Tchekhov et de Fiodor Dostoïev­ski. Car les livres écrits par ces auteurs au XIXe et au début du XXe siècle se révèlent étonnamment applicables à la vie politique de la majorité des États de l’espace postsoviétique actuel, qu’il s’agisse de comprendre la fragilité parfois inattendue du pouvoir autoritaire de Vladimir Poutine en Russie ou les sempiternelles tentatives de modernisation ratées de l’Ukraine voisine. Il existe à cela une raison : la plupart des pays de l’ex-URSS sont issus de deux siècles d’autocratie sous domination russe, laquelle autocratie a de fait produit certaines des plus grandes œuvres de la littérature mondiale. Principales voix morales et intellectuelles de leur temps, Pouchkine, Tolstoï, Gogol, Tchekhov et Dostoïevski étaient des stars, idolâtrées pour leur capacité de représenter la situation terrible dans laquelle se débattaient les lecteurs. Or ils la représentent toujours.

J’aimerais ici montrer brièvement comment trois grandes œuvres de la littérature russe peuvent être calquées sur l’histoire récente de la Russie, de l’Ukraine et de la Géorgie, trois États qui intéressent au plus haut point les observateurs occidentaux. Ces classiques, vieux de plus d’un siècle, fournissent à la fois le détail précis et le vaste panorama qui manquent à l’étagère pleine de livres d’analyse politique surmodélisée.

La Russie, c’est l’un de ses principaux handicaps, ne s’est jamais départie de son penchant féodal, de son inclination au pouvoir personnel. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la majorité de la population était constituée de serfs, sur lesquels régnaient des propriétaires terriens guère plus indépendants : serviteurs de l’État, leurs domaines étaient à la merci du tsar. Le régime soviétique a reproduit cette hiérarchie, sous couvert cette fois de propriété collective et de monopole du Parti communiste. Plus récemment, Poutine a lui aussi donné des habits neufs à ce vieux système, en imposant une prétendue « verticale du pouvoir (1) », tout en accordant aux citoyens davantage de latitude dans l’espace privé.

Mais le dispositif est étonnamment vulnérable. Fondé sur une chaîne d’allégeances que lubrifient les pots-de-vin et gangrène la duplicité, il exige une constante maintenance. Ce genre de régime est susceptible de se décomposer rapidement. Le tsar peut vouloir trop en faire, tomber malade, ou manquer d’argent pour payer les factures, auxquels cas les citoyens russes sont parfaitement capables de contester leurs dirigeants, contredire ce « mythe répandu qui les représente en peuple passif » et que dénonce Sam Greene, spécialiste du pays : « Ce n’est pas vrai : les Russes sont en réalité agressivement immobiles (2). » En d’autres termes, ils sont par nature conservateurs, et préfèrent investir dans leurs propres stratégies de survie plutôt que prendre le risque de détériorer leur situation. Mais s’ils ont le sentiment que l’empereur est nu, ils protesteront. On l’a vu entre 1989 et 1991, quand tout l’édifice soviétique s’est effondré, et, dans une moindre mesure, au cours des mois qui ont suivi les élections législatives truquées de décembre 2011 (3).

Ce qui m’amène inexorablement au Révizor de ce grand caricaturiste de la vie russe qu’est Nikolaï Gogol, dont on peut dire qu’il a pour le pays une sorte de tendresse brutale. Sa seule pièce achevée est la plus grande comédie du théâtre russe et la plus implacable satire du pays, tant elle reflète l’habitude prise par ses habitants de reproduire du haut en bas de l’échelle, du tsar au serf, le petit despotisme. Après avoir assisté à l’une des premières représentations de la pièce en 1836, Nicolas Ier aurait laissé échapper cette remarque restée célèbre : « Tout le monde en a pris pour son grade. Et moi le premier. »

 

Révolte, absolutisme, effondrement

L’histoire est simple : le gouverneur corrompu d’une petite ville de province apprend par la bande qu’un inspecteur général (le révizor) arrive incognito de Saint-Pétersbourg pour enquêter sur la gestion des affaires locales. Panique ! Chacun dans le district touche des pots-de-vin ; l’argent destiné à une nouvelle église a été détourné sans que la moindre pierre ne soit jamais posée et des oies nichent dans le vestibule du palais de justice en sommeil.

Or le gouverneur et ses sous-fifres prennent malencontreusement pour le révizor annoncé un jeune citadin récemment débarqué à l’auberge de la ville. Khlestakov – c’est le nom de cet hôte – est en fait un panier percé qui vit impudemment à crédit, après avoir dilapidé sa fortune au jeu. Il tire bien sûr rapidement profit des attentions obséquieuses que lui prodiguent les notables de la ville et soutire de l’argent aux bureaucrates locaux, tout en séduisant la femme et la fille du gouverneur avec ses récits follement enjolivés de la vie à Saint-Pétersbourg.

Comme l’histoire russe du XXe siècle, la pièce se déroule en un cycle de révolte, suivie d’absolutisme puis d’effondrement. Une foule de commerçants rebelles se plaint auprès du nouveau venu des abus du gouverneur. Puis celui-ci l’emporte en annonçant que Khlestakov a demandé sa fille en mariage et va emmener la famille à Saint-Pétersbourg. Snobant les marchands intimidés, il les harangue : « Vous voilà vautrés à mes pieds, maintenant ! Pourquoi ? Parce que je suis le plus fort… Mais si vous aviez eu l’avantage, hein ?… Vous m’auriez traîné dans la boue, canailles, et vous m’auriez encore roué de coups… »

Et, de fait, ils prennent l’avantage. Khlestakov ayant quitté le district, le directeur des postes ouvre à la dérobée une lettre expédiée par l’imposteur, qui s’y vante auprès d’un ami de cette mystification. L’illusion vole en éclats et la ville est frappée de stupeur en apprenant l’arrivée du véritable inspecteur général. À la fin, le gouverneur désemparé déclare à la fois à ses subordonnés et aux spectateurs : « De quoi riez-vous ? C’est de vous-mêmes que vous riez ! »

Dans la Russie de Poutine, comme dans celle de Nicolas Ier, chacun connaît sa place et se rend complice de la corruption. Par intérêt personnel, par inertie, ou bien un peu des deux. Mais tout dépend de l’homme au sommet – le tsar, le gouverneur, le président. Quand l’illusion de l’autorité se dissipe – l’inspecteur est un imposteur, le président va trop loin – tout peut s’écrouler très vite. Dans la célèbre dernière scène muette [où l’on informe les notables de l’arrivée du vrai révizor], les personnages restent sans voix et l’on assiste à un moment de pure terreur existentielle.

La malédiction de la Russie est de balancer en permanence entre ordre autocratique et rupture sociétale, et c’est bien ainsi que la plupart des Russes ont vécu les années 1990. Le Révizor soulève le même dilemme. Si Gogol a ici une leçon à donner aux opposants russes, c’est qu’ils doivent s’efforcer de changer le système lui-même, et pas seulement l’homme à sa tête.

L’Ukraine est un pays pacifique, qui ne cherche pas à faire impression sur le monde. Le complexe de grande puissance du voisin russe et ses armes nucléaires lui font pour cela défaut. Mais l’État postsoviétique ukrainien est à présent bien réel. Et, en vingt ans d’indépendance, le pays a par deux fois assuré la passation du pouvoir à l’opposition, chose que la Russie n’a jamais réussi à faire (4).

 

L’Ukraine perdue dans la transition

Cela étant, Kiev n’a pas su apporter des bénéfices matériels tangibles au citoyen ordinaire. Une enquête menée en 2011 par le Pew Research Center en Russie, en Ukraine et en Lituanie montrait que les Ukrainiens avaient, de tous, la vision la plus négative de la transition. Plus de la moitié disaient désapprouver le passage à la démocratie pluraliste et à l’économie de marché, chiffre plus élevé qu’en Russie. Et près des trois quarts affirmaient que les gens ordinaires ont « peu » ou « pas du tout » touché les dividendes des changements intervenus depuis vingt ans (5). La corruption au plus haut niveau est une réalité endémique. Et la « révolution orange » a été dévoyée. Ce mouvement civique courageux, qui a contesté fin 2004-début 2005 la prétendue victoire de Viktor Ianoukovitch sur le candidat de l’opposition Viktor Iouchtchenko, a débouché sur une présidence Iouchtchenko elle-même si décevante que les électeurs ont réélu Ianoukovitch en 2010 (6).

Le pays semble en somme « perdu dans la transition », selon l’expression de l’universitaire Lilia Shevtsova. Sur le plan international, incapable de jouer le rôle d’intermédiaire dynamique entre l’Europe et la Russie, l’Ukraine est devenue une « zone grise » isolée quelque part entre les deux. Un pays coincé.

Et voilà qui m’évoque ce merveilleux auteur qu’est Anton Tchekhov. Poète par excellence du banal – célèbre pour avoir écrit : « Les gens dînent, ils ne font que dîner, et pendant ce temps s’édifie leur bonheur ou se défait leur existence tout entière » –, il dit mieux que tout autre comment le drame survient souvent sans drame.

Ses personnages ont souvent l’habitude, charmante mais fatale, d’entretenir des pensées profondes pendant que passe, sous leurs yeux mais sans eux, le train de l’histoire. La médiocre présidence de Iouchtchenko est sans doute plus facile à comprendre quand on compare le président ukrainien au très aimable lieutenant-colonel Verchinine des Trois Sœurs, qui prédit rêveusement durant l’essentiel de la pièce comment, « d’ici à deux cents, trois cents ans, la vie sur terre sera incroyablement belle, éblouissante » – mais se révèle incapable d’agir dans le présent.

C’est cependant la dernière pièce de Tchekhov, La Cerisaie, qui évoque le mieux la difficulté d’être l’Ukraine. Nous sommes dans les années 1900. Une aristocrate charmante mais inepte, Lioubov Andreevna Ranevskaïa, arrive de Paris pour rejoindre la propriété familiale à l’est de l’Ukraine, contrainte de vendre la maison et sa célèbre cerisaie pour rembourser une montagne de dettes. Un véritable diaporama social de l’époque traverse les lieux : un nouvel homme d’affaires enrichi, Iermolai Lopakhine, fils d’un ancien serf du domaine qui peut à présent se permettre d’acheter et d’abattre la cerisaie ; un « éternel étudiant » révolutionnaire qui annonce être « au-dessus de l’amour » ; une gouvernante allemande déracinée ; des voisins aristocrates miteux ; et des domestiques prétentieux qui se moquent de leurs maîtres.

Tous vivent dans la même maison et pensent se parler, mais n’entretiennent qu’un dialogue de sourds. Nous le voyons, pas eux. Et la pièce connaît un dénouement dramatique. Une « petite soirée » est organisée le jour même de la vente aux enchères, et Lopakhine achète triomphalement la propriété. Il ordonne avec exubérance à l’orchestre juif de jouer, puis tente de consoler Lioubov Andreevna : « Oh vivement que tout ça soit passé. Oh, vivement qu’elle change, d’une manière ou d’une autre, notre vie mal fichue, malheureuse ! » Mais il n’y a pas de révolution, seulement un peu plus d’aimable pagaille.

Chacun passe simplement à autre chose – ou retourne à Paris, dans le cas de Ranevskaïa. Son indolent frère aristocratique prend un poste dans une banque. Seul Firs, le vieux serviteur sourd, reste dans la maison abandonnée, et c’est par erreur.

Un héritage ambivalent, des occasions manquées, le triomphe des nouveaux riches, une transition sans but… C’est l’histoire de l’Ukraine, pays européen moderne de 45 millions d’habitants qui semble ne pas aller véritablement où que ce soit. Sous le voile poétique de La Cerisaie apparaît à nos yeux l’un des principaux problèmes de l’Ukraine contemporaine : les intellectuels qui rêvent d’une nouvelle vie merveilleuse – en l’espèce, une destinée européenne pour leur pays – ne savent pas comment en faire une réalité.

À l’exception de la Russie, chacune des quinze républiques devenues indépendantes le 25 décembre 1991 a commis un parricide : il a fallu tuer le père russe pour conquérir la liberté. La séparation fut partout douloureuse, mais nulle part davantage qu’en Géorgie, pays dont l’élite avait noué au cours de deux siècles d’empire des liens particulièrement forts avec les Russes, à travers l’aristocratie, l’Église orthodoxe et la confrérie bolchevique. L’histoire devient encore plus complexe quand on se souvient que c’est un Géorgien russifié, Joseph Staline, qui incarna pendant trente ans, au XXe siècle, la figure du parent despotique.

En 1991, la Géorgie a donc tué à la fois la Russie et son propre complexe stalinien quand, après une intense flambée de nationalisme, elle se débarrassa du joug soviétique. Deux présidents se sont alors succédé au cours d’une décennie de drame et de guerre civile [avec les conflits séparatistes en Ossétie du Sud et en Abkhazie]. Puis, après la « révolution des roses » de 2003, Mikheïl Saakachvili, un avocat formé aux États-Unis et âgé de 35 ans, s’est lancé dans un nouveau parricide, en renversant son ancien mentor, le vieux leader géorgien Edouard Chevardnadze. Saakachvili a d’ailleurs déclaré qu’il fallait savoir sauter une génération et que le pays devait « partir de zéro ». Exit la quasi-totalité de l’ancienne bureaucratie et de ses règles [16 000 policiers ont été licenciés du jour au lendemain]. Un groupe d’hommes d’une vingtaine et d’une trentaine d’années, frais émoulus de leurs études à l’étranger, entrait en scène pour former le plus jeune gouvernement d’Europe.

Jetons un œil à présent sur le dernier roman de Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov. Comme l’histoire moderne de la Géorgie, les intrigues de Dostoïev­ski parlent toutes de crises et de révélations, réelles ou imaginaires. Le drame et son acuité philosophique émanent de personnages romantiques, impulsifs et amoureux de la vie, engagés dans une controverse perpétuelle – assurément des Géorgiens !

 

« Et tous seront heureux »

Dans ce roman, un père tyrannique est assassiné, et même si aucun de ses trois fils n’a en fait commis le crime, chacun doit faire face à son désir secret de voir disparaître le vieil homme. La créature la plus fascinante de Dostoïev­ski est ici Ivan Karamazov, un étudiant de 24 ans à l’intelligence redoutable, et obsédé par les théories utopiques sur l’éradication de la souffrance dans le monde. Quitte à envisager pour cela des solutions extrêmes.

Dans le chapitre le plus célèbre du livre, Ivan raconte l’histoire d’un grand inquisiteur du XVIe siècle espagnol qui reproche à Jésus-Christ d’avoir accordé le « fardeau de la liberté » aux hommes, ne leur apportant ainsi que le malheur. Il plaide, lui, pour qu’une petite caste de dirigeants éclairés gouverne la population au mieux de son intérêt, tout en l’aveuglant par une mystification délibérée. Le grand inquisiteur explique alors au Christ : « Et tous seront heureux, tous ces millions de créatures, sauf les cent mille qui les dirigeront. Car nous, qui aurons la charge du secret, nous serons les seuls à être malheureux. »

Ivan ressemble comme un frère aux jeunes réformateurs géorgiens d’aujourd’hui : passionné, arrogant et philosophique. Eût-il vécu à notre époque, il aurait probablement étudié aux États-Unis, été ministre délégué, et tiendrait un blog 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, avec une chronique dans le magazine de la nouvelle élite, Tabula.

J’ai eu il y a peu un débat en ligne avec l’un de ces nouveaux Géorgiens. Il soutenait mordicus l’utilisation par les États-Unis de George Bush des « techniques d’interrogatoire renforcées » contre les suspects de terrorisme, quand je qualifiais ces méthodes de « torture ». Lorsque je lui ai confié qu’il me rappelait Ivan Karamazov, il a répondu : « Je ne prendrais pas Dostoïevski comme conseiller stratégique et militaire. Appliquer la morale individuelle est une erreur philosophique qui a des conséquences catastrophiques, moralement indéfendables. » Une réponse digne d’Ivan Karamazov, à mon avis.

La nouvelle génération géorgienne a incontestablement accompli des choses impressionnantes. À bien des égards, le pays a été métamorphosé depuis 2004. Le système fiscal et douanier a été réformé, la fonction publique rationalisée, de nouvelles villes et de nouveaux axes routiers planifiés. Mais tout cela a un prix. La nouvelle élite est perçue comme arrogante et au-dessus des lois – l’une des raisons pour lesquelles elle s’est laissé entraîner dans une guerre irréaliste contre la Russie à l’été 2008 [toujours à propos de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, désormais occupées par l’armée russe]. La corruption et la criminalité, qui gangrenaient la Géorgie, ont été éliminées – mais au prix de la création d’une nouvelle force de police redoutée, qui ne répond apparemment de ses actes auprès de personne.

Selon les télégrammes du département d’État américain publiés par WikiLeaks, le plus brillant porte-parole de l’élite dirigeante géorgienne, Giga Bokeria [qui fut notamment vice-ministre des Affaires étrangères et secrétaire du Conseil national de sécurité], a déclaré à l’ambassade américaine de Tbilissi en 2008 que le président géorgien « pensait qu’il ne pouvait s’offrir le luxe de bâtir un consensus afin d’installer la démocratie de manière irréversible en Géorgie » et que « le mouvement de réforme s’arrêterait » si l’opposition faisait un bon score aux élections. « La réforme avant la démocratie » : l’idée remonte, au-delà des bolcheviques, aux penseurs radicaux russes du milieu du XIXe siècle (7).

Dostoïevski explique clairement à quel point c’est dangereux : la quête farouche d’une utopie rationnelle et la tension créée par la mort de son père conduisent Ivan Karamazov, souffrant d’hallucinations, au seuil de la folie. Le gouvernement géorgien n’en est pas encore tout à fait là (8). Mais l’avertissement n’a rien perdu de sa valeur.

 

Cet article est paru dans Foreign Policy en mars-avril 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
 

Snowden contre le Léviathan

Raconter la manière dont nous sommes passés du travail d’interception des communications échangées par les gouvernements, les armées et les criminels du monde entier à la collecte indiscriminée des paroles, des courriels et des transmissions de données échangées par tous, c’est raconter l’histoire désespérément banale d’une dégénérescence bureaucratique ô combien prévisible.

Tout a commencé avec les téléphones portables Thuraya qu’Oussama Ben Laden et autres terroristes bien nantis aimaient utiliser car ils étaient liés à un opérateur émirati capable d’assurer une excellente couverture dans les zones normales et au moins minimale dans les régions reculées d’un grand intérêt pour Ben Laden and Co. À cette époque ancienne, le Thuraya était pour de nombreux clients du Golfe et d’ailleurs un simple accessoire de mode. Mais pour les terroristes réfugiés dans l’Afghanistan des talibans, où ne fonctionnait aucun service de téléphonie mobile (aujourd’hui, on compte de nombreux fournisseurs pour quelque 18 millions d’utilisateurs), il était indispensable.

S’étant révélée complètement incapable, avant le 11 septembre 2001, de tirer le moindre profit des communications captées sur les Thuraya et des autres occasions de découvrir le complot en raison de l’incompétence grossière impitoyablement décrite dans les rapports officiels (Michael F. Scheuer, à la tête de l’unité chargée de surveiller Ben Laden, ne savait pas lire l’arabe, ni même comprendre la langue orale), l’organisation américaine du renseignement d’origine électromagnétique a naturellement reçu l’ordre de se consacrer à la recherche des terroristes, de même que toutes les autres officines.

Une mission bienvenue pour la National Security Agency (NSA), dont la tâche est précisément d’extraire des informations de tous les signaux émis, depuis les appels téléphoniques jusqu’aux données télémétriques des missiles : l’agence était passablement sous-utilisée depuis une décennie. L’effondrement de l’empire soviétique avait en effet balayé du jour au lendemain l’ensemble de l’activité portant sur les pays du Pacte de Varsovie : les communications gouvernementales et militaires de la Bulgarie, de la République tchèque, de l’Allemagne de l’Est, de la Hongrie, de la Pologne et de la Roumanie n’avaient plus aucun intérêt. Cette nouvelle donne aurait dû conduire au licenciement immédiat de toutes sortes de linguistes, d’analystes et d’agents administratifs, mais leur inutilité fut marquée du sceau du secret. L’Armée rouge conservait certes tout son intérêt, de même que le Kremlin et les autres composantes de l’État russe. En outre, le travail sur la Chine était déjà en plein essor. Mais tout cela ne compensait que légèrement la contraction drastique de l’immense appareil militaire de l’ancien bloc soviétique et la chute plus brutale encore du rythme des opérations des forces russes restantes. L’une et l’autre ont énormément réduit le nombre de signaux susceptibles d’être recueillis afin de pouvoir continuer d’occuper du personnel à identifier, déchiffrer, interpréter et diffuser ces données. Seules quelques centaines de personnes étaient réellement nécessaires sur les milliers et les milliers d’employés affectés au service des antennes exploitées par les sections du renseignement électromagnétique de l’armée de terre, de la marine et de l’aviation. Il en allait de même pour les milliers et les milliers de traducteurs, d’experts en cryptologie, de déchiffreurs, d’opérateurs de superordinateurs et d’analystes de toute sorte, sans oublier les managers. Avec la fin de la Guerre froide, le danger était grand de voir un Congrès frileux en matière budgétaire découvrir le pot aux roses et exiger des licenciements massifs.

 

Pénurie de cibles

La lutte contre le terrorisme tombait donc à point nommé, mais cette nouvelle activité ne semblait pas, de prime abord, particulièrement prometteuse. Comparée aux quelque 50 000 émetteurs militaires soviétiques placés sur les véhicules, les navires, les avions, les postes de commandement et les QG dans les dernières années de la Guerre froide, la quantité d’appareils présents en Afghanistan paraissait ridicule. Et les communications reconnues suspectes à travers le monde étaient à peine plus nombreuses. Certes, Internet, hôte de tant de sites djihadistes, fournissait plus de travail ; mais il fallut une éternité pour embaucher des linguistes spécialistes de l’arabe et de l’ourdou, ou même des locuteurs du farsi (bien qu’il s’en trouve 250 000 rien qu’à Los Angeles), sans parler du pachtoune. Et puis, surtout, la liste complète des suspects n’était tout bonnement pas très longue. Bien sûr, cela s’est amélioré pour le renseignement électromagnétique avec la guerre d’Irak en 2003 ; mais, encore une fois, le volume d’activité n’était pas bien gros par rapport à l’ampleur considérable de la capacité installée. Du moins, tant qu’il s’agissait d’intercepter les communications des personnes soupçonnées d’agissements criminels…

C’est alors précisément que l’intelligence collective de la bureaucratie du renseignement électromagnétique eut son éclair de génie : pour résoudre le problème de la pénurie de cibles, il suffisait d’intercepter aussi les signaux émis par les suspects « possibles ». En dignes Américains viscéralement hostiles à la discrimination, les responsables du renseignement refusèrent de restreindre la surveillance aux centaines de millions de musulmans qui communiquent d’une manière ou d’une autre par téléphone portable. Ce qui ne laissait qu’une définition envisageable des suspects possibles : tout le monde, partout. Certes, dans le cas des citoyens américains, seules les « métadonnées » pouvaient être recueillies : il s’agissait d’enregistrer qui entrait en contact avec qui, pas ce qui se disait, s’écrivait ou se transmettait. Mais cette réserve ne s’étendait pas aux étrangers, comme Angela Merkel l’a appris à ses dépens (1). Si les communications des gouvernements partenaires du renseignement électronique américain – l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni – ont été exclues (2), ce fut à peu près tout. Rien d’autre ne vint limiter la collecte de chaque signal susceptible d’être recueilli, puis son « traitement » – un excellent terme générique pour cacher l’impossibilité absolue de comprendre davantage qu’une fraction infinitésimale de l’énorme quantité de matériau récolté.

Le désir de justifier la surcapacité héritée de la Guerre froide, le désir d’ajouter plus de capacité encore et le désir d’acquérir également une capacité extérieure, en versant des milliards à des sous-traitants privilégiés comme Booz Allen Hamilton Inc., ancien employeur d’Edward Snowden et de nombreux anciens de la NSA, étaient parfaitement naturels. Ils relèvent du réflexe de survie de n’importe quel bureaucrate : se développer s’il le peut, autant qu’il le peut.

Mais ce projet dépendait du financement du Congrès et l’on pouvait craindre, après le 11 Septembre, que les élus refusent tout simplement d’injecter des milliards dans les services de renseignement, étant donné ce que l’on savait de leurs défaillances au cours de la période précédant les attentats. Les conclusions des rapports déjà mentionnés relevaient de deux catégories distinctes : défauts d’action et défauts de coordination. Ces derniers étaient simples : le FBI avait la CIA en horreur depuis le jour de sa création, le 18 septembre 1947 – non sans avoir auparavant abhorré les intellectuels, les Juifs et les patriciens de l’OSS, ancêtre de l’Agence. Celle-ci n’était pas en reste, et n’avait que mépris pour les flics arrivistes du FBI. Moyennant quoi les deux organisations communiquaient très peu, très partiellement, très tardivement – et seulement quand il le fallait vraiment. Au-delà de ces deux services, et de la NSA elle-même (où la coordination péchait plus encore, en raison de normes plus strictes en matière de secret de celle qu’on surnomme « No Such Agency (3) »), d’autres agences fédérales font aussi du renseignement, tout comme les 5 000 et quelques services de police présents dans les États, les comtés et les municipalités. On s’attaqua sur-le-champ à ce problème de coordination. Et, pour pallier la réticence des différents services à transmettre des informations aux agences rivales, un organisme neutre fut créé en 2003, le Centre national contre-terroriste. Malgré la quantité d’obstacles possibles, à commencer par l’attachement de tout ce petit monde à son pré carré et l’incompatibilité des logiciels utilisés par les uns et les autres, la coordination s’est réellement – sinon rapidement – améliorée. Le problème de la compréhension du contexte restait en revanche entier : informés que l’immigré tchétchène Tamerlan Tsarnaev était rentré récemment d’un séjour de six mois au Daghestan, le FBI et la police de Boston ont réagi de la même manière que si on leur avait annoncé qu’Arnold Schwarzenegger revenait d’un voyage au Tyrol. Des personnes ont péri et davantage encore ont été mutilées à vie à cause de cette manière indiscriminée de pratiquer la non-discrimination (4).

Mais c’est au niveau de l’action, non de la coordination, que la situation était la pire. Et elle l’est restée. Les terroristes ne produisent pas de données visuelles facilement repérables : ils ne possèdent pas de bases aériennes, ne portent pas l’uniforme, et leurs communications, bien réelles, sont beaucoup trop rares pour pouvoir tirer quoi que ce soit de l’analyse du trafic (activité fort utile pour détecter une concentration de troupes et ce genre de choses, même si aucun signal n’est vraiment déchiffré). De même, les terroristes actuels ne divulguent rien sur les appareils successeurs des bons vieux Thuraya. Grâce aux révélations parues dans la presse plus d’une décennie avant celles de Snowden, même les plus ignorants ont adopté la règle édictée par la mafia new-yorkaise en 1914 : ne jamais communiquer par téléphone (5).

 

Leaders fantômes

À l’époque, ces fuites avaient fait pousser des cris d’orfraie. Mais avec le recul, force est de constater qu’elles ont magnifiquement servi l’intérêt national, en conduisant à la fermeture définitive du quartier général d’Al-Qaïda et en réduisant les leaders de l’organisation à la paralysie, à un moment où ils auraient encore pu capitaliser sur le succès phénoménal du 11 Septembre. Grâce à l’interruption de toutes les télécommunications, remplacées par le seul recours aux messagers de confiance, Oussama Ben Laden est resté en vie jusqu’au 2 mai 2011, et Ayman al-Zawahiri jusqu’à ce jour encore – mais comme des leaders fantômes, désormais incapables de développer et de faire fonctionner une organisation ; incapables, à vrai dire, de faire autre chose que continuer de respirer.

Il est impossible de vaincre des groupes terroristes qui ne produisent plus ni images ni signaux sans une action de terrain qui permette à des volontaires d’infiltrer les réseaux, de les repérer dans les endroits improbables où ils sont encore susceptibles d’émerger, de les prendre au piège d’opérations sous fausse bannière et autres ruses de ce genre (6) – toutes activités que la CIA accomplit magnifiquement au cinéma, mais pas dans la vraie vie. Car les projets s’empêtrent dans une multitude de réunions internes, externes, entre agences et au sein des ambassades, tant et si bien que, dans la réalité, cela n’aboutit à rien. Pénétrer et démanteler les groupes terroristes devrait être la mission première de la CIA : c’est ainsi que le Shin Bet et le Mossad israéliens contiennent le terrorisme, c’est ainsi qu’ont été contenues les différentes branches de l’IRA. Mais, dans les faits, la direction dite opérationnelle de la CIA n’a pas même essayé de faire son devoir. Pour commencer, elle possède très peu de vrais agents, à savoir des personnes qui peuvent aller quelque part faire autre chose qu’assister à une réunion dans les bureaux de l’antenne locale de l’Agence ou à la chancellerie ; ce qui n’empêche pas la plupart des voyages de ce genre d’être enregistrés comme « missions » – et même comme missions secrètes pour peu que le type n’arbore pas un T-shirt de la CIA du début à la fin. Même les directeurs d’assez haut rang, même les juristes du contentieux, même le personnel administratif du service des relations humaines et de la discrimination positive sont plus nombreux que les agents de terrain ; lesquels, cela va sans dire, ne sont qu’une poignée par rapport au personnel dédié aux technologies de l’information, ou à toute la direction du renseignement.

En outre, les quelques agents qui restent ne sont pas très opérationnels, malgré l’acharnement avec lequel les directeurs successifs de la CIA les peignent en héros. Car enfin, comment se fait-il, étant donné les vicissitudes des guerres d’Irak et d’Afghanistan, étant donné la durée du combat contre les groupes terroristes à l’échelle mondiale, que travailler pour la direction opérationnelle de la CIA soit encore à peu près cent fois moins dangereux que d’être pêcheur ou bûcheron à 20 dollars de l’heure ? Même le tout petit nombre de victimes n’est pas principalement dû à des actes de bravoure ayant mal tourné, mais à l’incompétence la plus crasse. C’est elle qui a tué sept officiers et contractants de la CIA sur la base Chapman en Afghanistan le 30 décembre 2009 – morts quand un agent double ridiculement mal géré, qu’ils s’étaient hâtés d’accueillir sans prendre la moindre précaution de sécurité comme ils l’auraient fait pour un parlementaire en visite, les a fait sauter. Mais ce ne fut là que la traduction de l’impéritie générale de toute l’opération : ce n’est pas un hasard si la personne la plus haut gradée présente sur place, Lynne Matthews, avait travaillé pendant des années avec le même Michael F. Scheuer qui n’avait pas pris la peine d’apprendre l’arabe alors qu’il était chargé de la traque de Ben Laden (7).

 

De nouvelles strates de management

Les rapports post-11 Septembre avaient édifié le Congrès sur l’impuissance opérationnelle de la CIA, et l’on savait d’expérience ce qu’il fallait faire : soustraire la direction des opérations à la CIA, pour transformer l’Agence en pure et simple organisation de renseignement – avec, dans l’idéal, une direction administrative ramenée à des dimensions normales –, et créer un service action nettement plus petit et totalement séparé ; puis remplacer la plupart des officiers traitants et des agents tout juste opérationnels par de nouvelles recrues à la fois capables et désireuses de faire le boulot. On irait les chercher parmi les très nombreux Américains qui parlent couramment des langues étrangères, ont déjà travaillé hors des frontières et font la preuve de leur goût du risque. Ainsi, les États-Unis se doteraient enfin d’une officine dédiée à l’action secrète à la hauteur de la compétence de leur armée et du professionnalisme de leurs diplomates.

L’administration présidentielle et toutes les commissions parlementaires concernées ont été approchées par des espions chevronnés ayant des propositions plus ou moins identiques (même si l’un d’eux a, en plus, recommandé que les bureaux soient passés au fumigène après les licenciements massifs nécessaires au début). L’unanimisme était impressionnant, et fit apparemment l’objet d’une grande attention. Mais, in fine, aucune personnalité de premier plan ne s’est présentée pour mettre en œuvre la réforme, et le Congrès a fonctionné en pilotage automatique, injectant des milliards dans chaque budget du renseignement en vue. La CIA savait exactement quoi faire de l’argent : elle s’est empressée d’ajouter de nouvelles strates de management au-dessus des anciennes, à point nommé pour la création d’une toute nouvelle direction générale du renseignement, placée en surplomb de toutes les officines, ce qui a propulsé le ratio administrateurs/agents à des niveaux à peine croyables. Ce qui s’est passé le 30 décembre 2009 sur la base Chapman a témoigné d’un manque total de progrès.

La seule manière correcte de comprendre la réalité qu’Edward Snowden a révélée est la suivante : l’interception massive des télécommunications de chacun de nous n’est que le nouveau moyen trouvé par les services de renseignement pour échapper à l’indispensable travail d’infiltration et de déstabilisation des groupes terroristes – tâches dont la CIA ne s’acquittera pas en raison des divers désagréments et des possibles dangers qu’elles présentent. Les révélations de Luke Harding, journaliste au Guardian, dans « Les dossiers Snowden » ne révèlent évidemment rien, en raison des histoires mêmes que raconte son livre, qui portent toutes sur des confidences déjà faites par Snowden en personne – mis à part des éléments biographiques eux-mêmes également connus. On trouve aussi de nombreux détails sur l’ordinaire des voyages de Glenn Greenwald, le reporter du Guardian (édition américaine) qui a le premier interviewé le jeune consultant de la NSA avant de devenir son principal relais, qui raconte à nouveau les pérégrinations hypermédiatisées de Snowden (8). En revanche, il y a là très peu de choses sur la petite amie salement abandonnée de Snowden, Lindsay Mills.

Naturellement, pour Harding, Snowden est un héros, et même bien davantage que cela : un excellent sujet. Mais, comme l’ont déclaré tant de personnalités distinguées, est-il aussi un traître ? Avant d’examiner cette question, il faut d’abord admettre qu’Edward Snowden a violé un certain nombre de lois. Les Américains étant très respectueux du droit, Snowden devra affronter ces lois quand il regagnera le territoire américain après avoir quitté son asile russe, forcément désagréable, et de plus en plus compromettant. Personnellement, je suis tout à fait convaincu qu’il rentrera, sauf si on l’en empêche.

Snowden, donc, a incontestablement enfreint la loi. Mais cela ne fait pas nécessairement de lui un traître, c’est-à-dire un homme qui veut nuire aux États-Unis, et/ou leur nuit de fait. C’est une question à laquelle personne, pas même le juriste le plus qualifié, ne peut répondre ex cathedra, car elle est bien plus politique que juridique. Pour savoir si Snowden a fait du tort aux États-Unis, il faut d’abord définir de quoi l’on parle : s’agit-il des États-Unis de la NSA, ou de la Constitution américaine ?

 

Aiguille terroriste dans une botte de foin

La meilleure manière de répondre est indirecte : le 8 mars 2014, le sénateur Rand Paul a recueilli 31 % des 2 459 voix exprimées par les militants lors de la « CPAC » (Conférence d’action politique conservatrice), le rendez-vous annuel de la jeune garde conservatrice du Parti républicain (9). Il arrivait ainsi loin devant les 8 % obtenus par Chris Christie, le gouverneur du New Jersey. Tous deux étaient là en tant que candidats à la candidature présidentielle, et s’il paraît peu probable que Rand Paul remplace Barack Obama à la Maison-Blanche, même le vote extrêmement peu représentatif de la CPAC prouve qu’il est au minimum éligible. Voilà qui est intéressant car il s’est diamétralement opposé à l’interception massive des communications par la NSA et ses auxiliaires, américains ou non (en particulier les services secrets britanniques). Il est en cela tout à fait d’accord, fût-ce implicitement, avec les conceptions de cet autre libertarien qu’est Edward Snowden.

D’ordinaire, les parlementaires républicains également à l’unisson de Snowden le sont uniquement pour des raisons fiscales. Ils combattent l’interception massive des communications parce que la recherche dans ces bottes de foin que forment les milliards d’appels téléphoniques et de courriels échangés à travers la planète, pour y dénicher des aiguilles terroristes, coûte des milliards et des milliards de dollars – et n’a permis de découvrir que très peu de criminels. Les opposants républicains sont rejoints bien sûr par les démocrates du Congrès qui voient d’un mauvais œil les pratiques intrusives des services de renseignement, même quand ils sont par ailleurs favorables à une défense forte. À quoi il faut ajouter la minorité des démocrates de gauche qui sont hostiles à toute forme de défense forte et ceux qui seraient même capables de se réjouir d’un affaiblissement des États-Unis (on trouve quelques tiers-mondistes au Congrès). Il semble donc assez probable qu’une majorité à la fois des démocrates et des républicains ne considéreraient pas Snowden comme un traître. Rien de tout cela ne signifie qu’ils rejettent, tout comme Snowden lui-même, le renseignement électromagnétique en tant que tel. À condition que la pratique vise précisément les communications de gouvernements étrangers et de leurs forces armées, ainsi que les criminels présumés (y compris les terroristes), et qu’elle soit soumise au préalable à décision judiciaire lorsque des citoyens américains sont concernés.

Ce faisant, toutes les personnes mentionnées ici, Snowden inclus, se comportent simplement en défenseurs de la Constitution et donc en patriotes, car il n’existe aucune autre façon d’être un patriote américain : quand ils prêtent serment, les présidents jurent de défendre la Constitution, pas les territoires changeants des États-Unis. De même, il ne fait pas le moindre doute que les garanties apportées à tous les autres droits par la Constitution doivent inclure le droit à la vie privée, qui en est la condition. En tant que patriotes, Rand Paul, Snowden et les autres approuvent certainement la traque et l’assassinat des terroristes par n’importe quel moyen efficace et se fichent pas mal des droits de ces derniers, qui y ont renoncé de fait en déclarant la guerre aux États-Unis et à leurs alliés. De même, ils s’opposent aux interceptions massives car ils sont à juste titre convaincus que ce genre de pratique affaiblit les États-Unis sur les plans moral, fiscal et opérationnel. Rien de tout cela ne signifie que Snowden échappera au procès à son retour, mais certains hauts responsables du renseignement américain lui ont déjà envoyé les signes du « tout est pardonné-rentre à la maison ». Notamment par crainte qu’il ne possède d’autres secrets : il ne les a pas divulgués et n’a pas l’intention de le faire, mais ces dossiers ne sont pas protégés tant qu’il reste dans son dangereux asile russe (10).

Oui, Snowden a infligé des milliards de dollars de dégâts aux programmes d’interception existants. Mais, contrairement à une assez longue liste de traîtres, il n’a pas mis en péril l’identité d’agents. Surtout, il a lésé un dispositif contre-productif qui n’a nul besoin d’être remplacé. De ce point de vue, il a fait économiser davantage de milliards qu’il n’en a coûté. En somme, ce qu’Edward Snowden a exposé doit être démantelé, et le plus tôt sera le mieux. Même les bureaucrates du renseignement ne devraient pas s’y opposer : avec l’activité russe de nouveau en plein essor, et l’activité chinoise en développement constant, ils n’ont vraiment pas besoin d’espionner le compte Facebook de ma fille.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 11 avril 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Sur la rentabilité de la science

Deux fois par an, je me sacrifie pour les autres : j’examine les demandes de subvention soumises à l’Institut canadien de recherche en santé. Cela me prend une semaine : cinq jours pour faire une évaluation détaillée des projets de recherche, suivis de deux jours éreintants pendant lesquels, avec un groupe d’autres scientifiques, nous décidons de ceux que nous recommanderons. Sur quarante-cinq demandes examinées, six ou sept seulement recevront un financement. C’est un travail soumis à forte pression, non rémunéré, exigeant et qui s’ajoute à nos obligations professionnelles habituelles. Dans la mesure où les institutions dont nous relevons attachent souvent une piètre valeur à ce genre d’activité gratuite, privilégiant les subventions que nous apportons et les articles scientifiques que nous publions, la tâche peut sembler vraiment ingrate.

Des centaines de chercheurs chevronnés se l’infligent pourtant chaque année (1). Car ils croient juste que le projet de recherche d’un scientifique soit jugé par ses pairs. Ils sont également convaincus que le système élève la qualité de la science. Si les programmes les plus faibles périssent et que les plus solides survivent, la recherche en santé progressera en vertu d’une sorte de processus de sélection naturelle.

Mais la dure réalité, c’est que le système ne fait sans doute pas avancer la science de manière aussi systématique que nous ne l’espérons. Les travaux menés dans le domaine médical engendrent rarement des découvertes qui améliorent la santé publique. La recherche ciblée peut passer à côté des innovations majeures de demain. Et nombre des percées les plus décisives sont le fruit du hasard.

Comme en témoigne la découverte du premier antibiotique, la pénicilline, révolution pharmacologique qui a sauvé des millions de vies. Alors qu’il menait ses expériences sur des bactéries dans un tout autre but, Alexander Fleming observa qu’une moisissure empêchait les microbes de se multiplier. Elle produisait de la pénicilline naturelle. Ce fut une découverte fortuite, résultat de la contamination d’un labo par un autre. Mais, comme l’a dit Louis Pasteur dans une formule restée célèbre, « le hasard ne favorise que les esprits préparés » : pour découvrir la pénicilline, Fleming devait d’abord être capable de remarquer qu’il avait sous les yeux un phénomène inattendu, ensuite être capable de l’étudier. Tous ses travaux antérieurs avaient développé en lui l’esprit et les outils scientifiques qui allaient lui permettre d’exploiter ce cadeau du ciel.

Mais les comités de financement peuvent difficilement miser sur les découvertes fortuites. En outre, l’idée que les avancées de la recherche sont aléatoires pourrait amener à la conclusion que l’importance d’un projet se mesure peut-être au moins autant à sa capacité de forger des compétences qu’à l’enjeu de recherche lui-même. Pareil raisonnement inciterait à financer les études proposées davantage pour leur potentiel formateur que pour la question même qu’elles entendent résoudre.

Certains travaux de ce type sont récompensés chaque année à Harvard lors d’une cérémonie satirique, les prix Ig Nobel, communément appelés IG. Les travaux « primés » nous font d’abord rire, en général, puis réfléchir. Quatre des dix premiers prix de 2013 étaient relatifs à la santé. Brian Crandall et Peter Stahl, de la State University de New York, ont reçu un IG pour avoir fait bouillir une musaraigne morte, qu’ils ont avalée sans mâcher avant d’examiner soigneusement les excréments produits au cours des jours suivants. Il s’agissait de regarder quels os sont et ne sont pas dissous dans le système digestif.

Un autre lauréat, Maseratu Uchiyama, a dirigé une équipe japonaise qui a étudié l’effet de la musique d’opéra sur des souris ayant subi une transplantation cardiaque. Une équipe franco-néerlandaise a publié « La beauté est dans l’œil du buveur de bière (2) », démontrant que les gens qui pensent être ivres pensent aussi être séduisants. Enfin, le prix IG dans la catégorie santé publique est revenu à une étude américano-thaïlandaise portant sur « la gestion chirurgicale d’une épidémie d’amputation de pénis au Siam (3) ».  La technique de réparation recommandée peut être pratiquée dans tous les cas, selon l’équipe scientifique, sauf si le membre a été en partie mangé par un canard – je ne plaisante pas.

 

420 000 euros par projet

Sous leur air hilarant, les IG ont le mérite de braquer les projecteurs sur cette question : vaut-il mieux investir dans les études scientifiques guidées par le hasard ou dans celles qui poursuivent un dessein précis ? C’est justement à ce genre de question que s’intéresse une toute nouvelle communauté de chercheurs, dédiée à ce qu’ils appellent la « science de la science ». Même si cette discipline émergente ne permet pas encore de déceler à l’avance les projets qui déboucheront sur la prochaine découverte médicale, elle augmente sensiblement nos chances d’y parvenir.

Neuf cents allocations de recherche environ sont attribuées chaque année dans ce pays, au terme du processus de sélection auquel je participe, pour un montant de 600 000 dollars canadiens [420 000 euros] en moyenne chacune (4). Dans ce genre de situation, une entreprise estimerait raisonnable d’accorder la priorité aux projets offrant les meilleures perspectives de retour sur investissement. L’économiste James Heckman (un vrai prix Nobel, lui) a calculé le rendement des ressources consacrées au capital humain. Il a démontré qu’investir dans un enfant âgé de 0 à 5  ans est deux fois plus rentable que de consacrer les fonds à un enfant d’âge scolaire. Si l’on applique ce savoir à la science, il en ressort que, d’un point de vue économique, les recherches en santé portant sur les premières années de la vie (la prévention) constituent sans doute un meilleur investissement que les études concernant la plupart des autres tranches d’âge.

Les statistiques attestent aussi que la recherche sur les facteurs sociaux pathogènes améliore davantage la santé publique que les travaux portant sur les traitements potentiels des maladies qui en résultent. Selon une étude américaine récente, les interventions cliniques ne peuvent produire que 20 % des progrès dans ce domaine, le reste étant imputable à l’action sur l’environnement social : les conditions de vie, le travail, les inégalités, la pollution, ainsi que l’accès aux drogues, à l’alcool et aux aliments excessivement caloriques. Autrement dit, la recherche pratique sur la prévention pourrait bien être la plus efficace.

Si l’on s’intéresse néanmoins aux études portant sur les nouveaux traitements – comme le font de plus en plus les organismes de financement –, certaines apparaissent plus susceptibles d’avoir rapidement un impact. Selon le département américain de la Santé, il faut parfois vingt ans à une découverte pour passer de la paillasse du laboratoire au lit du patient, vingt ans pour transformer les résultats de la recherche en pratique clinique courante. Investir dans les moyens d’accélérer la mise en œuvre des nouveaux protocoles de soins, voilà qui serait sans doute une bonne manière de dépenser l’argent public. Malheureusement, la science de la science n’est pas un champ suffisamment labouré, et nous ne savons pas suffisamment bien exploiter ses résultats pour réformer nos façons de faire. Moyennant quoi nos armoires débordent de traitements à l’efficacité démontrée que nous n’utilisons pas.

Le rapport Retrosight de la Rand Corporation offre un soulagement bienvenu aux maux de tête des bailleurs de fonds. L’ouvrage analyse un passionnant projet lancé par des organismes de financement canadiens, américains et britanniques. Le but ? Discerner des travaux ayant parcouru tout le chemin entre la théorie ou la découverte et la pratique à l’effet sensible sur santé. Dirigés par Stephen Wooding, les auteurs entendaient s’appuyer sur ces exemples pour mettre au point une méthode permettant d’identifier à l’avance les chercheurs ou les équipes qui auraient un impact majeur dans leur domaine. Il s’agissait en somme d’exploiter « l’idée que nous pouvons tirer les leçons du passé pour façonner notre pratique actuelle et à venir », et inventer une formule permettant aux bailleurs de fonds de sélectionner les meilleurs projets.

L’une des règles les plus importantes de la recherche scientifique est : « rubbish in, rubbish out » (« mauvaises données, mauvais résultats »). Sachant cela, l’équipe Retrosight a passé un temps considérable à repérer et évaluer les travaux ayant influé sur la pratique médicale. Elle s’est concentrée sur la schizophrénie, avec la conviction qu’explorer à fond un domaine permettrait de mieux appréhender les enjeux. Hormis les maladies infectieuses, les maladies mentales sont celles qui ont le plus d’impact sur la santé dans le monde. Et, parmi les maladies mentales, la dépression, la toxicomanie et la schizophrénie représentent les principaux fléaux.

 

Dessiner le « nuage de recherche »

« La schizophrénie, écrivent les auteurs, est un trouble chronique, sévère et incapacitant. Elle se caractérise par des symptômes tels que les hallucinations, les illusions et une pensée désordonnée. » Cette maladie marque en profondeur la vie des patients et de leur famille, parce qu’elle se déclare d’ordinaire entre l’adolescence et le milieu de la vingtaine, et que les deux tiers des personnes touchées en éprouvent les symptômes, par intermittence, tout au long de leur existence. Les schizophrènes meurent en moyenne vingt ans plus jeunes que le reste de la population en raison des suicides et des effets du tabac, ainsi que des conséquences de la maladie et de son traitement sur leur condition physique.

Retrosight a réuni des spécialistes de plusieurs pays pour examiner vingt ans de recherches sur la schizophrénie aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada. Ils ont passé au crible les travaux publiés pour repérer les principales innovations cliniques de la période et dessiné, pour chacune, les contours de ce qu’ils appellent le « nuage de recherche ». Ce concept forgé par les auteurs permet d’embrasser tout le travail ayant abouti à la nouvelle pratique et l’ensemble des résultats de la recherche : cette « approche a le mérite de ne pas seulement se concentrer sur les financements ou les publications ; ce concept veut prendre en compte les ressorts de la science elle-même : les inspirations, les expériences, les collaborations, les rencontres de hasard et l’inattendu ». Une fois le nuage de recherche dessiné, le bénéfice de chaque nouvelle pratique peut être évalué : la quantité de nouveau savoir produit, les recherches induites, les retombées positives sur le secteur de la santé (comme le prolongement de la vie ou la réduction des coûts) et les autres dividendes sociaux (la création d’emploi, par exemple).

Si l’on en juge par ces nuages, il apparaît que la recherche clinique – par exemple les travaux portant sur la mise au point d’un nouveau type de traitement – a plus de répercussions sur les soins aux patients que les travaux en laboratoire comme l’étude du cerveau grâce à des scanners sophistiqués ou les spéculations théoriques visant à changer notre conception de l’organisation des services. Certains traits communs aux nuages de recherche, dont l’effet se révèle particulièrement puissant, pourraient permettre de poser les bases d’une règle d’allocation des fonds : quand les chercheurs collaborent entre eux, au-delà des frontières de leur discipline, les résultats sont meilleurs ; les loups solitaires qui œuvrent dans leur coin sont généralement moins productifs que les équipes ; les passionnés que motivent les besoins des patients, et capables de drainer des projets ou de donner une traduction pratique à la recherche, sont ceux qui ont le plus d’impact.

La lecture de ce rapport est passionnante, même si l’on n’est pas un fou de science. Car il remet fondamentalement en cause notre façon de décider qui obtient quoi à la loterie du financement. Si nous suivions la « science de la science » qu’il propose, dans l’intention de maximiser les possibilités de progrès dans le domaine de la santé, nous réorienterions les ressources vers les projets à vocation clinique au détriment des recherches en laboratoire ou théoriques. Nous privilégierions les équipes plutôt que les individus et donnerions un poids particulier à ceux qui ont déjà des travaux sérieux à leur actif, conscients que l’utilisation de leur nuage de recherche déjà existant permettrait de multiplier les chances d’obtenir de bons résultats.

Ces trois messages susciteront à n’en pas douter des résistances. D’aucuns diront que l’ouvrage souffre d’un biais en faveur des études cliniques. Ils affirmeront que vingt ans, c’est trop court pour évaluer l’impact de la recherche fondamentale. Cela suffit à observer les effets de la recherche clinique, comme la mise au point d’un nouveau type d’intervention qui permet d’améliorer le pronostic pour une maladie et de réduire les coûts (par exemple, si le traitement peut être administré en ambulatoire, sans hospitalisation). Mais il faut beaucoup plus de temps à la recherche fondamentale pour passer du laboratoire au lit du patient.
D’autres s’élèveront contre l’idée que toutes les recherches doivent être menées en équipe. Nous connaissons tous des savants exceptionnels à la personnalité excentrique et incapables de travailler en groupe, mais qui produisent des travaux de premier plan. Même si le fonctionnement collectif est généralement une bonne chose, la diversité doit avoir sa place. Il n’est pas sûr qu’Einstein ait fait un coéquipier modèle.

Les sceptiques observeront enfin que les équipes nouvelles auront de la peine à se faire une place dans le monde de la recherche si les financements vont uniquement à celles qui ont déjà fait leurs preuves. Subventionner toujours les mêmes n’est sans doute pas une recette de succès à long terme, puisque les jeunes et leurs idées neuves risquent de n’être pas financés.

D’autres critiques encore se feront entendre. Personnellement, même si Retrosight est une étude importante qui nous fait progresser, je pense que de sérieuses mises en garde méritent d’être formulées. Le rapport met l’accent sur les innovations cliniques, mais, on l’a vu, seuls 20 % des progrès sanitaires en procèdent. Les mesures prises dans des domaines comme la propreté de l’eau, l’assainissement des égouts, l’amélioration de l’habitat, la stabilité politique et l’État de droit expliquent les 80 % restants. Ce ne sont pas des pratiques cliniques à proprement parler et elles n’avaient pas à figurer dans l’étude Retrosight, mais leur impact à long terme est beaucoup plus fort.

 

Du laboratoire au lit du patient

Il faut aussi garder à l’esprit que la démarche consistant à convoquer le passé pour mieux préparer l’avenir ne va pas sans difficultés. Le monde tourne, les sociétés changent et notre connaissance de la science s’accroît au fil du temps. Sans la moindre évaluation du contexte dans lequel tel ou tel nuage de recherche s’est formé, il est difficile de savoir si les leçons des vingt dernières années sont aussi applicables aujourd’hui qu’elles l’étaient alors. Le chômage a augmenté dans la recherche, de nombreux domaines sont devenus plus spécialisés et la capacité de franchir les frontières disciplinaires pour créer un nuage étendu a reculé dans bien des secteurs.

Se pose aussi la question de savoir ce qu’il nous faut connaître pour faire progresser la discipline. Retrosight traite de la meilleure recherche clinique des vingt dernières années ; mais le rapport ne nous dit rien des idées brillantes qui n’ont pas été financées, ni des travaux exceptionnels qui ont été financés pour être ensuite ignorés de la communauté scientifique. L’étude nous dit comment être plus efficaces dans ce que nous faisons, mais ne nous dit pas si ce que nous faisons est pertinent. S’il y a de l’argent pour un Retrosight II, il pourrait essayer de se pencher sur la manière de repérer les meilleures idées alentour plutôt que sur le meilleur moyen de sélectionner et de financer celles qui nous sont soumises. C’est un peu comme si Retrosight nous apprenait à choisir au mieux dans le menu que les chercheurs nous proposent, alors que nous avons d’abord besoin de savoir ce qui se trouve en cuisine. Sans oublier qu’il nous faut surtout trouver comment accélérer, pour les études aux résultats démontrés, le passage du laboratoire au lit du patient.

Mais la démarche de Retrosight incite aussi au débat sur des questions plus profondes. La science de la science peut nous aider à mieux sélectionner des chercheurs ou des projets de recherche, elle peut nous aider à déceler les meilleures idées nouvelles, elle peut même nous aider à faire passer des idées plus anciennes de la théorie à la pratique. Mais, en règle générale, la médecine cherche à accomplir bien davantage.

L’essentiel de la recherche ne débouche pas sur des pratiques qui font progresser la santé, mais poursuit un objectif de formation. Elle n’est pas faite par de futurs chercheurs à plein temps mais par des étudiants qui deviendront peut-être des cliniciens ou feront tout autre chose, par des personnes administrant des soins aux patients, voire par les malades eux-mêmes et leur famille. L’essentiel de la recherche ne fera jamais partie d’un nuage finançable, mais elle est fondamentale pour améliorer les services de soin. En apprenant le langage de la science et la pensée critique, les personnes concernées peuvent devenir plus à même d’améliorer les services qu’elles offrent et de comprendre, analyser et appliquer les découvertes.

Mais, plus que tout, la recherche est synonyme d’espoir. Nous autres humains avons notamment pour caractéristique de chercher à progresser. Il est important que la société se voie le faire. Il est important pour notre santé mentale d’aspirer à triompher de ce que la vie nous jette à la figure. Trouver un remède contre le cancer serait évidemment formidable, mais le simple fait de le chercher est essentiel, qu’on le trouve ou non. En explorant la science de la science, il faut veiller à ne pas se laisser aller à penser de manière linéaire aux besoins des chercheurs et des financeurs, en ignorant la raison d’être de la recherche et tout ce que nous devons aux initiatives scientifiques. La médecine, c’est bien plus que la découverte de nouvelles interventions cliniques.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada en juin 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.