Dickens à Bangalore

Anand dirige une entreprise de pièces détachées à Bangalore, dans le sud de l’Inde. Désireux d’acquérir un terrain, il se retrouve aux prises avec un monde où règne la corruption – et dans lequel son beau-père, un homme d’affaires influent et manipulateur, joue un rôle trouble. Kamala, elle, est veuve et élève seule son fils. En arrivant dans la ville, elle a trouvé un poste de femme de chambre chez Anand. Le dernier roman de Lavanya Sankaran, une ancienne banquière devenue romancière, enchevêtre leurs rêves d’ascension sociale. « On se croirait presque chez Dickens », note Jessica Holland dans The Observer. Les mêmes défauts : des personnages un peu « caricaturaux », des intrigues peut-être trop habilement menées et une profusion verbale parfois excessive. Mais le même talent, aussi, pour dresser « le portrait d’une ville ».

Un homme au-dessus des autres

Dôya était marié. Dans la mesure où il avait fait d’une femme son épouse, il était de son devoir de subvenir à ses besoins. Même si de son côté il se satisfaisait d’être une momie, il n’avait pas le droit de laisser sa femme mourir de faim. Cependant celle-ci, loin de courir le risque de perdre sa vitalité, vivait dans un mécontentement perpétuel.

La première fois, quand il avait quitté Echigo, Dôya avait tout expliqué à sa femme dans le menu détail. Elle l’avait alors approuvé sans réticence, se mettant sans attendre à faire les malles. Quand il quitta Kyûshû, il lui narra une nouvelle fois la situation. Cette fois, elle se contenta de dire : « Encore ? » sans faire d’autre remarque. Les paroles qu’elle prononça quand il s’éloigna de la province de Chûgoku avaient le ton du reproche, quoique léger : « Quelqu’un d’aussi têtu que vous ne saurait trouver sa place nulle part ! » Trois fois en sept ans, elle l’avait suivi, sans seulement savoir où elle allait, et chaque départ l’avait insensiblement détachée de lui.

Si elle sentait la distance se creuser entre elle et son époux, était-ce à cause de leur errance perpétuelle ou parce qu’il faisait fi du traitement mensuel qui lui était dû ? Que serait-il advenu si chaque déplacement avait vu le montant de son salaire augmenter ? Aurait-elle continué à lui reprocher d’être l’homme qu’il était ? Se serait-elle plainte à mi-voix ? S’il était nommé professeur dans une université, continuerait-elle à lui dire : « Quelqu’un comme vous… » À moins de lui demander comment elle-même voyait les choses, comment le savoir ?

Si les sentiments d’une femme changent quand son époux devient docteur, puis professeur, et que son nom court sur toutes les lèvres, si cette vaine consécration sociale retentit dans son cœur jusqu’à modifier du jour au lendemain sa manière de traiter son mari, on ne saurait dire qu’elle mérite d’être considérée comme sa loyale compagne. Or les épouses qui modulent leur estime en fonction de la valeur que la société prête à leur époux sont du modèle le plus courant. Dôya ne voyait aucune différence entre celle qui était devenue sa femme et la jeune fille dont il ne savait pas encore le nom, aussi qu’y avait-il d’étonnant si, aux yeux de son époux, elle n’était ni plus ni moins qu’une étrangère ? Quant à elle, la connaissance qu’elle avait de l’homme qui était devenu son mari n’avait en rien évolué et l’on pouvait dire de ce strict point de vue qu’elle n’avait d’une épouse que le nom. Le monde est rempli de ce genre de femmes qui ne sont pas des épouses. Dôya était-il averti que sa compagne appartenait à cette espèce ? Quand il découvrirait que la femme à côté de laquelle il vivait du matin au soir ne le comprenait pas, il ne manquerait pas d’éprouver une grande solitude.

J’ai dit que le monde regorgeait de ce genre d’épouses. En même temps, je ne vois autour de moi que des couples vivant dans la paix. D’où viendrait alors la nécessité de disséquer la psychologie de cette épouse banale ? Si une maladie de peau se déclare, un examen se révélera nécessaire. De là à examiner au microscope toutes sortes de laideurs alors qu’aucune maladie ne s’est déclarée, cela revient à secouer inutilement une passoire dans laquelle on n’a rien à passer. Mais qu’un retournement de situation survienne et qu’on se trouve au bord d’un renversement du destin, n’importe quel couple court le danger de tomber en plein marasme. Les liens entre parents et enfants risquent de se rompre d’un seul coup. On s’aperçoit subitement que ce qui nous semblait beau n’était que la couleur dont le sang colore la surface de la peau… J’ignore dans quelle mesure Dôya en avait conscience.

Si Dôya avait quitté son poste à trois reprises, ce n’était pas pour le plaisir de se retrouver dans une situation difficilement supportable. À plus forte raison, son but n’était pas d’infliger des tourments à son épouse, qui n’y était pour rien. Mais la société ne voulait pas de lui. Si le monde n’avait pas besoin de lui, pourquoi ne cherchait-il pas, lui, à se rendre nécessaire ? C’est parce que dans l’instant où il s’efforcerait de s’intégrer à cette société qui ne voulait pas de lui, il se perdrait lui-même. Dôya avait la conviction qu’il valait mieux que les hommes du commun. Dans la mesure où il avait une haute idée de sa personne, il estimait de son devoir de prendre les autres par la main pour qu’ils s’élèvent jusqu’à lui. Si, se sachant au-dessus des autres, il acceptait un poste qui n’était pas à la hauteur de ses qualités, c’était comme s’il mettait sous le boisseau le trésor qu’il avait accumulé tout au long de ses années d’étude. S’il ne pouvait mettre ses compétences au service des autres, ce talent qu’il avait réussi à faire sien était inutile tout comme autrefois, et son travail restait vain. En apprenant aux autres l’anglais, l’histoire, voire la morale, il avait transmis un savoir qu’il avait pu maîtriser grâce à l’accomplissement de son caractère. S’il avait étudié dans le seul but de posséder ce savoir, il aurait pu se contenter de faire la classe en ouvrant un livre. Se satisfaire de gagner sa vie en ouvrant un livre est d’un point de vue logique exactement la même chose que subvenir à ses besoins en faisant de l’équilibre sur un fil, comme les funambules, ou encore en faisant tourner les assiettes, comme les prestidigitateurs. La science n’avait rien à voir avec ce genre de performance. L’important n’était pas de maîtriser des connaissances. L’enjeu était le façonnement de l’être humain. L’objectif était l’accomplissement d’un « honnête homme », qui sache différencier ce qui est important de ce qui ne l’est pas, évaluer les choses à leur juste valeur, connaître ses propres goûts, discerner le bien et le mal, juger du bien-fondé de ses actes, séparer le vrai du faux, le juste de l’injuste, en un mot, le but de l’étude était de former un homme de bien.

Telles étaient les conceptions de Dôya. Ce qui explique que, sans pour autant ressentir de la honte à vendre son art pour vivre, il éprouvait un dégoût profond à l’idée de s’éloigner de sa foi inébranlable en la science. Puisqu’il démissionnait au nom de principes enracinés au plus profond de lui, non seulement il n’avait pas le moindre reproche à se faire, mais il ne se jugeait pas non plus sans volonté. Se retrouver sanctionné pour ses convictions dépassait son entendement, c’était comme s’il devait examiner à la loupe, dans la lumière aveuglante du soleil du plein été, les étiquettes « idiot » et « entêté » qu’on lui mettait dans la main, sans y découvrir le moindre élément susceptible de l’aider à comprendre ce qui lui était reproché.

Trois fois en poste, trois fois chassé, à chaque renvoi il s’était senti digne de louanges, plus que s’il avait été promu docteur. Certes, réussir un doctorat était le couronnement d’années d’efforts, mais ce titre qui s’obtenait grâce à un savoir-faire de haut niveau ne différait pas tant que ça de la récompense octroyée aux riches qui se retrouvent promus au cinquième grade grâce aux dons qu’ils ont faits pour subventionner la construction de vaisseaux de guerre. Si Dôya avait été renvoyé, c’était parce qu’il était un être supérieur. De tout ce que Dieu a créé, l’homme de bien est le plus précieux, comme l’a dit un poète occidental (1). Chaque fois qu’il était chassé, Dôya se répétait en lui-même que celui qui ne s’écartait pas du chemin qu’il s’était tracé était plus digne de respect que Dieu. Toutefois, l’épouse de Dôya n’avait jamais entendu ces mots de la bouche de son mari. D’ailleurs, en eût-elle compris le sens ?

Comme elle ne comprenait pas, bien avant de mourir de faim, elle se plaignait de son époux. Dôya n’était pas sans la trouver digne de compassion. Mais il n’était pas comme ces maris ordinaires qui sont prêts à dévier de leur route pour obtenir la reconnaissance de leur femme. Aux yeux de la société, il était simplement un homme. Ayant pris femme, il devenait un époux. S’il se mêlait à d’autres, il se transformait en ami. En donnant la main, il était le frère aîné, dans le cas contraire, il devenait le frère cadet. Dans la société, il était un précurseur. Dans une école, à n’en pas douter, il devenait professeur. S’il s’en allait, il n’était plus qu’un être anonyme, un homme sans qualités, pourrait-on dire. Une société qui vous réduisait à votre statut d’homme manquait de complexité. L’épouse de Dôya appartenait à cette société simpliste. Dans son monde, Dôya n’existait qu’en tant qu’époux, il n’avait pas sa place comme intellectuel ou homme dévoué à la société. À plus forte raison, il n’avait à ses yeux aucune réalité en tant que défenseur de ses convictions ou réfractaire aux conventions. Que la réputation de son époux fût de plus en plus compromise partout où il allait relevait pour elle d’une insuffisance de dons, et le renvoi de ses postes successifs avait pour seule cause son excentricité.

Après avoir accumulé à trois reprises les excentricités, Dôya se retrouva donc à Tôkyô et déclara qu’il n’irait plus jamais en province. Il s’ouvrit à sa femme de sa volonté de ne plus enseigner. Lui qui s’était aliéné l’école eut la révélation que pour redresser la société dont il était las, il lui fallait utiliser le pouvoir de sa plume. Jusqu’ici, il croyait qu’il lui suffisait d’aller droit son chemin, quelle que soit la profession embrassée, et que ceux qui voulaient l’en détourner finiraient naturellement par pencher dans la même direction que lui. La renommée n’était pas ce qu’il cherchait. L’influence et la popularité ne faisaient pas partie de ses désirs. Il voulait simplement convaincre par la force de son caractère les jeunes gens auxquels il s’adressait, eux qui donneraient forme à la société à venir, pour qu’ils s’ouvrent à de grandes perspectives. Pendant près de six années, il avait tenté de donner corps à sa vision des choses, et il avait échoué. Un adage dit qu’il n’y a pas que du mal en ce monde et il était désireux de comprendre tout de suite avec qui sympathiser sans se tromper, il voulait viser haut, là où se concentrait la compréhension des choses, il pensait qu’avec le temps il finirait par toucher au but, mais ce qui l’attendait au détour du chemin, lui qui manquait d’expérience, c’était l’erreur de toute une vie. Le monde ne nourrissait pas des idées aussi élevées qu’il l’avait cru, il manquait de jugement. Seul s’attirait les sympathies celui qui obéissait aux puissants et aux riches, il n’y avait pas d’exception.

Ainsi, il avait surestimé le monde et s’il avait brûlé les étapes en allant en province, c’était un peu comme celui qui dans sa hâte à construire une solide maison entreprend les travaux avant d’avoir affermi le terrain. Une trop grande précipitation dans la construction risque de faire s’écrouler la maison sous l’effet du vent ou de la pluie. Ou bien on nivelle le terrain, ou bien on vit dans l’inquiétude en attendant que la pluie et le vent s’apaisent. La tâche du lettré est de rendre habitable un monde où il est impossible de vivre dans la paix.

Celui qui n’a ni argent ni autorité ne peut que s’en remettre à la force de la plume s’il ne veut pas avoir à rougir. Il lui faut faire appel au langage. Il lui faut presser sa matière grise pour en extirper une sagesse altruiste. La matière grise se dessèche, la langue se tuméfie, la plume se casse et se casse encore, pourtant, il faut continuer jusqu’à ce que le monde obtempère.

Cependant, homme de lettres ou pas, nul ne peut travailler sans rien manger. À supposer que l’intéressé en prenne son parti, son épouse ne saurait endurer d’avoir l’estomac creux. L’époux qui ne la nourrit pas richement fera figure de criminel. Au printemps de cette année-là, quand ils descendirent en arrivant de province dans une auberge miteuse à Shiba Kotohirachô, voici la conversation qui se déroula entre Dôya et sa femme.

« Vous prétendez quitter l’enseignement, mais qu’avez-vous l’intention de faire au juste ?
– Eh bien, je n’ai encore aucune idée arrêtée. Quelque chose se décidera sûrement dans quelque temps…
– Dans quelque temps, dites-vous ? Mais cela revient à vouloir attraper des nuages, ne croyez-vous pas ?
– En effet, on peut considérer les choses de cette façon. Je ne comprends pas moi-même clairement.
– Comment pouvez-vous être si nonchalant ? Il est vrai que vous êtes un homme, vous pouvez vous contenter de cette situation, mais mettez-vous à ma place !
– Enfin, je t’ai dit que je n’irai plus en province, là, j’ai pris la décision de ne plus être professeur !
– Vous êtes libre de décider ce que vous voulez, mais cela ne change rien au fait qu’il faut absolument que vous ayez un salaire mensuel. Sinon, comment voulez-vous que nous fassions ?
– Un salaire n’est pas indispensable douze mois sur douze. Si je rapporte de l’argent, ça fait l’affaire tout aussi bien, non ?
– Oui, évidemment.
– Eh bien, voilà, n’en parlons plus.
– Je veux bien, mais dites-moi, êtes-vous certain de gagner de l’argent ?
– Évidemment ! Enfin, oui, je crois.
– En faisant quoi ?
– C’est ce à quoi je réfléchis. Comment veux-tu qu’à peine arrivé, j’aie déjà dressé un plan ?
– C’est justement ce qui me préoccupe. Car enfin, c’est très joli de décider de vivre à Tôkyô, mais encore faut-il avoir une idée concrète !
– J’ai bien l’impression que tu es d’une nature trop inquiète. Il ne faut pas te faire comme ça du souci !
– Bien sûr que je me tracasse, et pour cause ! Où que vous alliez, vous n’arrivez pas à créer de l’harmonie, et vous démissionnez ! J’ai peut-être un naturel anxieux, mais vous, vous avez vraiment la tête chaude !
– C’est bien possible. Mais mon caractère irascible, eh bien, enfin, passons. Tu n’as pas lieu de t’en faire, je vais m’arranger pour que nous puissions vivre à Tôkyô.
– Que diriez-vous d’aller consulter votre frère aîné ?
– En effet, c’est une idée. Mais mon frère n’est pas du genre à s’intéresser aux affaires des autres.
– Le croyez-vous vraiment ? Je retrouve bien là votre fâcheuse tendance à décider de tout arbitrairement. Pourtant, hier, ne vous a-t-il pas adressé des paroles pleines de gentillesse ?
– Hier ? Hier, il avait l’air de vouloir s’occuper de moi, c’est vrai, mais… bon, admettons.
– Il n’aurait pas dû se montrer obligeant ?
– Non, ce n’est pas ça. Seulement, il ne faut pas trop compter sur ce que les gens disent !
– Pourquoi donc ?
– Pourquoi ? Tu comprendras plus tard, petit à petit.
– Alors, qu’est-ce qui vous empêche de vous mettre dès demain à demander de l’aide à vos amis ?
– Mes amis ? Je n’ai pas d’amis en particulier et mes condisciples sont tous dispersés.
– Mais il y a M. Adachi, par exemple, qui vous envoie tous les ans une carte de vœux, et qui a une belle position à Tôkyô…
– Ah oui, Adachi, qui est professeur de faculté, c’est ça ?
– Oui. C’est vous qui vous faites détester par tout le monde à force de vous croire au-dessus des autres ! Vous dites “professeur de faculté, c’est ça ?” d’un ton dédaigneux, mais je ne vois pas en quoi être professeur d’université est un mal.
– Vraiment ? Soit, je vais aller trouver Adachi et lui demander de m’aider. Cela dit, s’il suffit de rapporter de l’argent à la maison, je ne vois pas le besoin d’aller le voir.
– Voilà que ça recommence. Quel entêté vous faites !
– Tu l’as dit, je suis une vraie tête de mule ! »

 

Ce texte est extrait de Rafales d’automne, à paraître le 6 janvier 2015 aux Éditions Philippe Picquier. Il a été traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu.

La guerre sainte oubliée

 

Avec son dernier ouvrage, l’historien Glen Bowersock apporte une contribution essentielle à notre compréhension du monde dans lequel a pu émerger l’islam et, en particulier, son « idée de guerre sainte », explique Peter Brown dans la New York Review of Books. Le Trône d’Adoulis retrace les péripéties d’un conflit oublié, une génération avant la naissance de Mahomet. Il mit aux prises deux puissances secondaires, le royaume éthiopien d’Aksûm et celui d’Himyar, situé de l’autre côté du détroit de la mer Rouge, dans l’actuel Yémen. Le premier était chrétien, le second converti au judaïsme et la religion servit de prétexte à un déchaînement d’atrocités de part et d’autre. D’abord localisée, la lutte finit par entraîner l’intervention des grandes puissances régionales. Comme le rappelle Edward Luttwak dans la Literary Review, « la Perse sassanide du VIe siècle était l’alliée de tous les juifs comme la Perse achéménide l’avait été un millénaire plus tôt et comme le seraient aussi les shahs modernes ». Elle soutint donc le royaume d’Himyar. L’implication des Perses entraîna celle de leurs irréductibles ennemis romains du côté éthiopien, qui sortirent vainqueurs. Provisoirement.

Penser ou agir ? L’histoire d’un malentendu

Les philosophes ont cultivé la dépréciation de l’action, de l’agir et du faire. Mais s’ils ont perpétué ce dénigrement en lui donnant forme et justification, ils n’en sont pas pour autant les précurseurs. Sans doute glorifiaient-ils leur propre vocation en plaçant la théorie à ce point au-dessus de la pratique. Mais indépendamment de leur attitude, bien des éléments conduisaient dans cette direction. On a jugé que le travail était pénible, exténuant, signe d’une malédiction primitive, imposé par la contrainte et les pressions de la nécessité, tandis que l’on associait l’activité intellectuelle au loisir. Jugée répugnante, l’activité pratique a été autant que possible imposée aux esclaves et aux serfs. Ainsi l’indignité sociale qui frappait cette classe était-elle étendue à leur travail. Il faut encore penser à l’immémoriale association de la connaissance et de la pensée avec les principes immatériels et spirituels, d’une part, et des arts, ainsi que de toute activité pratique consistant à agir et à faire, avec la matière, d’autre part. Car c’est avec le corps que l’on travaille, en recourant à des moyens mécaniques appliqués à des choses matérielles. Le discrédit affectant la pensée des choses matérielles en comparaison de la pensée immatérielle a atteint tout ce qui est associé à la pratique.

Nous pourrions poursuivre ainsi. L’histoire naturelle des conceptions du travail et des arts, à travers la succession des peuples et des cultures, serait instructive. Mais tout ce qui, pour notre propos, importe se résume à cette question : pourquoi cette discrimination préjudiciable ? Une réflexion rapide montre que les explications avancées ont elles-mêmes besoin d’éclaircissements. Les idées associées aux castes sociales et aux aversions émotionnelles peuvent difficilement justifier une croyance, bien qu’elles puissent avoir contribué à la causer. Le mépris pour la matière et pour les corps, la glorification de l’immatériel ne s’expliquent pas d’eux-mêmes. Et, comme nous nous appliquerons non sans peine à le montrer plus tard dans la discussion, l’idée qui relie le penser et le connaître à quelque principe ou force entièrement séparé de tout rapport à des choses physiques ne résistera pas à l’examen, en particulier depuis l’adoption sans réserve de la méthode expérimentale dans les sciences de la nature.

Les questions ainsi suggérées ont une portée très grande. Quelles sont la cause et la teneur de la division nette entre théorie et pratique ? Pourquoi cette dernière devrait-elle être sujette au mépris, à l’instar de la matière et du corps ? Quelle conséquence sur les diverses manières dont l’action s’est manifestée – industrie, politique, les beaux-arts – et sur les mœurs conçues non en tant qu’attitude personnelle intérieure, mais en tant qu’activité manifeste ? Quel impact la séparation de l’intellect et de l’action a-t-elle eu sur la théorie de la connaissance ? Quel a été, en particulier, l’effet produit sur la conception et le cours de la philosophie ? Quelles sont à l’œuvre les forces susceptibles de briser cette partition ? Que résulterait-il de l’annulation de ce divorce et de la mise en relation intrinsèque du connaître et de l’agir ? Quelles corrections faudrait-il apporter à la théorie traditionnelle de l’esprit, de la pensée et du connaître et quel changement introduire dans l’idée que nous nous faisons des tâches de la philosophie ? Quelles évolutions cela entraînerait-il au sein des disciplines s’intéressant aux diverses dimensions de l’activité humaine ?

Ces questions forment le sujet de ce livre et indiquent la nature des problèmes qu’il nous faut aborder. Dans ce chapitre introductif, nous considérerons en particulier quelques-unes des raisons qui, dans l’histoire, ont contribué à élever la connaissance au-dessus des actes tournés vers le faire et l’agir. Ce moment de la discussion révélera que l’exaltation du pur intellect et de son activité au-dessus des affaires pratiques est fondamentalement liée à la quête d’une certitude qui soit absolue et inébranlable. Le caractère spécifique de l’activité pratique, qui lui appartient au point de ne pouvoir lui être retiré, est l’incertitude qui l’accompagne. Cette propriété intrinsèque nous fait dire : agis, mais à tes risques et périls. Le jugement que l’on porte sur les actions à engager et les croyances que l’on nourrit à leur propos ne peuvent jamais prétendre qu’à une probabilité précaire. On a cru toutefois que, par la pensée, les hommes pourraient échapper aux périls de l’incertitude.

L’activité pratique renvoie à des situations individualisées et uniques qui ne sont jamais exactement reproductibles et qui, dès lors, ne peuvent faire l’objet d’une garantie totale. Toute activité implique en outre le changement. Si l’on en croit la doctrine traditionnelle, l’intellect, en revanche, peut saisir l’Être universel, un Être qui est universel, fixe et immuable. Dès qu’il y a activité pratique, nous, êtres humains, nous trouvons embarqués. Toutes les craintes, le mépris et le manque de confiance qui grèvent l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes s’attachent aux actions auxquelles nous prenons part. La défiance que l’homme éprouve à l’égard de lui-même l’a conduit à désirer se porter au-delà et au-dessus de lui-même ; c’est dans la pure connaissance qu’il a pensé pouvoir accéder à cette auto-transcendance.

Nul besoin de discourir sur les risques attachés à l’action manifeste. Proverbes et maximes s’entendent à considérer que les plans les mieux préparés, des hommes comme des souris, s’égarent souvent (1). La fortune, bien plus que nos propres intentions et les actes que nous posons, décide du succès et de l’échec de nos entreprises. Le pathos des espérances trahies, la tragédie des fins et des idéaux vaincus, les catastrophes accidentelles sont des lieux communs que l’on rencontre dans tout commentaire portant sur le théâtre de la vie humaine : nous examinons les circonstances, faisons le choix le plus sage que nous puissions ; nous agissons et, pour le reste, nous devons nous en remettre au sort, à la fortune ou à la providence. Les moralistes nous invitent à porter nos regards vers la fin lorsque nous agissons, pour nous dire ensuite que celle-ci est toujours incertaine. Le jugement, la planification, le choix, quel que soit le soin que l’on y apporte, l’action, aussi prudemment soit-elle accomplie, ne déterminent jamais seuls le résultat. Des forces naturelles étrangères et indifférentes, des circonstances imprévisibles s’en mêlent et y prennent une part décisive. Plus le problème est important, plus elles pèsent sur la suite des événements.

Les hommes n’ont eu de cesse, par conséquent, de découvrir un domaine où puisse se déployer une activité qui ne soit pas ostensible et ne possède aucune conséquence extérieure. « Sécurité d’abord », voilà qui a joué un grand rôle dans la primauté accordée à la connaissance sur l’agir et le faire. Ceux qui ont une inclination pour la pure pensée et disposent du loisir et de l’aptitude pour s’y employer prennent à celle-ci un plaisir sans mélange, que n’entachent pas les risques auxquels l’action ostensible ne peut échapper. On a dit de la pensée que c’était une activité purement intérieure, intrinsèque à l’esprit seul ; et la doctrine classique traditionnelle enseigne que l’« esprit » est, en lui-même, complet et autosuffisant. L’action ostensible peut certes se produire dans le droit-fil de ses opérations mais de manière toujours extérieure, non intrinsèque à sa réalisation. Dans la mesure où l’activité rationnelle est en elle-même complète, elle ne requiert pas de se manifester extérieurement. L’échec et la frustration sont imputés à des accidents propres à un domaine de l’existence étranger, rétif et inférieur. La part externe de la pensée est rejetée dans un monde qui lui est extérieur, mais qui ne porte en rien atteinte à la suprématie et à la réalisation de la pensée et de la connaissance dans leur nature intrinsèque.

Ainsi, l’on en vient à regarder de haut les arts par lesquels l’homme obtient la seule sûreté pratique possible. Une sûreté relative, toujours incomplète et tributaire de circonstances fâcheuses. On peut même blâmer la multiplication des arts comme source de nouveaux dangers, car chacun d’entre eux appelle ses propres mesures de protection. Leur déploiement entraîne, en effet, des conséquences nouvelles et inattendues dont procèdent des périls auxquels nous ne sommes pas préparés. La quête de certitude est la quête d’une paix garantie, d’un objet que n’affecte nul risque et sur lequel ne s’étend pas l’effrayante ombre portée de l’action. Car ce n’est pas l’incertitude en tant que telle que réprouvent les hommes, mais le fait que l’incertitude nous expose au risque de souffrir mille maux. Nous ne craindrions pas l’incertitude attachée aux conséquences à venir si nous étions assurés d’en apprécier la teneur. Elles donneraient à nos vies un goût d’aventure et le sel du changement. La quête d’une certitude complète ne peut être satisfaite pleinement que dans la pure connaissance : tel est le verdict que prononce notre tradition philosophique la plus durable.

La tradition, comme nous le verrons plus loin, s’est imposée sur tous les thèmes et tous les sujets et a déterminé jusqu’à la forme à travers laquelle nous parviennent encore aujourd’hui nos problèmes et conclusions concernant l’esprit et la connaissance. Si nous devions réussir à nous libérer soudainement du fardeau de cette tradition, il est peu probable que, jugeant à partir de notre expérience présente, nous ferions nôtre cette conception méprisante de la pratique et cette vision exaltée d’une connaissance séparée de l’action que dicte la tradition. Car l’homme, en dépit des périls inédits auxquels l’expose la machinerie propre à ces arts nouveaux, a appris à jouer avec le danger. Il le recherche même, lassé par la routine d’une vie trop protégée. L’importante évolution que connaît la position de la femme, par exemple, témoigne elle-même qu’un changement d’attitude est en train de se produire à l’égard de la valeur de protection en tant que fin en soi. Nous avons acquis, au moins inconsciemment, un certain sentiment de confiance ; le sentiment que le contrôle des principales conditions de la fortune est en train de passer, à un degré non négligeable, entre nos mains. Nous vivons entourés de la protection que nous apportent des arts par milliers et nous avons élaboré des dispositifs de protection qui atténuent et répartissent les maux qui nous menacent. Il n’est pas déraisonnable de penser – en laissant de côté les craintes que la guerre entraîne dans son sillage – que, si l’homme occidental contemporain ne conservait aucune des anciennes croyances relatives à la connaissance et à l’action (2), il concevrait, avec un degré appréciable de confiance, qu’il est en son pouvoir de parvenir à un niveau raisonnable de sûreté dans la vie.

Cette suggestion est d’ordre spéculatif. Mon propos ne requiert pas que l’on y consente. Elle vaut comme un signe de ce qu’était la situation à l’époque où le besoin d’assurance était l’émotion dominante. Les hommes primitifs ne disposaient d’aucun des arts sophistiqués de protection et d’usage dont nous jouissons désormais et n’avaient que peu de confiance en leurs propres pouvoirs lorsque ceux-ci étaient renforcés par les applications de l’art. Ils vivaient dans des conditions soumises à d’extraordinaires périls, sans les moyens de défense qui vont aujourd’hui de soi. La plupart de nos outils et instruments les plus simples n’existaient pas ; la capacité de prédiction précise était inexistante ; les hommes faisaient face aux forces de la nature dans un état de dénuement qui n’était pas d’ordre simplement physique ; certaines circonstances pouvaient à l’occasion se révéler favorables mais, en dehors de ces quelques cas, le danger les assiégeait sans relâche. Un mystère entourait les expériences du bien et du mal ; celles-ci n’étant pas rapportées à leurs causes naturelles, elles paraissaient produites, octroyées ou infligées par des pouvoirs échappant à toute possibilité de contrôle. Ces moments critiques que sont la naissance, la puberté, la maladie, la mort, la guerre, la famine, la peste, les incertitudes de la chasse, les vicissitudes du climat et les grands changements saisonniers étaient tous vécus sous le signe de l’incertain. Toute situation ou tout objet impliqué dans quelque tragédie ou triomphe notable, que cette implication soit accidentelle ou non, se voyait doté d’une importance particulière. On en faisait un signe avant-coureur du bien ou un mauvais présage. Il en résultait que l’on chérissait certaines choses auxquelles on prêtait le pouvoir de garantir une sécurité totale ; on veillait sur elles comme un bon artisan prend soin de ses outils, tandis que l’on en craignait et que l’on en évitait d’autres en raison de leur capacité de nuisance supposée.

De même que l’on dit d’un homme en train de se noyer qu’il est prêt à s’accrocher au premier fétu de paille venu, les hommes ne possédant pas encore les instruments et compétences qui ne seront développés que plus tard se sont saisis de tout ce qui, par un effort d’imagination, pouvait leur sembler un recours en temps de crise. L’attention, l’intérêt et le soin que l’on met désormais à l’acquisition des compétences requises pour le maniement des appareillages et pour l’invention de moyens mieux adaptés aux fins que l’on se propose étaient mobilisés hors de propos pour la détection de présages, la formulation de prédictions, la conduite de cérémonies rituelles et la manipulation d’objets auxquels on attribuait un pouvoir magique sur le cours naturel des choses. Dans un tel environnement, la religion primitive naquit et s’épanouit. Cet environnement était en fait la disposition religieuse.

 

Ce texte est extrait de La Quête de certitude, de John Dewey. Il a été traduit par Patrick Savidan.

Le retour de l’assassin

L’heroic fantasy reste un genre littéraire peu reconnu, et c’est désolant. Car il lui arrive de produire des œuvres majeures, sous d’autres plumes que celle de George R. R. Martin, le célèbre auteur du Trône de fer. La saga de L’Assassin royal, signée Robin Hobb, est de celles-là, « l’une des meilleures créations de la fantasy moderne » selon Alison Flood, du Guardian. Elle semblait hélas achevée : à la fin du dernier cycle, son héros et narrateur, le bâtard de lignée royale FitzChevalerie menait enfin une vie tranquille, loin des intrigues de la cour des Loinvoyant. Mais il faut croire, note Alison Flood, que « cet homme, jadis la clé du royaume, ne s’est pas totalement abandonné au bonheur ». Il avoue ne pas avoir tué qui que ce soit depuis dix ans et on sent bien que cela lui manque un peu… « Comme pour les cycles précédents, Le Fou et l’Assassin commence lentement, explique Flood. Hobb nous décrit des mois – des années même – au cours desquelles il ne se passe pratiquement rien. » De petits faits, apparemment sans importance, qui sont autant de « signes avant-coureurs du désastre ». Bientôt, avoue la critique, « on est déchiré entre l’envie de lire le plus vite possible, pour découvrir la suite, et celle de savourer chaque page. C’est un délice ».

Il était une fois l’origine du monde

 

Au commencement du monde, à l’âge des « Débuts de la Terre », il était une histoire d’« amour par climat très froid ». « Lorsque l’homme du Nord et la femme du Sud rapprochèrent leurs canoës dans les mers glacées, tous deux comprirent qu’ils venaient de trouver l’âme sœur », lit-on à la première page de L’Encyclopédie des Débuts de la Terre, de la jeune dessinatrice londonienne Isabel Greenberg. Dans ce premier roman graphique, un garçon du « pays du Nord » part explorer le monde, « au-delà de la mer Gelée », à la recherche de la part manquante de son âme, et se fait conteur pour surmonter les obstacles auxquels il se heurte. Les histoires qu’il raconte, note Jess Richards dans le Guardian, « mêlent fables inventées et anciens mythes de la Création réinventés ». On y croise les Trois sœurs de l’île d’Été, un shaman nommé Homme-Médecine, des sirènes et un cyclope, des Géants, le peuple des Dag de Britanitarka, ainsi que leurs ennemis, les Hal, le Dieu Oiseau Homme-Aigle, et ses enfants les Corbeaux, Gamin et Gamine ; on s’y promène dans les rues de l’étrange cité de Migdal Bavel, avec sa tour et son Roi Soleil. Les allusions bibliques sont nombreuses – à la Genèse, au Déluge, à l’Exode ; et « les références aux mythes de la Création pullulent, poursuit le Guardian, qu’il s’agisse du “grand arbre [qui] poussa pour soutenir la voûte du ciel” – inspiré de la croyance maya selon laquelle les treize strates du ciel étaient supportées par des arbres Ceiba –, ou de la légende chinoise qui raconte la naissance de Pangu, le premier être apparu dans l’univers, surgi d’un énorme œuf primordial ».

Inventif, drôle, intelligent, l’ouvrage d’Isabel Greenberg montre que l’homme, avant d’être un Homo sapiens, est un être de récits. « Nous nous voyons surtout comme des êtres de savoir, conclut ainsi Mark O’Connell sur le site Slate, mais une autre qualité essentielle nous définit : nous sommes des créatures narratives, des faiseurs et des consommateurs d’histoires. Et ce que nous ne pouvons pas comprendre sur le monde et sur la place que nous y occupons – les champs qui résistent à la connaissance scientifique – a toujours offert un terrain fertile à notre imagination. Nous comprenons aussi le monde en l’inventant. Comme l’a écrit un jour la romancière Joan Didion, “nous nous racontons des histoires afin de vivre” ; nous sommes une espèce composée de milliards de Shéhérazades ».

 

Books

D’autres vies que la sienne

La tuerie est finie pour Wojtek Jagielski. Mais, dans la tête de sa femme Grazyna, elle continue. Tous ceux que son époux, le reporter de guerre le plus célèbre de Pologne, a rencontrés au cours des vingt dernières années, à l’occasion de cinquante-trois guerres et conflits – en Afghanistan, en Tchétchénie, en Afrique du Sud, en Sierra Leone ou au Liberia – y mènent encore leur propre vie. Voici Samuel, l’enfant soldat d’Ouganda qui a dû massacrer sa famille à la machette. Et là, c’est Taïa, la belle Tchétchène violée des jours durant par des soldats russes, sous les yeux de sa fille. Et puis Merab, qu’un obus a décapité alors que Wojtek se trouvait à ses côtés : dans les rêves de Grazyna Jagielska, la tête de Merab roule le long de la rue, en col de chemise, quand soudain elle prend un visage, celui de son époux.
Cette femme n’a jamais rencontré ces personnes, n’a rien vécu de ces expériences, mais les cauchemars reviennent presque chaque nuit : des fusillades, des cadavres, des ruines, des viols. Et souvent, son mari meurt à la fin. « Je marche sur un chemin et je ramasse les morceaux du corps de Wojtek, un bras, une main et, pour finir, son téléphone portable », raconte Grazyna Jagielska.

C’est pourquoi elle est là, dans un hôpital militaire de Varsovie, patiente du service 17 où sont traitées les victimes de la guerre. L’une des très rares femmes à être soignées ici. Elle souffre de stress post-traumatique, une maladie qui touche surtout les combattants.

Au moins depuis l’intervention au Kosovo à la fin des années 1990, la guerre est de retour pour les armées européennes. Au cours des deux dernières décennies, des dizaines de milliers de soldats ont ainsi été envoyés au Mali, en Afghanistan et en Irak, dont beaucoup sont revenus avec des troubles psychiques. 10 % d’entre eux sont en état de stress post-traumatique, estiment les experts. Or, même si on le sait peu, leurs proches peuvent eux aussi souffrir d’une forme secondaire de ce syndrome, tout comme les femmes de reporters de guerre. Mais, pour ces victimes collatérales, on ne dispose pas de chiffres, ni même d’estimations.

La chambre d’hôpital de Grazyna Jagielska est minuscule, avec un simple lit sur lequel est allongée cette femme menue de 51 ans aux cheveux courts, qui porte des petites lunettes d’intellectuelle. Son mari est agenouillé sur le rebord du lit. À 52 ans, il paraît presque en tenue de combat : veste militaire, bottes, T-shirt. Mais sa posture dément tout bellicisme. Elle parle plus que lui, comme savourant le fait qu’on l’écoute enfin – qu’il ne soit plus le seul à avoir la parole. Sa voix se déchire un peu en lui demandant si elle peut encore parler. Pendant vingt ans, le couple a vécu dans une sorte de symbiose, comme si Wojtek et Grazyna formaient un seul et même organisme : il parcourait le monde et y glanait des histoires. Elle restait à la maison, puis l’écoutait en l’aidant à faire le tri dans ses impressions, relisait et améliorait ses textes (1).

Peu de reporters de guerre ont vécu autant de choses que Wojtek Jagielski. Ses retours obéissaient toujours au même rituel : il entrait, abandonnait son sac dans le couloir et se laissait tomber sur un banc, à côté de la table de la cuisine. « Écoute ça, une histoire incroyable », disait-il pour commencer. Puis il parlait pendant des heures. Ces conversations étaient pour lui comme un « bain dans le Gange », explique Grazyna. En rentrant à la maison, il plongeait une nouvelle fois dans l’horreur, lavait tout par l’écriture et resurgissait purifié à la surface.

Ses reportages préfèrent suggérer l’horreur que la souligner ; il analyse avec sagesse, fait preuve de prudence dans ses jugements. C’est ainsi qu’il a remporté des prix et qu’on l’a comparé à Ryszard Kapuscinski, figure tutélaire des reporters de guerre. Mais la merde, le sang, la souffrance restaient, et s’accumulaient, dans l’esprit de sa femme.

Grazyna jouissait du succès de son époux, qu’elle considérait aussi comme le sien : « Je ne suis pas une victime. J’ai toujours encouragé Wojtek, raconte-t-elle. Mais à un moment donné, je n’ai plus réussi à séparer ma vie de ce qu’il me racontait. » Imperceptiblement, elle s’est mise à voir le monde par ses yeux à lui : où se regroupent des troupes ? Où risque d’avoir lieu le prochain bain de sang ? Parallèlement, la question de savoir ce que sont devenus les héros de ces reportages, après que son mari les eut quittés pour aller enquêter ailleurs, a commencé de la tourmenter. Était-ce moralement défendable de se rendre dans des zones de guerre, d’observer, et de partir ? Ne fallait-il pas aider ? Les cauchemars et les angoisses l’assaillirent, comme si elle avait subi le traumatisme à la place de son époux. Elle souffre alors que lui se sent bien. Le matin, il se réveille tenaillé par la mauvaise conscience.

Dans les couloirs dépouillés de la clinique, on croise des personnages frappants, de grands types aux cheveux rasés, aux bras puissants – que l’armée polonaise a envoyés en Afghanistan, en Afrique ou en Irak. Ces hommes du service 17 sont presque tous des vétérans. L’un d’eux se retourne sans arrêt comme s’il avait les talibans aux trousses. Un autre est arrivé là après avoir inspecté le trottoir devant le théâtre national de Varsovie, à la recherche de pièges à l’explosif. Beaucoup de patients sont pris de panique quand l’hélicoptère des secours atterrit. Ils ne supportent aucune odeur, aucun bruit rappelant le combat. Plusieurs sont incapables de se défaire des réflexes acquis quand ils étaient en danger de mort. Leurs mariages se désagrègent, beaucoup sombrent dans la dépression. Pendant sa thérapie, Grazyna Jagielska a écrit un livre. Il y est question de la guerre qui fait rage dans sa tête. Il s’intitule Amour de pierre et figurait juste derrière Cinquante nuances de Grey sur les listes polonaises de bestsellers. Lorsqu’elle essaie de déterminer le moment où ses souffrances ont commencé, Grazyna revient à l’année 1995, au moment de la guerre en Tchétchénie. C’est alors qu’elle a pressenti pour la première fois qu’elle pouvait perdre le contrôle de sa vie.

Wojtek était parti à Grozny pour rencontrer le chef séparatiste Aslan Maskhadov qui vivait dans la clandestinité. Le journaliste logeait chez un intermédiaire qui avait promis d’établir le contact. Jagielski attendit trois semaines durant chez cet homme, ne sachant plus très bien s’il était encore son hôte ou déjà son otage. Chez lui, à Varsovie, sa femme attendait, elle, dans la cuisine, près du téléphone. Elle n’osait plus quitter l’appartement. Enfin, Wojtek appelle. « Si quelque chose m’arrive, cherche-moi ici », lui dit-il. « Attends », s’écria-t-elle. Mais la communication avait été coupée. Elle passa trois nouvelles semaines devant le téléphone.

L’interview du chef rebelle finit par être réalisée, par l’intermédiaire d’une bande magnétique que Wojtek lui avait fait parvenir. De retour, la Gazeta Wyborcza, le premier quotidien polonais, fêta son reporter comme une vedette. La fierté d’avoir ramené le meilleur article sur la Tchétchénie, d’être de tous les journalistes celui qui s’était approché au plus près de Maskhadov, telle fut sa récompense pour six semaines d’angoisse. Aux ténèbres succéda l’euphorie – le contraste qui enivre les reporters de guerre. « C’est comme une drogue », écrit Grazyna Jagielska dans son livre. Ces journalistes sont dopés au danger et au sentiment d’être les témoins d’événements majeurs.

Mais, pour elle aussi, la Tchétchénie fut un tournant. « Je n’ai ressenti aucun soulagement lorsqu’il a ouvert la porte. Pendant son absence, j’avais peur qu’il ne revienne pas. À présent j’avais peur qu’il doive repartir. » À partir de là, chaque fois que son époux se rendait dans une zone de conflit, elle se disait : il ne peut tout de même pas encore survivre, on ne défie pas impunément la mort si souvent. Elle imaginait le moment où on lui annoncerait le pire. Le téléphone sonnerait, le rédacteur en chef lui dirait : « J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. »

Un jour, son fils Piotrek s’est cassé le bras. Grazyna l’a accompagné à la clinique. Lorsqu’on lui a demandé des renseignements, elle a dit à l’infirmière que son mari était décédé la veille. Il se trouvait au même moment à la rédaction de Varsovie, à cinq kilomètres à peine. S’il était mort, cela l’aurait presque soulagée, dit-elle. Son attente se serait enfin achevée. « Cela fait vingt ans que je me prépare au décès de mon mari, écrit-elle. Voilà, peu à peu, où j’en suis arrivée. » Après plusieurs guerres encore, Grazyna voulut se débarrasser de ses frayeurs par une sorte de thérapie radicale : elle se mit à accompagner Wojtek au Pakistan, en Afghanistan et au Sri Lanka. Mais lui ne pouvait plus travailler avec sa femme à ses côtés : « J’avais tout le temps peur pour elle. »

De retour à Varsovie, elle plongea plus profondément encore dans ses angoisses. « Tout en moi tournait autour de Wojtek et de ses voyages. Je disparus complètement, je perdis contact avec le monde extérieur. » Un jour, elle croise une amie dans la rue, qui lui reproche de n’avoir plus donné de nouvelles depuis trois ans. Grazyna lui réplique que leur dernière conversation téléphonique remonte à un mois au plus tard. Le temps se brouillait. Chez le coiffeur, elle se fit raser le crâne.

Wojtek ne pouvait plus ignorer sa maladie. « L’angoisse la dominait complètement, raconte-t-il. Peu importe où j’allais, que ce soit au Nigeria où à Düsseldorf pour y présenter un livre : dans sa tête, la guerre était partout. » Le reporter ne vit qu’une solution, renoncer à son métier. Aujourd’hui, il écrit des livres sur l’Afrique et l’Afghanistan, ou bien il reste assis devant son écran à l’agence de presse polonaise, un travail de bureau. « Je n’ai aucun regret », déclare-t-il. Grazyna a suivi un traitement pendant plus d’un an. Pendant six semaines, les époux n’ont pas eu le droit de se voir. Leur relation fusionnelle devait être rompue. Il n’a pas été facile, au début, d’être une femme au milieu des tireurs d’élite, des conducteurs de char et des soldats du génie. Surtout quand on a un mari qui continue d’apparaître souvent à la télévision et critique les interventions en Afghanistan et en Irak. Mais elle a fini par être acceptée. « Je représente toutes les femmes de soldats », affirme-t-elle. De nombreux vétérans, dit-on, refouleraient leurs traumatismes de crainte de perdre leur compagne. Avec Grazyna, ils ont appris à se confier à une femme. Elle les a donc écoutés. Une fois de plus.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 18 mai 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Meurtres pour vice de forme

« Un livre remarquable et dérangeant. » C’est en ces termes que Cord Aschenbrenner conclut l’article qu’il consacre, dans le Neue Zürcher Zeitung, au nouvel ouvrage de Götz Ali. Un ouvrage qui est le fruit de trente années de recherches, menées souvent contre la volonté de l’establishment universitaire allemand. Dans le Zeit, Tobias Freimüller (lui-même historien) rappelle les embûches qu’a dû surmonter l’auteur : lorsqu’il voulut par exemple consulter les archives de la Société Max-Planck, institut de recherche basé à Francfort, il se heurta d’abord à un refus. Puis, la permission enfin obtenue, il s’aperçut que « plusieurs documents avaient été épurés après coup » et que « les dossiers les plus intéressants étaient cachés dans un couloir, derrière des coffrages de bois, qu’il dut dévisser lui-même ».

Vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ses recherches avaient il est vrai de quoi contrarier encore de nombreux Allemands. Elles remettent en effet en cause la légende nationale qui prétend que la société civile s’est opposée aux meurtres perpétrés par les nazis, à partir de l’été 1939, contre les handicapés mentaux et physiques. Qualifiés, encore aujourd’hui, d’« euthanasies », ils n’eurent rien pourtant de la mort douce et volontaire qu’évoque ce terme. Les victimes furent souvent gazées, au terme non d’une petite opération marginale, mais d’un véritable massacre : au moins 200 000 personnes, dont la vie était jugée inutile, furent ainsi éliminées. Cela signifie, comme le remarque Götz Ali dans un entretien au Spiegel, qu’« un Allemand d’aujourd’hui sur huit est directement apparenté à une victime de ces assassinats. Et si l’on y ajoute les liens par alliance, chaque famille ou presque est concernée ».

Pourtant, le sujet est longtemps resté tabou. S’intéressant aux responsables de l’Aktion T4 (le nom de code du programme d’« euthanasie »), l’ouvrage met notamment en lumière la complicité active des médecins (dont beaucoup poursuivirent de brillantes carrières après la guerre, sans être jamais inquiétés). La plupart n’étaient pas des nazis fanatiques, mais des idéalistes convaincus d’œuvrer au progrès et à l’amélioration de l’humanité en éliminant ses éléments les plus inadaptés. D’une manière plus générale, l’historien montre, comme il le dit au Spiegel, qu’« il n’y eut pas de résistance de la gauche et des laïcs. L’idée d’une société saine, composée de personnes performantes, est née dans les milieux libéraux et progressistes. Elle ne vient pas des conservateurs et de l’extrême droite ». L’un des seuls à s’insurger publiquement contre les meurtres par « euthanasie » fut d’ailleurs le très réactionnaire évêque de Münster.

Les Anormaux est aussi un hommage aux victimes, à qui il rend leur nom, leur histoire et parfois même la parole – notamment à travers des lettres bouleversantes. Mais son apport essentiel reste la manière dont il décrypte le comportement des proches, qui, dans l’immense majorité, laissèrent faire. La preuve ? Les rares résistants eurent presque systématiquement gain de cause, comme cette mère qui envoya un télégramme personnel à Hitler et à laquelle on rendit immédiatement son fils.

L’art français du sourire

Voilà un livre merveilleux, charmant et instructif de bout en bout ; une étude à faire se retrousser les lèvres de plaisir. À en juger par cet accessible et éclairant mélange d’histoire médicale, culturelle et politique, mon dentiste arméno-américain de Beverly Hills, avec sa dentition impeccable, son large sourire, son charme ineffable et sa technologie dernier cri (la moins douloureuse également), aurait été tout à son aise dans le Paris de l’Ancien Régime. Le livre de Jones traite des dents et des sourires, des corps et de la culture. Au fil de sa trame habilement tissée, il apparaît clairement que les triomphes de la dentisterie française de la fin du XVIIIe siècle – sa professionnalisation, son engagement en faveur de la bonne conservation des dents et de l’hygiène buccale, son savoir-faire en matière de fabrication et de pose de dentiers – constituèrent un élément crucial dans le processus complexe appelé par lui la « révolution du sourire ». Il fallut attendre que les bouches ouvertes soient en mesure de découvrir de blanches quenottes (ou, à défaut, de blancs dentiers), que l’hygiène dentaire ait dissipé les miasmes de la mauvaise haleine, pour qu’il soit admis de sourire à pleines dents.

Mais pourquoi le sourire, cette expression évanescente s’il en est, importe-t-il ? C’est que, un peu à l’image du rictus du chat du Cheshire de Lewis Carroll, le sourire fait partie d’un univers qui le dépasse. Pour Jones, c’est un signe essentiel, mêlant nature et culture. L’histoire du sourire parisien, soutient-il, a impliqué « des progrès chirurgicaux et scientifiques ; des changements significatifs sur le plan social, économique et politique ; ainsi que des conceptions changeantes de l’émotion, de l’expression, du comportement, de l’individualité et du genre ». Il n’y avait pas seulement différentes façons de sourire, mais une politique et une culture du sourire. Un sourire affecté ou narquois, un sourire franc ou épanoui, peut exprimer un certain type de sentiment et peut aussi, selon les circonstances, susciter sympathie et amitié ou s’attirer courroux et châtiment. Jones donne à lire une histoire de France sous l’angle du sourire, entraînant chronologiquement le lecteur à travers ce que l’on pourrait appeler une succession de « régimes du sourire ».

Il commence avec le sourire guindé et raffiné, empreint d’une supériorité hautaine, qui avait vu le jour à la cour de Louis XIV et fut associé à ses successeurs Bourbon – une apparence fondée sur une inégalité flagrante, mais qui résultait aussi de l’état déplorable de l’hygiène et des soins dentaires. (Le passage dans lequel, en 1685, Louis XIV se fait accidentellement arracher la mâchoire supérieure droite au cours de l’extraction de ses quelques dernières dents, de sorte que « chaque fois que le roi buvait ou se gargarisait, le liquide remontait par son nez d’où il jaillissait comme d’une fontaine », constitue sans doute l’un des meilleurs moments grand-guignolesques d’un livre qui en compte beaucoup.) Le sourire courtisan était rare – La Rochefoucauld disait se limiter à un rire par an – et pouvait être dangereux quand il venait fissurer la façade de l’imperturbabilité. Les sourires pincés faisaient partie du système de contrôle corporel nécessaire à la survie dans l’univers fourbe de la Cour. Ils constituaient aussi un marqueur social : aucun courtisan ne voulait être vu (encore moins représenté) la bouche ouverte. C’était considéré au mieux comme un signe de crédulité, de légèreté et de mauvaises manières populaires, au pire comme un trait de la folie.

Diffusé à travers les spectacles joués sur les planches parisiennes, nourri par les romans d’une grande intensité émotionnelle d’un Samuel Richardson ou d’un Rousseau, le culte de la sensibilité du XVIIIe siècle desserra l’étau du sourire élégant et constipé (1). Le sourire charmant et tendre – une expression transparente des sentiments conçue pour être partagée par toutes et tous, mais en réalité réservée essentiellement à l’élite sociale et culturelle de la capitale – devint à la mode. Les dents et les sourires étaient chic – de même que les dentistes. Des praticiens tel Pierre Fauchard firent des soins dentaires un métier : ils quittèrent la rue (où l’arrachage brutal des dents avait été pratiqué par des personnages hauts en couleur, parmi lesquels le Grand Thomas, qui officiait sur le Pont-Neuf et était connu sous les sobriquets de « Perle des charlatans » ou de « Terreur des mâchoires humaines ») pour ouvrir des cabinets (en étage, pour qu’on n’entende pas les hurlements des patients depuis la rue) dans des quartiers prisés, comme la rue Saint-Honoré. Ces praticiens encourageaient la conservation, au lieu des violentes extractions ; ils rédigèrent des traités qui érigèrent la dentisterie en science, insistant sur l’importance pour les patients de prendre eux-mêmes soin de leurs dents, ce qui leur permettait de colporter toute une série de produits de nettoyage et de blanchiment, de gargarismes, cure-dents et autres adoucisseurs d’haleine. Fauchard était l’inventeur des dentiers à ressorts. Lesquels, ainsi que le rappelle Jones, « avaient, dans les moments d’inattention, la fâcheuse habitude de bondir de façon spectaculaire hors de la bouche de leur propriétaire ».

Nicolas Dubois de Chémant fit mieux, qui fabriquait de très onéreux appareils en porcelaine. Un exemplaire ayant appartenu à l’archevêque en exil de Narbonne (dont le texte contient une illustration) fut exhumé lors de la construction du terminal de l’Eurostar à Saint Pancras. « Emblème de l’identité personnelle », selon Jones, le sourire de sensibilité « exprimait l’essence du caractère ». Il appartenait au répertoire de la représentation de soi dans une culture polie, publique et urbaine. À ses débuts, la Révolution ne fit qu’élargir le sourire des Parisiens. Mais les expressions joyeuses des premières années furent rapidement éradiquées par le stoïcisme radical, pincé, et la paranoïa de la Terreur, pour se muer en ce sourire de résignation, désabusé et provocant, ce haussement d’épaules face au destin contrarié de la Révolution, qu’exprimaient souvent ses victimes sur l’échafaud. Dangereusement légers, peut-être fallacieux, les sourires n’étaient plus synonymes de sincérité, mais sources de soupçon. Des grimaces gothiques prirent la place du sourire sensible, délicieusement modulé d’antan. La violence révolutionnaire suscitait non plus de douces expressions de sociabilité, mais le rictus de la douleur. Les dentistes s’en sortaient à peine mieux que les sourires tout en dents dont ils s’étaient faits les chantres, une fois leur métier dévalorisé et marginalisé par une succession de « réformes ». La révolution du sourire était terminée.

Cette histoire forme une précieuse contribution au corpus de plus en plus étoffé des ouvrages consacrés aux émotions et sentiments humains, ainsi qu’à leur traduction corporelle. Elle rappelle le livre de Vic Gatrell City of Laughter ou celui de Mary Beard Laughter in Ancient Rome (2) – études qui donnent à voir la dimension sociale et politique de ce qui pourrait sembler des actes privés, impliquant souvent les parties intimes. Dans tous ces livres, il est question d’orifices, des endroits du corps qui embarrassent, d’humour et d’esprit. Mais le récit de Jones est plus physique, son matériau le plus explicite ne consistant pas en des récits littéraires ou des représentations visuelles de larmes et de joie, mais en ce qui se passe concrètement à l’intérieur de la bouche. Le moment le plus désagréable lors de mes visites – par ailleurs plaisantes – chez le dentiste arrive lorsqu’il utilise une mini caméra pour m’emmener en voyage dans ma bouche. (D’accord, c’est Hollywood, tout est filmé ; on peut même ramener chez soi la vidéo de sa coloscopie.) Le contraste entre la surface extérieure, esthétique, et l’intérieur de chair et d’os est choquant – un contraste qui équivaut, dans le propos de Jones, à la différence entre le savoureux autoportrait de Madame Vigée-Lebrun souriant avant la Révolution et la tête tranchée, mutilée, de l’une des victimes de cette Révolution, la princesse de Lamballe, dont on orna les lèvres avec ses propres parties génitales (3). Il y a plus ici que ce que Jones décrit comme « la violente défiguration de la bouche » ; la personnalité se trouve réduite par la violence révolutionnaire à des parties de corps.

Là réside la véritable politique du sourire. Le sourire franc est une métaphore de la bonne société et de ses interactions complexes – le bien des bourgeois respectables qui avaient les moyens de s’offrir le dentiste. Certes, ce sourire était loin d’être parfait : il était la marque d’une certaine supériorité de classe. Et, comme toute représentation sociale, il pouvait relever de l’hypocrisie, il était hanté par le spectre de la duperie. Mais la Révolution, en décapant ce vernis, imposa une vision radicalement différente : l’idée selon laquelle nous ne sommes que corps, chair et sang et que la violence, en particulier sous la forme de la guillotine, dissipe les apparences pour révéler notre égalité essentielle. Partant, l’attachement manifeste de Jones au sourire de sensibilité ne se résume pas à l’histoire de son ascension et de son déclin, mais va bien au-delà : c’est une affirmation de la valeur de la civilité en société.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en octobre 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Monstres de Paris