Un poème de Tennessee Williams

Quelques Verbes Français

 

ÊTRE is the verb to be,
punishable by death or life-long confinement.

AIMER is the verb of misunderstanding:
also of longing for penetration of one by another,
an impulse of varying duration, prone to declivity
and often landing in law court.

DONNER means to give, as in the phrase
Je te donne, meaning that I take everything from you that I
can disengage from your grasp, even if I must smash your
knuckles with a hatchet.

SAVOIR is to be frightened, similar in spelling to Savior
but with an opposite meaning.
Savior wears white clothes, and is executed:
it took only five nails and two cross-beams and mettlesome
vegetation.

DORMIR is the verb to sleep which escapes me tonight,
doubtless because of your absence,
Dear upright participle of the verb to be.

ÊTRE and MOURIR are the verbs which serve
to parenthesize
a little time of confusion.

FINIR? Something appropriate which is yet to be known.

 



ÊTRE est le verbe être,
punissable de mort ou de réclusion à vie.

AIMER est le verbe de l’incompréhension ;
celui aussi du désir de pénétration de l’un par un autre,
une impulsion de durée variable, sujette à déclivité
et atterrissant souvent au tribunal.

DONNER veut dire donner, comme dans la formule
Je te donne, voulant dire que je prends de toi tout ce que je
peux arracher à ton emprise, même si je dois te bousiller les
doigts avec une hachette.

SAVOIR est avoir peur, cela s’écrit un peu comme Sauveur
mais avec le sens opposé
Sauveur porte des vêtements blancs et est exécuté :
il a suffi de cinq clous, de deux poutres croisées et d’une ardente
végétation.

DORMIR est le verbe du sommeil qui m’échappe cette nuit ,
sans nul doute à cause de ton absence,
cher participe debout du verbe être.

ÊTRE et MOURIR sont les verbes qui servent
à mettre entre parenthèses
un court moment de confusion.

FINIR ? Quelque chose de bienvenu qui reste à connaître.

 

Ce célèbre Uruguayen français

La dernière bataille de Saramago

« C’est du Saramago à son meilleur niveau. Il pouvait passer une journée entière à travailler et n’écrire que quelques lignes, mais ces lignes étaient définitives », affirmait Manuel Alberto Valente, l’éditeur du Nobel portugais, lors de la présentation à la presse en octobre dernier de « Hallebardes, hallebardes, Fusils, fusils », le roman inachevé auquel travaillait l’écrivain au cours des semaines précédant sa mort. Trois chapitres en tout, quelques dizaines de pages à peine, auxquelles les éditeurs portugais, espagnol, italien et catalan de José Saramago – qui publient l’ouvrage simultanément – ont joint les notes de travail du romancier. « Ce n’est pas une œuvre incomplète », assure Valente dans l’hebdomadaire Expresso. « Saramago n’a pas eu le temps de la terminer, mais les trois chapitres qu’il a laissés sont achevés. » En septembre 2009, dans l’une de ses notes préparatoires au livre, Saramago disait vouloir terminer le roman sur un retentissant « Je t’emmerde ». « Une fin exemplaire », ajoutait-il.

Le livre raconte l’histoire d’un salarié d’une usine d’armement lisboète. « Artur Paz Semedo, chef de la facturation de Produções Belona S. A., entreprend un jour, avec l’autorisation de sa hiérarchie, d’éplucher les archives de la firme, pour savoir ce qui s’y fabriquait et ce qu’elle vendait (à qui) dans les années 1930 », résume Carlos Reis dans le Jornal de Letras. À l’origine de cette curiosité, le film de Malraux, L’Espoir : « un jour artur paz semedo lut dans le journal que la cinémathèque de la ville allait passer le film l’espoir d’andré malraux, une œuvre sur la guerre civile espagnole réalisée en mil neuf cent trente-neuf », écrit ainsi Saramago (qui avait banni la majuscule de ses livres). L’immersion dans les archives de Belona S. A. commence, et remonte vite jusqu’aux années de la guerre civile, qui sont aussi celles de la guerre du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay. C’est au sujet de celle-ci que Paz Semedo découvre un document important, qu’il montre à son directeur. Et c’est là que, très vite, le texte s’interrompt, sur cette phrase d’Artur : « Rien qu’une autre personne n’eût pu faire. »

« Un ultime roman sur la guerre donc – thème cher à Saramago –, sur ses raisons toujours illégitimes, sur la responsabilité politique et morale de qui la fomente, non seulement directement, mais aussi indirectement (comme l’industrie de l’armement) », conclut le Jornal de Letras. Le petit employé de bureau et son épouse pacifiste, Felícia, sont hantés par la question de savoir quelle fut la responsabilité morale de leur entreprise dans les conflits passés, et quels profits elle en a tirés ; hantés, aussi, par la question de savoir si cette responsabilité s’étend jusqu’à eux.

L’adieu à la civilisation

« Quelle trouvaille : Stefan Zweig en juillet 1936, dans la station balnéaire belge d’Ostende, et la moitié des écrivains allemands réunis autour de lui », s’enthousiasme Andreas Isenschmidt dans le Zeit. « Une fête d’adieu à la culture européenne », renchérit Karl-Markus Gauss du Süddeutsche Zeitung. Au centre de « Ostende. 1936, l’été de l’amitié », le couple extraordinaire formé par Zweig et Joseph Roth, le riche écrivain de bonne famille, couronné de succès, et l’alcoolique miséreux mais génial, qui s’admirent et ne se reverront plus. On y croise aussi la romancière Irmgard Keun, qui entame une fougueuse liaison avec Roth.

Avec ce livre entre le roman et l’essai, fondé sur des faits réels, le journaliste Volker Weidermann offre une nouvelle déclinaison du genre désormais populaire outre-Rhin, comme l’a montré le succès du 1913 de Florian Illies, qui consiste à « écrire l’histoire à la loupe », note le Tagesspiegel. En se concentrant sur une période courte plutôt méconnue, mais significative. Une méthode qui permet de « raconter les petites choses dans les grandes. Ou les grandes dans les petites ».

Meilleures ventes en République tchèque – La joie maligne du polar scandinave

 

En 2012, le site iLiteratura annonçait une « bonne nouvelle » : « La sortie, en République tchèque, d’un livre suédois sans cadavre en couverture ». Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire s’invitait alors, au milieu des Scandinaves Henning Mankell, Jo Nesbø, Arnaldur Indridason et Lars Kepler, en tête de gondole dans les librairies du pays. Depuis, avec L’analphabète qui savait compter, Jonas Jonasson se mesure toujours avec les auteurs de polars nordiques. Pour l’heure, avantage au Fantôme de Nesbø. La raison d’un tel engouement pour les romans policiers venus du Nord, selon Hospodárské noviny ? La « joie maligne » qu’ils procurent aux Tchèques : « La Scandinavie est l’endroit par excellence où il fait bon vivre. Alors, ceux qui ne vivent pas dans ce paradis sont ravis quand un livre leur apprend qu’il existe là-bas aussi des trafics puants, les mêmes canailles que chez nous et, surtout, des gens normaux, en mauvaise santé, qui vivent du minimum social et craignent l’avenir. »

Rien à voir avec l’optimisme forcené de Jonas Jonasson, sa vision du monde positive et volontiers irréaliste. Pourtant, le succès du Vieux et de L’analphabète atteste que les Tchèques s’y retrouvent aussi. Cette fois, l’engouement tient à la veine comique du livre, dans un pays où des romans à l’humour noir et sans langue de bois sont devenus des classiques.

C’est aussi dans cette tradition satirique, mais sans autre ambition que celle de faire rire selon iLiteratura, que s’inscrit Evžen Bocek, dont les romans « Un aristocrate en ébullition » et « Le dernier aristocrate » narrent les aventures loufoques d’un comte exilé de retour au pays. Quant au succès de Gottland de Mariusz Szczygiel, un Polonais passionné par ses voisins dont il dresse un portrait aussi érudit que moqueur, il révèle une autre particularité de l’humour tchèque : l’autodérision.

À noter, pour contrer (un peu) les Scandinaves, la présence de plusieurs bestsellers français. De quoi démentir le Literární noviny qui annonçait il y a quelques mois la fin de la francophilie en République tchèque ? Pas forcément. Mis à part La Cuisinière d’Himmler de Franz-Olivier Giesbert, qui plaît pour son côté « mi-tragédie, mi-farce », selon le quotidien Dnes, la presse souligne surtout l’atmosphère scandinave des succès français. L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas, dans lequel Dnes voit un concurrent de Jonasson, serait à peine plus qu’une « version moderne de Tom et Jerry ». Quant au Dernier Lapon, un roman policier d’Olivier Truc, force est de reconnaître que l’éditeur tchèque n’a négligé aucun ingrédient dans sa présentation : de l’obscurité, de la neige, des rennes et du sang.

 

Journaliste à Libération, Caroline Vigent suit l’actualité littéraire tchèque pour Books.
 

Esprits forts à Rio

Pour Mary del Priore, historienne brésilienne et auteure à succès, « les croyances fonctionnent comme une forme de thérapie sociale », explique le quotidien O Globo. « Les cartomanciens, les devins et les chefs spirituels sont des guérisseurs de l’âme. Au Brésil, le champ de la croyance a toujours été un lieu de rencontre des différentes classes sociales. »

Lancé en septembre dernier, son nouvel ouvrage sur le sujet, « De l’autre côté », décrit l’atmosphère du pays à la fin du XIXe siècle. Une période mouvementée pour le Brésil, dont l’empire déclinant prendrait fin en 1889. « Face à l’incertitude de l’avenir, les diverses couches de la société se réfugièrent dans le surnaturel », souligne encore O Globo. À Rio, plus encore qu’en France ou aux États-Unis, on s’est donc pris de passion pour le spiritisme et ses tables tournantes. Mais le phénomène est allé au-delà, rappelle la Folha de São Paulo. Dans les années 1890, « la mode de l’exorcisme s’empara aussi de Rio. Et si l’on en croit les journaux de l’époque, il n’était pas rare alors de croiser des personnes possédées dans les rues de la ville ».

Le storyteller et le romancier

Pour l’écrivain britannique Ford Madox Ford, le roman était le « véhicule d’une investigation profondément sérieuse du cas humain ». Aujourd’hui, à l’heure de la suprématie des séries télévisées, le storytelling règne, avec ses charmes et ses facilités narratives. « David Mitchell est un superbe storyteller », souligne James Wood dans le New Yorker. L’auteur du flamboyant The Bone Clocks, en tête des ventes à Londres, possède « un extraordinaire talent de conteur » : ses récits sont menés tambour battant, ce que bien peu d’écrivains sont en réalité capables de faire. Mais c’est aussi un merveilleux romancier, passé maître dans l’art de mêler le réel et l’irréel et de créer des personnages inoubliables, à l’instar de Holly Sykes, l’héroïne du livre, que l’on découvre en adolescente fugueuse dans le Kent des années 1980. « L’une des raisons pour lesquelles David Mitchell est aussi populaire auprès du public qu’auprès de la critique, poursuit le New Yorker, c’est qu’il sait combiner l’étourdissante fluidité du storyteller avec le réalisme de l’humaniste. »

Big Data vous démasque

Christian Rudder a un CV qui ressemble au profil romancé d’un des usagers d’OkCupid, le site de rencontres très populaire qu’il a cofondé. Non content d’avoir lancé une entreprise Internet en plein essor (vendue 50 millions de dollars à Match.com en 2011), il est guitariste du groupe d’indie pop Bishop Allen, acteur de cinéma (dans Funny Ha Ha (1)) et titulaire d’un diplôme de mathématiques de Harvard. Si l’on précise qu’il aime faire de longues promenades et cuisiner la paella, voilà qui ressemble à l’homme le plus désirable d’Amérique. D’autant qu’il peut désormais ajouter « auteur » à son profil. Son livre, « Dataclysme », est né du blog OkTrends, que Rudder tenait sur OkCupid pour aborder des questions d’une importance historique mondiale, comme : « Comment vous prendre en photo afin de susciter le maximum d’intérêt pour votre profil ? » (Pas de flash, faible profondeur de champ) ou « En quoi les fervents adeptes de Twitter diffèrent-ils des autres membres d’OkCupid ? » (Ils se masturbent plus souvent).

Dans « Dataclysme », Rudder poursuit des objectifs plus ambitieux. Les internautes ne cessent de lâcher (souvent de manière délibérée) des bribes de renseignements sur eux-mêmes. Selon Rudder, le nuage de poussière d’information qui en résulte autorise une toute nouvelle forme de sociologie et permet de déterminer « qui nous sommes », comme le dit son sous-titre. Non, les ordinateurs ne comprennent pas très bien les humains, mais ils ont leurs atouts. Ils peuvent voir dans leur globalité des réalités que l’œil humain n’appréhende qu’en partie. « Suivre les traces, c’est leur seule tâche, explique Rudder. Ils ne perdent pas l’album souvenir, ne voyagent pas, ne s’enivrent pas,  ne sont pas guettés par la sénilité, ne ferment jamais les yeux même l’espace d’une seconde. Ils sont là, voilà tout, et ils mémorisent. »

C’est formidable si vous êtes un scientifique ou si la traçabilité des données est votre fonds de commerce [lire notre entretien avec Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier, Books, n° 52, mars 2014]. Mais les humains ainsi étudiés frémiraient peut-être d’apprendre, par exemple, qu’OkCupid garde une trace non seulement des messages que vous envoyez à vos flirts potentiels, mais aussi des caractères que vous tapez et effacez en composant vos petites fables pour mieux séduire. Un superbe diagramme de dispersion (le livre grouille littéralement de superbes diagrammes de dispersion) cartographie le paysage des messages. D’un côté, vous trouvez les relecteurs attentifs, qui rédigent un premier jet puis effacent, rédigent à nouveau puis effacent à nouveau, et tapent donc bien plus de caractères qu’ils ne finissent par en envoyer. De l’autre, vous trouvez ceux qui tapent moins de caractères qu’ils n’en envoient. Comment est-ce possible ? Ce sont des adeptes du copier-coller, des stakhanovistes de la rencontre, pour qui la démarche romantique est une occasion d’utiliser l’efficacité de l’ère numérique. Ils envoient le même baratin de prise de contact à des dizaines de partenaires potentiels. Voilà comment on se fait la cour à l’époque de la reproduction mécanique.

Rudder est très transparent sur les expériences auxquelles OkCupid se livre sur ses clients, au grand dam de certains d’entre eux (un jour, le site s’est mis à proposer des unions que l’algorithme estimait en réalité catastrophiques, simplement pour voir ce qui allait se passer). De telles pratiques relèvent intrinsèquement de la tromperie ; de l’avis de Rudder, elles en valent la peine, car elles permettent d’étudier le comportement humain à l’état sauvage. Il revient à plusieurs reprises sur l’idée que ces données – qui suivent ce que nous faisons, et non ce que nous prétendons faire – constituent des guides plus fiables pour connaître notre paysage intérieur que les questionnaires et les sondages. Par exemple, il arrive que les gens déclarent n’avoir aucune préférence raciale en matière de flirt, alors que les données recueillies indiquent nettement qu’ils ont tendance à contacter des personnes de leur propre groupe. Elles laissent aussi penser que la véritable fracture raciale, en matière de rencontres Internet, ne passe pas entre les Blancs et les non-Blancs, mais entre les Noirs et les non-Noirs. « Les données révèlent ce que nous ressentons véritablement », affirme Rudder, sans les masques que nous portons en public. Cela me paraît excessif : la plupart d’entre nous continuons à jouer un rôle, même en étant persuadés que personne ne regarde. Nous n’ôtons jamais le masque. Mais il est indéniable que Rudder et ses collègues détenteurs de données peuvent voir et analyser des comportements jusque-là invisibles au regard de la science.

Les pages consacrées aux questions raciales – peut-être parce qu’il est difficile d’en parler en public – comptent parmi les plus fortes du livre. Rudder fournit la liste des expressions particulièrement plébiscitées (ou rejetées) par les Blancs, les Noirs, les Latinos et les Asiatiques dans leur profil OkCupid. Et l’on y trouve une multitude de détails curieux. L’internaute d’origine asiatique a fortement tendance à indiquer qu’il est « grand pour un Asiatique », conformément au stéréotype selon lequel la petite taille d’un homme est un handicap. Mais les femmes asiatiques utilisent aussi volontiers la formule « grande pour une Asiatique » – pourquoi ? Mystère.

Rudder soutient que les célibataires posent les mauvaises questions à leurs contacts, en se focalisant sur des sujets nobles, comme la politique et la religion, alors que des thèmes plus subtils ont davantage de valeur prédictive. Ainsi, dans les trois quarts des cas où la rencontre sur OkCupid a débouché sur une union durable, les deux partenaires ont donné la même réponse à la question « Aimez-vous les films d’horreur ? » Voilà qui paraît impressionnant ! Mais sans plus d’informations, il est difficile de savoir quoi faire de ça. Les films d’horreur sont plutôt populaires. Si, disons, 70 % des gens les apprécient, on pourrait s’attendre à ce que, dans 49 % des cas (70 % de 70 %), les deux partenaires d’un couple répondent « oui » par pur hasard, et « non » dans 9 % des cas (30 % de 30 %), moyennant quoi nous aurions 58 % de couples d’accord sur le sujet, même si le goût de l’hémoglobine n’avait aucun rapport avec la possibilité de tomber amoureux.

J’ai eu à la lecture quelques autres objections comme celle-ci. Mais cela prouve que le livre de Rudder offre vraiment matière à discussion. La plupart des ouvrages sur l’exploitation des données brassent de l’air en assénant des slogans. Celui-ci propose du solide, de vraies informations et une vraie analyse. Voilà qui mérite de longs et sonores applaudissements. Le style de Rudder est également digne d’éloges, constamment savoureux et heureusement débarrassé de tout jargon façon Silicon Valley.

L’auteur compare son projet au livre de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis (2). Cette référence m’a étonné, mais elle a du sens. Comme Zinn, Rudder cherche une sociologie qui mette l’accent sur les agrégats plutôt que sur les individus, et soit à l’écoute d’évolutions sociales subtiles peut-être invisibles à l’échelle de l’individu. Mais l’expression « histoire populaire » revêt deux significations. C’est l’histoire du peuple, mais aussi l’histoire par le peuple, une exploration qui n’est pas l’apanage des universitaires et des spécialistes. Telle est la grande question qui se pose à la nouvelle sociologie des ensembles de données. Il est clair que nous sommes tous des objets de cette étude. Mais pouvons-nous concevoir une science populaire des données qui nous permette à tous d’en être aussi les savants ?

 

Cet article est paru dans le Washington Post le 11 septembre 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

L’agitateur Troll

Espagne, Colombie, Argentine, Chili… Depuis sa parution en mai dernier, « Le livre troll » du dénommé El Rubius, le « youtubeur » espagnol le plus populaire du pays (avec huit millions de fans), fait fureur en Espagne comme dans l’ensemble des pays d’Amérique latine. Plébiscitant ce « recueil de défis et de blagues absurdes », la jeunesse hispanophone a transformé la star des réseaux sociaux en phénomène éditorial. « Ne soyez donc pas surpris quand vous verrez un jeune garçon promener une saucisse en laisse au centre commercial ou qu’une préadolescente réclamera un “câlin collectif” à toutes les personnes présentes dans l’ascenseur de votre immeuble », avertit Fernando Massa dans le quotidien argentin La Nación.

Le concept de « troll » est bien connu sur le Web. Il désigne celui qui poste des messages provocateurs, insignifiants ou hors sujet sur un forum, un chat de discussion ou un blog. El Rubius a simplement décidé de transposer le concept « offline » et suggère, à travers ce qu’il décrit lui-même comme un « carnet d’activités », quatre-vingt-une façons de « troller » la vie réelle.

Les onze dragons asiatiques

Enseignant à Bangalore, auteur d’une remarquable histoire de l’Inde après l’indépendance, India After Gandhi (2007), et d’une biographie du Mahatma avant l’indépendance, Gandhi Before India (2013), le grand historien indien Ramachandra Guha s’attaque toujours aux grands sujets : après l’Inde, donc, l’Asie émergente. Il dirige un livre sur les « créateurs de l’Asie moderne » qui séduit les lecteurs de New Delhi en proposant onze portraits de ceux qui ont fait la destinée des pays du continent.

À rebours « de la tendance à présenter le cliché du “siècle asiatique” sous l’angle économique, remarque The Economist, Guha affirme dans son introduction que “la politique compte autant que l’économie”. De fait, l’Asie contemporaine est aussi le produit des mouvements anticoloniaux, des guerres et des révolutions du siècle passé ». D’où l’intérêt porté à ces onze leaders, « pour la plupart acteurs des courants révolutionnaires du début et du milieu du XXe siècle », souligne Mini Kapoor dans India Today : on trouve là, entre autres, Gandhi, Mao, l’Indonésien Sukarno et le Pakistanais Zulfikar Ali Bhutto, Ho Chi Minh et le Singapourien Lee Kwan Yew.

Paradoxalement, ce livre conçu pour comprendre l’ascension de l’Asie renvoie à son rapport à l’Occident : « Non seulement tous ces leaders ont été forgés par les mêmes grandes forces de l’impérialisme, mais ils ont tiré la plupart de leurs idées des “penseurs occidentaux” », souligne encore l’hebdomadaire britannique : Marx, Lénine, surtout en Chine et au Vietnam, mais aussi Tolstoï (pour Gandhi) et Napoléon (pour Bhutto). Et le Times of India de relever cette formule du politologue indien Nitin Pai : « Les puissances coloniales ont fourni les modèles sur lesquels est aujourd’hui fondé le jeu politique asiatique. » Or c’est peut-être bien là tout ce qui unit les pays du continent. Car ce livre a aussi le mérite, selon The Economist, de rappeler à quel point les grands leaders asiatiques ont des parcours très différents, tandis que leurs caractéristiques communes ne sont pas propres à l’Asie. Si cet ouvrage éclaire l’histoire des États asiatiques, il souligne en creux que la construction d’une identité asiatique cohérente est chimérique.