Le vade-mecum des pessimistes

Vers la fin des années 1860, un jeune garçon penche son tendre visage sur un cahier et y examine un arbre généalogique. Tout en bas, il lit son propre nom : « Justus, Johann, Kaspar, né le 15 avril 1861 ». Le garçon « laissa une nouvelle fois glisser ses yeux sur tout ce fourmillement généalogique : et là, l’air imperturbable et avec un insouciant scrupule, mécaniquement et comme en rêve, il traça, de sa plume d’or, une belle rature toute nette à travers la page ».

Il s’agit de Johann Buddenbrook, l’enfant à la fin tragique du roman de Thomas Mann Les Buddenbrook, plus connu sous le diminutif de « Hanno ». Avec cette rature, il rompt avec la vie qu’on lui destinait. Le dernier nom de cet arbre restera le sien. Ce rejeton d’une puissante dynastie de négociants a choisi de n’être pas un digne héritier.

Peter Sloterdijk traite précisément de ces fils et de ces filles récalcitrants dans son nouveau livre – qu’il s’agisse de personnages fictifs comme Hanno Buddenbrook, d’hommes réels mais à la dimension légendaire comme Jésus ou de personnages historiques comme saint Augustin, Madame de Pompadour ou Joseph Staline.

Le constat de Sloterdijk : notre présent est épuisé parce que le sentiment d’agitation a supplanté l’action raisonnable. Malgré une abondance inédite de biens et de loisirs, les individus des sociétés occidentales se plaignent d’être déprimés et surmenés.

L’existence ne saurait pour eux être vécue qu’au présent, elle n’est rien d’autre qu’un sursis avant la mort. Comment la construire de façon satisfaisante, telle est la question que se pose l’homme contemporain – et c’est pour tenter d’y répondre qu’il se surmène.

Aux yeux de Sloterdijk, l’individu trouverait du soulagement dans tout ce qu’il n’a pas à fonder ou à inventer, dans tout ce qui existait avant qu’il ne vienne au monde et qui sera encore là après qu’il l’aura quitté. Bref, dans tout ce dont il hérite – sur le plan matériel comme sur le plan des valeurs – et qui possède une valeur objective, qu’il le veuille ou non.
Pourtant, les fils et les filles récalcitrants dont le philosophe dresse le portrait n’ont aucun sens de l’héritage, aucun intérêt pour la transmission des valeurs. Ce sont des révolutionnaires, des partisans de la page blanche.

À 66 ans, Sloterdijk s’intéresse à  la manière dont ils s’y sont pris pour introduire une rupture dans le temps, un gouffre entre un avant et un après qu’on ne peut plus franchir.
Rien d’étonnant, selon lui, si la plupart de ces insurgés, souvent marginaux, ont eu une origine obscure, précaire ou problématique : Alexandre le Grand par exemple, dont la naissance a alimenté dès l’Antiquité d’innombrables légendes ; Madame de Pompadour, née Poisson, selon toute vraisemblance la fille naturelle d’un banquier ; et, bien entendu, le fondateur de religion Jésus de Nazareth. Celui qui aurait écarté sa mère de sa vie en lui affirmant : « Femme, qu’y a-­t-il de commun entre toi et moi ! » et dont saint Luc rapporte cette phrase : « Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Ce fils adoptif d’un charpentier est, dans la généalogie dressée par Sloterdijk, le modèle originel de la « grande émanation », pour reprendre le terme du philosophe : un être terrestre qui se crée lui-même et n’a aucun égard pour les coutumes et la tradition. Après lui, on ne peut plus contester à qui que ce soit le droit de « mener sa vie comme s’il était le bâtard de Dieu. On trouve des Jourdain partout ».

Or la capacité de survie d’une culture tient, selon Sloterdijk, à sa faculté de se reproduire avec succès : c’est seulement lorsque l’héritage dans son ensemble compte davantage que la nouveauté, que l’actuel n’étouffe pas le légitime, que la stabilité l’emporte sur l’érosion.

D’après ses analyses, les choses allaient plutôt bien jusqu’à la Renaissance à peu près, ce moment où les marchands, les explorateurs et les artistes ont abandonné le ghetto de leur discipline et de leurs statuts respectifs pour acquérir des positions prestigieuses et influentes. Mais c’est avec la Révolution française que ce « tournant futuristique » – ce processus dynamique et devenu irrésistible par lequel la réalité finit par se mouvoir plus vite que la conscience commune – se serait définitivement imposé.

Nous sommes à présent au milieu du gué, mais provisoirement. Après avoir englouti un nombre effroyable de victimes, les grandes idéologies sont mortes depuis un certain temps déjà, mais l’énergie de ces folies collectives commence tout juste à s’éteindre, elle. Sa disparition permettra à notre postmodernité de dévoiler son sens : « Si la modernité a été l’époque des projets, on peut dire que la postmodernité est, elle, celle des réparations. »

Plus d’aube glorieuse en perspective, pour laquelle on se mobiliserait ; à la place, un avenir qui est une décharge qui déborde déjà de nos dettes, de nos déchets atomiques et d’illusions usagées.

Le nouveau livre de Peter Sloterdijk est un vade-mecum idéal pour les pessimistes.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 16 juin 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La mort en option

«Bienvenue chez TMF, Inc. » Vous êtes sur le site de la Fondation du mouvement Terasem, créée par Martine Rothblatt, titulaire d’un doctorat de l’université de Californie. « Le projet Terasem est d’explorer les Hypothèses Terasem qui posent que :

1. Un analogue conscient d’une personne peut être créé en combinant des données suffisamment détaillées sur la personne (un mindfile, ou dossier mental) à l’aide d’un logiciel de conscience, à venir (mindware) ;

2. Cet analogue conscient peut être téléchargé dans un corps biologique ou nanotechnologique pour lui conférer des expériences de vie comparables à celles d’un humain né normalement. »

La devise du mouvement est « la vie a un but, la mort est optionnelle, Dieu est technologique et l’amour est essentiel ».

Martine Rothblatt s’appelait auparavant Martin. Elle a changé de sexe il y a vingt ans. Elle reste mariée à Bina, dont une copie a été fabriquée par une entreprise de robotique. Leur fils Gabriel est pasteur de la nouvelle religion. Les parents de Martine étaient des juifs pratiquants, et les membres de Terasem peuvent continuer à observer le culte de leur choix. Martine a fait fortune dans l’industrie de la radio par satellite, puis les biotechnologies, dans lesquelles elle s’est investie en découvrant que sa fille était atteinte d’une maladie grave.

Elle vient de publier un livre pour expliquer son projet*, préfacé par Ray Kurzweil, le gourou du transhumanisme. Terasem s’inspire en partie de la religion cosmique fictive « Earthseed » imaginée par l’auteure de science-fiction Octavia Butler dans La Parabole du semeur. Un grand article de Time publié récemment explique que le mot « Terasem » veut dire « earthseed » (graine de la terre) en grec ancien, ce qui est faux.

 

 

Auguste, l’empereur en son mystère

Étonnant lectorat anglo-saxon, qui plébiscite une somme de 600 pages consacrée à l’empereur romain Octave Auguste. Il faut dire qu’à l’heure où l’on célèbre le bimillénaire de sa mort, le long règne de l’héritier et fils adoptif de Jules César soulève encore beaucoup de questions ; quant à la personnalité d’Auguste, elle demeure pour le moins opaque : « On ne sait même pas comment l’appeler vraiment », s’étonne Natalie Haynes dans The Independent. Les sources historiques le concernant sont en effet rares et surtout peu fiables car, au long de ses quarante et un ans de règne, Auguste a soigné son image présente et posthume, cajolant l’historien Tite-Live pour ne laisser derrière lui que des témoignages « peu désapprobateurs (et) dûment aseptisés », comme le rappelle Brendan Boyle dans le Wall Street Journal. C’est d’ailleurs cette pauvreté de sources, ajoute Nicholas Shakespeare dans le Telegraph, qui empêche l’auteur de cette nouvelle biographie de « combler le gouffre qui sépare le jeune triumvir assoiffé de sang de l’homme d’État vénérable et distingué ».

À vrai dire, toute la vie d’Octave Auguste peut se décliner ainsi sur le thème de la contradiction. Farouchement ambitieux, il entreprend la conquête du pouvoir à 18 ans, dans la brutalité et l’irrespect complet des lois de la République. Mais après avoir éliminé tous ses rivaux, dont Marc Antoine et Cléopâtre, c’est avec mesure, un grand respect des lois, et même une touche de compassion, que le « Clément Auguste » exerce son « auctoritas ». Par ailleurs, « et bien que tout ce qu’il ait réussi ultérieurement soit la conséquence de ses succès militaires », écrit Goldsworthy, Auguste n’est pas un véritable foudre de guerre : nombre de ses victoires sont dues à d’autres, le général Agrippa notamment. Plus tard, l’empereur ne cessera de refuser les honneurs dont l’inonde le Sénat romain, mais il fera néanmoins diviniser Jules César, s’érigeant lui-même, par ricochet, en fils de dieu. Quoique de santé fragile, il voyagera à travers tout l’empire, et mourra à 77 ans. Mieux encore, après une jeunesse singulièrement débauchée, Auguste deviendra un véritable père la pudeur qui exilera sa fille et sa petite-fille pour adultère. Et même s’il trompait abondamment sa chère Livie (couchant volontiers avec les femmes de sénateurs pour savoir ce que mijotaient leurs maris), il tentera d’encourager les bonnes mœurs (et la démographie), en pénalisant fiscalement le célibat. « On peut en conclure une chose », résume l’auteur dans une tentative de résoudre cette série de contradictions, « c’est qu’Auguste n’a cessé de se bonifier avec l’âge ». Un phénomène sans doute suffisamment remarquable en politique pour justifier à lui seul cette érudite lecture.

 

L’élixir de vie d’Icarie

En 1943, un combattant grec du nom de Stamatis Moraïtis s’est rendu aux États-Unis pour y faire soigner un bras mutilé dans la bataille. Il avait survécu à une blessure par balle, s’était enfui en Turquie et avait réussi à se faire embarquer à bord du Queen Elizabeth, reconverti en transport de troupes pour traverser l’Atlantique. Moraïtis s’installa dans l’État de New York, à Port Jefferson, une enclave peuplée de Grecs originaires de son île natale d’Icarie. Et il décrocha rapidement un boulot de manœuvre. Plus tard, il déménagea à Boynton Beach, en Floride. Chemin faisant, Moraïtis avait épousé une Gréco-Américaine, eu trois enfants et acheté une maison ainsi qu’une Chevrolet 1951.

Soudain, un jour de 1976, Moraïtis se sentit à bout de souffle. Le simple fait de monter les escaliers virait au cauchemar et il dut quitter son travail à la mi-journée. Après une radio, son médecin diagnostiqua un cancer du poumon – diagnostic confirmé, se souvient Moraïtis, par neuf autres praticiens. On ne lui donnait guère que neuf mois à vivre. Il avait la soixantaine.

Moraïtis envisagea de rester aux États-Unis pour suivre un traitement lourd à l’hôpital. Cela lui permettrait de rester à proximité de ses enfants désormais adultes. Mais il préféra retourner à Icarie, où il pourrait être enterré auprès de ses ancêtres dans un cimetière ombragé par des chênes plantés en surplomb de la mer Égée. Il calcula que ses obsèques aux États-Unis lui coûteraient des milliers de dollars, contre 200 seulement pour des funérailles icariotes traditionnelles, ce qui laisserait un peu plus d’argent de côté pour Elpiniki, sa femme. Le couple s’installa chez les vieux parents de Moraïtis dans une petite maison blanchie à la chaux sise au milieu d’un hectare de vignes en terrasses, près d’Evdilos, sur la côte nord de l’île.

Au début, le malade passa ses journées au lit, pendant que sa femme et sa mère s’occupaient de lui. Il renoua avec sa foi, au point d’escalader clopin-clopant la colline tous les dimanches matin, pour suivre la messe dans une minuscule chapelle orthodoxe dont son grand-père avait jadis été le pope. Quand ses amis d’enfance apprirent son retour, ils commencèrent à lui rendre visite chaque après-midi. Et tout ce petit monde de bavarder pendant des heures, activité invariablement arrosée d’une ou deux bouteilles de vin local. Autant mourir heureux, songeait Moraïtis.

Les mois suivants, il se produisit une chose étrange. Notre homme commença de se sentir plus gaillard. Un jour, l’âme téméraire, il entreprit de planter des légumes dans le jardin. Il ne s’attendait certes pas à vivre jusqu’à la saison de la récolte, mais il adorait être là dehors, au soleil, à respirer l’air marin. Elpiniki dégusterait des légumes tout frais après qu’il s’en serait allé.

Six mois s’écoulèrent. Moraïtis ne mourait pas. Il s’occupa donc de la récolte du potager, et, tout enhardi, remit en état le vignoble familial. S’abandonnant au rythme de l’île, il se levait à l’heure qu’il voulait, travaillait dans ses vignes jusqu’en milieu d’après-midi, déjeunait, puis faisait une longue sieste. Le soir, il allait souvent à pied jusqu’à la taverne du village pour jouer aux dominos bien au-delà de minuit. Les années passaient et sa santé ne cessait de s’améliorer. Il ajouta deux chambres à la maison de ses parents pour pouvoir accueillir ses enfants. Il agrandit le vignoble afin de pouvoir produire 15 hectolitres par an. À ce jour, trois décennies et demie plus tard, il a 97 ans – du moins selon un document officiel qu’il conteste ; il prétend en avoir 102 –, et son cancer a disparu. Il n’a jamais subi de chimiothérapie, ni pris de médicament, ni tenté le moindre traitement. La seule chose qu’il ait faite, c’est de rentrer chez lui à Icarie.

C’est là que je l’ai rencontré en juillet 2012, lors d’un de mes voyages de recherche sur l’extraordinaire longévité des habitants de l’île. Depuis une décennie, avec le soutien de la National Geographic Society, je mène une étude sur les endroits du monde où l’on vit le plus longtemps. Ce projet s’inscrit dans le sillage des travaux de mes partenaires, Gianni Pes de l’université de Sassari en Italie et Michel Poulain, un démographe belge. En 2000, ceux-ci avaient découvert dans la province de Nuoro, en Sardaigne, la plus forte concentration au monde d’hommes centenaires. Leurs recherches les amenant à se concentrer sur une constellation de villages d’altitude des montagnes de Nuoro, ils en dessinèrent à l’encre bleue les contours sur une carte, et l’appelèrent la « zone bleue ». Depuis 2002, nous avons identifié trois autres populations où l’on vit plus vieux que la moyenne. Les femmes les plus âgées du monde habitent sur l’île d’Okinawa. Dans la péninsule de Nicoya, au Costa Rica, nous avons découvert une population de 100 000 métis dont le taux de mortalité à 50 ans est inférieur à la normale. Et à Loma Linda, en Californie, nous avons identifié une population d’adventistes du Septième Jour dont la plupart des membres possèdent une espérance de vie supérieure d’une dizaine d’années à la moyenne américaine.

 

Vérité et folklore

Sur ces bases, nous avons poursuivi nos recherches, et c’est ainsi que nous avons commencé à étudier Icarie en 2008, suivant une piste indiquée par un chercheur grec. L’idée de Michel Poulain était de retrouver des personnes nées entre 1900 et 1920 pour déterminer où et quand mouraient les gens. Il fallait être extrêmement rigoureux dans la collecte des données. De précédentes « révélations » sur la longévité des habitants de la vallée de Vilcabamba en Équateur, de celle de Hunza au Pakistan ou des montagnes du Caucase en Géorgie avaient été invalidées : en réalité, la plupart des habitants ne connaissaient pas leur âge. Même sur Icarie, il a parfois été difficile de débusquer la vérité. Des histoires comme celle de la guérison miraculeuse de Moraïtis sont instantanément intégrées au folklore local ; elles sont ressassées, modifiées, attribuées à d’autres. Lors de mes recherches sur place en 2009, un autre homme que Moraïtis m’a raconté pratiquement la même histoire sur lui-même.

Notre recherche entendait faire abstraction de tous les racontars pour établir les faits. Avant d’inclure des sujets dans son étude, Poulain vérifiait les actes de naissance en les confrontant aux certificats de baptême et aux registres d’incorporation militaire. Après avoir recueilli toutes les données, lui-même et ses collègues de l’université d’Athènes ont conclu que les habitants d’Icarie avaient effectivement deux fois et demie plus de chances d’atteindre les 90 ans que les Américains (et les hommes près de quatre fois plus). Mieux : ils vivaient en moyenne huit à dix ans supplémentaires avant d’être atteints d’un cancer ou d’une maladie cardio-vasculaire, étaient moins sujets à la dépression, et sombraient quatre fois moins souvent dans la démence sénile. Près de la moitié des Américains âgés de 85 ans ou plus présentent les symptômes d’Alzheimer. Sur Icarie, les vieillards gardent l’esprit vif jusqu’au bout.

 

Une destination sanitaire vieille de 2 500 ans

Cette île d’environ 40 km², peuplée de près de 10 000 citoyens grecs, est située à une cinquantaine de kilomètres de la côte ouest de la Turquie. Sa chaîne de montagnes couvertes de broussailles s’élève à pic sur la mer Égée. Avant l’ère chrétienne, Icarie était recouverte d’épaisses forêts de chênes et de vignobles très productifs. Sa réputation de destination sanitaire remonte à 2 500 ans, quand les Grecs venaient se baigner dans les sources chaudes près de Therma. Au XVIIe siècle, Joseph Georgirenes, l’évêque d’Icarie, décrivait les habitants comme des individus fiers qui dormaient à même le sol. « L’air et l’eau d’Icarie sont les éléments les plus admirables de l’île, écrivait-il. Ils sont tellement salubres que l’on vit ici très vieux, puisqu’il est courant d’y croiser des personnes de 100 ans. »

Pour tenter d’en savoir plus, j’ai rendu visite en 2009 au Dr Ilias Leriadis, l’un des rares médecins d’Icarie. Dans le patio de sa résidence secondaire, il avait dressé une table avec des olives de Kalamata, du houmous, une miche de pain et du vin. « Ici les gens se couchent tard, explique Leriadis. Mais on se réveille tard et on fait la sieste. Je n’ouvre même pas mon cabinet avant 11 heures du matin, parce qu’il n’y a personne avant. » Il boit une gorgée. « Avez-vous remarqué que personne n’a de montre ici ? Et qu’aucune horloge ne fonctionne correctement. Quand on invite quelqu’un à déjeuner, il peut arriver à dix heures du matin comme à six heures du soir. On se moque tout simplement du temps. »

Désignant l’île voisine de Samos de l’autre côté de la mer Égée, il poursuit : « À 15 kilomètres à peine, en face, c’est un monde totalement différent. Les Samiotes sont beaucoup plus développés. Ils ont des tours, des stations balnéaires, des maisons d’un million d’euros. À Samos, on prend l’argent au sérieux. Pas ici. À l’occasion des fêtes religieuses ou nationales, les gens mettent l’argent en commun pour acheter de la nourriture et du vin. Et s’il y en a trop, on le donne aux pauvres. Ici, c’est le règne du “nous”, pas du “moi”. »

Le passé singulier d’Icarie explique peut-être le goût des habitants pour la vie collective. Les vents puissants qui balayent l’île – déjà mentionnés dans L’Iliade – et l’absence de port naturel ont maintenu le territoire à l’écart des grandes routes maritimes pendant l’essentiel de son histoire, contraignant la population à l’autosuffisance. Puis, à la fin des années 1940, après la guerre civile grecque, le régime a envoyé sur Icarie des milliers de communistes et de d’opposants en exil. Près de 40 % des adultes, souvent désabusés par le taux de chômage élevé et la diminution des subsides en provenance d’Athènes, votent encore pour le Parti communiste local. Environ les trois quarts de la population ont moins de 65 ans. Les adultes les plus jeunes, dont beaucoup rentrent après l’université, habitent souvent chez leurs parents, vivotant de petits boulots et du soutien de la famille.

Le Dr Leriadis évoque également l’infusion locale, le « thé de la montagne », fait avec des herbes sèches endémiques de l’île, que l’on savoure à la manière d’un apéritif en fin de journée. Il mentionne aussi la marjolaine sauvage, la sauge (flaskomila), une sorte de thé à la menthe (fliskouni), du romarin, et un breuvage obtenu en faisant bouillir des feuilles de pissenlit auxquelles on ajoute un peu de citron.

Au cours des trois jours suivants, j’ai rencontré certains patients du Dr Leriadis. Dans le district de Raches, j’ai fait la connaissance de vingt nonagénaires et d’une personne qui se prétendait âgée de 104 ans. J’ai discuté avec un vieillard de 95 ans encore capable de jouer du violon et une femme de 98 ans qui tient un petit hôtel et joue au poker pour de l’argent le week-end.

Lors d’un précédent voyage, j’étais allé jusqu’à une maison au toit d’ardoises accrochée à la colline, car j’avais entendu parler d’un couple marié depuis plus de 75 ans. Thanasis et Irini Karimalis m’avaient accueilli ensemble à la porte en tapant dans leurs mains, tout à la joie de recevoir un visiteur, avant de m’inviter à entrer. Ils devaient mesurer à peine plus d’un mètre cinquante. Lui portait une chemise de coton informe et une casquette de baseball toute gondolée ; elle, en robe de chambre, était coiffée d’un chignon. Dans la maison, une table, un âtre d’allure moyenâgeuse où chauffait une cocotte noircie, un recoin servant de penderie où était suspendue une veste de costume en laine, et les photos en noir et blanc des aïeux, toutes délavées sur le mur maculé de suie. L’endroit était chaleureux. « Assieds-toi » m’avait ordonné Irini. Sans même me demander mon nom ni ce que je faisais, elle était déjà en train de sortir des tasses à thé et une assiette de biscuits. Pendant ce temps-là, Thanasis s’affairait comme un beau diable pour remettre de l’ordre dans la maisonnette.

Tous deux originaires d’un village des environs, ils se sont mariés à l’orée de la vingtaine, élevant cinq enfants avec le salaire de bûcheron de Thanasis. Comme chez la plupart des Icariotes traditionnels, leur train-train quotidien correspond parfaitement à la description du Dr Leriadis : se réveiller à sa guise, travailler au jardin, déjeuner sur le tard, faire une sieste. Au coucher du soleil, ils rendent visite à des voisins quand ce ne sont pas les voisins qui rendent visite. Leur régime alimentaire est également typique : petit déjeuner de lait de chèvre, vin, thé à la sauge ou café, miel et pain. Le déjeuner se compose presque toujours de fèves (lentilles ou pois chiches), de pommes de terre, de légumes verts (fenouil, pissenlit, ou une sorte d’épinard qu’on appelle « horta ») et des légumes de saison du potager. Au dîner, c’est pain et lait de chèvre. À Noël et à Pâques, ils tuent le cochon et savourent ensuite de petites portions de porc au lard plusieurs mois durant.

 

Menthe sauvage, romarin, armoise

Ioanna Chinou, professeure à l’École de pharmacie de l’université d’Athènes, est l’une des meilleures spécialistes européennes des propriétés bioactives des plantes et des produits naturels. Consultée à propos de la longévité des Icariotes, elle confie qu’une bonne partie des infusions qu’ils boivent sont des remèdes grecs traditionnels. La menthe sauvage est efficace contre la gingivite et les désordres gastro-intestinaux ; le romarin contre la goutte ; l’armoise favoriserait la circulation sanguine. Elle m’invite à lui remettre des échantillons pour lui permettre d’effectuer ensuite des tests sur sept des plantes les plus communément utilisées sur Icarie. Elles se révèlent riches en polyphénols, ce qui leur confère d’importantes propriétés antioxydantes. La plupart de ces herbes contiennent aussi des diurétiques légers. Les médecins ont souvent recours aux diurétiques pour réduire l’hypertension ; il est possible qu’en buvant chaque soir leurs infusions, les Icariotes diminuent leur tension artérielle tout au long de la vie.

Pendant ce temps, mes collègues Gianni Pes et Michel Poulain avaient entrepris de retrouver la trace des 164 habitants de l’île qui avaient plus de 90 ans en 1999, en commençant par la municipalité de Raches. Ils découvrirent que 75 d’entre eux étaient toujours en vie. Avec le secours d’une escouade de chercheurs venus en renfort, ils s’égaillèrent alors à travers l’île pour soumettre 35 vieillards à une batterie de questions sur leur mode de vie afin d’évaluer leur état physique et intellectuel : combien d’heures dormaient-ils ? Avaient-ils jamais fumé ? Ils leur demandèrent de grimper sur une chaise et d’en descendre cinq fois d’affilée. Ils notèrent le temps qui leur était nécessaire pour faire 4 mètres. Afin de mesurer leur agilité mentale, les scientifiques demandèrent à leurs sujets de se souvenir d’une série d’objets et de reproduire des formes géométriques.

Gianni Pes et Michel Poulain étaient accompagnés sur le terrain par le Dr Antonia Trichopoulou de l’université d’Athènes, une spécialiste du régime crétois. Elle les aida dans le bon déroulement de l’étude, s’attablant souvent à la cuisine pour demander aux gens de reconstituer les habitudes alimentaires de leur enfance. Elle souligna que le régime des Icariotes, comme celui de nombreux habitants du pourtour méditerranéen, était riche en huile d’olive et en légumes, pauvre en produits carnés et lactés (hormis le lait de chèvre), et comprenait aussi des quantités modérées d’alcool. Pommes de terre du jardin, fèves, légumes sauvages, ainsi que lait de chèvre et miel local y occupent une place essentielle.

Mes recherches dans d’autres régions comptant une forte proportion de personnes très âgées me l’avaient enseigné : il existe une corrélation entre chaque penchant alimentaire des Icariotes et l’allongement de l’espérance de vie. La faible consommation de graisses insaturées d’origine lactée ou carnée participe à la réduction du risque de maladies cardiaques ; l’huile d’olive réduit le mauvais cholestérol et augmente le bon (1). Le lait de chèvre contient du tryptophane, qui accroît le taux de sérotonine [un neurotransmetteur], et il est très digeste pour les personnes âgées. Certains légumes sauvages contiennent dix fois plus d’antioxydants que le vin rouge. Et le vin lui-même – consommé avec modération – est bénéfique pour la santé s’il est intégré à un régime alimentaire méditerranéen, car il favorise l’absorption par le corps des flavonoïdes, une catégorie d’antioxydants. Quant au café, jadis accusé de ralentir la croissance, il est désormais associé à une moindre prévalence du diabète, des maladies cardiaques, et même, pour certains, de la maladie de Parkinson. Le pain local au levain pourrait contribuer à réduire l’apport glycémique pendant les repas. On peut même faire valoir que les pommes de terre apportent dans le régime icariote une source de potassium (bon pour le cœur) et de vitamine B6. Autre facteur favorable à la santé : la consommation d’aliments non traités ; comme les habitants de l’île mangent surtout les légumes verts de leurs propres jardins ou de leurs champs, ils consomment moins de pesticides et davantage de nutriments. Selon l’estimation du Dr Trichopoulou, le régime alimentaire icariote, comparé au régime alimentaire moyen des Américains, pourrait allonger l’espérance de vie de quatre ans.

Après la remise par Gianni Pes et Michel Poulain de leur rapport, le Dr Christina Chrysohoou, cardiologue à l’École de médecine de l’université d’Athènes, constitua une équipe d’une dizaine de chercheurs pour l’« étude icariote », qui comprend une enquête sur le régime alimentaire de 673 habitants de l’île. Les sujets consommaient six fois plus de fèves par jour que les Américains et quatre fois moins de sucre raffiné – les personnes âgées n’aiment pas les sodas –, mangeaient du poisson deux fois par semaine et de la viande cinq fois par mois, buvaient en moyenne deux à trois tasses de café par jour. L’étude établit aussi que les Icariotes consomment beaucoup d’huile d’olive et deux à quatre verres de vin quotidiennement.

Le Dr Chrysohoou subodore aussi que les habitudes de sommeil et la sexualité des habitants de l’île ont un rapport avec leur longévité. Elle cite une étude de l’École de médecine de l’université d’Athènes et de l’École de santé publique de Harvard portant sur plus de 23 000 Grecs. Les chercheurs ont suivi leurs sujets sur une période moyenne de six ans, évaluant leur alimentation, leur activité physique et la durée de leur sieste. Résultat, un petit somme de temps en temps réduit de 12 % le risque de maladie coronarienne, et une sieste régulière – trois fois par semaine au moins – le diminue de 37 %. Le Dr Chrysohoou souligne aussi qu’une étude préalable portant sur les hommes âgés de 65 à 100 ans avait révélé que 80 % des Icariotes assurent faire l’amour régulièrement, et qu’un quart de ceux-là le font « assez longtemps » et avec « succès ».

 

Piste de danse

Pendant notre séjour sur l’île, mes collègues et moi logions dans la pension de Thea Parikos, véritable cœur de la vie sociale de l’ouest de l’île. En milieu de matinée, les femmes des alentours se réunissent dans la salle à manger pour papoter autour d’une tasse de thé. Tard dans la nuit, après le coup de feu du dîner, on repousse les tables et la salle à manger se transforme en piste de danse, et on lève la jambe, bras dessus bras dessous, au son de la musique grecque.

Malgré son allure éminemment icariote, Thea Parikos est en réalité originaire de Detroit, où elle est née d’un père américain et d’une mère icariote. Elle a fait ses études secondaires aux États-Unis, y a travaillé comme agent immobilier et s’y est mariée. Après la naissance de son premier enfant, elle a ressenti un « irrépressible désir génétique » d’Icarie. « Je n’étais pas malheureuse en Amérique, confie-t-elle. Nous avions de bons amis, nous sortions dîner au restaurant le week-end. J’avais une Chevrolet. Mais j’étais toujours pressée. »
Quand elle s’est installée sur Icarie avec sa famille pour ouvrir cette petite pension, tout a changé. Elle a cessé d’acheter l’essentiel de son épicerie, préférant créer un immense potager qui leur procurerait la plupart des fruits et légumes. Elle a perdu du poids sans même essayer. Je lui ai demandé si elle pensait que cette alimentation simple allongerait la durée de vie de sa famille. « Oui, répond-elle, une tasse de café à la main, mais ce n’est pas ainsi que nous réfléchissons. C’est plus profond. »

Les rayons du soleil filtrent à travers les persiennes. Le brouhaha du petit déjeuner couvre le bruit des vagues de la mer Égée toute proche. « Tu sais qu’il n’y a pas de mot en grec pour “vie privée” ?, me demande-t-elle. Quand tout le monde est au courant de ce que fait tout le monde, cela procure un sentiment de sécurité, de lien. L’absence de vie privée est en fait un avantage, parce que cela freine les gens qui ne veulent pas se faire pincer ni faire quoi que ce soit de gênant pour leur famille. Si tes enfants font des bêtises, les voisins ne se privent pas de les gronder. Il y a moins de criminalité, non parce que la police est meilleure, mais à cause du risque de faire honte à son entourage. Tu m’as interrogée sur l’alimentation : oui, on mange certainement mieux ici qu’en Amérique. Mais c’est surtout la façon dont on le fait qui compte. Même pour la pause-déjeuner, au travail, on se détend et on profite du repas. N’importe quelle compagnie nous réjouit. Le plaisir de la table est inséparable de celui de la conversation. »

De fait, sur Icarie et dans les régions comparables, le régime alimentaire ne joue qu’un rôle partiel dans l’espérance de vie. La structure sociale pourrait bien se révéler plus importante. En Sardaigne, le respect dû aux anciens permet aux vieillards de rester intégrés à la vie de la communauté et d’habiter avec leur famille élargie jusqu’au-delà de leur centième anniversaire. Des études ont d’ailleurs établi un lien entre la retraite précoce de certains travailleurs des pays industrialisés et la diminution de leur espérance de vie. À Okinawa, on ne cloisonne pas ainsi, artificiellement, les phases de la vie. En revanche, la notion d’« ikigai » – « ce qui nous pousse à avancer dans la vie » – irrigue l’existence entière. C’est l’ikigai qui tire les centenaires de leur lit ou de leur fauteuil pour aller enseigner le karaté, faire office de guide spirituel du village et transmettre les traditions aux enfants. Les Nicoyens du Costa Rica, quant à eux, utilisent l’expression « plan de vida » pour désigner le but qu’ils donnent à leur vie. Comme me l’a dit un jour le docteur Robert Butler, le premier directeur de l’Institut national de la vieillesse, « pouvoir définir le sens de sa vie augmente la longévité ».

Certains attribuent au régime alimentaire très sain des adventistes du Septième Jour, à base de plantes, leur exceptionnelle espérance de vie. Un régime inspiré de la Bible – « Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture » (Genèse, 1 :29). Mais, là encore, l’explication pourrait bien résider davantage dans la structure sociale du groupe que dans l’alimentation elle-même. Les adventistes vivent entre eux. Quand on est invité à un pique-nique dans la communauté, il n’y a pas de steak en train de griller sur le barbecue ; c’est un repas végétarien, composé au petit bonheur la chance de ce que chacun a apporté. Personne ne boit d’alcool ni ne fume. Comme l’a découvert le chercheur de Harvard Nicolas Christakis en analysant les résultats d’une étude de longue durée sur les habitants de Framingham (Massachusetts), l’hygiène de vie peut être aussi contagieuse qu’un rhume : la probabilité pour un habitant de Framingham de devenir obèse bondit de 57 % si l’un de ses amis devient obèse. Or ce sont essentiellement des contaminations sociales positives qui circulent parmi les adventistes que nous avons observés.

Si l’on demande aux très vieux Icariotes comment ils se sont débrouillés pour dépasser les 90 ans, ils parlent en général de l’air pur et du vin. Ou, comme une femme de 101 ans me l’a dit avec un haussement d’épaules : « C’est juste qu’on oublie de mourir ! » En réalité, ils n’ont pas la moindre idée de la réponse. Et nous non plus. Il faudrait pour cela étudier le mode de vie d’un groupe témoin et d’un groupe de contrôle pendant toute la durée d’une vie humaine. Nous savons de source sûre que les habitants d’Icarie vivent plus longtemps que ceux des îles voisines (une sorte de groupe de contrôle). Samos, par exemple, n’est qu’à une quinzaine de kilomètres, la population possède un patrimoine génétique identique, mange du yaourt, boit du vin, respire le même air et pêche dans la même mer. Mais, à Samos, on ne vit pas plus longtemps que dans le reste de la Grèce. Voilà pourquoi l’équation icarienne est tellement excitante.

 

Jamais seuls

Si l’on observe attentivement la façon de vivre des habitants, il semble qu’une dizaine de facteurs omniprésents, à l’influence subtile, et qui se renforcent mutuellement soient à l’œuvre. Il est facile de prendre suffisamment de repos si personne d’autre ne se lève tôt et si le village est complètement mort à l’heure de la sieste. Quand la nourriture la moins chère et la plus facile à trouver est aussi la plus saine, c’est plus simple aussi. Et le fait qu’on peut difficilement passer une journée à Icarie sans escalader au moins une vingtaine de collines aide à garder la forme. Voilà une société où l’on souffre rarement de se sentir à l’écart, ni même du simple stress d’être en retard. La collectivité veille à ce que chacun ait toujours à manger, en échange de quoi chacun se sent obligé de contribuer à la vie commune. Sur Icarie, chacun a un jardin potager, parce que ses parents en avaient un, et les voisins aussi. On court moins le risque d’être victime d’un délit, parce que tout le monde s’espionne et chacun se sent espionné. En fin de journée, on partage avec le voisin une infusion d’herbes de saison, parce que c’est ce qu’il a proposé de boire. Quelques verres de vin suivront sans doute, mais ils seront dégustés en compagnie de bons amis. Le dimanche, on va à la messe, et on jeûne avant les célébrations orthodoxes. Même les moins sociables ne sont jamais totalement seuls. Les voisins les persuadent de sortir de chez eux le jour de la fête du village pour manger leur part de viande de chèvre.

Chacun de ces facteurs participe à la longévité. L’industrie de la nutrition, qui pèse 70 milliards de dollars, et celle des clubs de sport, qui en pèse 20, ne font pas autre chose en s’efforçant de nous convaincre que, si nous consommons les bons aliments et pratiquons les bons exercices, nous serons en meilleure santé, perdrons du poids, vivrons plus longtemps. Mais ces stratégies-là sont rarement efficaces. Non parce qu’elles sont mal conçues, mais parce qu’il est difficile de changer les comportements individuels quand les comportements collectifs restent les mêmes. Aux États-Unis, il est impossible d’aller au cinéma, d’arpenter un aéroport ou d’acheter un sirop contre la toux sans traverser un labyrinthe de barres chocolatées, de snacks salés et de boissons sucrées. L’industrie alimentaire dépense plus de 4 milliards de dollars par an pour nous inciter à manger. Comment lutter contre cela ? L’autodiscipline est une bonne chose, mais c’est un muscle qui se fatigue. Tôt ou tard, la plupart des gens cèdent à la tentation.

Or nous avons diminué notre activité physique au moment où notre apport calorique augmentait. En 1970, environ 40 % des petits Américains allaient à l’école à pied ; aujourd’hui, ils sont moins de 12 %. Nos grands-parents, sans faire de gymnastique, brûlaient chaque jour cinq fois plus de calories que nous.

 

Petites incitations

C’est pour moi la grande révélation de cette décennie d’étude des populations d’une grande longévité : pour adopter un style de vie plus sain, il faut vivre dans un écosystème qui le permette. Dès que l’on retire de l’équation la culture, le sentiment d’appartenance, le fait d’avoir un but ou la religion, les fondations qui permettent une longue vie en bonne santé s’effondrent. La force d’un tel environnement tient à l’interaction d’une multitude de petites incitations et de choix par défaut. Il n’y a pas de recette miracle pour se protéger de la mort et des maladies du grand âge. S’il y a un secret, il relève d’un livre de recettes complet.

Il y a quelques semaines, j’ai appelé Moraïtis de chez moi, à Minneapolis. Elpiniki était morte au printemps, à 85 ans, et il vivait seul à présent. C’était la fin de l’après-midi sur Icarie. Il avait travaillé le matin dans son vignoble et venait de se réveiller de sa sieste. Nous avons bavardé un peu, puis il m’a dit qu’il devait raccrocher car des voisins allaient arriver pour boire un verre d’une minute à l’autre. J’avais juste une dernière question : comment, selon lui, avait-il guéri de son cancer du poumon ?

« Il a simplement disparu, m’a-t-il dit. En fait, je suis même allé aux États-Unis, vingt-cinq ans après mon retour ici, pour voir si les médecins pouvaient me fournir une explication. » Je connaissais déjà cette partie de l’histoire, qui fait désormais partie du folklore de l’île, preuve de son mode de vie exceptionnel. Mais je lui ai quand même demandé : « Et alors ? »
« Mes médecins étaient tous morts ! »

 

Cet article est paru dans le New York Times Magazine le 24 octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

L’éternité sur Facebook

L’actrice brésilienne Cibele Dorsa est morte dans la nuit du samedi 26 mars 2011, à l’âge de 36 ans (1). Une heure plus tard, Carla Dorsa Gemelli postait un message sur la page Facebook de sa sœur : « Chers amis, aujourd’hui, c’est le jour le plus triste de ma vie, ma sœur s’est éteinte à 2 heures du matin ! Je sais qu’elle a rejoint Jésus, mais la douleur et la nostalgie sont plus fortes !!! » Il a fallu peu de temps pour que le mur Facebook de Cibele se transforme en mémorial. Des centaines de personnes – des amis, mais aussi des admirateurs et des curieux – ont laissé sur sa page les messages les plus divers. Nombre d’entre elles pour déplorer la mort de Cibele, d’autres pour adresser leurs condoléances à la famille. Certains internautes semblaient n’avoir pas compris, qui écrivaient à l’actrice comme si elle pouvait leur répondre. Après s’être défenestrée, à la suite de son fiancé, la jeune femme a drainé de nouveaux abonnés sur son compte Twitter, où elle avait laissé une sorte de vidéo d’adieu, avec des photos d’elle et de son fiancé Gilberto Scarpa, ainsi qu’un message disant « j’ai lutté autant que j’ai pu ».

L’histoire de Cibele peut paraître exceptionnelle – du fait des circonstances de sa mort et de la couverture médiatique dont elle fut l’objet –, mais elle illustre une question qui se pose de plus en plus, celle du devenir d’un patrimoine numérique après la mort. Au Brésil, le taux de mortalité est de 6,36 pour mille et le pays compte près de 76 millions d’internautes (2). Ce qui donne virtuellement une moyenne d’environ 480 000 internautes morts par an. En se basant sur le taux de mortalité mondial et diverses données statistiques concernant Facebook, Chris Mohney, un journaliste américain du magazine en ligne Blackbook, a calculé qu’il y avait en 2010 plus de cinq millions de défunts sur le réseau social.

Dans un article publié en 2007, « Vivre et mourir sur Orkut (3) : les paradoxes de la rematérialisation du cyberespace », Afonso de Albuquerque, professeur de sciences de la communication à l’université Fluminense de Rio de Janeiro, écrit : « À bien des égards, les morts orkutiens ressemblent beaucoup aux vivants […]. Les images des personnes décédées les montrent souvent pleines d’allant, pendant des fêtes, des voyages et en compagnie de proches. Les listes d’amis, de messages et de témoignages donnent au défunt une place dans les relations sociales. Les morts orkutiens restent figés dans un éternel présent sans futur. » Tous les trépassés du Web 2.0 sont prisonniers d’une situation similaire.

André est décédé en novembre 2007, à l’âge de 14 ans. Son profil sur Orkut n’a jamais été supprimé. Les réactions en ligne au cours des jours suivant sa mort furent très semblables à celles qu’on a récemment observées sur le mur Facebook de Cibele : amis et parents ont laissé des messages pour déplorer son décès et parler directement au garçon comme si une communication était possible. Ils ont continué d’honorer sa mémoire : en 2008, 2009, 2010 et 2011, les proches sont revenus adresser des messages à André à la date de sa mort, mais davantage encore au moment de son anniversaire. Les commentaires sont simples, dans le style « tu me manques toujours », « saudades » ou « joyeux anniversaire André ». « C’est une manière de lui envoyer une pensée ; c’est un peu comme si nous déclarions au monde quelque chose d’impossible à garder pour soi », explique Fatima, la mère adoptive d’André. « C’est important parce que cet endroit sera à lui pour toujours. » Fatima compare le fait d’accéder au profil de son fils au fait de se rendre au cimetière. « La visite à un mort doit aujourd’hui s’envisager d’une autre manière. Nous vivons une époque de changement permanent et cela me paraît intéressant de concevoir une tombe de cette manière. Je qualifierais de lieu virtuel cet endroit où il est passé et a laissé un peu de son essence. »

Le fait qu’une partie de l’identité réelle d’un défunt survive sur Internet modifie quelque peu notre rapport à la mort. Et confère aux réseaux sociaux une autre signification : cet espace conçu pour échanger des messages et des liens devient alors un site d’hommages posthumes, voire de conversations métaphysiques. Et les fonctionnalités du Web 2.0 sont réinventées par cette réalité nouvelle.

Au début des années 2000, avant l’apparition des réseaux sociaux, l’une de mes camarades d’école est morte au même âge qu’André. Passé le choc émotionnel vécu par ses amis, les dates de naissance et de mort de cette adolescente sont tombées dans l’oubli. Pour les copains d’André, il en va autrement : Orkut et Facebook disposent d’outils permettant de rappeler aux proches l’anniversaire de quelqu’un. Chaque année, en voyant le message signalant l’anniversaire d’André, nombre de personnes qui ne s’en seraient peut-être pas souvenues retournent sur son profil pour dire qu’elles pensent encore à lui et qu’il leur manque.

La psychologue Maria Cristina Sampaio de Toledo, qui travaille dans l’unité de soins palliatifs du centre médical de l’université de São Paulo, juge potentiellement nocives ces nouvelles formes de deuil. Si le processus varie selon l’individu, sa culture et les circonstances de la mort, la réaction la plus courante en Occident consiste, rappelle-t-elle, à « accepter que la personne est partie et redéfinir sa vie en assimilant l’absence de l’être cher ». Le retour au profil toujours en ligne peut traduire une incapacité à accepter la perte. Pour la psychologue, le phénomène peut aussi s’expliquer par l’âge des morts sur les réseaux sociaux. La majeure partie des internautes sont jeunes, et le décès d’un jeune nous frappe davantage. En outre, s’inquiète Maria Cristina Sampaio de Toledo, les gens qui continuent d’accéder aux profils de leurs amis ou parents défunts peuvent se croire les « gardiens de sa mémoire ».

 

Les échos numériques du disparu

Pour l’Américain Evan Carroll, auteur avec John Romano d’un livre sur la vie numérique après la mort, cette situation est normale. « Les profils des réseaux sociaux sont des images toujours plus riches et précises de nous-mêmes. Lorsqu’une personne meurt, ces échos numériques du disparu restent. Il est naturel que les survivants se tournent vers ces identités virtuelles lorsque la perte d’un être cher les fait souffrir », écrit-il. Selon Carroll et Romano, également fondateurs du site The Digital Beyond, la vraie question est ailleurs : que faire, de notre vivant, pour assurer la permanence de notre mémoire virtuelle ? Le sous-titre de leur ouvrage résume bien le problème : « Quand Flickr, Facebook et Twitter sont votre fortune, quel est votre legs ? »

« Nous entendons de plus en plus d’histoires de personnes ayant perdu des données précieuses aussi bien à cause d’une défaillance de leur disque dur que de la mort d’un être cher, explique Carroll. Chaque fois que cela se produit, les gens prennent davantage conscience du problème. » Car nous avons pris un aller simple pour l’univers numérique et, poursuit Carroll, tout ce qui était autrefois stocké sous forme physique est désormais dans nos ordinateurs, qu’il s’agisse de nos correspondances, de nos photos et vidéos, ou d’autres choses qui n’existeraient peut-être pas sans le Web (toute une collection de tweets par exemple). « À long terme, s’occuper de ses biens immatériels et prévoir leur avenir deviendra plus important que de gérer ses biens matériels », affirme Carroll. Your Digital Afterlife est donc un manuel pour apprendre à gérer l’avenir de son patrimoine numérique, comme on le fait lorsqu’on rédige un testament. « Le plus simple est de faire un inventaire de ses biens, en indiquant les moyens d’y accéder et en spécifiant ses dernières volontés. Ensuite, il faut remettre la liste à la bonne personne », explique Carroll.

Pour ceux dont la situation est complexe, ou qui souhaitent davantage de confort, des services d’ores et déjà disponibles sur Internet proposent de s’occuper de tout à leur place. Des sites comme Entrustet, avec son slogan « donnez-nous les clés de votre patrimoine numérique », ou bien encore Legacy Locker (« un dépôt sûr pour votre propriété digitale ») conservent la liste des comptes en ligne, avec les identifiants et les mots de passe des utilisateurs et se chargent de communiquer l’information à un « héritier » après la mort de leur client. Sur DataInherit, il est possible d’actualiser son testament numérique en ligne via une application pour smartphone. Jesse Davis, l’un des fondateurs d’Entrustet, affirme sur le site de l’entreprise qu’il a eu l’idée de ce service après avoir appris l’histoire de Justin Ellsworth. Ce marine américain mort en Irak en 2004 n’avait laissé à personne le mot de passe de sa messagerie Yahoo!. Sa famille s’est vu refuser l’accès à son compte. Il a fallu une procédure judiciaire pour que l’entreprise donne aux proches le contrôle de la messagerie électronique du défunt.

Il reste que ces démarches précautionneuses prennent parfois un aspect morbide. Des courriels viennent périodiquement demander au client de confirmer qu’il est toujours en vie. Et préparer une liste pour décider qui va hériter de son mot de passe peut être un peu déprimant. « Nombre de personnes trouvent désagréable d’anticiper leur propre mort. Les gens ont tendance à l’envisager seulement à certains moments de la vie, confie Carroll : mariage, naissance d’un enfant, retraite. Selon une étude récente, 30 % seulement des Américains ont rédigé un testament. » Autre aspect malsain du phénomène : la récurrence de profils de défunts dans les outils de recommandations. Dès qu’un usager reste longtemps sans utiliser le réseau social, Facebook envoie un message à sa liste d’amis en leur demandant s’il n’est pas « temps de se reconnecter avec Untel ».

« À l’heure actuelle, Internet n’a pas connaissance de la mort d’un usager. Un compte peut rester sur le Web éternellement, explique Carroll. Des centaines de milliers de personnes vont décéder cette année sans que les principaux réseaux sociaux en soient informés. » Et jusqu’à récemment les entreprises du secteur s’en souciaient d’ailleurs peu. Twitter n’a adopté une politique en la matière qu’en août 2010, en même temps que le site inaugurait une nouvelle fonctionnalité permettant de recommander un profil. L’entreprise se propose de supprimer le compte ou d’aider les parents à sauvegarder les messages postés par une personne. Sur simple envoi de l’acte de décès, Facebook peut également supprimer un compte. Les parents peuvent en outre demander à transformer le profil en mémorial : il ne peut alors être consulté que par les amis et disparaît des recommandations. Les comptes Yahoo!, y compris Flickr, sont désormais également transférables aux parents d’un défunt.

Mais même si l’on communique ses comptes et ses mots de passe à quelqu’un, d’autres problèmes peuvent survenir. Notamment en raison des spams et du vandalisme digital : sur le mur Facebook de Cibele, au milieu des amis attristés et des adieux, plusieurs personnes ont durement critiqué l’actrice à cause de son suicide, l’accusant même d’avoir consommé de la drogue. L’Orkut d’André, entre deux anniversaires, se remplit de spams sur les fêtes et les modalités de déverrouillage de l’album photo d’une personne. Rien ne garantit jamais que vos dernières volontés soient respectées.

 

Cet article est paru dans Época en mars 2011. Il a été traduit par Émilie Audigier.

À la recherche de la potion magique

Dans Auprès de moi toujours, le roman de Kazuo Ishiguro dont les principaux personnages sont des clones humains, les héros entendent parler d’un certain « sursis ». Selon la rumeur, s’ils prouvent qu’ils sont amoureux, les autorités peuvent accepter de surseoir à leur destin : faire don de leurs principaux organes un par un avant de mourir. Après mûre réflexion, Tommy et Kathy rendent visite à une de leurs anciennes enseignantes pour lui expliquer qu’ils s’aiment et demander un sursis. Mais elle les détrompe : il n’y a pas de sursis, en aucune circonstance. Ce n’était qu’une rumeur chimérique, leur dit-elle, ou plutôt une série de rumeurs « créées à partir de zéro, encore et encore ».

À un certain niveau, nous savons tous que la mort nous attend. Nous regardons une photo de mains de vieillard – parcheminées, les veines saillantes – qui agrippent une tasse de café avant de comprendre, sous le choc, que ce sont les nôtres. L’année de notre naissance, jadis si proche, s’éloigne. Nos animaux domestiques meurent. Nos parents, meurent. Mais rien n’y fait, nous portons en nous le secret espoir que vieillir n’arrive qu’aux autres. C’est la plus grande merveille du monde, selon le Mahabharata : « Même s’il voit tout le monde mourir tout autour de lui, aucun homme ne croit que lui-même va disparaître. » Et chaque génération nouvelle a cherché à différer la terrible vérité en se berçant de la rumeur chimérique de l’immortalité, qui est en fait une série de rumeurs créées à partir de zéro, encore et encore.

Dans « Le livre de l’immortalité », magnifique exploration du sujet, Adam Leith Gollner évoque certaines des expériences de magie pure auxquelles se sont livrés les chercheurs de vie éternelle par le passé. Ainsi des greffes de « glandes de singe » – selon l’euphémisme utilisé à l’époque – pratiquées dans les années 1920 par le médecin français d’origine russe Serge Voronoff, qui consistaient à transplanter des testicules de primate dans le scrotum d’hommes riches. « Des greffeurs de testicules patentés surgirent partout, de Turin à Rio de Janeiro », écrit Goll-ner ; jusqu’au jour où il devint manifeste que tout cela n’avait aucun effet. Les impasses de ce genre étaient légion : « élixirs, hormones, prières, pilules, sortilèges ». En Chine, au IXe siècle, on signala une épidémie d’« empoisonnement à l’élixir », due à l’ingestion de cinabre (sulfure de mercure) et d’autres substances toxiques dans l’espoir de retrouver une vigueur juvénile. On rechercha souvent la source de vie soit auprès des très jeunes, soit auprès des très vieux – des fœtus ou des cadavres. Dans l’Europe du Moyen Âge, on essaya ainsi de transfuser le sang de jeunes garçons dans le corps de vieillards : « Trois hommes moururent en se vidant de leur sang pour le pape Innocent VIII », rappelle Gollner. Et il ne faut pas remonter plus loin que la Seconde Guerre mondiale pour trouver une époque où l’on prescrivait encore comme élixir de jouvence « des fragments de corps momifiés, coupés en petits morceaux ou broyés en poudre ».

 

Yoga, bouddhisme édulcoré et thé vert

Gollner estime que nul n’échappe au désir qui est à l’origine de toute cette magie barbare, même si elle ne nous pousse à rien de plus redoutable que le yoga, le bouddhisme édulcoré et le thé vert riche en antioxydants. Le premier livre de Gollner, « Les chasseurs de fruits », étudiait l’obsession pour la consommation de fruits à travers le monde et associait au sérieux de l’enquête un regard humoristique sur les niches les plus insolites de la gastronomie (1). Il nous avait ainsi fait découvrir une variété d’oranges ayant un goût de soupe de nouilles au poulet, et les fruitariens, qui ne mangent que ce qui tombe des arbres. « Le livre de l’immortalité » met encore plus en valeur les talents de Gollner, tant il offre un voyage picaresque à travers diverses sous-cultures du prolongement de la vie. Son récit est chaleureux sans être naïf, sarcastique sans être cynique. L’intérêt de l’auteur pour l’immortalité est lié à une expérience de mort imminente vécue à l’adolescence, en Hongrie : après s’être accidentellement tiré une balle dans la bouche avec un fusil à plombs, il lui sembla que le temps s’arrêtait. « Je planais dans les airs, à la hauteur d’un deuxième étage d’immeuble, comme si j’avais des ailes. » [Sur la mort imminente, lire l’article de Oliver Sacks] Cette expérience n’a pas convaincu Gollner « que la mort est – ou n’est pas – la fin ». Mais il en a gardé une certaine tendresse pour la quête humaine de l’au-delà. « Le trépas est une chose que nous ne pouvons appréhender de façon rationnelle, écrit-il. Le seul moyen de s’y colleter est de s’attacher à des histoires. »

Gollner rencontre donc des prêtres jésuites et des mystiques soufis, des cryogénistes et des fabricants de médicaments. Sans oublier, dans un interlude qui dure plusieurs chapitres, le magicien David Copperfield, qui prétend avoir découvert la « véritable » fontaine de jouvence, un liquide miraculeux qui peut « inverser les gènes », sur son île paradisiaque des Bahamas. Cet élixir est censé ressusciter des insectes morts ou « transformer une feuille jaunie en feuille verte », mais Copperfield refuse d’en faire la démonstration à Gollner. Le journaliste insiste : « Vous comprenez certainement que personne ne croit à l’existence de votre élixir ? » L’illusionniste réplique que s’il laisse voir cette fontaine, on pensera que c’est simple « poudre aux yeux », un « tour de passe-passe », comme dans ses spectacles : « Je suis magicien, pour mon bonheur, mais aussi par malheur. » Finalement la conversation roule sur certaines illusions jadis pratiquées par Copperfield « qui consistaient à le faire devenir jeune ». « Mais ce n’était que de la poudre aux yeux, non ? – Tout à fait. »

Gollner n’est cependant pas totalement désobligeant envers les âneries colportées par Copperfield, en partie parce qu’il a « succombé » sur cette île, de son propre aveu, au charme de son boniment. Mais le plus intéressant dans cette histoire, c’est que Copperfield présente l’efficacité de sa fontaine de jouvence comme une affaire de science plutôt que de foi. Les seules autres personnes à l’avoir vue, affirme-t-il, sont quelques « spécialistes de biologie », et il ne pourra la dévoiler au reste du monde, déclare-t-il avec le plus grand sérieux, qu’une fois accomplies les « recherches » nécessaires, recherches terriblement lentes. Il s’agira finalement, promet-il, d’une forme de « technologie », d’une contribution à la vérité scientifique. Un bon illusionniste connaît son public, et Copperfield a sûrement compris que « les liquides capables d’inverser les gènes » ne semblent plus aussi irréalisables qu’autrefois. Et pourquoi un magicien n’aurait-il pas des prétentions scientifiques alors même que la science du vieillissement possède désormais, à bien des égards, l’aura de la magie ?

 

Des sexagénaires à la peau de pêche

Notre espoir d’immortalité persiste en partie parce que nous avons tendance à l’assimiler à cette autre notion qu’est la longévité. Nous avons brouillé la distinction entre vie éternelle (chose sans fin, d’un autre monde) et longue vie (chose finie et mécaniste). L’une est un état surnaturel qui transcende la mort ; l’autre est un sursis.

Contrairement à l’immortalité, la longévité nous environne, avec ces nonagénaires qui vont à pied à leur bureau tous les matins ou ces sexagénaires qui arborent une peau d’adolescent, l’acné en moins. En 1840, les femmes les plus âgées au monde se trouvaient en Suède et mouraient en moyenne à 45 ans. En 2009, les Suédoises avaient une espérance de vie de 83 ans. Pour les Japonaises, on frise les 86 ans. L’espérance de vie, dans les pays développés, a connu une hausse « stupéfiante », comme l’écrit le biologiste Jonathan Silvertown dans ce monologue enlevé qu’est son dernier livre, « Tout bien considéré (2) ». Depuis 1840, elle a en effet augmenté de l’équivalent de quinze minutes toutes les heures. La principale raison en est le déclin de la mortalité infantile, mais la progression de la qualité des soins et du niveau de vie a également réduit la mortalité adulte. En 1970, un Américain moyen vivait jusqu’à 67 ans ; en 2006, jusqu’à 75 ans (3). L’être humain ayant vécu le plus longtemps reste la Française Jeanne Calment, morte à 122 ans en 1997, mais, selon le démographe James Vaupel, il existe vraisemblablement aujourd’hui, quelque part sur la planète, un enfant qui vivra jusqu’à 200 ans.

La science moderne, bien sûr, alimente notre optimisme sur le sujet. Les médecins parlent à présent de « compression de la morbidité », une entreprise qui vise à caser tous les aspects dégradants et désagréables de la vieillesse – la « sénescence » – dans un laps de temps aussi réduit que possible. Quelqu’un comme David Stipp, longtemps journaliste scientifique au Wall Street Journal, a d’ailleurs annoncé triomphalement que cette « longue quête étrange visant à prolonger la durée de vie » est « enfin sur le point d’aboutir ».

De fait, la science de la longévité a pris une tournure extraordinaire au cours des dix dernières années. En 2003, un article de Nature annonçait que le resvératrol, l’un des polyphénols du vin rouge, avait des pouvoirs susceptibles de prolonger la vie. L’un des auteurs de l’article, David Sinclair, déclara à Science que c’était « ce qu’il y avait de plus proche d’une molécule miracle ». Apparemment, ce composé activait une classe d’enzymes, les sirtuines, qui, en régulant les gènes associés au vieillissement, prolongeait la vie. En 2007, la firme Sirtris, qui commercialise la substance, a publié une vidéo où l’on voit une souris nourrie au resvératrol courir 40 % plus longtemps qu’une autre, et les médias ont réagi comme si nous étions à deux doigts de découvrir un traitement scientifique contre la mort.

Dans « Les chercheurs de longévité », Ted Anton, un professeur de littérature anglaise qui a passé onze ans à arpenter les conférences anti-vieillissement et s’entretenir avec les principaux spécialistes de la question, montre à quelle vitesse ce domaine a évolué (4). Le consensus, si tant est qu’il ait existé, était jadis que « les processus du vieillissement relevaient du hasard le plus incontrôlable ». Travailler sur les aspects biologiques du phénomène semblait à la fois vain et un peu louche, précisément parce que l’immortalité avait une forte connotation mythique. Quand Cynthia Kenyon, une généticienne qui étudiait le nématode Caenorhabditis elegans à l’université de Californie, a pour la première fois envisagé d’étudier la durée de vie, au début des années 1990, un collègue lui a dit que cela revenait à « s’aventurer dans l’espace intersidéral ».

Kenyon pressentait pourtant qu’un phénomène « aussi universel » que le vieillissement avait « des chances d’être régulé ». Ce soupçon était encouragé par certaines recherches des années 1970 qui avaient identifié cinq types de nématodes vivant plus longtemps que les autres. Kenyon était fermement résolue à découvrir le moteur du vieillissement chez ces vers.

Et elle l’a trouvé. En 1993, son labo a découvert que la mutation d’un gène pouvait doubler l’espérance de vie de C. elegans. Quand on réduisait un peu l’activité du gène Daf-2, les vers vivaient en moyenne deux fois plus longtemps. À deux semaines – le grand âge pour un nématode –, ces vers mutants semblaient dans une forme « olympique ». Kenyon a surnommé le Daf-2 – un récepteur comparable à l’insuline – « gène de la grande faucheuse ». Un second gène, le Daf-16 – un facteur de transcription –, s’est révélé tout aussi important. Il devait être présent chez les vers pour que la vie se prolonge. L’équipe de Kenyon l’a surnommé « seize printemps ».

Il s’est ensuivi une explosion de la recherche contre le vieillissement [Lire « Vivre 120 ans… et plus », Books, janvier-février 2009]. Anton se souvient parfaitement de l’enthousiasme qui régnait dans les labos, au début des années 2000, et de l’intensité de la quête des scientifiques (l’un d’eux parle de la mort comme d’une « défaillance des systèmes », un simple pépin technique à résoudre). Les découvertes de Kenyon furent complétées par des travaux sur la levure, les mouches et les souris. « Tout à coup, écrit Anton, les chercheurs disposaient des outils moléculaires nécessaires pour véritablement disséquer les processus du vieillissement. » Différents gènes miracles furent alors isolés pour de nombreuses espèces distinctes. S’il existait un point commun, c’était l’insuline. Comme la prise de poids, le vieillissement semble être un processus métabolique – ce qui confirme les travaux des années 1930 ayant montré que les souris soumises à un régime très strict vivaient plus longtemps (en contrepartie, elles devenaient souvent stériles). On pensait que le resvératrol aurait sur le corps le même effet que la restriction calorique, sans provoquer une faim permanente. Ces découvertes ont déclenché une ruée vers l’or des médicaments anti-âge. Anton souligne qu’une dizaine de firmes sont probablement aujourd’hui en train de rechercher le remède au vieillissement, et près de 1 400 essais cliniques sont en cours.

Pendant l’essentiel de son histoire, l’humanité a fait de l’immortalité un concept spirituel, un « récit aux innombrables avatars », comme l’explique Adam Gollner. C’est – si l’on y croit – ce qui se produit « après la mort ». En toute logique, la foi en l’immortalité de l’âme devrait plutôt nous donner envie de mourir jeune, pour atteindre plus vite l’éternité. Le message que Baudelaire rédigea avant sa tentative de suicide ratée, en 1845, disait : « Je me tue, parce que je me crois immortel. »

 

Un cocktail resvératrol/astragaloside

Bien des gens ont encore foi en cette acception de l’immortalité. Diverses enquêtes sociologiques citées par Goll-ner laissent entendre que plus de 50 % des Européens croient en la vie après la mort, chiffre qui s’élève à 70 % au Canada, 80 % aux États-Unis et près de 100 % dans certaines régions du Moyen-Orient. Mais, parallèlement à cette vieille histoire d’éternité de l’âme, nous sommes fidèles à une croyance encore plus impossible, l’éternité du corps. La recherche d’une véritable immortalité physique est le fait d’une minorité d’individus, mais Gollner rencontre quelques-uns de ces « immortalistes » lors d’une fête « 2068 » donnée en Californie du Sud, pour fêter la fin du vieillissement : « Debout sur la pelouse, certains admiraient le coucher de soleil sur l’océan tout en sirotant un cocktail resvératrol/astragaloside. D’autres se pressaient autour de la cuisine ouverte, en picorant des crevettes sauce cocktail et des compléments alimentaires tout en discutant des mérites de différents activateurs de la télomérase. »

Les immortalistes les plus radicaux, comme Aubrey de Grey, gourou installé à Cambridge, prétendent qu’il est possible de modifier notre ingénierie corporelle afin d’en empêcher totalement le vieillissement. De Grey (à qui l’on donnerait bien plus que ses 50 ans, du fait de sa longue barbe grisonnante) est le cofondateur de SENS, Stratégies pour une sénescence négligeable organisée. Outre le cancer, ce programme entend éliminer les causes de décès en chassant du corps les cellules indésirables. Il en parle, dit Gollner, comme de « la mission la plus importante qui soit jamais échu à l’humanité ». Et « boit chaque jour, pour faire face à cette responsabilité, de nombreuses pintes de bière ».

La plupart d’entre nous en savent assez pour se méfier de ce versant charlatanesque de l’immortalisme. Dans un ouvrage intitulé « Inverser les horloges », Lauren Kessler remarque, en ne plaisantant qu’à demi : « À la fin de ce livre, j’aimerais pouvoir vous annoncer que j’ai rajeuni (5). » L’auteure n’est pas pour autant, dit-elle, de ces « dingues qui prennent des mesures pour que leur cadavre soit congelé dans un cercueil sous contrôle cryogénique ». Elle cherche simplement le « bien-être de haut niveau », celui qui permet de « se faire passer pour quadragénaire » à plus de 50 ans. Si l’on s’en tient aux « biomarqueurs », on peut en effet avoir 60 ans mais le foie d’un enfant de 5 ans, la peau d’une personne de 40, et une tension artérielle de jeune fille. Autrefois, le vieillissement était une bombe à retardement – « un programme autodestructeur niché dans notre ADN » – sur laquelle nous n’avions aucun pouvoir. Mais Kessler tire espoir de la nouvelle orthodoxie : le mode de vie expliquerait pour près de 70 % la vitesse à laquelle nous vieillissons. « Cela signifie que le vieillissement secondaire est en très grande partie maîtrisable. Maîtrise. J’aime ce mot (6). »

La « quête » de Kessler consiste à explorer le « Far West » de l’industrie anti-âge et à nous indiquer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, en utilisant son propre corps comme cobaye. L’auteure – qui refuse de dévoiler son âge, mais a passé la cinquantaine – exclut le lifting du corps entier mais s’essaye à la trétinoïne et à la lumière intense pulsée pour inverser ces effets du vieillissement qui transforment une peau de pêche en vieux pruneau. Elle flirte avec la restriction calorique mais est rongée par l’envie de pizza. Elle tente la spiruline et l’optimisme (« Les optimistes ont un système immunitaire plus résistant »). Mais, en fin de compte, le principal secret de la longévité, l’« épuisante vérité », c’est l’exercice. Il développe les muscles, la force physique et accroît la capacité aérobie ; il stimule aussi la croissance des mitochondries, qui semblent jouer un rôle dans la régulation du vieillissement.

Kessler est très drôle lorsqu’elle s’oblige avec enthousiasme à devenir « biologiquement plus jeune », toute fière de pouvoir faire un « test d’équilibre une jambe en l’air et les mains sur les hanches » dont seuls les moins de 30 ans sont capables, selon un magazine. Pourtant, il se passe là quelque chose de plus triste, de refoulé. L’auteure avoue que, si elle veut si « passionnément » être plus jeune, c’est qu’elle vit dans une société qui dévalorise tout ce qui est vieux, synonyme de « faible, maladif, asexué, ennuyeux, grognon ». À un certain niveau, elle pense que « nier le vieillissement, c’est nier la vie » et elle n’est pas fan des crèmes antirides à 200 dollars. Mais, chaque jour, elle avale neuf compléments alimentaires et boit trois infusions : ce sont les laudes et les vêpres de l’immortalisme ordinaire. Beaucoup d’entre nous se bercent d’illusions semblables, du moins quand nous allons en salle de gym ou dans une pharmacie : « Mais peu à peu, avec le temps, j’espère (si la recherche a raison) que je deviendrai de plus en plus résistante à la maladie et de plus en plus énergique, que mon métabolisme va s’enflammer, mes artères devenir plus souples, mon cœur plus fort, mon mauvais cholestérol moins élevé, et que mon horloge biologique se mettra à compter à reculons les secondes, et peut-être même les minutes. »

 

Défier l’entropie

Une fois de plus, le mot de « recherche » sert de feuille de vigne pour masquer la nudité de notre désir fou de jeunesse. Nous nous conduisons comme s’il était raisonnable de vouloir maîtriser la mort, défier l’entropie, dès lors qu’on le fait à grand renfort de vocabulaire médical.

En vérité, la recherche a produit très peu de résultats. La seconde moitié du livre de Ted Anton porte sur « ce qui s’est passé lorsqu’on a tiré de leur laboratoire des savants brillants, exigeants et asociaux, et qu’on leur a offert des sommes énormes dans l’espoir de leur voir accomplir des miracles contre le vieillissement ». Il décrit les scientifiques spécialistes de la longévité comme des individus hypersensibles, parfois bêtes et souvent désaxés, mais il n’est que trop prompt à adhérer à leurs revendications grandiloquentes, en affirmant qu’« aucun autre domaine scientifique n’est comparable, ni le réchauffement de la planète, ni l’énergie, ni les origines de l’univers », parce qu’« aucun de ceux-là ne peut nous offrir quelques minutes de plus sur terre ». Mais la science n’est pas encore parvenue à nous les fournir, ces minutes ! Les promesses initiales de la plupart des prétendus produits et gènes miracles ont tourné court. Elixir et Sirtris, entreprises rivales, ont lancé leurs panacées respectives avec force publicité, mais les miracles sont devenus moins impressionnants quand des expériences plus approfondies ont été menées. Pour commencer à percevoir les effets bénéfiques du resvératrol, il faudrait consommer chaque jour l’équivalent de mille bouteilles de vin. C’est un peu gênant. Autre anicroche, on a découvert en 2010 que le resvératrol – contenu dans le vin rouge ou dans une pilule – n’activait pas à coup sûr les sirtuines, comme on l’avait prétendu. Et même lorsqu’il le faisait, nouveau problème : ces protéines ne prolongeaient pas nécessairement la vie d’une mouche du vinaigre. Quant à d’éventuels effets sur la vie humaine, mieux valait ne plus y penser : il n’a pas encore été démontré qu’une seule des protéines augmente la longévité des mammifères (nous avons, certes, un cycle de vie plus long que les nématodes, ce qui signifie qu’il nous faudra plus longtemps pour en être sûrs). On en revient donc à la restriction calorique comme l’un des rares moyens scientifiquement plausibles de vivre plus longtemps. Enfin, on en était revenu là jusqu’en 2012, quand une étude publiée dans Nature et réalisée sur vingt-cinq ans a découvert que les macaques rhésus soumis à un régime faible en calories ne vivaient pas plus longtemps que le groupe de contrôle.

Gollner laisse entendre que la quête technologique de longévité est malhonnête lorsqu’elle se présente comme plus utile, plus démontrable, que l’ancienne foi religieuse en la vie éternelle. Nous avons l’intuition que lorsque le véritable sursis viendra, c’est la science qui l’annoncera, mais c’est là en soi une forme de foi. « L’immortalisme scientifique n’est pas scientifique, affirme Gollner ; c’est une croyance qui revêt les habits de la science. » L’idée de vie éternelle avait au moins le mérite de conférer une certaine « dignité » à notre « impuissance » face à la mort. En revanche, il n’y a rien de très digne dans notre lutte pour la jeunesse. Comme le souligne Gollner, « nous dépensons entre 80 et 114 milliards de dollars par an en produits anti-âge et autres élixirs d’immortalité modernes. Et aucune de ces substances n’est efficace. Tout ce que nous pouvons faire en réalité, c’est manger des légumes et faire de l’exercice ».

Peut-être devrions-nous cependant bénir le ciel qu’aucun de ces produits ne marche. Car se voir offrir la possibilité de vivre éternellement – ou ne serait-ce que jusqu’à l’âge de 200 ans – ne serait pas forcément très réjouissant. Selon un sondage réalisé en août par le Pew Research Center, les personnes interrogées voulaient vivre en moyenne plus longtemps, mais juste un peu : la durée de vie idéale est de 90 ans, soit onze années de plus que l’espérance de vie actuelle des Américains, qui est de 78,7 ans. S’il devient un jour possible d’obtenir un sursis avant de mourir, espérons que nous aurons assez de bon sens pour le refuser.

 

Cet article est paru dans Harper’s en novembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Prostitution d’élite

Paris, réputé capitale du vice au XVIIIe siècle, n’a pas seulement stimulé l’imagination des auteurs ou lecteurs américains, mais aussi celle des chercheurs. L’historienne Nina Kushner s’est ainsi laissé happer par cette intrigante question : comment, au siècle des Lumières, s’exerçait la lucrative mais exigeante profession de « femme entretenue » ? L’univers parallèle du « demi-monde » (une expression plus tardive, qu’on doit à Dumas fils) méritait d’autant plus d’être exploré de près qu’on dispose à son propos d’excellentes sources d’information : les mémoires de Casanova, Marmontel, Restif de la Bretonne, Tilly, Sade et autres littérateurs débauchés ; et, surtout, les abondants rapports de police du très considéré « département des femmes galantes ».

Pourquoi donc les nombreuses femmes pratiquant à Paris, en 1750, la « prostitution d’élite » mobilisaient-elles l’attention de talentueux agents (plus d’innombrables « mouchards »), qui tenaient 1 500 dossiers et suivaient de particulièrement près 150 femmes « conséquentes » ? Parce qu’il importait de savoir ce que mijotaient grands et moins grands dans les quelque vingt bordels qui leur étaient réservés (dont les tenancières devaient tenir le journal exhaustif de leurs activités), ainsi que dans les logements de ville et de campagne où ils hébergeaient leurs amies et donnaient des « soupers » animés, y compris politiquement. Pour éviter aussi les désordres, et empêcher que ne soient enfreintes les trois seules interdictions formelles : la ponction excessive des fortunes familiales – d’où le recours aux « lettres de cachet », pour protéger d’eux-mêmes les dilapidateurs ; la prostitution des filles de bonne famille ; et celle des enfants de moins de 12  ans. Les rapports servaient en outre à distraire Louis XV, grand amateur de ragots corsés.

Ces documents jettent un éclairage très moderne sur le fonctionnement bien organisé du demi-monde, qui réunissait le « haut trottoir », le théâtre, l’opéra, d’une part, la grande bourgeoisie, les noblesses de robe, d’épée et même de cour, de l’autre. Sans pour autant céder à « l’excès de transposition dans l’époque actuelle », pour reprendre l’expression du New Yorker, Nina Kushner démontre que le « sexe transactionnel d’élite » constituait un authentique marché, dont une poignée d’entremetteuses assuraient la fluidité, sous l’œil vigilant mais indéniablement complice de la police. Les « termes de l’échange » – prestations, horaires de visite, disponibilité, du côté féminin ; « honoraires », cadeaux, loyers, salaires des domestiques, de l’autre – étaient verbalement précisés dans des « contrats », aussi appelés « arrangements », voire « baux », liant « entreteneurs » et « entretenues1 » . Une fille pouvait avoir plusieurs protecteurs, dont les positions respectives et les prérogatives (comprendre : les priorités horaires) fluctuaient avec la situation financière des intéressés, leurs disponibilités ou leur condition physique. Elle pouvait aussi avoir un « greluchon » auquel elle accordait ses faveurs à petit prix (« greluchon payant ») – à moins qu’elle n’achète les siennes (« greluchon mangeant ») – et même un mari, légitime et large d’esprit. Pour autant, l’infidélité constituait la cause principale de rupture de contrat, les entreteneurs exigeant généralement un minimum d’exclusivité.

Et pas seulement pour des raisons d’hygiène. Car ils ne cherchaient nullement le seul plaisir sexuel. « Garder une fille » était aussi le fréquent palliatif du peu réjouissant mariage de statut ou d’argent, de rigueur dans la haute société de l’époque. L’échange économique pouvait même parfois se transformer en union durable, l’entreteneur se constituant un tranquille foyer, sur lequel il régnait grâce à son argent. Rousseau avait contracté une union de ce genre avec Thérèse Levasseur : assistance domestique et quiétude sexuelle contre une certaine sécurité financière pour Thérèse et sa famille. Il arrivait même que l’amour, terreur des pères de famille, se mette de la partie. Ou la vanité : une liaison notoire avec une fille coûteuse – telle la demoiselle Brillant, qui à 16 ans avait déjà ruiné son premier entreteneur, le maréchal de Belle-Isle – vous posait son jeune homme. Mais attention : les barrières de classe étaient toujours présentes, jusque dans le vocabulaire : on pouvait « conquérir » une maîtresse, mais une femme de sa propre condition, il fallait la « séduire ».

Plaisirs de l’épitaphe

Quelque deux mille épitaphes romaines ont été compilées voici plus d’un siècle par deux savants allemands. Courtes ou longues, souvent poétiques, elles émeuvent et surprennent. Certaines sont d’une élégante concision, difficile à rendre en français. Ainsi (sur une seule ligne) : « Quod edi bibi, mecum habeo, quod reliqui, perdidi » (« Ce que j’ai bu, ce que j’ai mangé, je le garde avec moi. Ce que j’ai laissé, je l’ai définitivement perdu »). Et celle-ci, sur deux lignes : « Felicitas hic habitat / Nihil intret mali » (« Ici demeure la félicité / Rien de mal ne doit entrer »). D’autres sont des petits chefs-d’œuvre de dérision et d’humour : « Passant, ne pisse pas sur ma tombe / Les os recouverts d’un homme te le demandent / Mais si tu veux être le bienvenu/ mélange le vin, bois, et passe-moi la coupe. » Ou : « Vivant j’ai gagné de l’argent / je n’ai jamais cessé d’en perdre / De ces deux soucis / La mort m’a délivré. » Plusieurs épitaphes concernent des nouveau-nés, y compris des filles : « Unique sur la terre / Je suis venue au monde et je l’ai quittée / Le même jour »… Et même des bébés esclaves : « J’ai vu le jour et tout de suite il me fut ravi / Ainsi je n’ai pu faire la joie de mon maître. Ni savoir pourquoi j’étais né. » Sur une esclave adulte : « Voyageur, arrête-toi, regarde ce haut monument/ Il contient les restes d’une toute petite vie / C’est la tombe où, petite vie d’esclave, je suis enterrée. » Au milieu d’une épitaphe un peu longue, on trouve cette perle : « Periit corpus, sed nomen in ore est » (« Le corps a péri, mais le nom est sur les lèvres »). L’une des inscriptions les plus intéressantes évoque l’éducation d’un garçon de 10 ans et l’instruction qu’il a reçue : « Tendrement élevé et tendrement aimé / J’ai passé dix ans, deux mois et deux jours sur la terre / J’ai connu les théories de Pythagore. Étudié les philosophes et lu les poètes / Les vers sacrés d’Homère / J’ai refait les calculs d’Euclide avec la table / En même temps j’ai pris plaisir à jouer / Un plaisir insolent… »*

 

 

Les Thibault ressuscitent

Jacques Thibault, 14 ans, a fugué avec son meilleur copain, Daniel de Fontanin. La petite sœur de ce dernier, Jenny, est prise de fortes fièvres et les médecins, dont fait partie Antoine, le frère aîné de Jacques, diagnostiquent une méningite qui condamne la jeune fille. C’est alors qu’intervient le guérisseur James Gregory, un ami de la famille. Après un absurde rite incantatoire, l’inconcevable se produit : Jenny se rendort paisiblement, sauvée.

La scène est saisissante. Roger Martin du Gard se dispense de tout commentaire et rien ne prouve qu’il use d’ironie. L’adolescente était-elle bien moins souffrante que ne le pensaient les médecins ? C’est possible, car, avant l’attaque de fièvre, elle semblait surtout perturbée par la fugue de son frère. Il n’est pas non plus à exclure que les incantations de Gregory aient atteint leur but, Jenny ayant manifestement réagi à ces paroles. « Bonne est la vie ! Bonne est toute substance ! Bonne est l’intelligence, et bonne est l’amour ! Toute santé est en Christ, et Christ est en nous ! »

Il y a quelque chose de très agréablement moderne dans Les Thibault, cette saga familiale en huit volumes publiée par Martin du Gard entre 1922 et 1940. Ce n’est pas lié à son style, qui peut de temps en temps verser dans le mélodrame. Ce n’est pas non plus vraiment lié à la structure du texte dans son ensemble, qui tourne souvent autour de contrastes schématiques auxquels s’intéresse peu le monde réel. Mais contrairement à des auteurs un peu plus anciens tels que Zola, au XIXe siècle, dont l’approche « réaliste » l’a indubitablement inspiré, Martin du Gard ne se sert pas du roman pour véhiculer sa propre vision du monde. L’être humain, selon lui, est insaisissable et imprévisible. Quant au romancier, il ne peut qu’observer.

Martin du Gard fait partie de ces écrivains qui sont finalement assez difficiles à cerner. Il semble avoir un pied enraciné dans le passé tandis que l’autre s’obstine à avancer tant bien que mal avec son temps. Autrefois extrêmement populaire, lauréat du prix Nobel en 1937, il est l’un des rares auteurs publiés de leur vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade, mais a perdu l’intérêt du public peu après sa mort en 1958. On peine à croire qu’il ait commencé d’écrire Les Thibault à un moment où les plus grands chefs-d’œuvre du modernisme avaient, pour la plupart, déjà été publiés. Pourtant, Albert Camus a bien raison quand il écrit, dans sa préface pour la Pléiade : « Martin du Gard […], notre perpétuel contemporain » (1).

Son inspiration, il la trouvait principalement chez Tolstoï, l’écrivain auquel il fait d’ailleurs le plus penser. Pas tant à cause de l’étendue des Thibault, proche de celle de Guerre et Paix, que du rôle qu’il fait jouer à l’irrationnel dans les comportements humains. Alors que nous croyons connaître ses personnages, les voilà bientôt qui se présentent sous un jour tout différent : Jacques Thibault, le révolté, se montre la docilité même dans l’isolement de la maison de correction ; son aîné de neuf ans, Antoine, ne paraît plus aussi posé lorsqu’il s’engage dans une relation passionnée avec l’aventurière Rachel. Même la guérison plus ou moins miraculeuse de Jenny n’aurait pas détonné dans Anna Karénine – à l’exception du style, car Tolstoï n’est jamais mélodramatique et demeure toujours parfaitement maître de ses moyens littéraires.

C’est ce qui surprend toujours chez Martin du Gard : le regard froid, impartial, qu’il jette sur ses personnages va souvent de pair avec une écriture quelque peu sentimentale, généralement due à un choix de perspective. L’écrivain s’immerge en effet insatiablement dans le cœur et l’esprit de ses protagonistes, décrivant leurs sentiments ou leurs pensées avec des mots qu’eux-mêmes pourraient employer – à cela près qu’il ne leur donne jamais la parole. En passant, l’auteur profite de l’apparition de chaque protagoniste dans le récit pour présenter un condensé de son histoire, ce qui donne au livre un petit côté amateur.

La force de Martin du Gard se trouve ailleurs. De Tolstoï, il a également repris l’intérêt pour l’histoire comme toile de fond permanente des activités humaines, mais se distingue par son refus de recourir aux explications faciles, à la manière des naturalistes : l’être humain a beau être fortement influencé par son milieu et les événements de son temps, il lui reste toujours un minimum d’espace personnel. Dans cette marge se développe quelque chose qui n’est pas le libre arbitre, mais une résistance mystérieuse sous forme d’individualité pure et irréductible. L’éternel adolescent Jacques Thibault s’affiche comme un révolutionnaire, mais ne le devient véritablement qu’à la fin du cycle romanesque, lorsque la Première Guerre mondiale éclate.

Il n’y a rien là de vraiment psychologique ni de sociologique, même si le roman flirte parfois avec ces deux approches. Témoin l’antagonisme entre deux sortes de bourgeoisie, celle de la famille Thibault (catholique, étriquée) et celle de la famille de Fontanin (protestante, plus libérale). Ou encore l’ombre despotique de M. Thibault, père accablant ses fils Antoine et Jacques. Mais à travers son livre, Martin du Gard montre justement que les explications psychologiques et sociologiques ne sont jamais satisfaisantes, car elles font primer le général sur le particulier. Seul un roman peut appréhender et rendre intelligible l’insaisissable singularité de l’individu, et c’est précisément ce qui fait la force des Thibault. Ce n’est pas un hasard si l’auteur a toujours été la discrétion même et qu’il ne s’est jamais exprimé publiquement en dehors de ses œuvres.

Ses contemporains ont eux aussi écrit des cycles romanesques, ou romans-fleuves, pour reprendre le terme de Romain Rolland à propos de ce genre : Jean-Christophe, dudit Rolland ; Les Pasquier, de Georges Duhamel ; Les Hommes de bonne volonté, de Jules Romains… Autant d’ouvrages imposants qui replacent l’individu dans le temps et dans l’histoire. Marcel Proust, avec À la recherche du temps perdu, vise un objectif plus personnel et plus esthétique, mais sa méthode est la même : intensifier progressivement, page après page, la tension entre point de départ et situation finale. En dehors de Proust, les romanciers du début du XXe siècle sont très peu lus : trop d’engagement, trop peu de littérature. Seul Martin du Gard, avec son approche « neutre », semble faire un come-back. En France, ses œuvres sont réimprimées en format de poche, éditées spécialement pour le public scolaire et, il n’y a pas si longtemps, Les Thibault ont même fait l’objet d’un téléfilm à succès. Aujourd’hui, grâce aux efforts de la traductrice Anneke Alderlieste, ce cycle romanesque paraît pour la première fois en néerlandais dans sa version intégrale. Il ne s’agit certainement pas d’un grand livre sorti des oubliettes, mais c’est justement ce qui fait son charme. Martin du Gard est un écrivain qui nous le rappelle : la littérature ne se compose pas seulement de chefs-d’œuvre admirables, mais aussi d’ouvrages qui, en toute modestie, répondent exactement à la vocation de l’art, susciter l’émerveillement, ouvrir les yeux du lecteur, faire comprendre les choses.

Martin du Gard lui-même, en recevant son prix Nobel, a exprimé le souhait que ses livres rappellent à tous, jeunes ou vieux, la leçon du passé, afin que les peuples puissent enfin instaurer l’ère de la fraternité. Trois ans après ce discours, la Seconde Guerre mondiale éclatait.

 

Cet article a été publié le 22 février 2014 dans le quotidien néerlandais De Volkskrant. Il a été traduit par Emmanuelle Tardif.

Légion allemande

Pourquoi nos voisins d’outre-Rhin s’intéresseraient-ils à notre Légion étrangère ? Pour une raison bien simple : elle fut à bien des égards une légion « allemande ». Comme le rappelle Thomas Speckmann dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « entre 1870 et 1962, les Allemands y constituèrent de loin le groupe le plus important : des 350 000 soldats qui y passèrent pendant cette période, à peu près 125 000, soit plus d’un tiers, étaient originaires d’Allemagne ». Speckmann s’appuie sur le récent ouvrage de l’universitaire Christian Koller, à ses yeux l’un des plus sérieux jamais consacré au sujet. Il y eut même trois phases pendant lesquels les Allemands constituèrent la majorité des légionnaires : les deux décennies suivant la guerre franco-prussienne de 1870-71, le milieu des années 1920 et l’apogée de la guerre d’Indochine, en 1953-54. La première période se comprend aisément : on privilégia à ce moment-là le recrutement d’Alsaciens et de Lorrains tout juste annexés au Reich wilhelmien. Dans les années 1920 et 1950, en revanche, ce sont les mauvaises conditions de vie dans les zones d’occupation française en Allemagne qui explique le pic germanique au sein de la Légion.

L’ouvrage de Koller embrasse l’ensemble de l’histoire de ce corps d’armée jusqu’en 1962. Il revient sur les motivations qui ont présidé à la naissance de cette enfant « illégitime » des révolutions de 1830. « Derrière cette création d’une unité composée d’étrangers par le nouveau gouvernement français, le 10 mars 1831, il n’y eut pas de calculs géostratégiques à long terme », rapporte Speckmann. Cette création est en fait une réponse à une situation tout à fait circonstancielle : les troubles révolutionnaires de 1830 avaient fait affluer en France de nombreux réfugiés politiques. Ils représentaient un risque d’agitation. « Un nouveau corps d’armée pour une intervention outre-mer devait fournir l’occasion de faire sortir ces personnes du pays, sans ternir l’image de la France, terre d’asile pour les libéraux et progressistes européens. »