1942
Ô, puissé-je être mort il y a dix mille ans et revenu, depuis, trois fois déjà.
Tu ne dois pas mourir (Premier Commandement).
15 juin 1942
Il y a cinq ans aujourd’hui que ma mère est morte. Depuis, la planète a connu d’effroyables bouleversements. Mais j’ai l’impression que c’était hier. Est-il possible que j’aie vécu cinq ans et qu’elle n’en sache rien ? Je voudrais la faire sortir de son cercueil, quand bien même il me faudrait desserrer chaque vis avec les lèvres. Je sais qu’elle est morte. Je sais qu’elle a pourri. Mais je ne le concevrai jamais. Je voudrais la ramener à la vie. Où trouverai-je les éléments qui la composaient ? L’essentiel de ce qu’elle était continue d’exister à l’intérieur de mes frères et moi. Mais ce n’est pas assez. Je voudrais retrouver chaque personne qu’elle a connue. Je voudrais reprendre possession de tous les mots qu’elle a un jour prononcés. Il me faudrait arpenter les lieux qui furent les siens et respirer les bouquets qu’elle respira, les arrière-petites-filles des fleurs qu’elle tint sous ses larges narines. Je voudrais rassembler les bris du miroir qui a un jour reflété son image. Je voudrais connaître chaque syllabe qu’elle aurait pu dire, dans chaque langue. Où sont ses ombres ? Où est sa colère ? Je lui prêterai mon souffle. Elle aura le droit de marcher sur mes jambes.
Il est ridicule, celui qui, aujourd’hui, dit quelque chose contre la mort : semblable à quelqu’un qui ne boit pas de lait mais mange des rats et des vers. La mort est à la mode. On la recherche. Elle vient d’elle-même. Elle est honorable. Elle est du côté de la patrie [Vaterland] ; et qu’est-ce qui pourrait être plus sacré que le pays [Land] et le père [Vater] réunis ? Elle se blinde. Elle est explosive. Elle bénéficie des moteurs les plus rapides. Elle a toujours un coup d’avance. Elle combat de tous les côtés. Elle n’a pas qu’une patrie, elle n’est pas partisane. Dieu a une vieille alliance avec elle. Il la prend de temps en temps à son service : elle est son ange. La mort est sage. Elle exécute les ordres. Elle les a elle-même promulgués auparavant. Elle est ponctuelle, elle a un pacte avec l’horloge. Vénale, elle ne l’est qu’en apparence : à y regarder de plus près, on ne peut nier que la conclusion est toujours la même. Elle ne cède que des miettes. Mais a-t-elle vraiment cédé ? On peut parfois recoudre un cœur qu’elle détenait déjà. Mais, en échange, elle emporte ceux qui l’ont recousu. Elle est joyeuse parce que tout le monde a peur d’elle, même les patriotes. Il n’y a rien de plus amusant que de susciter la peur ; elle a surgi de la peur comme l’amour de la mer. Elle est contre la terreur ; quand elle apparaît terrible, c’est seulement pour réduire la terreur en peur. Elle habitue les hommes à la vie et leur apprend à aimer même ce qui est terrible. Elle se réjouit parce qu’elle est inutile. Tout, en dehors d’elle, est si important. Elle ne porte que des pantalons à carreaux pour ne pas se poser de question à chaque fois qu’elle en change. Elle joue de la flûte nasale car ses lèvres restent closes, et elle aussi doit quelquefois séduire. Elle a de très longs orteils mais dépourvus d’ongles parce qu’ils lui ont été arrachés par certains de ceux qui livraient leur dernier combat. En guise de talon, elle a des sabots troués ; des dents longues comme des doigts pendent à ses coudes. Elle dévore à la fois par-devant et par-derrière, des deux côtés, et cette activité n’a rien d’une plaisanterie. Elle ne restitue rien. Ô mort, où est ton intestin ? Les proches attendent les reliefs de ses repas, quels qu’ils soient, ils s’en contenteraient, les recueilleraient, les choieraient, chériraient, dorloteraient ; elle est avare et n’a pas de selles. Elle n’entend que d’une oreille afin de pouvoir être sourde de l’autre. Ses yeux tintent doucement sur ses cils, ils accompagnent la flûte nasale. Ses cheveux sont toujours brûlés et ils tombent en touffes rousses et puantes.
1943
La mort est fille de Dieu, et elle a dévoré son père.
Il serait plus facile de mourir s’il ne restait absolument rien de soi, aucun souvenir que garderait une autre personne, aucun nom, aucune dernière volonté, et pas de cadavre.
1948
Croître en âge c’est renoncer au mouvement. D’abord on voyage partout à travers le monde. Puis on s’installe dans une ville. Au bout de quelques années, on se confine dans sa maison, puis dans sa chambre. La chambre devient un fauteuil. Le vieillard ne s’en lève même plus et il s’y endort.
1951
Qu’est-ce qui est le plus sacré, la victime qui ne se doute de rien ou la victime consciente, Abraham ou Isaac, n’importe quel mourant ou le Christ, l’animal ou le soldat ? C’est la grande question de toute religion et qui osera la trancher ?
1952
Une langue qui ne connaîtrait pas le mot « mort » serait-elle viable ?
1955
Raconter, raconter jusqu’à ce que plus personne ne meure. Mille et une nuits, un million et une nuits.
1960
Que vais-je faire si le médecin me dit : vous n’avez rien ? Je vais appeler Veza [son épouse], puis j’irai me promener un peu en ville et peut-être achèterai-je quelques livres. Car sans achat de livres, je ne peux pas éprouver d’émotion, c’est comme l’alcool chez d’autres. Ensuite, dès cette nuit, je me mettrai à écrire comme un fou et, chaque jour, j’accoucherai d’un nombre déterminé de pages, qui ne devra pas être trop petit, au moins cinq.
Que vais-je faire si le médecin me dit : vous avez un cancer ? Je vais appeler Veza et lui dire exactement la même chose que dans l’autre cas de figure. Peut-être prendrai-je une voix plus joyeuse pour être plus convaincant. Au lieu d’aller me promener, j’irai dans un café discuter avec moi-même. Je n’achèterai plus de livre. Le soir, avant même que la nuit tombe, je m’assoirai à ma table de travail et me mettrai à écrire. J’accoucherai d’au moins dix pages par jour et, en trois mois, d’un roman prodigieux. Entre-temps j’irai à Paris m’entretenir avec mon frère. L’été, je voyagerai avec Veza. Je veux aller à Paris et à Zurich, à Munich et à Vienne. Je vivrai enfin comme j’aurais toujours dû vivre, dans une activité fébrile, et même s’il ne me reste qu’une année à vivre, je laisserai le plus grand roman de notre époque, dont aucun mot n’a encore été écrit, et beaucoup d’autres choses en plus.
Quelqu’un qui a accompli l’œuvre de sa vie à trente ans et meurt centenaire. Il a le temps de connaître la gloire, l’oubli, une redécouverte.
1964
J’ai constitué une bibliothèque qui me tiendra bien trois cents ans, et tout ce dont j’ai besoin, c’est seulement de ces années.
1965
Image des innombrables voitures de cette ville, leur écoulement incessant qui débouche sur des accidents.
La voiture est encore à inventer, dans laquelle on serait à l’abri de tous les dangers. Ce ne serait qu’en la quittant qu’on serait de nouveau susceptible de mourir. Des voitures sûres, absolument sûres, dans lesquelles les gens monteraient pour, l’espace d’un moment, se sentir immortels.
Ma voiture à l’abri de tout risque, ce sont mes crayons. Tant que j’écris, je me sens (complètement) en sécurité. Peut-être est-ce la seule raison pour laquelle j’écris. D’ailleurs, ce que j’écris n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est de ne pas m’arrêter. Cela peut être n’importe quoi tant que c’est pour moi, que ce n’est pas une lettre, rien qui soit suscité ou exigé de l’extérieur. Si je n’écris rien pendant plusieurs jours, je suis perdu, désespéré, maussade, vulnérable, méfiant, cerné par mille dangers.
Je voulais la solitude. Je l’ai à présent. Mais est-ce que je la veux encore ? Il n’y a de solitude que contre les vivants. Contre les morts, elle n’existe pas. Ils sont toujours là.
1966
Les découvertes les plus sensées, les plus raisonnables, les plus douloureuses, les plus patientes, les plus exactes n’ont pas même encore égratigné la surface de la mort.
Tant qu’elles resteront aussi impuissantes, les poètes peuvent gratter tranquilles.
1971
Le souvenir d’un seul être que l’on a perdu peut vous donner de l’amour pour tous les autres. Qui le Christ a-t-il perdu ? La lacune des Évangiles.
Je lis ce que les philosophes les plus divers ont écrit sur la mort et j’ai honte pour eux. Suis-je le seul à avoir retrouvé le chemin menant au sentiment originel de l’humanité primitive ? Est-ce concevable ? Est-ce la mort prématurée de mon père qui m’a permis d’emprunter cette voie ? Fut-il la victime nécessaire à cette redécouverte essentielle ?
Il ne fait pour moi pas l’ombre d’un doute que j’aurais été une personne complètement différente si, à l’époque, j’étais resté en Angleterre, si mon père n’était pas mort si tôt (1). Vraisemblablement, je serais devenu un poète de langue anglaise, mais je n’arrive pas du tout à imaginer ce que, sans ce traumatisme initial, j’aurais eu à écrire, du flan, rien qui vaille, il aurait mieux valu que je devienne médecin. – Il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il y a des événements capitaux qui vous transforment de fond en comble.
Une fenêtre, minuscule, ouvrant sur un avenir débarrassé de la mort.
1973
Note de l’époque zurichoise, quand nous habitions la Scheuchzerstrasse : « Je voudrais avoir une mort héroïque pour ma mère. »
J’écrivis ça sur un bout de papier que je mis dans un livre. Grand sentiment de honte quand ma mère trouva le bout de papier. Je pensais à un incendie dans lequel je me jetterais pour la sauver. Je m’imaginais l’extirpant des flammes dans mes bras. Je n’avais à l’époque guère plus de douze ans, j’étais petit et chétif, mais je ne me souciais pas outre mesure de la manière dont je m’y prendrais pour la porter. Je voyais l’incendie dans lequel je me jetais courageusement, je me voyais moi, portant ma mère dans mes bras. Mais j’avais beau réussir à la sauver, je mourais en me sacrifiant pour elle. Je ne pensais ni aux brûlures, ni à la douleur, la seule chose qui importait, c’était que je meure pour elle.
1975
Des enfants, plutôt que survivre : ça se discute. Très tentant.
1978
Qu’adviendra-t-il de tout ce qui s’est accumulé en toi, de toutes ces choses, toutes ces choses, un tas macabre de souvenirs et d’habitudes, de questions jamais posées, de réponses gelées, de pensées, d’émotions, de douceurs, de duretés, tout cela, tout cela, qu’adviendra-t-il de tout cela si la vie s’éteint en toi ?
L’excès de cette accumulation, et tout cela pour rien ?
1980
Le tremblement de terre est la forme de mort la plus propre : la terre comme assassin.
Ce qui est terrible, ce n’est pas que les animaux se dévorent, car que savent-ils de la mort ? C’est que les hommes, qui, eux, savent ce qu’est la mort, continuent à tuer.
Combien de temps faut-il vivre pour être débarrassé de ce qui vous a empoisonné jeune ?
1981
Dans ce manteau que fut l’existence de Goethe sont enveloppés : Jean Paul, Hölderlin, E.T. Hoffmann, Kleist, Novalis, Hegel.
Beaucoup de place dans cette vie.
1982
Lorsque ma mère mourut, je me jurai d’écrire le livre contre la mort. J’ai relu cette promesse avant-hier, dans les lettres que j’ai écrites à Veza. J’ai lu ça la moitié de la nuit (comme au bon vieux temps). J’écrivis aussi à cette époque que ma mère devait devenir immortelle. Elle l’est devenue, depuis, ainsi que celle à qui je l’écrivais. Elle aussi est devenue immortelle. Tant qu’il y aura des hommes, personne ne pourra leur enlever cela.
Mais ce que je n’ai pas écrit, c’est ce livre contre la mort. Ça, j’en suis coupable, depuis le 15 juin 1937, depuis quarante-cinq ans.
Je voudrais trouver le temps pour ce livre.
1983
Aujourd’hui Hera [sa seconde épouse] a eu cinquante ans.
D’avoir pu vivre ce jour me console de beaucoup de choses.
Nous étions assis tous les trois [Canetti, Hera et leur fille Johanna] à la table sur laquelle se trouvent les roses jaunes grandes ouvertes et à laquelle nous nous sommes habitués depuis qu’elle est disposée autrement.
Ce fut une journée toute calme, le rire heureux de Johanna, le sourire lumineux d’Hera, mes plaisanteries un peu lourdes.
Personne ne sait de quoi est fait l’avenir, des souffrances se profilent de toutes parts, pour l’heure elles sont passées, peut-être ne partiront-elles pas la prochaine fois, peut-être que ce sera la fin, mais cette journée aura été. J’ai été assis en compagnie de mes bien-aimées, de ma déesse et de mon ange, et si je dois m’en aller, cette image restera dans mes yeux.
Il est possible que l’on tienne d’autant plus à ses patries que l’on n’en a non pas une seule, mais plusieurs. Mais ce n’est pas tout. Certes, je suis attaché aux endroits que j’ai bien connus : à Vienne, à Paris, mais ce qui y compte le plus pour moi, ce sont les lieux où mes morts ont été. Ce qui m’attire, ce n’est pas leur tombe, mais les lieux de leur vie. J’ai honte de rendre visite aux tombes de mes proches, car, face à elles, je me sens coupable d’avoir survécu, la tombe de ma mère, au Père-Lachaise, je ne l’ai jamais revue depuis son enterrement (juin 1937), celle de mon père, à Manchester (octobre 1912), je ne la connais même pas, j’ai été sur la tombe de Friedl en 1953, à Grinzig, son nom n’avait pas encore été indiqué sur la pierre. Les cendres de Veza sont encore dans l’appartement d’Hampstead. Je n’ai pas encore pu me résoudre à la confier à une tombe ou à une urne. Il est évident que j’évite les tombes de mes morts. Je ne m’en rends que plus volontiers dans les lieux où ils ont vécu.
Des hommes avec la durée de vie d’un éphémère. Serait-ce enfin suffisamment excitant ?
1986
Il est mort dans son sommeil. À quoi rêvait-il ?
1987
Est-il temps de renoncer à la mort ? Tout le monde sait que tu la hais. La répétition ne rend pas ta haine plus aiguë, seulement plus ennuyeuse.
1990
Dans chaque mort, c’est le monde entier qui trépasse.
C’est là la signification du Christ sur la croix.
Penser que la croyance des Juifs se rattache à celle des Égyptiens. Penser que j’ai abandonné Dieu en faveur d’Osiris.
J’aurais participé à l’Exode, mais je ne serais pas resté aux côtés de mes coreligionnaires. Dans le pays de Canaan, je n’aurais pas sacrifié à Baal, mais à Isis.
Parmi les Romains, je ne serais pas devenu chrétien, j’aurais succombé à Isis. Non pas l’Isis qui porte son enfant, mais l’Isis qui cherche les morceaux d’Osiris et les retrouve.
Il y a de longues et sombres périodes dans ma vie pendant lesquelles j’oublie Isis. Mais voilà qu’un de mes proches meurt et je me lance, comme elle, dans ma quête.
Je n’ai encore jamais retrouvé les morceaux.
Ce qu’il y a de « puéril » en toi, c’est qu’après soixante-dix-huit ans tu n’as toujours pas accepté la mort de ton père – tu avais 7 ans. C’est cette puérilité, précisément cette puérilité, qui serait nécessaire au monde.
1992
J’en viens peu à peu à me dire qu’il n’y a rien de plus vulgaire, de plus banal, de plus trivial, de plus démagogique que mon combat contre la mort.
Je me suis mis à en avoir honte, mais je le poursuis sans me décourager.
Pourquoi n’est-ce pas indifférent, le lieu où l’on a sa tombe ?
Des gens viennent, plus tard, voir où l’on « repose ».
Il ne respirait plus et continuait à lire.
1993
Le nonagénaire que je suis a pour projet de devenir un nouveau Proust. Il commencera demain.
On ne laisse rien. On laisse des phrases mal écrites et plus mal comprises encore.
Mais si vraiment tout est vain, si vraiment quatre-vingt-huit années n’ont rien donné de bon, si chaque heure de chaque jour, de chaque mois, de chaque année se perd dans le néant – pourquoi alors continues-tu à noter ce qui te tourmente, ces phrases ne sont-elles pas là pour être lues de quelqu’un qu’elles éclaireront, qui s’en saisira, les soupèsera, y réfléchira, en fera son miel ?
Das Buch gegen den Tod d’Elias Canetti est paru aux éditions Carl Hanser en 2014 (© Carl Hanser Verlag München 2014). Ces extraits ont été traduits par Baptiste Touverey.