Le vrai-faux roman du rabbin

Que penser d’un thriller politico-psychologique mêlant SF, kabbale et érotisme, dont le héros (un Juif exilé de retour à Prague) découvre que le cercueil de sa femme est bourré de vieux numéros de l’ancien journal officiel du Parti communiste, et dont l’auteur, un illustre inconnu, est présenté comme un ancien fonctionnaire du ministère de l’Industrie, émigré au Canada et mort en 1992 ? Paru au printemps à Prague, « La méthode Altschul » a laissé la critique aussi perplexe qu’admirative. Comme le souligne l’hebdomadaire Respekt, « l’habileté du récit, mais aussi sa connaissance de l’histoire de la communauté juive locale » ont nourri de sérieux doutes sur l’identité de l’écrivain.

Il est vrai que les mystifications occupent une place majeure dans l’histoire littéraire tchèque. Il y eut d’abord, en 1817, les manuscrits de Dvur Králové et de Zelená Hora, censés remonter aux origines du tchèque, mais qui étaient des faux ; puis un recueil de nouvelles paru en 1909 sous le nom de Robert Louis Stevenson, dont on découvrit qu’il avait en fait été écrit par un dandy du cru. Plus récemment, en 2009, un roman intitulé « Cheval blanc, dragon jaune », fut présenté comme l’œuvre d’une Vietnamienne de 19 ans et récompensé d’un prix prestigieux. Il était en fait écrit par un certain Jan Cempírek, écrivain qui déplorait l’absence en librairie de témoignages de membres de la minorité vietnamienne…

On comprend donc que la critique soit vigilante. Mais de là à imaginer que le grand rabbin de République tchèque, Karol Sidon, puisse être l’auteur de cette fable loufoque, qui n’hésite pas à railler la religion – il eût été préférable que les Juifs ne sortent jamais d’Égypte, lit-on dans le roman, car ils auraient ainsi été « débarrassés aussi bien des rabbins que des antisémites » –, il y avait un pas… Et pourtant c’est bien à lui, Sidon, que l’on doit ces pages que Respekt n’hésite pas à comparer au célèbre Golem de Gustav Meyrink. Comme quoi, les faux font parfois de vrais bons romans.

Livres oubliés – La princesse de Zanzibar

Emily Ruete, Allemande de l’orée du XXe siècle, a rédigé pour ses enfants ses souvenirs d’enfance – celle d’une princesse des mille et une nuits. Car Emily, née princesse Salmé bint Saïd, avait commencé ses jours au palais de son père, le sultan de Zanzibar et d’Oman.

Zanzibar était alors arabe. C’était même le cœur de l’empire omanais. L’île partageait le sort prospère, financièrement et culturellement, de ces autres petites îles situées à quelques encablures d’un continent : Hong Kong, Singapour, Mombasa… Elle exportait des épices, de l’ivoire, des métaux précieux, des armes et des esclaves. Dans le palais de Bayt-el-Mtoni, l’unique femme légitime du sultan régentait mille personnes de toutes les races et parlant toutes les langues. Parmi elles, les soixante-quinze sarari (concubines achetées), leur innombrable progéniture, plus les esclaves et les eunuques. Les journées, ponctuées par les prières et les fêtes d’un islam empreint de tolérance, se passaient en massages, bains parfumés, intrigues et toilettes interminables. Quant aux enfants, hormis une éducation minimale, ils étaient livrés à eux-mêmes, s’endormant le soir à l’endroit où le sommeil les surprenait.

Hélas, le sultan mourut en visitant Oman. Et comme il n’y a pas de palais sans révolution de palais, Salmé se retrouva bientôt prise en tenaille entre deux demi-frères. Dans son inexpérience, elle misa sur le perdant et fut reléguée dans une maison en ville. Là, coup de théâtre, elle se laissa séduire par son voisin de terrasse, un commerçant allemand, tomba enceinte, prit la fuite, se convertit. Elle se maria, et à Hambourg se transforma en Hausfrau, puis rapidement en veuve, car l’un des premiers tramways de la ville écrasa son époux. Ironique tribut payé à la modernité européenne par une femme qui avait commencé sa vie en pleine civilisation orientale !

Livres oubliés – Relire Plutarque

La « patrie reconnaissante » qui ouvre si largement le Panthéon aux « Grands Hommes », ignore l’opinion de Plutarque. L’historien grec démontre dans ses cinquante biographies antiques que le grand homme en soi n’existe pas : « On ne peut concevoir aucun caractère dont la vertu soit pure et indiscutable… Les grandes natures sont aussi capables de grands vices que de grandes vertus. » Ce qui compte, c’est le comportement des individus face aux pièges tendus par l’existence et par le pouvoir. D’où la structure de ces « vies parallèles» : pour l’essentiel, Plutarque y met en vis-à-vis deux personnages fameux, un Grec et un Romain le plus souvent, et les observe se débattant dans des circonstances à peu près comparables, avant d’en tirer une synthèse. Par exemple : Cicéron était plus drôle et plus désintéressé que Démosthène ; mais devant la mort, c’est Démosthène qui eut le comportement le plus digne.

Ce bestseller de l’Antiquité fut le livre de chevet d’Érasme, de Montaigne (« C’est mon homme que Plutarque »), Shakespeare, Rousseau, Napoléon, et même Arsène Lupin. L’une des raisons de son succès, c’est que Plutarque y peint l’homme complet, avec pléthore de détails significatifs, multipliant au passage les enseignements moraux autant que politiques. Par exemple, que nous suggère la triste chute des frères Gracques, dont les tentatives réformatrices n’eurent pas tout le succès espéré ? Que la « crainte de l’impopularité » est encore plus nocive que le « désir immodéré de popularité ». Combien d’hommes politiques contemporains devraient relire leur Plutarque !

Matrigami

« À les écouter attentivement, je me dis que tous les Italiens sont matrigami », me souffla Jérôme, au dîner de l’ambassadeur Matteoti. Le tiramisu qui traversa alors la table en un sifflement spongieux pour s’écraser sur le visage de mon ami lui était offert par l’attaché culturel du Penjab, natif de Chandigarh, mais de mère italienne. « Tant que nous y sommes, cher ami, demanda Jérôme après avoir goûté la pâtisserie, existe-t-il dans votre langue un mot pour désigner la mère qui couche avec son fils ? »

Daniel Pennac

 

Matrigami, en hindi et en kannada, désigne celui qui commet l’inceste avec sa mère.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Il désigne le sentiment que l’on éprouve à l’égard d’un être que l’on a aimé et pour qui l’on éprouve encore une nostalgique affection mais plus d’attirance charnelle.

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L’homme qui voulait mourir sur le bûcher

Davender Ghai est un vieux monsieur malade de 70 ans, qui a pour dernière volonté d’être incinéré après sa mort. Seulement, ce sikh de Newcastle désire que son corps soit brûlé en plein air, refusant que sa dépouille soit réduite en cendres par l’électricité ou par le gaz dans un crématorium agréé. Un souhait tout simple… Si ce n’était expressément interdit par la loi britannique, qui autorise les seuls lieux de crémation en dur. Par sa revendication, le vieil homme a donc ravivé une controverse récurrente en Grande-Bretagne depuis la Première Guerre mondiale.

L’histoire dont il est ici question commence au début de l’été 2006, quand le corps d’un immigré indien est repêché dans un canal près de Slough, à l’ouest de Londres. Le cadavre méconnaissable ne peut être identifié, mais la police trouve un téléphone portable dans la poche du pantalon, et réussit à récupérer le dernier appel émis depuis l’appareil. Il a été passé à la Société pour l’amitié anglo-asiatique, basée à Newcastle, dont le fondateur est précisément Davender Ghai. Le mort sera par la suite identifié : il s’agit de Rajpal Mewat, dont la disparition avait été signalée six mois auparavant. Expédier le corps en Inde pour lui administrer les derniers sacrements coûterait une fortune, mais la famille désire vivement une crémation traditionnelle.

Ghai avait alors déjà attiré l’attention du gouvernement britannique en revendiquant le droit, pour les hindous et les sikhs, de brûler leurs défunts en plein air, « la façon spirituellement la plus convenable de libérer l’âme du corps après la mort ». Né en Ouganda, le leader sikh vit au Royaume-Uni depuis 1958. Il mène une existence ascétique et son enseignement religieux est suivi par de nombreux disciples. L’Unesco lui a décerné la médaille d’or de la Paix et Amnesty International son prix le plus prestigieux, celui d’« Ambassadeur de la conscience ».

Le 11 juillet 2006, Ghai organise un bûcher funéraire pour Mewat à Stramfordham dans le comté de Northumberland. Aussitôt, les médias évoquent le « premier bûcher funéraire religieux britannique des temps modernes ». La police locale, qui avait donné son accord, fait marche arrière le lendemain. « En respectant les valeurs et les croyances de toutes les religions, nous souhaitions ne pas affecter davantage une famille en deuil. Par conséquent, toute notre enquête a été menée avec beaucoup de délicatesse avant le début du service funéraire, déclare alors le commissaire Graham Smith. En poursuivant les investigations, il nous est cependant apparu que des violations à la loi sur la crémation de 1902 avaient peut-être été commises quant au lieu où des restes humains peuvent être légalement incinérés. »

Ghai n’interprète pas la loi de la même manière. Et revendique alors auprès du conseil municipal de Newcastle un terrain pour les crémations en plein air. L’institution lui oppose une fin de non-recevoir, jugeant que toute incinération ailleurs que dans un crématorium est interdite. En septembre 2006, Ghai conteste cette décision en justice. Et en 2007 un juge de la Haute Cour accepte d’examiner sa requête, au motif que « l’incinération de cadavres en plein air n’est pas nécessairement illégale ». La Haute Cour de Londres a entendu les parties en mars 2009, et réservé son jugement – en promettant de trancher dès que possible.

Toute sa vie, Ghai a observé les rituels religieux. Il le fera jusqu’à sa mort, dit-il, et même au-delà : « Je refuse d’être incinéré ailleurs qu’en plein air, conformément à nos traditions. C’est pourquoi j’attends désespérément la décision de la Haute Cour. D’ici là, je ne peux avoir l’esprit en paix car mon âme elle-même est en danger (1). »

 

La loi mise à l’épreuve

Au service de sa cause, le vieil homme avance deux arguments. Premièrement, il a mis la loi à l’épreuve pendant la crémation en plein air de Mewat, qui n’a pas été interdite par les autorités. Et il rappelle que les pouvoirs publics britanniques eux-mêmes ont autorisé les crémations en plein air en 1915, puis à nouveau dans les années 1930. Cinquante-trois soldats hindous et sikhs ont en effet été brûlés sur le bûcher à Brighton en 1915, et un mémorial se dresse toujours sur le site. Ces Indiens qui avaient combattu du côté britannique durant la Première Guerre mondiale étaient morts des suites de leurs blessures dans des hôpitaux de la région de Brighton. En 1934, le corps d’une princesse népalaise a été lui aussi incinéré dans un champ sur la rive du canal de Basing-stoke adjacente au crématorium de Woking. En 1935 et 1937, enfin, les corps de deux employés de l’ambassade népalaise ont été brûlés de la même manière.

Dans l’« Encyclopédie de la crémation », l’universitaire britannique Lewis Mates explique pourquoi ces crémations ont été autorisées. « En 1915 comme dans les années 1930, des considérations politiques ont conduit à fermer les yeux sur le strict respect de la loi. En 1915, il était important de contrer la propagande nationaliste en Inde en satisfaisant les besoins sociaux et culturels de soldats qui avaient, en réalité, été contraints de partir au front loin de chez eux. En 1934, le Népal était un pays très isolé, enclavé, avec un monarque en titre et un Premier ministre héréditaire. Le pays venait d’ouvrir une ambassade à Londres, avec à sa tête le fils du Premier ministre. L’incapacité d’assurer à la rani (princesse) une crémation conforme aux rites de l’hindouisme aurait eu des conséquences désastreuses pour le statut du chef de la mission et de sa famille au Népal… »

Deuxième argument, aux yeux de Ghai : dès lors que « les musulmans et les juifs se sont vu attribuer des espaces d’inhumation séparés », les rituels funéraires hindous devraient également être respectés. « Nous sommes des immigrés modèles, plaide-t-il, et nous voulons pouvoir traiter nos morts selon nos rites. »

L’un des avocats de Ghai, Satvinder Singh Juss, explique « l’essentiel de son argumentaire » : « La crémation en plein air constitue une “manifestation de foi” telle que la définit l’article 9 du Human Rights Act, et les pouvoirs publics se rendent coupables d’ingérence injustifiée en lui opposant une interdiction totale. En outre, la législation existante ne rend pas cette pratique illégale. Enfin, l’interdiction enfreint la loi sur les relations raciales. »

 

Le pouvoir des prêtres

Jack Straw, secrétaire d’État à la Justice est intervenu dans l’affaire. Puisque les funérailles en plein air sont proscrites par la loi, explique-t-il, les droits de l’homme invoqués par Ghai ne peuvent avoir été violés. L’ingérence des autorités en la matière est justifiée par des considérations de santé, de sécurité et de morale publiques. Ghai répond que les services de l’environnement ont déjà mené des tests – lors de l’incinération des carcasses d’animaux au moment de la crise de la vache folle, en 2001 –et confirmé l’innocuité de la fumée des bûchers.

Le conseil municipal de Newcastle a essayé de proposer un compromis en autorisant les proches du défunt à rester dans le crématorium pour assister à l’ensemble du processus. Mais Ghai est inflexible. « Si je transige, cela aura un effet dévastateur sur ma vie dans l’au-delà. » Jusqu’alors, les hindous et les sikhs britanniques ne s’étaient jamais plaints officiellement d’avoir à utiliser des crématoriums, même si les blogs révèlent que le débat sur la question est permanent.

Les instances représentatives des hindous sont, elles, partagées. Le Conseil hindou du Royaume-Uni (UK Hindu Council) suggère un compromis qui permettrait aux membres de la famille d’assister à une courte crémation dans un cercueil ouvert. Le Forum hindou de Grande-Bretagne (Hindu Forum of Britain) estime que les crémations en plein air devraient être autorisées, mais à condition d’être légalisées au préalable et conformes aux règlements de santé et de sécurité publiques. En revanche, l’Académie hindoue du Royaume-Uni (Hindu Academy of UK) juge « ridicule » la revendication de Ghai. Selon son directeur, Jay Lakhani, « une telle demande engage la crédibilité de l’hindouisme. C’est rétrograde. Les incinérations au crématorium répondent aux exigences de l’hygiène. Si la demande de Ghai est satisfaite, non seulement l’hindouisme apparaîtra comme une religion obscurantiste, mais cela marquera l’émergence d’un pouvoir coercitif des prêtres ».

L’avocat de Ghai souligne qu’« il n’est pas question d’imposer ce rituel à qui que ce soit, ni de changer le mode de vie britannique. Tout ce que nous demandons, au nom des droits de l’homme, du pluralisme et de la tolérance, c’est qu’un État démocratique attaché aux libertés prenne des dispositions pour permettre ce rite de passage vers la mort. D’autres personnes qui ont le même sentiment pourraient suivre (même si nous savons tous que cette pratique restera très minoritaire). Mais, au moins, ce sera légal. Actuellement, d’après les pouvoirs publics, ce n’est pas légal. Si M. Ghai passe outre, il risque des poursuites ».

Le vieux sikh affirme qu’il ne craint ni les risques, ni les critiques. Ses revendications sont peut-être provocantes, admet-il, surtout « dans un pays aussi notoirement délicat face à la mort que le nôtre. Mais je pense sincèrement que des terrains spécialement dédiés à la crémation naturelle n’offenseront pas la décence publique s’ils sont situés à l’écart des zones urbaines et résidentielles ».

La Grande-Bretagne étant ce qu’elle est, et les Indiens ce qu’ils sont, il existe encore d’autres points de vue. Comme celui de l’auteur indo-britannique Satnam Sanghera, collaborateur du Times, qui a publié une tribune contre la campagne de Ghai : « J’admets que les Britanniques sont excessivement timorés face à la mort comme rite de passage, et que l’approche asiatique est plus saine. À vrai dire, je pense qu’à peu près tout, dans les funérailles des sikhs britanniques, vaut mieux que l’alternative anglaise collet monté. À peu près tout, sauf une chose : la façon dont on s’occupe du cadavre. La tradition veut aussi que les proches aillent aux pompes funèbres laver le corps avant la crémation. Ce qui, outre le problème de l’odeur et de l’hygiène, pose la question de savoir si vous souhaitez que des êtres chers vous voient pour la dernière fois comme un cadavre nu en cours de décongélation. Pour ma part, je n’aimerais pas. Ni moi, ni, je pense, la plupart des Asiatiques de Grande-Bretagne ne veulent qu’on se souvienne d’eux comme d’un corps grillé au barbecue dans un champ au fin fond de la banlieue de Newcastle. »

 

Cet article est paru dans le magazine indien Open le 4 avril 2009. Il a été traduit par Ève Charrin.

Pour l’amour des cimetières

Se promener au milieu des tombes est, on le sait, une activité propice à la méditation. À la découverte, aussi, d’une époque, d’une société, d’une culture, d’une personnalité célèbre ou inconnue… « Pour connaître une ville, il faut avoir visité son marché et son cimetière », soutenait d’ailleurs Sartre. En cette ère de tourisme de masse, les cimetières sont donc devenus des sites culturels prisés des « taphophiles » (amateurs de tombes) du monde entier.

Boris Akounine est de ceux-là, et l’assume avec Histoires de cimetières (éditions Noir sur Blanc), étrange livre au double visage, puisque les six chapitres dédiés chacun à une nécropole célèbre comportent à la fois un essai (signé du vrai nom de l’écrivain, Grigori Tchkhartichvili) et une nouvelle fantastique. Ainsi la visite de l’austère cimetière de Highgate, à Londres, est-elle l’occasion de ressusciter la dépouille de Karl Marx, sous la forme d’un vampire qui s’abreuve du sang des prolétaires. Mais ce double je n’a pas amusé la critique russe. « Le maître incontesté du polar et l’un des auteurs les plus vendus peut se permettre toutes les excentricités, y compris se plonger dans la poussière des sépultures », écrit Lev Danilkine dans le magazine Aficha, grinçant : « Mais celui qu’il devrait enterrer sans délai, c’est Akounine. » Restent les visites guidées des lieux, qui ont en revanche enthousiasmé la presse russe.

De même, les médias italiens est sous le charme du livre que l’historienne Valeria Paniccia consacre aux pierres tombales, « Promenades dans les prés de l’éternité »*. Convaincue avec Viollet-Le-Duc qu’« on pourrait faire l’histoire de l’humanité à l’aide des tombeaux », l’auteure nous invite à suivre ses pérégrinations dans les cimetières de Forence ou d’Hollywood, de Naples ou de Moscou, sans oublier l’inévitable Père-Lachaise, pour « apprendre à apprécier la vie après la mort » selon Il Foglio. On y croise les tombes – et les destins – de Molotov, Maïakovski, Gramsci, Keats, Shelley ou Primo Levi, sur laquelle est inscrite son nom et un chiffre : 174 517, son matricule à Auschwitz.

 

Cette mort qu’on hallucine

La littérature médicale abonde en récits détaillés de crises épileptiques doublées d’intenses hallucinations religieuses, capables de chambouler la vie des patients. C’est notamment le cas des crises dites « extatiques » que peut provoquer l’épilepsie du lobe temporal. Parfois mêlées d’un sentiment de béatitude et de crainte respectueuse, les hallucinations qu’elles génèrent sont d’une puissance inouïe. Même de courte durée, elles peuvent conduire le patient à bouleverser son existence, phénomène baptisé « métanoïa ». Fiodor Dostoïevski, sujet à ce type de crises, en a décrit un grand nombre, dont celle-ci : « L’air s’emplit d’un grand bruit et j’essayai de remuer. J’avais l’impression que le ciel descendait sur terre et m’engouffrait. J’ai réellement touché Dieu. Il pénétra au fond de moi : “Oui, Dieu existe”, m’écriai-je, et je ne me rappelle rien d’autre. Vous tous, les gens en bonne santé […] vous n’imaginez pas le bonheur que nous autres, les épileptiques, éprouvons à la seconde qui précède la crise […]. J’ignore si cette félicité se compte en secondes, en heures ou en mois, mais croyez-moi, je ne l’échangerais pas contre toutes les joies que la vie peut nous offrir. »

Un siècle plus tard, en 2003, Kenneth Dewhurst et A. W. Beard publiaient dans le Journal of Neurology, Neurosurgery et Psychiatry un article approfondi consacré à l’histoire d’un contrôleur de bus, pris un jour d’une soudaine allégresse en plein travail : « Il fut tout à coup submergé par une vague de bonheur et eut, littéralement, l’impression d’être au paradis. Il procédait consciencieusement au contrôle des passagers, tout en leur expliquant combien il était heureux d’être au ciel. […] Il resta deux jours dans cet état d’exaltation, entendant des voix divines et angéliques. Par la suite, il pouvait se rappeler ses expériences et croyait encore à leur réalité. [Trois ans après], au lendemain de trois crises faites à vingt-quatre heures d’intervalle, il se sentit à nouveau pris d’euphorie. Il affirma que son esprit s’était “éclairci”. […] Au cours de cet épisode, il perdit la foi. Il ne croyait désormais plus au paradis, à l’enfer, à la vie après la mort, à la divinité du Christ. Cette seconde conversion (à l’athéisme) présentait le même caractère d’exaltation et de révélation que la précédente. »

Plus récemment, le neurologue Orrin Devinsky et ses collègues sont parvenus à filmer l’encéphalogramme de patients pendant de telles crises. Ils ont remarqué une parfaite coïncidence entre la vision religieuse et un pic d’activité épileptique dans les lobes temporaux (le plus souvent, le lobe temporal droit).

Les crises extatiques sont rares. Elles ne concernent que 1 à 2 % des patients souffrant d’épilepsie du lobe temporal. Mais on observe depuis cinquante ans une hausse considérable de la prévalence d’autres troubles, parfois accompagnés d’euphorie religieuse, d’extase, de visions et de voix « célestes » ; des crises qui débouchent, dans un certain nombre de cas, sur une conversion spirituelle ou une métanoïa. Parmi ceux-ci, les « expériences hors du corps » (EHC), devenues plus fréquentes depuis que nous ramenons à la vie davantage de victimes d’arrêts cardiaques ou d’autres traumatismes ; mais aussi ces expériences bien plus sophistiquées et empreintes de religieux que sont les « expériences de mort imminente » (EMI).

 

Une expérience inoubliable

Les EHC et les EMI se produisent durant des états de veille, souvent profondément altérés. Les hallucinations qu’elles provoquent sont si vives et convaincantes que le patient refuse parfois de les appeler ainsi, fermement convaincu de leur réalité. Quant aux ressemblances observées d’un récit à l’autre, certains y voient un indice attestant leur « réalité » objective. Mais, en dernière analyse, le réalisme des hallucinations s’explique par le fait qu’elles activent, dans le cerveau, les mêmes systèmes que les perceptions authentiques. Quand on a l’illusion d’entendre une voix, les voies neuronales auditives sont sollicitées ; de même, s’il s’agit d’une figure humaine, l’aire fusiforme des visages est stimulée, qui sert en temps normal à percevoir et identifier ces derniers dans notre environnement.

Les patients qui font une EHC ont l’impression de quitter leur corps et de léviter, ou de se tenir dans un coin de la pièce ; ils observent, à une certaine distance, leur enveloppe charnelle restée vide. Cette expérience peut être joyeuse, terrifiante, ou bien laisser indifférent. Mais son caractère insolite (l’apparente séparation du corps et de l’« esprit ») la rend inoubliable. Pour certains, cela prouve que l’âme est immatérielle, et que la conscience, la personnalité et l’identité peuvent subsister indépendamment du corps, voire survivre à sa destruction.

Du point de vue neurologique, l’EHC est une illusion corporelle qui résulte d’une divergence temporaire entre la vision et la proprioception (1). Celles-ci sont en temps normal coordonnées, de sorte que nous considérons l’environnement, y compris notre corps, du point de vue de nos propres yeux, de notre propre tête. Comme Henrik Ehrsson et ses collègues chercheurs de l’Institut Karolinska de Stockholm l’ont élégamment montré, il est possible de provoquer une EHC en laboratoire en utilisant un matériel rudimentaire (lunettes vidéo, mannequins, bras en latex, etc.) pour brouiller les perceptions visuelles et proprioceptives du sujet, lui donnant ainsi l’étrange impression d’être désincarné.

Un certain nombre de troubles physiques peuvent entraîner une EHC : un arrêt cardiaque, une arythmie, une baisse soudaine de la tension ou une hypoglycémie, souvent accompagnés d’anxiété ou de malaises. Je connais le cas de plusieurs patientes qui ont subi une EHC lors d’un accouchement difficile. Le même type d’hallucination accompagne, chez d’autres, la narcolepsie ou la paralysie du sommeil. Des pilotes de chasse, soumis à de fortes accélérations en vol (ou quand ils s’entraînent en centrifugeuse), ont eux aussi témoigné d’expériences similaires, ainsi que d’états de conscience beaucoup plus sophistiqués ressemblant aux EMI.

Une EMI comporte généralement plusieurs étapes caractéristiques. On a d’abord l’impression d’avancer sans effort, plein d’allégresse, dans un couloir ou un tunnel obscur au bout duquel brille une splendide lumière « vivante », souvent assimilée au paradis ou à la frontière entre la vie et la mort. On peut alors rencontrer des amis et des parents, venus nous accueillir de l’autre côté ; il arrive aussi que défilent rapidement sous nos yeux des souvenirs de notre existence pourtant extrêmement détaillés, une sorte d’autobiographie éclair. Le retour du patient dans son corps peut être brusque, par exemple quand son cœur se remet à battre après un arrêt. Mais il peut aussi être plus progressif, comme lorsqu’on émerge du coma. Il n’est pas rare qu’une EHC se transforme en EMI. C’est ce qui est arrivé à Tony Cicoria, un chirurgien qui m’a raconté comment la foudre lui est un jour tombée dessus. Son récit des événements qui suivirent, repris dans mon livre Musicophilia, est saisissant (2) :

« J’avançais en planant, incrédule. Je jetai un regard autour de moi et j’aperçus mon propre corps étendu sur le sol. Je pensai : “Oh putain, je suis mort.” Des gens se rassemblaient autour de ma dépouille. Je reconnus une femme qui faisait la queue derrière moi pour utiliser le téléphone ; elle était penchée sur moi et tentait de me ranimer […]. Je m’élevais dans les airs, et ma conscience avec moi. Je vis mes enfants et j’eus la certitude que tout irait bien pour eux. Alors, une lumière bleue et blanche m’enveloppa, [et j’éprouvai] un immense sentiment de bien-être et de paix intérieure. Les meilleurs et les pires moments de ma vie défilèrent devant moi à toute allure […] pure pensée, pure extase. J’avais l’impression d’accélérer, d’être aspiré vers le haut […] il y avait de la vitesse et cela allait dans une direction précise. Alors, au moment où je me disais “c’est le sentiment le plus merveilleux que j’aie jamais éprouvé”, paf ! je revins à moi. »

 

Un « homme transformé »

Après cet épisode, le Dr Cicoria souffrit de troubles de la mémoire qui durèrent environ un mois, mais il put reprendre son activité de chirurgien orthopédique. Il était cependant, comme il le dit lui-même, un « homme transformé ». Alors qu’il n’avait auparavant aucun goût particulier pour la musique, il était désormais pris du désir irrépressible d’écouter du classique, surtout Chopin. Il s’acheta un piano et se mit à jouer et à composer de manière obsessionnelle. Il était persuadé que tout ce qui lui était arrivé (la foudre, sa vision surnaturelle, sa résurrection et le don qu’il s’était découvert pour la composition) faisait partie d’un plan divin. Docteur en neurosciences, Cicoria soupçonnait également que certains changements intervenus dans son cerveau expliquaient son acquisition soudaine d’une sensibilité spirituelle et musicale. Des changements que nous pourrions peut-être faire apparaître grâce à l’imagerie cérébrale. Pour lui, il n’y a aucune contradiction entre la religion et la neurologie : si Dieu agit sur l’homme ou en l’homme, pense-t-il, Il le fait probablement par le biais de son système nerveux, en exploitant les aires du cerveau spécialisées (ou susceptibles de l’être) dans le sentiment religieux.

Le regard raisonnable et, pourrait-on dire, scientifique que Cicoria porte sur sa propre conversion contraste nettement avec celui d’un autre chirurgien, le Dr Eben Alexander. Ce dernier relate dans un ouvrage paru récemment (3) une EMI détaillée et complexe, survenue durant les sept jours qu’il passa dans le coma à la suite d’une méningite. Au cours de sa vision, raconte-t-il, il traversa la lumière blanche (frontière entre la vie et la mort). Il se retrouva dans une prairie charmante, idyllique, et il comprit qu’il était au paradis. Là, il rencontra une belle femme inconnue qui lui transmit divers messages par télépathie. À mesure qu’il s’avançait plus loin dans l’au-delà, il sentait la présence toujours plus enveloppante de Dieu. Après cette expérience, Alexander devint une sorte d’évangéliste, désireux de répandre cette bonne nouvelle : le paradis existe bien. Alexander brandit fièrement son expérience de neurochirurgien et son statut d’expert en matière de fonctionnement du cerveau. En annexe de son livre, il passe en revue les « hypothèses neuroscientifiques [qu’il a] examinées pour rendre compte de [s]on expérience ». Mais il les rejette en bloc, les jugeant inapplicables à son propre cas : aussi longtemps qu’il fut dans le coma, insiste-t-il, son cortex cérébral resta totalement inactif, ce qui aurait dû rendre impossible toute expérience consciente. Or, comme de nombreuses hallucinations du même genre, son EMI avait regorgé de détails visuels et auditifs. Alexander s’en étonne, car ces nuances sensorielles sont normalement produites par le cortex. Sa conscience avait pourtant parcouru le monde ineffable et bienheureux de la vie éternelle, et ce voyage lui semble avoir duré l’essentiel du temps qu’il passa dans le coma. L’explication qu’il avance est donc que son moi essentiel, son « âme », existe indépendamment de son cortex cérébral, voire de toute base matérielle.

Mais il n’est pas si simple de se débarrasser des mécanismes neurologiques. Le Dr Alexander raconte que sa sortie du coma fut rapide : « Mes yeux s’ouvrirent […] mon cerveau […] était revenu d’un coup à la vie. » En réalité, on sort toujours du coma progressivement, en passant par des niveaux de conscience intermédiaires. C’est généralement dans ces moments de transition, quand on recouvre un certain degré conscience, pas encore tout à fait lucide, que se produisent les EMI.

Alexander soutient que son aventure, qui lui parut durer plusieurs jours, n’a pu se dérouler qu’au moment où il était dans un coma profond. Mais nous savons, grâce au récit de Tony Cicoria et de bien d’autres, qu’un voyage hallucinatoire vers la lumière blanche et au-delà, une EMI menée à son terme, peut ne prendre que vingt à trente secondes, bien qu’elle paraisse durer beaucoup plus longtemps. Du point de vue du patient qui traverse une telle crise, la notion même de temps peut être relative ou dénuée de sens. L’hypothèse de beaucoup la plus plausible, dans le cas du Dr Alexander, est donc que son EMI s’est produite non pas durant son coma, mais quand il en est sorti, et que son cortex s’est remis à fonctionner normalement. Étrangement, il refuse de considérer cette explication évidente et naturelle, et préfère au contraire s’accrocher à une autre hypothèse, surnaturelle.

Cette manière de nier la possibilité d’une explication naturelle des EMI est antiscientifique, plus encore que para­scientifique. Elle interdit en somme à la recherche de s’occuper de tels phénomènes. Kevin Nelson, un neurologue qui travaille à l’université du Kentucky, a consacré plusieurs décennies à l’étude des bases neuronales des EMI et d’autres types d’hallucinations « profondes ». En 2011, il a résumé ses travaux dans un ouvrage avisé et prudent, « La porte spirituelle de l’esprit ». Le savant estime ainsi que le « tunnel obscur » décrit dans la plupart des EMI reflète une réduction du champ de vision entraînée par la baisse de la pression sanguine dans les yeux. Quant à la « lumière blanche », elle correspond à un flux d’excitation visuelle en provenance du tronc cérébral (4) et qui atteint le cortex visuel après avoir traversé plusieurs centres de relais.

Les hallucinations perceptives moins complexes (formes, animaux, personnes, paysages, musiques, etc.), qui peuvent accompagner divers troubles (cécité, surdité, épilepsie, migraine, privation d’un sens, etc.), ne se traduisent généralement pas par de grands bouleversements dans la conscience. Bien qu’elles puissent être saisissantes, le patient reconnaît presque toujours qu’elles ne sont pas réelles. Il en va tout autrement des hallucinations très complexes qui caractérisent les crises extatiques ou les EMI : les sujets croient souvent avoir la révélation authentique d’un monde spirituel, une révélation porteuse de vérité et capable de transformer leur existence. Peut-être même de leur assigner une destinée ou une mission spirituelle. La disposition de l’être humain à acquérir une sensibilité et des croyances religieuses est profondément ancrée dans sa nature, et il semble qu’elle ait une base neurologique, bien qu’elle puisse se manifester très fortement chez certains individus, et moins chez d’autres. Ceux qui y sont a priori enclins peuvent ainsi trouver dans leur EMI, pour reprendre les termes d’Eben Alexander, une « preuve du paradis ».

 

Le chemin de la prière

Certains croyants aboutissent à cette preuve par un autre chemin : celui de la prière. C’est ce que montre l’anthropologue Tanya M. Luhrmann dans son livre « Quand Dieu répond (5) ». L’essence même de la divinité est immatérielle. Dieu ne peut pas être vu, senti ou entendu de manière ordinaire. L’auteure s’est ainsi demandé comment, malgré cette absence de preuves directes, Il pouvait néanmoins acquérir une présence réelle et intime dans la vie d’un si grand nombre de croyants.

Elle a rejoint une communauté évangélique en tant qu’observatrice participante, et s’est notamment adonnée à leurs pratiques de prière et de « visualisation », consistant à imaginer, avec un luxe de détails concrets toujours plus grand, les personnages et événements dépeints dans la Bible. Les fidèles, écrit-elle, « s’entraînent à voir, entendre, sentir et toucher en imagination. Ils confèrent à ces expériences fictives une force égale aux souvenirs d’événements vécus. Leurs représentations mentales acquièrent ainsi à leurs yeux un surcroît de réalité ».

Au bout d’un certain temps, à force de pratique intensive, l’esprit de certains fidèles peut franchir le pas qui sépare l’imagination de l’hallucination, et finir par entendre, voir et sentir Dieu marcher à leur côté. Si ces voix et ces visions tant espérées acquièrent une telle réalité, c’est parce qu’elles activent les aires cérébrales associées aux perceptions, comme toute hallucination. Ces visions, voix et sentiments de « présence » se doublent d’une émotion intense où se mêlent joie, paix intérieure, crainte respectueuse et révélation mystique. Certains croyants évangéliques connaissent dans leur vie de nombreuses expériences de ce type, d’autres, une seule. Mais une unique rencontre avec Dieu, quand on lui donne ainsi la force invincible d’une perception vraie, peut suffire à entretenir la foi durant la vie entière. (Les personnes non croyantes peuvent également atteindre des états similaires par la méditation ou par une concentration intense, en tombant amoureux, en écoutant du Bach, en examinant la structure complexe d’une fougère ou encore en résolvant un problème scientifique.)

Au cours des dix ou vingt dernières années, les recherches menées dans le champ des « neurosciences spirituelles » n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Elles se heurtent à des difficultés particulières, car on ne peut pas provoquer à la demande des expériences religieuses : elles viennent (si elles viennent) quand elles veulent et comme elles veulent. Cela n’a pourtant pas empêché les chercheurs de révéler les processus physiologiques à l’œuvre dans différents types d’hallucination. Ces processus mobilisent généralement une bonne partie du cerveau, les aires sensorielles primaires mais aussi les systèmes limbiques (liés aux émotions), l’hippocampe (lié à la mémoire) et le cortex préfrontal, siège de l’intention et du jugement.

Les hallucinations, qu’elles aient un caractère de révélation mystique ou soient plus banales, n’ont pas une origine surnaturelle. Ces illusions ne prouvent l’existence d’aucun être ni d’aucun lieu métaphysiques. Elles nous renseignent seulement sur les capacités du cerveau qui les engendre.

 

Cet article est paru dans The Atlantic, le 12 décembre 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Les paysans chinois choisissent le suicide

Dans la culture chinoise, la mort est un tabou plus important qu’en Occident. Pourtant, le suicide est traditionnellement un comportement plus accepté : c’était ainsi, par le passé, une méthode de protestation honorable pour les fonctionnaires en désaccord avec l’empereur. Aujourd’hui, la presse relance régulièrement le débat, dénonçant notamment la responsabilité de la société chinoise dans les suicides de jeunes élèves et d’étudiants, sous l’effet de l’hyper-compétitivité scolaire. Cependant, censure d’État et intérêts privés se conjuguent, qui empêchent les spécialistes d’avoir accès à des chiffres fiables sur le phénomène. Résultat, les autorités peuvent déclarer que le taux de suicide en Chine n’est pas plus élevé qu’ailleurs.

C’est dire si la publication en juillet dernier de l’étude du sociologue Liu Yanwu, professeur à l’université Wuhan, a choqué le pays et fait couler de l’encre. Selon son analyse, plus d’un tiers des personnes âgées à la campagne meurent de suicide – ingestion de pesticides, pendaisons, noyades, etc. Certains spécialistes ont mis en doute la thèse de Liu Yanwu, brandissant des statistiques globales montrant que le taux de suicide a fortement diminué depuis trente ans. Néanmoins, l’étude semble sérieuse et très bien documentée. Elle montre d’une part la marginalisation sociale des campagnes chinoises, ainsi que le sentiment d’abandon et de déphasage avec la société actuelle des populations rurales vieillissantes. Elle avance aussi un autre facteur explicatif probable : la propension culturelle chinoise à envisager le suicide comme solution pour éviter notamment de devenir un « fardeau » ou une « honte » pour ses proches.

Le phénomène s’inscrit en outre dans une tendance à la ré-acceptation de la mort, notamment face aux dérives d’une industrie pharmaceutique et hospitalière particulièrement avide et corrompue. Fille d’un général et dignitaire du Parti, Luo Diandian, avait publié en 2011 un bestseller intitulé « Qui décide de ma mort ? », où elle revendiquait pour les vieillards atteints de maladies incurables le droit de refuser d’être médicalisés, choisissant la « dignité » de mourir naturellement, plutôt qu’encombrés de tubes et de perfusions facturés à prix d’or aux familles.

 

Mourir par autosuggestion

« Ses joues deviennent très pâles, ses yeux vitreux, et les traits de son visage terriblement déformés, comme ceux d’un homme frappé de paralysie. Il tente de crier mais, en général, le son s’éteint dans sa gorge et tout ce que l’on peut voir c’est de l’écume sortir de sa bouche. Si on ne lui apporte pas de l’aide à temps, une formule qui rompe le sortilège, la mort ne tardera pas intervenir. »

C’est ainsi que l’ethnologue Herbert Basedow décrivait, en 1925, la manière dont un aborigène d’Australie succombait, après qu’on lui eut jeté un sort, à la « mort vaudou ». Afin que cette dernière puisse se produire, « il faut que la victime sache qu’elle a été condamnée par le sorcier et il faut qu’elle croie en son pouvoir », explique le psychothérapeute et physicien Gary Bruno Schmid, auteur d’un livre sur la « mort par la seule force de l’imagination ». Dans une société archaïque, le sorcier accomplit cet acte tangible de malédiction par exemple en piquant avec des aiguilles une poupée qui représente sa victime.

Est-il donc possible qu’une personne succombe à une « mort psychogène » – provoquée par un état exceptionnel, comme une peur extrême ? « Il est vraisemblable que le moment précis de la mort puisse, au minimum, survenir de manière psychogène », affirme le psychiatre Thomas Knecht, qui dirige le département de recherche et de médecine légale de la clinique psychiatrique de Münsterlingen. « Pure spéculation ! » réplique Volker Dittmann, directeur de l’Institut de médecine légale de l’université de Bâle. « Il n’a encore jamais été prouvé que quiconque soit mort pour des raisons purement psychiques, sans avoir subi auparavant des dommages organiques, comme par exemple un infarctus. »

La mort vaudou est un phénomène exotique et ne semble pas avoir sa place dans notre modernité. Pourtant, Gary Bruno Schmid présente dans son livre des exemples de décès psychogènes survenus dans un contexte plus familier. Ainsi d’une petite fille en bonne santé de 4 ans, qui, en 1967, dans la ville italienne de Mira, aurait succombé à un choc : elle venait de rencontrer, par surprise, le Père Noël. Autre cas, celui d’une patiente, suivie dans un service psychiatrique, qui sombre dans le coma le jour de son 42e anniversaire et décède. Elle était hantée par l’idée démente que, comme sa mère et sa tante, elle devait mourir à 42 ans. Les médecins ne découvrirent aucun signe apparent de maladie. Et puis, qui n’a entendu parler du cas de ces veufs décédés brusquement peu après la mort de leur bien-aimé(e) ?

Certes, la plupart de ces histoires relèvent de l’anecdote. Mais, dans la revue Kriminalistik, Thomas Knecht a récemment dressé une liste selon lui bien plus sérieuse de « morts psychiques ». Il s’agit de décès psychogènes chez des personnes dominées « par un sentiment d’impuissance totale et de désespoir ». À l’en croire, une telle disposition d’esprit peut mener à une « dévitalisation rapide de tout l’organisme ». « On peut supposer que seraient à ranger dans cette catégorie toute une série de morts qui touchent des personnes en détention provisoire, des demandeurs d’asile expulsés, ou encore des patients surexcités à qui l’on passe la camisole de force, en psychiatrie. »

Knecht regrette que les enquêtes médico-légales refusent même d’envisager qu’un décès puisse être psychogène. « C’est lié aux méthodes de travail des médecins légistes, qui s’intéressent exclusivement au substrat organique », explique le psychiatre. Il faudrait selon lui, lorsque l’autopsie ne révèle aucun élément anatomopathologique probant, envisager systématiquement la mort psychogène comme une possibilité. « Dans 5 à 10 % des autopsies, on ne trouve en effet aucune cause organique susceptible d’expliquer le décès, reconnaît Volker Dittmann. Mais cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun dommage de ce type. » On n’est simplement pas toujours prêt à mener une enquête qui coûte du temps et de l’argent. « Lorsque le procureur classe un dossier, cela ne signifie pas que toutes les possibilités médicales aient été explorées. »

 

La mystérieuse maladie thaïlandaise

Rien n’illustre mieux l’intensité des divergences de vues sur le sujet que ce cas d’un demandeur d’asile soudanais : cet homme âgé de 30 ans devait, à la fin des années 1990, être reconduit de Francfort au Caire. Au départ de l’avion, trois policiers allemands lui ont calé la tête vers l’arrière pour la fixer. Ses mains et ses pieds étaient également attachés. En outre, il portait un casque de moto, pour éviter qu’il ne morde ses gardiens ou ne se blesse lui-même. Lorsqu’on voulut le relever, il ne respirait plus. « L’autopsie n’indiqua aucune cause anatomique claire de décès », rapporte Thomas Knecht dans son article de Kriminalistik.

Pour lui, c’est l’exemple même de ces étrangers qui se retrouvent en Occident dans une situation de désespoir complet. En outre, « lorsque quelqu’un est attaché, il ne peut plus extérioriser ses tensions, et se voit obligé de les décharger vers l’intérieur ». Cela induit un stress intense qui peut provoquer des dommages physiques. « La mort psychogène en est la conséquence extrême. » Volker Dittmann, pour sa part, explique tout autrement la mort de ce Soudanais : « Cet homme a succombé à un étouffement positionnel. » Ce genre de décès peut survenir lorsqu’on est dans une position qui empêche de respirer et qu’on ne peut pas la changer.

Gary Bruno Schmid présente une autre illustration de l’existence des décès psychogènes : la « mystérieuse maladie thaïlandaise ». Dans le jargon des spécialistes, elle est connue sous le nom de « sudden unexpected nocturnal death syndrome » (SUNDS) parce qu’elle frappe, souvent dans leur sommeil, de jeunes hommes ne présentant aucun symptôme. Cette maladie a été repérée pour la première fois en 1977 parmi des réfugiés Hmong aux États-Unis ; ils appartiennent à un groupe ethnique qui vit dans le sud de la Chine ainsi qu’au Vietnam, au Laos et en Thaïlande. D’après certaines estimations, plusieurs centaines d’hommes en seraient morts jusqu’à présent. Mais, là aussi, Volker Dittmann a une explication organique : « La vraie raison de ce genre de décès est souvent une prédisposition génétique qui perturbe le rythme cardiaque et peut provoquer un infarctus. » De fait, des études ont montré que cette mort mystérieuse était récurrente dans certaines familles.

Personne ne nie l’existence d’interactions entre la psyché et le corps : la médecine psychosomatique est une discipline scientifique établie de longue date. Lorsqu’on rougit ou que le pouls s’emballe avant un entretien d’embauche, c’est parce que la psyché prend le dessus, en quelque sorte. Grâce à cette discipline relativement jeune qu’est la psychoneuro-immunologie, on sait en outre que le stress peut avoir une influence sur la sécrétion de certaines substances du système immunitaire. « Quand on est stressé, on court plus le risque d’attraper la grippe », affirme Gary Bruno Schmid. Enfin, il est bien connu que l’effet placebo contribue à l’efficacité de n’importe quel médicament : un malade va mieux quand il est persuadé qu’un médecin lui a administré un principe actif – même s’il s’agit en réalité de cachous.

« Je me demande donc pourquoi ce type de croyance ne pourrait pas également avoir des effets destructeurs – comme dans le cas des décès psychogènes, remarque Thomas Knecht. Une personne intimement convaincue qu’un sortilège est mortel peut tout à fait en mourir. Pour elle, la suggestion devient réalité. » Même Volker Dittmann ne conteste pas que la psyché puisse contribuer à la mort de quelqu’un. Mais il n’irait pas jusqu’à la reconnaître comme le déclencheur du processus. Il croit avant tout en ce que l’on peut observer à l’autopsie et en ce que les analyses permettent de mesurer.

Thomas Knecht, lui, préfère interpréter et philosopher. L’évolution culturelle, à ses yeux, nous a fait dépasser le stade de la croyance en des forces surnaturelles. « Nous avons démythifié le monde, explique-t-il. Mais cela ne signifie pas que les structures psychophysiques correspondantes aient complètement disparu chez les hommes éclairés et ne puissent se manifester dans des situations extrêmes. » Cela suffira-t-il à ressusciter, même chez nous, la magie vaudou ?

 

Cet article est paru dans le Neue Zürcher Zeitung am Sonntag le 12 juillet 2009. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Le gourou du suicide assisté

Ludwig Minelli, un avocat qui se présente lui-même comme un humanitaire, aide les gens à se tuer. Récemment, il m’a invité à une fête pour l’inauguration de l’Oasis bleue, la dernière-née des propriétés qu’il a transformées en maisons de décès pour le compte de Dignitas, l’organisation qu’il a fondée en 1998.

C’est une maison bleue de deux étages, située à côté d’une usine de machines-outils et en face d’un terrain de football dans une zone industrielle, à une demi-heure de route à l’est de Zurich. Dans la cour, des arbres en fleurs et de hautes herbes encadrent un bassin rond parsemé de nénuphars et rempli de poissons rouges. Un chemin de gravier traverse la petite cour en serpentant jusqu’à un petit restaurant qui propose des boissons et des sandwichs à emporter. Par ce chaud après-midi d’été, la gérante du snack, une quadragénaire croate, coupe des tomates derrière le comptoir. Je lui demande comment vont les affaires. Pas très bien, répond-elle. Son commerce marchait bien jusqu’à l’arrivée de Dignitas. « Minelli est charmant, mais sa présence ici est pour moi une catastrophe. » Elle a perdu près de la moitié de son activité, et ce qui reste provient surtout des visiteurs de l’institution. Même ces tomates sont destinées à un buffet de spécialités croates que Minelli lui a commandé pour sa petite fête.

Quelques heures plus tard, alors que la soirée bat son plein, le fondateur de Dignitas offre une visite guidée de l’Oasis bleue à ses employés : cinq hommes et neuf femmes, brassage d’étudiants, de cols blancs et de retraités, qui travaillent tous à temps partiel pour l’association. À 77 ans, les cheveux blancs clairsemés, Minelli porte d’épaisses lunettes et un appareil à l’oreille droite, mais c’est avec un enthousiasme juvénile qu’il nous entraîne à travers la résidence. Tout est propre et neuf, avec du parquet et des murs blancs ornés de paysages suisses peints à l’aquarelle. Dans le hall d’entrée, un dessin humoristique dûment encadré montre un homme qui dissimule une fiole de poison dans son dos et chasse ceux qui s’approchent de lui avec un fauteuil roulant et un paquet de couches. Une glacière pleine de champagne a été installée près d’un lit d’hôpital dans l’une des deux salles spécialement équipées pour les candidats au suicide.

Le slogan de Dignitas est « Vivre dignement – mourir dignement » ; depuis douze ans (1), l’association sert des cocktails de pentobarbital de sodium, barbiturique mortel, à des clients venus du monde entier. Minelli a aidé jusqu’à présent environ un millier de personnes à se tuer, et il s’est accaparé le créneau de ce qu’on appelle le « tourisme de la mort », faisant de sa Zurich natale la capitale mondiale incontestée du suicide assisté (2). Une pratique qui a également été légalisée aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg, ainsi que dans les États américains de l’Oregon, de Washington et du Montana. Mais, dans tous ces endroits, cette expérience est réservée aux patients atteints d’une maladie incurable et assortie d’une batterie de consultations et d’examens médicaux. En outre, seuls les résidents permanents peuvent en bénéficier. Le Code pénal suisse, lui, est ainsi libellé que vous pouvez, sans risque de poursuites, confier à quelqu’un un pistolet chargé et le regarder se faire sauter la cervelle dans votre salon. Il n’y a pas d’obligation de résidence, et seulement deux conditions : vous ne devez avoir aucun intérêt personnel au décès de la victime, et celle-ci doit être saine d’esprit lorsqu’elle appuie sur la détente.

La permissivité de la législation suisse est unique au monde, et a donné naissance à au moins quatre organisations d’aide au suicide. Les deux principales, qui s’appellent l’une comme l’autre Exit (la première implantée à Zurich, la seconde à Genève), réservent leurs services aux citoyens helvétiques. Une autre, Exit International, qui a son siège à Berne, la capitale, accueille parfois les étrangers, mais seulement les cas hors du commun. Dignitas est donc la seule association en Suisse – c’est-à-dire dans le monde – à hâter la mort de qui le souhaite. Aux yeux de Minelli, le suicide est l’ « ultime droit de l’homme », et il dédie sa vie à en garantir la jouissance.

Tandis que le personnel de Dignitas trinque près du bassin aux poissons rouges devant l’Oasis bleue, en entrechoquant des verres de champagne et de bordeaux, je bavarde avec Silvan Luley, un étudiant en droit de 39 ans. Pourquoi a-t-il décidé de s’engager auprès de Dignitas ? « Nous sommes en majorité venus ici par le biais d’amis et de notre famille », répond-il, en précisant que sa mère a été l’une des premières employées de Minelli. En tant qu’« accompagnatrice », elle distribuait des gobelets de pentobarbital de sodium, obtenu sur ordonnance grâce à des médecins compréhensifs, et veillait sur le trépas des clients. D’autres bénévoles ont à l’origine contacté Minelli pour qu’il les aide à se tuer, au lieu de quoi ils ont fini par rejoindre son équipe. « Il y a ici plusieurs personnes qui s’orientaient dans cette direction, confie Luley en désignant deux de ses collègues. Minelli tente toujours d’inciter les gens à tirer le maximum de leur vie. Si je travaille pour lui, c’est à cause de cette humanité. »

 

Eviter les suicides ratés

Cela étant, Dignitas s’intéresse non à la vie mais à la mort ; ce que Luley défend avec enthousiasme. « Le suicide n’est pas mauvais en soi. Il n’y a rien de mal à vouloir mettre un terme à son existence. Parfois, la vie est formidable, parfois elle est nulle. Chacun a le droit de dire qu’il en a marre et qu’il veut en finir. » Oui, mais pourquoi impliquer d’autres personnes dans son autodes­truction ? Pourquoi ne pas rester seul dans son garage en laissant tourner le moteur ?

Luley sourit. Avec les nouveaux modèles de voiture, ça ne marche plus. Au début des années 1970, les fabricants automobiles ont commencé à installer des pots catalytiques qui filtrent jusqu’à 99 % du monoxyde de carbone des gaz d’échappement. Au pire vous tousserez, mais il y a peu de risques que vous en mouriez. Les autres formes de système D peuvent se révéler encore plus problématiques. Luley me décrit quelques-unes des personnes qui, après avoir raté leur suicide, ont demandé à Dignitas de finir le travail. « Une dame avait sauté du huitième étage pour atterrir sur un parking pavé. Elle était désormais en fauteuil roulant. Il y a aussi le type qui avait survécu après s’être tiré une balle en pleine figure. Un autre s’était jeté sous un train, perdant les deux jambes. » Dignitas est là pour éviter ces échecs, pour veiller à ce que ceux qui le désirent puissent se tuer sans craindre de se faire mal ou de se rater. Le fait que la plupart des gens n’aient pas un accès légal à ce genre de mort est au fondement de l’association. « Notre but est de nous rendre obsolètes, explique Luley. Personne ne devrait avoir à quitter son pays et à venir en Suisse pour mettre fin à ses jours. »

Si vous vous rendez en Suisse dans ce but, vous rencontrerez peut-être un homme que j’appellerai Arnold car il m’a demandé de ne pas divulguer sa véritable identité. Assis à une table de pique-nique près du bassin, il fume ciga­rette sur cigarette. Petit, une barbe grise de trois jours, des cheveux gras plaqués en arrière, il ne paie pas de mine, l’air débraillé dans son short sale et sa chemise bleue en polyester. Depuis qu’il a commencé de travailler pour Dignitas en 2004, Arnold pense avoir probablement aidé deux cents personnes à se tuer. Peut-être davantage. Il n’est pas bien sûr du nombre. Le premier, c’était un officier de l’armée britannique qui connaissait les tourments de la vieillesse. « Un homme plein d’humour. Il nous a raconté sa vie, la Palestine, la Birmanie », se souvient Arnold, qui a passé la journée avec lui à fumer des cigarettes et à bavarder jusqu’au moment où, tard dans la soirée, l’homme a bu le poison. Après quoi l’employé de Dignitas est allé danser. « J’étais incapable d’aller me coucher. Je n’étais bon qu’à sortir en boîte. » Il a continué à en faire autant après encore quelques « accompagnements », terme en vigueur au sein de l’association pour désigner les suicides assistés. C’était sa façon à lui d’exprimer la sensation procurée par la proximité de la mort. « Un lien unit les êtres humains. On n’en a pas toujours conscience, mais quelque chose nous unit. On n’est pas seul, même si on se sent seul. » Au cas où Arnold aurait encore eu des doutes sur Dignitas, ils se sont vite dissipés. « Je trouve ça bien, que les gens s’en aillent sans risque, et c’est pour ça que je fais ce travail. »

Les propriétaires de son appartement ne sont pas de cet avis. En octobre 2008, la télévision suisse a diffusé un documentaire sur Dignitas, où l’on voyait Arnold tendre un verre de pentobarbital de sodium à un Américain atteint d’une maladie neurodégénérative. Ils ont fait changer les serrures, réaction qui n’a pas surpris l’employé de Dignitas : « Certains voudraient nous arrêter, surtout du côté des croyants. C’est très difficile de discuter avec eux. »

 

Mourir dans la dignité

À vrai dire, discuter de cette pratique peut se révéler difficile avec n’importe qui, et pas seulement en raison des divergences religieuses ou morales. Mais aussi à cause de l’extrême diversité des termes utilisés pour la décrire : suicide assisté, suicide sous assistance médicale, euthanasie par action ou par omission, euthanasie passive ou active, euthanasie volontaire ou involontaire. L’euthanasie peut être passive et volontaire, passive et involontaire, active et volontaire ou active et involontaire. À quoi il faut ajouter des slogans idéologiques comme le « droit de mourir », « mourir dans la dignité » et « décider de sa fin de vie ». Cette profusion lexicale est le fruit de plus de deux millénaires de débat, pendant lesquels les opinions ont évolué de manière spectaculaire.

Le suicide assisté n’a pas toujours été stigmatisé. Dans l’Antiquité, il s’agissait d’une pratique parfaitement admise. Les magistrats athéniens faisaient pour leurs citoyens des stocks de poison, avec ce message : « Si vous détestez la vie, mourez ; si le sort vous accable, buvez la ciguë. » Le serment d’Hippocrate, écrit entre le Ve et le IIIe siècle avant J.-C., engageait les médecins à s’abstenir de hâter le décès de leurs patients et leur interdisait de prescrire des médicaments mortels. Mais ce serment, qui allait représenter une avancée majeure de l’éthique médicale, resta ignoré par la plupart des praticiens de l’Antiquité. Ce n’est que plusieurs siècles après, avec l’essor d’un christianisme sacralisant la vie humaine, que les attitudes ont clairement basculé. Parvenu au XIIe siècle, le monde occidental était devenu hostile à l’euthanasie. En 1516, la parution de L’Utopie, de Thomas More, ranima le débat, avec sa vision d’une société où « les magistrats et les prêtres n’hésitent pas à prescrire l’euthanasie » et où les malades « mettent volontairement fin à leurs jours, soit en cessant de s’alimenter, soit en prenant des médicaments ». Par la suite, des penseurs comme Francis Bacon, David Hume et Montesquieu (3), entre autres, plaideront également en sa faveur, même si leurs écrits ne réussiront pas à faire bouger les lignes.

Le débat moderne sur l’euthanasie ne commença qu’au XIXe siècle, avec l’apparition d’anesthésiques comme l’éther et la morphine. Samuel D. Williams, un instituteur britannique, prononça en 1870 un discours devant le Speculative Club de Birmingham. Selon lui, pour des malades en phase terminale, le médecin devait recourir au chloroforme non seulement pour atténuer la douleur, mais aussi pour « détruire aussitôt la conscience et offrir à celui qui souffre une mort rapide et indolore ». Ses réflexions furent par la suite réunies dans un livre qui reçut la favorable attention de prestigieuses revues politiques et scientifiques et inaugura, en Europe comme aux États-Unis, une période de vive discussion sur le potentiel qu’avait l’euthanasie de remédier à certains maux de la société. La rationa­lité scientifique était le maître mot de l’époque. La théorie de l’évolution proposée par Darwin avait elle-même évolué pour donner naissance à la notion sociologique de « survie du plus apte ». L’euthanasie offrait la perspective d’une société plus saine et plus productive, soulagée du fardeau des soins aux plus faibles – les malades, les vieillards et les fous. En 1906 furent examinés en Ohio deux projets de loi visant à légaliser l’euthanasie pour les adultes en phase terminale et les « enfants idiots et affreusement difformes ». Ils furent rejetés. D’autres projets échouèrent ensuite de part et d’autre de l’Atlantique.

À partir des années 1920, les savants allemands prirent la tête du mouvement en Europe, en créant de nombreux centres universitaires dédiés à l’eugénisme, champ d’étude alors naissant, qui prônait notamment l’euthanasie comme moyen d’éliminer les imperfections physiques et mentales du bassin génétique. Les nazis s’intéressèrent de près à ces théories dernier cri, voyant dans la pratique l’outil idéal pour mettre en œuvre leur politique d’« hygiène raciale » – il ne s’agissait plus de sou­lager la souffrance humaine, mais d’éliminer ceux qu’ils jugeaient « indignes de vivre ». Cette catégorie était définie de façon très large (4). En 1945, les photos des camps de la mort imposèrent le silence sur l’euthanasie, pour un temps au moins.

 

Un athée convaincu

L’Holocauste était en cours lorsque, en 1942, la Suisse légalisa le suicide assisté (le pays a toujours distingué entre « euthanasie volontaire » et « euthanasie involontaire » ; cette dernière, pratiquée par les nazis, est illégale). Ludwig Minelli avait 9 ans. Fils d’un peintre en bâtiment, il était l’aîné d’une fratrie comptant deux garçons et deux filles. La famille habitait Küsnacht, village aux façades de stuc blanc et de terre cuite sur les berges du lac de Zurich. Minelli est aujourd’hui un athée convaincu, mais il rêvait enfant de devenir prêtre, moins pour honorer Dieu que pour être en position d’« apprendre aux gens à penser », comme il l’expliqua plus tard. À l’université, il envisagea de devenir acteur, mais renonça bientôt au profit du journalisme. Il travailla en indépendant pendant plusieurs années, suivant la politique pour la presse suisse, la radio allemande et des agences internationales, avant d’être embauché en 1964 comme premier correspondant suisse du prestigieux hebdomadaire allemand Der Spiegel.

Minelli aurait pu poursuivre tranquillement sa carrière de journaliste jusqu’à la retraite, si deux événements n’étaient venus tout bouleverser. Alors qu’il venait de commencer à travailler pour Der Spiegel, sa grand-mère mourut d’une insuffisance rénale. Il se rappelle qu’il était à son chevet, à l’hôpital, quand un médecin vint la voir. « Elle avait accepté l’idée qu’elle était en train d’agoniser et elle a demandé au médecin : “Dites-moi, pouvez-vous faire quoi que ce soit pour ça aille plus vite ?” Il a répondu qu’il n’avait pas le droit et lui a seulement promis de ne rien faire pour prolonger sa vie. J’ai été très impressionné par ma grand-mère et très déçu de voir qu’il était impossible de l’aider à mourir. »

Des années plus tard, Minelli eut à couvrir une conférence sur la ratification imminente de la Convention européenne des droits de l’homme par la Suisse. La plupart des gens auraient trouvé cela parfaitement soporifique, mais ce fut pour lui un « moment galvanisant » : il comprit qu’il devait vouer sa vie à la lutte pour les droits humains, dont celui de mourir sans douleur. Peu après, en 1977, il entreprenait des études de droit et, au bout de quatre ans, entamait à 49 ans une nouvelle carrière d’avocat spécialisé dans les droits de l’homme.

Minelli n’aurait pu mieux choisir son moment. Les deux organisations suisses baptisées Exit en étaient à leurs balbu­tiements et s’occupaient surtout de rédiger des clauses testamentaires de fin de vie et de distribuer des brochures sur le suicide en échange des cotisations annuelles versées par leurs adhérents. L’antenne de Zurich ne commença d’assister ouvertement le suicide qu’au début des années 1990. Minelli fut recruté comme conseiller juridique en 1992, mais, avec une hiérarchie trop peu structurée à ses yeux, il fut rapidement déçu. Les querelles entre membres du conseil d’administration le persuadèrent qu’il ferait mieux de voler de ses propres ailes. En mai 1998, il démissionna après une séance particulièrement houleuse. Le soir même, il rédigeait les statuts de Dignitas, dont il se nomma secrétaire général. Rejoint par deux autres transfuges d’Exit, il se mit immédiatement au travail et, avant la fin de l’année, la nouvelle association avait aidé six individus à se suicider, tous des ressortissants suisses.

Mais l’ambition de Minelli ne s’est jamais laissé enfermer par les frontières. « J’ai toujours été convaincu que le droit de mourir était l’ultime droit de l’homme. Pourquoi serais-je autorisé à dire à une Suissesse souffrant d’un cancer du sein avec métastases que Dignitas va l’aider, mais pas à une Française atteinte du même mal, juste de l’autre côté de la frontière ? » Et c’est ainsi que, l’année suivante, parmi les cinq personnes dont il accompagna le suicide, se trouvait une Allemande d’un certain âge, Maria Ohmsberger, la première étrangère à mourir avec Dignitas. Minelli avait franchi le Rubicon. Son organisation resta néanmoins peu connue jusqu’en novembre 2000, quand Der Spiegel publia un long article sur la mort d’Ohmsberger. On pouvait y lire ses dernières paroles : « Oh, quelle merveilleuse façon de s’en aller. » Bientôt, des centaines de personnes venues du monde entier se bousculèrent pour se suicider avec l’aide de Dignitas. Le groupe compte aujourd’hui six mille adhérents payants, dont un certain nombre espèrent sans doute mourir en Suisse quand leur maladie deviendra trop pénible.

Un dimanche ensoleillé d’août 2009, j’ai pris un verre avec l’une de ces personnes à la terrasse d’un hôtel de Bâle, cité médiévale bordant le Rhin. Jenny Geary avait 61 ans, les yeux bleus et des cheveux blonds tombant jusqu’aux épaules. Elle était tranquillement assise devant moi et souriait en sirotant un Spritz (5). Son suicide à l’Oasis bleue était prévu pour le lendemain matin. « Je veux partir, m’a-t-elle alors confié. Je suis heureuse. C’est un soulagement de mourir. » Jenny vivait avec son mari Richard dans le sud de l’Angleterre. Le couple était arrivé en voiture quelques jours auparavant. Mariés depuis près de 42 ans, ils avaient eu deux enfants, puis des petits-enfants. Pour leur vieillesse, ils avaient espéré pouvoir voyager ensemble à travers le monde, mais la veille du départ en retraite de Richard en 2007, un médecin avait diagnostiqué chez Jenny une maladie neurodégénérative incurable, qui ralentit les mouvements et le fonctionnement des muscles involontaires. Il peut s’écouler des mois, parfois des années avant la mort du patient. Jenny avait du mal à parler, à cause de l’atrophie des muscles de sa gorge, et elle ne pouvait marcher qu’avec l’aide de Richard. Mais en la regardant boire son Spritz, j’ai songé qu’elle pouvait encore avaler et n’aurait donc aucun mal à boire le pentobarbital de sodium.

Étant donné l’état de faiblesse de Jenny, Richard a tout arrangé avec Di­gnitas et versé au total plus de 10 000 dollars. La loi suisse impose aux étrangers de consulter par deux fois, à deux jours d’intervalle au moins, avant qu’un médecin puisse rédiger l’ordonnance mortelle qui sera exécutée par un accompagnateur de Dignitas. Ce délai est censé laisser aux patients le temps de revenir sur leur décision, mais, en l’occurrence, il n’a rien changé dans l’esprit des Geary. Richard explique : « On ne laisse pas son chien par terre dans la cuisine quand il ne peut plus ni marcher, ni manger, ni sortir faire ses besoins. Transposez d’une forme de vie à une autre, et vous avez Jenny dans six mois. » Il compare leur mariage à une longue croisière. Le large fleuve est peu à peu devenu plus étroit, et voilà qu’une cascade les attend. Il a un gilet de sauvetage, mais pas elle.

 

La meilleure option possible

Avant de venir en Suisse, Jenny avait même envisagé de se jeter à la mer du haut des falaises proches de leur domicile. Ou de se jeter sous un train, mais cela n’aurait pas été très gentil pour le conducteur. Et ni l’une ni l’autre de ces deux solutions n’auraient été bonnes pour la famille. Après en avoir parlé avec leurs deux enfants, qui ont consenti à contrecœur, ils ont arrêté leur choix sur Dignitas, la meilleure option possible à leurs yeux. J’ai demandé pourquoi Jenny n’avait pas simplement décidé de laisser les choses suivre leur cours en profitant au maximum du temps qui lui restait. Selon Richard, cela n’aurait pu que la faire souffrir davantage. « C’est toujours le plus faible du troupeau qui se fait tuer par le lion ou le tigre. Certains animaux éliminent le plus fragile de leurs petits. Mais à cause de notre intelligence, nous les humains allons à l’encontre de cela, et nous prolongeons la souffrance en maintenant les gens artificiellement en vie… J’ai le sentiment qu’avec tout le progrès scientifique il doit y avoir une meilleure façon de contrôler la mort. » Jenny a hoché la tête. Elle semblait avoir accepté le cours des choses. Je lui ai demandé si elle avait peur : « J’ai une certaine appréhension. Je crains que le breuvage ne soit pas assez puissant. »

En Europe occidentale, le soutien au suicide assisté n’est pas un phénomène marginal. Au nom de la modernité et de la pensée évoluée, la plupart des gens estiment qu’il s’agit de la bonne solution dans certains cas et qu’elle devrait être autorisée par la loi. C’est vrai en Suisse plus que partout ailleurs : les deux organisations Exit de ce pays revendiquent quelque 70 000 membres, soit la dimension d’un parti politique national, et les sondages indiquent régulièrement que 80 % de la population environ approuvent la pratique (6). Il peut donc paraître curieux, dans un environnement aussi permissif, que Ludwig Minelli soit presque universellement honni. Partout où je suis allé en Suisse, l’évocation de son nom suscitait des grimaces de dégoût suivies d’insultes. Pourquoi ?

J’ai rendu visite à Minelli chez lui, à quelques pâtés de maisons des services administratifs de Dignitas à Forch, paisi­ble banlieue de Zurich, à une quinzaine de kilomètres de la nouvelle maison de décès. Les murs sont tapissés d’étagères ployant sous les grands textes de l’humanisme occidental. L’Utopie de More occupe la place d’honneur, sa couverture tournée vers l’extérieur, tranchant avec le dos des autres livres. Je demande à Minelli pourquoi il est si méprisé, malgré la force du soutien au suicide assisté. « C’est une attitude bien connue en sociologie : le syndrome du “pas dans ma cour”. » Il n’a pas tort. En ne s’adressant qu’aux résidents suisses, les deux organisations Exit peuvent se rendre au domicile des personnes et les aider à mourir dans l’intimité. Mais, avec sa clientèle internationale, Dignitas a besoin d’un lieu d’accueil. Le défilé constant des visiteurs qui arrivent vivants et repartent morts donne à l’activité de l’organisation un côté légèrement industriel.

Pendant plusieurs années, Dignitas a utilisé pour ses accompagnements un petit immeuble résidentiel de Zurich. Un politicien local l’en a délogé en septembre 2007 et, depuis, le groupe est toujours en train de déménager, à la manière d’une organisation clandestine. Dignitas a brièvement été hébergé dans un autre immeuble, mais on lui a bientôt résilié son bail quand les voisins se sont plaints d’avoir vu des aides-soignants transporter les cadavres dans la rue. Minelli a donc proposé son propre salon. « Là, il y avait un lit, dit-il en désignant la table basse. Deux accompagnements se sont déroulés ici. » Une fois de plus, pourtant, Dignitas a dû décamper quand le conseil municipal a interdit l’accueil d’autres suicidaires.

Minelli suscita une indignation plus vive encore lorsqu’il ordonna à son personnel de commencer à administrer du pentobarbital de sodium dans des hôtels. Une vingtaine de personnes se sont tuées dans leur chambre, malgré les protestations du syndicat des hôteliers. Les sensibilités suisses furent encore plus offensées lorsqu’on apprit que Dignitas avait aidé deux Allemands à se suicider dans leur voiture sur le bord d’une route. Minelli a eu du mal à supporter tous les reproches provoqués par ces décès. Quand je l’ai interrogé un matin à ce sujet, il a tenu à me conduire sur les lieux, pour prouver que ça ne s’était pas fait au bord d’une autoroute très passante, contrairement à ce qu’avaient prétendu les journaux. Il s’est garé près d’un restaurant abandonné, dans la campagne près de chez lui, où plusieurs personnes faisaient du jogging et promenaient leur chien, puis a dit, en désignant les bois et les prés alentour : « Pas d’autoroute. » Quelques années auparavant, une banque zurichoise avait racheté le restaurant qui fermait ses portes. Ayant eu vent des suicides, les avocats de l’établissement ont conseillé à Minelli de rester à l’écart. Il sourit en remarquant qu’ils n’avaient toujours pas posé de barrières pour le tenir à distance.

Avec l’achat de l’Oasis bleue, Dignitas n’a plus besoin de chambres d’hôtel ou de parkings isolés, au moins pour le moment, mais la colère publique que suscite Minelli a nourri de nombreux autres scandales. On dit qu’il confisque le portefeuille des morts et récupère leur montre, leurs bijoux, leur téléphone portable et même la perruque des cancéreux pour les revendre dans les dépôts-ventes de la région. Même s’il ne montre aucun signe d’ostentation, de nombreux Suisses estiment, sans preuve, que Minelli a amassé une fortune grâce aux sommes versées par ceux qu’il a aidés à mourir. Selon des rumeurs encore plus abracadabrantes, il aurait mis de côté une réserve personnelle de pentobarbital de sodium, en cas de besoin, et les accompagnateurs de Dignitas en admi­nistrent moins que la dose prescrite afin de revendre le reste au marché noir (le pentobarbital de sodium pris à petites doses a un effet narcotique). Ces récits, dont beaucoup ont été relayés par la presse européenne, sont presque certainement le fruit d’une vengeance personnelle ourdie contre Minelli par un ancien employé mécontent que même les magistrats suisses enquêtant sur les activités de l’organisation ont dénoncé comme un affabulateur.

Une rumeur au moins semble pour­tant véridique. Ceux qui se suicident avec Dignitas demandent en général à être incinérés. Minelli explique qu’il garde les urnes jusqu’à ce qu’il en ait assez pour remplir sa voiture. Puis il se rend, le plus souvent de nuit, dans un endroit tranquille niché entre les villas de milliardaires sur le lac de Zurich pour y disperser les cendres et jeter les urnes. Il affirme que cette procédure est inoffensive, mais il a reçu l’an dernier une lettre de menace émanant du service des eaux de Zurich, de riches résidents s’étant plaints d’avoir découvert sur le rivage des cendres et ce qui leur semblait être des fragments d’os humains.

Cette histoire, dont la presse suisse a fait ses choux gras, suffit-elle à expliquer la réputation sulfureuse de Minelli ? C’est possible. Mais son idéa­lisme a aussi conduit cet homme à des extrémités qui ont quelque chose de profondément déconcertant. Le fondateur de Dignitas perçoit son action comme un combat pour un droit de l’homme fondamental. Pourtant, il est difficile ne pas conclure que la façon dont il défend sa cause, même si on la trouve juste, l’entraîne en territoire éthique inconnu.

 

Mourir dans les bras l’un de l’autre

Minelli proclame haut et fort son désir d’en finir avec tout ce qui peut limiter la pratique du suicide assisté. En avril 2009, dans une interview à la BBC, il est allé jusqu’à en parler comme d’une « possibilité merveilleuse offerte à l’être humain » pour échapper à la souffrance. En Suisse, ces situations ne se bornent pas à la phase terminale. Dans ce pays, les associations d’aide au suicide acceptent les patients atteints de maladies incurables mais qui pourraient, avec les soins adéquats, vivre encore de nombreuses années. Il leur arrive aussi d’aider à mourir des gens atteints d’une maladie mentale invalidante comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire. C’est parfaitement légal, dès lors qu’un psychiatre atteste que le désir de mourir n’est pas simplement un symptôme de la maladie (7).

En revanche, Minelli est seul à penser que le pentobarbital de sodium devrait être accessible sans limite à des gens ne souffrant d’aucune maladie. Prenons le cas de Betty Coumbias, une septuagénaire canadienne. Son mari souffrait d’une maladie cardiaque, mais elle était en parfaite santé lorsqu’ils se rendirent en Suisse en 2007. Un documentaire retraçant leur voyage montre le couple assis dans le salon de Minelli, lui demandant d’organiser leur double suicide. « Depuis le jour de notre mariage, [mon mari] est toute ma vie, explique Betty Coumbias. J’aime mes deux filles, mais je l’aime plus encore, et je ne crois pas pouvoir affronter la vie sans lui ; quand nous avons appris l’existence de Dignitas, nous nous sommes dit : ce serait formidable de mourir ensemble, vous savez, de mourir dans les bras l’un de l’autre. » Le couple a fini par regagner son domicile à Vancouver après qu’un médecin suisse eut refusé de leur prescrire la dose requise de pentobarbital de sodium, jugeant que le couple était en trop bonne santé (8). Mais Minelli a utilisé leur cas pour faire pression sur les autorités médicales zurichoises afin que les médecins soient autorisés à prescrire des médicaments mortels à presque tous ceux qui en font la demande.

Le besoin de pentobarbital de sodium est pour Dignitas un problème récurrent, et cette fragilité menace régulièrement son fonctionnement. Les médecins suisses veillent jalousement sur la distribution de ce produit, et presque tous refusent de travailler pour Minelli. Ils ne sont aujourd’hui que quatre dans le pays à vouloir coopérer ; l’un d’eux m’a dit qu’en 2008, pendant une brève période, il n’y en avait eu aucun.

La réputation de Minelli y est pour beaucoup, mais cela reflète aussi une inquiétude plus générale concernant l’éthique du tourisme de la mort. En Suisse, les associations d’aide au suicide à domicile obtiennent souvent une ordonnance d’un médecin qui connaît depuis des années son patient, et maîtrise tous les détails de son passé médical. Comme ses clients sont en majorité étrangers, Dignitas ne peut en faire autant, et les praticiens sont contraints de prendre des décisions précipitées. Pendant l’essentiel de son histoire, l’organisation a facilité les suicides sur la base d’un rendez-vous unique. Les patients allaient directement de l’aéroport au cabinet du médecin, puis se rendaient sur le lieu du décès, le tout dans la même journée. Cette pratique a valu à Dignitas des remarques très sévères dans la presse internationale, si bien qu’en décembre 2007 l’ordre des médecins de Zurich a exigé deux rendez-vous. En termes réglementaires, la différence était triviale au point d’en être absurde, mais cela a suffi à mettre Minelli en rage. Il y vit une attaque personnelle, et sa réaction fut aussi rapide qu’extrême : une série de quatre morts « de démonstration » par inhalation d’hélium. Ces suicides lui ont donné l’occasion d’expérimenter une nouvelle méthode et ont servi à rappeler, pas très subtilement, qu’il pouvait si nécessaire continuer même sans les médecins et leur pentobarbital de sodium.

 

Sensiblerie mal placée

Minelli lui-même n’est jamais présent dans la maison de décès, non par sensiblerie mal placée, mais parce qu’il préfère laisser le travail pratique à son équipe. « Je sais que je n’éprouverais aucun malaise en voyant les gens mourir », m’a-t-il confié. C’est plutôt que « le bon management ne mélange pas la supervision et l’action à un niveau inférieur de l’organisation ». Minelli nie aussi que cette façon de procéder ait pour but de lui assurer une protection juridique. Cependant, reconnaît-il, « au cas où interviendrait au niveau inférieur une quelconque violation de la loi, les autorités auraient de la peine à intenter une action contre moi ». Il était d’ailleurs absent même lors des deux accompagnements qui ont eu lieu dans son salon. Mais, pendant les démonstrations à l’hélium, Minelli a fait une exception à sa règle et, pour la première fois, assisté au suicide ; il est cependant parti, comme il prend soin de le préciser, avant que le patient soit officiellement déclaré mort. « Je pense que c’est la meilleure méthode, confie-t-il. Mais ce n’est pas joli à voir… Les muscles s’agitent. Les yeux s’écarquillent et se ferment. Les bras et les jambes remuent sans coordination. Et si l’on n’est pas bien informé, on peut croire que c’est une lutte terrible contre la mort, alors que ça n’a rien à voir. C’est exactement comme quand on coupe la tête d’un poulet. »

Dans cette partie du monde, la mort par gaz toxique charrie certaines références historiques et l’opinion y réagit avec une répugnance prévisible. À Zurich, j’ai rencontré un médecin suisse qui a réalisé des recherches approfondies sur le suicide assisté et je lui ai demandé ce qu’il pensait des démonstrations de Minelli. « Les suicides à l’hélium, c’est ce qu’il a fait de pire. C’est extrêmement bizarre, parce que le gaz est évidemment associé aux camps de la mort nazis. Minelli le savait, mais ça lui était égal. »

 

Une honte nationale

Jenny Geary est devenue la 998e personne à se suicider avec Dignitas. D’ici quelques jours, de nouveaux visiteurs permettront de dépasser le millier. « On ne va pas fêter ça, bien sûr », m’assure Minelli. Depuis que j’ai rencontré Jenny à son hôtel de Bâle, je suis intrigué par son calme surnaturel face à la mort, et je m’efforce de remplacer mentalement son verre de Spritz par un gobelet en plastique rempli de pentobarbital de sodium. Je me demande si elle a hésité avant de le vider, si le breuvage était aussi fort qu’elle l’espérait, si elle a ressenti la moindre douleur. Son mari, Richard, est rentré en Angleterre, et m’a envoyé par courriel ce récit de sa mort : « Nous sommes arrivés à 11 heures comme prévu, et Jenny a dû signer quelques papiers. Puis on nous a de nouveau expliqué le processus, en nous disant qu’il serait filmé pour que la police puisse ensuite tout visionner. On a donné à Jenny un médicament apaisant pour l’estomac, afin de l’empêcher de vomir le médicament principal, qui est très amer. Elle l’a pris vers 11 h 20, puis il a fallu attendre une demi-heure, que nous avons passée ensemble au soleil, dans le petit jardin, près du bassin… Nous sommes rentrés à 11 h 50, elle a dit qu’il était temps, donc elle a pris le médicament comme prescrit, d’un trait, comme si elle buvait un verre de schnaps. Au bout de deux minutes elle s’est endormie et elle est morte huit minutes après. Cela s’est passé très paisi­blement et, en ce qui nous concerne, c’était pour elle une façon idéale de mourir. »

Si l’expérience des Geary est représentative, Dignitas est bel et bien capable d’apporter une fin charitable à la souffrance. Mais avec son goût du conflit et sa tendance à aller au-delà de ce que la société est prête à accepter ou autoriser, Minelli a engendré des réactions nettement plus menaçantes qu’une simple mauvaise réputation. À l’époque de ma visite, des membres du gouvernement suisse considéraient Dignitas comme une honte nationale et envisageaient la possibilité d’interdire purement et simplement le tourisme de la mort.

Pendant ce temps, le procureur général de Zurich, Andreas Brunner, a également ciblé les activités de Minelli. Au début de l’été 2009, il a beaucoup fait parler de lui en rédigeant un accord avec Exit pour édicter une série de « normes professionnelles » encadrant la pratique du suicide assisté. Bien que Minelli n’ait pas participé aux négociations, plusieurs clauses nouvelles semblaient le viser : temps d’attente plus long pour les candidats au suicide, limi­tes strictes au nombre d’accompagnements qu’un membre du personnel peut pratiquer chaque année, ce qui est particulièrement problématique pour une petite organisation comme Dignitas. Ce document n’a pas changé grand-chose pour Exit, où les procédures mentionnées étaient depuis longtemps en vigueur. Minelli, aux yeux de qui toute tentative de réglementation, si mineure soit-elle, est un coup porté à sa capacité de fonctionner, a aussitôt dénoncé un stratagème cherchant à lui faire accepter des conditions similaires. « Ils veulent nous anéantir. Si Dignitas n’exis­tait pas, cet accord n’aurait jamais été conclu. » Bien qu’il s’offusque des conséquences, cet arrangement semble ne pas l’empêcher de dormir. Il a surtout servi à souligner l’impuissance de Brunner. La loi est de son côté, selon Minelli, et personne ne pourra jamais rien faire pour l’arrêter.

J’ai discuté avec d’autres personnes, qui n’en sont pas aussi sûres. À Bâle, j’ai rencontré le médecin qui a rédigé l’ordonnance pour Jenny Geary. C’est une femme plutôt petite, aux bras musclés et aux cheveux d’un noir de jais tressés en une longue natte. Nous avions prévu de prendre un café chez elle mais nous avons dû changer de programme quand son fils adolescent, apprenant que je suis journaliste, m’a interdit d’entrer. Elle m’a présenté des excuses, en expliquant qu’il avait peur d’être harcelé à l’école si les autres élèves découvraient que sa mère travaille pour Dignitas. Nous nous sommes donc retrouvés à la gare et avons roulé jusqu’à un jardin public. Elle aussi souhaitait éviter de divulguer ses liens avec Minelli et elle a choisi cet endroit pour minimiser les risques d’être entendue. Nous nous asseyons à une table de pique-nique tandis que des gamins tapent dans un ballon sur la pelouse à côté. Elle a commencé de collaborer avec Dignitas après que l’organisation a facilité la mort de son propre père, en 2005, et elle dit soutenir Minelli dans sa mission tout en craignant que son histrionisme ne compromette le groupe. Les démonstrations à l’hélium ont été particulièrement dommageables, ainsi que la déclaration selon laquelle les gens bien portants devraient avoir accès aux médicaments mortels. « Si Dignitas ne fait pas attention et tente des expériences absurdes, les étrangers risquent de ne plus venir en Suisse, ce qui serait vraiment dommage. Minelli a l’esprit étroit ; c’est très difficile de lui parler de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l’est pas… Il se bat contre tout et contre tout le monde. » Elle n’a pas l’air certaine que Dignitas survive à son fondateur. « Je ne vois pas comment il pourrait passer le flambeau à quelqu’un, à moins de tomber malade ou de devenir trop âgé. Mais j’espère qu’il prendra bientôt sa retraite. »

Le procureur Brunner l’espère également. Il y a plusieurs années, évoquant l’âge de Minelli, il a dit à des amis en plaisantant que ses ennuis avec Dignitas trouveraient un jour une solution biologique. Minelli a ri quand je lui ai raconté cela, en soulignant que Brunner était un fumeur invétéré. « Je dirais que nos chances sont à peu près égales. » Malgré tout, nul ne peut éviter l’inévitable. Bien assez tôt, après des années à faire passer les autres de vie à trépas, Minelli découvrira que son heure a sonné. Je lui demande s’il y a réfléchi. « Bien sûr, répond-il. Et c’est Dignitas qui m’accompagnera. »

 

Cet article est paru dans The Atlantic en mars 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.