Saintes reliques

Quand en 1231 mourut la jeune franciscaine Élisabeth de Thuringe, fille du roi de Hongrie et célèbre pénitente, les pèlerins vinrent arracher des lambeaux de ses vêtements, couper des mèches de ses cheveux, des morceaux d’ongle et même ses tétons. Sa tête fut séparée du corps par des responsables de l’Église ; la chair en fut grattée avec un petit couteau et le crâne, surmonté d’une couronne d’or offerte par l’empereur Frédéric II, fut exposé dans un reliquaire. Les miracles se multiplièrent.

« De toutes les religions, le christianisme est la plus motivée par les cadavres », écrit Robert Bartlett dans un livre sur les miracles, les saints et les martyrs*. Alors que Romains et Juifs voyaient dans la dépouille mortelle une source de pollution, les chrétiens songeaient à la résurrection, de l’âme mais aussi du corps. Et les restes du saint incarnaient sa présence physique dans l’au-delà, comme l’eucharistie incarne celle du Christ. Dès la fin de l’Empire romain, quand le christianisme cessa d’être persécuté, des églises furent érigées sur la tombe des martyrs, hors des murs des villes, et attirèrent les foules. Y voyant une menace pour son pouvoir, la hiérarchie épiscopale fit transférer les saintes reliques en ville, à proximité immédiate de l’autel de l’évêque. Au début, l’Église romaine considéra avec horreur la coutume orientale de démembrer les saints pour multiplier les restes, mais elle s’y mit à son tour. Les reliques devinrent un tel centre d’attraction, au Moyen Âge, que les fêtes des saints marquaient aussi le temps fort du commerce en Europe. On venait toucher les os ou la tombe, s’enduire les membres avec l’huile des lampes, boire de l’eau après y avoir dissous de la poussière des saintes reliques.

 

 

La vie devant soi

Nous allons tous mourir, et le monde continuera sans nous. Ces deux faits évidents exercent une influence puissante, quoique souvent imperceptible, sur les valeurs qui gouvernent notre vie et les objectifs qui la structurent. C’est cette influence que Samuel Scheffler explore dans un livre d’une grande originalité.

La « vie future » à laquelle le titre fait référence n’est pas celle de l’individu. Il ne s’agit pas de la poursuite de l’existence sous une autre forme, après la mort. L’auteur ne croit pas en la vie éternelle de chacun, et s’interroge dans une partie de l’ouvrage sur la manière dont nous devrions envisager notre propre condition de mortel si la tombe est bien la destination finale de l’existence. Mais son principal sujet de préoccupation, c’est ce qu’il appelle la « vie future collective », c’est-à-dire la survie et le renouvellement permanent de l’espèce humaine après notre mort – non seulement la vie future des personnes déjà nées, mais aussi celle des êtres qui naîtront longtemps après notre trépas. Scheffler soutient qu’elle a pour nous une immense importance (davantage, à certains égards, que notre propre survie), même si nous n’y faisons guère attention tant nous la tenons pour acquise.

Ce livre est issu de trois conférences données par Scheffler sur le thème de la mort, accompagnées des commentaires alors adressés à l’orateur et de sa réponse. Pour mettre en évidence le rôle structurant que joue la vie future (j’omettrai désormais l’adjectif « collective ») dans nos préoccupations, nos raisons d’agir et nos valeurs, l’auteur emploie la méthode philosophique classique des expériences de pensée fondées sur des scénarios fictifs : pour mesurer l’importance d’une chose, on imagine son absence et ce que cela changerait. Il propose ici deux situations imaginaires. Dans le premier scénario, notre vie a une durée normale et nous décédons de mort naturelle, mais la Terre est détruite un mois plus tard dans une collision avec un astéroïde géant. Dans le second scénario, inspiré du roman de P. D. James Le Fils de l’homme (1), l’humanité devient stérile, de sorte qu’après la mort de tous les individus déjà nés, il ne restera plus un seul être humain. Voilà deux perspectives épouvantables, mais la question intéressante est : pourquoi, exactement, le sont-elles ? Quelles valeurs président à notre réaction quand nous nous représentons l’extinction du genre humain ?

Pour une part, bien sûr, notre attitude se rapporte au destin des personnes aujourd’hui en vie. Dans le scénario apocalyptique, ceux qui nous survivront verront leur existence écourtée par un cataclysme. Dans le scénario de la stérilité, les personnes actuellement jeunes verront la population mondiale diminuer progressivement jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une poignée de vieillards solitaires, incapables de conserver une existence civilisée. Mais ce n’est pas cet aspect de notre réaction qui intéresse Scheffler. À ses yeux, si nous y réfléchissons bien, nous découvrons que cette éventuelle absence de personnes dans l’avenir aurait en soi des conséquences négatives pour les vivants. Et cela prouve que la survie de l’humanité dans un futur lointain est d’une grande importance pour notre existence présente. Comme il le résume en conclusion : « Sous certains aspects concrets relatifs à notre fonctionnement et à nos motivations, le fait que nous, et tous ceux que nous aimons, cesserons d’exister nous touche moins que ne le ferait l’inexistence future d’inconnus, par définition sans identité déterminée. Ou, pour le dire de manière plus positive, la venue au monde de personnes que nous ne connaissons et n’aimons pas nous importe davantage que notre propre survie et celle de ceux que nous connaissons et aimons. »

 

Préserver ce qui a du prix

Scheffler étaye cette thèse paradoxale en avançant que la disparition de la vie future – contrairement à la perspective de notre propre extinction – diminuerait à nos yeux la valeur de la plupart de nos entreprises. Car si nos existences et activités à durée limitée ont du prix, c’est parce qu’elles s’inscrivent dans une histoire de l’humanité qui se poursuit bien après nous.
Certains exemples de cette dépendance sont évidents : des projets à long terme tels que la recherche d’un traitement contre le cancer, la lutte contre le réchauffement climatique, ou la quête d’un droit international efficace n’auraient aucun sens si l’humanité était vouée à une prompte extinction. Mais Scheffler pense que cette perspective affaiblirait aussi probablement notre motivation à mener bien d’autres activités : la procréation, bien sûr (dans l’hypothèse apocalyptique) ; mais aussi la création artistique, musicale et littéraire, la recherche dans les humanités, en histoire et en sciences. Bien que ces entreprises semblent indépendantes de toute temporalité, elles s’inscrivent de fait dans des traditions qui dépassent de beaucoup nos vies et contributions personnelles. Pour Scheffler, voilà ce qui leur confère de la valeur à nos yeux et nous incite à les pratiquer.

Cette thèse était en partie ébauchée dans un article antérieur du philosophe, « La normativité de la tradition », où il analysait les relations entre valeurs, temps et histoire (2). Il y écrivait ceci : « Les traditions sont des pratiques humaines organisées pour faire perdurer au-delà de la vie d’un individu ou d’une génération ce à quoi nous accordons de la valeur. Ces activités collaboratives et transgénérationnelles ont été inventées pour satisfaire le désir éminemment humain de préserver ce qui a du prix. (…) Ce faisant, nous relativisons l’importance de notre propre disparition. »

Mais, en explorant de fond en comble l’impact qu’a l’avenir sur le présent à travers la vie future, l’ouvrage de Scheffler élargit considérablement le champ de la discussion et offre à notre réflexion un objet entièrement neuf. Ce n’est pas seulement que nous voulons voir survivre ce que nous estimons. C’est que la valeur actuelle même des réalités qui structurent en grande partie notre existence dépend de leur perpétuation et de leur développement bien après notre mort.

Scheffler admet que certains aspects de l’existence échappent en tout état de cause à cette éventuelle perte de sens : l’amitié, le bien-être personnel et le plaisir, la prévention de la douleur, et peut-être aussi certaines activités qui sont, d’une certaine manière, déjà dépourvues de signification, comme les jeux. Ces derniers, écrit-il, créent des « bulles de sens autonomes ». Mais une vie dont la valeur ne tiendrait qu’à la qualité du vécu personnel immédiat serait une vie appauvrie. Nous nous soucions de bien plus que de nos propres expériences ou du cours de notre existence. C’est l’une des modalités importantes, observe Scheffler, de ce qui fait de nous des êtres altruistes : une bonne part de ce que nous prisons dépend de l’avenir de l’humanité. Le philosophe va même plus loin en ne jugeant « pas inconcevable » cette hypothèse, empruntée au roman de P. D. James : « L’extinction imminente du genre humain entamerait considérablement la motivation des gens et leur confiance dans la valeur de ce qu’ils font. Ils en perdraient, dans bien des domaines, leur capacité de s’enthousiasmer ou d’avoir une activité joyeuse et sincère (…). Nous ne pouvons pas simplement prendre pour acquis que le fait de lire L’Attrape-cœurs, de chercher à comprendre la mécanique quantique, ou même de déguster un succulent repas, aurait pour les gens la même signification, leur apporterait la même satisfaction dans un monde conscient de la disparition prochaine de l’humanité. »

Malgré son caractère spéculatif, cette hypothèse plus générale prête le flanc au scepticisme. En fait, la perspective d’une extinction du genre humain pourrait intensifier, et non dégrader, la valeur de nombreuses expériences. Ce que serait d’écouter Don Giovanni en ayant conscience d’être l’un des derniers humains à l’entendre ! Il en irait de même pour de nombreux aspects de la vie, auxquels nous désirerions alors éperdument donner une intense réalisation ultime, avant que la lumière ne s’éteigne pour de bon.

D’un autre côté, Scheffler semble avoir raison : il nous serait sans doute difficile, dans les deux scénarios envisagés, de conserver la motivation nécessaire au travail d’enrichissement de la culture, de la connaissance, de l’économie et de la société ; notre vie serait vidée d’une bonne part de son sens, avec en filigrane le risque d’une désintégration du corps social. Toutefois, cette hypothèse paraît surtout plausible pour les activités créatives auxquelles ne se livre qu’une minorité d’entre nous. Imagine-t-on un électricien, une serveuse ou un conducteur de bus penser que leur travail s’inscrit dans une histoire humaine partagée, appelée à se prolonger dans un avenir lointain, et qui perdrait tout son sens s’il n’y avait pas de futur ?

Si l’on excepte le lien qui unit les parents à leur progéniture, je soupçonne que la plupart des gens fondent plutôt la valeur de leur vie et de leurs activités sur les relations horizontales qu’ils entretiennent avec leurs contemporains. Bien davantage en tout cas que sur les relations verticales avec les générations habitant un futur éloigné. Il n’empêche, Scheffler est parvenu à poser une question philosophique véritablement nouvelle, à la fois d’un grand intérêt et d’une grande importance. La valeur possède manifestement une dimension historique de long terme.

Le troisième essai, « La peur, la mort et la confiance », est lui aussi assez original, mais traite de questions plus familières. L’essentiel de ce texte est une réponse à un célèbre article de Bernard Williams intitulé « Le cas Makropulos : réflexions sur l’ennui d’être immorte (3) ». Mais Scheffler s’appuie aussi sur un vaste corpus remontant à Épicure et Lucrèce pour se poser, notamment, les questions suivantes : la mort est-elle un mal s’il n’y a pas de vie éternelle ? Pourquoi nous inquiétons-nous de notre inexistence future, alors que notre inexistence passée ne nous trouble en rien ? L’immortalité serait-elle une bonne chose ? Aux yeux de Williams, si la mort est généralement un mal pour ceux qu’elle frappe, une vie sans fin ne serait pas pour autant un bien. Il jugeait en outre raisonnable de craindre le trépas. Scheffler propose ici sa propre version de ces trois idées, dont la compatibilité n’est pas évidente.

 

Une existence terrestre sans fin

Williams pensait qu’une vie sans fin serait condamnée à l’ennui infini. L’objection de Scheffler est différente : pour lui, la condition de mortel donne en grande partie son sens à la vie. « L’argument fondamental est simple, écrit-il. Notre existence est à ce point structurée par la conscience du fait qu’elle est limitée dans le temps que la disparition de cette certitude remettrait en cause les conditions dans lesquelles nous accordons de la valeur à notre existence et désirons la prolonger. » La pénurie, en particulier la pénurie de temps, selon Scheffler, donne tout leur prix à la plupart de nos désirs et de nos réalisations. Ainsi, bien que la mort (excepté dans les derniers tourments de l’agonie) soit un mal parce qu’elle met un terme à cette vie pour nous si précieuse, nous serions incapables de l’apprécier à ce point si la mort n’arrivait jamais. Scheffler montre bien à quel point une existence terrestre sans fin serait étrange :

« Il nous faut imaginer des créatures censées nous ressembler mais dont les corps diffèrent des nôtres. Elles ne passent pas par les différents âges de la vie, et ignorent tout des défis, des réussites et des désastres qui les accompagnent. Elles n’ont pas besoin de travailler pour survivre, ne subissent pas le danger, et donc ne le surmontent pas non plus. Elles ne vieillissent pas, ne sont pas confrontées à la mort, ni au risque de mourir, ne connaissent pas les sentiments de deuil et de perte que nous cause la disparition d’un être cher. Et elles n’éprouvent jamais le besoin d’employer au mieux le temps qui leur est imparti ou de profiter des occasions qui se présentent.
D’une manière plus générale, il s’agit de se représenter des êtres dont l’existence ne présente guère l’équivalent de nos décisions tragiques, ou même simplement difficiles. Des êtres parfaitement étrangers à la nécessité de faire des choix en tenant compte des limites imposées par le temps, cette ressource rare entre toutes. Or, toute décision humaine tient compte du temps. Quand nous imaginons l’immortalité, nous imaginons donc une existence dans laquelle les décisions humaines n’ont, en fait, aucune place. »

Tout cela est vrai. Une vie éternelle ne serait pas simplement une vie mortelle indéfiniment prolongée : elle n’aurait pas de forme. Mais serait-elle pour autant entièrement dépourvue de signification ? Ne pourrait-elle pas se composer d’une suite interminable de quêtes, de projets et de découvertes, où alterneraient succès et déboires ? Les êtres humains ont une faculté d’adaptation stupéfiante ; au cours de leur histoire, ils ont inventé de nombreux modes de vie et systèmes de valeur en réponse aux mutations de leur environnement. Au motif que la mortalité est essentielle à la façon dont nous donnons sens à notre vie sur terre, l’immortalité ici-bas ne serait pas une bonne chose ? Je n’en suis pas persuadé. Si la médecine parvient un jour à interrompre le processus de vieillissement, je crois que nous nous y habituerons.

Il se peut toutefois que Scheffler ait raison. S’il en est ainsi, cela aura des conséquences intéressantes sur la structure de nos valeurs. Pour le philosophe, l’essentiel de ce qui donne du prix à nos vies suppose qu’elles s’achèveront ; mais il soutient que la mort est presque toujours un mal car elle met fin à tant de choses que nous aimons. Cela peut paraître contradictoire, mais ça ne l’est pas. Cela veut simplement dire que le bien, dans la vie humaine, est inséparable du mal.

Scheffler est tout aussi pertinent quand il aborde la peur du trépas. Les débats sur la question de savoir si la mort est un malheur pour celui qui décède (et, si oui, pourquoi), dit-il, sont parfaitement vains quand il s’agit d’analyser cette peur. Car celle-ci ne traduit pas simplement le regret de ne pas voir grandir ses petits-enfants, de ne jamais visiter Angkor, ainsi que la frustration de renoncer à telle ou telle expérience ou activité future. Pour Scheffler, la crainte de la mort est unique en son genre et se passe de justification :

« Même s’il m’est arrivé de perdre des choses qui comptaient à mes yeux, ou de voir de bons moments arriver à leur terme, c’est moi qui ai vécu ces expériences. (…) La mort, en revanche, signifie que ce même moi qui a vécu ces expériences va à son tour cesser d’exister. Le sujet égocentrique, toile de fond de toutes les fins que j’ai vécues, doit lui aussi finir.
Face cette perspective, j’en suis apparemment réduit à adopter vis-à-vis de moi-même un ensemble d’attitudes (tristesse, deuil, colère, angoisse) faites pour les situations dans lesquelles le moi subit et éprouve une perte. Mais ces attitudes deviennent impuissantes quand elles prennent pour objet celui-là même qui les adopte. Et ce constat engendre, ou peut engendrer, une véritable panique. L’événement peut sembler totalement incompréhensible et terrifiant, voire impossible. »

 

Contre l’immortalité

Scheffler conjugue ainsi une étonnante palette d’opinions. Il pense qu’il est raisonnable de craindre la mort, et de voir son occurrence comme un mal dans la plupart des cas ; pour autant, l’immortalité personnelle n’est pas souhaitable. La vie future collective, en revanche, revêt une grande importance : « Même si notre peur de mourir peut être raisonnable, notre confiance dans la survie d’autres personnes après notre trépas conditionne, bien davantage que ne le fait notre survie personnelle, la foi que nous plaçons en nos valeurs. Cette foi serait même mise à mal s’il nous fallait vivre éternellement. Pour le dire de manière un peu trop simpliste : il est nécessaire, pour entretenir la confiance en nos valeurs, que nous mourions et que d’autres vivent. »

Scheffler ajoute cet argument intéressant : la croyance en la vie éternelle, celle qu’entretiennent certaines religions, « peut inciter les individus à s’accom-moder un peu trop facilement de la disparition de toute vie sur terre et à juger moins urgent d’essayer de l’empêcher ». (Le fait est que certains de ceux qui adoptent cette croyance n’attendent pas seulement la destruction, peut-être imminente, de toute vie terrestre lors de l’Apocalypse ; ils s’en réjouissent.) Pour ceux d’entre nous qui ne croient pas à l’au-delà, affirme Scheffler, comprendre l’importance de la vie future collective devrait être une incitation à en faire plus pour prévenir la catastrophe planétaire :

« Il n’est pas déraisonnable de craindre la mort, même si elle n’ébranle pas notre confiance. Mais nous serons déraisonnables si nous ne craignons pas assez, et n’essayons donc pas de prévenir, les menaces toujours plus sérieuses qui pèsent sur la survie de l’humanité. Car c’est de cette dernière que dépend notre confiance.
Il ne s’agit pas d’inquiétude altruiste pour les générations futures, mais pour le sens de notre propre vie. Nous voulons que l’avenir soit, à certains égards, notre avenir : un lieu où nous pourrions nous sentir chez nous, même si nous n’y accéderons jamais. »

Susan Wolf et Harry Frankfurt font partie des spécialistes qui adressent leurs observations à l’auteur en fin de volume (4). Ils s’avouent tous deux peu convaincus par Scheffler quand ce dernier affirme que la perspective de l’extinction du genre humain provoquerait l’érosion générale de notre confiance dans ce qui a de la valeur. Frankfurt souligne que bien des choses comptent pour nous en elles-mêmes (le plaisir et l’amitié, bien sûr, mais aussi la musique, la création artistique, la quête de la connaissance), et qu’elles ne seraient pas dévaluées si l’humanité n’avait pas d’avenir. Mais Scheffler affirme clairement à juste titre que la valeur de certaines de ces réalités n’est pas tout entière contenue dans l’expérience qu’en fait l’individu. Wolf se montre davantage séduite par l’idée que nous concevons nos activités « comme parties intégrantes de tel ou tel flot continu – de l’histoire et de la communauté des arts et des sciences ; d’une culture ethnique ou religieuse ; ou encore des avancées juridiques, politiques, industrielles ou technologiques, etc. ». Mais elle pense que, si l’humanité n’avait pas d’avenir, notre dévouement au bien-être d’autrui, loin de diminuer, s’intensifierait peut-être, et donnerait du sens à notre vie.

Wolf s’empare aussi d’une question intéressante soulevée par Scheffler : nous savons tous que l’humanité ne durera pas éternellement, mais cela ne nous affecte pas comme le feraient le scénario apocalyptique ou celui de la stérilité. La plupart d’entre nous, souligne Scheffler, ne cédons pas au désespoir d’Alvy Singer, ce petit garçon de 9 ans qui, dans Annie Hall de Woody Allen, pense que faire ses devoirs n’a aucun sens parce que l’univers est en expansion et qu’il est voué à se désintégrer dans quelques milliards d’années. Wolf observe que, si nous rejetons la réaction d’Alvy, la cohérence voudrait que nous refusions aussi de considérer les scénarios de l’apocalypse et de l’humanité stérile comme porteurs d’une perte de sens. Scheffler répond que les deux cas ne sont pas comparables, parce que des échelles de temps aussi vastes que celle de la dislocation ou du refroidissement de l’univers déjouent nos jugements de valeur. Nous sommes incapables de les assimiler. Notre absence de réaction face à ces phénomènes ne nous renseigne donc en rien sur l’impact qu’aurait l’extinction prochaine de l’humanité sur le sens de nos vies.

Seana Shiffrin (5), elle, considère dans l’ensemble les positions de Scheffler avec bienveillance ; elle suggère toutefois, dans un esprit kantien, que l’existence hypothétique, à l’avenir, d’autres êtres rationnels capables de prêter de la valeur aux choses suffirait à nous faire tenir, et donc que la survie de l’humanité n’est pas essentielle. (Nous pourrions disparaître comme Neandertal, et être remplacés par une autre espèce douée de raison.) Réponse de Scheffler : « Bien que je n’aie pas de conviction ferme sur ce point, mon sentiment est que nous sommes davantage attachés à la dimension spécifiquement humaine que Shiffrin ne le suppose. Cela tient peut-être au fait que j’accorde plus d’importance qu’elle à l’histoire et à la biologie. »

Niko Kolodny se concentre quant à lui sur le troisième essai (6), en doutant que la crainte intrinsèque de notre inexistence imminente ait un sens. Je trouve pour ma part plausible l’interprétation compatissante que Scheffler propose de cette forme particulière de panique, mais il est difficile de trancher ce type de désaccords ; Scheffler lui-même refuse d’affirmer qu’un unique ensemble de réponses est objectivement vrai. Mais cela ne diminue en rien la valeur de cette investigation. Avec ses minutieux arguments, contre-arguments et examens comparés d’hypothèses alternatives, ce livre offre un magnifique exemple de ce que peut faire la philosophie analytique quand elle s’applique à un sujet digne d’intérêt majeur pour tout le monde, et pas seulement pour les philosophes professionnels.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 9 janvier 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Les enfants vont bien, merci !

Les jeunes d’aujourd’hui, c’est bien connu, sont des asociaux. Ils passent leur vie devant des écrans, sont incapables de communiquer avec de « vraies » personnes et s’exhibent de façon totalement inconsciente sur les réseaux sociaux. Voilà le genre de discours qui agace l’ethnologue américaine Danah Boyd. Cette pionnière des recherches sur les nouveaux médias est professeure associée à la New York University et chargée de recherches chez Microsoft. Au terme d’années d’observation et d’entretiens avec des adolescents, elle est convaincue que leur rapport aux technologies est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Pour commencer, les ressorts de la sociabilité adolescente ne sont pas très différents de ceux des générations précédentes : comme leurs parents avant eux, les jeunes de 2014 cherchent à se retrouver entre pairs, à faire des expériences communes, partager un langage et des codes qui leur soient propres. Or les adolescents américains dont il s’agit ici sont plus entravés de ce point de vue qu’aucune autre génération. « Leurs parents les surveillent, de nombreux lieux – par exemple, les centres commerciaux – leur sont interdits (du moins aux États-Unis), ils n’ont pas le droit de prendre le bus sans être accompagnés, rappelle Carole Cadwalladr dans The Observer. Si bien que l’espace public d’Internet est souvent le seul qui leur soit accessible. » Plutôt que de les isoler, le Web permet aux ados de « prendre le contrôle de leur vie et de leur rapport au monde », écrit Boyd.

Ensuite, ils sont tout à fait capables de protéger leur vie privée… notamment du regard de leurs parents ! Grâce aux noms de code, abréviations et autres blagues d’initiés qu’ils utilisent, explique l’auteure, « les jeunes limitent l’accès au sens de leurs contenus sans limiter l’accès aux contenus eux-mêmes ». Dans le même ordre d’idées, les adolescents « vont chercher des réseaux à même de redonner un caractère éphémère ou anonyme à leurs échanges », précise le New Statesman. C’est le cas, par exemple, de l’application Snapchat, qui permet d’envoyer photos et vidéos pour une durée très limitée (les images s’effacent au bout de quelques secondes, sans qu’il soit possible au destinataire de les télécharger) ; une façon de se prémunir contre le risque de voir resurgir des contenus embarrassants.

Enfin, et c’est Alissa Quart qui le souligne dans le New York Times, la pratique consistant à se présenter en ligne sous une fausse identité peut aussi bien être vue comme un mode d’expression que comme un moyen de se protéger, « notamment contre les prédateurs sexuels ». En fin de compte, « la leçon de Boyd est celle-ci : s’ils veulent éviter que les jeunes passent tout leur temps sur Internet, les parents, les enseignants et les urbanistes pourraient essayer de réfléchir aux moyens de leur offrir une liberté de mouvement, du temps libre et des espaces publics pour pouvoir se réunir, et changer vraiment leurs habitudes numériques ».

Thoreau, archiviste du climat

Le 4 juillet 1845, Henry David Thoreau partit s’installer dans une petite cabane au bord de l’étang de Walden, à deux kilomètres environ de sa ville natale de Concord, dans le Massachusetts. « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie. » Pendant deux ans, deux mois et deux jours, il marcha, observa, écouta, écrivit et lut. De cette expérience découla un livre, Walden ou la Vie dans les bois. Ce livre fit de Thoreau l’un des écrivains américains les plus aimés, et beaucoup voient en lui le premier écologiste du pays. Aujourd’hui, c’est pourtant un autre aspect de son œuvre qui est mis en avant, concernant cette fois la recherche sur l’environnement.

Professeur de biologie à l’université de Boston, Richard Primack collabore depuis une dizaine d’années avec des confrères de Harvard. Leur objectif : utiliser les observations contenues dans le Journal de Thoreau comme base d’une étude pionnière sur le changement climatique. De 1852 à 1861, Thoreau a en effet consigné les dates exactes de floraison et de feuillaison de plusieurs centaines de fleurs, de buissons et d’arbres de la région de Concord. Ses listes et ses graphiques sont si méticuleux que Primack et ses collègues ont pu (après avoir péniblement déchiffré l’écriture de Thoreau et retrouvé les équivalents modernes des noms donnés aux plantes dans les années 1850) les comparer avec des relevés effectués de nos jours au même endroit.

Thoreau a passé neuf ans à écrire et réécrire Walden. Des années au cours desquelles il se débattit pour faire coïncider sa passion (son obsession, diront certains) pour l’observation détaillée de la nature et son amour de la poésie. Pendant tout ce temps, il fit des promenades dans la campagne en prenant note des espèces végétales et de leur période de croissance. Il mesurait la profondeur des cours d’eau et des étangs, relevait les températures, conservait des échantillons dans des herbiers et enregistrait l’arrivée et le départ des oiseaux migrateurs. Au lieu d’« aller voir quelque savant », il parcourait des kilomètres à travers bois pour ses rendez-vous avec les plantes. Il en venait parfois à craindre que « cette habitude d’observation attentive » compromette ses efforts littéraires. Un jour, après un long trajet en bateau, griffonnant page après page de notes, il termina l’entrée de son journal en remarquant que « chaque poète a tremblé au seuil de la science ».

Entre le début et la fin de la réécriture de Walden, Thoreau connut une évolution personnelle : de poète transcendantaliste adorateur de la nature, il devint l’un des chefs de file américains du nature writing (1). C’est alors qu’il commença d’utiliser son journal intime comme un témoignage détaillé de sa découverte du monde naturel, établissant un programme quotidien d’études sérieuses, le matin et le soir, ponctué par une longue promenade l’après-midi. « J’omets l’exceptionnel – les ouragans et les tremblements de terre – et je décris l’ordinaire, écrivit-il en août 1851. C’est le banal qui a le plus de charme et qui constitue le véritable sujet de la poésie. » Composées dans un premier temps de fragments et de notes brèves, les entrées du journal étaient désormais régulières et chronologiques, reflétant les saisons dans toute leur complexité. « C’est mon année d’observation », proclamait Thoreau en juillet 1852. Armé d’un chapeau (sa « boîte à botanique ») où il conservait les spécimens végétaux, d’un livre de musique en guise de presse et de sa canne comme unité de mesure, il en vint à profondément apprécier les cycles de la nature et les relations unissant ses différentes composantes.

Les plus beaux passages de Walden trouvent leur source dans le journal de Thoreau, qui nous éveille à toutes ses manifestations, depuis la grandiose étendue de la Terre comme « poésie vivante » jusqu’aux humbles grenouilles qui « ronflent dans la rivière », en passant par la joie que procurent les chants d’oiseau au début du printemps. Son journal était un « livre des saisons », le témoignage « de [s]on amour » et de son « extase » – quelque deux millions de mots au total. Thoreau craignait de ne jamais, dans aucun de ses écrits, parvenir à surpasser son journal ; il comparait ses mots à des fleurs, se demandant s’ils paraîtraient plus beaux une fois artificiellement réunis en un bouquet (un livre) que dans la prairie où il les avait trouvés (son journal).

Primack et ses collègues se sont servis de ce journal pour suivre les traces de Thoreau. Bon nombre des espèces observées par lui ont aujourd’hui disparu de la région de Concord. Néanmoins, en étudiant trente-deux plantes indigènes qui fleurissent au printemps dans différentes sortes d’habitats, les chercheurs ont découvert que cette floraison est désormais bien plus précoce. Le 11 mai 1853, par exemple, Thoreau rapportait la floraison du myrtillier arbustif. Cette espèce – désormais la plus cultivée en Amérique du Nord à des fins commerciales – est aisément identifiable grâce à ses fleurs très spécifiques, blanches, pendantes, en forme de cloche. Mais si Thoreau la recherchait aujourd’hui à la mi-mai, il aurait bien du mal, puisqu’elle fleurit au cours des deux dernières semaines d’avril. Après l’hiver très chaud de 2011-2012, l’auteur l’aurait même ratée de six bonnes semaines. Au printemps 2013, les premières fleurs de myrtilles ont fait leur apparition à Concord dès le 1er avril.

 

Floraisons précoces

En comparant les listes de Thoreau avec les températures relevées depuis plus d’un siècle par l’observatoire météorologique Blue Hill (Massachusetts), Primack et ses collègues ont pu établir que la floraison des plantes de Concord avance d’environ deux jours à chaque demi-degré Celsius gagné. Du temps de l’écrivain, la température printanière moyenne était de 5,5 °C et la date moyenne de première floraison des trente-deux espèces étudiées se situait le 15 mai. Sur la période 2004-2012, on a gagné onze jours et 3,3 degrés.

Ces changements constatés dans le climat de la région de Boston ont été attribués à la fois au réchauffement de la planète et à un phénomène appelé îlot de chaleur urbain (2). Plus de la moitié de la hausse des températures résulte de l’urbanisation. La flore de Concord permet donc de déterminer comment, dans les zones non urbaines, les plantes pourraient réagir au réchauffement à venir. Primack considère Thoreau comme un « collègue scientifique » ; il a même envisagé d’ajouter son nom en tant que coauteur de ses publications. En examinant le journal de l’écrivain, lui et ses confrères cherchent un moyen de prédire comment les communautés végétales apparentées dans une région donnée sont susceptibles de réagir au changement climatique. Il est désormais clair que certaines plantes sont plus fortement affectées que d’autres par la hausse des températures. La période de floraison de début de saison a changé de façon plus nette que celle des plantes de fin de saison. Et il faut s’attendre à d’autres changements encore, car cela pourrait affecter les pollinisateurs associés à des espèces végétales spécifiques. Des recherches complémentaires s’imposent, mais, selon une hypothèse, certaines plantes arrivent aujourd’hui à maturité trop tôt par rapport au cycle de reproduction de leurs pollinisateurs attitrés, avec des conséquences potentiellement désastreuses pour elles comme pour eux. Après avoir combiné les données historiques de Thoreau avec ses propres observations, Primack sait qu’« une chose devient claire : le changement climatique est arrivé à Walden ». Ou, pour paraphraser Thoreau lui-même : grâce à son journal et à ses schémas, ces « faits collectés par le poète sont enfin établis comme les graines ailées de la vérité ».

 

Cet article est paru dans le New York Times, le 19 avril 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Willy Brandt, explication d’une légende

Des sept chanceliers qui se sont succédé à la tête du gouvernement de la République fédérale d’Allemagne de la fin de la Seconde Guerre mondiale à celle du XXème siècle, quatre apparaissent destinés à entrer dans l’Histoire. Le premier et le dernier en termes chronologiques, qui appartenaient au parti chrétien-démocrate CDU, ont associé leur nom à deux phases décisives de l’histoire de l’Allemagne durant les soixante dernières années : sa reconstruction après le désastre du nazisme et de la guerre dans le cas de Konrad Adenauer, et sa réunification à la suite de la disparition de l’Union soviétique et de la chute du communisme dans le cas d’Helmut Kohl. Entre ces deux hommes, de la fin des années 1960 au début des années 80, deux figures éminentes du parti socialiste SPD qu’on peut qualifier de grands hommes d’État ont dirigé le pays à la suite l’un de l’autre : Willy Brandt, initiateur et principal artisan de la politique d’« ouverture à l’Est » (« Ostpolitik »), et Helmut Schmidt, incarnation du réalisme en matière politique, économique et de relations internationales.

À présent âgé de 95 ans, Helmut Schmidt, qui a mené après avoir quitté la politique active une brillante carrière de commentateur politique et d’éditeur à la tête de l’hebdomadaire Die Zeit, joue avec constance depuis plusieurs dizaines d’années le rôle du « vieux sage » de la politique allemande. Encore très écouté et apprécié aujourd’hui pour ses avis tranchants, son franc parler, son humour sarcastique, son sens de la formule et ses prises de position provocatrices et iconoclastes, il n’est pas loin d’être devenu un mythe vivant. Mais si Schmidt, réputé avoir été le plus brillant cerveau de la politique allemande d’après-guerre, parle à l’intelligence de ses compatriotes, Willy Brandt touche, lui, leur cœur, comme d’ailleurs celui de nombreux personnes à l’extérieur de l’Allemagne. Leader charismatique à l’époque où il était au pouvoir, rapidement devenu une légende vivante, il a conquis au cours des dernières années le statut de figure historique. L’intérêt suscité par sa vie, sa personnalité et sa trajectoire n’a cessé de croître, pour atteindre des proportions impressionnantes à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance en 2013, un événement qui a donné lieu à un véritable déferlement de dossiers spéciaux dans les journaux et les magazines, d’émissions de télévision, d’expositions, de manifestations en tous genres et de publications.

La biographie de référence

Depuis longtemps, Willy Brandt est l’homme politique allemand sur lequel on a le plus écrit. De nombreuses biographies lui ont été consacrées. Un certain nombre d’entre elles étaient déjà parues de son vivant, comme celles de la journaliste Carola Stern et de son collègue de Die Zeit Gunther Hofmann. Plusieurs autres ont été publiées après sa mort en 1992, notamment, au cours des années 2000, les ouvrages des historiens Helga Grebing et Gregor Schöllgen et du journaliste Peter Merseburger. À l’occasion de l’anniversaire de la naissance de Brandt, les deux derniers livres cités ont été réédités et de nouveaux portraits de l’homme politique ont été présentés par l’historien du SPD Bernd Faulenbach et l’ancien rédacteur de l’hebdomadaire d’investigation Der Spiegel Hans-Joachim Noack. L’écrivain et critique Torsten Körner s’est intéressé à la famille Brandt (Die Familie Willy Brandt) et l’ancien bras droit de Brandt, Egon Bahr, a publié ses souvenirs à son sujet. Dans un ouvrage au sous-titre en forme d’euphémisme « Histoire d’une amitié difficile », Gunther Hoffman a fait le récit des relations compliquées et tendues de Willy Brandt et Helmut Schmidt. Peter Brandt, historien et fils aîné du défunt chancelier, a raconté ses années de jeunesse avec son père. Il n’est ni le premier ni le seul proche de Willy Brandt à s’être ainsi exprimé à son propos. Avant lui, son frère Lars Brandt, écrivain et cinéaste, avait déjà publié ses souvenirs, tout comme leur mère Rut Brandt, la deuxième femme de Brandt et sa compagne de plusieurs dizaine d’années, dont il divorcera sans que les deux ex-époux se revoient jamais. Quant à sa troisième et dernière femme, la journaliste Brigitte Seebacher, elle est l’auteur d’une biographie de Brandt en bonne et due forme, d’une impartialité naturellement assez sujette à caution.

Il ne s’agit ici que des livres sur Willy Brandt en allemand. À toute cette littérature, il convient en effet d’ajouter au moins trois ouvrages sur lui en anglais, par les journalistes américains David Binder et Viola Herms Drath et l’universitaire anglaise Barbara Marshall, la récente excellente biographie en français d’Hélène Miard-Delacroix, ainsi qu’un intéressant recueil d’entretiens avec un de ses proches collaborateurs, Klaus Lindenberg, curieusement paru en italien. Sans oublier les dix tomes des écrits du chancelier (articles, discours, textes de circonstances, manifestes, livres politiques et plusieurs volumes de souvenirs personnels et politiques), rassemblés et publiés par la Fondation Willy Brandt.

De toutes les biographies de Willy Brandt, la meilleure est celle de Peter Merserburger. Auteur par ailleurs d’un remarquable ouvrage sur l’histoire de la ville de Weimar et d’une biographie de Rudolf Augstein, fondateur de Der Spiegel et rédacteur en chef du magazine durant 55 ans, Merserburger a pu exploiter des archives auxquelles ses prédécesseurs, à l’exception de Gregor Schöllgen, n’avaient pas eu accès, et a interrogé de très nombreux témoins de la vie de Brandt. À la fois une œuvre d’historien et le produit d’un travail de journaliste, précis et rigoureux dans l’établissement des faits, pénétrant et nuancé dans l’analyse, d’une extraordinaire richesse et très bien écrit, cet énorme livre de 900 pages est unanimement considéré comme la biographie de référence de Willy Brandt.

Un homme compliqué et secret

De peu d’hommes politiques contemporains, on peut donc affirmer que la vie publique et privée est aussi bien documentée. Un leitmotiv des ouvrages publiés sur lui, comme des articles auxquels ils ont donné lieu dans la presse, est pourtant qu’au bout du compte, « on ne sait pas qui était Willy Brandt ». L’idée qu’il s’agissait d’un homme compliqué et secret est quasiment un lieu commun. Derrière les manières énergiques et cordiales de l’homme public, son style combatif et son assurance conquérante, dit-on volontiers, il y avait un individu tourmenté, souvent distant et difficile, sur lequel on sait en vérité très peu.

Le fait est que cet homme-là fascinait ses contemporains et continue à fasciner aujourd’hui, et on peut se demander pour quelle raison. La première est le caractère romanesque de son existence et de son destin. « La vie de Willy Brandt », disait l’écrivain Heinrich Böll, « est une légende, quasiment un conte de fée devenu réalité. » Né en 1913 Herbert Frahm, fils illégitime d’une vendeuse et d’un employé vivant à Hambourg nommé John Möller dont il n’apprendra l’identité qu’à l’âge de 34 ans et qu’il ne cherchera jamais à connaître, le futur chancelier a grandi dans le milieu ouvrier et un quartier populaire de la ville de Lübeck. Les conditions de sa naissance seront régulièrement utilisées contre lui par ses adversaires politiques, en premier lieu Adenauer, qui fera référence à lui plus tard en l’appelant pernicieusement, à une époque où il était déjà connu sous le nom de Willy Brandt, « Brandt, alias Frahm ». La personne qui servit de père de substitution à Brandt est son grand-père, Ludwig Frahm, qui n’était en réalité pas son grand-père naturel mais le beau-père de sa mère, née de père inconnu. Ludwig Frahm était ouvrier et militant du parti social-démocrate allemand (SPD), et toute l’enfance de Willy Brandt a baigné dans la culture ouvriériste et syndicale et les valeurs du socialisme.

Dès l’âge de 15 ans, le jeune Frahm, qui rêvait de devenir journaliste, rédigeait des articles militants pour un journal local. Le rédacteur en chef de cette publication, Julius Leber, était aussi président de la section du SPD de la ville de Lübeck et député au Reichstag. Il sera le premier mentor de Willy Brandt, qui, tout en continuant à le respecter, finira cependant par se brouiller avec lui et s’éloigner de lui au plan politique. Brandt faisait en effet partie de ces militants du SPD très à gauche qui trouvaient le parti socialiste trop indulgent à l’égard de l’attitude timorée et défaitiste du gouvernement « bourgeois » face à la menace du nazisme, grandissante au début des années 1930. Ensemble, ils décidèrent de rejoindre un nouveau parti qui venait d’être créé à la gauche du SPD, le SAP, « Parti socialiste des travailleurs de l’Allemagne ». Une fois les nazis arrivés au pouvoir, le SAP fut dissous et ses militants entrèrent dans la clandestinité. C’est à ce moment qu’Herbert Frahm choisit le pseudonyme de Willy Brandt, qui allait devenir plus tard son nom légal.

Le goût de l’aventure

Les douze années de la vie du futur chancelier qui suivirent, au sujet duquel l’intéressé n’a pas toujours été très clair, sont longtemps restées entourées d’un certain flou et affectées d’incertitudes que ses biographes ont progressivement dissipées, à tout le moins en grande partie. Peu après la disparition du SAP, Brandt partit pour la Norvège où il demeura durant sept ans, avant de s’établir, lorsque les troupes hitlériennes eurent envahi le pays, dans la Suède neutre, où il resta jusqu’à la fin de la guerre. Sa vie était-elle réellement menacée comme il l’a parfois affirmé ? N’est-ce pas également un peu le goût de l’aventure qui a poussé ce jeune homme de vingt ans à quitter ainsi son pays ? Des années plus tard, ce départ lui sera reproché et exploité par ses ennemis politiques comme le leader de la CSU bavaroise Franz-Joseph Strauss, qui dans une déclaration souvent citée posait agressivement la question : « Monsieur Brandt, qu’avez-vous donc fait durant ces douze années ? » – manière d’insinuer qu’il s’était conduit en mauvais patriote (dans le même esprit, la sympathie de Brandt, durant sa jeunesse, pour les idées de la gauche radicale, le fera accuser d’avoir été un communiste, ce qu’il n’a jamais été, et certains avanceront qu’il a été un agent de la Gestapo, une supposition tout aussi dépourvue de fondement).

En Scandinavie, Brandt mena une double vie de journaliste prolifique travaillant pour la presse norvégienne et d’agent du SAP en exil entretenant des contacts assidus avec les milieux anti-nazis en Norvège et en Suède, mais aussi ailleurs en Europe. À ce titre, il voyagea en effet beaucoup, de Paris à Prague en passant par Barcelone, où il avait été envoyé par le SAP comme observateur de la guerre civile espagnole (un épisode qui a fait l’objet de récits loin d’être toujours concordants), et même en Allemagne, où il s’aventura avec un passeport norvégien et sous un nom d’emprunt. Après avoir commencé sa vie d’exilé avec sa petite amie allemande Gertrud Meyer, qu’il avait fait venir de Lübeck, il la poursuivit avec une intellectuelle norvégienne, Carlotta Thorkildsen, qu’il épousa et qui lui donna une petite fille appelée Ninja. Puis il fit la connaissance d’une résistante norvégienne en exil comme lui à Stockholm, Rut Hansen, qui devint sa femme en 1948 après qu’il eut divorcé de Carlotta. À Stockholm, il rencontra celui qui allait devenir plus tard chancelier d’Autriche, Bruno Kreisky, lui aussi socialiste et lui aussi en exil, et sans être lui-même un espion, il entretenait des contacts réguliers avec les services secrets britanniques, américains et soviétiques.

À la fin de la guerre, les idées politiques de Willy Brandt avaient évolué. Ce qui le préoccupait essentiellement était de restaurer l’unité nationale dans une Allemagne déchirée par les séquelles du nazisme et du conflit, et d’aider le pays à s’intégrer dans une Europe pacifiée. Parallèlement, son idéal s’était rapproché de celui des sociaux-démocrates scandinaves, et c’est sous la bannière d’un socialisme modéré non marxiste qu’il mènera toute sa carrière politique. Celle-ci commencera dans une ville à laquelle son destin est étroitement associé, Berlin, dont il sera le maire de 1957 à 1966, dans le sillage d’un autre de ses mentors, le très respecté Ernst Reuters, qui avait exercé cette même fonction de 1948 à 1953 et affronté avec détermination le blocus de la ville par l’Union soviétique. Comme maire de Berlin-Ouest, Brandt a déployé beaucoup d’efforts pour le développement urbain de la ville, une ville dans laquelle il a eu la satisfaction d’accueillir le président américain John Fitzgerald Kennedy et de lui entendre prononcer la fameuse phrase « Ich bin ein Berliner », tentative réussie de racheter la mauvaise impression faite sur les habitants de Berlin-Ouest et les Allemands en général par la réaction initiale américaine assez tiède à l’édification du Mur de Berlin, en 1961.

Comme tous les autres biographes de Brandt, Merseburger fait le récit détaillé de l’irrésistible ascension de Willy Brandt au sein du SPD, qu’il allait présider durant presque un quart de siècle, de 1964 à 1987. Il raconte comment après s’être présenté sans succès à deux reprises comme candidat à la chancellerie, la première fois contre Adenauer en 1961, la seconde contre Ludwig Erhard en 1965, et avoir exercé les responsabilités de vice-chancelier et de ministre des affaires étrangères dans le gouvernement de coalition dirigé par le chrétien-démocrate Kurt Georg Kiesinger, il devint enfin chancelier pour une période de 5 ans, de 1969 à 1974.

L’affaire Guillaume

À l’instar également de tous les autres biographes, Merserbuger se trouve confronté à la difficulté de débrouiller l’écheveau extrêmement enchevêtré des circonstances qui ont entraîné la démission spectaculaire de Willy Brandt en 1974, quelques mois après une nouvelle élection provoquée par le SPD qui s’était délibérément mis en minorité dans l’espoir de renforcer sa position au Reichstag – le scrutin s’est de fait soldé par un triomphe historique du parti socialiste. Comme on sait, cette démission est liée à l’épisode de « l’affaire Guillaume », du nom de Günter Guillaume, un collaborateur proche de Brandt démasqué comme un agent de la Stasi, la police secrète est-allemande. Rien n’est très clair dans cette affaire, et de nombreuses questions continuent à se poser à son sujet auxquelles Peter Merserburger lui-même n’est pas toujours en mesure de répondre complètement. Pour quelles raisons les responsables des services de renseignement ouest-allemands, qui savaient depuis un certain temps que Guillaume était un informateur de leurs homologues est-allemands, l’ont-ils laissé opérer si longtemps à proximité du chancelier ? (Willy Brandt avait tout de même été informé par le ministre de l’intérieur d’alors, le libéral Hans-Dietrich Genscher, des soupçons qui pesaient sur lui). Il semblerait que l’objectif était de confondre plus sûrement la Stasi. Mais certains ont évoqué un complot des amis politiques de Brandt pour chasser celui-ci du pouvoir. Cette thèse n’est pas solide, mais il est exact qu’entre les trois hommes forts du SPD, Willy Brandt, Helmut Schmidt et Herbert Wehner, considéré comme l’éminence grise du parti, les tensions étaient fortes. Tous trois engagés sans réserve dans la mise en œuvre du fameux programme de Bad-Godesberg adopté en 1959, qui marquait l’abandon par le SPD des aspects de la politique socialiste relevant du marxisme, ils étaient cependant aussi tous trois dotés de personnalités trop fortes et de caractères trop différents pour arriver à s’entendre en profondeur. Connu pour la discipline de fer qu’il faisait régner dans le parti, Wehner finira par s’agacer de certains atermoiements de Willy Brandt, et ce n’est sans doute pas sans raisons que celui-ci lui a reproché de n’avoir guère cherché à le dissuader de démissionner : la perspective de voir Helmut Schmidt le remplacer était loin de déplaire à Wehner. Entre Brandt et Schmidt, l’entente avait d’autre part toujours été laborieuse. D’autres désaccords interviendront d’ailleurs plus tard entre Schmidt devenu chancelier et Brandt demeuré président du parti, le plus fameux portant sur la question des missiles de l’Otan, dont le premier défendait le principe de l’installation sur le sol de l’Allemagne quand le second s’y opposait.

La situation économique et politique était par ailleurs difficile, du fait de la crise pétrolière, des difficultés rencontrées par le gouvernement pour mettre en œuvre la politique des réformes sociales qu’il entendait mener en conformité avec le slogan « Oser plus de démocratie » inventé par l’écrivain Günter Grass, ainsi qu’en raison du développement, à l’intérieur du parti, de courants que Brandt ne parvenait pas à maîtriser. D’un autre côté, avec le lancement de son programme social et de l’Ostpolitik, Brandt pouvait considérer avoir accompli l’essentiel de sa tâche, et il est possible que ceci ait rendu à ses yeux la perspective de la démission moins effrayante. Cette issue était-elle fatale ? Un des aspects qui a vraisemblablement joué un rôle non négligeable est la perspective de voir publiquement étaler tout ce que Guillaume avait pu observer de la vie privée de Brandt, notamment son goût pour les boissons fortes et la compagnie féminine, au sujet duquel des rumeurs insistantes commençaient à se propager, en partie fondées mais aussi souvent le produit d’inventions. Brandt était dans tous les cas découragé et déprimé, il a semble-t-il même affirmé que s’il n’avait pas été à ce moment-là en train d’essayer d’arrêter de fumer, il n’aurait pas démissionné.

Le rôle d’un catalyseur

Sur une scène politique allemande complexe, dans une conjoncture délicate et difficile, s’abattant sur un homme rarement serein, en mauvaise posture au plan politique et dans une situation psychologique qui n’était pas des meilleures, l’affaire Guillaume, pour utiliser une expression employée par le dramaturge britannique Michael Frayn, auteur d’une pièce sur le sujet, semble avoir essentiellement joué le rôle d’un « catalyseur » au sein d’un ensemble de facteurs et de processus bien plus large qu’elle. Selon Marcus Wolf, le célèbre directeur de la section des affaires extérieures de la Stasi, la chute de Brandt n’était en tous cas pas un objectif visé par ses services. À ses yeux, l’affaire qui l’a entraînée était le produit d’une des plus graves erreurs qu’ait commise le contre-espionnage de son pays. Une chose est sûre, les circonstances dans lesquelles s’est produite la fin de cette partie de la carrière de Willy Brandt ont contribué à faire de lui une figure tragique. Qu’un homme qui a consacré tant d’efforts à améliorer les rapports de l’Est de l’Ouest tombe victime d’une affaire d’espionnage au profit du bloc communiste a de fait quelque chose d’un scénario de tragédie grecque, jusque dans ce fait que, comme souvent dans les tragédies antiques, un des instruments utilisés par le destin pour frapper l’homme qu’il semblait vouloir accabler était son propre caractère.

Une deuxième raison de l’emprise que la personne de Willy Brandt exerce sur l’imagination est qu’il était, selon l’expression consacrée, un politicien visionnaire. « Visionnaire et réaliste » est le sous-titre que Peter Merseburger a choisi de donner à sa biographie, et on peut s’interroger sur la pertinence du second de ces adjectifs. « Réaliste », Willy Brandt ne l’était en effet assurément pas à la manière d’Helmut Schmidt, avocat fervent et adepte résolu de la « realpolitik », et fameux pour avoir un jour déclaré : « Celui qui a des visions doit aller chez le médecin ». Brandt savait par contre incontestablement se montrer un homme pragmatique, capable de tenir compte, dans l’application de ses idées et la poursuite de ses idéaux, des contraintes du réel, ainsi que l’a illustré avec éclat l’approche qu’il a choisie pour la mise en œuvre de l’Ostpolitik, basée sur l’idée du « changement par le rapprochement » et la méthode des « petits pas ». Loin d’être le produit de son adhésion à une quelconque doctrine, l’expression de convictions profondes ou le reflet de son tempérament, son réalisme, dans les limites où l’on peut utiliser ce mot dans son cas, n’était rien d’autre que la reconnaissance de la nécessité, pour un homme politique, de s’accommoder des pesanteurs et des résistances qu’oppose à l’action la réalité politique et sociale.

Mais visionnaire, il l’était sans la moindre contestation possible, et idéaliste, non au sens péjoratif que peut avoir ce mot quand il est employé pour désigner des esprits chimériques enclins à voir le monde différent de ce qu’il est, mais en ce qu’il luttait pour des idéaux au service desquels il mettait toute son énergie. On pourrait être tenté de mettre en doute une telle affirmation. Comme tous les hommes politiques, Willy Brandt aimait le pouvoir, n’était pas insensible aux honneurs et savait apprécier les acclamations. Mais le goût du pouvoir n’était pas chez lui aussi manifeste que chez un homme comme Helmut Kohl, pour donner un exemple, et rien n’indique qu’il ait joué un rôle moteur dans le développement de sa carrière.

« Un sentimental »

Faut-il pour autant le considérer comme un intellectuel ? Brandt, qui a longtemps été journaliste et a rédigé, seul ou en collaboration, de nombreux livres, aimait les mots et les idées. Retravaillant presque toujours les discours qu’on préparait pour lui, il accordait une grande importance au langage et aimait découvrir ou forger des formules justes et mémorables. Mais même si son modèle était Walther Rathenau, ministre des affaires étrangères sous la République de Weimar et exemple même de l’intellectuel en politique, lui-même peut difficilement être qualifié de la sorte. « Willy Brandt », faisait remarquer non sans malignité mais avec raison Helmut Schmidt dans un entretien donné au Spiegel, « était un sentimental, pas un cérébral. Avec les qualités qu’il possédait, il aurait pu être un artiste. […] Il n’était pas fait pour résoudre des équations mathématiques. Mais comprendre les gens et aller vers eux, cela, il y parvenait à la perfection ». Plutôt qu’un concepteur, Brandt, dit justement Barbara Marshall, était un « synthétiseur d’idées », capable de transformer celles qu’on lui proposait en projets politiques. Le véritable architecte de l’Ostpolitik, on le sait, à qui l’on doit la devise « le changement par le rapprochement », est Egon Bahr. Mais c’est bien sûr Brandt qui en a fait l’axe de la politique extérieure de l’Allemagne et lui a conféré sa dimension historique.

De quelle vision et de quel idéal l’Ostpolitik, que Brandt avait d’ailleurs commencé à mettre en œuvre alors qu’il était encore ministre des affaires étrangère, était-elle l’instrument de réalisation ? Lorsque le Mur de Berlin est tombé, Willy Brandt a salué l’événement d’une belle formule à laquelle il avait déjà eu recours dans un de ses livres de souvenirs : « Maintenant peut s’entremêler et s’épanouir ensemble ce qui fait partie d’un même ensemble ». Et il a été un des premiers hommes politiques allemands à plaider en faveur de la réunification du pays, un processus qu’il a par après résolument soutenu et encouragé. Vingt ans auparavant, cependant, comme la quasi-totalité de ses compatriotes, il ne pensait pas pouvoir assister de son vivant à un développement que rien ne semblait rendre possible dans un délai prévisible.

L’objectif de l’Ostpolitik, qui tournait ostensiblement le dos à la politique très dure menée à l’égard des pays communistes par Adenauer, qui refusait le moindre contact avec le gouvernement de la RDA, était, en favorisant les échanges et en améliorant les relations entre l’Allemagne et ses voisins communistes, d’aider à préparer le terrain à une éventuelle réunification à très long terme. Dans l’immédiat, cette politique pouvait toutefois été considérée comme allant dans le sens exactement opposé, puisqu’elle revenait à entériner l’état de fait issu de la fin de la seconde guerre mondiale, en reconnaissant l’existence de la République démocratique allemande et en normalisant les rapports de la RFA avec la Pologne et l’Union soviétique. C’est de fait comme cela qu’elle a été perçue et violemment dénoncée par certains, notamment les anciens habitants des régions annexées par la Pologne, forcés d’émigrer et qui avaient souvent perdu tout ce qu’ils possédaient.

Changer la chimie politique

L’Ostpolitik s’est matérialisée dans une série d’accords avec la RDA, la Pologne et l’Union soviétique, dont la ratification par le Reichstag n’a pas été facile. Elle n’a en effet été obtenue que grâce à la défection de deux députés de la CDU lors d’un vote de défiance à l’égard du gouvernement, députés dont il est apparu par après qu’ils avaient été achetés par la Stasi. « Ainsi », fait remarquer Merserburger, « on peut aujourd’hui considérer comme certain que Willy Brandt doit sa survie à la tête du gouvernement au printemps 1972 aux services secrets de l’Allemagne de l’Est, précisément à ce même Marcus Wolf dont la présence d’un agent à la chancellerie allait deux ans plus tard entraîner [sa] perte ». De documents récemment rendus publics, il semble ressortir que la Stasi était ainsi intervenue plutôt à la demande du KGB que du gouvernement est-allemand, qui ne voyait pas l’Ostpolitik d’un œil particulièrement favorable.

Quel rôle l’Ostpolitik a-t-elle joué dans le bouleversement géopolitique intervenu en Europe au tournant des années 1980 et 1990 ? La question est très débattue. À l’évidence, la principale cause de l’écroulement de l’URSS, qui a rendu possible la disparition des régimes communistes de ses pays satellites, a été la pression qu’exerçait sur l’économie soviétique la course aux armements délibérément entretenue par les États-Unis, en l’absence de laquelle rien ne se serait vraisemblablement passé. Mais « en changeant la chimie politique » des relations Est-Ouest, pour reprendre une formule de Neal Ascherson dans sa recension d’un des livres de souvenirs de Willy Brandt, en faisant percevoir l’Allemagne par l’Union soviétique comme une puissance en laquelle on pouvait avoir confiance, en stimulant l’ouverture de l’économie des pays de l’Est sur le monde, en rendant l’Ouest plus attirant pour leurs populations, l’Ostpolitik, qui a valu à Brandt le prix Nobel de la Paix en 1971, a sans doute contribué à faciliter le processus, plus particulièrement la réunion des deux Allemagnes une fois le Mur de Berlin à terre. Comme l’a souligné le journaliste et historien Timothy Garton Ash dans le livre qu’il lui a consacrée, elle a en tous cas significativement amélioré la vie des citoyens d’Allemagne de l’Est et de Berlin-Est, en entraînant par exemple un assouplissement des conditions dans lesquelles ils pouvaient voyager.

Les deux images les plus fortes associées à l’Ostpolitik sont celles de Willy Brandt acclamé par la foule scandant son prénom dans la petite ville d’Erfurt, à l’occasion de la première visite d’un chancelier allemand en RDA, qui lui donna l’occasion de rencontrer son homologue est-allemand Willi Stoph, et, davantage encore, celle de Brandt s’agenouillant devant le mémorial du ghetto de Varsovie en 1971, une image-symbole qui a fait le tour du monde. Ce geste, dont Brandt a toujours affirmé qu’il était spontané (« J’ai trouvé qu’incliner la tête n’était pas suffisant » a-t-il affirmé), illustre bien ce qui, sous-jacent à l’Ostpolitik, a toujours constitué un élément central de ses idées politiques. Du socialisme dur de sa jeunesse à ses engagements en faveur du Tiers-Monde quand, devenu président de l’Internationale socialiste, une fonction qui n’a jamais connu autant de prestige que durant les années où il l’a exercée, il s’est vu confier par la Banque Mondiale la présidence de la Commission Nord-Sud, en passant par la conversion à un socialisme réformiste de type scandinave, un court accès d’anticommunisme virulent, puis la politique de rapprochement avec les pays européens de l’Est, Willy Brandt a souvent changé d’orientations politiques, à un degré qu’on a pu trouver excessif. Au cœur de son ambition politique a toutefois résidé en permanence la volonté de redonner à l’Allemagne, en commençant par reconnaître ouvertement les fautes dont elle s’était rendue coupable, sa place parmi les nations, plus particulièrement sa place en Europe, condition indispensable pour permettre à l’Europe de retrouver sa place dans le monde.

On a pu s’étonner qu’un homme aussi ostensiblement engagé dans la lutte contre le nazisme que l’a été Brandt se soit senti obligé de demander spectaculairement pardon pour des crimes qu’il n’avait pas commis. Interrogé par la journaliste italienne Oriana Fallaci (mais il s’est exprimé dans des termes similaires à plusieurs autres occasions), Brandt s’est expliqué très clairement sur ce point : « Il faut distinguer entre culpabilité et responsabilité. Je ne me sens pas coupable et trouve qu’il ne serait ni juste ni correct de considérer comme coupables mon peuple ou la génération à laquelle j’appartiens. Des fautes peuvent être attribuées à des individus, pas à des peuples ou des générations. Mais dans le cas de la responsabilité, c’est différent. Bien que je n’aie été un partisan d’Hitler, pour user d’un euphémisme, je ne peux pas m’exonérer d’une certaine forme de responsabilité […] Il faut en effet se demander : pourquoi [Hitler] est-il arrivé au pouvoir ? […] Pas seulement parce qu’il s’est trouvé des millions de gens assez stupides pour le suivre, mais aussi parce que tous les autres n’ont pas été capables de l’arrêter. […] Je ne me suis pas mis à genoux parce que j’avais une faute à avouer, mais parce que je voulais m’identifier avec mon peuple, un peuple auquel appartenaient des gens qui ont commis des crimes terribles. »

Un extraordinaire orateur

Last but not least, parmi les raisons expliquant l’aura dont bénéficie Willy Brandt, il faut considérer celles qui sont liées à sa personnalité. Willy Brand avait beaucoup de prestance et un charme énorme, qu’il savait parfaitement exploiter. Souvent présenté comme le Kennedy allemand – il lui a fréquemment été reproché de chercher à imiter le style du président américain – doté d’une apparence agréable et possédant une forte présence physique, dégageant une magnétique impression de vitalité et de virilité, il séduisait rapidement les individus et captivait aisément les foules. C’était de fait un orateur hors du commun (le tribun le plus galvanisant de la politique allemande depuis Adolf Hitler, a-t-on même dit), ce dont conviendront aisément tous qui a ont eu l’occasion de l’écouter et de le voir s’exprimer face à un large public. De ce spectacle, Viola Herms Drath a laissé une description saisissante : « Quand Brandt parlait devant un microphone, son corps entier était impliqué. De temps en temps, son poing fermé s’aventurait dans la poche de son veston. Parfois, il serrait si fort les doigts que leurs articulations blanchissaient. Ses talons battaient incessamment le plancher, bougeant au rythme soutenu de ses phrases. Son torse puissant, réservoir d’une énorme énergie, se dressait et s’allongeait, transférant sa force contenue dans les mots prononcés ».

Capable de se montrer chaleureux en de nombreuses occasions, Brandt a d’autre part été décrit par ses biographes comme un homme solitaire, dangereusement sensible, enfermé en lui-même et porté à l’introspection, dont l’humeur « alternait de façon déconcertante entre une exubérante énergie et une lassitude mélancolique », ainsi que l’exprime très bien l’historien Fritz Stern. Et il est notoire qu’il a connu plusieurs épisodes de dépression. Si ses proches, ses épouses et ses enfants, tendent à donner de lui une image dans l’ensemble positive (sa fille aînée Ninja, à laquelle il était très attaché et avec laquelle il a gardé des contacts toute sa vie, a laissé de leurs relations un récit émouvant), ses rapports avec ses garçons ne semblent pas avoir été faciles et il est souvent présenté comme ayant été un père distant. Dans un entretien à son sujet, Rudolf Augstein, qui l’admirait pourtant, l’a presque toujours soutenu au plan politique et le considérait comme le seul véritable homme d’État allemand de la seconde moitié du XXème siècle avec Adenauer, a été jusqu’à déclarer de Brandt qu’il était « un monstre » parce qu’il ne se rendait jamais la chambre de ses enfants. La formule est excessive et injuste, mais elle n’a bien sûr pas manqué de frapper.

Et puis, il y a les faiblesses bien connues de l’homme, son penchant pour l’alcool et son goût des femmes, familiers de ses contemporains et qu’aucun biographe ne peut complètement passer sous silence. S’agissant des femmes, la plupart d’entre eux traitent du sujet avec « beaucoup de tact » pour reprendre l’expression de l’auteur de la recension du livre de Peter Merseburger dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Plus intéressée par le sujet que ses homologues allemands, moins retenue par des considérations de discrétion, Viola Herms Drath brosse le tableau d’une vie sentimentale à la Kennedy, qui semble cependant n’avoir été celle de Brandt qu’à certains moments de sa vie seulement, par exemple en campagne électorale. On attribue de fait à Willy Brandt une grande quantité d’aventures, plus particulièrement avec des jeunes journalistes. Une d’entre elles, sa longue liaison avec la journaliste Suzanne Sievers à l’époque où Brandt n’était pas encore maire de Berlin, a défrayé la chronique à deux reprises : durant les années au cours desquelles les événements concernés ont eu lieu, des rumeurs ayant circulé selon lesquelles la jeune femme travaillait pour la Stasi et, bien plus tard, lorsque de retour en République fédérale après quatre ans de séjour forcé en RDA où elle avait été retenue et emprisonnée au motif qu’elle espionnait pour l’ « agent américain » Willy Brandt, elle eut publié un livre de révélations sur la vie privée de ce dernier.

Dans ce genre d’affaires, il faut toujours faire la part de l’exagération qu’engendrent l’envie, la jalousie, la complaisance, l’indignation et la réprobation morales, le goût du scandale ou le sentiment de complicité entre mâles (« Respect, respect » déclarait avec un mélange d’admiration et d’ironie Franz Joseph Strauss, lui-même fameux pour son comportement dans ce domaine, au moment du déballage auquel a donné lieu l’affaire Guillaume). Il est toutefois évident que Willy Brandt aimait beaucoup la société des femmes, qu’il recherchait volontiers. Que représentaient-elles pour lui ? Pour l’historien Arnulf Baring, l’ex-enfant solitaire qu’avait été Brandt, devenu un homme qui ne se sentait chez lui nulle part, toujours en transit, partout un étranger, cherchait et trouvait auprès des femmes plus que des satisfactions physiques : « Les femmes ont toujours été très importantes dans sa vie. Elles signifiaient beaucoup pour lui, et pas seulement du plaisir, même s’il était un homme sensuel. À ses yeux, les femmes relevaient du côté mystérieux, irrationnel, mystique de la vie, le fondement de l’existence. Emporté par un puissant et bouleversant sentiment de solitude, il les regardait comme un refuge, auprès d’elles il cherchait à satisfaire un besoin de réelle proximité et la confirmation qu’il pouvait avoir confiance dans le monde et en lui-même ».

Propension à l’indécision

Cette explication en termes psycho-existentiels, qui ne convaincra pas nécessairement tout le monde, pourrait être appliquée à d’autres faiblesses souvent mentionnées de Willy Brandt qui l’ont clairement desservi au plan politique, comme une certaine propension à l’indécision, la réticence à affronter les critiques et les objections, et la tendance à s’entourer de collaborateurs complaisants – des traits de caractère qui se sont accentués avec le temps. Ce qui est curieux est que les fragilités psychologiques de Willy Brandt, que tout en restant un homme secret il n’a jamais non plus cherché à dissimuler à tout prix, semblent l’avoir dans l’ensemble plutôt servi. C’est ce que fait remarquer Egon Bahr dans son livre de souvenirs : « Ses faiblesses le rendaient plus humain. C’est cela qui l’a rendu si populaire et si attirant pour tant de personnes. Sa vulnérabilité est devenue sa force ».

Stigmatisées par ses ennemis politiques et certains de ses amis au moment où il était vivant, ces faiblesses continuent aujourd’hui à le rendre très proche, et se sont même incorporées à sa légende. Ne les exagère-t-on toutefois pas un peu ? Willy Brandt aurait-il accompli ce qu’il réalisé s’il n’avait possédé une force de caractère exceptionnelle ? Comme le soulignait à juste titre le journaliste et membre du SPD Albrecht Müller dans un entretien au sujet d’un film sur l’affaire Guillaume réalisé pour la télévision dans lequel le troisième fils de Willy Brandt, Matthias, qui fait carrière d’acteur, interprétait curieusement le rôle de l’espion, bien des stéréotypes et des clichés en circulation du vivant du chancelier sont à présent passés dans les livres d’histoire qui lui sont consacrés, sans que leurs auteurs prennent toujours la peine de les confronter avec les faits.

Willy Brandt a été statufié de son vivant. Dans l’esprit de beaucoup, il a accédé à un statut pas très éloigné de celui de la sainteté. Inévitablement, cet excès de dévotion a engendré en retour une tendance à démystifier le personnage. À l’époque où il était encore vivant, le rédacteur en chef du prestigieux quotidien suisse de langue allemande Neue Zürcher Zeitung, Fred Luchsinger, n’hésitait pas à présenter Brandt comme « le plus surévalué et mal jugé des hommes politiques européens des dernières années ». Dans une existence plus mouvementée que celle de la majorité des hommes politiques, qui ne manque pas d’épisodes sur lesquels on est loin de tout savoir, on s’est d’autre part appliqué à introduire plus d’obscurité encore, en y ajoutant des mystères fabriqués. L’idée que la vie de Willy Brand était pleine d’ombres, qu’il était un homme énigmatique dont même ses proches ne parvenaient pas à percer le secret, s’est incorporée à son mythe. Et les failles de son caractère ont été mises en exergue.

Entre les deux extrêmes

Willy Brandt mérite-t-il d’être canonisé, ou sa réputation historique est-elle complètement usurpée ? Était-il un homme remarquable essentiellement par son imagination, son courage et son énergie, ou un individu si complexe qu’il faille renoncer à le comprendre et un homme « prisonnier de son passé » pour emprunter l’expression employée par Viola Herms Drath comme sous-titre de sa biographie de Brandt, de tous les ouvrages qui ont été publiés sur lui celui qui pousse l’enquête psychologique le plus loin, dans un esprit de dramatisation flirtant avec le sensationnalisme. Comme toujours, la vérité se situe entre ces deux extrêmes.

Willy Brandt était un homme politique faillible, qui a commis des erreurs et dont toutes les entreprises n’ont pas été couronnées de succès. La fin de sa carrière, plus particulièrement, est bien plus riche d’honneurs et de reconnaissances que de réels accomplissements. Mais c’était un véritable homme d’État, un politicien à la fois visionnaire et extrêmement tenace, d’une dimension comparable à celle des grandes figures historiques du passé et dont l’action a laissé une empreinte profonde dans l’histoire de son pays et de l’Europe. Même s’il n’était pas le sphinx incompréhensible ou le nœud de problèmes psychologiques que certains se sont plus à décrire, il s’agissait d’un autre côté assurément d’un homme compliqué, loin d’être exempt de contradictions et dont le caractère comportait de profondes failles. Mais si ce caractère lui a valu des déboires, il était partie intégrante d’une personnalité comprenant, à côté de défauts évidents, d’indéniables qualités humaines qui le rendaient différent de beaucoup d’hommes politiques de son époque, et plus encore d’aujourd’hui.

Willy Brandt a eu une existence étonnamment riche en péripéties, rebondissements et drames de toutes sortes. Sa vision politique était puissante, inspirante et capable de mobiliser. Il était doté d’une personnalité forte et charismatique, singulière et attachante, y compris dans celles de ses composantes qui le rendaient fragile. La combinaison de ces trois éléments explique que, de tous les chanceliers allemands des soixante dernières années, ce soit lui qui suscite aujourd’hui encore le plus de curiosité et d’intérêt, et la fascination que continue à exercer sa figure.

Michel André

Quand l’amour corrompt

Edwige Danticat avait écrit la moitié de Pour l’amour de Claire, lorsque Haïti – où se déroule l’action du livre – a été frappé par le tremblement de terre de 2010. Elle pouvait l’intégrer à son intrigue ou l’ignorer. Elle a choisi de faire les deux : sans mettre en scène la catastrophe, elle joue sur l’attente du lecteur. « La connaissance de ce qu’on sait devoir advenir plus tard ne désamorce pas ce qui est contenu dans ces pages ; cela les magnifie », note Kamila Shamsie dans le Guardian. L’ouvrage rassemble plusieurs récits enchâssés, qui constituent bien selon Shamsie « un roman plutôt qu’un recueil de nouvelles ». Au centre, le personnage du titre, Claire, que son père, un pauvre pêcheur, élève seul. Lorsqu’il obtient de Gaëlle, une veuve aisée, qu’elle l’adopte, Claire s’enfuit. On ne saura ce qui lui est arrivé qu’au dernier chapitre. Entre-temps défilent d’autres personnages, dont Gaëlle qui a perdu une fille quelques années plus tôt. « Danticat nous montre une ville minée par la violence, la corruption, l’inégalité sociale, les tabous, qui est aussi une ville d’espoir, de rêves, d’amour et de sensualité. Mais ces éléments sont mêlés, pas opposés. L’amour mène à la violence, les rêves à la corruption. »

Au cœur de l’animal humain

Un homme : Klaus Klump et La machine de Joseph Walser sont les deux premiers tomes de l’ambitieuse tétralogie de Gonçalo M. Tavares, Le Royaume, dont les éditions Viviane Hamy ont déjà publié Jérusalem en 2008 et Apprendre à prier à l’ère de la technique en 2010. La maison d’édition française a choisi de réunir ces deux récits, pourtant parus séparément au Portugal. Il faut dire que les vies de Klaus Klump, l’éditeur, et de Joseph Walser, l’ouvrier, se répondent et se suivent, sans jamais se croiser. Tous deux évoluent dans un même pays en guerre, sous occupation allemande. « Le quotidien » de ces personnages, explique Maria João Cantinho dans le magazine lisboète Storm, n’est plus régi par les gestes routiniers des travailleurs et des citoyens ; il est rythmé par les tirs d’obus, les viols, les morts violentes et anonymes. Le paysage est sillonné par les chars d’assaut : « Les machines se sont substituées aux animaux. » La menace de mort qui pèse sur chacun trouve une allégorie dans l’image scandaleuse d’un cheval pourrissant au milieu de la chaussée, « couvert par des milliers de mouches », mais ignoré des passants qui le traversent du regard en attendant que cessent les hostilités.

Dans ce monde où les hommes, réduits à la survie, retournent à leur état primitif, « la folie est l’une des multiples formes que prend l’absence de l’humain, poursuit Maria João Cantinho. La folie de Xalak, dans Un homme : Klaus Klump, est proprement terrifiante, symbole de la régression de l’homme à l’animalité quand il se voit plongé dans ces situations extrêmes où la différence entre le bien et le mal n’a plus de sens, encore moins d’utilité ».

L’écriture de Gonçalo M. Tavares est minimaliste, contenue, mais saisissante. La voix du narrateur est rigoureuse, presque abstraite. Pas de psychologie facile ici, pas d’affect, pas de sentimentalisme. Les actions se succèdent platement, les noms sont répétés jusqu’au vertige, dans une absence de parole qui renforce l’intensité des gestes. Les actes des personnages sont aussi silencieux que brutaux : « Le père de Klaus a regardé instinctivement la main droite de Klaus : elle saignait. Il n’a pas compris ce qui se passait. Il a continué à regarder la main. Klaus avait dans la main droite un morceau de verre qu’il serrait avec force. Klaus s’est approché. Il était à cinq mètres de son père. Son père s’apprêtait à lui demander ce qui était arrivé à sa main : Klaus a précipité ses derniers pas, a levé la main et, avec force, a planté le verre dans l’œil de son père. Avec toute la force qu’il avait. »

Le XXe siècle vu du Shandong

Wei Zhang est un écrivain réputé discret. Plutôt que de donner des entretiens et de hanter les soirées mondaines, il préfère parcourir la campagne chinoise et « parler avec le plus de personnes possible ». « C’est là qu’il puise son inspiration », écrit le China Daily. Paru au milieu des années 1980, Le Vieux Bateau est le roman qui l’a rendu célèbre en Chine (il n’avait pas 30 ans). Ce livre, grande saga familiale qui se déroule dans un village du Shandong, « a fait sensation parce que Zhang y décrivait les bouleversements sociaux subis par la Chine au long du XXe siècle comme personne n’avait osé le faire avant lui », estime le China Daily. Étrangement, l’ouvrage n’avait jamais été traduit en français. C’est désormais chose faite.

Le choc français en Égypte

L’expédition de Bonaparte en Égypte fut « la première incursion moderne de l’Occident au Moyen-Orient », rappelle Tom Reiss dans le New York Times. Au-delà des rêves de construction d’un empire pan-asiatique que nourrissait le jeune général, et dont cette conquête serait la première pierre, le contrôle de l’Égypte devait permettre aux Français de couper la route des Indes, vitale pour la prospérité anglaise. La plupart des ouvrages qui ont rendu compte de cet épisode se sont focalisés sur les militaires hauts en couleur qui y prirent part. La particularité du livre de Juan Cole est qu’il présente cette invasion du point de vue des Égyptiens, mettant ainsi en avant, à grand renfort de Mémoires et de journaux, la confrontation violente entre les idées françaises des Lumières et les coutumes égyptiennes.

La tolérance, jusqu’où ?

La tolérance est l’art délicat de cohabiter avec des gens qui ne pensent pas comme nous. Ce sacrifice de chacun à la liberté de tous est un ingrédient essentiel du pluralisme politique, philosophique et religieux qui caractérise les sociétés démocratiques. La chose ne va pas sans difficulté, comme l’observe John Gray dans le New Statesman à propos de l’essai que consacre à cette notion Brian Leiter : « Défendre la liberté des gens que nous avons de bonnes raisons de mépriser n’est pas facile. Et cela peut aussi être dangereux, car ceux que nous tolérons n’agiront peut-être pas de même envers nous. »

Philosophe et juriste américain, Leiter se penche dans son livre sur le cas épineux de la religion. Il pose à nouveaux frais un problème au moins aussi vieux qu’Antigone : que faire quand ce qu’ordonne la loi contredit une obligation religieuse ? La loi doit-elle s’appliquer dans toute sa pureté en vertu du principe d’égalité ? Faut-il au contraire l’aménager ponctuellement, dans un esprit de tolérance, pour garantir la liberté de culte ? La réponse à cette question varie sensiblement d’une démocratie à l’autre. Aux États-Unis, depuis le vote en 1993 du Religious Freedom Restoration Act sur la base du premier amendement, les Américains peuvent exiger d’être soustraits à une loi qui contredirait leur foi. Charge revient alors à l’État d’apporter la preuve que ses « intérêts supérieurs » exigent la pleine application de la loi.

Brian Leiter ne conteste pas le principe de tolérance qui sous-tend ces aménagements. Mais rien ne justifie à ses yeux que l’on accorde à la religion une valeur particulière, et que les croyants soient les seuls à bénéficier de dérogations. « Pourquoi, résume John Gray, accorder un statut moral privilégié aux objecteurs de conscience à caractère religieux, et interdire aux autres les mêmes exemptions ? Les raisons qui motivent un végétarien peuvent être tout aussi profondes que celles qui interdisent à tel croyant de consommer la chair d’animaux qui n’ont pas été abattus rituellement. »

Le critique s’avoue toutefois peu convaincu par le raisonnement de Leiter, qui fonde son refus d’accorder aux croyants le droit d’avoir une relation spécifique à la loi sur le caractère selon lui particulièrement irrationnel de la religion. Gray conteste la définition que Brian Leiter donne de celle-ci : un ensemble de croyances censées nous apporter la consolation et donner du sens à notre vie, et auxquelles on peut rester fidèle même quand elles sont contredites par l’expérience. « Les croyants, remarque-t-il, ne sont pas les seuls à s’accrocher à leur foi pour le réconfort qu’ils en tirent. Les partisans d’idéologies séculières en ont fait tout autant, à une plus grande échelle. » Et de souligner que les athées militants ont à cet égard plus d’un point commun avec les religieux. « Si la religion ne mérite pas de tolérance particulière, conclut John Gray, c’est précisément parce qu’elle n’a rien de spécial. » Malgré ce désaccord, le critique voit dans cet essai un « modèle de clarté et de rigueur ».