Saga israélienne

Ce qui reste de nos vies, de Zeruya Shalev, s’interroge sur la manière dont les parents déterminent le destin de leurs enfants – pour le pire. Hemda Horowitz gît, mourante, sur son lit d’hôpital. Hantée par le souvenir de son enfance traumatisante dans un kibboutz et de son père adoré, mais si dur. « Aimant et terrifiant, comme la patrie israélienne elle-même, écrit Adam Kirsch dans Tablet. On ne peut s’empêcher de lire la saga de cette famille comme une parabole de la trajectoire d’Israël lui-même. » Dans l’un comme dans l’autre cas, l’histoire qu’on se raconte à l’origine forge le destin. Parce que son père est mort le jour de la naissance de sa fille Dina, Hemda est incapable d’aimer cette enfant qui, dans son esprit, l’a rendue elle-même orpheline. En conséquence de quoi Dina étouffe sous son amour sa propre fille de 16 ans. Quant au fils d’Hemda, il a ruiné sa vie en se mariant trop jeune, pour échapper, lui, à l’amour asphyxiant de sa mère. « Ce sont là des sujets qui sont fortement exposés aux risques du cliché, souligne Kirsch. Mais Shalev fait monter si haut la température émotionnelle que ces dangers en sont consumés ; reste quelque chose de brut et d’irrésistible. »

La dangereuse dérive de l’Europe

Les responsables de la crise de l’euro ont plus que jamais besoin d’un grand récit explicatif pour renforcer le soutien des citoyens à la politique des technocrates éclairés. Il n’est pas encore tout à fait au point, mais des bribes en ont déjà été communiquées : la crise résulterait pour l’essentiel de la dette excessive des États, elle-même due à des prestations sociales trop généreuses.

Le sociologue de l’économie Wolf-gang Streeck règle son compte à ce discours. Et il va plus loin, analysant les raisons profondes qui ont conduit à l’éclatement de la crise, révélant la manière dont les commissaires européens, épaulés par les économistes du FMI et de la BCE, ont mis sur pied un régime de surveillance centralisé pour contrôler les parlements nationaux et leurs politiques budgétaire, sociale et industrielle. Cette solution avait notamment pour avantage de mettre les marchés à l’abri des impondérables de la politique nationale, encore influencée par des citoyens trop insubordonnés. Elle a donné naissance à ce qu’on pourrait appeler un eurocapitalisme sans démocratie. Comme le montre Streeck dans ce livre brillant, une telle façon de procéder est une spécialité de Bruxelles.

« Nous avons tous vécu au-dessus de nos moyens », a eu le culot d’affirmer la chancelière Angela Merkel dans l’un de ses discours de nouvel an. Si cela signifie « trop de dette parce que trop d’État-providence », c’est tout simplement faux. Cela ne correspond pas à la réalité fiscale, telle qu’elle a évolué dans les pays occidentaux depuis trois décennies. L’État-providence est en général associé à l’idée de redistribution. S’il avait été renforcé, les inégalités auraient dû se résorber. C’est le contraire qui s’est produit. La crise financière qui touche aujourd’hui l’État provient plutôt du fait que les recettes fiscales n’ont pas augmenté aussi vite que les dépenses d’infrastructures, ou celles qu’un État démocratique doit faire pour résoudre au mieux les conflits sociaux.

Streeck parle de la « formule de paix capitaliste ». Les formules de paix sont nécessaires là où les conflits sont durables. Comme celui qui oppose les intérêts contraires du capital et du travail – pour Streeck, comme pour Marx avant lui, c’est là le conflit social fondamental : le détenteur de capital peut par exemple attendre plus longtemps un retour sur investissement qu’une salariée qui, pour vivre, dépend du revenu de son travail. Le capital est, en outre, plus mobile que la main-d’œuvre, composée d’hommes avec des racines. Le capital, enfin, ne vieillit en général pas aussi vite que la qualification d’un salarié.

Pour désamorcer ce conflit, des dispositions protégeant les travailleurs ou des impôts ciblés sont nécessaires. Ce type de capitalisme, régulé par des lois établies de manière démocratique, a connu son apogée en Europe, au Japon et en Amérique du Nord, entre 1945 et le début de l’ère Reagan et Thatcher, à la fin des années 1970. Une croissance relativement forte permit alors un partage pacifique de ses fruits. Le ralentissement de la croissance fit disparaître une condition essentielle à la « formule de paix » du capitalisme démocratique. L’entente entre détenteurs du capital, attachés aux profits, et possesseurs de la force de travail, dépendants de leur salaire, eut dès lors besoin d’un nouveau dispositif de protection pour éviter une confrontation violente.

« Du temps acheté », c’est à cela que reviennent, selon Streeck, les mesures prises à cet égard depuis le début des années 1970. Dans un premier temps, les banques centrales ont augmenté la masse monétaire et encouragé ainsi l’inflation, afin de protéger l’emploi. Dans un second temps, les États et les particuliers ont emprunté et se sont endettés afin de subvenir à leurs dépenses. Le temps ainsi gagné à crédit sert à désamorcer le conflit entre possesseurs du capital et salariés. Mais Streeck doute que cet affrontement puisse trouver à terme une issue satisfaisante. C’est pourquoi il affirme, dans le sous-titre de son livre, que la crise du capitalisme démocratique n’est qu’« ajournée ».

Et l’on pourrait assister, au lieu d’une résolution équilibrée du conflit, au triomphe sans compromis d’un des camps. C’est bien cela, à travers un refus antisocial du compromis, que Streeck voit se répandre au sein des élites occidentales. « La politique de l’austérité fonctionne – l’Union doit tenir le cap », déclarait le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires Olli Rehn en décembre 2012. Année au cours de laquelle le Comité international de la Croix-Rouge en Europe avait plus distribué de denrées alimentaires que jamais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – notamment à trois millions d’Espagnols.

Ce but vers lequel, selon Rehn, doit tendre l’Europe, Streeck l’appelle l’« État de consolidation ». Il induit des rapports inédits entre la démocratie et l’économie. Les attentes des acteurs qui exercent un véritable pouvoir de propriétaires sur les marchés des biens, de l’argent et du travail priment. Tout est fait, dès lors, pour renforcer la confiance des investisseurs dans l’État ; au point d’en faire l’acheteur en dernier ressort, qui les protège contre les conséquences des risques qu’ils prennent. L’État, dans cette acception, doit favoriser le jeu du marché, notamment en matière de modération salariale. Le transfert de compétences – par exemple concernant les normes ou les règles comptables –, qui consiste à confier à des organisations internationales privées des prérogatives jusqu’alors réservées à des ministres responsables devant le Parlement, s’inscrit également dans ce nouveau rapport de forces entre le gouvernement et le marché.

L’État de consolidation est idéologiquement fondé sur la thèse néolibérale affirmant qu’un marché dérégulé est, par principe, plus efficace. Cette façon de protéger le capitalisme contre une démocratie jugée perturbatrice et hostile serait d’autant plus nécessaire que les marchés financiers promettent des rendements plus élevés que les marchés de marchandises. Et que la croissance effrénée qu’ils ont connue pour cette raison représente une bombe à retardement pour l’économie réelle et les États.

L’État de consolidation a besoin d’un peuple nouveau. Streeck le nomme, de manière éclairante, « peuple de marché », par opposition au « peuple national ».

Les « gens de marché » sont les créanciers et les investisseurs, des détenteurs du capital donc. Un « peuple national » est constitué de citoyens. Dans une démocratie, ces derniers se font entendre lors des élections et grâce au débat public. Les créanciers se manifestent, eux, en échangeant des emprunts d’État et en manipulant les taux d’intérêt. Les citoyens d’un peuple national vivent dans un pays qui a une histoire ; ils font partie intégrante d’un « nous », à qui se pose la question : qu’est-ce qui est bon pour l’ensemble de la communauté nationale ? Les investisseurs, se jouant des frontières, circulent entre les différentes zones de libre-échange et ne se demandent qu’une chose : qu’est-ce qui est bon pour mon argent ou l’argent de mes clients ?

Dans l’État de consolidation, la souveraineté revient aux « gens de marché », pas au « peuple national », même si les deux se chevauchent. Cela apparaît clairement, pour Streeck, dans la politique de la zone euro. La monnaie unique est un instrument qui permet de discipliner la politique intérieure des États démocratiques.

L’auteur ne plaide cependant pas pour une disparition brutale de l’euro. Il est favorable à un retour à l’ancienne monnaie pour les États qui connaissent des difficultés, afin de retrouver une marge de manœuvre en dévaluant. Un rattachement à l’euro comme monnaie de référence avec un taux de change variable ne serait pas exclu.

Contrairement à la génération de Habermas, qui a connu la guerre, Streeck (né en 1946) ne considère pas la zone euro comme la continuation de la réconciliation franco-allemande par des moyens politico-monétaires. Il rejette l’équation fatale : « Europe = euro ». Ce qui lui a valu d’être longuement critiqué par Habermas, qui lui reproche sa nostalgie du « petit-étatisme». Mais il ne croit pas, à la différence du philosophe, à la vieille méthode consistant à « d’abord intégrer, puis démocratiser ».

Le transfert de compétences vers Bruxelles a pour l’exécutif national de l’État de consolidation un avantage : pouvoir faire passer sa politique pour des contraintes imposées par l’Europe. Pour éviter cet écueil, Habermas souhaite renforcer le Parlement de Strasbourg, perspective qui laisse Streeck dubitatif. Un tel renforcement ne profiterait au bout du compte qu’aux membres de la classe globalisée des organisations internationales. Pour le technicien finnois, la professeure de violon irlandaise ou le carrossier allemand, Strasbourg est tout simplement trop loin pour que leur avis y soit entendu.

Reste que, derrière le reproche accrocheur selon lequel Streeck favoriserait le « petit-étatisme », se pose une question importante : quelle est la taille raisonnable pour les entreprises, les institutions démocratiques et les organismes sociaux ? Le président de la Commission Manuel Barroso et le président du Parlement Martin Schulz, qui voient dans l’Europe un « géant enchaîné » ont une réponse claire : la taille XXL, la seule qui lui permettra, selon eux, de pouvoir parler d’égal à égal avec la nouvelle puissance chinoise. C’est pourquoi ils appellent en chœur à une « intégration approfondie », entendant par là ce que Streeck qualifie d’« État de marché unifié sans démocratie ». C’est contre un tel État que son livre – un travail important – est dirigé.

 

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 21 mai 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Trois jours dans la vie de Thomas Mann

Envoyer la lettre à son éditeur et couper définitivement les ponts avec l’Allemagne nazie ? Ne rien faire et profiter à la fois de son exil suisse (involontaire mais très confortable) et du lucratif lectorat allemand ? Thomas Mann hésite, trois jours durant – du 31 janvier au 2 février 1936. Il faut dire que c’est un virtuose de la tergiversation. Littérature ou politique ? Spiritualité ou engagement dans l’action ? Guerre ou paix (en 1914, il a soutenu la guerre, mais aujourd’hui il s’en veut) ? Anti- ou philosémite ? Amours masculines ou féminines ? Pendant ces trois jours, il passe d’un extrême à l’autre, écrit sa lettre, la remet à l’éditeur, la reprend, demande un délai de réflexion, envisage même de solliciter des autorités nazies une étrange « mise en congé de l’Allemagne », qui n’entraînerait pas l’interdiction de ses livres… La Hollandaise Britta Böhler retrace, dans son premier roman, ces atermoiements avec expertise, « mêlant adroitement, dans le monologue intérieur de Thomas Mann, les faits historiques et biographiques, en un portrait lucide de sa personnalité », lit-on dans Dagblad van het Noorden.

L’insoutenable poids de la réussite sociale

Il y a plusieurs vies dans une vie, et celle de Zia Haider Rahman en est la parfaite illustration : né au Bangladesh, émigré en Grande-Bretagne, passé par Oxford, cet ancien banquier d’affaires de Wall Street devenu juriste spécialiste des droits de l’homme vient de publier son premier roman. In the Light of What We Know séduit non seulement la critique outre-Atlantique mais les lecteurs en Inde et au Pakistan. Du moins au sein d’une élite anglophone cultivée, car c’est un livre étrange, ample (plus de 500  pages), complexe et ambitieux. « La crise financière mondiale de 2007-2008, les conséquences de la guerre contre le terrorisme, de la politique raciale et religieuse de l’Occident au cours de la dernière décennie sont au cœur de ce livre », lit-on dans l’hebdomadaire indien Outlook. Un roman total en quelque sorte, contemporain et globalisé : « Il faut imaginer un ouvrage contenant à la fois une rumeur sur l’ancien président pakistanais Pervez Musharraf (lequel, ivre, aurait uriné dans les toilettes des dames et poursuivi la femme de l’ambassadeur norvégien), une rencontre impromptue avec Hamid Karzai, l’actuel président afghan, “à l’époque une figure plutôt obscure, impliquée dans le business du pétrole” », écrit de son côté Kaveree Bamzai dans l’hebdomadaire India Today. « Un livre où un développement sur le théorème d’incomplétude du mathématicien Kurt Gödel est suivi par des considérations sur l’illusion de Poggendorff (1). Où l’on apprend aussi que les rois saoudiens sont enterrés dans des tombeaux anonymes conformément à une austère tradition wahhabite, et quelle question avait posée le roi Charles II aux savants de la Royal Society. » Intimidant ? « Tellement érudit que le lecteur ferait mieux de renoncer à chercher un fil conducteur », fait remarquer Nadya Chishty-Mujahid, la critique littéraire du quotidien pakistanais Dawn.

Mais peu importe, c’est un roman « extraordinaire », écrit la journaliste d’India Today, qui raconte une histoire d’amitié entre deux hommes : le narrateur issu de la bourgeoisie d’affaires pakistanaise et le génial Zafar, né dans une famille pauvre du Bangladesh rural, puis élevé dans une masure londonienne. À force d’intelligence et de volonté, Zafar a gravi l’échelle sociale en devenant, après Oxford et Harvard, avocat à Londres puis financier à New York. Mais qu’est-ce qu’une ascension sociale au XXIe siècle ? Comment s’adapter à un nouveau milieu sans trahir ses origines ? « C’est au fond un roman sur le préjugé le plus silencieux et le plus redoutable, le préjugé de classe », résume Dawn. À New York et à New Delhi, à Londres et à Lahore, la vaste population des diplômés sud-asiatiques s’y reconnaît sans peine – et avec eux, tous ceux qui ont franchi les barrières socioculturelles pour réussir.

 

 

Que feront les survivants ?

« Parler du dernier volume de la trilogie dystopique de Margaret Atwood, écrit Andrew Sean Greer dans le New York Times, c’est comme discuter du panneau central du Jardin des délices de Bosch. Même s’il y a suffisamment de détails, à la fois beaux et grotesques, pour attirer l’attention d’un lecteur, il fait clairement partie d’un tout. » MaddAddam – le titre est un palindrome – est l’aboutissement de la saga post-apocalyptique entamée il y a dix ans par la célèbre romancière canadienne, éclairant et précisant les zones d’ombre des précédents volumes.

Un apaisement factice a succédé à la catastrophe – le « déluge sec », épidémie chimique qui s’est abattue sur le monde et a décimé les humains victimes de leur soif de domination de la Nature. Dans ce volet, plus réflexif que les précédents, Atwood interroge « la possibilité de reconstruire une civilisation meilleure sur les cendres de la précédente », écrit Annalee Newitz sur le site de la radio publique NPR.

Pour le reste, on y retrouve le « monde bizarre » de l’auteure, où l’on customise l’ADN comme garniture de pizza, où les détails mi-macabres, mi-comiques prolifèrent : une chaîne YouTube spéciale décapitation, des morceaux de poulet cultivés en pot pour produire directement des nuggets, des moutons hybrides conçus pour créer une panoplie d’implants capillaires, ou encore une nouvelle race d’hommes naïfs, les Crakers, une intelligence de moineau et aucun sens de l’humour, s’accouplant à période fixe, sans heurts ni violences. Grotesque et indigne de l’imagination d’une auteure qui ferait mieux, juge sarcastiquement Justin Cart-wright, dans The Observer, de créer autre chose que des « individus bioniques dotés d’appareils génitaux bleus ».

On peut, il est vrai, reconnaître des poncifs du genre chez Atwood, qui évoque, en vrac, Philip K. Dick, mais aussi « Blade Runner, croisé avec New York 1997, et Mad Max », écrit Michael Dirda dans le Washington Post. Mais la Canadienne se singularise à bien des égards, estime Greer. D’abord par son sens de la construction psychologique : Atwood s’intéresse aux individus autant qu’au décor. Et dans ce monde apocalyptique qui n’est pas sans rappeler parfois une cour de lycée, « la politique et l’épidémie comptent moins que les petites douleurs et les jalousies des survivants ». Ensuite et surtout, par sa maîtrise du langage, ciselé et poétique : « Il est rare de lire un roman futuriste dont la célébration de la beauté s’étend aux mots eux-mêmes. »

22 faits & idées à glaner dans le numéro 58

 

• Le préjugé le plus silencieux et le plus redoutable est le préjugé de classe.

• L’osmose est le sentiment de justice de l’eau.

• L’Américain de Paris le plus célèbre au XIXe siècle était un dentiste.

• Dans les premiers Tours de France, les vélos n’avaient pas de vitesses et pesaient cinq fois plus lourd.

• Plus de 5,6 millions de personnes sont mortes de faim en URSS en 1932-1933.

• 25 000 Européens meurent chaque année du fait de bactéries résistantes aux antibiotiques.

• 123 000 personnes meurent chaque année de la leptospirose.

• Les plus gros mangeurs de viande sont les Luxembourgeois.

• La consommation de viande a baissé aux États-Unis de plus de 12 % depuis 2007.

• Les Américains âgés de 2 à 11 ans voient plus de mille spots télévisés pour les fast foods par an.

• La campagne d’Obama a été financée par McDonald’s.

• Le plus grand mythe médical contemporain : que les graisses animales sont mauvaises pour la santé.

• C’est le banal qui constitue le véritable sujet de la poésie.

• Les guerres froides sont monnaie courante dans l’histoire.

• Les lycées de Shanghai surpassent désormais leurs pairs des États-Unis et d’Europe dans toutes les matières.

• Nous avons identifié moins de 2 millions d’espèces sur les 10 à 100 millions existant dans le monde.

• Heidegger se considérait comme le plus grand penseur depuis Héraclite.

• Le roi Christian du Danemark n’a pas parcouru les rues de Copenhague en arborant l’étoile jaune.

• Les croyants ne sont pas les seuls à s’accrocher à leur foi pour le réconfort qu’ils en tirent.

• La Croix-Rouge a plus distribué de denrées alimentaires en Europe en 2012 que jamais depuis 1945.

• Le Bouddha s’est réincarné 80 000 fois.

• Ce ne sont pas les chercheurs d’or qui font fortune, mais les vendeurs de matériel d’extraction.

Tous pourris !

Avec « Les corps étrangers », l’écrivain Lorenzo Silva met le point final à une sorte de trilogie sur la corruption, inaugurée en 2000 avec le polar L’Alchimiste impatient, et poursuivie en 2012 avec La marca del meridiano (« La marque du méridien »), qui traitait le thème de la corruption policière. Dans ce dernier tome de la série, les célèbres agents de la Guardia civil, le brigadier Bevilacqua et son adjointe Chamorro, enquêtent sur l’assassinat de la maire d’une petite ville de la région de Valence.

Un fait qui les obligera à démêler une affaire de prévarication à grande échelle. « La corruption gangrène l’Espagne et bien d’autres pays », déclarait l’auteur dans un entretien au quotidien 20 minutos. « Je voulais écrire sur ce phénomène, au fond assez spontané et naturel, qui se niche un peu partout, aux différents niveaux de la société. La corruption, c’est un ensemble de comportements et d’attitudes envers lesquels on se montre souvent indulgents. Pourtant, loin de se réduire à de simples délits, ces actes sont les plus puissants facteurs de dissolution de la communauté. »

Meilleures ventes d’essais au Pérou – Les Péruviens jouent perso

 

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Pas moins de six titres consacrés au football figuraient en juin parmi les dix essais les plus vendus par la chaîne de librairies Crisol, au Pérou. La Coupe du monde 2014 a attisé la passion pour ce sport très populaire dans toute l’Amérique latine. À la fois pratique quotidienne et spectacle médiatique, le foot alimente au Pérou un imaginaire collectif fait de mythes et d’exploits, dont le livre du journaliste argentin Jorge Barraza, « Football d’hier et d’aujourd’hui » (3e des ventes) fait son miel. Le ballon rond se décline ainsi sur tous les modes, avec des titres comme « Les mille meilleurs footballeurs de tous les temps » (7e), « Les histoires cachées de la Coupe du monde » (1er), petit livre d’anecdotes sur les Coupes du monde, et « Miss football » (2e), un manuel pour suivre la compétition destiné aux femmes.

Ailleurs, les équipes qui se sont affrontées pour la Coupe du monde ont ranimé les ferveurs patriotiques. Mais ce n’est pas ce qui motive l’engouement péruvien, puisque la sélection nationale ne s’est pas qualifiée pour la grand-messe du football depuis 1982 ! Et, à Lima, les diatribes contre l’incompétence de l’entraîneur et le manque de cohésion du groupe alimentent les conversations.

Ces critiques ne sont pas sans rappeler celles que les citoyens adressent volontiers à la classe politique. Ce qu’illustre le succès d’un ouvrage comme « Histoire de la corruption au Pérou » (8e), de l’historien Alfonso Quiroz, radioscopie accablante et bien informée du système politique qui régit le pays depuis l’indépendance. À l’image des membres de l’équipe nationale de football, les élites péruviennes sont incapables de transcender les intérêts particuliers. Résultat, les classes moyennes émergentes déçues se détournent de la vie publique pour célébrer l’ambition individuelle. C’est donc sans surprise que l’on trouve dans ce classement des livres de développement personnel traitant de la meilleure façon de mener une carrière (« Vous-même, S.A. ») ou de gagner de l’argent en évitant de s’endetter (« Père riche, père pauvre », de l’Américain Robert Kiyosaki). La valorisation du travail et de la persévérance irrigue également les conseils spirituels du médiatique père Pablo Larrán (« Merci d’être arrivés jusqu’ici »). Avec une importante nuance morale toutefois, puisqu’il recommande de ne pas oublier d’être utile aux autres… La popularité de ses conseils révèle ainsi en creux la soif de lien social et d’éthique dans un pays qui se replie sur l’initiative individuelle depuis plus de vingt ans.

 

 

Infâmes bestsellers

Dans son dernier essai, « Le feu et le récit », le philosophe italien Giorgio Agamben s’attaque à la littérature contemporaine. Il en dresse un constat aussi sévère que « salutaire et libératoire », selon Emanuele Trevi, de La Lettura : otage de la logique du marché, « la littérature souffre aujourd’hui de la perte symbolique du feu sacré », celui du mystère de la création. Pour Agamben, « les classements des meilleures ventes de livres sont infâmes », symboles de la « dégradation universelle de la création, qui a transformé l’art, la littérature, la religion et la philosophie en spectacles culturels vidés de leur efficacité historique ». Le penseur, en référence au « je ne sais pas nager » de Kafka, où l’écrivain soulignait que le souvenir de l’apprentissage entrave l’expression du talent spontané, affirme : « Un grand nageur nage aussi grâce à son incapacité de nager. »

Or « les ateliers d’écriture enseignant le storytelling étouffent les besoins de l’individu, au nom de “l’efficacité” commerciale du récit ». Ils produisent, selon La Stampa, des écrivains qui privilégient toujours plus « l’aspect impersonnel de la création plutôt que son mystère ».

Viktor Kondrachine : « Il n’y a pas eu de génocide en Ukraine »

Viktor Kondrachine est un historien russe spécialiste de l’URSS. Il enseigne à l’université de Penza.

 

Les Ukrainiens sont habités par un souvenir tragique, celui de la terrible famine qui ravagea la région au début des années 1930. Pour beaucoup, l’« Holodomor (1) » était un véritable génocide, voulu par Staline. D’où vient cette thèse ?

Elle s’est répandue à partir du début des années 1980, cinquante ans après les faits, quand des militants de la diaspora ukrainienne aux États-Unis, soutenus par le président Reagan, ont obtenu du Congrès la création d’une commission d’enquête sur le sujet. C’est le moment où, au lendemain de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, l’URSS est rebaptisée l’« empire du mal ». Le thème de la famine en Ukraine vient servir ce slogan. Rappelons que, même pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des nationalistes ukrainiens, qui menait le combat pour l’indépendance de l’Ukraine, n’avait pas exploité le thème de l’Holodomor. Celui-ci n’a vraiment surgi qu’à l’occasion de la « révolution orange », en 2006. C’est alors que le Parlement a qualifié la Grande Famine de génocide, terme entériné par le président Iouchtchenko suivi par la cour d’appel en 2010. C’est devenu l’un des fondements de l’idéologie officielle, dans l’éducation, la culture et la politique extérieure. La thèse a trouvé le soutien d’historiens ukrainiens, comme Stanislav Koultchitsky, mais aussi occidentaux, comme l’Italien Andrea Graziosi (2) et le Français Nicolas Werth (3).

 

La Grande Famine a touché l’ensemble de l’URSS. Peut-on évaluer sérieusement le nombre de victimes ?

Cela reste matière à discussion entre les spécialistes. De mon point de vue, beaucoup surestiment la marge d’erreur des statistiques officielles. Dans la région de la Volga et dans l’Oural du Sud, j’ai moi-même étudié les archives de plus de soixante-cinq registres d’état civil, soit un bassin de population de près de douze millions d’habitants, et j’ai constaté que la comptabilité de la mortalité par la faim était menée avec précision. Je pense que l’historien australien Stephen G. Wheatcroft a raison de fonder ses calculs sur les chiffres de l’état civil (4). Cela permet d’évaluer le nombre total des victimes à au moins 5,6 millions. Dont 3,5 pour l’ensemble formé par l’Ukraine, le Caucase du Nord, le bassin de la Volga, les Terres noires centrales, l’Oural et la Sibérie. S’y ajoutent 1,5 million au Kazakhstan, en Asie centrale et en Extrême-Orient. Les 600 000 restants sont des déplacés spéciaux (5) ou des prisonniers du Goulag.

 

L’Ukraine a-t-elle été plus durement frappée que d’autres régions ?

Du point de vue du nombre des victimes, oui. Toujours selon Stephen G. Wheatcroft, sur les 3,5 millions de victimes des régions céréalières de l’URSS, 1,5 million au moins vivaient en Ukraine. Selon mes calculs, le nombre de victimes y aurait même atteint les 2,5 millions. En raison de l’importance de la population rurale (environ 26 millions de personnes). C’était le grenier de l’URSS et ce fut une effroyable tragédie.

 

N’est-ce pas un argument en faveur de la thèse du génocide ?

Non. Tout d’abord, les documents disponibles permettent d’établir clairement que la famine du début des années 1930 en Ukraine a touché l’ensemble des habitants de la république sans distinction, qu’il s’agisse des Ukrainiens proprement dits ou des autres « nationalités (6) ». Ensuite, la Grande Famine a touché aussi sévèrement d’autres territoires. Toutes les grandes régions céréalières de l’URSS ont été concernées : le Caucase du Nord, la basse Volga, la moyenne Volga, les Terres noires centrales, le sud de l’Oural et la Sibérie occidentale. Le nombre de victimes dans ces régions atteint le million. C’est un chiffre énorme ! Il faut y ajouter un autre million au moins au Kazakhstan. Cette république est particulièrement touchée en raison de la sédentarisation forcée des éleveurs nomades décidée par Staline. Elle augmente la mortalité du bétail, privant les aouls (7) de leur principale source de revenu. Mais il y a aussi au Kazakhstan de nombreuses régions céréalières frappées par la famine, où les paysans meurent, qu’ils soient russes, ukrainiens ou de toute autre origine.

 

Comment analysez-vous les causes de la Grande Famine ?

Je pense qu’il faut se replacer en 1929 et au début de 1930, quand les dirigeants soviétiques décident d’accélérer l’industrialisation. Il fallait pour cela des devises étrangères en quantité considérable, obtenues grâce aux exportations de céréales. À ce moment, les dirigeants augmentent brusquement les quotas de réquisition de grain et forcent les paysans à rejoindre les kolkhozes. À leurs yeux, seule la collectivisation permettra d’atteindre les quotas. En 1930-1931, une quantité énorme de céréales est prélevée. Manquant de fourrage, le bétail est la première victime, ce qui fait baisser les rendements agricoles. Parallèlement, l’urbanisation accroît les besoins d’approvisionnement, et donc la tension. La crise du système des kolkhozes atteint son apogée en 1932 et aggrave encore la situation agricole. Or cette année-là, craignant de mettre en péril les centres industriels et les exportations, le pouvoir soviétique décide de confisquer massivement les récoltes. Voilà les décisions qui ont provoqué la famine.
Mais la disette a commencé bien avant 1932, en 1929, s’aggravant à mesure que se faisaient sentir les effets négatifs cumulés de la collectivisation et de la politique agraire dans son ensemble.

 

Pourtant, de nombreux historiens font commencer la Grande Famine en 1931, voire en 1932. Pourquoi ?

Ce parti pris permet d’étayer la thèse selon laquelle elle fut préméditée et organisée artificiellement, dans le but d’écraser la résistance des paysans à la formation des kolkhozes et de les forcer à y travailler – et, concernant l’Ukraine, de casser les aspirations du peuple à l’indépendance en liquidant par la faim la partie la plus active de la population. En fixant les quotas de réquisition, en organisant le blocus des régions céréalières qui ne peuvent les respecter, en pratiquant les réquisitions forcées et d’autres méthodes sauvages, le régime stalinien aurait eu comme principal objectif d’éliminer les koulaks et les nationalistes. Je ne suis pas d’accord avec cette interprétation.

 

Staline ne voulait pas de la famine ?

Non. Le régime stalinien en porte bien sûr l’entière responsabilité historique, mais il ne la recherchait pas. Elle allait contre ses intérêts, car ses projets d’industria­lisation à marche forcée exigeaient une main-d’œuvre importante. La Grande Famine est la conséquence inévitable du choix fait par Staline d’accorder la priorité absolue à l’industrialisation. Les plans de production agricole sont surévalués par rapport aux capacités réelles. Au fur et à mesure que la surface cultivable rattachée aux kolkhozes augmente, les plans de production céréalière sont revus à la hausse. Mais, faute de bétail, d’organisation et de motivation des paysans, les rendements y sont faibles. C’est pourquoi en 1931-1932 les récoltes céréalières de l’URSS atteignent leur niveau le plus bas depuis la Révolution. La crise agricole oblige le régime à procéder à des réquisitions extraordinaires dans les principales régions céréalières. Elles entraînent un exode rural massif et inattendu qui aggrave encore le problème des rendements et accentue le déficit en grain et en fourrage en 1933 (8).

 

Mais Staline n’a-t-il pas pris des mesures spéciales concernant l’Ukraine ?

J’ai étudié avec soin les décisions de Staline en Ukraine au début des années 1930 et je peux affirmer que l’on retrouve les mêmes mesures dans d’autres régions d’URSS (collectivisation, dékoulakisation, réquisitions forcées, confiscations, inscription au « tableau noir » des villages qui ne remplissent pas les objectifs du plan et sont privés d’aide extérieure, expropriations, etc.). Ces dispositions extrêmes étaient mises en place partout où le pouvoir rencontrait des problèmes.

L’un des hérauts de la théorie du génocide, l’historien Stanislav Koultchitsky, affirme qu’en janvier 1933, à la demande de Staline et pour assurer les quotas de réquisition de grain, le pouvoir organisa des perquisitions chez les paysans ukrainiens tout en confisquant l’ensemble des produits alimentaires comme « amendes en nature ». Il affirme que ces mesures de confiscation furent propres à l’Ukraine. Mais aucun document ne vient étayer cet argument. En Russie comme en Ukraine, dans les villages récalcitrants, on confisqua au nom de l’État tout ce que possédaient les paysans. Si la pression sur les campagnes est parfois plus forte en Ukraine qu’ailleurs, c’est dû à la détermination du Kremlin à extorquer le grain à tout prix. La famine de 1933 peut être considérée comme un crime contre l’humanité en Ukraine et dans les autres régions d’URSS concernées, où le pic de mortalité intervint d’ailleurs exactement en même temps, non en janvier, mais en mai-juin.

 

Doit-on imputer l’entière responsabilité de la famine en Ukraine au pouvoir central, ou d’autres acteurs ont-ils joué un rôle ?

Mes collègues ukrainiens ont tendance à sous-estimer fortement le rôle de la direction du Parti communiste ukrainien. Je suis convaincu que Stanislav Kossior, alors secrétaire général du PCU, est en grande partie respon­sable de l’ampleur qu’a prise la famine. Selon les documents disponibles, il est évident que, jusqu’à l’été 1932, tout en s’inscrivant dans la ligne générale de collectivisation et d’industrialisation forcées imposée par Staline, il essaie de diriger l’Ukraine à sa manière. De fait, il cache à Moscou la véritable situation de la république. En avril 1932, lorsque Staline s’enquiert de la situation, il nie tout problème. Un peu plus tôt, en octobre 1931, lors du plénum du Comité central consacré aux plans de production céréalière, il est le seul dirigeant régional à ne pas demander à Staline une révision à la baisse. En mars 1933, alors que la famine tue massivement, Kossior évoque dans ses lettres à Staline une situation complexe, dont il rejette la responsabilité sur son collègue Mendel Khataevitch, alors secrétaire du Parti pour la région de Dniepropetrovsk, qui a eu l’audace d’écrire directement au dirigeant soviétique pour l’informer de l’ampleur de la catastrophe.
Dans la première moitié de 1933, l’Ukraine reçoit par ailleurs une part importante des semences et de l’aide alimentaire du fonds céréalier central (36 millions de pouds (9), soit trois fois plus qu’en 1932). S’il s’était agi d’un génocide, les staliniens auraient agi comme les nazis, qui ne fournissaient aucune nourriture et organisaient le blocus des ghettos pour affamer les Juifs.

 

Comment la Grande Famine a-t-elle été perçue en Occident à l’époque ?

C’est la première famine dont le régime stalinien n’a pas reconnu l’existence. Il a même cherché à la cacher à l’opinion publique mondiale. Alors que les gens mouraient par millions, il a organisé une campagne de propagande cynique vantant les prétendus résultats de la collectivisation. Bien des Occidentaux s’y sont laissé prendre, comme le président du Conseil français Édouard Herriot, qui n’a rien vu pendant sa visite en URSS à l’été 1933 et a apporté son soutien total au régime (10). Mais de nombreux articles sont publiés dans la presse européenne. Si les organisations d’émigrés ukrainiens aux États-Unis et au Canada sont les plus actives, les émigrés russes et leurs leaders dénoncent la famine dans l’ensemble de l’URSS. Sous la pression de l’opinion et à la demande de la Société des Nations, la Croix-Rouge internationale essaie de se rapprocher de la Croix-Rouge soviétique pour organiser une aide alimentaire, en particulier en Ukraine. La Croix-Rouge soviétique oppose une fin de non-recevoir, déclarant qu’il n’y a pas de fami­ne en URSS. De son côté, Hitler organise une campagne de « lettres de la faim » des Allemands de la Volga.

 

Comment l’opinion publique russe perçoit-elle aujourd’hui cet épisode de l’histoire ?

On n’observe pas en Russie de prise de conscience collective de la grande tragédie qui a touché les campagnes au début des années 1930. J’ai toujours soutenu les efforts des historiens et dirigeants ukrainiens visant à honorer la mémoire des victimes de la Grande Famine. Rien de tel en Russie. J’ai proposé en vain de faire du 30 janvier une journée consacrée à la mémoire des victimes de la politique de Staline dans les campagnes. Il faut aller dans certains villages, comme par exemple à Malaya Serdoba, dans la région de Penza, à 600 kilomètres au sud-est de Moscou, pour voir de modestes obélisques érigés en mémoire des victimes de la faim.
Le président Medvedev était à Kiev lors de la commémoration des 75 ans de l’Holodomor, le 14 novembre 2008, mais ce fut surtout l’occasion pour lui d’adresser une lettre à son homologue Viktor Iouchtchenko pour le mettre en garde contre l’exploitation politique de la question. De façon plus significative encore, en avril 2008, la Douma avait condamné l’emploi du terme de « génocide » mais aussi justifié les victimes de la famine stali­nienne par les succès des premiers plans quinquennaux, qui à leur tour auraient permis la Grande Victoire de 1945. Le sujet n’a pas été évoqué depuis par les dirigeants russes.
La thèse d’un génocide est certes historiquement fausse, et en cela mérite d’être réfutée. Mais elle a par ailleurs des conséquences néfastes, car elle divise les peuples sur une question de mémoire collective qui devrait, au contraire, les rassembler.

 

Propos recueillis par François Deweer.