Le charme discret de l’intestin

Une conversation avec Giulia Enders sur son ouvrage Darm mit Charme (« Les charmes de l’intestin ») ne saurait commencer sans quelque justification : « Quand on s’intéresse à l’intestin, on fait le grand saut – on passe de “beurk” à “waouh” », concède cette étudiante en médecine de 24 ans dans un café du quartier de Bockenheim, à Francfort, où elle vit. Pourtant, c’est bien l’intestin qu’elle a choisi d’étudier et non le cœur, les poumons ou les reins – autant d’organes sur lesquels on est encore loin d’avoir tout dit et qui bénéficient d’une image nettement plus « propre » que celle du tube, long de plusieurs mètres, qui nous sert à digérer et débouche sur l’innommable anus.

« Il est plus facile de surmonter les tabous quand on a davantage de connaissances à sa disposition », affirme-t-elle. Si l’on trouve l’intestin répugnant, c’est parce qu’il évoque surtout les toilettes et les agents pathogènes. Aussi s’est-elle concentrée, dans son livre, sur le rôle positif de la flore intestinale, sans laquelle la nourriture que nous avalons ne servirait à rien. À en croire Enders, le rapport honteux que nous entretenons avec notre intestin s’expliquerait également par la nourriture malsaine dont beaucoup d’entre nous le remplissent. Dans son ouvrage, elle rappelle donc aussi qu’un peu de fast food n’est pas la fin du monde : « Si par ailleurs je mange suffisamment de bonnes choses, la machine le supporte très bien. »

Que beaucoup de gens aient l’espoir d’en finir avec cette honte qui n’a pas lieu d’être, c’est ce que prouve le succès de l’ouvrage. Après deux semaines, soixante mille exemplaires s’étaient écoulés et Darm mit Charme occupait la première place de la liste des meilleures ventes d’essais. Du coup, Giulia Enders a dû elle aussi faire taire toute timidité. Dans les entretiens pour les journaux ou à la télévision, on ne cesse de lui demander quels mécanismes exactement sont en jeu quand on « fait caca » et si « péter » lui est personnellement douloureux. Elle répond du tac au tac et de façon détendue. Après tout, ces questions, elle les a abordées sans langue de bois dans les dix-huit chapitres enlevés de son livre.

Peut-être n’est-ce pas si difficile pour Enders de parler de ces sujets parce qu’elle a commencé à le faire sur scène. Darm mit Charme était à l’origine le titre d’un exposé grâce auquel, en 2012, elle a remporté le premier prix de trois « Science-Slams », manifestations lors desquelles de jeunes chercheurs présentent un projet devant un public de manière divertissante. Le clip YouTube de sa prestation a fait du bruit, attirant l’attention de l’agent littéraire Petra Eggers qui a proposé à Enders de transformer sa conférence en livre. La jeune étudiante en médecine a pris un congé et écrit pendant dix mois.

Quand on l’a vue dans le clip YouTube, où elle fait son exposé avec une présence et une énergie impressionnantes, on est surpris de la découvrir si petite et si frêle dans la réalité. Cette présence inattendue explique en partie son succès : une jolie étudiante dévoile les grands mystères du corps humain – et ce en entrant dans les détails de la biologie moléculaire la plus sérieuse. Le style d’Enders est très agréable, parfois impertinent, toujours précis. Il ne lui arrive que rarement d’abandonner le ton de la discussion décontractée et de céder à l’expression de sentiments presque tendres pour cet organe méconnu : « Qui a eu la chance de parcourir l’intestin grêle au moyen d’une petite caméra qu’on avale est en général surpris, écrit-elle. À la place d’un tuyau obscur on tombe sur cet être d’une autre espèce : éblouissant comme du velours, humide, rose et tendre, dirait-on. »

Avec ce sujet, Giulia Enders s’est aventurée sur un terrain relativement inexploré. La recherche scientifique sur l’intestin en est encore à ses balbutiements, notamment en ce qui concerne son système nerveux ou son rôle dans la santé mentale. La principale source d’inspiration d’Enders fut PubMed, une gigantesque banque de données Internet qui rassemble des publications scientifiques. Elle a aussi contacté quelques chercheurs de haut niveau. « Des cinq à qui j’ai écrit, aucun ne m’a répondu. Ce fut une dure prise de conscience. Je me suis alors dit : eh bien tant pis, je vais le faire toute seule. »

Enders ne s’est pas simplement attaquée à un tabou. Elle a popularisé de façon remarquable un savoir médical réservé d’ordinaire aux initiés. « Cela m’effraie parfois, écrit-elle, lorsque des scientifiques discutent de découvertes importantes à huis clos – sans que le public en soit informé. » Elle attire l’attention sur des découvertes si nouvelles qu’elles ne figurent même pas encore dans les manuels de médecine. Il lui a fallu éplucher les revues spécialisées comme Nature, Gastroenterology ou Current Opinion in Biotechnology. Il est frappant de voir le nombre d’études publiées en 2012 et 2013 dans sa bibliographie.

Le sujet concerne au plus haut point notre vie quotidienne. Le fait que des bactéries de l’intestin puissent provoquer une prise de poids chez certaines personnes, même quand elles mangent peu, n’a certes pas conduit jusqu’à présent au développement par la science d’une thérapie appropriée ; mais de nombreuses personnes seront soulagées de comprendre peut-être enfin pourquoi elles n’arrivent pas à maigrir. Enders explique également comment les plats tout préparés peuvent influer sur l’humeur : ils contiennent beaucoup de fructose qui, en quantité excessive, ne peut être digéré. Dans cette affaire, le tryptophane, un acide aminé, est perdu parce que son absorption dépend de celle du fructose. Or le corps a besoin de tryptophane pour produire de la sérotonine [neurotransmetteur qui régule notre humeur]. « Pendant mes études, je me suis souvent demandé : pourquoi tout le monde ne sait pas cela ? Non seulement il est souvent possible de donner des explications qui rendent les connaissances accessibles, mais c’est utile. On se sent moins impuissant. »

Giulia Enders partage donc son savoir. Elle incarne une nouvelle génération de médecins, en majorité des femmes, qui ne souhaitent plus entretenir l’image de « demi-dieux en blouse blanche » chez qui se concentre toute la science et qui s’expriment en priorité dans leur jargon. La jeune femme pulvérise la frontière entre, d’un côté, les médecins et apprentis médecins, qui ont la chance d’être formés, et, de l’autre, les patients qui ne l’ont pas. Elle trouve des formules imagées pour faire comprendre certains points complexes : « L’osmose est le sentiment de justice de l’eau », écrit-elle par exemple (1). À la fin du passage, le lecteur a compris l’effet d’un laxatif osmotique dans l’intestin.

Enders n’a opté pour les études de médecine qu’à la toute fin de ses années de lycée à Mannheim. Bien qu’elle ait brillé très tôt dans les sciences naturelles, elle a d’abord été tentée par d’autres métiers, dont celui de journaliste. Choisir médecine, ce fut aussi choisir la sécurité : « Avec ce bagage-là, on peut bifurquer vers ce qu’on veut. Dans les métiers créatifs, en revanche, il faut toujours se battre. » Giulia Enders a pu méditer l’exemple de sa sœur aînée qui a étudié le graphisme et s’est occupée des illustrations de Darm mit Charme ; des dessins bien pensés, entre caricatures et schémas anatomiques précis, parfaitement adaptés au contenu du livre.

Après son diplôme, dans deux ans, Giulia Enders veut devenir gastroentérologue. Les recherches intensives qu’elle a dû effectuer sur l’intestin n’y sont pas pour rien : elle s’est trouvée elle-même. Sa fascination pour cet organe a comme allégé ses études. Dans la plupart des matières, il lui suffit de réussir les exercices. Mais pour tout ce qui concerne l’intestin et le système de digestion, elle cherche à tout savoir. Absolument tout.

 

Cet article est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 11 avril 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

L’Amérique sur Seine

Il ne faut pas s’y tromper : la cohorte bien connue des écrivains (Ernest Hemingway, Henry James, Henry Miller, Edith Wharton), des peintres (Mary Cassatt), des artistes (Joséphine Baker), et des « salonnières-mécènes » (Gertrude Stein, Nathalie Barney, Peggy Guggenheim, Helena Rubinstein) n’est que la partie émergée de l’iceberg américain qui flottait sur Paris entre les deux guerres. L’« American colony » – 40 000 citoyens en 1926, la plus importante des communautés américaines expatriées d’alors – était en effet composée d’une population bien plus bigarrée et pittoresque qu’on n’imagine. Suffisamment, du moins, pour justifier une véritable étude sociologique.

Historienne à l’EHESS, Nancy Green montre que la séduction qu’exerçait Paris sur les Américains reposait sur son « passé prestigieux », son image friponne, et aussi (durant la prohibition) sur la possibilité d’y étancher facilement sa soif. En plus, la vie à Paris était très bon marché. On reprochait d’ailleurs aux Américains leur « vulgarité », et des cars de touristes brandissant des dollars furent en 1926 attaqués, sur les Grands Boulevards, par une foule de Français pauvres et frustrés.

Cette communauté expatriée, notamment la partie « qui a échappé à la mythologisation », écrit Lauren Elkin dans le Wall Street Journal, était tout sauf une communauté. On y trouvait à la fois une « émigration d’élite » (sans doute 10 % du total), des représentants de la pègre, et toutes les strates intermédiaires entre ces deux extrêmes. Ce patchwork de groupes, qui justifiait la parution de quelque soixante-deux journaux (dont l’International Herald Tribune), se rassemblait autour d’institutions comme le Harry’s Bar, la « cathédrale » américaine, les librairies Shakespeare & Company de Sylvia Beach (qui a manqué de faire faillite en traduisant James Joyce) ou Brentano’s, sans oublier une myriade d’associations. Au premier rang de celles-ci, Nancy Green fait figurer la formidable « Association dentaire américaine » – ce qui s’explique : « L’Américain de Paris le plus célèbre du XIXe siècle, écrit encore Lauren Elkin, n’était ni écrivain ni artiste : c’était Thomas W. Evans, le dentiste de Napoléon III, venu de Philadelphie. Son influence sur l’empereur était telle qu’il l’a apparemment dissuadé d’intervenir dans la guerre civile américaine (du côté des Sudistes). Quand Napoléon III fut capturé lors de la guerre de 1870, c’est Evans qui réussit l’exfiltration de l’impératrice Eugénie en Angleterre. » Les dentistes jouaient en effet un rôle pivot dans l’« American colony » ; Jean Baudrillard ne dira-t-il pas que, « à défaut d’identité, les Américains ont une dentition merveilleuse » ?

C’est aussi Evans qui fonda le premier journal américain de la capitale, l’American Register, et il joua un rôle essentiel dans la construction des deux églises américaines qui sont toujours à Paris aujourd’hui, chacune sur une rive de la Seine (la « cathédrale » est l’une d’elles).

Pour s’occuper, ces expatriés avaient l’embarras du choix : littérature, sexe, diffusion du jazz, promotion du cinéma hollywoodien, mécénat, évasion fiscale, escroqueries, bonnes œuvres… Mais leur grande affaire, c’était le mariage. Les hommes américains, plus ou moins opulents, venaient chercher à Paris des petites femmes à l’esprit large, lesquelles réussissaient bien souvent, comme chez Henry James, à les agripper. Quant aux (riches) femmes américaines, elles venaient pour leur part se donner de « grands noms ». Exemple le plus fameux : Anna Gould, une milliardaire au physique ingrat propulsée au bras de l’impécunieux et volage Boni de Castellane, qui appelait la chambre de son épouse la « chapelle expiatoire ». Cela finira par un divorce, comme un tiers de ces mariages – procurant un bon flux d’affaires aux avocats américains.

À l’extérieur de la chambre à coucher, les relations n’étaient pas toujours très harmonieuses non plus. L’« American colony » était, non sans raison, perçue comme le cheval de Troie de l’« américanisation de la France », pour reprendre les termes de Gertrude Stein. Symbole des travers du capitalisme américain : le taylorisme, dont la sombre réputation commençait à franchir l’Atlantique, en même temps que les voitures Ford. Et puis, selon l’écrivain George Royce, peu indulgent envers ses semblables, « l’Europe était devenue le refuge de tous les imbéciles américains ». Mais comme toujours, dans l’histoire des relations entre les deux pays, la désaffection n’a été que passagère : chassés par les nazis, les Américains sont revenus à Paris après guerre, plus nombreux, plus riches, plus bruyants que jamais.

Le monde de Ginga

Figure de la résistance à la pénétration européenne en Afrique au XVIe siècle, Ginga, la « reine terrible », qui régna sur le Ndongo et le Matamba (dans l’actuel Angola), résista près de trente ans aux Portugais. Célèbre pour son harem d’hommes, celle que les textes décrivent comme une impitoyable guerrière et une habile diplomate continue de fasciner le public ; en Angola, où un film aux relents nationalistes lui a récemment été consacré, comme au Portugal, où Eduardo Agualusa vient de publier un roman tiré de sa vie. Mêlant vérité historique et fiction, Agualusa s’applique à « détruire nombre des stéréotypes qui imprègnent la vision européenne de l’histoire », rapporte l’hebdomadaire Visão. Ainsi raconte-t-il « comment des esclaves pouvaient posséder eux-mêmes leurs propres esclaves, comment le capitaine noir Musungo (personnage réel) a pu combattre du côté portugais, ou bien encore comment un Portugais d’Évora (personnage fictif) a pu se faire soldat de Ginga ». Couleur, nationalité, statut : Agualusa brouille les cartes, et démontre que « les Africains n’ont pas été que des acteurs passifs de l’histoire ».

Traduire L’Étranger de Camus

L’Étranger, d’Albert Camus, est l’un des romans français du XXe siècle parmi les plus lus ; pour les Américains, il compte énormément dans la perception culturelle de l’identité française après la Seconde Guerre mondiale. On y voit – ce qui aurait d’ailleurs irrité Camus – le roman existentialiste par excellence.

Pourtant, la plupart des lecteurs américains (et bien sûr du monde entier) n’abordent pas directement le texte original, mais sa traduction. Pendant de nombreuses années, la version de Stuart Gilbert, publiée en 1946, fut le texte anglais de référence. Dans les années 1980, deux nouvelles traductions vinrent la supplanter, l’une du Britannique Joseph Laredo, et l’autre de l’Américain Matthew Ward. Très respectée, la version de Ward rendait le langage du roman plus moderne, plus américain, et un examen de ses choix révèle une solide réflexion et de judicieuses intuitions.

Toute traduction est nécessairement une façon de réexaminer le roman : le traducteur décide de quel Meursault nous allons rencontrer, et sous quel éclairage nous le comprendrons. Sandra Smith, une Américaine spécialiste de littérature à l’université de Cambridge, dont le travail sur le roman Suite française d’Irène Némirovsky a été acclamé, a publié en 2012 en Grande-Bretagne une excellente version de L’Étranger qui introduit quelques nouveautés importantes.

Pour commencer, elle a changé le titre anglais du livre : ce n’est plus The Stranger, mais The Outsider, ce dont elle s’explique dans son introduction. « Le mot français “étranger” peut être rendu en anglais par outsider, stranger ou foreigner. Notre protagoniste, Meursault, est les trois à la fois, et le concept d’outsider englobe les trois sens possibles : Meursault ne se connaît pas lui-même, il est extérieur à la société et, en tant que Français en Algérie, c’est un étranger. »

Smith a également repensé la célèbre première phrase du livre. La version originale est d’une simplicité trompeuse : « Aujourd’hui, maman est morte. » Gilbert a influencé des générations de lecteurs en nous proposant « Mother died today », ce qui confère d’emblée à Meursault une certaine solennité qui peut être interprétée comme une forme d’insensibilité. Mais après tout, « maman » est un terme intime et affectueux, le nom qu’un enfant donne à sa mère. Matthew Ward en avait conclu que le mot était fondamentalement intraduisible, mom ou mummy n’étant pas tout à fait adéquats, et il avait conservé le mot français : « Maman died today ». Ce choix possède une logique évidente, mais, comme Smith l’a expliqué dans une interview accordée au Guardian, l’usage de « maman » dans la version anglaise « ne renseigne pas vraiment le lecteur sur les connotations du terme ». Elle a donc préféré traduire cette phrase par « My mother died today ». « J’ai choisi “My mother” parce que je me suis demandé comment quelqu’un annoncerait que sa mère est morte. Meursault s’adresse directement au lecteur. “My mother died today” m’a paru être la formule appropriée, avec la proximité qu’implique “maman” en français. »
Ailleurs dans le livre, elle a rendu « maman » par mama, en s’efforçant là encore de s’approcher au maximum d’un terme réel et familier qui véhiculerait les mêmes connotations que « maman » en français.

C’est à un choix tout aussi réfléchi qu’a procédé Smith lorsqu’elle s’est trouvée confrontée, plus loin dans le roman, à la question toujours délicate de l’opposition entre tutoiement et vouvoiement. Au cœur du texte figure l’amitié naissante de Meursault pour son peu ragoûtant voisin, Raymond Sintès, amitié qui s’installe du fait de l’intérêt assez peu réciproque de Sintès pour Meursault. Au cours d’une longue conversation, Meursault se souvient : « Je ne me suis pas aperçu d’abord qu’il me tutoyait. C’est seulement quand il m’a déclaré, “Maintenant, tu es un vrai copain”, que cela m’a frappé […]. Cela m’était égal d’être son copain et il avait vraiment l’air d’en avoir envie. »

Voici la traduction qu’en donne Ward : « I didn’t notice at first, but he had stopped calling me “monsieur.” It was only when he announced “Now you’re a pal, Meursault” and said it again that it struck me…. I didn’t mind being his pal, and he seemed set on it. » C’est un choix plutôt curieux : la distinction entre « tu » et « vous » est ici remplacée par une référence au mot « monsieur », qui figure en français dans la traduction. Cela suppose un lecteur anglophone qui, tout en sachant que les mots anglais Mister ou Sir ne sont pas comparables aux termes de politesse français, peut déduire du français prétendument conservé (mais en réalité ajouté) le culot dont fait preuve Sintès. Autrement dit, Ward s’appuie sur la francité telle qu’elle est fantasmée par le lecteur anglais.

La version de Smith est beaucoup plus directe : « At first I didn’t realize he’d started addressing me in a very personal way. It only struck me when he said: “Now, we’re really pals.” […] It didn’t matter to me one way or the other whether we were friends or not, but it really seemed to matter to him. »

Quand je l’ai lue, j’ai aussitôt compris que Smith faisait allusion au tutoiement/vouvoiement, comme le ferait tout lecteur possédant une petite connaissance du français, mais même sans cette référence culturelle, le passage est parfaitement clair.

Une fois de plus, la traduction que propose Smith de la dernière phrase de cet extrait diffère de manière révélatrice de celle que propose Ward. Pour ma part, j’aurais été tentée de traduire encore autrement : « It was all the same to me to be his friend, and he really seemed to want it. » La version de Smith est incontestablement plus élégante que la mienne, mais elle est aussi plus proche du français que celle de Ward. C’est en fait une question de conception des deux personnages : dans la formulation de Camus, on comprend que Meursault se contente surtout de laisser faire Sintès, qui éprouve un vif désir de se lier d’amitié ; loin d’être froid, Meursault est conscient de ce désir et, n’y étant pas lui-même hostile, il accepte l’amitié qu’on lui offre.

La traduction de Ward sous-entend une volonté plus opiniâtre de la part de Sintès (« he seemed set on it »), alors que le mot français « envie » suggère une attitude presque importune et sans doute, de la part de Meursault, quelque chose qui ressemble à de la compassion. La traduction de Smith, tout en étant un peu plus indirecte que « he really seemed to want it », n’en reflète pas moins la nature accommodante de Meursault, aspect essentiel du personnage : comme il n’a véritablement aucune opinion, il refuse de s’en inventer une et, au point où il en est, autant faire plaisir à Sintès.

D’un bout à l’autre du texte, Smith est à l’écoute de ces subtilités. Elle possède une compréhension littéraire précise des créations de Camus et le Meursault qui se dégage de la vive clarté de sa prose anglaise n’a absolument rien d’un monstre : c’est un homme qui ne veut ni embellir ni entrer dans les détails. Il n’a pas manifesté assez d’émotion lors des obsèques de sa mère et il ne croit pas en Dieu, deux points qui compteront beaucoup dans sa condamnation à mort par le tribunal, mais nous ne sommes pas censés en déduire que Meursault est dénué de sentiments, d’humanité. C’est bien plutôt qu’il est douloureusement dépourvu de toute hypocrisie.

En témoigne le moment où Marie, sa maîtresse, lui demande s’il l’aime encore : « Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu’il me semblait que non. » Cette franchise perturbante ne cherche pas à blesser ; c’est simplement la vérité. « Elle a eu l’air triste. Mais en préparant le déjeuner, et à propos de rien, elle a encore ri de telle façon que je l’ai embrassée. »

Les émotions présentes dans cet échange se répètent mille fois par jour dans les relations d’un couple, mais elles ne sont en général pas aussi ouvertement exprimées. La différence parlante, chez Meursault, est qu’il évite tout faux-semblant et fait quasiment preuve de stupidité – ou d’une noblesse perverse – dans sa transparence. C’est ainsi que nous le montre la traduction de Smith, lui conférant une parenté avec le prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski, même s’il est le mouton noir de cette famille romanesque.

Pour Camus, on le sait, « Meursault est le seul Christ que nous méritons », formule problématique de la part d’un athée déclaré. Mais l’incroyance prenait évidemment chez Camus une forme plus complexe qu’à l’ordinaire : il était athée par réaction au catholicisme dont était imprégnée la culture (des Français assurément, mais des pieds-noirs en particulier), et vivait dans l’ombre de cette osmose culturelle. Résultat inévitable : son athéisme entretient un dialogue constant avec la religion, pas moins dans L’Étranger que, par exemple, dans La Peste.

Dans son admirable traduction, Sandra Smith a soigneusement souligné toutes les références catholiques du roman, afin que les lecteurs anglophones saisissent mieux les allusions de Camus. Je n’en citerai qu’un exemple clé : la dernière phrase du livre, qui commence par les mots « Pour que tout soit consommé ». Ward traduit littéralement par « For everything to be consummated ». Mais comme le signale Smith, le texte français contient « un écho des dernières paroles du Christ sur la croix : “Tout est consommé” ». La version qu’elle a choisie est donc « So that it might be finished », formule qui sonne comme les derniers mots prononcés par le Christ dans la Bible anglaise du roi Jacques.

Toute traduction est forcément en partie subjective. La qualité d’un traducteur ne dépend donc pas seulement de sa maîtrise de la mécanique d’une langue, ou de son aisance de prosateur, mais aussi de ses capacités de lecteur du texte, de sa perception du sous-texte, des connotations, des allusions, de ces textures invisibles qui confèrent à un récit sa densité et en modèlent le sens suprême. Sandra Smith excelle dans cet art.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 juin 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Il était une fois Medellín…

« Des frères Grimm aux frères Coen, et vice versa », tels sont les deux univers entre lesquels évolue le dernier roman du Colombien Jorge Franco, rapporte le quotidien El Heraldo. Lauréat du prix Alfaguara 2014, « Le monde de dehors » s’ouvre sur « l’histoire d’une princesse, Isolda, fille de don Diego, retenue dans la tour d’un fantastique château, et se termine dans la violence crue d’un film de Quentin Tarantino », commente pour sa part El Universal.

Dans cet ouvrage en tête des ventes à Bogotá, Jorge Franco fait le récit d’un enlèvement dans la tranquille Medellín de son enfance, au début des années 1970, juste avant que le pays ne bascule dans la guerre civile et que la ville natale de l’écrivain n’en devienne l’un des principaux foyers. À mi-chemin entre le conte de fées et le film noir le plus réaliste (le plus truculent aussi), l’ouvrage s’inspire d’un fait divers qui choqua l’auteur quand il était enfant : la séquestration et l’assassinat, en 1971, de Diego Echevarría, riche mécène de Medellín et propriétaire d’un étrange château d’architecture française. Un kidnapping qui marqua le basculement de la ville dans la violence.

Un accident atomique est si vite arrivé…

Le 25 janvier 1995, à 9 heures 28 du matin heure de Moscou, un assistant tendit une mallette au président russe Boris Eltsine. Une petite diode était allumée près de la poignée ; à l’intérieur, un écran affichait des informations au sujet d’un missile lancé quatre minutes plus tôt dans les environs de la mer de Norvège et semblant se diriger vers Moscou. Au-dessous était disposée une rangée de boutons. Il s’agissait de la mallette nucléaire russe. En pressant ces boutons, Eltsine pouvait ordonner des frappes immédiates contre des cibles dans le monde entier. Les missiles, sous-marins et bombardiers nucléaires russes étaient en état d’alerte maximale. Le président avait à sa disposition 4 700 têtes nucléaires prêtes à être lancées.

Son chef d’état-major, le général Mikhaïl Kolesnikov, avait lui aussi sa mallette et suivait en temps réel la trajectoire de l’engin. Le radar indiquait que des étages de la fusée avaient été largués en cours d’ascension, signe qu’il pouvait s’agir d’un missile balistique de portée intermédiaire du même genre que le Pershing II, déployé par l’Otan en Europe de l’Ouest. En outre, le site du lancement se trouvait dans le couloir aérien qui convenait le mieux à une attaque sous-marine américaine sur Moscou. Kolesnikov fut mis en liaison téléphonique d’urgence avec Eltsine, à qui il revenait d’ordonner une riposte. Le président avait moins de six minutes pour prendre une décision.

La Guerre froide avait pris fin plus de quatre années auparavant. Mikhaïl Gorbatchev avait démissionné le 25 décembre 1991, confiant à Eltsine la mallette ainsi que les codes de lancement. Le lendemain, le Parlement avait voté la dissolution de l’Union soviétique. En 1995, toutefois, la cote du président russe déclinait dans les pays occidentaux. Les projets d’expansion de l’Otan provoquaient des tensions, et la Russie s’embourbait dans le conflit tchétchène. Comparés à une guerre nucléaire, ces sujets d’inquiétude étaient certes mineurs, mais à cela s’ajoutait un épisode encore très vivace dans la mémoire des Russes. Sept ans et demi plus tôt, en mai 1987, un Allemand de 18 ans un peu fêlé du nom de Mathias Rust, volant à bord d’un Cessna de location, avait rallié Moscou depuis Helsinki, pour se poser à moins de 100 mètres de la place Rouge. Cette humiliation s’était soldée par une minipurge dans les hauts rangs de la défense aérienne. Ces gradés ne voulaient pas se brûler les doigts une seconde fois.

Après avoir suivi sa trajectoire durant plusieurs minutes, les Russes conclurent bientôt que le missile n’entrerait pas sur leur territoire, et l’on referma les mallettes. Eltsine et ses généraux avaient observé une fusée météorologique lancée par la Norvège pour étudier les aurores boréales. Peter Pry, qui rapporte cet épisode dans son livre « La peur de la guerre (1) », le considère comme « le plus dangereux de toute l’ère nucléaire ». Peut-être, mais la panique provoquée par cette fusée météo ne fut qu’un incident parmi des centaines répertoriés depuis 1945. À chaque fois, un accident, un défaut de communication, une erreur humaine, un dysfonctionnement matériel ou une quelconque combinaison d’avaries ont failli provoquer l’explosion d’armes atomiques.

Au cours de la Guerre froide, il arriva à plusieurs reprises (comme en 1962, lors la crise des missiles de Cuba) que l’un ou l’autre des deux camps soit près de prendre une décision dont l’issue probable serait le conflit nucléaire. On se menaça aussi mutuellement d’employer la bombe, mais ces menaces furent rarement prises totalement au sérieux. En 1948, alors qu’Américains et Soviétiques se disputaient le contrôle de Berlin, Harry Truman envoya des bombardiers B-29 en Angleterre, à portée de Moscou. Les avions n’étaient pas chargés de bombes atomiques, mais envoyaient aux Russes ce message : les États-Unis étaient prêts, s’il le fallait, à utiliser des armes nucléaires pour défendre l’Europe de l’Ouest.

En 1956, pendant la crise de Suez, Nikita Khrouchtchev menaça Londres et Paris de frappes si la Grande-Bretagne et la France ne retiraient pas leurs troupes d’Égypte. Et, en 1969, Richard Nixon ordonna à des B-52 armés de bombes H de survoler la côte orientale de l’URSS. Cette décision relevait de sa « théorie du fou », une stratégie destinée à attirer les Nord-Vietnamiens à la table des négociations en les persuadant que le président américain était capable de tout. (La tactique ne donna pas de meilleurs résultats que tout ce que les États-Unis tentèrent par ailleurs, leur retrait excepté, pour mettre un terme à la guerre du Vietnam.)

 

Un bombardier en feu

Mais l’essentiel du danger auquel la bombe nucléaire a exposé l’humanité depuis la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki fut le fait d’incidents involontaires : armes larguées par inadvertance, bombardiers prenant feu ou s’écrasant, explosions accidentelles de missiles, ordinateurs commettant des erreurs de calcul et amenant les responsables à en tirer hâtivement des conclusions erronées, etc. Tout au long de cette période, le risque d’une explosion nucléaire accidentelle dépassa la plupart du temps de beaucoup la probabilité du déclenchement délibéré d’une guerre atomique.

Dans les premières années de la Guerre froide, un grand nombre de ces accidents impliquèrent des avions. En 1958, un bombardier B-47 transportant une bombe H Mark 36, l’une des plus puissantes de l’arsenal américain, prit feu alors qu’il roulait sur la piste d’une base aérienne au Maroc. L’appareil se brisa en deux ; la base fut évacuée et le feu ne s’éteignit qu’au bout de deux heures et demie. Mais les explosifs logés dans la tête du missile ne se déclenchèrent pas. Cela aurait initié une réaction en chaîne. Même si l’on tint informé le roi du Maroc, l’accident demeura pour le reste un secret.

Six semaines plus tard, une bombe Mark 6 s’écrasait dans le jardin d’une maison de Mars Bluff, dans le sud de la Californie. Un membre d’équipage avait tiré par erreur le levier qui actionnait le largage. Le projectile n’était pas équipé de son cœur nucléaire, mais les explosifs éclatèrent au moment de l’impact, causant la mort de nombreux poulets, expédiant à l’hôpital plusieurs membres de la famille, et laissant un cratère de plus de 10 mètres de diamètre. Il était impossible d’étouffer pareil événement, mais le Strategic Air Command (SAC), structure en charge de l’arsenal nucléaire aéroporté, informa l’opinion qu’il s’agissait du premier incident de ce genre. En réalité, l’année précédente, une bombe H, elle aussi dépourvue de cœur nucléaire, avait été larguée accidentellement près d’Albuquerque (Nouveau-Mexique), explosant en touchant le sol.

Peu après le lancement réussi de Spoutnik, en 1957, on commença de préférer les missiles aux bombes pour transporter les armes nucléaires, mais les incidents terrifiants continuèrent. En 1960, l’ordinateur du North American Air Defense Command (NORAD), basé à Colorado Springs, annonça, avec un degré de certitude de 99,9 %, que les Soviétiques venaient de lancer une attaque de grande ampleur sur l’Amérique du Nord. Les projectiles devaient atteindre leurs cibles en quelques minutes. Quand on apprit que Khrouchtchev se trouvait à New York, au siège des Nations unies, et puisque aucun missile n’était arrivé à destination, les responsables conclurent qu’il s’était agi d’une fausse alerte. Ils découvrirent ensuite que le système de détection précoce antimissile balistique, situé dans la base de Thulé, au Groenland, avait interprété le lever de la lune sur la Norvège comme une attaque venue de Sibérie.

En 1979, l’ordinateur du NORAD annonça de nouveau une attaque massive des Russes. Ordre fut donné aux équipages de rejoindre leurs bombardiers, les missiles furent placés en état d’alerte, et les contrôleurs aériens signalèrent aux avions de ligne qu’on leur ordonnerait peut-être bientôt de se poser. Une enquête révéla plus tard qu’un technicien avait installé par erreur sur l’ordinateur l’enregistrement d’une simulation de guerre censée accompagner un exercice d’entraînement. Un an après, le même incident se produisit une troisième fois. Zbigniew Brzesinski, conseiller en charge de la sécurité nationale, reçut un coup de téléphone chez lui à 2 heures 30 du matin, et on l’informa que deux cent vingt missiles avaient été lancés contre les États-Unis. Cette nouvelle fausse alerte avait été provoquée par une puce électronique défaillante d’une valeur de 46 cents.

 

1 200 accidents entre 1950 et 1968

Une enquête des Laboratoires Sandia, chargés de superviser la production et la sécurité des systèmes d’armes nucléaires américains, révéla qu’entre 1950 et 1968 au moins 1 200 engins avaient été impliqués dans des accidents « significatifs ». Même les bombes qui fonctionnaient ne marchaient pas tout à fait comme prévu. Ainsi, 1,38 % seulement du noyau nucléaire de Little Boy, l’engin lâché sur Hiroshima le 6 août 1945, fissionna ; moins d’un kilo d’uranium avait fait 80 000 morts. La bombe qui frappa Nagasaki trois jours plus tard manqua sa cible de près de deux kilomètres – mais tua 40 000 personnes. Le test de la bombe H dans l’atoll de Bikini, en 1954, dégagea une énergie de 15 mégatonnes (2), trois fois plus que la prévision des scientifiques, et les retombées radioactives mortelles se répandirent sur des centaines de kilomètres carrés dans le Pacifique. Des observateurs américains postés à plusieurs kilomètres du site de l’explosion furent touchés.

Ces récits, et bien d’autres, sont rassemblés dans « Commandement et contrôle » d’Eric Schlosser, une excellente enquête sur la manière dont on s’est efforcé de contrôler les armements nucléaires, et ce depuis l’explosion de la première bombe atomique dans la périphérie d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945. Maniant les sources avec une habileté prodigieuse, Schlosser synthétise une masse considérable d’archives, dont des rapports gouvernementaux, des articles scientifiques et une importante littérature historique et polémique sur le sujet. De tout ce matériau, l’auteur tire un récit incisif couvrant plus de cinquante ans d’évolution scientifique et politique. Au cœur du livre figure le compte rendu terrifiant, minute par minute, d’un accident survenu dans le silo d’un missile Titan II dans l’Arkansas en 1980, raconté à la manière d’un thriller technologique :
« Plumb vit la douille de 4,5 kilos glisser dans l’espace étroit séparant le missile de la plate-forme, puis tomber sur environ 23 mètres, heurter le support de l’engin et finalement ricocher loin du Titan II. Cela semblait se produire au ralenti. L’instant d’après, du carburant se mettait à jaillir d’un trou sur la coque du lanceur comme l’eau d’un tuyau d’arrosage.
“Putain, pensa Plumb, ça craint.” »

Schlosser est célèbre pour deux ouvrages à succès, Fast Food Nation, sorti en 2001, et Reefer Madness, une enquête sur les marchés illégaux de la marijuana, de la pornographie et de l’immigration clandestine publiée en 2003. Les lecteurs de ces livres et des articles que l’auteur publie de temps à autre dans The Nation imaginent probablement Schlosser en homme de gauche. Ils seront surpris d’apprendre que les principaux héros de « Commandement et contrôle », à supposer qu’il y en ait, sont Curtis LeMay, Robert McNamara et Ronald Reagan. Ces hommes ont compris les risques que faisait courir la simple présence de ces machins sur la planète, et ont tout fait pour qu’ils ne nous explosent pas à la figure.

Jusqu’à la fin des années 1960, le discours devança de loin la réalité nucléaire. En 1947, deux ans après la fin de la guerre en Europe, les États-Unis avaient 100 000 hommes stationnés en Allemagne, et les Soviétiques 1,2 million. Truman voyait dans la bombe atomique un excellent moyen de rééquilibrer le rapport de forces (les Russes ne la possédaient pas encore), et il fit comprendre à Staline que le pays était prêt à l’employer pour arrêter une éventuelle agression soviétique contre l’Europe de l’Ouest. Le président américain fut plus tard stupéfait d’apprendre de la bouche de David Lilienthal, qui dirigeait la Commission de l’énergie atomique, que les États-Unis avaient en tout et pour tout dans leur arsenal une seule bombe atomique. Elle était démontée, mais Lilienthal pensait qu’on pourrait probablement la rendre opérationnelle.

C’est sous Eisenhower que l’arme nucléaire devint la pièce maîtresse de la stratégie militaire américaine. Le président estimait que le budget de la défense était devenu incontrôlable, et que fabriquer des bombes atomiques coûterait moins cher qu’entretenir une gigantesque armée conventionnelle. Son administration pensait en outre que la doctrine des « représailles massives » – la promesse de réagir à toute agression soviétique par une riposte nucléaire dévastatrice – avait un effet dissuasif qui permettrait de maintenir la paix.

Quand John F. Kennedy se lança dans la course à la présidence en 1960, il accusa l’administration Eisenhower d’avoir laissé se creuser un missile gap [« écart nucléaire »] entre les États-Unis et l’URSS. Ce thème de campagne a peut-être aidé Kennedy à gagner cette élection très serrée. Mais comme Eisenhower le savait grâce aux vols de reconnaissance des avions espions, l’écart n’existait pas. En 1960, l’Union soviétique ne disposait que de quatre missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) avérés. Et, bien que Kennedy, après être entré en fonction, ait appris par les services de renseignement de l’Air Force que les Russes posséderaient peut-être un millier d’ICBM à l’été 1961, ils n’en avaient que seize à la fin de cette année-là. En 1962, l’arsenal soviétique comptait environ 3 300 armes nucléaires, quand les États-Unis en possédaient plus de 27 000. L’URSS avait 36 missiles balistiques intercontinentaux, quand les États-Unis en avaient 203.

Le renseignement américain surestima régulièrement la puissance nucléaire de l’adversaire au cours des années 1950, et il était dans l’intérêt des militaires, en particulier de l’Air Force (qui ne sort vraiment pas grandie du livre de Schlosser), de ne pas démentir ces estimations. Durant plus de dix ans, l’État américain dépensa sans compter pour produire des armes atomiques, et l’on inquiéta la population avec des avertissements répétés sur les dangers d’une attaque nucléaire, toujours imminente. Dans leurs articles et leurs livres, les spécialistes de la défense imaginaient l’impensable et se demandaient comment anticiper, éviter et survivre à un tel conflit.

La menace était dans une large mesure, bien que pas totalement, imaginaire. Les Russes ne disposaient pas des moyens que leur prêtaient les scénarios de guerre totale, et rien n’assurait que les armes des deux camps fonctionneraient comme elles étaient censées le faire. L’administration Kennedy estima que 75 % des ogives montées sur les missiles Polaris (transportés par les sous-marins) n’exploseraient pas.

 

Le pas de deux de la Guerre froide

Même les plans de combat comportaient des failles. Une explosion atomique tue par son onde de choc, par ses retombées radioactives et par le feu. Or, comme l’expliquait Lynn Eden dans « Le monde entier en feu (3) », les stratèges militaires américains ne prenaient jamais en compte les incendies quand ils estimaient les dommages potentiels. Ils sous-estimèrent donc systématiquement les effets prévus d’un bombardement nucléaire, ce qui entraîna la production d’une quantité d’ogives très supérieure à ce dont quiconque aurait eu besoin.
Mais la menace fournit à l’armée un prétexte pour accumuler un énorme arsenal ; l’ampleur de ce dernier incita les Soviétiques à faire de même, et le danger devint ainsi bien réel. Dès le début des années 1970, l’URSS possédait davantage de missiles à longue portée que les États-Unis. À cette époque, la population n’était plus terrifiée à l’idée d’une guerre nucléaire imminente, mais le monde était devenu beaucoup plus dangereux qu’à l’époque des exercices de défense civique et des abris antiatomiques construits dans les jardins.

Schlosser décrit bien le pas de deux que fut la Guerre froide, montrant comment chaque camp prit l’habitude de copier aussitôt le moindre mouvement de l’adversaire. On répliquait à toute percée stratégique par son double. Si les États-Unis désiraient s’assurer la supériorité sur le plan nucléaire, ce n’était pas pour terrasser l’URSS, mais afin de maintenir la paix : les Américains voulaient convaincre les Soviétiques qu’ils perdraient la partie s’ils s’aventuraient à déclencher une guerre nucléaire. Les Russes, sans surprise, voyaient les choses différemment, et dès que les États-Unis prenaient quelque avance, ils réagissaient pour la réduire à néant. Les efforts pour parvenir à un équilibre étaient en eux-mêmes facteurs de déséquilibre. Ainsi, quand Washington, dans les années 1950, réduisit ses forces conventionnelles pour miser sur le nucléaire, Moscou fit de même. Le Pacte de Varsovie était l’équivalent soviétique de l’Otan. Après la création par les États-Unis du Strategic Air Command qui allait devenait le fer de lance de la puissance militaire du pays, leurs adversaires fondèrent à leur tour les Strategic Rocket Forces. Et quand les Américains se dotèrent de la capacité de survivre à une première frappe, les Russes en firent autant. Cette surenchère n’en finissait pas.

Toute décision censée prévenir une guerre nucléaire délibérée en vint donc à accroître le risque de conflit accidentel. Schlosser n’entend pas démontrer qu’il existait une meilleure manière de conduire la Guerre froide. Mais que, plus les systèmes d’armement nucléaire étaient développés et perfectionnés, plus ils devenaient vulnérables en cas d’accident. Pour que le dispositif fonctionne (autrement dit, pour que les alertes soient déclenchées à temps, que les communications soient transparentes, que les missiles soient lancés, que les explosifs installés dans les ogives se déclenchent et provoquent la fission nucléaire), tout doit être quasiment parfait. La marge d’erreur est mince. Or, rien n’est parfait.

L’auteur cite, parmi les ouvrages qui l’ont inspiré dans la rédaction de son livre, l’essai de Charles Perrow, « Accidents normaux (4) ». Celui-ci y affirmait que, dans des dispositifs caractérisés par des interactions complexes et par ce qu’il appelait un « couplage étroit » (par quoi il entend des processus qui ne peuvent être brusquement modifiés ou interrompus), les accidents sont chose normale. On peut s’attendre à ce qu’ils surviennent. Et il est souvent difficile de les analyser après coup, faute de pouvoir déterminer exactement quelle étape, dans la cascade des dysfonctionnements, a rendu l’accident inévitable.

Qui blâmer dans l’épisode de la fusée météo ? Les Norvégiens avaient averti les Russes de son lancement plusieurs semaines à l’avance, même s’ils n’avaient pas indiqué de date précise, car ce serait fonction des conditions atmosphériques. Soit cette annonce fut délivrée en Russie au mauvais destinataire, soit (ce qui semble plus probable) la personne qui la reçut ne mesura pas son importance, ou oublia tout simplement de la transmettre aux autorités militaires.

Les erreurs de transmission d’un message comptent parmi les bévues les plus fréquentes. Schlosser nous apprend que, durant la crise des missiles cubains, les télégrammes envoyés à Moscou par l’ambassadeur soviétique en poste à Washington étaient rédigés à la main et confiés à un coursier cycliste de Western Union. « À l’ambassade, nous en étions réduits à prier qu’il porterait le message sans retard au bureau de Western Union et ne s’arrêterait pas en chemin pour discuter avec une fille », raconta plus tard Anatoli Dobrynine. (C’est pour remédier à ce problème que, lorsque cette crise fut résolue, le téléphone rouge fut mis en place, reliant directement la Maison-Blanche et le Kremlin.)

Ainsi, durant six minutes, en 1995, l’avenir de l’espèce humaine ne tint qu’à un fil parce qu’un fonctionnaire russe de rang intermédiaire avait quitté son bureau de bonne heure, ou n’avait pas pris la peine de traiter comme il le méritait un message annonçant le lancement, à une date non précisée, d’une fusée d’observation des aurores boréales. L’histoire est la même que pour la puce électronique à 46 cents : le système ne comportant aucun superflu, la défaillance d’un seul rouage mettait en péril tout l’édifice.

 

Docteurs Folamour

L’incident de l’Arkansas, en 1980, illustre parfaitement la thèse de Schlosser. Il arrive tout le temps que des objets tombent dans les silos, explique l’auteur. Le risque qu’une douille, dans sa chute, perfore la coque d’un missile Titan II était extrêmement faible, mais pas nul. Quand l’accident eut lieu, il déclencha une série de réactions humaines et mécaniques qui produisit bientôt un mélange cauchemardesque de confusion et de mauvaises consignes. Si une quantité suffisante de produit oxydant fuyait, la pression de l’air dans le réservoir chuterait, le missile s’effondrerait sous son propre poids, le reliquat d’oxydant entrerait en contact avec le carburant du propulseur et cela provoquerait l’explosion de l’engin. Parce qu’un employé de l’aviation de 19 ans effectuant une opération de maintenance routinière avait accidentellement lâché une douille, un missile Titan II était devenu une bombe à retardement, et il n’y avait aucun moyen d’arrêter le compte à rebours.

De plus, le missile était armé. Schlosser précise que la puissance explosive de l’ogive logée dans un Titan II est de 9 mégatonnes, ce qui équivaut à trois fois celle de toutes les bombes larguées durant la Seconde Guerre mondiale, y compris les engins atomiques qui détruisirent Hiroshima et Nagasaki. S’il avait explosé, la majeure partie de l’Arkansas aurait été balayée de la carte.

Peu de systèmes sont aussi indissociables que l’arsenal contrôlé par la mallette nucléaire. Une fois saisis les codes de lancement, une chaîne d’événements est mise en branle, qu’il est presque impossible d’arrêter. Le scénario du Docteur Folamour est en fait plutôt réaliste. Le plan de guerre nucléaire américain, baptisé le Single Integrated Operational Plan [« Plan opérationnel unique intégré »] ou SIOP, ne prévoyait qu’un seul type de riposte en cas d’attaque : une guerre nucléaire totale. Ses concepteurs supposaient que des dizaines de millions de personnes seraient tuées. Il n’y avait pas de plans pour l’après. Voilà en quoi consista, durant quarante ans, l’option nucléaire américaine. Les Soviétiques avaient sans aucun doute la même.

Henry Kissinger décrivit le SIOP comme une « stratégie de l’horreur ». Même Nixon était consterné par ce plan. Comme le raconte Schlosser, lorsque le général George Butler prit la tête du Strategic Air Command en 1991 et lut le SIOP, il n’en revint pas. « Je n’avais jamais eu entre les mains un document plus absurde ni plus irresponsable », confie-t-il. « Je finis par voir la vérité toute nue (…). Si nous nous sommes tirés de la Guerre froide sans subir d’holocauste nucléaire, c’est par l’effet conjugué du talent, de la chance et de l’intervention divine, et je soupçonne que ce dernier ingrédient l’a emporté sur les autres. »

Les individus que Schlosser nous présente comme les plus dangereux sont ceux qui ont voulu renforcer la rapidité de déploiement des armes nucléaires en réduisant les contrôles préalables à leur usage. Les bons ne sont pas pour autant les militants antinucléaires. Schlosser est assez dédaigneux à leur égard, et tout particulièrement envers les Européens de l’Ouest qui manifestèrent contre les fusées Pershing II censées assurer leur protection, mais pas contre les missiles soviétiques placés de l’autre côté de la frontière et braqués sur eux jour et nuit.

L’auteur réserve ses éloges à ceux qui ont mis de l’ordre dans le système d’armement nucléaire, ou essayé d’en limiter les effets potentiels. Quand Curtis LeMay prit la direction du SAC en 1948, les États-Unis s’étaient déjà engagés à riposter aux agressions communistes dans le monde entier (c’est ce qu’on appelle la « doctrine Truman ») et à utiliser la menace nucléaire comme outil de dissuasion. Mais LeMay, à son arrivée, découvrit une organisation relâchée, indisciplinée et sous-équipée. La formation des personnels laissait à désirer et les mesures de sécurité étaient presque inexistantes. Pendant la guerre, le futur général avait commandé une escadrille de bombardiers, et sa fermeté était légendaire. Il limogea les officiers supérieurs du SAC et instaura un système rigide de règles et de procédures, de listes de vérifications et d’exercices, faisant de l’organisation un modèle d’efficacité. Schlosser laisse entendre que bien des vies furent sauvées grâce à ces réformes.

En 1968, quand Robert McNamara quitta son poste de secrétaire à la Défense de Lyndon Johnson, il était devenu l’un des hommes politiques américains les plus haïs. Il avait pourtant, selon Schlosser, puissamment œuvré pour limiter l’usage des armes nucléaires. En perfectionnant les systèmes américains de détection précoce ; en tentant, sans grand succès, d’amender le SIOP ; en s’efforçant de convaincre les Soviétiques que les États-Unis n’attaqueraient que des cibles militaires, les encourageant à faire de même. Mais le Vietnam eut raison de lui.

Schlosser prend bien soin de ne pas prêter à Reagan le seul mérite d’avoir réfréné la course aux armements. En proposant d’éliminer toutes les armes nucléaires, lors de sa célèbre rencontre avec Gorbatchev au sommet de Reykjavík en 1986, le président américain, estime l’auteur, réagissait en partie à l’évolution de l’opinion américaine. Mais, même si la proposition tourna court (parce qu’il refusa de renoncer à l’Initiative de défense stratégique, le système antimissile aussi connu sous le nom de « Guerre des étoiles »), la rencontre de Reykjavík marqua un « tournant dans la Guerre froide ». Elle persuada Gorbatchev que les États-Unis n’attaqueraient pas l’URSS, ce qui permit au dirigeant russe de poursuivre ses projets de réforme, et conduisit finalement au retrait de tous les missiles de portée intermédiaire déployés en Europe occidentale.

David Holloway, historien spécialiste de la période, s’est demandé si la course aux armes nucléaires fut une conséquence de la rivalité Est-Ouest, ou l’une de ses causes. La bombe est inséparable de l’histoire de la Guerre froide parce qu’elle était là au tout début. La principale raison qui poussa Truman à l’utiliser contre le Japon était d’en finir au plus vite avec la guerre dans le Pacifique, mais la seconde était d’ériger un obstacle psychologique face à tout projet soviétique d’expansion après le conflit.

Les guerres froides sont monnaie courante dans l’histoire. C’est simplement une manière d’acquérir un avantage géopolitique sans livrer bataille. Au xviie siècle, une guerre froide opposa ainsi Louis XIV à ses voisins européens et au pape. Ce qui distingue la guerre froide américaine de celles qui l’ont précédée, ce n’est pas la bombe atomique en tant que telle, mais l’idée de la bombe, la bombe comme symbole de la détermination à aller jusqu’au bout. C’est cette idée qui figea durablement l’antagonisme Est-Ouest, et fit monter les enchères au moindre désaccord. La bombe a peut-être empêché l’éclatement d’un conflit entre les superpuissances ; mais elle ne les a pas empêchées de se livrer des guerres par procuration (en Corée, au Vietnam, au Nicaragua, en Afghanistan) qui firent des millions de morts. À la fin, l’Union soviétique abandonna, événement que personne n’avait prévu. Mais, aujourd’hui, de nombreuses puissances plus petites disposent d’armes nucléaires, et même dans le cas improbable où aucun dirigeant d’une de ces nations ne déciderait jamais d’en faire usage sur le coup de la peur ou de la colère, reste encore la possibilité (et, à long terme, l’inéluctabilité) d’un accident.

 

Cet article est paru dans le New Yorker, le 30 septembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Les superpouvoirs des maths

« Dans le roman de Samuel Beckett Molloy, le personnage principal se lance dans un long monologue intérieur, rappelle Mario Livio dans les colonnes du Wall Street Journal. À un certain point, après s’être livré à une description hilarante d’un problème lié à son système digestif, il conclut : “Extraordinaire, comme les mathématiques vous aident à vous connaître.” Pour Beckett, il ne s’agissait sans doute là que d’un petit commentaire en passant sur l’utilité supposée des mathématiques. » Mais dans « Comment ne pas se tromper », le bestseller de l’été outre-Atlantique, le mathématicien américain Jordan Ellenberg s’attache à démontrer combien la discipline peut en effet éclairer la réalité quotidienne.

« Pour Ellenberg, Les maths ne sont pas un jargon impénétrable réservé aux initiés, mais une extension du bon sens », écrit Evelyn Lamb sur le site de Scientific American. Professeur à l’université du Wisconsin, l’auteur compare la discipline à un « exo­squelette intellectuel », ou à des « lunettes à rayons X permettant de discerner les structures cachées derrière la surface embrouillée et chaotique du monde ».

Les maths permettent d’analyser les effets du chaos sur les prévisions météorologiques, mais aussi d’étudier la façon dont Shakespeare use de l’allitération dans ses sonnets, ou encore de démontrer les avantages économiques dont bénéficient les personnes toujours en retard pour prendre l’avion (quitte à en rater quelques-uns dans leur vie).

Dans un chapitre intitulé « L’opinion publique, ça n’existe pas », Ellenberg s’attaque aussi à la fameuse « méthode Condorcet », conçue par le philosophe français pour définir le meilleur système électoral. Il s’agit d’un type de scrutin qui donne la victoire au candidat qui, face à chacun des autres, leur est systématiquement préféré. Or, rappelle Ellenberg, on sait qu’il est parfaitement possible, quand on demande aux électeurs de classer trois candidats (A, B et C), qu’une majorité dise préférer A à B, B à C et C à A. Autrement dit, aucun candidat ne peut gagner et l’anarchie règne. « Ellenberg expose admirablement les problèmes posés à la démocratie du fait de la difficulté d’établir une méthode électorale mathématiquement satisfaisante », commente Tony Mann dans les pages du Times Higher Education. Dans le cas où deux candidats arrivent quasiment à égalité, Ellenberg préconise le recours au tirage au sort. « La conclusion est assez surprenante, mais l’argumentation est très convaincante », écrit Mann.

« How Not To Be Wrong n’est pas un livre de vulgarisation mathématique sur la séquence de Fibonacci ou sur le nombre pi. Il est bien plus profond », conclut l’article de Scientific American. La lecture (relativement facile) de cette somme « bourrée d’idées mais pas d’équations » est recommandée à tous, y compris aux hommes politiques.

Giono réinvente Melville

Trois écrivains américains ont influencé Giono en profondeur, écrit le romancier Edmund White dans la New York Review of Books : Whitman, Faulkner et Melville. Il évoque un roman bien oublié aujourd’hui, Pour saluer Melville, que Giono écrivit après avoir réalisé la première traduction en français de Moby Dick, avec l’aide de deux amis. Le livre lui a été inspiré par la préface qu’il rédigea alors pour le chef-d’œuvre de Melville. L’auteur américain devient ici un héros de roman, beaucoup plus proche de Giono que du vrai Melville, remarque White. Autant l’écrivain était un être tourmenté, introverti, autant le personnage de Giono est extraverti, débordant de confiance en lui. Jamais traduit en anglais, Pour saluer Melville est un « puissant hommage à la magie des mots », écrit White. Le critique en profite pour revenir sur la traduction de Moby Dick, « exacte » mais passant à côté de l’étrangeté des tournures de phrases de l’original : « Quand l’auteur écrit, par exemple : “The devils also, add the uncanonical Rabbins, indulged in mundane amours”, cela ne sonne pas exactement comme “ajoutent les Rabbis peu canoniques, les démons se livrèrent à des amours terrestres ». Ou encore ceci : « “La plus petite chose peut avoir une signification” ne capte pas bien “the veriest trifles capriciously carry meanings ». Giono a terminé sa traduction en prison en 1939 (il avait été arrêté pour avoir refusé d’être mobilisé, arguant de son pacifisme).

Mon grand-père, le contre-révolutionnaire

Yan Geling, romancière, scénariste à succès de films comme Xiu Xiu ou bien encore « Les 13 fleurs de Nankin », est la petite-fille de Lu Yanshi, un intellectuel issu d’une grande famille de Shanghai, persécuté pendant la campagne antidroitière des années 1950. « Le criminel Lu Yanshi » raconte son destin : mariage arrangé, études aux États-Unis où il mène une vie de playboy, retour en Chine, et condamnation à vingt ans de prison. Tout en se rendant compte que ses geôliers sont d’une certaine manière encore plus aliénés que lui, il tient bon en songeant à sa femme. Mais quand il est enfin libéré, celle-ci l’a oublié.

Paru en 2011, ce livre s’est hissé en tête des ventes en Chine depuis mai dernier, grâce à la sortie du film « Le retour » de Zhang Yimou, qui adapte les trente dernières pages du roman. Dans le flot des inévitables panégyriques mous qui accompagnent les grandes productions cinématographiques en Chine, peu de médias osent publier autre chose que des interviews complaisantes ou des banalités sorties du « kit presse » de la production, axé sur l’adaptation plutôt que sur l’œuvre originale. Le critique Li Yue se distingue néanmoins, dans l’édition internationale du Renmin Ribao (le « Quotidien du peuple », organe de presse officiel du Parti), en donnant un avis plus tranché : « Zhang Yimou a fait le choix de tout transformer en guimauve. Les horreurs de l’époque sont mises au second plan et ne servent qu’à tirer les larmes. L’œuvre de Yan Geling est beaucoup plus profonde et offre une réflexion sur l’histoire troublée de la Révolution culturelle, vue à travers le prisme d’un destin individuel. Elle montre aussi le rôle singulier de l’intellectuel, qui, plus que les autres, cherche éperdument la liberté. »

Il faut aller sur le site de critique littéraire participatif Douban pour trouver des commentaires moins enthousiastes sur le livre : « Yan Geling décrit un monde disparu qu’elle n’a pas connu, cela fait emprunté, notamment la partie sur la Shanghai d’avant guerre. Autant lire directement du Zhang Ailing (Voir Books, n° 19, mars 2011) si l’on veut un témoignage direct de l’époque », écrit un certain He Caitou. D’autres, au contraire, louent le souci documentaire de l’auteure, qui s’est inspirée des carnets de son grand-père, est allée visiter les ruines de son camp de travail, a parlé avec ses anciens geôliers et leurs enfants… D’ailleurs, il importe peu à Li Yue que Yan Geling n’ait pas été le témoin direct de l’histoire qu’elle raconte, elle a quand même la légitimité d’en être le produit. Et elle assume sa responsabilité d’intellectuelle en rappelant aux Chinois que « ce sont les mauvais souvenirs qui font grandir une nation ».

Le jour où Kiev fit éclater l’empire soviétique

« Grâce à Dieu, l’Amérique a gagné la Guerre froide », se félicitait George Bush dans son discours sur l’état de l’Union en 1992, quelques jours après le démantèlement de l’URSS. À une génération de distance, cet accès de triomphalisme prend une étrange résonance quand on se plonge dans le livre que Serhii Plokhy, professeur d’histoire ukrainienne à Harvard, consacre à la fin de l’empire soviétique. La dislocation de la fédération fut le fruit d’une multitude de facteurs auxquels les États-Unis étaient en grande partie étrangers. Mais le nouveau livre de Plokhy ne se contente pas de relativiser le rôle des Américains dans le dénouement de la Guerre froide. Il rappelle qu’en 1991 George Bush et son secrétaire d’État James Baker ont tout fait pour sauver l’Union soviétique moribonde.

« Ce n’est que lorsque la dissolution est devenue un fait accompli que Bush l’a finalement acceptée, à contrecœur », résume Victor Sebestyen dans le Spectator. Avant cela – et les archives inédites auxquelles a eu accès Plokhy le confirment –, le président américain avait « instamment prié bon nombre de dirigeants des républiques de ne pas revendiquer l’indépendance ». « Personne ne souhaite voir l’Union soviétique se désintégrer », assurait-il, début 1991, à son homologue Mikhaïl Gorbatchev. Cette phrase était certes motivée par la prudence : la diplomatie américaine nourrissait des craintes légitimes sur le devenir de l’arsenal nucléaire et le risque de guerre civile interethnique, comme celle que connaîtrait bientôt la Yougoslavie. Mais elle ne laisse pas de surprendre au vu de la posture victorieuse ensuite adoptée par Bush. Posture au demeurant dangereuse, souligne Plokhy, puisqu’elle continue d’entretenir en Russie l’idée d’un complot de l’Occident contre le pays.

Or le coup de grâce n’a pas été porté par les États-Unis, mais par l’Ukraine. À l’été 1991, les pays baltes et la Géorgie avaient déjà déclaré leur indépendance. Mais « presque toutes les républiques souhaitaient la survie de l’empire », lit-on dans le Telegraph. « Une forme d’union aurait pu continuer cahin-caha pendant encore des années », renchérit le Times. Si le Parlement ukrainien n’avait pas proclamé l’indépendance le 24 août 1991.

« Première république gouvernée par les communistes à faire une telle déclaration », comme l’écrit Stephen M. Norris dans The Moscow Times, l’Ukraine provoqua une onde de choc. Les jours suivants, la Biélorussie, la Moldavie, l’Azerbaïdjan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan lui emboîtèrent le pas, au grand dam des Russes. À Moscou, le président Boris Eltsine, partisan d’une Union slave qui aurait rassemblé l’Ukraine et la Russie, prévoyait d’annexer la Crimée et les régions orientales du pays en cas de sécession de Kiev. Quant à Gorbatchev, le président de l’Union soviétique, « il joua lui aussi la carte ethnique », précise Norris. Dans une  note rédigée par l’un de ses aides de camp, « la Crimée, le Donbass et le sud de l’Ukraine » étaient désignés comme autant de « parties historiques de la Russie que l’URSS n’était pas prête à abandonner ». Si « les forces du nationalisme et la logique d’États séparés se sont alors imposées », en conclut John Lloyd dans le Financial Times, « les termes de l’affrontement actuel en Ukraine étaient là en germe ».

En 1991, en effet, la situation économique désastreuse et l’instabilité politique eurent rapidement raison des projets russes d’annexion. Après le référendum du 1er décembre, par lequel 90 % des Ukrainiens – dont 54 % des habitants de Crimée, majori- tairement russophones – se prononcèrent en faveur de l’indépendance, Eltsine fut contraint d’admettre le verdict des urnes et Gorbatchev d’annoncer, le 25 décembre, la fin de l’URSS. Mais pour les nationalistes, le contentieux avec l’Ukraine restait pendant. À commencer par l’actuel locataire du Kremlin, aux yeux de qui la dissolution de l’URSS reste « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».