Lanterne rouge

En Chine, Cheng Ji est un héros. Le premier Chinois à faire les « grands tours » (ceux d’Espagne et d’Italie aussi) avait annoncé son ambition d’aller au moins jusqu’au bout du Tour de France 2014. Il a réussi, « lanterne rouge », avec 6  heures 2 minutes et 64 secondes de retard sur le vainqueur. L’expression vient de la lanterne rouge que l’on accrochait au dernier wagon des trains. Elle n’existait pas encore lors du premier Tour, en 1903. Bon dernier, Arsène Millochau est arrivé avec un retard de près de 65 heures. Interrogé quarante-quatre ans plus tard par un journal sportif, il se moqua de ce qu’était devenu le Tour : « Une simple randonnée ». De son temps, les vélos n’avaient pas de vitesses et pesaient cinq fois plus lourd qu’aujourd’hui. On ne pouvait pas compter sur une équipe, les coureurs devaient réparer leurs engins eux-mêmes et certaines étapes se terminaient tard dans la nuit.

Le journaliste sportif britannique Max Leonard a écrit un livre intelligent et plein d’esprit sur les derniers du Tour, écrit David Horspool dans le Times Literary Supplement. Comme l’illustre à nouveau le cas Cheng Ji, être « lanterne rouge » n’a jamais été considéré comme une humiliation. La position a même été activement recherchée par certains coureurs, par goût de la notoriété mais aussi de l’argent, car le dernier du Tour acquiert une visibilité qui intéresse les sponsors et les organisateurs de « critériums ». Au point d’agacer passablement les responsables de la compétition. En 1979, l’Autrichien Gerhard Schönbacher avait provoqué le directeur, Félix Lévitan, en clamant que le Tour n’avait « rien de difficile » : « Il suffit de pédaler à travers la France. » Et de se décrire lui-même comme l’un des « singes » que Lévitan présentait dans son cirque ambulant. Il termina lanterne rouge. Furieux, le directeur décida l’année suivante, pour dissuader les candidats, de disqualifier systématiquement le dernier arrivé à une étape. L’insupportable Schönbacher contourna l’obstacle, s’arrangeant pour terminer avant-dernier de chaque étape et se laissant glisser à la dernière place pour être lanterne rouge aux Champs-Élysées. Son record n’a été battu que par le Belge Wim Vansevenant, arrivé bon dernier trois années de suite en 2006, 2007 et 2008.

Cycliste lui-même, Max Leonard a tâté le terrain en participant à une course d’amateurs : comme 2 074 autres concurrents, il a été contraint à l’abandon, par un temps abominable. Les histoires qu’il raconte ne sont pas toutes joyeuses. Il a rencontré peu avant sa mort Philippe Gaumont, l’auteur de l’ouvrage Prisonnier du dopage, qui termina lanterne rouge du Tour en 1997 dans des conditions particulièrement effroyables, les drogues qu’il avait absorbées lui ayant fait prendre du poids et perdre des forces.

Ces parents qui changent l’école chinoise

En 1994, Harry Huang et son épouse, Zhang Li, tenaient sur les rives du fleuve Jin, à Chengdu, un petit restaurant pour routards qu’ils avaient baptisé Lily Burger. Il y a vingt ans, la capitale du Sichuan n’était pas encore la métropole tentaculaire de 7 millions d’habitants qu’elle est devenue, et bien des gens vivaient encore dans les pittoresques maisons en bois de la vieille ville. Sise à 1 600 kilomètres au sud-ouest de Pékin, Chengdu était à la fois un havre à l’écart de l’effervescence des grandes villes côtières, et une voie d’accès au Tibet.

Cette année-là, un couple d’Australiens vint un jour au restaurant. Et l’homme, silhouette d’ascète, regard perçant, commença d’évoquer un système d’enseignement idéaliste inventé en Europe centrale au début du xxe siècle. Cette pédagogie fondée sur les idées de réincarnation, de libre arbitre et d’individualité, mettait l’accent sur la nécessité d’aider les enfants à devenir des êtres autonomes. Au bout de quatre jours, le couple repartit, en invitant Harry et Li à rester en contact.

Mais le jeune restaurateur continua de réfléchir à l’histoire qu’avaient racontée les Australiens. Pour un Chinois né comme lui en 1968, c’était une époque indéfinissable. Révolu le climat d’optimisme politique des années 1980, quand les réformes tous azimuts de Deng Xiao­ping, après la mort de Mao et la fin de la Révolution culturelle, avaient paru ouvrir de nouveaux horizons. En 1989, l’écrasement du mouvement étudiant avait douché les espoirs, et la génération Tian’anmen dirigé ailleurs son énergie, dans la création d’entreprises par exemple.

En 1992, diplôme en poche, Harry partit arpenter la Chine, en s’interrogeant sur ce qu’il allait faire de sa vie. Après avoir rencontré Li, une institutrice de Chengdu, il s’installa dans la ville. La visite des Australiens avait rouvert le champ des possibles, et Li se prenait à rêver d’un projet de vie moins égocentrique que le simple fait de gagner de l’argent. En outre, cette philosophie de l’éducation semblait séduisante : Li était frustrée, dans son travail d’enseignante, par les méthodes rigides de l’école chinoise et l’accent mis sur l’apprentissage par cœur.

Quelques semaines plus tard, Harry écrivait au Emerson College, un éta­blissement d’enseignement alternatif en Angleterre. Et se voyait offrir une bourse pour étudier la pédagogie Waldorf et les idées de Rudolf Steiner, le mystique autrichien fondateur du mouvement. Il n’avait pas lu un seul mot de son œuvre, mais accepta immédiatement la proposition. Li, alors enceinte de leur premier enfant, le rejoindrait un plus tard en Angleterre pour entreprendre à son tour l’étude du corpus.

Steiner a élaboré sa philosophie de l’éducation en 1919, quand le propriétaire de l’usine de cigarettes Waldorf-Astoria, à Stuttgart, lui demanda de monter une école pour les enfants des ouvriers. L’Allemagne traversait une période de troubles révolutionnaires au lendemain de la Première Guerre mondiale, et il s’agissait de rompre avec la discipline atroce de l’école traditionnelle. Steiner pensait qu’il fallait amener l’enfant à quitter en douceur l’« enveloppe éthérique » où il baigne avant la naissance, et que la pédagogie devait mobiliser d’abord les mains, puis le cœur et enfin le cerveau. L’élève scolarisé dans les établissements Steiner-Waldorf joue beaucoup quand il est petit, et n’apprend généralement pas à lire avant la deuxième année (1). Au terme de près de dix ans d’étude de ce système, Harry et Li rentrèrent à Chengdu pour créer la première école Waldorf de Chine.

L’établissement qui ouvrit ses portes à l’automne 2004 n’était guère plus, au début, qu’une garderie aux abois dans un coin de pêche abandonné. Humide l’hiver, étouffant l’été et infesté de moustiques toute l’année, l’endroit était tellement inhospitalier que tous les parents avaient retiré leur gamin avant la fin du premier trimestre. Même Harry et Li ont expédié leurs enfants dans la famille de leur père. L’école était incapable de payer ses factures, et le couple se demandait si la Chine était vraiment mûre pour la pédagogie Waldorf.
Pourtant, dans tout le pays, les conceptions éducatives de Steiner commençaient de faire discrètement des adeptes. L’histoire d’un jeune Allemand issu du système Waldorf et venu travailler auprès de villageois déshérités, dans le sud de la Chine, circulait sur la Toile. La télévision publique diffusa un repor­tage sur lui, et son idéalisme suscita l’admiration. Les gens commençaient aussi à s’intéresser aux théories de Steiner sur les modes de vie alternatifs : l’agriculture biodynamique ; l’anthroposophie (une philosophie spirituelle complexe) ; et la danse eurythmique (une communion chamanique avec le monde des esprits).

 

Machines à réussir

Pour convaincre les parents, Harry et Li ouvrirent des ateliers où ils ensei­gnaient la pâte à modeler, la confection de poupées et l’aquarelle. Bientôt, les volontaires se présentèrent à l’école. La plupart étaient chinois, mais il y avait aussi des étrangers. Et tout le monde vivait ensemble sur le domaine. Les histoires d’amour, tout comme les conflits, se multiplièrent. Les waldorfiens étran­gers s’inquiétaient de la méconnaissance qu’avaient la plupart des Chinois de l’œuvre de Steiner, tandis que les Chinois se demandaient si la philosophie Waldorf était vraiment compatible avec leur culture. Les débats se poursuivirent tout au long des fêtes du nouvel an 2005. Li se souvient encore de ces mois difficiles : « Tout le monde nous observait en se demandant si ce qu’on faisait était bien. Et puis, finalement, après la fête du Printemps cette année-là, ils sont venus. Je ne sais pas pourquoi, mais tout d’un coup, ils sont venus (2). »

L’école de Harry et Li accueille aujour­d’hui plus de trois cents élèves, de la maternelle à la quatrième. La liste d’attente est de cinq ans, et la dimension de l’établissement pourrait prochainement quadrupler, avec la construction d’un lycée et d’un nouveau campus pour un millier d’élèves. Voilà moins de dix ans, il n’existait pas d’écoles Steiner-Waldorf en Chine ; aujourd’hui, deux cents maternelles et plus de trente écoles primaires sont en activité. Et dans ce pays qui se cherche encore, le mouvement est en train de devenir l’un des courants les plus influents de la contre-culture.

L’essor de Waldorf remet en question les idées reçues en Occident sur ces « mères tigres » chinoises qui tyranni­sent leurs enfants pour en faire des machines à réussir [lire « Les fausses griffes de maman tigre », Books, juin 2011]. Car les parents sont de plus en plus nombreux à reconsidérer les mérites et les dangers de l’enseignement classique. En octobre 2013, l’histoire du suicide d’un écolier de Chengdu hantait les conversations : ce petit garçon s’était jeté d’un immeuble de trente étages après avoir laissé un mot où il avait écrit : « Maître, je n’y arrive pas (3) » .

L’école est au cœur des bouleversements politiques chinois depuis plus de cent ans. Pendant l’essentiel du xixe siècle, les réformateurs voulurent combattre le déclin de la Chine en adoptant certains aspects de la technologie occidentale. Mais le système d’examen impérial faisait obstacle à toute avancée : les fonctionnaires du pays étaient sélectionnés depuis des siècles sur la base de concours axés sur l’apprentissage par cœur des textes de Confucius. Cela permit de renforcer l’armature de ce très vaste empire, mais engendra une caste de mandarins peu versés dans les questions pratiques. Les concours seront abandonnés en 1906 et l’édifice impérial chinois, vieux de deux mille ans, s’écroulera cinq ans plus tard, avec l’abdication de l’empereur.

Suivront des décennies d’expérimentations pour reconstruire les systèmes éducatif et politique. Il ne se trouvait quasiment aucun philosophe, romancier et dirigeant important qui n’eût des idées et des projets à proposer, dont beaucoup s’inspiraient de modèles étrangers. En 1919, Hu Shih, philosophe et réformateur de la langue, invita ainsi en Chine le grand théoricien de l’éducation améri­cain John Dewey, afin qu’il y expose sa philosophie du pragmatisme (4). Dewey fut tellement enthousiasmé par l’effervescence du pays qu’il resta deux ans. « Rien dans le monde d’aujourd’hui – pas même l’Europe dans les affres de la reconstruction – ne vaut la Chine », écrivit-il.

Après leur arrivée au pouvoir, en 1949, les communistes se lancèrent dans un programme de scolarisation de masse. Même si la Révolution culturelle ferma des écoles et déplaça de force des millions d’étudiants, expédiés à la campagne pour travailler, les trois premières décennies du régime firent quasiment disparaître l’illettrisme. Toutes les grandes villes possèdent aujourd’hui des lycées modèles équipés de matériel dernier cri, et le programme met l’accent sur les maths, les sciences et les langues. Les évaluations internationales font régulièrement l’éloge du système ; et en décembre 2013 le classement PISA révélait que les lycéens de Shanghai surpassaient désormais leurs pairs des États-Unis et d’Europe, dans toutes les matières.

De nombreux intellectuels chinois n’en considèrent pas moins l’enseignement actuel comme l’un des principaux pro­blèmes du pays. Ran Yunfei, un auteur et éditorialiste véhément que je rencontre dans son appartement d’un quartier historique de Chengdu, est de ceux-là. Dans l’un de ses livres, « Gouffre insondable », il énumère six enjeux susceptibles à ses yeux de provoquer une crise nationale, parmi lesquels le « système d’enseignement chinois, banal, vain, dans l’impasse ». À ses yeux, la réforme de l’éducation est la seule manière d’éliminer la corruption et les autres fléaux endémiques dans le pays.

Âgé de 49 ans, Ran appartient à la minorité ethnique Tujia qui habite les monts Wuling, à l’est du Sichuan. Petit, la peau sombre, il dit lui-même avoir l’apparence d’un hors-la-loi de roman chinois classique – sur les réseaux so­ciaux, son pseudo est tufeiran, « bandit Ran ». Notre conversation a lieu dans son bureau, une sorte de verrière qu’il a construite sur le toit de son immeuble. Quand je l’interroge sur l’enseignement, il me désigne les deux grands coffres en bois posés dans le coin de la pièce.

 

« Ils nous prennent nos rêves »

« Je collectionne les livres sur la pédagogie chinoise depuis des années – je veux dire des années et des années », explique-t-il d’une voix saccadée, en écarquillant les yeux pour donner plus d’effet à ses paroles. « J’ai là des manuels de la dynastie Qing, de l’époque répu­blicaine, d’autres issus de monastères bouddhistes, de prisons, et j’en passe. Et, bien sûr, de la période communiste. » Tous les groupes en Chine, dit-il, ont considéré l’éducation comme un moyen de modeler le peuple, mais les communistes sont allés plus loin : « Ils ont pensé pouvoir façonner les gens en façonnant l’histoire qu’ils apprenaient. Le résultat, c’est la décadence morale que nous connaissons. »

Les écoles privées sont rares en Chine, où les établissements confessionnels sont interdits, assurant la prééminence du programme de l’Éducation nationale, sur lequel pèsent la politique et l’histoire vue par le Parti. Quand les jeunes découvrent que les héros dont on les a abreuvés sont le produit de l’appareil de propagande, ils deviennent naturellement cyniques. Zhong Daoran, un étu­diant, a récemment publié un livre qui traduit le sentiment général d’écœurement : « À l’école primaire, ils nous dérobent nos valeurs propres, dans l’enseignement secondaire, ils nous ôtent toute capacité de réfléchir de manière autonome ; et à l’université, ils nous prennent nos rêves et notre idéalisme. C’est ainsi que nos cerveaux deviennent aussi vides que le slip d’un eunuque. »

Cela étant, même si tous les élèves chinois suivent le même programme, les écoles sont très différentes. Dans certaines zones rurales déshéritées, les enfants doivent emporter un tabouret chaque jour, car il n’y a rien pour s’as­seoir ; dans les régions plus riches, les ordinateurs et les labos bien équipés sont la norme. Les meilleurs établissements soumettent les élèves à des examens d’entrée, et les pots-de-vin sont monnaie courante. Un directeur d’école primaire qui avait touché plus de 20 000 dollars pour admettre des enfants dans son établissement est récemment passé en jugement. Et l’administrateur d’un lycée affilié à une université d’élite de Pékin m’a confié que les parents faisaient un don de plus de 50 000 dollars pour y faire entrer leur progéniture. « Ils pensent que le jeu en vaut la chandelle, parce que fréquenter la bonne école permet d’accéder à l’université. » La pression à l’entrée en fac est en effet immense. Malgré le boom de la construction d’universités au cours des quinze dernières années, les bonnes écoles sont particulièrement surchargées. L’accès à l’enseignement supérieur est soumis à la réussite d’un célèbre concours, le gaokao. Les élèves passent toute la terminale à s’y préparer, et bon nombre d’entre eux fréquentent aussi des boîtes à bac privées le soir et le week-end. Les histoires abondent sur les méthodes extrêmes utilisées pour assurer la réussite : des jeunes branchés à une réserve d’oxygène pour pouvoir étudier plus intensément, des filles à qui l’on donne la pilule, pour empêcher leur cycle menstruel de compromettre leurs performances…

L’État a commencé de reconnaître l’énorme pression que subissent les élèves. En 2013, le ministère de l’Éducation a ainsi interdit les devoirs écrits pendant les vacances pour les enfants de CP et CE1. Le gouvernement a aussi annoncé qu’il allait réduire l’importance du gaokao, et probablement envisager d’autres critères d’admission à l’université. Il a également commencé d’autoriser le débat sur la réforme de l’éducation. Dans ce contexte, on a vu paraître une débauche de livres portant des titres comme « S’il vous plaît, laissez-moi grandir lentement ». Ces évolutions ont beau le réconforter, Ran estime qu’elles ne règlent pas les problèmes culturels plus profonds, comme la croyance aveugle dans les vertus de la mémorisation, héritage des concours de l’ère impériale. Or la Chine craint de plus en plus que de telles méthodes entravent la créativité et l’esprit critique nécessaires pour faire jeu égal avec l’Occident.

Chaque matin à 8 h 30, les élèves de CE2 de l’école de Chengdu se mettent en rang pour serrer la main de leur institutrice, Shi Beilei. C’est l’un des petits rituels instaurés par la pédagogie Waldorf pour véhiculer les idées d’égalité et de respect. Shi parle quelques secondes avec chaque enfant, en le regardant cha­leureusement mais avec fermeté dans les yeux, l’encourageant à dire ce qu’il pense ou à prêter attention à un sujet dont elle mesure d’avance la difficulté.

Les murs de la salle de classe sont peints dans un vert-jaune qui donne à la pièce une atmosphère légèrement ouatée. Dans le système Waldorf, les couleurs, les textures et les matériaux des locaux sont choisis avec soin pour éviter de déstabiliser les enfants par un environnement anguleux, outrageusement rationalisé. En maternelle, le mobilier est enveloppé dans du tissu rose. Dans la classe de Shi, les arbres et les fleurs peints à l’aquarelle par les élèves sont accrochés sur le tableau d’affichage recouvert d’un drap. Comme dans toutes les classes des écoles Steiner, il n’y a ni ordinateur, ni rétroprojecteur, ni écran à enrouleur. Mais un grand tableau noir avec deux panneaux latéraux, qui s’articule comme un triptyque.

 

Absence de limites

Quand la classe commence, les bureaux sont repoussés contre les murs. Les enfants forment un cercle et se mettent à taper dans leurs mains en cadence. Ce moment de détente débouche sur un exercice d’apprentissage des tables de multiplication. Shi crie les énoncés sur les trois premiers claps, et les élèves répondent sur le quatrième. Peu à peu, Shi accélère le rythme, obligeant les enfants à réfléchir plus vite. Certains sont pris de court, mais aucun ne semble embarrassé.

Puis l’institutrice ouvre les ailes repliées du tableau noir pour révéler un magnifique dessin à la craie de couleur qu’elle a fait de Pangu, le géant chevelu qui, dans la mythologie chinoise, a créé l’univers en séparant le ciel et la terre d’un coup de hache. Le programme enseigné dans les écoles Waldorf traduit la conviction de Steiner que le développement de l’individu reflète celui de la civilisation, et de nombreux mythes de création sont enseignés au cours des deux premières années. À côté du dessin, Shi a recopié un récit en vers pour aider les élèves à apprendre les dix tiges célestes et les douze branches terrestres, qui font partie du système ordinal traditionnel utilisé en Chine pour désigner les jours de la semaine et les années du zodiaque.

Shi répartit rapidement les élèves en deux groupes pour interpréter un sketch satirique sur l’histoire de Pangu. Pendant qu’ils jouent, elle lit la légende dans un livre, en utilisant un bâton et un petit tambour pour battre la mesure, comme le ferait un conteur dans une maison de thé traditionnelle de Chengdu. Plus tard, elle leur demande d’écarter les bureaux du mur, et les enfants copient l’histoire dans leurs cahiers en utilisant des cra­yons de couleur pour décorer les marges.

Les élèves ont une récréation de vingt minutes au milieu de la matinée, et mangent un en-cas, après avoir récité un chant de remerciements au ciel et à la terre, ainsi qu’aux paysans. Deux périodes de quarante-cinq minutes suivent, l’une pour l’anglais et l’autre pour le travail manuel, en l’occurrence de la couture. Plus tard, ils déjeuneront et, dans l’après-midi, apprendront le violon et la calligraphie.

Toutes les classes ne sont pas aussi bien tenues. J’ai vu une classe de CM1 naviguer de crise en crise. L’enseignante était en congé maternité, et sa remplaçante manquait d’expérience. D’ordinaire, les instituteurs des établissements Steiner-Waldorf suivent leurs élèves d’un niveau à l’autre, pratique qui leur permet de nouer un lien étroit avec leur classe mais peut compliquer la prise en charge du groupe par un nouveau venu. En l’espèce, une bonne partie des enfants arri­vaient en retard, se fichaient comme d’une guigne de ce que disait la maîtresse et quelques-uns, même, dormaient.

Pour David Wells, un Américain de Chicago qui enseigne l’anglais à l’école, les parents et l’équipe hésitent tellement à fixer des règles que l’anarchie règne parfois. « Il y a une absence de limites, confie-t-il. Quand je suis arrivé en disant qu’il fallait de la discipline, certains enseignants ont pensé que je parlais de manier la carotte et le bâton à la chinoise. Ce n’était pas le cas, mais quand un élève dit à un professeur d’aller se faire foutre, il faut un code de conduite qui dise ce que vous êtes censé faire. »

Je discute avec un couple qui a retiré son enfant de l’école. Ces anciens enseignants ne voulaient pas que leur fille connaisse la dureté du système chinois, et ils avaient été séduits par le système Steiner-Waldorf en raison de l’accent mis sur les disciplines artistiques. Mais plus ils découvraient le fonctionnement de l’école, plus ils avaient le sentiment que cette pédagogie ne pouvait être mise en œuvre dans de bonnes conditions si certaines valeurs essentielles n’étaient pas inculquées au préalable. Le père juge admirable d’accorder aux enfants autant de liberté, à condition qu’ils aient d’abord appris la politesse élémentaire ou le fait de considérer l’autre comme un égal. Or rien de tel ne se passe dans les foyers chinois, en partie parce que la politique de l’enfant unique a créé une génération de « petits empereurs », chouchoutés par leurs deux parents et quatre grands-parents. Les bouleversements politiques comme la Révolution culturelle ont aussi contribué au phénomène, en faisant table rase des formes traditionnelles de respect. « Quand on importe les idées de Steiner en Chine, on ne trouve pas le fondement égalitaire nécessaire, explique ce père. Les enfants grandissent de manière égocentrique. Il n’y a pas de limites, donc ils font ce qu’ils veulent. »

Séparée du reste de la Chine par la montagne, Chengdu a une réputation de ville au style de vie décontracté mais rétive à l’autorité centrale. Peut-être en raison de son isolement, la cité fut souvent une place forte en temps de guerre, et connut plusieurs soulèvements, ce qui valut à la population d’être entièrement massacrée par deux fois. Au xviie siècle, au lendemain d’une rébellion, la cité presque inhabitée fut repeuplée par l’État avec des personnes venues d’autres provinces. Les habitants font souvent remonter la célèbre tolérance de la ville à cet événement ; parce que ses résidents parlaient différents dialectes et vivaient selon des traditions différentes, ils ont dû apprendre à accepter les divergences de points de vue.

Les nombreux parcs et temples de Chengdu possèdent des aires de rencontre où l’on se rassemble pour discuter des affaires publiques pendant des heures et des heures. La cité est aussi connue pour ses maisons de thé, que l’on trouve quasiment à chaque coin de rue dans la vieille ville. Les habitants affirment que cette atmosphère unique encourage la discussion ouverte des événements publics et empêche la propagande de pénétrer les esprits. Même si la chose est difficile à prouver, force est de rappeler que la ville compte la plus forte concentration de dissidents après Pékin, et abrite une communauté homosexuelle dynamique, phénomène encore rare dans le reste du pays.

Après avoir passé quelque temps ici, j’ai appris à repérer en ville les parents Waldorf. Les hommes ont le goût des pantalons amples et des T-shirts, les femmes portent des jupes flottantes. Ils achètent scrupuleusement des crayons de couleur naturels. Et s’interrogent sur l’opportunité de visiter la première école Waldorf, à Stuttgart, durant leurs vacances en Europe. Ces parents ayant les moyens de s’offrir un tel voyage, je leur ai demandé comment ils gagnaient leur vie, ce qui m’a valu des réponses vagues : « Je suis dans les affaires » ou « dans l’import-export ». Un homme m’explique qu’il s’est enrichi en vendant des manteaux de fourrure aux Russes. Les frais d’inscription à l’école sont de 3 000 dollars par an, presque le salaire annuel moyen d’un habitant de Chengdu. Mais toutes les familles ne sont pas riches. Certains deviennent enseignants à l’école pour y inscrire leurs enfants à demi-tarif.

Ju Zhen, une mère, m’attend dans la cour d’une ferme partagée par plusieurs familles Waldorf. Nous nous tenons sous une voûte de chimonanthes, dont les fleurs jaunes resplendissent dans l’air clair de l’automne, et regardons sa fillette de 7 ans clouer ensemble deux morceaux de bois de camphre : un petit tabouret est en train de prendre forme.
Ju est arrivée à l’école à l’été 2013. Au cours des huit années précédentes, elle exerçait comme professeur de physique, à Nankin, et avait reçu de nombreuses distinctions pour son travail. À 37 ans, elle jouissait d’à peu près tout ce que l’Éducation nationale chinoise peut offrir : un bon salaire, une voiture, un appartement. Mais elle s’inquiétait pour sa fille. Ju, qui a grandi à la campagne, n’a pas vu l’intérieur d’une salle de classe avant ses 7 ans. Sa gamine, à 5 ans, allait déjà à l’école primaire privée, où elle apprenait les langues et les maths. Bientôt, sa mère le savait mieux que personne, elle entrerait dans le cycle des examens et des devoirs sans fin. Alors Ju a quitté son poste pour s’installer à Chengdu. Sa fille fait son CP à l’école Waldorf, et l’enseignante a été embauchée pour contribuer à la conception d’un programme de lycée pour l’établissement, où sera inaugurée à l’automne une classe de troisième.

Elle gagne beaucoup moins qu’avant, et son nouveau poste n’est pas aussi prestigieux. Mais Ju est contente d’avoir sauté le pas. Sa fille a désormais moins de devoirs et apprend à travailler de ses mains. La jeune femme a vendu sa voiture, est devenue végétarienne et s’est mise à porter des jupes en coton.

La ferme où je parle avec Ju se trouve dans une ancienne coopérative agricole faite de bungalows en béton et crépi au milieu des haies, des arbres et des petits champs. Une quarantaine de familles se sont installées là. Les enfants courent tout autour de nous et se ruent dehors par une porte en bambou. Tout le monde se dirige vers un petit lopin de terre que cinq familles ont loué aux paysans locaux. Nous passons devant quelques hommes du cru, qui nous dévisagent. Pour eux, les « waldorfiens », ces cadres qui veulent vivre comme des paysans mais n’utilisent pas d’engrais, sont des êtres décidément étranges.

Sur le chemin de la parcelle, je discute avec l’un des parents, Michael He. Ce concepteur de logiciels, grand, les épaules larges, le visage carré, m’avoue qu’il s’intéresse à la philosophie de Steiner, mais sans être un croyant pur et dur. Il se préoccupe davantage de donner à sa fille une éducation moins rigide et d’expérimenter un nouveau mode de vie.
« Quand je vivais en ville, je ne sortais presque jamais, confie-t-il. Et puis, ça fait du bien de lire des livres. Autrefois, je me contentais de surfer sur Internet. »

Au fil des ans, les bénévoles ont transformé le terrain de l’école Waldorf de Chengdu en un superbe campus, avec une bambouseraie, une pagode et un bâtiment en U dans lequel l’école primaire s’organise autour d’un jardin de rocaille. Je retrouve Li, la fondatrice, dans ses bureaux improvisés, une salle de conférences exiguë décorée de photos des maires et des gouverneurs adjoints qui ont visité l’école. À 42 ans, Li a un doux visage rond aux lèvres charnues. Mais il ne faut pas se fier à son air tranquille. Je l’ai vue parfois jeter le type de regard furieux qui peut faire changer quelqu’un d’avis très vite.

 

Une marque occidentale attractive

Évoquant les premières années de l’école, elle me raconte comment elle a réussi à obtenir l’agrément officiel. Les lourdeurs de la législation chinoise sont telles que la plupart des écoles primaires Waldorf fonctionnent sans autorisation, privant les parents de l’assurance que le niveau scolaire de leur enfant sera reconnu hors du réseau. Li confie qu’elle a eu de la chance : des copains de formation, qui avaient fait avec elle l’école normale, étaient désormais en responsabilité dans la branche locale du ministère de l’Éducation. « Quand nous avons ouvert, les autorités nous ont dit de ne pas dérailler dans les trois domaines de la religion, de la politique et de la sécurité, explique Li : “La sécurité de l’enfant est évidemment essentielle, mais ne touchez pas non plus à la politique et à la religion. Si vous vous en mêlez, personne ne viendra à votre secours.” » Elle ajoute que, même si elle est personnellement attirée par les idées anthroposophiques de Steiner, celles-ci n’influent pas sur l’école.

Pour sa fondatrice, le principal pro­blème de l’établissement est aujourd’hui son développement. De nombreux enfants approchent de l’âge du lycée, et l’école ne va pas au-delà du collège. Les familles les plus riches souhaitent vivement l’expansion, et ont suffisamment d’argent pour la financer. De nombreux enseignants, conscients qu’il n’existe pas suffisamment de professeurs correctement formés à la méthode Waldorf en Chine, y sont opposés. Mais certains pa­rents s’en moquent ; pour eux, Waldorf n’est guère plus qu’une marque occidentale attractive.

« Un tiers des parents apprécient réellement la pédagogie Waldorf et étudient l’anthroposophie, poursuit Li. Un tiers pense : “J’adore la pédagogie Waldorf, J’adore cette méthode, mais l’anthropo­sophie, c’est secondaire.” Et puis le dernier tiers se dit : “Les enseignants sont bons, l’environnement est naturel, mon enfant est heureux, et ça me suffit. L’anthroposophie, c’est un peu dingo, mais mon gamin s’épanouit.” »

L’essor de Waldorf en Chine n’a pas laissé de surprendre ses partisans occidentaux. J’ai rendez-vous à Pékin avec deux d’entre eux. Ils sont venus visiter un nouvel établissement récemment ouvert dans la capitale, et se rendront ensuite à Chengdu. Nana Göbel dirige une fondation allemande qui fournit des subventions et des formations aux écoles du réseau. Christof Wiechert, lui, est l’ancien directeur pédagogique du mouvement. Cet homme de 68 ans, affable et bienveillant, a un penchant pour les bonnes discussions animées. Il regarde Göbel et explique que l’expé­rience chinoise rappelle, en un sens, les origines du mouvement Waldorf. Au­jourd’hui, comme alors, on est dans l’urgence ; la première école de Steiner avait ouvert après quelques mois de préparation seulement. « Quand on regarde la manière dont cela s’est fait, on pourrait qualifier de cours intensif ce que Steiner proposait », explique Wiechert.

Göbel le toise d’un sale œil : « Mais tous ces gens avaient un doctorat et connaissaient l’anthroposophie depuis des années. Ils savaient de quoi il retournait, et ils étaient très instruits. On ne peut pas comparer, Christof ! »
« Et pourtant, il y avait une volonté d’improviser, d’essayer quelque chose. C’était juste après la révolution, et ils voulaient du neuf », reprend Wiechert.
« C’est vrai, reconnaît Göbel. Je dis aux gens en Europe que le réseau chinois sera plus important que le réseau européen d’ici dix ans. »

La fondation intervient dans le monde entier, et Göbel souligne que la pédagogie alternative ne se développe nulle part aussi vite qu’ici. Elle reconnaît que certains, au sein du mouvement, se demandent si la Chine ne risque pas de dénaturer le système Waldorf. Les visiteurs sont souvent frappés par la piètre connaissance qu’ont des théories de Steiner certains enseignants et admi­nistrateurs locaux. Et de nombreux Chinois ont le sentiment, pour leur part, que le système Waldorf est permissif et que les enfants jouent plus qu’ils n’étudient. Göbel a essayé de combattre cette idée fausse en finançant la première traduction des œuvres de Steiner en chinois. Malgré cela, des écoles s’ouvrent, qui promettent aux parents une « version chinoise » de la pédagogie Waldorf, davantage axée sur la mémorisation. Quelques-unes proposent des classes Waldorf au côté de classes Montessori et de classes chinoises traditionnelles, où l’on apprend par cœur les textes classiques de Confucius.

Göbel n’a jamais caché son scepticisme sur la vitesse à laquelle le réseau se développait en Chine. Mais, avec le temps, elle ne cache pas non plus son admiration. « Voilà des gens qui ne savent même pas si leurs enfants auront un vrai diplôme qui leur donnera accès à l’université, mais ils acceptent de prendre le risque, parce qu’ils ne veulent plus de l’enseignement officiel », explique-t-elle. Et Wiechert de se tourner vers elle, tout excité. « Est-ce qu’on imagine ça en Europe ? C’est impensable. Ils sont capables de tout sacrifier et de tout risquer – et nous autres Européens, nous ne pouvons que courir après eux et essayer de faire tout notre possible pour les aider. »

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 3 février 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

 

Les mots rescapés de l’enfer

« Pourquoi souffrir ? » demande – en français – l’une des 1 800 inscriptions répertoriées sur les murs des cellules de l’ancien quartier général de la Gestapo, à Cologne. Des mots terribles, formés pour certains au charbon, à la craie, au crayon ou au rouge à lèvres, ou bien gravés au moyen de clous, de vis, et même parfois directement avec les ongles. Leurs auteurs, des prisonniers russes, allemands ou français, hommes ou femmes, souvent jeunes, étaient interrogés et torturés entre ces murs par la police politique du Reich. Comme le note Maximilian Probst dans le Zeit, « c’est un petit miracle que ces mots et ces phrases griffonnés à la hâte, qui parfois forment de véritables journaux et qui constituent l’ensemble d’inscriptions murales le plus important de l’ère nazie, aient pu demeurer intacts ». Épargnés par les bombardements alliés qui réduisirent en cendres la plupart des bâtiments voisins, ils le furent aussi par la politique de rénovation menée par la municipalité de Cologne dans l’après-guerre.

Conçu comme un mausolée de papier, un luxueux ouvrage les rassemble désormais et les reproduit (souvent en taille réelle) sous le titre Wände die sprechen (« Des murs qui parlent »). Probst le souligne : pour beaucoup de prisonniers, ces inscriptions représentaient l’espoir que leurs proches puissent un jour être informés de leur sort. « Cela rendait la perspective de leur mort plus supportable, ils se sentaient moins seuls. » Ainsi peut-on lire, en russe, sur le mur de la cellule n° 1 : « Cela fait quarante-trois jours que nous sommes ici, les interrogatoires se terminent, maintenant, on va à la potence à la chaîne. Je prie ceux qui nous connaissent d’apprendre à nos camarades que nous aussi sommes morts dans ces chambres de torture. » On ignore, dans la plupart des cas, ce que sont devenus les détenus. Certains toutefois ont pu être retrouvés dans les années 1980 et 1990. Ce fut le cas d’Askold Kurow, l’auteur des lignes citées plus haut.

Un métissage culinaire en trompe-l’œil

Feijoada, moqueca, pasteis… Les amateurs connaissent ces noms emblématiques de la gastronomie brésilienne. Mais que sait-on réellement de l’histoire culinaire du pays ? Dans un essai paru en 2009, qui vient d’être réédité, le sociologue Carlos Alberto Doria bat en brèche un certain nombre de lieux communs. Ainsi a-t-on tendance à se représenter la cuisine brésilienne comme un parfait mélange d’influences (indienne, africaine et européenne). « Mais c’est oublier que la fusion s’est déroulée sous la houlette des Européens, qui ont tout fait pour éradiquer les autres cultures », souligne Josimar Melo dans la Folha de S. Paulo. Sur le plan culinaire, cette domination se serait traduite par des plats plus homogènes qu’il n’y paraît. Quant aux grandes classifications régionales – gastronomie de Bahia, du Nordeste, du Minas Gerais ou du Rio Grande do Sul –, elles relèvent davantage de la stratégie touristique des États que de véritables traditions. À ces constructions, l’auteur préfère des catégories moins rigides, en lien avec les terroirs (par exemple, la « cuisine de la côte », dominée par le poisson et le lait de coco, que l’on retrouve sur tout le littoral, du Maranhao à l’extrême sud-est du pays ; ou encore la cuisine « de l’intérieur » caractéristique aussi bien de São Paulo que du Minas Gerais, avec son abondance de porc, de maïs, de poulet et de légumes verts). Dans une succession d’essais qui viennent agrémenter le texte principal, Doria se penche aussi sur le rôle des esclaves et sur l’influence de la cuisine française au XIXe siècle – une influence qui concernait surtout la cour et dont Melo reproche à son tour à Doria de surestimer l’importance. C’est, selon le journaliste, la principale critique que l’on peut adresser à cet ouvrage de référence : se concentrer sur la haute gastronomie au détriment de la cuisine familiale.

L’Enfant (presque) retrouvé

Premier roman remarqué de l’Américain Bret Anthony Johnston, Remember Me Like This s’ouvre sur une famille brisée : Justin, le fils aîné, a mystérieusement disparu quatre ans plus tôt. Depuis, chacun – sa mère Laura, son père Eric et son petit frère Griff – se débat comme il peut avec sa douleur. Jusqu’à l’improbable nouvelle. Justin, âgé de 15 ans, vient d’être retrouvé à quelques kilomètres de là, chez son kidnappeur. Commence alors une nouvelle épreuve : la reconstruction, avec la conscience bientôt aiguë que certaines blessures ne cicatriseront jamais. « Quand le pire arrive, il n’en finit plus d’arriver », dit une Laura écartelée entre le soulagement et la culpabilité.

Omniprésentes dans les silences des uns et des autres, les circonstances de la captivité de Justin ne sont jamais révélées. Que s’est-il passé dans cet appartement ? Pourquoi ne s’est-il pas enfui ? « On se déteste un peu de vouloir savoir », avoue la critique du New York Times Eleanor Henderson, quand, par pudeur ou par incapacité, les personnages se gardent de poser ces mêmes questions. C’est là tout le talent de Johnston : faire d’un matériau sordide une œuvre subtile, qui interroge le lecteur sur son propre voyeurisme.

Qui a exterminé le pigeon migrateur ?

Imaginez : vous vous réveillez demain matin pour découvrir que le banal pigeon biset – Columba livia de son nom scientifique, aussi surnommé familièrement le « rat volant » – a disparu. Et pas seulement du rebord de votre fenêtre, mais aussi de la place Saint-Marc, de Trafalgar Square, de l’arche monumentale de la Porte de l’Inde à Bombay, ainsi que de chaque parc, trottoir, fil téléphonique ou toiture. Déploreriez-vous la perte d’une créature familière, ou arracheriez-vous allègrement vos pics anti-pigeons ? Tout dépendrait peut-être de la cause de cette extinction. Si les oiseaux avaient été victimes d’un enlèvement massif, ou d’une grippe fatale aux seuls pigeons, leur disparition ne susciterait sans doute pas la moindre culpabilité ; mais s’ils avaient été exterminés par la chasse, vous vous sentiriez peut-être tenus de ressusciter l’espèce par manipulation génétique.

C’est l’expérience de pensée à laquelle je me suis livré en lisant « Fleuve de plumes dans le ciel », l’étude que Joel Greenberg consacre à un oiseau bel et bien disparu après avoir été quasiment omniprésent, et qui fait l’objet de rêves de résurrection façon Frankenstein. Même avant l’invention du génie génétique, les récits concernant Ectopistes migratorius tenaient autant de la fable de science-fiction que de la description factuelle ; d’ou l’intérêt du livre de Greenberg, le premier ouvrage majeur publié au cours des soixante dernières années sur la plus célèbre espèce disparue depuis le dodo.

Le pigeon migrateur – que l’on appelle quelquefois le « pigeon bleu », pour sa couleur, bien que son bleu soit mêlé de gris, de rouge, de cuivre et de brun – ne doit pas être confondu avec son lointain cousin, le pigeon voyageur messager, qui n’est en fait qu’un pigeon biset en tenue militaire. Il s’agit d’une espèce endémique de l’Amérique du Nord, continent que cet oiseau sillonnait sur quelque 400 millions d’hectares, en quête de récoltes exceptionnelles de fruits secs. Comme le bison, le pigeon était déjà présent à l’arrivée des Européens ; et même quand les populations que nous considérons comme autochtones sont venues en franchissant leur pont terrestre quelques milliers d’années auparavant (1). L’espèce a évolué à travers une Amérique intacte en osmose avec les grands arbres qui couvraient jadis l’essentiel du Nord-Est et du Midwest.

Le pigeon migrateur était aussi l’espèce d’oiseaux la plus nombreuse d’Amérique du Nord, et peut-être du monde ; elle dominait toute la moitié est du continent, dans des proportions qui défient l’entendement. En 1813, John James Audubon (2) en vit un vol – si l’on ose dire à propos d’une masse de volatiles se déplaçant à 100 kilomètres par heure et capable d’éclipser la lumière du soleil de midi – qui n’était en fait que l’avant-garde d’une multitude dont le passage allait prendre trois jours. Alexander Wilson, l’autre grand ornithologue de l’époque, a évalué à 2 230 272 000 individus le nombre d’oiseaux composant un vol qu’il observa. Pour vous faire une idée de ce que ce chiffre représente, sachez qu’il n’y a dans le monde aujourd’hui que 260 millions de pigeons bisets environ. Il faut donc s’imaginer plus de huit fois cette population mondiale, volant ensemble en une masse compacte.

Comment s’étonner que, pour décrire ces oiseaux, les témoins se soient exprimés en termes quasi bibliques, voire apocalyptiques. Un témoin oculaire décrit ainsi un vol au-dessus de Colombus (Ohio) en 1855 : « Tandis que les observateurs fixaient le ciel, le bourdonnement s’enfla en un puissant vrombissement. À présent, tout le monde était sorti des maisons et des boutiques, et contemplait avec appréhension le nuage grossissant, qui masquait les rayons du soleil. Les enfants s’enfuirent chez eux en criant. Les femmes, retroussant leur longue jupe, se précipitèrent à l’abri dans les magasins. Les chevaux s’emballèrent. Certaines personnes murmuraient que la fin du monde arrivait, et plusieurs s’agenouillèrent pour prier. »

Au sol, cet oiseau n’était pas moins prodigieux. Une articulation située aux coins de la partie inférieure du bec lui permettait de plus que doubler la taille de sa bouche. Son jabot pouvait contenir « jusqu’à 10 cl d’aliments », lesquels pouvaient être vomis à volonté s’il trouvait mets plus alléchant. À la fin du xixe siècle, un journal de Detroit écrivait que les pigeonneaux possédaient « la capacité digestive d’une demi-douzaine de garçons de 14 ans ».

 

Pyramides d’oiseaux

Les pigeons migrateurs ne laissaient dans leur sillage que des champs pelés et des bois ravagés. « Ils se juchaient tous ensemble au même endroit jusqu’à ce qu’ils aient cassé toutes les branches des arbres », se souvient un vieux de la vieille, « après quoi ils se posaient sur du bois d’œuvre qui subissait le même sort ; puis le feu prenait dans le perchoir abandonné et détruisait le restant du bois ». Leurs déjections, qui recouvraient les branches et s’étalaient par terre sur 30 cm d’épaisseur, comme de la neige, se sont révélées toxiques pour les sous-bois et fatales aux arbres.

Un chasseur se souvient d’avoir visité de nuit un marais de l’Ohio en 1845, alors qu’il avait 16 ans ; ce qu’il avait pris pour des meules de foin étaient en fait des aulnes et des saules ployés jusqu’au sol sous de gigantesques pyramides d’oiseaux entassés sur plusieurs épaisseurs. En 1871, une seule aire de nidification dans le Wisconsin s’étendait sur plus de 2 200 kilomètres carrés, hébergeant plus de cent millions d’oiseaux.

Mais cette profusion n’était qu’illusion. Vingt-neuf ans plus tard, un jeune garçon de l’Ohio tuait avec un calibre 12 un pigeon dont on a vite déterminé qu’il était le dernier spécimen sauvage de l’espèce. Une petite colonie avait été préservée en captivité dans le zoo de Cincinnati, dont un couple patriotiquement baptisé George et Martha (3) ; mais c’en était fini de la nation à plumes. Vers 1910, Martha en était la seule survivante.

Elle vécut encore quatre ans, triste attraction de zoo. Mais, le 1er septembre 1914, le dernier pigeon migrateur du monde mourut. Le fait que nous connaissions cette date participe de la troublante incongruité de toute cette histoire. Imaginez que vous appreniez que le dernier Tyrannosaurus rex a passé l’arme à gauche un beau mardi de juin ! Les journaux ont raconté comment Martha avait été congelée dans un bloc de glace de 150 kilos et envoyée par train de Cincinnati à Washington, où on l’a plumée, empaillée, et exposée au Smithsonian (4) pour un peuple qui prenait enfin conscience avec regret du rôle qu’il avait joué dans la destruction de cet oiseau et de son habitat. La sortie de « Fleuve de plumes dans le ciel » – tout à la fois ouvrage d’histoire naturelle, oraison funèbre, et manifeste écologique – coïncide avec le centième anniversaire de la mort de Martha.

S’appuyant sur une recherche méticuleuse, Greenberg décrit avec la curiosité d’un naturaliste les pigeons migrateurs, les quelque quarante-deux types de plantes qu’ils consommaient et leur prédilection pour les glandaies – le nom générique des faînes, glands, et autres fruits durs de la forêt qui tombent selon des cycles décalés. Ces oiseaux faisaient montre d’un étrange savoir-faire pour découvrir les glandaies, peut-être parce qu’ils dépêchaient des éclaireurs – mais il est difficile d’en être certain, parce que le pigeon migrateur n’a guère été étudié pendant qu’il existait encore, sinon pour savoir comment l’attraper, le tuer et le cuisiner.

Répondre aux questions même les plus élémentaires concernant l’espèce oblige à faire une sorte d’ornithologie médico-légale, ce qui confère au livre une dimension poignante précisément quand le texte est au sommet de la précision naturaliste. Voici le début d’une phrase typique : « Encore une grande question sur le cycle de vie de cette espèce à laquelle on ne pourra jamais apporter de réponse : combien de fois par an se reproduisait-elle ? » Mais l’interrogation au centre de l’analyse de Greenberg est celle-ci : comment la population d’un oiseau a-t-elle pu passer de plusieurs milliards à zéro en moins de cinquante ans ?

La réponse courte est qu’il était savoureux. À quoi s’ajoute le fait qu’il était facile à tuer, et tellement abondant qu’il n’était pas sans rappeler, en cette époque antérieure au réfrigérateur, les cailles tombant sur les Israélites dans le livre de l’Exode. En 1781, après de très mauvaises récoltes, une bande de pigeons a sauvé de la famine une grande partie du New Hampshire. Malgré le petit frisson apocalyptique qui les parcourait de temps à autre, la plupart des Américains ont levé la tête et décidé que le ciel était couvert de boulettes de viande potentielles.

Ces oiseaux faisaient des cibles si tentantes que, au début du xviiie siècle, les municipalités durent interdire la chasse en ville, parce que, selon les termes d’un arrêté de 1727, « tout le monde s’autorise à tirer sans précaution depuis ses fenêtres, le seuil de sa porte, ou le milieu de la rue ». Point n’était même besoin d’un fusil : on pouvait embrocher les pigeons dans leur nid avec des perches, ou les assommer en plein vol avec des bâtons – la méthode favorite que Mark Twain se souvient d’avoir utilisée durant son enfance dans le Missouri.
Il arrivait même que ces oiseaux se tuent eux-mêmes. Greenberg évoque la vision des pigeons entassés sur leurs immenses perchoirs et demande alors au lecteur d’« imaginer la destruction qui pouvait s’ensuivre quand des branches, parfois des arbres entiers, cassaient net et s’effondraient, écrasant des centaines voire des milliers d’oiseaux. Quand des volées de pigeons se posaient pour boire, il arrivait que les premiers au sol soient noyés sous le poids des suivants ». Les Indiens Seneca appelaient l’oiseau tout simplement « gros pain », et racontaient l’histoire d’un très vieux pigeon blanc qui avait rendu visite à un guerrier pour lui annoncer que le pigeon bleu avait été choisi pour être offert en tribut à l’humanité.

Pour les Indiens d’Amérique comme pour les colons européens, l’apparition des oiseaux dans le ciel ou la découverte d’un de leurs nichoirs géants offrait l’occasion d’une fête où chaque membre de la famille jouait son rôle : tirer sur les oiseaux, faire tomber les pigeonneaux du nid, attraper au sol les fugitifs qui ne pouvaient voler, et ramasser les dépouilles pour les saumurer, les saler, les enfourner ou les faire bouillir.

Bon nombre de récits de chasse témoignent d’ailleurs d’une exagération conforme à l’aura mythique qui entoure ces oiseaux. Les garçons plantaient de longues perches de noyer dans le sol, tiraient sur des cordes fixées à leur extrémité, et faisaient tomber les pigeons simplement en faisant trembler les perches. Des filets étaient tendus entre les arbres. Un jour, dans le Tennessee, on a mis le feu à un immense nichoir « et on a ramassé le lendemain, pour les manger ou les vendre, les dépouilles carbonisées » des oiseaux morts qui s’empilaient sur une épaisseur de cinquante centimètres.

On recourait aussi à d’autres méthodes plus sophistiquées, bien sûr – comme celle consistant à attirer les oiseaux dans des filets avec des appeaux vivants (c’est d’ailleurs l’origine du mot « indic ») (5). La demande d’appâts a créé un marché des oiseaux vivants, tout comme l’essor, un peu plus tard, du « tir aux pigeons », où l’on propulsait mécaniquement le volatile vivant dans les airs pour servir de cible aux tireurs. Ils étaient si nombreux à mourir pendant le transport vers les stands de tir qu’il en fallait une quantité énorme.

 

Ballottines de pigeonneaux à la Madison

Tant que l’Amérique était encore rurale et dépourvue de chemin de fer, la ponction sur l’espèce n’eut apparemment qu’une incidence mineure sur l’immense population de pigeons migrateurs. Mais après la guerre de Sécession, la situation changea rapidement. On pouvait savoir grâce au télégraphe où nichaient les pigeons, s’y rendre rapidement en train, et vendre le produit de sa chasse dans une ville située à des centaines de kilomètres. Des professionnels ont bientôt commencé d’opérer sur une échelle colossale, bourrant les wagons de marchandises de dizaines de milliers d’oiseaux – surtout après que Gustavus Swift eut inventé le wagon réfrigéré en 1878. Cela voulait dire que la population rurale qui avait migré vers les grandes villes pouvait continuer à manger du gibier sauvage, et que les nantis pouvaient déguster une ballottine de pigeonneaux à la Madison dans une nouvelle catégorie de restaurants, comme le Delmonico de New York. Tout ceci coïncidait avec un essor vertigineux de l’exploitation forestière, qui commença de détruire l’habitat des pigeons au moment précis où les chasseurs détruisaient les oiseaux eux-mêmes.

On a aujourd’hui conçu le projet de ressusciter l’oiseau, ou du moins d’en recréer un simulacre plus ou moins génétiquement proche. À cet effet, Revive & Restore (« Ressusciter & Rétablir »), une émanation de la Fondation Long Now de Stewart Brand (6), s’est attaché les services du généticien de Harvard George Church, qui avait participé au lancement du Projet génome humain (7), pour travailler sur ce qu’on appelle communément la « dé-extinction ». « Fleuve de plumes » n’évoque le sujet qu’au fil de quelques paragraphes neutres situés en annexe, sans se demander pourquoi quiconque voudrait faire revivre un oiseau dont l’habitat a été détruit, et qui s’abattait sur les champs de sarrasin comme un nuage de criquets lorsqu’il était encore là. Mais le côté destructeur de l’oiseau n’empêche pas qu’il puisse servir de leçon écologique. Le pigeon migrateur apporte, à tout le moins, un vivifiant correctif à l’idée d’un monde naturel privé de ses fécondes calamités. À parler franchement, la propension de l’oiseau à tout dévorer et à coloniser ciel et terre en fait un peu notre semblable. Comme le souligne Greenberg, « une idée communément admise est que cette espèce n’était viable qu’avec une population gigantesque », de sorte que son déclin lui-même entraîna son déclin. En d’autres termes, les pigeons ne survivaient qu’en collaborant sur une échelle géante, ce qui a peut-être causé l’extinction. Pourtant, ce que voit Greenberg, ce n’est pas le choc de deux espèces irréconciliables ayant l’une et l’autre des besoins gargantuesques, mais une histoire de victimes et de bourreaux.

Nous avons, c’est indéniable, chassé le pigeon migrateur jusqu’à extinction – même si nous n’en avions pas conscience sur le moment. L’accent mis par Greenberg sur la responsabilité du sang versé confère à son livre une sorte de ferveur religieuse, aussi laïque soit-elle. Il persiste à laisser dans le flou les lieux et les moments, si bien que l’Amérique entière semble s’être acharnée à canarder, piétiner et littéralement mordre à mort les pigeons, comme si cette ardeur même était à l’origine de leur extinction, plutôt qu’un écheveau complexe de facteurs industriels et écologiques. « Quel dommage que le pigeon migrateur ait disparu », écrit-il en parodiant une femme dont les souvenirs, datés de 1808, évoquent la « gaieté » d’une chasse au pigeon – à une époque où il y avait peut-être 5 milliards de ces oiseaux sur la planète. « Les générations futures seront privées de la quasi-extase que provoque apparemment le fait de viser un vol de pigeons et de faire feu. »

Mais les êtres humains vivent dans un contexte historique et culturel, tout comme les pigeons vivaient dans les champs, les arbres et le ciel. Il faut ainsi rappeler que, en ces temps d’avant l’élevage industriel et le supermarché, la population rurale chassait pour se nourrir. La production de poulets en Amérique tue à elle seule plus de 7 milliards d’oiseaux par an – bien plus que la population totale des pigeons à leur apogée.

Greenberg aurait aussi pu étudier le fait que l’Amérique subissait encore le contrecoup de la Panique de 1873 (8) et de la crise économique qui l’avait suivie quand elle a exterminé les derniers grands vols de pigeons migrateurs, dans les années 1870. Les difficultés financières ne justifient pas l’extermination d’une espèce, mais cela aide à comprendre que des paysans pauvres aient considéré un vol d’oiseaux comme une opportunité économique plutôt qu’une richesse environnementale. C’est particulièrement pertinent au regard du propos écologique de Greenberg, puisque, aujourd’hui aussi, les régions les plus déshéritées sont souvent celles où de nombreuses espèces sont menacées – un bon argument, sans doute, pour faire du développement économique la pierre angulaire du militantisme écologique.

 

Un homme en colère

Greenberg, dans son livre, est disert quant à l’histoire naturelle, mais jette sur l’histoire humaine surtout un regard d’écologiste en colère. Quand il aborde le sujet du « tir aux pigeons vivants », il écrit que « le grand plaisir que provoque naturellement le meurtre des colombes n’était de toute évidence pas suffisant pour certains. Ils voulaient de la compétition, et des façons de tourner le massacre en un jeu ». La rafale de sarcasmes réussit à s’en prendre pêle-mêle aux chasseurs, au besoin financier et à la nature humaine, en même temps qu’à la cible immédiate de son courroux.

Comprendre la relation entre les fusils et la défense de l’environnement importe autant que de comprendre la relation entre les pigeons migrateurs et les faînes. Le mouvement écologique, qui a pris corps au moment où l’oiseau disparaissait – le sort de ces oiseaux a incité à sauver le bison –, était essentiellement un mouvement de chasseurs. Le Boone & Crockett Club, créé en 1887 par Theodore Roosevelt et George Bird Grinnell à l’intention des riches chasseurs, s’est transformé en un puissant lobby comptant parmi ses membres John Lacey, le parlementaire républicain de l’Iowa qui allait prononcer un discours émouvant sur le pigeon à la tribune de la Chambre des représentants en plaidant pour la première loi fédérale de protection des oiseaux, le Lacey Act de 1900. Ces hommes étaient des défenseurs de l’environnement, non pas malgré leur passion pour les trophées de chasse, mais à cause d’elle : ils voulaient protéger l’étendue des forêts parce qu’ils voulaient de vastes réserves de bêtes à tuer. La « quasi-extase » du tir sur les animaux fut, en l’espèce, la clé de leur survie. Mais les patriciens du Boone & Crockett Club partageaient le mépris de Greenberg pour les chasseurs professionnels, ceux qui vivaient du produit de leur massacre.

L’un des membres du club, Madison Grant, alla plus loin, en donnant au cercle une orientation plus strictement écologiste, fondée sur l’idée radicale que la nature préservée était, en tant que telle, le trophée de chasse. Grant, peut-être l’écologiste le plus important de son époque, fut à l’origine de lois essentielles sur la chasse ; il créa la société zoologique de New York et contribua au sauvetage du bison. Qu’il ait été par ailleurs un raciste biologique aux convictions si extrêmes qu’Hitler en personne lui écrivit une lettre d’admiration fait cependant aussi partie de cette histoire. Tout comme le fait que William Hornaday, qui aida Grant à réintroduire le bison en Oklahoma, ait exposé en 1906 un pygmée du Congo dans la cage des singes du zoo du Bronx.

L’Ectopistes migratorius n’est pas le seul cadavre dans le placard du mouvement écologiste – et pourquoi en serait-il autrement ? Nous ne sommes que des hommes, et aussi complexes que les créatures dont nous portons le deuil. Mais ce serait aujourd’hui le moment où jamais d’exposer tous ces ossements pour en tirer quelques leçons. Greenberg a intégré à l’annexe de son livre un paragraphe isolé, intitulé tout simplement « Eugénisme ». Il s’y avoue stupéfait d’avoir trouvé dans les archives de son héros, A. W. Schorger – dont le livre de 1955 sur le pigeon migrateur a servi de référence à toutes les études ultérieures –, une brochure avertissant que les « humains de bonne qualité » étaient en train de suivre le même chemin « que le pigeon migrateur de jadis ».

« Il faudrait un esprit bien plus imaginatif que le mien, observe Greenberg, pour faire le lien entre l’extinction du pigeon et l’eugénisme. » C’est pourtant précisément ce qu’il fait à propos de R. W. Shufeldt, le spécialiste qui a disséqué Martha pour le Smithsonian. Greenberg se déclare en effet « déçu d’apprendre » que Shufeldt « était l’auteur non seulement d’importants travaux scientifiques sur les oiseaux, mais aussi d’un abject laïus sur les relations raciales aux États-Unis. En même temps qu’il n’avait aucun respect pour nombre de ses concitoyens, il se laissait donc émouvoir par l’objet sur sa table de dissection ». Mais la passion pour la nature dont témoignait un homme comme Shufeldt était telle que Greenberg, surmontant son dégoût, ne peut s’empêcher de conclure la section consacrée à Martha sur le sentimentalisme du chercheur qui décide de ne pas disséquer le cœur de l’oiseau, et sur son tribut au « dernier des pigeons bleus que le monde aura vu en vie ».

Deux ans après la mort de Martha, Madison Grant publiait « La fin de la grande race (9) », qui alertait sur le risque que les immigrants, qu’il considérait comme une espèce invasive, faisaient courir aux populations « nordiques ». L’homme blanc, pensait Grant, avait autant besoin d’être protégé que le bison ou le pigeon migrateur. À cet effet, il a contribué à persuader le Congrès de fermer le pays aux Juifs, aux Asiatiques, et aux Européens de l’Est.

Est-il possible d’aimer l’oiseau sur sa table de dissection davantage que ses concitoyens ? Bien sûr – en particulier si l’on découpe l’humanité en populations distinctes auxquelles on accorde des valeurs différentes. Pour Grant, c’était une question de race ; mais il y a bien des façons de classer une population. Nous ne vivons plus à l’époque où un Président tout-puissant et ses copains de chasse pouvaient accaparer des millions d’hectares de terres vierges et les mettre de côté pour le bien public ; en l’absence d’un large consensus, on ne peut guère espérer sauver quoi que ce soit.

Et sans la capacité d’appréhender les situations complexes, il n’y a pas grand espoir de seulement savoir ce qui a besoin de l’être. Le grand biologiste E. O. Wilson évoque une vague imminente d’extinctions d’une ampleur impossible à déterminer, parce que nous avons identifié beaucoup moins de 2 millions d’espèces sur les 10 à 100 millions existant dans le monde.

Dans un passage d’une mystérieuse beauté, Thoreau, dans son essai de 1862 De la marche, compare la diminution du nombre des pigeons en Nouvelle-Angleterre à la diminution du nombre d’idées dans la tête des hommes, « car le bosquet de nos esprits n’est plus qu’un terrain en friche ». Comparer les oiseaux à des idées manquantes, c’est une bonne façon de leur rendre hommage. Martha et ses milliards de congénères ont été détruits par l’écheveau impitoyable et compliqué du monde industriel moderne ; mais l’objurgation de Thoreau au xixe siècle – « Simplifiez, simplifiez » – n’est plus très pertinente pour nous, au xxie siècle. Au contraire, pour ce qui est de notre relation à la nature, la tendance à la simplification peut être la chose la plus destructrice au monde.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 6 janvier 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

L’ADN selon saint Luc

Lorsqu’en 1998 le généticien italien Guido Barbujani est contacté par l’évêque de Padoue, il ne se doute pas que va débuter l’une des aventures les plus passionnantes et les plus étranges de sa vie professionnelle. La hiérarchie catholique a décidé de faire analyser les restes d’un corps sans tête conservé à la basilique Sainte-Justine, afin d’établir si, comme le résume l’Osservatore Romano, « ils peuvent vraiment avoir appartenu à saint Luc, ou s’il s’agit de l’une des nombreuses escroqueries qui émaillèrent la vente et le vol de reliques au cours de l’histoire chrétienne ».

Un groupe d’experts est nommé, auquel se joint Barbujani. Pour cet athée, le résultat importe moins que l’enquête. Chercheur de renommée mondiale, mais aussi romancier (il a publié quatre livres de fiction), Barbujani était, d’après Telmo Pievani de L’Indice, « la personne parfaite pour raconter ce voyage unique sur les traces de saint Luc ». C’est lui qui eut la responsabilité de « casser les dents » du saint putatif, afin d’y recueillir des traces d’ADN et de les comparer à des groupes de populations en Grèce, en Turquie et en Syrie. Sur sa route, le généticien croise des militaires corrompus, des espions logés dans des hôtels miteux et l’absurde « bureaucratie levantine »… Autant de péripéties qui ajoutent à la fascination produite par le récit. Même si le mystère n’est pas totalement éclairci. Barbujani parvient bien à dégager un faisceau d’indices suggérant que la dépouille de Padoue devait être celle d’un homme originaire de Syrie (un fait conforme à la tradition). Mais rien ne permet d’établir avec certitude « l’endroit où se trouvent les reliques de saint Luc (à Padoue ou à Venise pour le corps, à Prague ou à Rome pour la tête, ou Dieu sait où encore ?), le lieu de sa mort (à Thèbes, à Éphèse ou à Patras ?), ni comment sa dépouille fut transportée en Italie ». Pour reprendre la formule de Pievani : « L’hagiographie moléculaire n’appartient pas encore au champ des possibles. »

La Chine sous l’empire du golf

Avec le golf, le journaliste américain Dan Washburn a déniché le sujet idéal pour illustrer les paradoxes de la Chine moderne, écrit Harriet Sergeant dans le Spectator : « Corruption, conflits autour des terrains agricoles, destruction de l’environnement, croissance économique, gouffre entre riches et pauvres, prééminence de l’arbitraire politique sur l’État de droit : tout est là dans cette histoire captivante. » Banni par Mao Zedong qui le qualifiait d’« opium vert », le golf a fait sa réapparition en Chine à la faveur de la libéralisation des années 1980. Un retour en grâce qui ne tarda pas à se traduire par de juteuses affaires, et des dérives familières dans le pays. Face à la multiplication des atteintes à l’environnement, des ventes illégales de terrains et des expulsions de villageois, Pékin a décrété en 2004 un moratoire sur les constructions. Sans empêcher le nombre de parcours de tripler entre 2005 et 2010, passant de deux cents à plus de six cents dans tout le pays. Un cas emblématique, à lire le Financial Times, de « la déconnexion entre les autorités centrales et les pouvoirs locaux, qui engrangent des recettes en vendant la marchandise qu’ils détiennent en abondance : la terre ». Les hauts dignitaires du Parti ne sont cependant pas en reste de contradictions face à ce sport toujours considéré comme une activité de riches. D’après Sergeant, il n’est pas rare de croiser des membres de l’exécutif chinois jouant « sous de faux noms, vêtus de manches longues, afin de n’être point trahis par le bronzage du golfeur ».

Dans l’ombre du Mahatma

À côté de Gandhi et Nehru, le patronyme de Vallabhbhai Patel peine à exister. L’Inde doit pourtant à celui que l’on surnommait « commandant » (Sardar) une bonne partie de ses frontières et institutions actuelles – ce que rappelle aujourd’hui une thèse dont la publication a retenu l’attention de The Hindu. Proche du Mahatma, Patel a « dominé la scène politique indienne de 1917 à sa mort en 1950 », rappelle le journal. Membre « important » de l’Assemblée constituante, cet avocat de formation remplit après l’indépendance les fonctions de vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur. C’est à lui que revint la tâche d’intégrer les États princiers (ces territoires restés sous le contrôle indirect des Britanniques à l’époque du Raj) et de réorganiser l’administration. Et c’est un défenseur acharné des droits et des libertés qui émerge du livre de Sikata Panda : Patel « a non seulement critiqué la politique arbitraire de confiscation de terres et de biens, mais aussi plaidé pour la mise en place de règles claires en matière de réforme agraire et de nationalisations industrielles ». Au total, son idéologie apparaît comme une « synthèse équilibrée de libéralisme politique et de conservatisme, mâtinée de soutien à l’État-providence ». De quoi en faire une figure politique idéale dans l’Inde d’aujourd’hui ?

Un autre regard sur Büchner

« Des œuvres complètes qui tiennent sans problème dans un petit livre de poche ; une vie qui après quatre, cinq années productives s’interrompt brutalement ; un homme qui n’est jamais sorti d’un territoire minuscule s’étendant entre la Hesse, Strasbourg et Zurich – comment écrit-on, dans ces conditions, une biographie de Georg Büchner ? » s’interroge Ulrich Greiner dans le Zeit. À ces difficultés, il faut ajouter la pauvreté des sources, puisque le journal, de nombreux manuscrits et pratiquement toute la correspondance du dramaturge ont été détruits par ses proches à sa mort (Büchner a succombé au typhus à l’âge de 23 ans, en 1837). Déjà auteur d’une biographie de Thomas Mann qui a fait date, Hermann Kurzke a pourtant relevé le défi. Avec succès, semble-t-il. Pour suppléer aux lacunes documentaires, l’auteur « s’autorise ce que les universitaires d’ordinaire s’interdisent : il imagine, il recrée certaines scènes de la vie de son héros et pénètre dans sa tête ». Le résultat est un ouvrage qui bouleverse la vision traditionnelle de Büchner. Alors qu’on le présente le plus souvent comme un révolutionnaire et un protomarxiste, Kurzke veut voir avant tout dans l’auteur de La Mort de Danton un chrétien. « C’est une thèse très forte, admet Greiner, que Kurzke rend crédible en passant l’œuvre au peigne fin. L’utopie enjouée et le fatalisme noir, les désirs de rédemption qu’il y trouve, il les intègre à la vision du monde riche et contradictoire du christianisme. Büchner, s’il n’était certainement pas un partisan de l’Église officielle, doit à un christianisme éclairé son pathos révolutionnaire. »