L’or vert de la finance islamique

La « guerre contre le terrorisme » décrétée au lendemain du 11 Septembre a eu un effet inattendu sur l’économie mondiale : l’islamophobie ambiante et les mesures de surveillance visant les musulmans titulaires de comptes aux États-Unis et en Europe ont abouti à « un vaste transfert de richesses de l’Occident vers les pays du Golfe », peut-on lire dans la Literary Review à l’occasion de la sortie des « Banquiers du ciel ». Ce transfert provoqua à son tour une expansion de la finance islamique, qui pèse aujourd’hui près de 2 000 milliards de dollars.

On ne pouvait rêver meilleur guide que Harris Irfan pour naviguer dans les arcanes de ce monde complexe : diplômé d’Oxford, ce musulman pratiquant a dirigé les opérations de banque islamique à la Deutsche Bank et chez Barclays, avant d’intégrer un établissement spécialisé à Londres. Il en est persuadé : les grands principes de la finance islamique (l’interdiction de l’intérêt, celle de la spéculation et de l’incertitude, l’adossement à des actifs tangibles) sont autant de réponses éthiques et économiquement viables aux dérives du capitalisme financier.

L’auteur n’en porte pas moins un regard très critique sur les évolutions récentes. « Irfan donne de nombreux exemples de la manière dont les banquiers occidentaux, soucieux de se rallier les croyants musulmans, ont dilué les principes de la charia afin de pousser leur avantage commercial, écrit le Wall Street Journal : le mot “intérêts” est remplacé dans les contrats par des termes compatibles avec la loi islamique ; certains investisseurs en arrivent à financer – sciemment ou non – des activités faisant intervenir de l’alcool et du porc ; et des oulémas retrouvent leur nom associé à des transactions censées avoir été approuvées par eux, alors qu’ils ne les ont même jamais examinées. » Et au Moyen-Orient comme ailleurs, « de nombreux musulmans ferment les yeux » sur ces pratiques.

La citation, précieux butin du lecteur

De tous les types de collection, la collection de citations est probablement la moins coûteuse, la moins encombrante et peut-être la plus utile. Les citations ne prennent pas la poussière, ne craignent pas le cambriolage, n’ennuient pas les invités. On peut les stocker partout : sur le Cloud, sur des cartes à jouer (comme Rousseau), sur des poutres (comme Montaigne), voire se les faire tatouer sur la peau.

Elles ont bien quelques détracteurs, tels Paul Morand dans son Journal intime (« Les citations sont des béquilles ») ou Schopenhauer (« Par des citations, on affiche son érudition, on sacrifie son originalité »). Mais, en général, elles sont très appréciées, et pas seulement des cuistres. « Je ne les considère pas seulement pour l’usage que j’en fais : elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d’une matière plus riche et plus hardie », écrivait Montaigne, un accro de la citation s’il en fut (1).

Comme tout le reste, le phénomène subit évidemment les effets de la « mise en ligne du monde » (Alain Finkielkraut). Cela veut dire que tout un chacun peut trouver sur Wikiquotes des citations ad hoc, en fonction de ses besoins. Attention ! Tricherie ! La vraie citation, c’est celle qui procède « d’une lecture créative, comme il y a une écriture créative » (R. W. Emerson). Plus précisément, c’est celle qu’a lui-même recueillie, crayon à la main, « le flâneur raffiné des jardins du savoir » (Nietzsche), séduit par l’expression concise et frappante d’une pensée « surgie brusquement comme ces brigands des chemins, afin de dépouiller le lecteur de ses convictions » (Jacques Derrida citant Theodor Adorno citant Walter Benjamin). Cette citation-là est comme le goûteux champignon découvert après une longue marche dans les sous-bois, et non son insipide équivalent, vendu en barquette.

L’ère numérique n’a pas que des inconvénients. Le livre électronique permet ainsi de surligner les phrases plaisantes, de les stocker et de les retrouver très commodément. On ne sera jamais à court de citations, d’autant que la littérature en fournit chaque jour de nouvelles. Et en cas de besoin, on peut toujours faire comme Hervé Bazin dans son Abécédaire : « Citations. Comme les proverbes, j’en invente ; et jusqu’ici personne ne semble s’en être aperçu. »

 

 

Le coût d’un hamburger

C’est la deuxième fois que Books met le mot « scandale » en couverture. La première, c’était à propos de l’industrie pharmaceutique. Le mot « scandale », rappelions-nous, vient du grec skandalon, piège. Il désigne aujourd’hui le spectacle de l’erreur morale et l’émotion produite par ce spectacle. Quand on parle sans plus de précision du scandale de la viande, c’est d’abord le sort parfois fait aux animaux de boucherie qui vient à l’esprit. Nous avons déjà traité le sujet, dans un dossier intitulé « Faut-il manger les animaux ? ». Cette fois il s’agit d’autre chose : la ponction exercée sur la planète par l’industrie de la viande. Une manière apparemment simple d’en prendre conscience est de s’interroger sur les coûts cachés d’un hamburger. Pour l’économiste Raj Patel, auteur d’un livre à charge sur l’alimentation mondiale, son coût réel serait voisin de 200 dollars. Dans un ouvrage paru l’année dernière sur le consumérisme en Asie, son collègue Chandran Nair soutient que l’on devrait en fixer le prix à 100 dollars, pour éviter un désastre mondial. Patel et Nair sont des écologistes militants, et leurs estimations sont à prendre avec précaution. Mais l’argument de base est sérieux. Dopée par la demande asiatique, la consommation de viande, tous animaux confondus, avoisine déjà les 300 millions de tonnes par an. Nous abattons chaque année près de 58 milliards de poulets, 2,8 milliards de canards, 1,4 milliard de cochons et 320 000 bovins. Le coût pour l’environnement se mesure en millions d’hectares de forêt détruits et de terres agricoles reconverties pour les cultures destinées à l’alimentation animale, en milliards de litres d’eau douce (il faut 15 000 litres d’eau pour produire un kilo de viande de bœuf), en millions de tonnes de poisson, en dizaines de milliards de kilomètres carrés d’eau de mer polluée, en production de gaz à effet de serre (15 % du total), en dizaines de milliers de victimes de bactéries résistant aux antibiotiques ; et ainsi de suite. Attention aux faux semblants, cependant : ces chiffres masquent une grande hétérogénéité au plan local. Et paradoxalement, l’élevage traditionnel dans les pays pauvres, qui représente encore une large partie de la production mondiale, est à certains égards beaucoup plus nocif pour l’environnement que l’élevage industriel.

 

 

Traduction manquante – Saint Bouddha

Le bouddhisme est une doctrine universelle, et la figure spirituelle de son fondateur transcende toutes les religions. La preuve : il a même figuré longtemps au calendrier chrétien, sous le nom de saint Josaphat. À vrai dire, il s’agit d’une erreur – mais d’une erreur dont l’histoire mérite d’être contée, car « ce qui importe, ce n’est pas comment les histoires circulent parmi les religions, mais comment les religions circulent parmi les histoires », écrit Donald Lopez.

La vie du Bouddha a fait l’objet d’innombrables récits indiens (au moins 500 – mais ne s’était-il pas réincarné 80 000 fois, sous des formes diverses et variées, avant d’atteindre le terme de sa dernière vie, à 80 ans ?). Certains d’entre eux ont été détournés par les Persans. Les Arabes se sont alors approprié des éléments concernant la jeunesse du Bouddha et sa relation avec son père (qui tenta de l’écarter de sa mission en le persécutant, ou en lui envoyant d’irrésistibles tentatrices, avant de se convertir). Et voilà, dans le Kitab Bilawhar wa Yudhasaf, ouvrage qui a exercé une forte influence sur l’islam chiite et ismaélien, Bouddha promu prophète sous le nom d’« Al-Boudd ».

L’histoire a dû être jugée tellement édifiante que des moines géorgiens, à l’époque byzantine, la récupérèrent à leur tour, suivis par l’Église orthodoxe qui lança son OPA : le Bodhisattva devint Josaphat, un saint chrétien sectateur de saint Thomas, l’évangélisateur de l’Inde ; Bilawhar, le saint homme qui entraîna Bouddha vers la voie du renoncement, se transforma en Barlaam, une figure du mysticisme ; et l’ouvrage, désormais truffé de références biblico-évangéliques, fut attribué à Jean Damascène.

Le texte migra ensuite de Byzance à Rome ; et Josaphat se retrouva incorporé à La Légende dorée (une compilation médiévale de vie de saints) et même au martyrologe romain – avec sa fête le 27 novembre. Il y demeura jusqu’en 1900, longtemps après que la manipulation eut été découverte et publiée, notamment par le juriste français Édouard Laboulaye. L’histoire du Bouddha exerça aussi sa séduction sur le judaïsme, le manichéisme, et jusqu’aux cathares. Quant aux hippies, bouclant la boucle, ne proclamaient-ils pas que « Jésus était bouddhiste » ?

Traduction manquante – Le sacré tempérament de Jeanne

Le lectorat français ne s’en doute pas, mais c’est une Anglaise, Vita Sackville-West, qui a écrit l’une des études les plus empathiques et les plus perspicaces sur cette grande victime de ses ancêtres, notre Jeanne d’Arc. L’auteure s’intéresse à la Pucelle non pas en historienne mais en romancière séduite par la personnalité de Jeanne, « bien plus importante et intrigante que celle de toutes les autres figures politiques qui l’entouraient ».

Jeanne avait en effet un caractère de fer. Petite villageoise illettrée, elle a pu faire plier l’establishment royal, s’emparer de l’âme faible de Charles VII et le faire couronner roi. C’est aussi son caractère qui lui a permis de régenter ses soudards victorieux, leur interdisant de piller et les contraignant à se confesser avant d’entendre des messes d’action de grâces, pendant qu’elle-même pleurait sur l’âme de ses victimes anglaises.

Vita Sackville-West ne se penche pas seulement sur la psyché de son héroïne, mais aussi sur son corps de femme. Lequel n’est pas à la hauteur de l’âme : « On peut présumer qu’il s’agissait d’une fille costaude, pleine de santé, trapue, d’apparence banale… qui ne suscitait ni le désir des hommes ni la défiance des femmes jalouses. » Voilà qui expliquerait son habileté à donner « de bonne buffes et de bons torchons » (dixit Anatole France) avec sa fameuse épée Fierbois, et bien d’autres choses encore…

Reste LA grande question : les « voix » des saints que Jeanne « affirmait positivement avoir vus, entendus, touchés, sentis même, non pas une ou deux fois, mais tous les jours, soit des centaines de fois sur une période de sept ans », étaient-elles « subjectives » ou « objectives » ? En d’autres termes, la Pucelle était-elle une illuminée ou un authentique instrument de la Providence ? Vita Sackville-West a du mal à prendre parti. Se poussant elle-même dans ses retranchements, troublée par la pertinence des prophéties militaires de Jeanne, elle admet se trouver « tiraillée entre l’hypothèse religieuse et l’hypothèse scientifique… entre l’attachement naturel à son instinct, et celui, plus sensé, à la raison ». En authentique Anglo-Normande, elle s’arrête à mi-chemin, postulant que le vrai miracle de Jeanne n’était peut-être « que son irrésistible détermination, étayée par l’intensité de ses convictions intérieures ».

Livres oubliés – Quand l’art va, tout va

Dans ce livre, Gertrude Stein proclame que la France, son pays d’adoption, est le fer de lance culturel du XXe siècle. « Il n’y a rien qui marque mieux le pouls d’une nation que son art caractéristique (…). Donc quand les chapeaux à Paris sont magnifiques (…) c’est que la France va bien ! »

À l’origine de cet enthousiasme, donc, la conception assez personnelle que cette étrange personne se fait de la culture. Pour elle, il s’agit d’abord d’un comportement, un « respect envers les arts et les lettres ». Le domaine culturel façon Gertrude Stein comprend la mode (les chapeaux !), la gastronomie aussi, cet art royal (« Le Régent possédait sa propre batterie de casseroles en argent… et tous les grands personnages de la cour s’intéressaient à la cuisine »). La langue française elle-même fait partie, bien sûr, de ce socle culturel – quoique pour des raisons mystérieuses : le français serait « un langage parlé tandis que l’anglais n’est qu’un langage écrit ». À quoi s’ajoute tout ce que l’on appellerait les spécificités françaises : notre « latinité ».

En revanche Gertrude Stein ne fait pas grand cas de la musique, ni de la peinture, ce qui surprend de la part d’une mécène, amie de Matisse et de Picasso. Pour elle, l’impressionnisme n’est que « de la peinture produite en série ». Qu’importe ! Comment bouder son plaisir devant une déclaration comme celle-ci, antidote contre la morosité et le déclinisme ambiants : « Je ne crois pas que, quand l’art caractéristique et la littérature d’un pays sont actifs et frais, non je ne crois pas que ce pays soit en déclin » ?

Livres oubliés – Pour devenir riche, méfiez-vous de l’argent !

John Train, financier polygraphe, spécialiste des investissements boursiers, a entrepris de recenser les pratiques boursières de quelques grands financiers américains. À l’intention des investisseurs, mais pas seulement.

Car la Bourse, c’est la vie – et bien des principes qui la gouvernent sont applicables à l’existence en général. Par exemple, celui de toujours se positionner à rebours des autres investisseurs – technique pratiquée avec succès par un « contrarien » comme T. Rowe Price (1 dollar investi dans son fonds en 1934 en rapportait 274 quarante ans plus tard). Un homme qui aimait à dire : « Ce ne sont pas les chercheurs d’or qui font fortune, mais les vendeurs de matériel d’extraction. » Autre grand conseil : se fier à son instinct plus qu’aux chiffres. 
Sans surprise, c’est Warren Buffett, doué non seulement du génie de la fortune mais aussi de celui de la formule, qui dispense les enseignements les plus universels : il incite à se défier résolument du court terme (il a suggéré de taxer à 100 % les profits à court terme) ; à ne s’engager que dans ce qu’on comprend parfaitement ; à ne confier son argent qu’à des « fanatiques », etc.

L’amusant, chez Warren Buffett – peut-être le plus grand investisseur de notre temps, dont la richesse s’est accrue de 37 millions de dollars par jour en 2013 –, c’est qu’il se méfie de l’argent. Du moins de celui qu’on n’a pas gagné soi-même : il faut, dit-il, laisser à ses enfants  « assez pour leur donner le sentiment de pouvoir faire ce qu’ils veulent, mais pas assez pour leur permettre de ne rien faire ». John Train est sur la même longueur d’onde : après avoir longuement expliqué comment arrondir sa galette, il avertit : « Attention : les enfants nés dans trop de richesse sont en général moroses et démotivés. » Finance et humanisme ne s’excluent pas forcément…

Vokabula

« Vokabula Vokabuli n’était pas à proprement parler notre interprète, mais son aptitude à traduire les mots au vol, dans quelque langue que s’exprimât notre interlocuteur, faisait de lui un précieux ouvre-tête. Quand on lui demandait la raison de cette ubiquité lexicale, il répondait, laconique : J’avais un aïeul à Babel, un résistant. D’où le surnom de notre ami. »

Daniel Pennac

 

Vokabula, pluriel vokabuli, nom russe désignant un mot étranger et sa traduction (en russe), généralement présentés sur une liste.

N.B. Un lecteur attentif observera que ce mot ne répond pas à la question posée dans le dernier numéro : « Existe-t-il un mot désignant la passion des mots étrangers ? » Nous avons été induit en erreur par le livre (en anglais) d’Adam Jacot de Boinod Toujours Tingo (2007), qui affirme à tort l’existence d’un mot russe avec ce sens, vokabulyu (ce mot n’existe pas).

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Il désigne celui qui commet l’inceste avec sa mère.
Écrivez à

Heidegger, l’antisémitisme en toutes lettres

Les Cahiers noirs de Martin Heidegger (ainsi désignés à cause de la toile cirée et du cuir noirs de leur reliure) s’étendent sur neuf volumes, dont trois sont parus récemment chez Vittorio Klostermann, la maison qui édite les colossales Œuvres complètes du philosophe. Quand le dernier tome aura paru, l’ensemble atteindra le chiffre ahurissant de 102 volumes – plus que les œuvres de Kant, Hegel et Nietzsche réunies. Heidegger se considérait lui-même sans modestie comme le plus grand penseur depuis Héraclite. Vers la fin de sa vie (il est mort en 1976), il programma méticuleusement l’ordre dans lequel seraient publiés les volumes de son œuvre. Les Cahiers noirs devaient être le couronnement de l’édifice.

Des décennies durant, les curateurs des écrits de Heidegger ont soigneusement gardé le secret sur ces Cahiers noirs. On les comprend aisément, vu leur contenu, profondément compromettant. Ils révèlent à quel point, durant les années 1930 et 1940, la philosophie de Heidegger était obsédée par la confrontation idéologique entre bolchevisme et nazisme, ainsi que par les menées ignobles de la « juiverie mondiale » (Weltjudentum), représentée par les puissances occidentales, au premier rang desquelles l’Angleterre, la France et les États-Unis.

Les Cahiers noirs ne sont ni un journal philosophique ni une compilation de pensées recueillies au fil de l’eau. Ce sont des réflexions approfondies sur les problèmes « métapolitiques » essentiels de l’époque, examinés par le philosophe dans la perspective raffinée de son « histoire de l’Être ». Contrastant avec les cours et traités théoriques déjà publiés, ces Cahiers nous offrent donc un accès direct aux pensées philosophiques les plus intimes de Heidegger. Ils représentent à bien des égards sa « doctrine cachée » : une collection de vérités ésotériques liées à la « question de l’Être » (Seinsfrage), élaborées par le philosophe dans la solitude de son petit chalet de ski en Forêt-Noire, devenu légendaire (1).

De sérieux problèmes de définition et de clarté affleurent chaque fois que cette « question de l’Être » entre en jeu dans les textes du philosophe. Heidegger était persuadé d’être le seul à avoir formulé comme il convient les questions et problèmes essentiels s’y rapportant. Prétention problématique : comment nous autres, ses lecteurs et ses interprètes, devons-nous procéder pour évaluer et authentifier les thèses et doctrines ésotériques du Maître ? Valider ses énoncés philosophiques est une tâche à bien des égards impossible, car Heidegger s’arroge un accès privilégié et exclusif à de mystérieux « messages de l’Être » (Schickungen des Seins). Une attitude philosophique propre à se créer des disciples et à encourager l’adulation : un comportement de soumission et de mise en suspens de l’esprit critique. Nous sommes comme tenus d’accepter sans discuter les affirmations souvent grandiloquentes de Heidegger sur la nature essentielle de l’Être. Jürgen Habermas note avec perspicacité : « Dépourvu de contenu propositionnel, le discours sur l’Être a pour propos caché d’exiger la soumission au destin. Sa dimension pratique/politique tient à […] une disposition diffuse à obéir, à se soumettre à une autorité pleine d’aura mais indéterminée. La rhétorique du dernier Heidegger  […] initie et forme ses destinataires au commerce avec des puissances pseudo-sacrées. (2)  »

Ainsi, pressé de définir l’« Être » par opposition aux « étants » dans sa fameuse Lettre sur l’humanisme, adressée en 1946 au philosophe français Jean Beaufret, Heidegger défend une position qui n’est rien d’autre qu’une variété de fatalisme ontologique. « Quant à savoir si l’étant apparaît et comment il apparaît, si le dieu et les dieux, l’histoire et la nature entrent dans l’éclaircie de l’Être et comment ils y entrent, s’ils sont présents ou absents et en quelle manière, l’homme n’en décide pas », écrit-il. Au contraire, « la venue de l’étant repose dans le destin de l’être (3) ».

 

« Enracinement dans le sol »

Heidegger oublie toutefois de nous expliquer qui sont ces « dieux », dont il parle avec tant d’assurance, et d’où ils tirent leur existence ; sans parler de l’influence (bienveillante ou mauvaise ?) qu’ils exercent sur la région sublunaire des affaires humaines. Dans presque toutes ses propositions essentielles sur l’« humanité », le « destin » et l’« histoire de l’Être », l’auteur évite les jugements susceptibles d’une vérification critique et leur préfère des conjectures éthérées sur des puissances mystérieuses et d’obscures divinités. La manière dont Heidegger nous parle de l’Être tombe donc systématiquement sous le seuil du compréhensible.

Pour le reste, les Cahiers noirs se livrent à une critique opiniâtre et impitoyable de l’« Occident » et de ses valeurs essentielles : la raison, l’individualisme, l’humanisme et le républicanisme. Le philosophe ne voyait la modernité qu’à travers le prisme de la Seinsverlassenheit : l’humanité « abandonnée par l’Être ».

Ces textes développent en outre une apologie vigoureuse, « métapolitique », du national-socialisme. Heidegger espérait que le mouvement nazi accomplirait « une transformation totale de notre Dasein [“être-là”] allemand » (4). Il se félicite sans réserve des liens unissant sa propre philosophie de l’existence et la vision du monde nazie. Dans un passage des Cahiers, il écrit : « La métaphysique du Dasein doit s’approfondir d’une manière qui convienne à ses structures internes et s’étende à la métapolitique “du” Peuple [Volk] historique. »

Heidegger soutenait que la supériorité de sa philosophie de l’existence sur l’idéalisme philosophique tenait à sa prétention d’être enracinée dans la vie ou l’Être. L’idéologie völkisch du nazisme s’appuyait de son côté sur les vertus de la Bodenständigkeit, ou « enracinement dans le sol ». Le philosophe était donc persuadé qu’il y avait des analogies profondes, existentielles, entre les principes du nazisme et sa propre « ontologie fondamentale ». Les deux doctrines, pensait-il, se complétaient l’une l’autre car toutes deux s’appuyaient sur les valeurs de l’enracinement existentiel. Ainsi, dans un passage représentatif de son Discours du rectorat de 1933, Heidegger applaudit le national-socialisme pour avoir réveillé les « forces de la terre et du sang » (erd- und bluthäftige Kräfte) (5).

L’obsession de Heidegger pour l’enracinement ontologique permet aussi de comprendre son aversion philosophique pour le judaïsme et la « juiverie mondiale » (Weltjudentum). « Cosmopolites » (entendez : un peuple sans territoire, donc vivant en parasite au sein d’autres nations), les Juifs étaient par essence dépourvus de l’attribut existentiel que le philosophe valorisait le plus : l’« enracinement dans le sol », condition de l’appartenance au Volk, elle-même rendue possible par l’enracinement dans l’Être. En 1916 déjà, dans une lettre à sa future épouse, Elfriede Petri, Heidegger écumait contre l’« enjuivement [Verjudung] de notre culture et de nos universités ». De même, lors d’un séminaire de 1934, il prononça une condamnation générale des « peuples sémitiques » qui, « déracinés », sont incapables d’apprécier les qualités existentielles de l’« espace » (Raum) allemand.

Fondateurs du monothéisme biblique, les Juifs étaient aussi les inventeurs de l’universalisme religieux. Yahvé n’était pas le dieu d’une tribu ou d’un groupe particulier, mais le « Seigneur de la Création ». Or toutes les formes d’« universalisme » étaient anathèmes aux yeux de Heidegger. Sa philosophie est en effet intimement liée à des structures existentielles concrètes : le Dasein (« être-là »), la quotidienneté, le souci et l’enracinement dans le sol. L’universalisme, quelle qu’en soit la nature, était ontologiquement rétrograde. C’était un vestige de l’« idéalisme », ou de la « philosophie du sujet » que le penseur entendait « annihiler », selon son expression, en se tournant vers l’ontologie fondamentale et la question de l’Être.

 

Tendances dégénératives de la modernité

Heidegger témoigna en maintes occasions de sa pleine adhésion à l’ethos de la brutalité sans précédent, génocidaire, du régime nazi. Dans les Cahiers noirs, il loue le « national-socialisme [en tant que] principe barbare. C’est là sa qualité essentielle et sa possible grandeur ». « Le danger, poursuit Heidegger, ce n’est pas [le national-socialisme] lui-même, mais qu’on l’édulcore en prêchant le Vrai, le Bon et le Beau. » Heidegger espérait que les nazis, ces « barbares du xxe siècle » prophétisés par Nietzsche, joueraient au bout du compte le même rôle que les Vandales et les Wisigoths de l’Europe du ve siècle, exécuteurs de l’Empire romain décadent.

L’hostilité de Heidegger à l’égard des Juifs tenait à leur statut d’inspirateurs du rationalisme philosophique. Dans les cercles antisémites allemands, il était admis que les Juifs devaient être tenus pour directement responsables des multiples tendances dégénératives de la modernité. Heidegger admirait Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler : « Je n’ai rien vu qui prouve que Spengler se soit trompé », écrit-il dans les Cahiers noirs. Or Spengler égrenait dans son livre une liste de coupables aujourd’hui familière : le brassage racial, le déracinement provoqué par la vie urbaine moderne, le déclin du sens de la communauté et de la croyance, et, pour finir, le triomphe d’une intellectualité aride aux dépens de la vie humaine instinctive. Dans plusieurs passages cruciaux, Spengler établit un lien très clair entre la « critique de la raison » et l’antijudaïsme. « En Occident, écrit-il, une distinction l’a emporté sur toutes les autres ; elle oppose l’idéal racial du printemps gothique […] et celui des Juifs sépharades […]. La juiverie s’est révélée […] destructrice partout où elle est intervenue. »

Chez les intellectuels allemands dans l’orbite de la « révolution conservatrice », « critique de la civilisation » et « critique de la raison » allaient de pair. Mais cette dernière ne visait pas simplement à corriger ou modérer les excès de la raison : elle avait pour objectif son abolition totale, au nom de valeurs et de méthodes plus « primordiales », telles que la « question de l’Être » chère à Heidegger. Il n’y eut jamais la moindre ambiguïté : les cibles implicites de cette « critique de la raison » (Vernunftkritik) étaient bel et bien les Juifs, et leur influence néfaste sur la culture européenne. Dans les Cahiers noirs, Heidegger formule clairement ce leitmotiv en insistant de manière obsessionnelle sur le « calcul » et l’« habileté à compter », caractéristiques selon lui de la mentalité juive. L’une des cibles favorites de la philosophie de l’existence qu’il prônait était le néokantisme. Le penseur voyait dans ce courant l’exemple parfait d’une philosophie coupée de la « vie », un intellectualisme stérile et désincarné. L’un de ses chefs de file était Hermann Cohen, dont le traité publié en 1919, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, présentait classiquement le monothéisme judaïque comme la source première du rationalisme occidental.

Ici, il est important de bien comprendre que, dans la « philosophie de l’existence » de Heidegger, les thèmes culturels et philosophiques évoqués plus haut sont inextricablement imbriqués. Ainsi, en supposant que l’époque moderne courait à la catastrophe et la ruine, et que le premier coupable en était le triomphe inéluctable du rationalisme occidental, on pouvait légitimement en conclure que ceux qui œuvraient en coulisse à cette issue désastreuse étaient les Juifs. Les matériaux hétéroclites de la « critique de la civilisation » propre à l’entre-deux-guerres formaient une trame discursive exigeant le rejet idéologique du judaïsme et de l’excessive influence juive sur la culture européenne. Les Cahiers noirs l’illustrent amplement, Heidegger adhérait de tout cœur à cette vision du monde.

Les défenseurs du philosophe n’ont cessé de présenter l’antisémitisme à mort, exterminatoire, qui irrigue les Cahiers comme un dérapage regrettable, sur lequel le Maître est bien vite revenu. Mais il ne faut pas perdre de vue un point crucial : le système conceptuel que je viens d’évoquer (critique de la raison, de la subjectivité, de la technologie et du déclin [Untergang]) participe d’une rhétorique unifiée et cohérente. Dans presque tous les cas, le moteur de ce processus inéluctable de dégénérescence culturelle et d’appauvrissement spirituel n’est autre que le Juif, représenté, comme on l’a vu, sous les traits d’un cosmopolite déraciné et d’un parasite culturel incorrigible. Heidegger adopte cette position dans les Cahiers noirs : « L’accroissement de la puissance (…) de la judéité a son fondement dans le fait que la métaphysique de l’Occident, surtout dans son déploiement moderne, a offert le lieu de départ pour la propagation d’une rationalité et d’une capacité de calcul qui seraient entièrement vides si elles n’avaient pas réussi à se ménager un abri dans l’“esprit”, sans pour autant jamais pouvoir saisir à partir d’elles-mêmes les domaines de décision cachés. » Il conclut cette litanie d’invectives antisémites en déclarant que « plus les décisions et les questionnements à venir se font originels et primordiaux, plus ils sont appelés à demeurer inaccessibles à cette “race” », c’est-à-dire les Juifs.

 

Les valeurs de l’ethnicité germanique

Comme le journaliste Thomas Assheuer le note dans un article récent du Zeit, « l’astuce herméneutique consistant à reconnaître l’antisémitisme de Heidegger dans le simple but de le maintenir à l’écart de sa philosophie proprement dite ne fonctionne plus. L’animosité antijuive des Cahiers noirs n’est pas apparue après coup ; au contraire, elle fournit leur base aux analyses philosophiques [de Heidegger] (6) ».

Cette diabolisation de la « juiverie mondiale » a pour pendant naturel la glorification obsessionnelle du particularisme allemand. Les chantres de la « voie particulière » (Sonderweg) de l’Allemagne haïssaient, tout comme Heidegger, les idéaux d’égalité civique qui avaient pris leur essor avec la Révolution française. Ils adhéraient aux valeurs de l’ethnicité germanique. Depuis l’essai influent de Wagner sur « La judéité dans la musique » (Das Judenthum in der Musik), un des lieux communs de la pensée völkisch voulait que les Juifs fussent incapables d’assimiler les valeurs allemandes ayant trait à l’authenticité [lire « Barenboïm : Pourquoi je joue Wagner », Books, avril 2014]. L’idiome du völkisch occupait également une place de choix dans la philosophie de Heidegger. Il affirme ainsi dans les Cahiers noirs : « L’impulsion [Zwang] supérieure de la terre » s’accomplit seulement « dans la puissance [Macht] d’un Volk, capable de transformer le monde ». Heidegger repérait de profondes affinités existentielles entre sa philosophie et la transformation du Dasein allemand annoncée lors de la prise du pouvoir par les nazis. Ces derniers avaient explicitement exalté les valeurs du Volk, de la Gemeinschaft (« communauté »), du Führertum (rôle du chef), de la hiérarchie, du destin et du Kampf (« combat ») – un programme auquel Heidegger a adhéré avec enthousiasme et sans hésitation.

Dans les Cahier noirs, ces thèmes idéologiques reviennent de manière obsessionnelle. Où que se tourne son regard philosophique, l’auteur perçoit toujours les mêmes signes de dégénérescence historique/ontologique. Son expression favorite pour décrire ce déclin spirituel généralisé est celle de Machenschaft. Un équivalent approximatif de ce concept clé heideggérien est celui de « machination », entendu au sens de « fabrication ».

Dans les Cahiers, la révérence mal placée de Heidegger pour l’Être, entendu comme « destin », vire souvent à l’occultisme. Il prête ainsi arbitrairement une puissance surnaturelle aux noms qui débutent par la lettre « H », citant en exemple Héraclite, Hölderlin et Hegel. Mais Hitler pourrait tout aussi bien figurer sur la liste, ainsi que Heidegger lui-même, bien entendu. Dans un autre extrait, le philosophe s’adonne à des vaticinations numérologiques sans fondement, prédisant qu’une « décision » (Entscheidung) finale relative au règne planétaire de l’« américanisme » interviendra en l’an 2300. Il annonce que l’année 2327 sera historique : en effet, pour des raisons qu’il ne précise pas, son propre nom surgira alors de l’oubli. Coïncidence opportune : la date correspond au 400e anniversaire de la publication d’Être et Temps.

Heidegger est entraîné par son antisémitisme à disqualifier la psychanalyse, fondée par le « Juif Freud ». Il prétend aussi que l’Amérique, l’Angleterre et la France, ces incarnations de la « machination », expriment l’esprit de la « juiverie mondiale ». Il décrit cette dernière comme un « type d’humanité dont l’objectif historique est le déracinement hors de l’Etre de tous les êtres ». La « machination », selon lui, conduit à une « déracialisation [Entrassung] complète des peuples », qui entraîne à son tour leur « auto-aliénation ». « La juiverie mondiale, partout insaisissable, n’a nul besoin de recourir aux armes », estime le philosophe (sans doute parce qu’elle a furtivement noyauté tous les centres de pouvoir mondiaux) ; « face à quoi il ne nous reste qu’à sacrifier le meilleur sang des meilleurs de notre peuple ». Autrement dit, contrairement à l’Allemagne, la juiverie mondiale a tout à gagner de la guerre en cours [la Seconde Guerre mondiale] sans courir le moindre risque. Seule une personne intimement persuadée de l’existence d’un complot juif international peut être capable d’affirmations aussi délirantes et calomnieuses. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est ce même discours qui a sous-tendu et rendu possible la Solution finale.

 

La « criminalité planétaire » des Juifs

Heidegger évoque à plusieurs reprises une conspiration juive internationale orchestrant dans l’ombre un processus de « déracinement » historique à l’échelle mondiale, le fait de priver les peuples de leur enracinement dans un sol. Pour cette raison, il était convaincu que la persécution raciale des Juifs par les nazis était existentiellement et historiquement justifiée. Mieux, au regard de la prédominance historique/ontologique de la juiverie mondiale, les persécutions que leur faisaient subir les autres nations relevaient pour le philosophe de la légitime défense. Lorsque, dans son traité sur L’Histoire de l’Être, Heidegger observe qu’« il faudrait se demander sur quoi est fondée la prédestination particulière de la communauté juive pour la criminalité planétaire [planetärisches Verbrechertum] », non seulement il réitère sa position, mais il rajoute même de l’huile sur le feu (7).

Dans son Autobiographie philosophique, Karl Jaspers apporte d’autres éléments confirmant la croyance de Heidegger en un complot juif mondial. Le philosophe de Heidelberg rapporte une conversation avec Heidegger qui dériva sur la question juive. Alors que Jaspers rabaissait les Protocoles des sages de Sion au rang de tissu d’absurdités (Geschwätz) antisémites, Heidegger riposta avec véhémence, refusant d’en démordre : « Il existe réellement une dangereuse alliance internationale des Juifs. »

Très fort pour trouver les défauts des cultures non germaniques, le penseur était curieusement insensible aux pratiques prédatrices et génocidaires de l’Allemagne nazie. Dans les Cahiers, il évoque des comptes rendus particulièrement sordides d’atrocités commises par les Soviétiques. Mais il observe un silence absolu sur les crimes de la Wehrmacht et des Einsatzgruppen en Europe de l’Est. Il justifie même le traitement inhumain infligé par l’Allemagne aux Slaves dans les territoires conquis, telles la Tchécoslovaquie et la Pologne, en arguant que la France et l’Angleterre, si elles triomphaient, feraient subir le même sort à l’Allemagne. Du point de vue de l’histoire de l’Être, soutient-il, une victoire de ces deux nations serait catastrophique. La France imposerait à l’Allemagne son « anhistoricité » (Geschichtslosigkeit) ainsi que sa métaphysique inférieure ; l’Angleterre, croit-il, ne serait pas en reste, transformant tout ce qu’elle touche en une « gigantesque affaire commerciale » (Riesengeschäft). Heidegger considère donc le triomphe militaire de l’Allemagne comme un impératif historique/ontologique, seule manière à ses yeux d’assurer ce qu’il appelle, dans son égarement, une « transition vers la réflexion » (Übergang zur Besinnung).

Les craintes de Heidegger quant à la diffusion planétaire de l’« américanisme » affleurent un peu partout dans les Cahiers noirs. « Dans l’américanisme, le nihilisme atteint son sommet », décrète-t-il avec assurance. Les Américains font de la « condition du néant [Nichtigkeit] » « leur propre avenir, car, tout en prodiguant à tout le monde un “bonheur” apparent, ils détruisent tout ». Pour lui, semble-t-il, le rêve nazi d’une Europe soumise au joug racial est infiniment préférable. Bien entendu, Heidegger n’a pas fait le moindre effort pour se renseigner sur la réalité sociopolitique américaine. Il n’a jamais mis les pieds sur le continent américain. Mais la perspective philosophique de l’« histoire de l’Être » lui avait déjà appris tout ce qu’il voulait savoir sur les États-Unis, ce pays où le « règne planétaire de la technologie » avait triomphé sans partage. Ici, sa notion de Seinsverlassenheit, le fait d’être « abandonné par l’Être », tourne à l’idée fixe. Comme un trou noir, elle absorbe implacablement tout ce qui passe à sa portée.

À la vérité, on trouve peu d’indices d’une véritable « pensée ». À sa place, nous ne cessons d’assister au ressassement incantatoire de certitudes dogmatiques et de préjugés idéologiques. Si les Cahiers noirs prouvent quelque chose, c’est que Heidegger manquait de la « faculté de jugement » (Urteilskraft), c’est-à-dire de la capacité de saisir le général en partant du particulier. Une faculté que Kant loue justement, dans sa Critique de la faculté de juger, comme la condition d’une « pensée élargie ».

Certains ont feint d’être surpris par les aveux crus d’antisémitisme répandus dans les Cahiers noirs. Cette idéologie ignoble n’est-elle pas foncièrement incompatible avec les principes d’une philosophie aussi sophistiquée et profonde que celle de Heidegger ? Il importe ici de rappeler que, durant les douze ans du régime nazi, le penseur fut tout sauf un témoin innocent. Bien au contraire : membre du Parti nazi, il remplit ses obligations jusqu’à la fin. Tout le temps qu’il occupa les fonctions de recteur de l’université de Fribourg (entre 1933 et 1934), il se comporta comme l’un des plus zélés porte-parole du régime. Dans un discours, il alla même jusqu’à saluer en Hitler « la réalité allemande d’aujourd’hui et du futur, ainsi que sa loi (8) ». Dans les Cahiers, le philosophe marchande rarement son soutien au Führer. C’est par un « heureux coup de chance », insiste-t-il, qu’il « a éveillé une nouvelle réalité, ramenant notre pensée [allemande] dans le droit chemin et lui imprimant une nouvelle énergie ». Heidegger fait grand cas du fait qu’Hitler et lui sont nés la même année, en 1889. Il y voit le signe que leurs « destinées » sont liées. Cela se révéla exact, mais d’une manière beaucoup plus sinistre que ne l’imaginait le penseur.

En tant que recteur, le philosophe opposa peu de réserves à l’exclusion d’enseignants juifs, ou à la dénonciation de chercheurs jugés politiquement suspects. Dès l’origine, il ne fut pas seulement un témoin passif mais apporta son soutien aux politiques et aux actions antisémites du régime : le boycott antijuif d’avril 1933, la campagne draconienne de licenciements un peu plus tard lors du même semestre, les lois raciales de Nuremberg, en 1935, qui privèrent les Juifs de leurs droits civiques, les persécutions et les déprédations de la Nuit de cristal, et les déportations des années 1940-1941, qui achevèrent enfin de débarrasser l’Allemagne de ses Juifs ou du Judenrein. Heidegger ne formula jamais la moindre objection à ces politiques, pas plus dans ses cours que dans ses essais ou sa correspondance. Même après la guerre, malgré les demandes répétées de ses élèves, il refusa de dénoncer le régime qui avait fait d’Auschwitz le nouveau symbole du mal radical. Même si la Solution finale n’était pas connue de tous, les Allemands voyaient bien, et ne pouvaient donc ignorer, l’ampleur immense des persécutions nazies et des déportations. Après tout, où Heidegger croyait-il que les 500 000 Juifs d’Allemagne étaient partis ?

Il est difficile d’imaginer qu’une personne ait continué à occuper des fonctions officielles dans l’atmosphère idéologique hautement toxique de l’Allemagne nazie sans partager pleinement l’antisémitisme du régime et son goût pour la persécution. Après la guerre, Heidegger continua de souligner la « vérité et grandeur internes » du national-socialisme (9).

Les Cahiers noirs ont une importance cruciale : ils révèlent la justification « essentielle » ou « historique/ontologique » apportée par Heidegger aux politiques nazies. Comme l’affirme le philosophe, une des « formes les plus dissimulées du gigantesque, et peut-être la plus ancienne », est « l’aptitude tenace pour le calcul, l’arrivisme et le mélange des races sur lesquels l’absence de monde de la judéité [serait] fondée (10) ». Étant donné le goût du philosophe pour les préceptes de la pensée völkisch, tels que l’« enracinement dans le sol » et l’enracinement existentiel, il ne devait pas y avoir de place à ses yeux pour un peuple « dépourvu de monde » tel que les Juifs. Heidegger emploie maintes fois l’expression de « privation de monde » pour décrire le mode d’être des animaux ou des objets. De telles entités étaient, jugeait le philosophe, « dépourvues de monde » (weltarm). En tant que telles, elles étaient également privées d’« historicité », c’est-à-dire de la capacité à mener une authentique existence historique. Ne nous y trompons pas : dans le lexique existentiel radical de Heidegger, dire qu’une créature ou un peuple entier est « dépourvu de monde » revient pratiquement à lui dénier le droit d’exister.

Pour résumer, en apportant son soutien enthousiaste au national-socialisme, Heidegger a trahi la vocation de la philosophie. De fait, la dictature nazie n’était tempérée par aucune dimension morale. Son unique raison d’être était une logique exterminatoire conjuguant domination raciale et expansion totalitaire. Les seules leçons que nous puissions tirer de son règne sont négatives. Ce qui donne ici à réfléchir, c’est l’incapacité foncière que manifesta Heidegger après la guerre à admettre ces vérités. Trahison de la philosophie, le dérapage de Heidegger est sans commune mesure avec les erreurs et fourvoiements occasionnels dans lesquels tombent parfois les philosophes. C’est à cette conclusion qu’arriva Herbert Marcuse dans cette lettre adressée à son ancien mentor dans les années 1940, où il écrivait : « Un philosophe peut se tromper sur des questions politiques (…). Mais il ne peut se tromper au sujet d’un régime qui a tué des millions de Juifs, pour la seule raison qu’ils étaient juifs ; qui fit de la terreur une réalité quotidienne et qui transforma tout ce qui a trait aux idées d’esprit, de liberté et de vérité en leur contraire sanglant. »

Au regard des troublantes révélations contenues dans les Cahiers noirs, tout commentateur qui s’efforcerait de justifier ou de minimiser, en évoquant le legs de Heidegger, l’ampleur de son immense égarement politique, se montre coupable de perpétuer la logique de trahison philosophique initiée par le Maître lui-même.

 

Cet article, dont une version longue est parue dans la Jewish Review of Books (été 2014), a été traduit par Arnaud Gancel.

 

Comment le Danemark a sauvé ses Juifs

Des milliers de familles juives se mirent en route dans la nuit, ce 1er octobre 1943, les unes en voiture, les autres à vélo, par le tram, ou en train. Elles quittaient les villes danoises, qui leur étaient familières, pour la campagne, que beaucoup ne connaissaient pas. En chemin, elles trouvèrent refuge chez des amis ou des partenaires commerciaux, dans des villas abandonnées ou chez des paysans hospitaliers. « Nous arrivions chez des gens aimables et bons, qui n’avaient pas idée de ce qui se passait », écrit Poul Hannover, l’un d’entre eux, à propos de ces jours sombres durant lesquels le sentiment d’humanité fit des miracles.

Mais les fugitifs ne surent bientôt plus où aller. Où seraient-ils en sécurité ? Que faisaient les nazis pour les retrouver ? Il n’y avait pas de point de ralliement, pas de chef, pas d’organisation, des moyens désespérément réduits. Mais on put compter sur l’art de l’improvisation et la bonne volonté de nombreux Danois, qui se montrèrent à la hauteur des événements.

Des conjurés de la résistance danoise entrèrent alors en scène, qui savaient à qui se fier ou non. Il y eut des policiers qui non seulement feignirent de ne pas voir passer les groupes de fuyards, mais leur indiquèrent même quelles étaient les zones contrôlées par les nazis. Enfin, il y eut des marins, et des pêcheurs, qui acceptèrent de les prendre à bord de leur barque, navire ou voilier pour les faire passer en Suède en traversant la Baltique.

En octobre 1943, le Danemark était occupé par l’Allemagne nazie depuis trois ans et demi. Il ne s’y était pas opposé par les armes (comment l’aurait-il pu ?), mais il ne s’était pas soumis pour autant. Les Danois avaient négocié un statut privilégié, qui leur permit de conserver leur propre gouvernement. Ils avaient évalué avec réalisme leur marge de manœuvre, mais su aussi poser les limites qu’ils ne voulaient pas franchir dans leur coopération avec les Allemands.

Le petit pays avait sauvé sa démocratie. L’Allemagne hitlérienne s’était contentée de le contrôler à distance, le considérant désormais comme son « protectorat modèle ». Et les choses en sont restées là jusqu’à l’été 1943, quand des grèves et des actes de sabotage échauffèrent les esprits. Les nazis menacèrent d’instaurer des cours martiales, et proclamèrent l’état d’urgence à la fin août. En signe de protestation, le gouvernement danois démissionna. À cette date, la déportation et l’assassinat en masse des Juifs européens avaient commencé depuis longtemps dans d’autres pays soumis aux nazis. Aux Pays-Bas comme en Hongrie, en Grèce, en Lituanie, en Lettonie et en Pologne la grande majorité des Juifs (entre 70 % et 90 %) furent exterminés. En Estonie, en Belgique, en Norvège et en Roumanie, ce fut à peu près la moitié ; en France et en Italie, un cinquième (1). Comme le note l’historien Peter Longerich, la mise en œuvre de la Solution finale dépendait, « dans une large mesure, de l’aide pratique fournie par les pays et territoires occupés ».
Les Danois n’aidèrent pas. Ils considéraient les Juifs comme leurs compatriotes et les placèrent sous leur protection. « L’histoire du sauvetage des Juifs danois, écrit Bo Lidegaard dans un nouveau livre, est un minuscule épisode de la grande histoire de la Shoah. Mais elle est instructive. Car elle nous parle d’instinct de conservation, de désobéissance civile et de l’aide que presque tout un peuple apporta à ses concitoyens parce qu’il s’insurgeait contre leur déportation. » Rédacteur en chef du grand quotidien libéral de gauche Politiken, Lidegaard a travaillé dix ans à son livre. Ce qui l’a intéressé, confie-t-il, ce sont les raisons pour lesquelles le Danemark a voulu sauver ses Juifs – et pourquoi les nazis l’ont laissé faire. Deux hommes ont joué à cet égard un rôle central : deux Allemands, deux nazis, à la trajectoire et à la personnalité bien différentes.

Le premier s’appelait Georg Ferdinand Duckwitz. Il venait d’une famille commerçante de Brême et adhéra au NSDAP dès 1932. Nazi et antisémite convaincu, il travailla pour Alfred Rosenberg, l’un des idéologues proches d’Hitler. Mais, peu à peu, la brutalité et les exactions des nazis commencèrent à l’indisposer. Comme il connaissait le Danemark depuis longtemps et qu’il aimait ce pays, il se rendit en septembre 1939 à Copenhague en tant qu’expert des traversées maritimes pour le ministère des Transports du Reich.

Le 9 avril 1940, l’Allemagne occupa le Danemark. Mais le pays, placé sous protectorat, obtint le droit de régler lui-même ses affaires internes. Il conserva une certaine liberté d’action. Il refusa de rétablir la peine de mort comme l’exigeaient les nazis [elle avait été abolie pour les crimes de droit commun au début des années 1930] – et de prendre des mesures discriminatoires contre les Juifs (2).

 

Un « étrange double jeu »

L’Allemagne n’envoya au départ au Danemark que 89 fonctionnaires – ils étaient 22 000 en France. Mais, contrairement à la France, c’était un petit pays (de 3,8 millions d’habitants), avec une faible population juive. Il ne possédait pas non plus de matières premières importantes pour la guerre et se contenta de livrer des produits agricoles au Reich. Le Danemark ne présentait donc pas d’intérêt économique particulier.

Ce que Duckwitz accomplit au Danemark, de manière officielle ou officieuse, il l’a consigné dans un manuscrit qui dormait jusqu’à présent dans les archives du ministère des Affaires étrangères allemand, et que l’ouvrage de Lidegaard tantôt complète, tantôt réfute.

À Copenhague, Duckwitz devait notamment s’occuper des navires allemands faisant escale dans les ports danois. Il concluait des accords avec les autorités qui réglementaient les échanges. Et signalait à Berlin les actes de sabotage des résistants contre ces bateaux.

Mais, tout en maintenant de bonnes relations avec Berlin, le nazi Duckwitz se changea en opposant. Il prit contact avec des sociaux-démocrates, comme le jeune leader progressiste Hans Hedtoft [qui devait diriger le Danemark deux fois dans l’après-guerre] et s’occupa des Danois tombés aux mains des Allemands. Son bureau ne tarda pas à être surnommé le « bureau de sauvetage ». Cet activisme ne pouvait échapper à ses supérieurs. Ils menacèrent à plusieurs reprises de le rappeler, mais y renoncèrent à chaque fois.

Duckwitz illustre bien ce qu’Hannah Arendt a appelé « l’étrange double jeu des autorités nazies au Danemark, qui escamotèrent ouvertement les ordres venus de Berlin », phénomène qui étonnait la philosophe : « Cet exemple, unique à notre connaissance, de résistance ouverte d’une population tend à montrer que les nazis qui se heurtèrent à ce type d’opposition non seulement s’en accommodèrent par opportunisme, mais, dans une certaine mesure, changèrent même leur façon de voir les choses. »

Le second Allemand qui nous intéresse était lui aussi un nazi et un antisémite convaincu, mais lui le demeura. Werner Best occupait un poste élevé à l’Office central de la sécurité du Reich. C’était un proche collaborateur d’Heinrich Himmler et de Reinhard Heydrich. Mais il se brouilla avec ce dernier et tomba en disgrâce. Il quitta Berlin et fut muté en France au sein de l’administration militaire. Là, il initia l’internement et la persécution des Juifs, ce qui lui valut le surnom de « boucher de Paris ».

À l’été 1942, Best arriva au Danemark comme nouveau plénipotentiaire du Reich. Il incarnait donc la plus haute autorité du protectorat. « Il devait jouer un rôle essentiel dans le destin des Juifs danois, mais la nature exacte de ce rôle reste débattue », écrit Lidegaard. L’auteur voit en Best un opportuniste qui, à l’automne 1943, fut assez malin pour comprendre que la guerre était perdue. C’est pourquoi il toléra les menées de Duckwitz, pensant que cela pourrait être porté à son crédit après la guerre. Ce jugement négatif n’était pas partagé par Duckwitz, qui estimait que Best avait lui aussi changé sa « manière de voir les choses », pour reprendre la formule d’Hannah Arendt. À en croire son manuscrit, les nazis auraient eu initialement l’intention d’étendre un jour au Danemark leurs mesures contre les Juifs. Début septembre 1943, des nouvelles de Berlin parvinrent à Best et Duckwitz, annonçant que l’entourage d’Hitler poussait à une déportation des Juifs danois. Selon Duckwitz, Best en aurait profité pour prendre l’initiative. Le 8 septembre, le plénipotentiaire du Reich envoyait à Berlin un télégramme dans lequel il proposait de lui-même que la Wehrmacht intervienne au Danemark contre les Juifs. Il s’appropriait ce qui n’était jusqu’alors qu’une rumeur.

Il s’agissait d’une simple ruse, suggère le bienveillant Duckwitz. Best aurait cru qu’« une telle proposition, venant de lui, serait refusée d’emblée. Il voyait un grand avantage à prendre l’initiative contre les cercles qui incitaient Hitler à persécuter les Juifs au Danemark ». Pour Duckwitz, c’était une malheureuse erreur de jugement. Pour Lidegaard, un gros mensonge. Le 19 septembre 1943 arriva la réponse de Berlin : Hitler approuvait la suggestion de Best et chargeait Himmler de la mettre en œuvre.

Duckwitz en informa immédiatement ses contacts au sein du gouvernement, parmi les sociaux-démocrates et dans la communauté juive. Il se rendit à Stockholm et expliqua au Premier ministre Per Albin Hansson ce qui se tramait. Le gouvernement suédois ordonna à son représentant à Copenhague de délivrer des passeports aux Juifs danois et se prépara à accueillir les réfugiés dans son pays.

La « Judenaktion » commença dans la nuit du 1er octobre. Les forces de sécurité allemandes étaient composées de 1 300 à 1 400 policiers, auxquels s’ajoutaient des volontaires nationaux et le Schalburgkorps, une unité de SS danois. Quelques centaines de Juifs furent raflés, dont 202 déportés ; 150 communistes danois les rejoignirent dans le Wartheland, navire qui aurait pu contenir 5 000 personnes. Ni la Wehrmacht ni les nombreuses forces de police « ne mirent beaucoup de zèle à assister la Gestapo dans sa chasse aux Juifs danois », note Lidegaard. À une heure du matin, on déclara l’opération terminée. Best annonça à Berlin que le Danemark était « déjudéisé ».

« Déjudéisé » ? Difficile de croire que les nazis n’aient pas observé que seules quelques centaines de personnes avaient été déportées sur l’énorme navire, pendant que des milliers de Juifs affluaient sur les côtes pour y être exfiltrés vers la Suède. Difficile de croire que les menées de Duckwitz soient passées complètement inaperçues à Berlin. Pourquoi alors n’ont-ils pas réagi ?

 

Brillante exception

Le Danemark n’était tout simplement pas assez important à leurs yeux, avance Lidegaard. Par ailleurs, les nazis auraient su d’emblée que les Danois protégeraient leurs Juifs de la déportation et ils auraient préféré continuer de présenter le Danemark au monde comme un protectorat modèle, renonçant pour une fois à des représailles meurtrières. Et Duckwitz ? Et Best ? Ils auraient agi en sachant très bien le peu d’intérêt que portait le pouvoir central à cette affaire et n’auraient donc pas couru de grands risques, estime Lidegaard. L’une des bizarreries induites par cette situation fut que, lorsque Eichmann se rendit à Copenhague en novembre 1943, il se montra satisfait de la « Judenaktion » qui y avait été menée.
Ainsi, 7 742 Juifs purent fuir en Suède par la Baltique. Chacun d’eux obtint sur place une aide de l’État quand il en avait besoin. Le gouvernement danois, de son côté, intervint en faveur de ses déportés et, début 1945, 423 détenus furent relâchés du camp de Theresienstadt, après des négociations avec Himmler.

Combien de Juifs danois perdirent la vie ? Environ 70, soit 1 % de la communauté. Le Danemark est la brillante exception dans l’histoire de l’Holocauste.

Les deux Allemands qui avaient joué un si grand rôle à l’automne 1943 survécurent à la guerre. Best fut emprisonné et témoigna au procès de Nuremberg, puis fut extradé vers le Danemark. Le 20 septembre 1948, le tribunal de Copenhague le condamna à mort, peine commuée en appel à douze ans de réclusion, son comportement de l’automne 1943 ayant été réévalué de manière positive. Le nouveau gouvernement de Bonn exerça une telle pression qu’il fut libéré dès le 24 août 1951.

Il travailla ensuite dans le cabinet de l’homme politique libéral Ernst Achenbach pour la réhabilitation d’anciens nazis. Dans de nombreux procès, il fournit à la défense des documents permettant de les innocenter, sans jamais apparaître lui-même au premier plan.

Il ne fut plus inquiété deux décennies durant. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que resurgirent des archives qui levaient le voile sur son passé au service de l’Office central de la sécurité du Reich. Son procès fut sans cesse repoussé pour des raisons de santé. Best est décédé en juin 1989.

Duckwitz, quant à lui, resta à Copenhague après la guerre et travailla d’abord comme représentant de la chambre de commerce ouest-allemande. Puis le ministère des Affaires étrangères fut recréé en République fédérale et il y entra comme diplomate. En 1955, il était de retour au Danemark, en tant qu’ambassadeur. Dix ans plus tard, il prit une retraite anticipée parce qu’il n’approuvait pas la politique pratiquée contre la RDA. Mais Willy Brandt ne tarda pas à le réhabiliter, et le chargea de mener les négociations en vue du traité de Varsovie, qui devait réconcilier Allemands et Polonais à partir des années 1970.

Dès la fin de la guerre, le Danemark avait rendu hommage à Duckwitz, le nazi repenti, pour son aide dans le sauvetage des Juifs. En 1971, deux ans avant sa mort, le mémorial de Yad Vashem lui décerna le titre de « Juste parmi les nations ».

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 14 octobre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.