Le vrai scandale de la viande

Le besoin de viande des pays riches et plus encore désormais celui des pays émergents, la Chine en tête, exerce un énorme effet de prédation sur l’environnement planétaire. Pour nourrir bovins, cochons et volailles, il faut défricher des forêts tropicales, chasser de leur terre des agriculteurs traditionnels, puiser dans les réserves halieutiques, assécher les nappes phréatiques, asphyxier les eaux côtières, polluer les sols et administrer des tonnes d’antibiotiques qui favorisent le développement de bactéries pathogènes pour l’homme. Et puis, on l’oublie souvent, 10 % à 20 % des gaz à effet de serre sont dus à l’élevage, surtout bovin.

La solution préconisée par certains auteurs serait d’en appeler à l’esprit civique : mangez moins de viande ! Un calcul simple montre que s’en offrir un jour par semaine, pas plus, suffirait à changer la donne. Bref, sans pour autant devenir végétariens, passons au statut de « carnivores rationnels » ! Des campagnes de ce genre peuvent peut-être porter en partie leurs fruits dans les pays les plus riches, comme aux États-Unis, où la consommation a effectivement fléchi ces dernières années. Mais à l’échelle de la planète, c’est un vœu pieux. Sauf en Inde peut-être, manger de la viande restera longtemps un élément essentiel de la représentation que l’on se fait de l’accès à la société d’abondance et à un statut social élevé.

L’incitation à consommer de la chair animale est, en outre, stimulée par l’essor vertigineux des entreprises de fast food. Les techniques de marketing du géant mondial McDonald’s sont explorées par un universitaire américain qui décortique ce qu’il appelle le « complexe consuméro-industriel », dont la force de frappe a supplanté à ses yeux celle du « complexe militaro-industriel » naguère dénoncé par Eisenhower. Comme l’auteur d’un autre livre consacré à la production de poulet aux États-Unis, il montre l’emprise de cette industrie sur tous les niveaux de la société, depuis la mère et l’enfant jusqu’à la Maison-Blanche, incapable de résister à la puissance du lobby.

 

Dans ce dossier :

Conversation avec Freud

Franz appuya son front contre la vitrine et regarda dehors par une mince fente de lumière. Là-bas devant, le professeur descendait la Währingerstrasse, son paquet sous le bras. Il marchait lentement à petits pas prudents, la tête un peu baissée.
« Finalement, il a l’air très abordable, le professeur ! » observa Franz pensivement. Otto Tresniek soupira et leva les yeux des rangées de petits traits qui l’absorbaient.
« Il a peut-être l’air abordable à première vue, mais si tu veux mon avis, le bonhomme n’est ni commode ni drôle, malgré toute sa science de l’esprit. Sans compter qu’il a un sacré problème. »
« Et lequel ? »
« C’est un youpin. »
« Ah bon, dit Franz, je ne vois pas où est le problème ! »
« Eh bien, tu ne vas pas tarder à le voir, et plus vite que tu ne crois ! » répliqua Otto Tresniek.
Son regard se fit vague et erra un moment dans le tabac comme s’il cherchait un endroit sûr où se poser. Puis il se reprit et eut un petit sourire songeur. Enfin, il se pencha de nouveau sur sa tâche et tenta d’estomper méticuleusement un peu d’encre qui avait bavé entre les lignes du bout d’une petite éponge.
Franz continuait à regarder dehors. Il ne savait trop que penser de toute cette histoire avec les Juifs. Les journaux en disaient pis que pendre, et les photos ou les caricatures les montraient ridicules ou roués, ou les deux en même temps le plus souvent. Au moins, en ville, il y en avait, se disait Franz, des vrais en chair et en os, avec des noms juifs, des chapeaux juifs et des nez juifs. Chez lui à Nussdorf, on ne voyait pas l’ombre d’un Juif. Mais ça ne les empêchait pas de hanter les esprits, sous les traits de terrifiantes créatures de légende, malfaisantes ou débiles, en tout cas peu recommandables. Le professeur tournait maintenant dans la Berggasse. Un coup de vent s’engouffra dans ses cheveux et les érigea en un petit toupet fragile, qui ondula quelques secondes sur sa tête.
« Le chapeau ! Qu’est-ce qu’il a fait de son chapeau ? » s’écria Franz, affolé. Et son regard tomba sur le comptoir où reposait toujours le couvre-chef gris du professeur. Il sauta sur ses pieds, s’empara du chapeau et se précipita dehors.
« Stop, arrêtez-vous, monsieur, permettez ! » cria-t-il à tue-tête, en passant coudes au corps le coin de la rue pour s’engouffrer dans la Berggasse, où il eut tôt fait de rattraper le professeur et, tout essoufflé, de lui tendre son chapeau. Sigmund Freud examina un instant son couvre-chef quelque peu cabossé, puis se décida à le prendre, sortant en contrepartie un portefeuille de la poche de son veston.
« Non, non, je vous en prie, monsieur le Professeur, c’est bien naturel ! » assura Franz avec un geste de refus spectaculaire, dont il réalisa en l’esquissant qu’il était un peu outré.
« Plus rien n’est naturel par les temps qui courent ! » rétorqua Freud, en réprimant d’une pression du pouce sur le rebord du chapeau une bosse qui le déformait. Comme tout à l’heure, il parlait en desserrant à peine les mâchoires, d’une voix basse et oppressée. Et Franz dut pencher la tête vers lui pour saisir exactement tout ce qu’il disait. Pas question de manquer une seule parole de cet homme éminent !
« Puis-je vous aider ? » demanda-t-il, et Freud eut beau faire, il ne put reculer assez vite pour empêcher le garçon de s’emparer du paquet et du journal qu’il avait sous le bras, et de les serrer contre sa poitrine avec une farouche détermination.
« Si tu y tiens », marmonna-t-il, avant de coiffer son chapeau et de se remettre en route. En descendant la pente raide de la Berggasse avec le professeur, Franz éprouva d’abord une sensation bizarre au niveau de l’abdomen, une sorte de poids voué peut-être à lui rappeler la solennité du moment. Mais, au bout de quelques pas, cette drôle de boule dans ses entrailles disparut, et quand ils passèrent devant la boulangerie odorante de madame Grindlberger et que, dans la vitrine maculée de farine, il se vit marcher droit comme un I, son paquet sous le bras, chaudement nimbé dans la glorieuse aura que dégageait le professeur, il se sentit soudain tout fier et tout léger.
« Est-ce que je peux vous poser une question, monsieur le Professeur ? »
« Tout dépend de la question. »
« Est-ce vrai que vous pouvez remettre en place les têtes des gens qui ne tournent pas rond ? Et qu’après vous leur apprenez à vivre correctement ? »
Freud ôta de nouveau son chapeau, cala soigneusement une fine mèche immaculée derrière son oreille, remit son chapeau, et lui jeta un regard en coin.
« C’est ce qu’on raconte au bureau de tabac ou chez toi, dans le Salzkammergut ? »
« Sais pas », dit Franz en haussant les épaules.
« Nous ne remettons absolument rien en place. Mais, au moins, nous ne démettons rien non plus, ce qui est loin d’être évident chez les praticiens d’aujourd’hui. Nous sommes en mesure d’expliquer certains troubles et, quand nous sommes particulièrement bien inspirés, nous parvenons même à exercer quelque influence sur ce que nous avons mis en lumière. C’est tout », telles furent les paroles que Freud expulsa entre ses dents, et on aurait dit que chacune d’entre elles lui causait une souffrance. « Et même cela n’est pas complètement certain », ajouta-t-il avec un petit soupir.
« Et comment vous vous y prenez ? »
« Les gens s’allongent sur mon divan et parlent. »
« Ça a l’air plutôt confortable. »
« La vérité est rarement confortable », le contredit Freud, avant d’étouffer un accès de toux dans un mouchoir en tissu bleu marine qu’il avait sorti de la poche de son pantalon.
« Hum, dit Franz, ça, ça demande réflexion. » Il s’arrêta et darda vers le ciel un regard oblique, tâchant de rassembler les pensées qui s’agitaient confusément dans son esprit et de les élever au-dessus des toits de la ville et de ses propres facultés de représentation.
« Alors ? s’enquit le professeur, quand l’eut rejoint cet étrange apprenti buraliste un peu importun. À quelles conclusions es-tu parvenu ? »
« À aucune, pour le moment. Mais ça ne fait rien. Je vais y réfléchir, j’y mettrai le temps qu’il faut. Et aussi, je vais acheter vos livres et les lire. Tous. De la première à la dernière page ! »
Freud soupira de plus belle. Il n’avait guère le souvenir d’avoir jamais tant soupiré en si peu de temps.
« Tu n’as rien de mieux à faire que de lire les gros bouquins poussiéreux des vieux messieurs ? » demanda-t-il.
« Et quoi, par exemple, monsieur le Professeur ? »
« C’est à moi que tu demandes cela ? Tu es jeune. Va prendre l’air. Promène-toi. Amuse-toi. Trouve-toi une fille. »
Franz le fixa, les yeux écarquillés. Un frisson le parcourut de la tête aux pieds. Oui, se dit-il, oui, oui, oui ! Et l’instant d’après, il s’écriait d’une voix tellement aiguë que trois vieilles dames réunies de l’autre côté de la rue pour tailler une bavette tournèrent vers eux, effrayées, leurs têtes savamment mises en plis : « Une fille ! Oui ! Comme si c’était facile… ! »
Enfin, il avait exprimé ce qui lui chamboulait le cœur et la cervelle depuis si longtemps, en fin de compte depuis le jour où ses premiers poils pubiens avaient commencé à poindre.
« Jusqu’à preuve du contraire, la grande majorité des gens y est bien parvenue ! » remarqua Freud, en chassant un caillou du trottoir d’un coup de canne bien ajusté.
« Ça ne veut pas dire que je vais y arriver, moi ! »
« Et pourquoi ferais-tu exception à la règle ? »
« Parce que, là d’où je viens, on s’entend peut-être à exploiter la forêt ou à soutirer de l’argent aux touristes, mais l’amour, on n’y comprend rien de rien ! »
« Voilà qui n’a rien d’exceptionnel. Personne ne comprend quoi que ce soit à l’amour. »
« Même pas vous ? »
« Surtout pas moi ! »
« Alors, comment se fait-il que tout le monde tombe amoureux partout, à tout bout de champ ? »
« Jeune homme, dit Freud en marquant un temps d’arrêt, on n’a pas besoin de comprendre l’eau pour y plonger tête la première. »
« Ah, ah ! » s’exclama Franz, faute de pouvoir exprimer par des mots l’insondable profondeur de son tourment. Et il répéta : « Ah, ah ! »
« Quoi qu’il en soit, dit Freud, nous voici arrivés. Puis-je récupérer mes cigares et mon journal, s’il te plaît ? »
« Mais bien sûr, monsieur le Professeur », dit Franz, la tête basse, en lui tendant le paquet. La petite plaque au-dessus de la porte d’entrée portait l’inscription : Berggasse n° 19. Freud exhuma de sa poche un trousseau de clés, ouvrit et pesa de tout son corps fluet sur le lourd portail de bois.
« Est-ce que je peux vous… »
« Non, tu ne peux pas », gronda le professeur en s’insinuant vivement dans l’entrebâillement de la porte.
« Et une dernière chose, ajouta-t-il encore, en glissant de nouveau la tête à l’extérieur, avec les femmes, c’est comme avec les cigares : quand on insiste trop, ils se refusent à vous. Je te souhaite une bonne journée ! » Sur ces mots, il disparut dans la pénombre de l’entrée. Le portail se referma en craquant légèrement, et Franz se retrouva tout seul en plein vent.

 

Ce texte est extrait du roman Le Tabac Tresniek, à paraître le 2 octobre chez Sabine Wespieser éditeur. Il a été traduit par Élisabeth Landes.

Je me suis obscurée

Sur un poème de Rubén Darío

In memoriam L. C.
À Marguerite Duras et à Francesco Tentori Montalto

Assise au fond d’un lac.
Elle a perdu l’ombre,
non les désirs d’être, de perdre.
Elle est seule avec ses images.
Vêtue de rouge, elle ne regarde pas.
Qui est arrivé en ce lieu
où toujours personne n’arrive ?
Le monsieur aux morts en rouge.
Le masqué par sa face sans visage.
Celui qui arriva à sa recherche l’emporte sans lui.
Vêtue de noir, elle regarde.
Celle qui ne sut pas mourir d’amour et pour cela n’apprit rien.
Elle est là triste car elle n’est pas là.

 


 

En une autre nuit, en un autre monde

 

oh de grâce

minuit est venu

et c’est le froid
la nuit

 

celui que j’espère ne vient pas

 


 

Quelqu’un tombe dans sa première tombée

À Ramón Xirau

Mot à mot
j’ai dû apprendre
les images
du dernier autre côté.

 


 

cette nuit j’ai vu
mais non.
nul n’est de la couleur
du désir le plus profond.

 


 

je me suis effrayée, je me suis engrisée,
je me suis obscurée,
ma langue ne sait pas.

 


 

je pleure, je regarde la mer et je pleure.
je chante un peu, très peu.
il y a une mer. il y a la lumière.
il y a des ombres. il y a un visage.
un visage aux traits de paradis perdu.
j’ai cherché.
sauf que j’ai cherché,
sauf que j’agonise.

 

 

Ces poèmes sont extraits du recueil à paraître le 15 octobre chez Ypsilon éditeur. Ils ont été traduits par Étienne Dobenesque.

Un paysage d’apocalypse

Les végétariens – c’est du moins le discours que nous tenons – sont volontiers moralisateurs et totalement dénués d’humour ; à moins qu’ils ne soient casse-pieds et bizarres ; ou les émules d’Hitler. Nous l’affirmons : leur régime alimentaire les rend anémiques ; satisfaire leurs exigences est la plaie de tout dîner entre amis ; ils sont fous de ne pas manger de souris d’agneau au bacon et aux poivrons, puisque nos ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs ; sans oublier que leur nourriture sent mauvais, et eux aussi, du coup ; inculquer le végétarisme à un enfant est cruel… Et puis ils sont hypocrites. Comment peuvent-ils prétendre se soucier de la souffrance animale tout en continuant d’acheter leurs vêtements dans des boutiques normales – et ces chaussures ne sont-elles pas en cuir, par hasard ?

Les végétariens, eux, soutiennent volontiers qu’ils nous mettent mal à l’aise parce que leur existence même nous renvoie à la cruauté et au carnage que nous refusons de voir. Sans doute y a-t-il là une part de vérité, mais je soupçonne que notre hostilité a une origine plus élémentaire. Ce n’est pas tant qu’ils nous rappellent la réalité des abattoirs – la viande elle-même y réussit fort bien –, mais qu’ils tournent en dérision nos préférences inconscientes. Quand nous nous moquons des végétariens, nous cherchons moins à protéger notre ignorance de la façon dont la viande est produite – quel que soit le procédé, tuer des animaux pour en faire de la nourriture n’est guère sympathique – que notre goût pour la chair animale : l’odeur des saucisses rissolant dans la poêle, la croûte délicieusement fumée d’un bon steak grillé, les tendres morceaux rosés d’un carré d’agneau. La viande, c’est savoureux, donc les végétariens sont forcément des idiots.

Mais, dans la mesure où il peut sembler un peu égoïste de s’avouer prêts à dilapider les ressources de la planète et voir les animaux mourir pour satisfaire notre goût pour les bons repas, nous nous inventons d’autres excuses. En déclarant ne manger de viande qu’en petites quantités, ou alors issue uniquement d’animaux élevés en pâture et heureux de vivre (1) (sauf quand nous achetons un curry à emporter ou un sandwich, cas où d’autres règles morales semblent s’appliquer). Nous parlons de « gastronomie » ou de « tradition », affirmons qu’il est « dans notre nature » d’omnivores de manger de la viande. Et, si tous ces arguments ne suffisent pas, nous invoquons ce que les nutritionnistes appellent la « sagesse du corps » : nous aimerions tant devenir végétariens, si seulement le corps ne nous dictait pas son impérieux besoin d’alimentation carnée.

La perspective de manger de la chair animale, telle qu’elle est produite par le système agroalimentaire moderne, n’a pourtant rien de bien ragoûtant. Dans Farmageddon, Philip Lymbery, directeur de l’ONG Compassion in World Farming, soutient que la viande destinée à la consommation de masse condamne « à mort nos campagnes […] et à la famine des milliards d’hommes » (2). Pendant deux ans, Lymbery et Isabel Oakeshott, rédactrice en chef politique du Sunday Times, ont parcouru le monde pour enquêter sur l’« élevage industriel ». Les horreurs qu’ils décrivent ne surprendront pas ceux qui ont lu Peter Singer, Michael Pollan, Felicity Lawrence, Eric Schlosser et ceux qui les ont précédés dans la critique de la production industrielle ; mais la lecture n’en est pas moins sinistre et stupéfiante [lire « Faut-il manger les animaux ? », Books, mai 2011]. Si vous ne vous laissez pas décourager par le titre, Farmageddon a le mérite d’offrir un tour d’horizon mondial qui décrit de visu les paysages monstrueux innombrables engendrés par notre régime carnivore : fonds marins sans oxygène, champs sans vie sauvage, poulets sans bec (3)…

À Taiwan, Lymbery et Oakeshott tombent sur des poulets encore à moitié vivants que l’on éviscère dans des sacs-poubelle ; en Argentine, ils rencontrent des populations tribales chassées de leurs terres pour laisser la place à des exploitations de soja destiné à l’alimentation du bétail ; en Inde, ils suivent la vague de suicides des paysans endettés par le passage aux méthodes industrielles et qui ne parviennent plus à joindre les deux bouts ; en Californie, on leur raconte le cas de ces enfants qui souffrent d’asthme à force de vivre près d’une « laiterie géante » de dix mille vaches ; en Chine, ils visitent un village privé d’eau propre par les rejets d’effluents porcins d’une ferme voisine, gérée par une entreprise qui produit un million de porcs par an. Près de l’exploitation, ils remarquent d’étranges peupliers, dont le tronc est nu et dont les branches pendent, desséchées. « Nous nous sommes frayé un chemin le long d’un champ de maïs puis avons grimpé sur un talus escarpé et, là, nous avons découvert la source du problème : un énorme lac de boues putrides. » Cette ferme, « ironie de l’histoire », avait reçu un agrément de l’ONU « en raison de son respect de l’environnement ».

 

Secret obscène

Dans l’un des meilleurs chapitres, l’un des plus inquiétants aussi, ils enquêtent au Pérou sur l’industrie de la farine de poisson. Cette activité a ceci d’absurde qu’elle prend une source de protéines précieuse dont beaucoup de personnes auraient besoin – le poisson gras – pour la transformer en une source de protéines moins saine et que nous mangeons déjà trop : le poulet d’élevage intensif. « La farine de poisson est l’un des secrets les plus obscènes de l’élevage industriel, une catastrophe écologique consistant à prélever des millions de tonnes de petits poissons dans la mer et à les écraser pour obtenir d’une part de l’huile, d’autre part des aliments secs pour les poissons d’élevage, les porcs et les poulets. Ce processus prive des millions de poissons plus gros, d’oiseaux et de mammifères marins de leur proie naturelle, avec pour effet de diminuer radicalement la population d’espèces importantes. Il rejette aussi des résidus graisseux dans les baies océaniques, créant des “zones mortes” ; il pollue l’air autour des usines de traitement, engendrant de multiples problèmes de santé ; il détourne ce qui pourrait être une ressource alimentaire de qualité pour les hommes au profit des animaux d’élevage industriel. »

À Chimbote, l’une des villes péruviennes où l’on produit cette alimentation animale à partir de galettes séchées de poisson en décomposition, 20 à 30 % de la population souffre de malnutrition aiguë. De nombreux enfants présentent des lésions de la peau provoquées par les émanations des usines de transformation. Ils sont cernés par les poissons gras – une puanteur dans l’air, une nappe de graisse flottant sur l’eau – mais peu d’habitants en mangent. « Au maximum 1 % des anchois hautement nutritifs pêchés au large de Chimbote arrivent dans les assiettes » ; le reste va nourrir les poulets dans des pays lointains. Lymbery et Oakeshott discutent avec Javier Zabaleta, le secrétaire d’un syndicat de pêcheurs locaux, qui aimerait bien que ses compatriotes consomment davantage de poisson pêché dans les environs : « Mais les Péruviens n’ont pas l’habitude de manger des poissons à la chair colorée ; nous préférons le poisson blanc, le poulet et les autres viandes. » Voilà un peuple qui a toutes les raisons de se méfier de l’alimentation carnée, mais il est comme nous : il n’en a jamais assez.

Ces conditions abominables ne concernent pas toute la production, mais elles sont massivement de règle pour la viande de supermarché. Dans Faut-il manger les animaux ?, Jonathan Safran Foer observait qu’on n’élevait pas assez « de poulets non industriels dans l’ensemble des États-Unis pour nourrir la seule population de Staten Island » (4). Selon Farmageddon, « 99 % des poulets à rôtir américains » sont élevés dans des usines de la pire espèce, où nombre d’entre eux sont malades et « si mal en point qu’ils peuvent à peine marcher ». Quant aux smicards qui travaillent là, ils courent le risque de voir leurs mains doubler de volume sous l’effet des coups de bec qu’ils reçoivent lorsqu’ils saisissent les volailles pour les tuer [lire l’article de Bethany McLean].

 

Staphylocoques et salmonellose

Même si vous avez assez d’estomac pour supporter la pensée de ce que vivent ces animaux et ces hommes, le problème des ressources reste entier. Près d’« un tiers de la surface des continents » est consacré à « l’élevage du bétail ou à la culture de leur alimentation ». Si les céréales destinées aux animaux étaient directement consommées par les hommes, on pourrait nourrir trois milliards de bouches supplémentaires – à peu près le nombre de personnes actuellement menacées de malnutrition (5).  Lymbery prend pourtant bien soin, malgré tout cela, de ne pas faire cause commune avec les végétariens. Il « n’y a pas à choisir entre manger des céréales ou manger de la chair animale », assure-t-il, en soulignant que son livre n’est pas « anti-viande ». Mais on se demande bien pourquoi une fois arrivé au chapitre consacré au « flot de maladies » que le régime carnivore engendre : staphylocoques dorés résistant à la méticilline, dus aux antibiotiques administrés aux porcs, salmonellose transmise par les poulets de batterie. D’ailleurs, les auteurs minimisent à quel point la viande nous rend malades. Farmageddon ne fait qu’évoquer rapidement Campylobacter, une bactérie particulièrement virulente qui se répand comme une traînée de poudre dans les hangars à volailles surpeuplés ; personne ou presque ne semble en avoir entendu parler, alors qu’elle infecte 65 % des poulets britanniques. En 2009, Campylobacter a causé 17 500 hospitalisations pour gastro-entérite au Royaume-Uni (200 000 dans toute l’Union européenne) ; raison pour laquelle il ne faut jamais consommer du pâté de foie à un mariage (le foie étant cuit rosé) [lire « Le scandale des antibiotiques », ci-dessous].

Farmageddon part du principe qu’il existe de meilleurs moyens de produire de la viande. Pour Lymbery, le mal n’est pas l’abattoir lui-même, mais la marchandise bon marché comme le poulet à 2 livres sterling (2,50 euros) du supermarché, dont le coût réel total n’apparaît pas sur le point de vente (6). Chandran Nair, l’écologiste qui dirige le Global Institute for Tomorrow (à Hong Kong), « estime que le véritable coût économique d’un burger à 4 dollars, si l’on prend en compte les externalités (comme la conversion des céréales en viande et la consommation d’eau et d’énergie), est d’environ 100 dollars » [lire « Les coûts cachés d’un hamburger », ci-dessous]

Les partisans de la production de masse soutiennent que le système offre des avantages considérables aux pauvres ; naguère mets d’exception, le poulet est devenu un aliment de tous les jours. « Ils présentent l’élevage industriel comme un facteur d’égalité sociale », écrit Lymbery. Mais la viande bon marché a pour effet collatéral de renchérir les prix de tout le reste, ce qui touche particulièrement les pauvres, encore dépendants des céréales pour avoir leur content de calories. La production mondiale de viande fait en effet gonfler la demande de grain, ce qui exacerbe les effets de la hausse des prix en cas de mauvaises récoltes, comme ce fut le cas en 2010-2011 en raison de la sécheresse qui avait frappé l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et l’Australie (7). Les pauvres sont en vérité les premiers à subir les conséquences de l’élevage industriel : ce sont leurs maisons qui bordent les lacs putrides près des élevages de porcs, leurs bébés qui souffrent de problèmes respiratoires liés à la pulvérisation de pesticides. En Argentine, Lymbery et Oakeshott sont témoins de ce qui se passe quand un champ avec une jolie mare aux canards et un figuier est transformé en parc d’engraissement rassemblant un millier de bovins dans une mer de boue : « Tout autour de nous, du soja transgénique parsemé de beaucoup de mauvaises herbes, et plus de moustiques qu’aucun de nous n’en avait jamais vu en un seul endroit. »

Si c’est là un paysage de fin du monde – « Farmageddon » –, Lymbery voit un autre avenir possible – Farmutopie ? – en Highgrove, l’exploitation biologique du prince de Galles dans le Gloucestershire : « La ferme héberge 180 vaches laitières, 150 vaches allaitantes, 130 brebis produisant 200 à 220 agneaux par an et quelques porcs d’espèce rare. Elle observe un cycle de rotation des cultures de sept ans pour maximiser la richesse du sol. La viande de mouton est expédiée à Calcot Manor, un hôtel de luxe près de Tetbury, et au Ritz à Londres. »

 

Excréments royaux

Indépendamment de l’admiration de Lymbery pour « Son Altesse Royale », Highgrove satisfait ses critères pour une viande soutenable à plus d’un titre. D’abord et avant tout, la ferme royale propose un système d’agriculture mixte, l’« association heureuse » entre l’élevage et les cultures qui était le mode normal d’exploitation avant que « l’industrialisation ne les oblige à divorcer » dans l’après-guerre. Ensuite, elle est gérée biologiquement : Lymbery cite les calculs de l’Association du sol, selon laquelle la production de viande bio est plus « économe en énergie », le bœuf consommant 35 % de combustible en moins (l’agneau, 20 % de moins) que dans une ferme classique (8). Troisièmement, par opposition au gaspillage engendré par les méthodes industrielles, l’exploitation de Son Altesse rejette un minimum de déchets animaux : « Un système de lagunage est spécialement conçu pour traiter les excréments royaux (9). » Enfin, la production de Highgrove est de qualité et chère, trop chère pour que les masses puissent s’en goberger : ce qui n’est pas vendu aux hôtels de luxe est écoulé dans la chaîne Waitrose sous le label Duchy Originals (« Produits garantis du Duché »).

Si toute la production ressemblait davantage à ce modèle, l’avenir des carnivores serait radieux. C’est du moins ce que pense Lymbery. Farmageddon est un livre curieusement consolateur pour un mangeur de bœuf britannique. Après être venu à bout de toutes ces horreurs, il peut se dire : « Moi au moins, je n’ai pas chassé récemment de leurs terres des populations tribales, et grâce au ciel je n’achète pas mes poulets à Taiwan. » Même s’ils sont particulièrement carnassiers, les Anglais se sont toujours flattés d’être au-dessus du lot s’agissant du traitement des animaux, abhorrant la cruauté de ces continentaux qui mangent de petits oiseaux chanteurs ou du veau artificiellement blanc, et Farmageddon participe de cet esprit d’autosatisfaction (10). Grâce en particulier au lobbying d’organismes comme Compassion in World Farming, quatre supermarchés britanniques ne proposent désormais plus que des œufs de poules élevées en semi-liberté et près d’un quart de la viande de poulet vendue est produite en respectant des critères de haute qualité de vie, « semi-liberté, élevage bio ou conforme aux règles de la Société royale pour la prévention de la cruauté à l’égard des animaux (RSPCA) ». Compassion in Word Farming récompense chaque année le supermarché britannique le plus soucieux du bien-être animal – récompense « décernée à tour de rôle à Waitrose et Marks & Spencer ».

Dans le dernier chapitre, Lymbery affirme qu’« il est facile d’éviter Farmageddon ». L’on se demande alors pourquoi il a choisi d’intituler son livre ainsi – si l’Apocalypse est facilement évitable, ce ne peut être l’Apocalypse. Mais Lymbery pense que nous pouvons y parvenir, sans avoir pour autant à devenir végétariens. « Tant que nous achetons des produits issus d’animaux élevés en plein air (libres d’aller et venir, bio), favorisons des producteurs locaux ou des commerçants en qui nous avons confiance, mangeons ce que nous achetons et donc réduisons les déchets alimentaires, évitons de consommer trop de viande, nous pouvons remplir notre assiette sans nuire aux régions rurales, à notre santé et au bien-être animal. »

Voilà qui soulage. Mais cela ne répond pas aux questions cruciales. Que signifie « éviter de manger trop de viande » ? Comment convaincre les populations de le faire ? Je soupçonne que tous les carnivores assurent « éviter de manger trop de viande », de même que tous les buveurs de vin se disent « modérés ». Farmageddon laisse entendre que « ne pas manger de viande le lundi » serait « un pas simple vers l’élimination des produits de l’élevage industriel ». Oui, ce serait simple, mais très loin d’être suffisant. Pour que la consommation de viande soit soutenable à l’avenir, il faudrait en réalité inverser la proportion, et en manger uniquement le lundi. Pour un livre qui brosse un tableau aussi répugnant de l’élevage industriel, ses maladies, ses souffrances et ses conditions sordides, il semble curieusement résolu à ménager nos sentiments quant aux habitudes alimentaires qu’il faudrait sacrifier pour s’en débarrasser.

Si le secteur fait déjà aussi mauvaise figure aujourd’hui, qu’en sera-t-il lorsque l’Inde et la Chine auront adopté le régime carnivore de l’Occident ? L’explosion de la consommation de viande est l’une des principales conséquences de l’essor des classes moyennes asiatiques. En 2022, la Chine importera davantage de soja pour nourrir ses poulets que n’en produit actuellement le Brésil : 102 millions de tonnes. Manger plus de chair animale a toujours été l’un des meilleurs signes de l’enrichissement. C’est la façon dont on célèbre généralement le fait de s’être élevé au-dessus des classes paysannes mangeuses de glucides. Dans Justification d’un régime naturel, publié en 1813, le poète Shelley, végétarien, remarquait : « Seuls les riches peuvent réellement, même de nos jours, se laisser aller au désir non naturel pour la chair morte, et ils paient pour abuser de ce privilège, étant victimes de maladies surnuméraires. » La différence, aujourd’hui, c’est qu’il n’est plus nécessaire d’être très riche pour basculer dans le camp des carnivores. L’Asie dans son ensemble ingurgite actuellement 18 millions de poulets par an environ. Si la consommation continue d’augmenter au même rythme, ce chiffre sera multiplié par plus de dix d’ici 2050, pour atteindre 200 millions [lire « Le poulet s’envole »]. La Chine et l’Inde ne seront jamais capables de vivre ainsi, estime Lymbery, « simplement faute de ressources suffisantes ». Il espère apparemment que la hausse du prix de la viande entraînera la consommation à la baisse, mais celle-ci étant un effet de l’enrichissement, il faudrait pour cela une augmentation vertigineuse. Il serait aussi facile de persuader les Américains de manger à leur tour du riz et du dal pendant quelques siècles – ce ne serait que justice – que de dire aux nouvelles classes moyennes d’Asie de ne pas acheter de viande.

 

Végétarisme universel

Dans Planet Carnivore, un excellent petit livre, Alex Renton se demande pour sa part à quelle quantité de viande nous devrions renoncer pour parvenir à une production durable (11). Il montre que, même si ce régime est devenu plus populaire en Inde, « l’Indien moyen consomme trente fois moins de viande qu’un Australien ou un Américain – soit environ 4,4 kilos en 2009 », quand le chiffre était de 120 kilos par personne et par an aux États-Unis [lire « La planète viande en chiffres »]. Pour réduire notre consommation de manière à pouvoir se passer de l’élevage intensif, il faudrait se rapprocher bien davantage du niveau indien, ce qui aux yeux de beaucoup ressemblerait fort à un quasi-végétarisme.

Renton cite Vaclav Smil, un expert canadien en énergie ; selon ses calculs, le monde pourrait sans peine s’accommoder d’une production annuelle de 190 millions de tonnes de viande, les deux tiers de la quantité actuelle, si les résidus végétaux issus des récoltes étaient transformés en nourriture pour animaux et si les pâturages étaient exploités plus efficacement. Le végétarisme universel n’est ni nécessaire ni souhaitable, selon Smil : le bétail est simplement meilleur que les hommes pour digérer certaines substances, comme l’herbe et les détritus alimentaires. Dans le modèle de Smil, tout le monde peut manger de la viande, à condition de maintenir la consommation individuelle entre 15 à 30 kilos par an, soit à peu près le régime alimentaire japonais.

Cela paraît sensé, jusqu’au moment où l’on prend conscience que la consommation est de 89,1 kilos au Royaume-Uni ; atteindre le niveau suggéré par Smil exigerait de supprimer entre un sixième et un tiers de la viande que nous nous offrons (15 kilos par an ne représentent que 41 grammes par jour). Une côte de bœuf de 400 grammes au célèbre restaurant Hawksmoor à Covent Garden vous ferait en une fois dépasser votre quota hebdomadaire. Atteindre le niveau japonais, ce serait revenir sur la promesse de faire de la viande un aliment de base, qui remonte aux années d’abondance de l’après-guerre. Cela représenterait ce que Smil appelle un passage du statut de « carnivore de masse » à celui de « mangeur de viande rationnel ».

Un tel retournement est assez peu probable, admet Renton, parce que la mise en œuvre des réformes requises en matière d’élevage passerait par la création d’« un organisme supranational démocratique et responsable », semblable à celui que John Boyd Orr espérait voir l’ONU mettre sur pied après la guerre : un Bureau mondial de l’alimentation (World Food Board) (12). Il coordonnerait « le transport, la santé humaine et animale, l’environnement, l’agriculture, l’aquaculture et les systèmes financiers » et encadrerait « la production, le commerce et la distribution alimentaires », en concertation avec « les ministères de l’Agriculture de chaque pays ». C’est alors seulement que pourrait se produire un changement dans la filière viande, les ruminants retrouvant « leur niche originelle, celle qu’ils occupaient avant le XIXe siècle […], quand ils mangeaient ce que les hommes ne pouvaient consommer, dans les endroits incultivables », les déchets comestibles de nourriture étant donnés « aux cochons, aux chèvres et à la volaille ». Mais Renton admet qu’une telle organisation n’a aucune chance de voir le jour dans un proche avenir. La FAO, qui existe depuis 1945, ne joue pas ce rôle. Comme l’écrit Renton, « elle est sans pouvoir : c’est un organisme de conseil et de recherche ». De plus, sa principale mission étant de lutter contre la malnutrition, son « programme en matière de viande et de produits de la viande » consiste à tout faire pour développer l’élevage dans les pays en développement, en particulier la production de volaille – avec un objectif de 7,3 kilos par personne et par an – et non de diminuer la demande ou l’offre dans les pays riches.

Rien n’indique que nous souhaitions réellement manger moins de viande, en tout cas de manière à faire évoluer les choses. Peut-être devrions-nous commencer par une campagne de publicité offensive, comme celles qui sont régulièrement diffusées contre la conduite en état d’ivresse les soirs de fête. Elle montrerait ce qui se produit quand un lot de foies de volaille avariés s’invite dans une noce : vomissements, angoisse, hospitalisation. Mais qui paierait pour une campagne pareille ?

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 20 mars 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

La première victoire de Spartacus

Tout allait pour le mieux, comme ils l’avaient espéré. Ils étaient descendus rapidement le long de la paroi rocheuse, haute et escarpée, et ils s’étaient rassemblés en silence au pied de la falaise, non loin du campement romain. Ce devait être l’aurore : on ne peut imaginer que cette descente périlleuse se soit faite dans l’obscurité totale ; il est probable qu’ils avaient choisi les premières lueurs de l’aube – un début de clarté, mais les Romains encore plongés dans le sommeil. Il ne faisait pas froid, même si les nuits sont toujours fraîches sur le Vésuve.

C’est là, en effet, qu’ils avaient trouvé refuge (nous devons l’information à Appien et à Florus, mais c’est Plutarque qui raconte le mieux l’épisode, sans toutefois le situer), là qu’ils avaient été traqués par les troupes que Rome avait lancées sur leurs traces. Mais à présent ils faisaient de la montagne qui les avait accueillis un piège mortel pour leurs poursuivants.

La topographie de la zone, aujourd’hui, est différente d’alors, en partie à cause de la lave accumulée, et cela ne nous aide pas à identifier les lieux avec précision. On ne peut écarter l’hypothèse situant l’abri des fuyards dans les hauteurs, entre le mont Somma et le Vésuve. Le volcan, haut de plus de mille mètres, était alors inactif depuis des siècles – un repos trompeur, si durable qu’il fût, car, moins d’un siècle et demi plus tard, une terrifiante éruption ensevelira Herculanum et Pompéi.

Le plan avait mûri presque par hasard : un petit chef-d’œuvre d’intelligence tactique des ressources offertes par le territoire, des compétences disponibles et de la conjoncture, qui allait rester dans les annales militaires des anciens, et dont Frontin parle dans un passage de ses Stratagèmes.

La crête de la montagne où ils s’étaient retirés, quasiment assiégés, regorgeait de vignes sauvages : les pentes du Vésuve étaient couvertes de vignobles qui produisaient un vin très réputé, une des merveilles de l’« arrogante » Campanie, comme l’écrivait Cicéron. Les sarments, particulièrement résistants, furent utilisés pour fabriquer de longues échelles flexibles à l’aide desquelles on pouvait, du sommet, parvenir jusqu’au fond de la gorge, en descendant le long de la roche au lieu d’emprunter l’unique sentier existant, et déjouer ainsi la surveillance des Romains. Parmi les fugitifs, certains avaient certainement travaillé dans les campagnes de la région, et savaient tresser des paniers d’osier. Peut-être firent-ils tout cela en une seule nuit, pour être sûrs que les assiégeants ne se rendraient pas compte de ce qui se préparait.

C’était maintenant le moment de faire descendre les armes, suivies des derniers hommes restés là-haut. Un passage caché entre les pentes raides, connu de quelques-uns dans le groupe (peut-être de ceux-là mêmes qui avaient tressé les échelles) les conduirait directement derrière les troupes romaines, qui consistaient en « quelques cohortes », comme l’écrit encore Frontin, commandées par le préteur (ou propréteur) C. Claudius Glaber – qui n’était pas à proprement parler un talent militaire.

Les Romains s’étaient positionnés face à ce qu’ils considéraient comme la seule route praticable pour rejoindre le sommet – un parcours étroit et très difficile – de façon à couper aux fugitifs toute voie pour s’échapper. Mais ils avaient gravement sous-évalué la pugnacité et l’imagination de ceux qu’ils poursuivaient ; et il est probable qu’ils n’avaient même pas fortifié leurs positions, comme c’était pourtant l’usage, trompés qu’ils étaient par l’inexpérience de leur commandant et une confiance excessive en leur incontestable supériorité numérique ; ils étaient en effet des milliers, contre guère plus de quelques centaines de fugitifs. […]

Attaqués à l’improviste sur leurs arrières – alors que beaucoup étaient encore endormis – par des hommes dont la plupart étaient entraînés à de féroces corps à corps, les Romains, totalement surpris, n’eurent pas d’échappatoire et furent balayés par cette tactique inattendue. Il n’y eut pas même de vraie bataille. Le camp tomba et les soldats furent tués ou mis en fuite. En quelques heures, le siège avait été brisé.

Quand tout fut terminé, le soleil devait être haut sur l’horizon, à inonder de lumière et de chaleur un paysage où l’âpre obscurité de la lave s’éclaircissait soudain en une douceur enchanteresse : des bois et des vignes tout alentour, Herculanum en bas, Pompéi un peu au sud, et juste au-delà, le golfe de Naples, entre Capri et Misène.
La journée avait eu son vainqueur, celui qui avait inspiré et dirigé la fuite, et probablement conçu l’heureuse feinte. À lui s’ouvraient désormais des possibilités inespérées. Il était encore libre, c’était un guerrier aux forces intactes, en pleine possession de ses moyens. Il n’avait probablement pas plus de trente ans, car l’espérance de vie, pour ceux de sa condition, n’allait guère au-delà. Son nom, latinisé, était Spartacus : pour les Romains, ses maîtres, c’était désormais le nom d’un esclave en fuite, d’un damné auquel ne restait que la mort.

En cet été de 73 av. J.-C. s’ouvrait, la six cent quatre-vingtième année de la fondation de Rome.

 

Tout avait commencé quelques semaines auparavant, dans un camp-prison pour gladiateurs – un ludus, une palestre – à la périphérie de Capoue.

La ville, à une vingtaine de kilomètres au nord de Naples, était une des plus importantes d’Italie méridionale, et parmi les plus peuplées de toute la péninsule : un lieu « de vanité et de débauche », comme l’écrira Cicéron, quelques décennies plus tard, mais aussi une ville « parmi les plus belles d’Italie », dont la situation, dans une plaine magnifique, faisait l’orgueil de ses habitants « hautains », qui la préféraient de beaucoup à Rome elle-même, « tout en collines, en vallons et en chemins très étroits ». La fameuse Via Appia la reliait directement à la capitale, et un excellent réseau de routes locales lui assurait un contact régulier avec les autres centres de la Campanie, et surtout avec Pouzzoles et son port, le long d’un axe qui arrivait jusqu’à Herculanum et Pompéi, de l’autre côté du golfe. […] En plein ier siècle, la ville semblait avoir atteint son apogée : blé, vin, textiles, viandes, métaux, parfums étaient régulièrement exportés vers Rome et le reste de la Campanie, quand ils n’étaient pas destinés, via Pouzzoles, au commerce maritime.

Veillons toutefois à ne pas exagérer, quand nous imaginons les richesses évoquées pas les anciens. Leurs mots nous sont trompeurs, parce qu’ils réfèrent à des échelles qui ne sont pas les nôtres. […] Le monde antique n’a jamais connu de villes que nous pourrions définir comme véritablement industrielles, mais seulement des centres agricoles et marchands qui commercialisaient l’excédent de la production des campagnes – ce qui n’était pas destiné à l’autoconsommation – et vendaient la production d’ateliers relativement petits, ou d’un artisanat d’échoppes. Et même si les profits pouvaient parfois être appréciables, et assurer une certaine aisance à des strates  sociales pas tout à fait restreintes, avec des pics d’opulence réelle, pour la majorité des habitants des villes la préoccupation quotidienne était de trouver, avant le soir, de la nourriture pour survivre sans avoir faim.

Comme les localités les plus importantes de l’Italie romaine, et peut-être dans des proportions plus grandes encore, Capoue, dans ces années, était encore une ville d’esclaves. Ils arrivaient soit de la capitale, soit – par Pouzzoles – de Délos, le plus grand marché d’esclaves de la Méditerranée, où l’on disait qu’en un jour pouvaient se vendre jusqu’à dix mille prisonniers. Il est difficile de poser des chiffres précis, car les esclaves, exclus de la société civile, n’étaient pas recensés ; mais, dans les années où se déroule notre histoire, Capoue, entre la ville même et les campagnes les plus proches, devait en compter plusieurs milliers ; probablement un bon tiers de la population totale (qui atteignait à peine le chiffre de 50 000 habitants). Des esclaves qui, de temps en temps, tentaient de fuir ou de se rebeller, et étaient pour cela sévèrement punis. […]

Pouzzoles, précisément, était un point névralgique de cette répression, qui faisait appel à de véritables professionnels (par exemple, c’est à un spécialiste, le fugitivarius, qu’incombait d’ordinaire la capture du coupable). Un règlement municipal du lieu, reproduit sur une inscription, et que l’on peut situer dans des années proches de notre épisode, décrit dans le détail les obligations de l’adjudicataire du supplice, auquel le maître du coupable demandait de prendre en charge la préparation et le déroulement de l’événement, qui devaient s’accomplir sous les yeux de toute la communauté : construction du patibulum, exécution de la crucifixion, rétribution du bourreau – quatre sesterces, à peine plus qu’un commis de boutique.

Les esclaves ne travaillaient pas seulement sur les exploitations agricoles et dans les ateliers regroupés (c’était toutefois le destin de la grande majorité d’entre eux), ou dans les boutiques et dans les maisons de ville, au service de leurs maîtres – avec les attributions les plus diverses. Quelques-uns étaient dévolus à un autre genre d’activité : les combats du cirque – ces spectacles (circenses, un terme qui englobait aussi les courses de chevaux) dont le peuple romain, selon le célèbre vers de Juvénal, composé plus d’un siècle plus tard, ne pouvait se passer, pas plus que du pain : « panem et circenses ».

 

 

À Capoue existaient probablement plusieurs centres d’entraînement pour les gladiateurs ; plus tard César lui-même en fera ouvrir un. […] Le camp dans lequel se trouvait Spartacus ne devait pas différer beaucoup de deux édifices retrouvés à Pompéi : quelque chose entre prison et forteresse. Il était tenu par un certain Cnaeus Lentulus Batiatus (le nom, à vrai dire, est incertain). Celui qui dirigeait ces écuries d’esclaves était appelé lanista, un nom qui, en latin, s’apparentait à celui de boucher (alors que par gladiator on désignait celui qui se servait au combat d’une épée courte, le gladium – mais le terme est déjà fréquemment employé au iie siècle pour désigner plus généralement quiconque se bat dans l’arène). Une telle entreprise pouvait être rentable : si ceux qui étaient entraînés dans ces camps-prisons accédaient à la célébrité et se voyaient demandés – l’organisation des jeux était encore privée, à l’époque –, les gains pour leurs maîtres étaient importants.

À Rome en effet ces spectacles étaient depuis longtemps très populaires : c’étaient des occasions presque uniques de socialisation et de distraction pour les masses urbaines ; ils finissaient par scander la vie des citoyens et nourrissaient inépuisablement toutes sortes de fantasmes collectifs. Ils avaient été introduits pour la première fois en 264, au début de la première guerre punique, donc, lors d’une cérémonie funèbre offerte par une grande famille aristocrate pour célébrer la mémoire du père, et ils se déroulèrent au Forum Boarium. Cette innovation rappelait des coutumes déjà présentes dans d’autres milieux italiques, et qui trouvaient leurs origines dans des rites funéraires. Mais à Rome leur succès, qui en fit une véritable mode, fut aussi le signe d’un changement dans les habitudes : désormais les familles de la noblesse ne dédaignaient pas cette occasion d’afficher leur opulence plus ou moins récente, dans le but d’accroître le consensus politique dont elles jouissaient ; en 183, pour les funérailles de P. Licinius Crassus, s’affrontèrent, en une succession éblouissante de combattants, une bonne soixantaine de gladiateurs. De mémoire, personne n’avait jamais rien vu de semblable.

À cette ostentation de nouveaux riches se mêlait toutefois le ravivement d’émotions plus profondément enfouies, touchant à une forme d’exorcisme collectif de la mort : celle du défunt que l’on célébrait, à travers la mise en scène d’autres (possibles) morts – celle des combattants dans l’arène. Mort contre mort : une relation remontant aux aristocraties méditerranéennes les plus anciennes – nous en avons des traces, déjà, dans l’Iliade. Et nous pouvons penser qu’à Rome, du moins au début de cette tradition, le sang versé des gladiateurs réactivait, au plus profond du ressenti populaire, l’accomplissement d’un rite sacrificiel, dans lequel la victime était désormais incarnée par le combattant vaincu. À mémoires anciennes, pratiques nouvelles. La puissance purificatrice d’une mort reproduisait en la transfigurant une très ancienne cérémonie venue du plus lointain de la religion romaine, de ces temps où le roi, chef suprême de la ville, immolait sur l’autel un bélier, chef du troupeau, dans un déplacement symbolique d’identité – du roi au bélier, de la communauté au troupeau – qui, déjà, n’avait pas échappé à l’érudition perspicace de Varron.

Et puis ce fond s’était progressivement effacé sous les strates d’autres émotions et d’autres associations mentales. Rome avait su compenser amplement ce syndrome originel d’insécurité, propre à une communauté instable et assiégée, terrorisée par ses propres divinités (comme l’écrira ensuite Polybe), cernée de périls et d’ennemis – sabins, latins, étrusques, samnites, gaulois, carthaginois –, pour en faire une pulsion collective, corrélat de la domination et de la conquête, qui ne cessera d’accompagner et d’orienter l’ascension impériale. […]

Ainsi naquit ce terrible amour pour la guerre et pour la gloire au combat comme forme extrême de l’esprit de compétition aristocratique, cette irrésistible inclination à l’« état martial de l’âme », avec pour conséquence cette disponibilité presque automatique de tout citoyen à mettre constamment sa vie en jeu pour la république – la pratique militaire étant affirmée comme fondement de toute expérience civique – qui marquera toujours l’histoire de Rome et que percevront bien Salluste et Tacite.

C’est dans ce contexte intrinsèquement chargé de violence, où la routine guerrière et l’accumulation de fantasmes qui l’escortait étaient devenues l’un des principaux leviers émotionnels de la collectivité, que les spectacles de gladiateurs, dès le milieu du iie siècle, s’étaient installés au centre de la sensibilité et des goûts populaires, suscitant déjà l’ironie du doux Térence : désormais toujours plus détachés des rituels funéraires et de la mémoire des sacrifices, ils s’inscrivaient solidement dans l’expérience de la fête, du jeu, de la munificence citadine – du partage enivrant du sang, de sa contagion exaltante.

 

Ce texte est extrait de À la recherche de Spartacus, à paraître aux éditions Belin le 17 octobre. Il a été traduit par Geneviève Bouffartigue.

Les illusions perdues de Corrina

C’est une histoire minuscule, une « petite tranche de la vie d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, Corrina Park », écrit le webzine spécialisé Comics Bulletin. Pourtant, avec ce fil ténu, le premier roman graphique de Michael Cho enthousiasme la critique. Il faut dire que le récit de la vie ennuyeuse et pathétique de cette jeune diplômée de lettres, employée d’une grande agence de pub new-yorkaise au service de laquelle elle doit mettre sa créativité pour trouver les slogans qui feront mouche, est mené par le dessinateur canadien d’origine coréenne avec une infinie délicatesse. « Corrina Park mène une vie sans intérêt, vide de sens », écrit Jason Sacks sur Comics Bulletin. Elle est montée à New York pour réaliser son rêve de devenir écrivain, a décroché un bon poste pour payer les factures, et s’est vite retrouvée prisonnière de la routine. Un travail qui ne la passionne en rien ; la bonne copine qui finit par lui voler l’homme qu’elle convoite… Même son chat la rejette dès qu’elle s’en approche. Pour mettre un peu de piment dans sa vie, Corrina en est réduite à chaparder quelques magazines au supermarché du coin.

La parfaite maîtrise de la narration est ici magnifiée par le talent de dessinateur de Michael Cho. Chaque planche est conçue comme une composition unique, « ses vignettes sont autant d’images contrastées, avec parfois d’immenses paysages urbains saturés de monde et de buildings, qui semblent bondir hors de la page », s’émerveille Jason Sacks. « Ses personnages paraissent vivants, ils sont incroyablement réalistes. Les petits regards de côté, l’éclat dans le coin des yeux : malgré un dessin minimaliste, des visages brossés en quelques traits, Cho donne l’impression d’être parvenu à saisir l’essence de l’humanité. »

 

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La planète viande en chiffres

 

 

 

Le monde de Jean-Sébastien Bach

Es spukt hier ! – « Il y a des fantômes par ici ! » Pendant plusieurs générations encore après la signature de la paix de Westphalie (1), on rencontre souvent cette réaction face aux paysages de l’Allemagne centrale marqués par les batailles : le vide de la forêt primitive paraissait abriter les pouvoirs démoniques déchaînés par la longue guerre. Cette atmosphère persista, semble-t-il, au moins jusqu’au début de la période romantique, donnant lieu à la scène centrale du Freischütz, le grand opéra de Weber (1821) – la furchtbare Wolfsschlucht (la « redoutable gorge-aux-loups »), cet abîme légendaire dans les profondeurs de l’Urwald où rôdent toutes sortes d’apparitions étranges, atroces et mauvaises. Tout cela nous incite à penser que les dommages durables n’ont pas seulement été perpétrés sur les aspects physiques du paysage, mais aussi sur l’âme collective : autant que la destruction de leurs maisons et de leurs champs, les populations locales, qui commençaient à reconstruire leurs existences, auraient ainsi également subi un affaiblissement insidieux de leur environnement spirituel. C’est là évidemment quelque chose que l’on ne saurait décrire avec précision, le résultat d’interactions complexes entre le cadre physique et ce qui se passe dans les esprits et dans l’inconscient des habitants, chacun d’entre eux avec son propre bagage de croyances, de rituels et de superstitions. Nos façons de penser, de voir et d’entendre, modernes et cloisonnées, peuvent nous empêcher d’observer ces mécanismes intérieurs du passé. Mais une exploration cognitive et une étude de ces « champs » mentaux – afin d’identifier, à côté des cicatrices physiques, les signes que la conscience des siècles passés a laissés dans le paysage – pourraient nous aider à comprendre plus en profondeur l’univers culturel et psychologique dans lequel est né Bach. Dans l’état actuel des connaissances, des témoignages détaillés en nombre suffisant permettent de penser que les régions centrales de l’Allemagne restèrent dans un état traumatique longtemps après que les armées des envahisseurs s’étaient retirées du théâtre de ces sanglantes guerres de religion. La région intensément rurale qu’était la Thuringe (2), avec la richesse archéologique de ses paysages – sites sacrés, rivières, forêts et collines –, se replia dans une sorte de provincialisme auto-imposé ; hermétiquement fermée au monde extérieur et bien éloignée du mouvement littéraire et scientifique que nous appelons aujourd’hui le « siècle des Lumières », elle semblait dans l’attente d’un renouveau, à la fois économique et spirituel.

Symboliquement, ce fut un forestier ducal, Johann Georg Koch, qui fut l’un des deux parrains de Bach et le tint sur les fonts baptismaux. Jeune garçon, Bach n’avait qu’à mettre le pied hors de la maison familiale de la Fleischgasse et traverser la foule, les cochons, la volaille et le bétail pour se retrouver dans la forêt épaisse qui entourait la Wartburg, le château dominant la ville depuis le haut de la colline. Il n’était pas si aisé d’éradiquer les mythes sylvestres et les rituels païens (comme le Sommergewinn, fête de la fertilité célébrée en général le troisième samedi avant Pâques) ; pour les Thuringiens, la forêt, demeure des divinités tribales tutélaires, conservait l’aura magique de la nature sauvage, elle était à l’origine de phénomènes météorologiques « naturels » – comme les violents orages chargés d’électricité qui terrifiaient apparemment Luther, convaincu qu’ils venaient du diable. Ils allaient donc prier dans les églises, chantaient leurs cantiques à gorge déployée et sonnaient les cloches pour écarter les ouragans et les tempêtes, et, en temps de guerre, couraient se réfugier dans les forêts.

Malgré l’épaisse couche de théologie protestante qui leur avait été imposée, la forêt restait à la fois mystérieuse et menaçante aux yeux des habitants de Thuringe. On le voit bien dans les tableaux de Lucas Cranach, l’ami de Luther, les gravures d’Albrecht Dürer, magnifiant sa luxuriance absorbante, et les paysages peints par Albrecht Altdorfer. La musique était là autant pour soutenir leur courage que pour apaiser les divinités tutélaires sylvestres. Dans un pays où la musique est si souvent pratiquée en commun, ce n’est sûrement pas un hasard si l’on a conservé tant de chants populaires riches en thèmes forestiers. Le pouvoir du chant n’était peut-être pas aussi fort que chez les Aborigènes d’Australie – pour qui il était le principal moyen à l’aide duquel ils délimitaient leur territoire et organisaient leur vie sociale –, mais il n’en était pas très éloigné : la membrane était très fine qui séparait le chant, les mythes de création du monde, les paysages et le tracé des limites. On peut bien se représenter ce jour où Bach, âgé de quinze ans, a quitté pour la première fois sa patrie thuringienne avec son compagnon Georg Erdmann, les deux garçons chantant pour se donner du cœur au ventre pendant un voyage à pied de plus de 300 kilomètres vers le nord qui les menait, sur des chemins de terre défoncés, jusqu’à Lunebourg. Pour ces deux choristes en herbe, le chant était à la fois un sauf-conduit et un gagne-pain.

 

* * *

 

Ces restes de croyances superstitieuses répandus en Thuringe à l’époque de la naissance de Bach coexistaient avec un renouveau vigoureux du protestantisme luthérien et, avec lui, de la musique religieuse. Parmi les chants populaires profanes que Luther avait aimé chanter et accompagner au luth quand il était étudiant à Erfurt, plusieurs s’étaient peu à peu imposés dans son Église, mais sur de nouveaux textes plus respectables : l’imagerie colorée et les allusions grivoises des originaux, avec leur substrat de mythes païens et de mémoire collective, avaient été sublimées dans les vigoureux cantiques en langue allemande que Bach chantait quand il était enfant et qu’il connaissait par cœur. Luther était bien décidé à revivifier l’expérience religieuse de ses compatriotes grâce à un langage qui fût familier, clair et rythmé, capable de s’élever parfois à des sommets émotionnels par des phrases d’une intensité inattendue, mais aussi de renforcer les identités collectives et d’assimiler toute la mythologie du passé commun. Il s’était montré soucieux de ce que les cœurs et les esprits des fidèles participant à la musique liturgique soient en harmonie avec les paroles qu’ils étaient en train de prononcer : « Il nous faut faire en sorte que ce chant ne soit pas seulement exprimé avec la langue, ou plutôt comme le son de la flûte ou de la cithare (1 Corinthiens, XIV, 7), sans aucune signification », écrivait-il. Il y contribua lui-même en rédigeant de nouveaux textes en allemand pour seize des vingt-quatre cantiques imprimés pour la première fois en 1524. L’un des plus exaltants d’entre eux, « Ein’ feste Burg ist unser Gott » (« Notre Dieu est une solide forteresse »), a été écrit et composé par Luther, qui y exprimait d’une manière irrésistible la certitude et l’assurance qu’il avait trouvées dans la protection divine pendant ses combats personnels avec le diable. Chanter ces chorals et ces psaumes en allemand, aussi bien à l’église que chez soi, devint le signe distinctif des protestants luthériens comme la famille Bach, unis dans une fervente fraternité – un peu comme l’effet que produit de nos jours le chant collectif dans les tribunes d’un stade de football. Pour le philosophe Johann Gottfried Herder (1744-1803), les chorals avaient hérité de l’efficacité morale (ce qu’il appelle un « trésor de vie ») que la poésie et les chants populaires allemands avaient autrefois possédée, mais qu’ils avaient perdue de son temps*.

Un siècle après sa mort, les traces de l’influence de Luther étaient encore partout perceptibles en Thuringe, notamment dans la vie musicale. Même la plus petite paroisse put bientôt se glorifier de posséder ses grandes orgues, au buffet souvent spécialement décoré et entourées d’une galerie de chœur arrondie d’où des groupes d’artisans et de fermiers locaux pouvaient chanter pendant les offices**. Ces fondements avaient beau être solides, et les liens récemment noués entre la musique, le langage et la prédication de la parole divine être fermement établis dans les esprits des Thuringiens, tout ce processus fut gravement ébranlé par la violence interminable de la guerre de Trente Ans. La peur de la mort était concurrencée par celle de la vie elle-même, menacée par les tourments persistants de la guerre, de la faim et de la maladie. L’espérance de vie était tombée à trente ans en moyenne, et jamais les paroles de l’office funèbre, « Mitten wir im Leben sind / Mit dem Tod umfangen » (« Au milieu de la vie, nous sommes entourés par la mort ») n’avaient possédé une telle charge émotive. […] Une grande partie des œuvres musicales qui allaient naître des années de guerre (y compris celles des ancêtres immédiats de Bach) soulignait de manière analogue, dans l’esprit du temps, la vanité de l’existence humaine. Et tandis que la pratique de la musique en famille ou dans le cadre de la paroisse put sans doute survivre discrètement, celle des ensembles des villes et des cours ducales, plus complexe et plus novatrice, avait gravement souffert. Johann Vierdanck, organiste de Stralsund, sur la mer Baltique, tout à fait représentatif des musiciens d’église allemands de l’époque, déplorait le fait qu’en conséquence de la guerre « on n’entendait rien d’autre que des pleurs et des gémissements » de partout, au lieu de la musique sacrée habituelle.

Le témoignage le plus convaincant de ce malaise nous vient du plus important compositeur allemand de l’époque, Heinrich Schütz (1585-1672). Après avoir passé deux brefs séjours d’études à Venise, d’abord comme élève de Giovanni Gabrieli, puis pour y rencontrer Claudio Monteverdi, il fut, de trente-trois à soixante-trois ans, Capellmeister à la cour de Dresde, au cœur des événements de la guerre. Ses lettres contiennent un tableau des ravages et du désespoir généralisés, mais aussi de l’immense courage dont il fallait faire preuve pour maintenir vivante la foi individuelle – quelle que soit la forme artistique qu’on lui donne – dans des circonstances aussi difficiles. Il parvint malgré tout, dans ces conditions pénibles, à composer une musique d’une profondeur éloquente et consolatrice. Schütz considérait comme un affront personnel le fait que la cour de Dresde, qu’il servait loyalement, négligea pendant plusieurs années de remplir ses engagements financiers envers les musiciens. Comme leurs salaires étaient ainsi gelés, Schütz leur versa 300 thalers de sa poche, après avoir vendu « ses titres, ses tableaux et son argenterie ». Le cas de Georg Kaiser, sa basse préférée, lui causait une inquiétude particulière. En 1651 et 1652, il écrivit à Christian Reichbrodt, secrétaire de l’Électeur (3), pour lui exposer que Kaiser vivait « comme une truie dans une porcherie, sans literie, couché sur de la paille, la pauvreté l’a conduit récemment à mettre en gage son manteau et sa veste […] et maintenant il arpente sa maison comme une bête dans la forêt ». La sensibilité de Schütz à l’insulte que constitue ce mauvais traitement le conduisit à s’exclamer : « Je trouve que ce n’est ni louable, ni chrétien que dans un pays aussi estimé, on ne puisse ou ne veuille entretenir vingt musiciens, et je reste dans l’espoir le plus soumis que Son Altesse changera d’avis. »

Plus à l’ouest, en Thuringe, la famille Bach (4) aurait pu aisément connaître un sort analogue, et l’on n’aurait su dire s’ils allaient pouvoir continuer à exercer au début du nouveau siècle la profession dont ils avaient fait choix. Dans cette région, le statut des artisans – catégorie dont font partie les musiciens – demeurait précaire. Dépendant en grande partie d’un système corporatif de patronage, ils vivaient au jour le jour, comme Schütz, au gré des caprices de leurs employeurs, affectés par la moindre coupe budgétaire et soumis à la concurrence illicite de violoneux indépendants (ceux qu’on appelait les bierfiedler). En tant que professionnels qualifiés, ils étaient obligés de maintenir un difficile équilibre entre leurs activités pour la cour et pour la ville. Chaque type d’activité avait son propre système de rémunération. Eisenach était depuis 1672 le siège d’un duché indépendant et, comparée à d’autres villes de Thuringe, elle avait la chance d’avoir pour duc Johann Georg (1665-1698), protecteur enthousiaste des arts. Ambrosius, le père de Bach, pouvait, à tel moment, être obligé de jouer en livrée dans l’orchestre privé du duc, et, l’instant d’après, aller trompeter des sonneries (Turmstücke) depuis la galerie de la tour de l’hôtel de ville, ou jouer des « morceaux d’église » pour agrémenter la liturgie. Il allait falloir attendre une génération encore avant que les bénéfices de cette protection artistique commencent à se faire sentir à tous les niveaux de la société urbaine.

On a émis l’hypothèse que si la Thuringe avait pu devenir « une région vigoureuse d’un point de vue économique et culturel » aussi rapidement après la fin de la guerre, c’est parce qu’elle était située « à un croisement important des routes commerciales est-ouest et nord-sud, ce qui rendait la région particulièrement perméable aux influences étrangères […] [en ce lieu] comme presque nulle part ailleurs à ce point, les courants européens les plus variés se rencontraient et se mêlaient, donnant naissance à une atmosphère unique (5) » . Malheureusement, on manque de témoignages montrant qu’il en fut bien ainsi. Au contraire, la plupart des habitants d’Eisenach, malgré la protection ducale, se trouvaient vers 1700 « dans une situation si mauvaise que nombre d’entre eux manquaient chez eux du pain quotidien, mais se sentaient trop honteux pour se rendre aux hospices de charité, surtout les nombreuses veuves (6) » . Les temps étaient déjà loin où la ville avait bénéficié d’une florissante route de commerce reliant Francfort, Erfurt et Leipzig, et menant de là aux ports de la Baltique. Inversement, pour assister à sa brève floraison culturelle, il allait falloir patienter encore un peu, jusqu’au moment où Telemann y exercerait son influence comme Capellmeister de la cour (1709-1712). Durant toute l’enfance de Bach, Eisenach vivait enfermée dans le temps immobile d’une ville de province. […]

 

* * *

 

Le renouveau de la vie religieuse en Allemagne formait un contraste éclatant avec la naissance simultanée et les progrès rapides de la science moderne, à tel point que ces deux domaines paraissent en désaccord permanent – un peu comme Galilée et ses adversaires. Dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, Galilée insiste sur le comment, sur la manière dont les choses se produisent, alors que son interlocuteur Simplicius lui oppose une théorie toute faite exposant pourquoi les choses se produisent. Le grand titre de gloire de Galilée est bien sûr d’avoir expliqué et développé la découverte de Copernic selon laquelle le Soleil était au centre de l’univers, la Terre et les autres planètes gravitant autour de lui. À partir du moment où les sept cardinaux du tribunal de l’Inquisition qui jugea Galilée en 1633 déclarèrent sans équivoque que la proposition disant « que le soleil est le centre du monde et immobile de tout mouvement local est une proposition absurde et philosophiquement fausse, et formellement hérétique parce qu’elle est expressément contraire à l’Écriture sainte », l’Église catholique confirma qu’elle était bien un bastion réactionnaire hostile à la recherche scientifique. Les protestants eux aussi s’étaient déchaînés contre Copernic, et Érasme avait déjà commenté leur attitude en disant que le savoir tombe en ruine partout où règne le luthéranisme. Mais ce n’est pas tout à fait juste, étant donné que le monde protestant, malgré ses divisions, accordait à la philosophie naturelle une certaine marge de liberté que lui refusait l’Église catholique. Une génération après Galilée, l’anglican Isaac Newton pouvait encore croire fermement que ses découvertes « renvoyaient aux opérations de Dieu », tandis que Gottfried Leibniz (1646-1716) et son disciple Christian Wolff (1679-1754) confortaient grandement l’orthodoxie luthérienne en s’efforçant de convaincre les princes et les intellectuels allemands que les lois mécanistes de la nouvelle science étaient compatibles avec la « nécessité morale » d’un Dieu qui choisit sciemment et éternellement le plus haut degré de perfection possible.

Quand on essaie d’établir le contexte culturel et intellectuel dans lequel Bach est apparu sur la scène musicale européenne, la question irritante se pose de savoir dans quelle mesure lui-même ou l’un quelconque de ses pairs a été conscient de la révolution scientifique du xviie siècle. Dans le cas de Bach, la faculté de penser par idées abstraites et d’en tirer des chaînes de raisonnements clairs allait constituer un point de départ pour son imagination de compositeur***. Isaac Newton était né un an après la mort de Galilée (1642), cent ans exactement après la parution du De revolutionibus de Copernic. Sur ces fondations se développa un modèle cohérent de pensée scientifique, formulé par des mathématiciens à l’usage de mathématiciens, avec Isaac Newton à leur tête. Dans ses Philosophiae naturalis principia mathematica (1687), Newton montrait comment le principe de la gravitation universelle rendait compte des mouvements des corps célestes et des corps tombant sur terre : chaque fragment de matière attire tous les autres avec une force proportionnelle au produit de leurs masses et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare. Il préparait ainsi la voie à la mécanisation du ciel et de la terre : si Dieu pouvait toujours trouver place dans l’univers postnewtonien, c’était seulement comme le créateur originaire d’un mécanisme fonctionnant ensuite en vertu d’une simple loi naturelle qui ne requérait pas l’application continue de force. […]

Une vue aussi mécaniste de l’univers ne laissait plus aucune place légitime à la superstition ; néanmoins, la croyance en la sorcellerie et la magie s’était manifestement maintenue en Europe tout au long du Moyen Âge, au-delà de la Renaissance et au cours du xviie siècle. Il y a une certaine ironie dans le fait que Newton et son contemporain Robert Boyle, dont les travaux scientifiques empiriques avaient sapé les fondements mêmes de la sorcellerie et de toutes les autres formes de magie, aient été eux-mêmes alchimistes. Newton écrivit des milliers de pages sur la théologie et l’alchimie et s’intéressait vivement à l’astrologie. Boyle remit en cause la chimie traditionnelle dans son Sceptical Chymist; or, Chymico-Physical Doubts and Paradoxes de 1661, mais il pratiquait également l’alchimie et n’abandonna jamais sa croyance aux miracles. Malgré la diffusion des connaissances empiriques, on continuait d’accuser les sorcières, de les torturer et de les mettre à mort dans plusieurs régions d’Allemagne jusqu’en plein xviiie siècle. On a des documents sur dix procès en sorcellerie qui se sont déroulés à Leipzig et aux environs entre 1650 et 1750. Bach lui-même aurait pu assister en 1730 au procès de deux femmes qu’un médecin de Leipzig accusait de charlatanisme et de pratiquer la magie. Cela montre combien la superstition continuait de coexister avec les « lumières », même dans une ville universitaire, et à quel point l’héliocentrisme et la conception mécaniste de l’univers ne parvenaient que lentement jusqu’aux citoyens ordinaires, jusqu’à la société saxonne dans son ensemble, et jusqu’à l’enseignement dans les écoles.

 

John Eliot Gardiner

 

* Herder déplorait ce qu’il considérait comme une séparation des paroles et de la musique – dès lors que le poète a commencé à écrire « lentement, de manière à être lu », l’art y a sans doute gagné, mais il a perdu une partie de son pouvoir surnaturel, « proche de la magie » (HerdersSämmtliche Werke, Bernhard Suphan (éd.), 1877-1913, vol. 8, p. 412 et p. 390). Herder parlait de pétrification linguistique, et pour lui, selon Isaiah Berlin, « l’écrit est incapable de ce processus vivant d’adaptation et de changement permanents, d’expression constante du flux inanalysable et insaisissable de l’expérience réelle, dont doit faire preuve le langage s’il veut communiquer pleinement. Le langage seul rend l’expérience possible, mais il la fige également » (Isaiah Berlin, Three Critics of the Enlightenment, 2000, p. 194). Ce sera un des leitmotive de ce livre que de montrer précisément la présence, dans la musique vocale de Bach, de ce « processus vivant » et de cette expression permanente et essentielle du « flux d’expérience réelle » qui, d’après Herder, est absent du langage en lui-même et que ce dernier pétrifie.

** Ils le font encore. À Eisenach, le jour de Pâques 2000, avant que nous ne jouions une cantate, le pasteur de la Georgenkirche m’a invité, ainsi que les membres de mon chœur et de mon orchestre, à diriger le chant pendant l’office principal, le Hauptgottesdienst. Au milieu du culte, un groupe de fermiers de la région est soudain venu nous rejoindre sur la tribune d’orgue pour chanter une brève litanie en dialecte thuringien avant de repartir.

*** Comme nous le verrons, il a certainement partagé, plus tard au cours de son existence, l’attachement de Galilée aux « faits irréductibles et têtus », la croyance de Spinoza (comme l’a suggéré John Butt dans le chapitre 5 du Cambridge Companion to Bach, 1997) que « plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu » (Éthique, Ve partie, proposition 24) et l’idée de Leibniz que « le moyen d’obtenir autant de variété qu’il est possible, mais avec le plus grand ordre qui se puisse […] c’est le moyen d’obtenir autant de perfection qu’il se peut » (Monadologie, § 58).

 

Ce texte est extrait de Musique au château du ciel, à paraître aux éditions Flammarion le 1er octobre. Il a été traduit par Laurent Cantagrel et Denis Collins.

Le hamburger qui vous veut du bien

Avec 35 500 restaurants servant chaque jour près de 70 millions de clients dans 119 pays, McDonald’s est la deuxième entreprise de restauration rapide au monde, après Subway. La firme est aussi le premier acheteur mondial de bœuf et de porc. En 2013, son chiffre d’affaires total a atteint les 28,1 milliards de dollars, dont 8,8 en provenance des États-Unis et 11,3 milliards réalisés en Europe (1). Sa marge bénéficiaire nette flirte avec les 20 %. 1,2 million de personnes travaillent, à travers le monde, pour McDonald’s. Et la chaîne de restauration emploie aux États-Unis, dans ses 14 000 enseignes, 673 000 personnes, dont la moitié ont moins de 21  ans. Au total, environ 8 % des Américains mangent une fois par jour chez McDonald’s, et 96 % au moins une fois par an. Aucune autre organisation ne nourrit chaque jour davantage d’enfants.

Tous les ans, la firme dépense plus de deux milliards de dollars pour assurer sa publicité et promouvoir son image à travers le monde – dont 888 millions dans les seuls médias américains. Elle est la quatrième marque la plus rentable de la planète, quasi universellement reconnue. Un sondage réalisé dans six pays [l’Allemagne, l’Australie, l’Inde, le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis] par Sponsorship Research International a révélé que 88 % des personnes interrogées étaient capables d’identifier le logo de McDonald’s, les célèbres « arches dorées », tandis que 54 % seulement reconnaissaient la croix chrétienne.

Mais, comme l’a souligné Holman W. Jenkins dans sa chronique du Wall Street Journal, « construire une marque, c’est créer un otage potentiel ». McDonald’s emploie donc une ribambelle d’agences de publicité et de relations publiques pour protéger son logo au grand M jaune, le clown Ronald McDonald et les autres icônes de la firme. Parmi elles figurent DDB Worldwide Communications Group, membre d’Omnicom, et sa filiale allemande Heye & Partner, qui a conçu la campagne planétaire « C’est tout ce que j’aime ». Un autre groupe d’envergure mondiale, Publicis, a imaginé pour sa part la campagne Happy Meal. Il est vrai que l’agence compte aussi parmi ses clients Nestlé et Coca-Cola, ce qui lui a permis de développer une compétence rare en matière de promotion des aliments malsains. Voilà un parfait exemple de la façon dont les membres de ce que j’appelle le complexe consuméro-industriel mettent en commun leur savoir-faire.

Depuis sa création dans les années 1950, McDonald’s a mis au point un modèle économique qui considère les enfants comme ses clients les plus fiables. Ray Kroc, le principal fondateur de la firme, remarquait ainsi : « Un enfant qui adore nos spots télévisés et emmène ses grands-parents chez McDonald’s nous offre deux clients de plus. » (2) Et ne cessait de parcourir le pays à bord de son Cessna, dans les premières années, pour dénicher des sites lui permettant de s’implanter près des écoles. Depuis, McDonald’s a développé des méthodes créatives pour attirer les enfants sous ses arches dorées. La firme gère plus de huit mille « playlands » aux États-Unis, soit plus de terrains de jeux qu’aucune autre entreprise privée. Et elle offre des jouets avec ses produits pour enfants. Si l’on se fonde sur les chiffres de la Commission fédérale du commerce, selon lesquels le secteur agroalimentaire a dépensé, en 2009, 393 millions de dollars en cadeaux de ce type, McDonald’s est le premier distributeur de jouets au monde. Cette année-là, les fast-foods ont vendu plus d’un milliard de repas avec des jouets aux enfants de moins de 12  ans, qui représentent environ 18 % de tous les clients mineurs. (3)

En 2009 toujours, les chaînes américaines de restauration rapide ont dépensé 4,2 milliards de dollars pour promouvoir leurs produits, dont 16 % à destination des enfants. Selon la société Nielsen, qui évalue l’exposition à la publicité, un petit Américain a vu en moyenne 368 spots télévisés pour McDonald’s en 2009, près du double des publicités Burger King, le premier concurrent de la marque. En 2008, les Américains âgés de 2 à 11 ans ont vu en moyenne 1 106 spots pour des fast-foods, et les adolescents, 1 684 ; pour les adultes, le chiffre était de 1 905. En outre, McDonald’s a recours aux médias sociaux et ressources offertes par Internet pour toucher les mineurs. Les sites de la marque attirent chaque mois 365 000 visiteurs uniques de moins de 12 ans et 249 000 adolescents.

 

Clients à vie

Tous ces messages publicitaires influencent incontestablement les choix et les désirs alimentaires des enfants, en en faisant des clients à vie. Une étude réalisée sur des bambins âgés de 3 à 5 ans a ainsi montré combien il est précieux de créer très tôt un attachement à la marque : on a proposé aux petits de goûter et comparer exactement les mêmes aliments et de boissons, certains dans un emballage McDonald’s et d’autres pas. La majorité des enfants ont jugé meilleurs les produits de la firme.

Les résultats de ce battage publicitaire sont là. Selon une enquête nationale réalisée en 2009 par le Rudd Center de l’université Yale, 40 % des parents – chiffre stupéfiant – déclarent que leur progéniture demande à aller chez McDonald’s au moins une fois par semaine, et 15 % des parents de très jeunes enfants déclarent qu’ils le réclament tous les jours. La plupart cèdent : 84 % des parents avouent avoir emmené leur gamin âgé de 2 à 11 ans au fast-food au cours de la semaine précédente.

À maintes reprises, les autorités sanitaires ont vivement critiqué le modèle économique de McDonald’s. Selon l’Académie américaine de pédiatrie, « la publicité destinée aux enfants est intrinsèquement mensongère et abuse les moins de 8 ans ». Professeur de pédiatrie à la faculté de médecine de Harvard et autorité en matière d’obésité infantile, David Ludwig déclare : « Il a été démontré que les aliments vendus dans les fast-foods augmentent l’apport calorique, favorisent la prise de poids et accroissent le risque de diabète. Dans la mesure où les Afro-Américains et les Hispaniques sont génétiquement plus vulnérables à ces maux, leur goût pour la restauration rapide ne fait qu’aggraver le problème. » Selon une étude sur la qualité nutritionnelle des fast-foods, réalisée par des chercheurs du Rudd Center de Yale, seuls 10 % des 101 aliments McDonald’s testés respectaient les trois normes les plus courantes, concernant le taux de sucres, de graisses et de sel. Sur les 158 boissons servies, seul un tiers y satisfaisait. Une autre enquête, menée par des chercheurs de Berkeley et de Columbia, a révélé que les adolescents dont l’établissement scolaire se situe à moins de 150 mètres d’un fast-food courent davantage le risque d’être obèses que ceux dont le lycée en est plus éloigné, ce qui confirme l’efficacité de la stratégie d’implantation de Kroc.

En réaction aux critiques du public et des scientifiques, McDonald’s utilise la science et la technologie de mille manières, toutes relevant d’un art consommé du boniment. D’abord, la firme a ses propres spécialistes homologués, qui lui servent aussi d’agents de liaison avec les organisations professionnelles et d’« ambassadeurs » de la santé, pour contrer la perception publique négative de l’entreprise. Ensuite, elle commande des enquêtes à des chercheurs et des firmes indépendants. Quand l’Agence américaine de contrôle sanitaire (FDA) a ordonné à McDonald’s de supprimer les acides gras trans de ses produits (4), en 2006, la firme a enrôlé Cargill, le numéro deux de l’agroalimentaire américain, pour proposer des mélanges d’huiles de substitution et les tester. La firme a opté pour un cocktail d’huiles de canola et de soja, synthétisé chez Cargill à la seule intention de McDonald’s. Il se trouve que Cargill est aussi un l’un des principaux fournisseurs de bœuf et d’œufs de la firme. En se tournant vers son partenaire géant pour surmonter un obstacle lié aux normes sanitaires, la chaîne a pu non seulement trouver une solution commercialisable mais aussi en garder la propriété exclusive, empêchant ses concurrents et leurs clients d’en bénéficier.

 

Petits déjeuners d’après minuit

Enfin, McDonald’s recrute des scientifiques indépendants pour assurer ses relations publiques. En 2003, la firme a ainsi créé un Comité consultatif mondial sur les modes de vie équilibrés et actifs, composé d’experts de la nutrition, de la santé et de la forme physique. Cet organe est chargé de fournir à la chaîne des conseils et des lignes directrices sur trois points : comment offrir plus de choix au menu, encourager l’activité physique et fournir une information nutritionnelle accessible. En faisant appel à des spécialistes venus d’universités et d’instituts de recherche, l’entreprise accède à leur expertise et à leurs réseaux. Elle concentre aussi l’attention sur des questions qui ne menacent pas son résultat net. Par exemple, le Comité n’a pas été chargé de conseiller McDonald’s sur la suppression de la publicité à destination des enfants ou la modification de la composition de ses produits malsains, mais simplement d’ajouter quelques options de meilleure qualité.

McDonald’s affirme proposer à ses clients différentes options, certaines plus saines que d’autres, et soutient que ce sont les parents, non la firme, qui sont responsables de ce que doivent manger leurs enfants (5). C’est une variante de l’idéologie qui réduit tout choix à une décision individuelle sortie de son contexte, à ceci près que ce n’est pas ici le consommateur, mais le parent, qui est responsable. Ces dernières années, partiellement en réaction à la pression de l’opinion, la chaîne a en effet commencé d’offrir plus de variété. Des salades et des fruits ont été ajoutés aux menus, la demi-portion de morceaux de pommes et la demi-portion de frites sont devenues des éléments standard du Happy Meal.

Mais le Happy Meal ne représente que 10 % des ventes aux États-Unis et, avec l’aggravation de la crise, de nombreux parents ont pris l’habitude de partager entre deux jeunes enfants un menu adulte plus riche en graisses, en sodium et en sucre, réduisant ainsi l’impact nutritionnel des pommes. Richard Adams, ancien cadre chez McDonald’s qui travaille désormais comme consultant pour plusieurs franchises, rappelle pour sa part qu’un restaurant vend en moyenne cinquante salades par jour et cinquante à soixante sandwiches au poulet, mais trois cents à quatre cents doubles cheeseburgers dans son menu à un dollar.

En outre, McDonald’s a réussi – c’est l’un des grands triomphes marketing de la firme, depuis imitée par les autres chaînes de restauration rapide – à transformer le petit déjeuner en occasion d’aller au fast-food. Fort de ce succès, McDonald’s défend à présent le besoin d’un quatrième repas aux petites heures de la nuit. En 2012, la firme a lancé une nouvelle campagne publicitaire pour ses « petits déjeuners d’après minuit », avec le slogan « La lune est pleine, vous devriez l’être aussi ». Une étude des consommateurs masculins avait montré que 45 % des hommes âgés de 18 à 29 ans et un tiers de ceux de 30 à 39 ans mangent après 19 h 00 tous les jours [heure classique du repas aux États-Unis]. En augmentant le nombre de visites au fast-food, les récents succès marketing de McDonald’s annulent de fait les bénéfices nutritionnels de n’importe quelle modification marginale de la composition de ses produits. Comme les « Monster Thickburgers » servis chez Hardee, les « petits déjeuners d’après minuit » de McDonald’s font courir plus de risques aux hommes jeunes, population déjà particulièrement exposée aux maladies cardiaques (6).  [Lire « Les graisses ou le sucre ? », ci-dessous]

Bien entendu, les 2 milliards de dollars que la firme dépense chaque année en publicité ne constituent pas une campagne dans l’intérêt du public sur les avantages du choix ; le but est d’orienter les consommateurs vers les produits les plus rentables : les hamburgers, les frites et les sodas. Pour être juste, quelques évolutions positives ont bien eu lieu récemment. S’inclinant devant la critique, McDonald’s a juré de réduire d’ici 2015 le sel de 15 % dans ses menus aux États-Unis ; et, d’ici 2020, de diminuer de 20 % les sucres ajoutés, les graisses insaturées et la teneur en calories.

Il n’en reste pas moins très improbable que McDonald’s renonce aux burgers et aux frites qui sont sa marque de fabrique. La firme fera simplement le minimum, et augmentera la dose de boniment. Dans l’esprit de cette déclaration faite un jour par l’ancien P-DG James Skinner : « Ronald McDonald est l’ambassadeur du bien-être des enfants, il fait passer des messages sur la nécessité d’avoir une activité physique et un mode de vie équilibré et actif […]. Le bien-être des enfants exige un effort continu, une volonté constante d’y contribuer. Pour aller de l’avant, nous continuerons de procéder à plus de changements qui concernent nos clients et sont dans leur intérêt, comme nous l’avons toujours fait. »

Mais Skinner souligne le rôle de l’activité physique dans la lutte contre l’obésité non parce qu’il se soucie de l’« intérêt » des clients de McDonald’s, mais en partie pour détourner l’attention des conséquences de la consommation de ses produits. Lori Dorfman, du Berkeley Media Studies Group, organisme qui analyse l’usage des médias par les industriels, commente : « Encourager les bonnes œuvres est une méthode utilisée par de nombreuses organisations professionnelles dans de nombreux secteurs pour éloigner les regards de leurs œuvres qui n’ont rien de bon. » Par ces écrans de fumée, les membres du complexe consumériste se créent une image publique qui masque leur impact réel sur la santé.

Comme celui de n’importe quelle entreprise, le fonctionnement de McDonald’s est contrôlé par un conseil d’administration. Ses membres peuvent se targuer, pour aider la firme à concevoir sa stratégie, d’une expérience dans plus de trente autres entreprises et institutions. Notons que six d’entre eux sur treize ont une connaissance du secteur financier, et quatre ont travaillé dans des sociétés qui vendent leurs produits aux enfants et aux jeunes. Plusieurs sont salariés de firmes dont McDonald’s utilise les biens ou les services. Les conseils d’administration sont les clubs où se construit le réseau social du complexe consuméro-industriel, où ses dirigeants échangent des informations, élaborent des stratégies et parent les menaces qui pèsent sur l’ensemble de l’édifice.

Le conseil contribue aussi à orienter la stratégie politique. Les firmes se livrent en effet de plus en plus au lobbying et au financement des campagnes électorales : c’est l’une des conséquences durables du fameux appel lancé par Lewis Powell en 1973, invitant les entreprises à s’investir davantage dans la vie publique (7). Les activités politiques de McDonald’s montrent comment les grandes firmes s’engagent énergiquement dans les arènes électorale, législative et judiciaire. Elles montrent aussi comment l’arrêt Citizens United rendu par la Cour suprême en 2010 a aiguisé le phénomène (8).

Entre 1989 et 2012, selon la Sunlight Foundation, une organisation non partisane qui milite pour une plus grande transparence de la vie démocratique, McDonald’s a versé 9 970 692 dollars pour financer des candidats aux fonctions publiques, dont 52 % étaient républicains, 27 % démocrates et 20 % d’autres obédiences (9). Signe de l’approche bipartisane de la firme, les deux principaux bénéficiaires ont été Barack Obama et Arnold Schwarzenegger. Lors des élections au Congrès de 2010, après l’arrêt Citizens United donc, les contributions du Comité d’action politique de McDonald’s aux candidats ont augmenté de 360 % par rapport à 2008, selon Open Secrets, autre groupe de surveillance civique. Lors des six élections survenues entre 2000 et 2010, le Comité d’action politique de l’entreprise fut parmi les cent premiers donateurs de 104 parlementaires. En 2012, McDonald’s a versé 62 % de ces fonds à des candidats républicains et 37 % à des démocrates.

La chaîne de fast-foods fait également assaut de lobbying, et cela de plus en plus intensément à mesure que ses marchandises font l’objet de critiques plus acerbes. Entre 2007-2008 et 2009-2010, ses dépenses officielles en la matière ont presque triplé. L’un des lobbyistes de la firme, Chester C. Bryant Jr, dit « Bo », est le directeur exécutif chargé des relations avec l’État chez McDonald’s. Avant de rejoindre l’entreprise, il avait été chef de cabinet du parlementaire Mac Collins (républicain, Géorgie) puis conseiller juridique à la Maison-Blanche. Sa trajectoire professionnelle illustre comment le pantouflage permet aux entreprises de se doter des compétences nécessaires afin d’accéder aux décideurs politiques et de les influencer.

 

La défaite d’Obama

Pour l’essentiel, le lobbying de McDonald’s cherche explicitement à contrecarrer la réglementation en matière de santé publique. Selon une enquête publiée par l’agence Reuters en 2012, plus de cinquante grandes entreprises et associations professionnelles du secteur de l’alimentation et des boissons, dont McDonald’s, ont dépensé plus de 175 millions de dollars entre 2009 et 2012 pour faire pression sur l’administration Obama, qui affichait son intention d’édicter des normes nutritionnelles plus strictes (mais toujours non contraignantes) concernant les aliments destinés aux enfants. Cela représentait plus de deux fois les 83 millions dépensés au cours des trois années précédentes, sous l’administration Bush. Un chiffre que l’on peut comparer aussi aux dépenses de lobbying faites en 2013 par le Centre pour la science dans l’intérêt du public, considéré comme la principale organisation de défense de la santé publique : 70 000 dollars, soit à peu près, rappelait Reuters, ce que dépensent toutes les treize heures les firmes hostiles au renforcement des normes. Et pour conduire leur stratégie médiatique, les industriels du secteur ont embauché Anita Dunn, l’ancienne directrice de la communication d’Obama à la Maison-Blanche.

En 2009, Jon Leibowitz, président de la Commission fédérale du commerce, l’organisme à l’initiative des nouvelles recommandations, déclarait devant le Congrès : « Nous appelons l’industrie alimentaire à prendre la menace à bras-le-corps et à réinventer courageusement le marché de l’alimentation. » Trois ans plus tard, après l’offensive du secteur, l’administration Obama avouait sa défaite et renonçait à sa tentative. Leibowitz, stoïque, déclarait : « Il est probablement temps de passer à autre chose. »

Outre le lobbying, McDonald’s influence les autorités fédérales en plaçant certains de ses cadres dans six comités consultatifs au sein des ministères de l’Agriculture et du Commerce ainsi que du département d’État. Bo Bryant, par exemple, a été nommé par le secrétaire à l’Agriculture et par le ministre du Commerce au Comité consultatif agricole et technique pour le commerce des produits alimentaires, en compagnie de représentants de Cargill, Coca-Cola, Hershey, Walmart et Yum! (10). Ce comité permet aux entreprises de se tenir au courant et de peser sur les accords commerciaux négociés avec les pays étrangers.

L’influence qu’exerce McDonald’s sur la politique passe également par son appartenance à des syndicats professionnels. L’entreprise est membre de la Chambre de commerce des États-Unis, du Conseil national des chaînes de restaurants, de l’Association nationale des restaurateurs et de l’Association internationale des franchises, entre autres. Par ce biais, McDonald’s fait mieux entendre sa voix à Washington, coordonne ses stratégies avec celles d’autres firmes et peut avoir accès à des formes supplémentaires de lobbying et de financement électoral. Par exemple, entre 1989 et 2012, l’Association nationale des restaurateurs a versé près de 14 millions de dollars à des candidats et a dépensé un tout petit peu moins de 25 millions en lobbying, soit davantage que McDonald’s pris isolément. L’entreprise était aussi membre d’Americans Against Food Taxes, organisation militante financée par des firmes du secteur, qui s’oppose à toutes les propositions de taxation sur les aliments malsains. Ces associations permettent aux membres du complexe consuméro-industriel de démultiplier leurs atouts pour atteindre des objectifs politiques communs. Par exemple quand la FDA a proposé une réglementation fédérale sur l’étiquetage nutritionnel, comme le suggérait la loi de 2010 sur la protection des patients et l’accessibilité des soins, McDonald’s, le Conseil national des chaînes de restaurants, l’Association nationale des restaurateurs, l’Association des restaurants de Californie et bien d’autres firmes et syndicats professionnels ont présenté des objections, et la réglementation a été modifiée en conséquence. L’entreprise a aussi contribué à créer l’Initiative pour la publicité sur les aliments et boissons pour enfants (CFBAI), une association de professionnels du secteur alimentaire où l’on trouve aussi Burger King, PepsiCo et Kraft Foods. Cette initiative a mis au point ses propres recommandations afin de définir la nourriture suffisamment saine pour être vendue aux enfants, en utilisant ses critères comme alternative aux normes proposées par l’État ou par les nutritionnistes indépendants. Cette tactique peut être résumée ainsi : si vous ne pouvez « battre quelque chose avec rien » (11), inventez pour le faire quelque chose qui ne vaut scientifiquement rien.

McDonald’s cherche aussi à influencer la législation fédérale et au niveau des États avant même qu’elle ne soit écrite. Ed Conklin, directeur exécutif des affaires gouvernementales, représentait l’entreprise au comité exécutif du Groupe de travail pour le commerce, l’assurance et le développement économique du Conseil d’échanges législatifs américain (ALEC) [puissant groupe de pression]. L’ALEC affirme que, chaque année, plus de mille des projets de loi proposés par ses membres sont soumis au vote des législateurs, un sur cinq devenant une loi. Conklin est aussi membre du Conseil des administrations d’État et du Conseil des affaires des administrations d’État, tous deux financés par les entreprises. Ces organisations donnent à la chaîne de restauration l’occasion de rédiger des projets de loi et de rencontrer en privé les élus pour discuter politique.

 

Une armée d’avocats

Comme d’autres entreprises, McDonald’s poursuit ses objectifs par un habile mélange de marketing et de relations publiques, souvent en créant des citizen marketers [représentants-citoyens] pour défendre ses causes. Son programme de Quality Correspondents [correspondantes qualité] cherche à convaincre les mères en leur faisant visiter ses cuisines, en mettant en avant la qualité de la nourriture et les plats sains figurant au menu. Ce groupe de mères bénévoles aide à rehausser l’image de la firme et à surmonter le principal obstacle au développement des ventes aux enfants : la préoccupation des mamans pour la santé de leur progéniture. Dans un message envoyé aux « réseaux sociaux des mères et aux sites de cadeaux promotionnels », McDonald’s leur a offert un « accès aux coulisses des exploitations où sont cultivés nos ingrédients frais ». Les gagnantes étaient « censées participer à au moins trois “voyages d’étude” d’une durée de deux à trois jours, et recevoir un paiement pour des “frais de déplacement raisonnables” ». Un porte-parole de McDonald’s a déclaré que l’entreprise donnerait aux mères « les moyens de faire connaître leurs découvertes ». Évidemment !

Au cas où les propos enthousiastes de mères embrigadées ne suffiraient pas à redorer son blason, McDonald’s a aussi une armée d’avocats prêts à intervenir, le cas échéant. En 1986, la firme a poursuivi deux militants écologistes britanniques pour avoir distribué des tracts l’accusant, entre autres choses, de vendre de la malbouffe addictive, d’introduire des produits chimiques dans ses aliments, et d’abuser les enfants par la publicité. À la fin de ce procès pour « McDiffamation », le plus long dans l’histoire judiciaire britannique puisqu’il a duré deux ans et demi, l’entreprise s’est vu accorder 66 000 dollars de dommages et intérêts. Ses honoraires d’avocats ont dépassé les 16 millions de dollars, et la couverture médiatique a fait à McDonald’s plus de mal que de bien. Mais le verdict a permis de décourager les critiques qui redoutent les poursuites longues et coûteuses [lire « On noyaute bien les ONG », Books, novembre 2013]. Ce genre de procès, appelé « Poursuite stratégique contre la mobilisation publique » (ou SLAPP en anglais), est précisément fait pour ça. Un nombre croissant de membres du complexe consuméro-industriel y a recours pour dissuader leurs adversaires.

Les avocats de McDonald’s ont aussi beaucoup porté plainte pour contrefaçon ou diffamation, et défendent activement les intérêts de la firme dans les procès intentés par des consommateurs. À ce jour, la firme a toujours gagné face aux parents d’enfants obèses. Mais la crainte de devoir verser des milliards en compensation pour les maladies engendrées par ses produits, comme dans le cas de l’accord-cadre de règlement négocié avec l’industrie du tabac, a poussé la chaîne, ainsi que d’autres entreprises de restauration rapide et leurs organisations professionnelles, à soutenir ce qu’on appelle à présent les projets de loi Cheeseburger. Ces textes empêchent les consommateurs de réclamer des dommages et intérêts aux restaurants accusés de rendre leurs clients obèses ou victimes d’autres maladies liées à l’alimentation. En 2012, l’Association nationale des restaurateurs a indiqué qu’un texte de ce type avait été voté dans vingt États.

McDonald’s est une entreprise mondiale, mais ça ne l’empêche pas de se plonger dans la politique locale lorsque ses intérêts lui paraissent menacés. À l’automne 2010, San Francisco a adopté un décret fixant des normes nutritionnelles pour les aliments vendus avec des jouets ou d’autres incitations destinées aux jeunes. À chaque étape, McDonald’s, en partenariat avec Yum! et l’Association des restaurants de Californie, a tenté de bloquer le décret. Quand le projet a finalement été voté, la chaîne a tout simplement demandé aux parents de payer chaque jouet 10 cents, contournant ainsi la loi sur les jouets gratuits.

Cette étude du cas McDonald’s montre comment les multinationales du complexe consuméro-industriel ont développé la capacité de penser et d’agir à l’échelle locale, nationale ou mondiale. Elles trouvent des amis et des partenaires à tous les échelons de la hiérarchie sociale et utilisent leur réseau de relations dans le monde des affaires et de la politique pour atteindre leurs objectifs. Ces réalisations impressionnantes, qui ont fait de McDonald’s une réussite commerciale internationale, ont laissé une empreinte profonde sur la santé, l’environnement et l’économie du monde entier. En contribuant à augmenter la prévalence des maladies liées au régime alimentaire, les pratiques agricoles non durables et les dégâts écologiques, McDonald’s prouve que ce qui est bon pour les affaires peut être mauvais pour les êtres humains.

Mais cette étude montre aussi que McDonald’s est prisonnier de sa posture défensive face à la montée des critiques. Son système de défense coûte cher, réduisant la marge bénéficiaire de l’entreprise. Ses cadres savent ce qui est arrivé à l’industrie du tabac, et dépensent des sommes énormes pour éviter que la restauration rapide ne subisse le même sort. Ils ont probablement conscience aussi de la diversité des stratégies utilisées en tous lieux et tous temps pour entraver les pratiques commerciales nuisibles à la santé.

 

Complexe consuméro-industriel

Les populations ont tendance à croire que les problèmes de santé sont déterminés par la génétique, le hasard ou le comportement individuel. Mais les facteurs sociaux ont une profonde influence : les conditions de vie quotidiennes des gens ordinaires, les processus politiques qui gouvernent la société et les inégalités de richesse et de pouvoir qui caractérisent le monde d’aujourd’hui. Tant que nous n’aurons pas compris et fait savoir par quelles voies précises l’action des entreprises et des gouvernements améliore ou détériore la santé, il sera impossible de battre en brèche l’idéologie du complexe consuméro-industriel. Cette idéologie présente les décisions prises sur le marché comme émanant d’individus parfaitement rationnels, affranchis de tout contexte social et affectif, ce qui permet de prétendre que personne n’oblige quiconque à consommer un produit nuisible à sa santé. Impossible, sans démentir cet argument, de trouver un meilleur équilibre entre profit privé et bien-être public.

Soyons clair, je ne suis pas hostile par principe au profit ou à l’entreprise. Au fil des siècles, les hommes ont créé des firmes pour résoudre des problèmes particuliers, et celles-ci ont beaucoup apporté au monde. Il s’agit plutôt de savoir si notre organisation politico-économique maximise les bénéfices que le secteur privé offre à la société et en minimise les inconvénients, ou si c’est l’inverse.

De toute évidence, le capitalisme consumériste ressemble aujourd’hui fort peu au capitalisme de l’époque de nos grands-parents. Pourquoi ? On peut invoquer bien des raisons : le changement technologique a stimulé la production, et l’apparition de marchés mondiaux plus vastes et plus intégrés, combinée à la croissance, a permis de consommer davantage. Mais la principale explication est la montée en puissance d’un complexe très sophistiqué qui encourage l’hyperconsommation. Ce réseau d’organisations est composé des firmes globales qui produisent les biens de l’économie de consommation moderne, des groupes de distribution qui commercialisent leurs produits et des organisations professionnelles qui les représentent dans l’arène politique. Il comprend aussi les banques, les fonds de placement et les firmes d’investissement qui prêtent de l’argent à ces entreprises, ainsi que les cabinets d’avocats, les agences publicitaires, les cabinets de lobbying et de relations publiques qui travaillent pour elles. Y participent également les élus et les agences de régulation que ces industries ont conquis, grâce au pantouflage, au financement politique, aux groupes de réflexion et aux universitaires qui réalisent des études, aux organisations citoyennes créées de toutes pièces pour pousser leurs objectifs politiques et enfin aux médias et journalistes qui contribuent à défendre ceux-ci. Tout comme le complexe militaro-industriel contre lequel le président Eisenhower nous mit en garde en janvier 1961 (12), ce nouveau complexe est dangereux non seulement pour le fonctionnement de notre démocratie, mais aussi pour la santé actuelle et future de l’humanité.

 

Ce texte est un extrait du livre de Nicholas Freudenberg. Il est paru dans The American Interest, en mars 2014.

Des éleveurs saignés à blanc

En janvier dernier, j’ai pris l’avion pour rentrer chez moi à San Diego. J’étais affamée et reconnaissante pour la salade de poulet qu’on m’a servie. C’était avant de lire « Le racket de la viande », de Christopher Leonard. Intitulé « Comment Jerry Yandell a perdu sa ferme », le premier chapitre raconte l’histoire d’un couple qui tentait de gagner sa vie en élevant des poulets. Les poussins que leur avait livrés la firme géante Tyson Foods se sont mis à mourir en masse. « Leur corps était comme une balle molle et rouge. Ils se délitaient au toucher, les pattes tombaient. C’est comme s’ils se désagrégeaient de l’intérieur. »

Leonard est un auteur de talent, et si des poulets qui se désintègrent ne suffisent pas à vous dégoûter, apprendre comment le Zilmax, une hormone de croissance que Tyson utilisait jusqu’à l’année dernière, faisait « gonfler les vaches comme des ballons de muscles » pourrait bien vous transformer en végétarien. D’après la lettre adressée par Tyson à ses clients et que Leonard s’est procurée, l’entreprise a finalement arrêté d’utiliser ce produit parce que « le Zilmax peut entraîner la paralysie de certains animaux d’élevage et en rendre d’autres incapables de marcher ».

Mais ce livre n’est pas un laïus sur le bien-être animal ou les vertus de la diététique. Ce n’est là qu’une partie de l’enquête-reportage approfondie réalisée par Leonard sur la façon dont les grandes entreprises sont parvenues à régenter la production de viande. Que vous achetiez une pizza Bonici au bœuf, du poulet cordon bleu Lady Aster ou du bacon Wright Brand, peu importe – tous viennent de la même entreprise, Tyson. Selon Leonard, 95 % des Américains mangent du poulet, ce qui « signifie qu’ils mangent à coup sûr de la volaille produite par Tyson ». Cela nous concerne donc tous (1). Et comme l’indique le titre de son livre, le journaliste est un critique sévère du système tel qu’il fonctionne aujourd’hui, non pas tant en raison de son impact possible sur la santé qu’en raison du sort qu’il réserve selon lui aux paysans.

Seul un très bon auteur pouvait transformer en thriller un reportage sur les poulets, les cochons et le bétail ; et Leonard est celui-là. Il donne vie à ses personnages, avec au cœur du livre l’histoire de la famille Tyson. Tout commence avec l’indomptable John, devenu adulte au début de la Grande Dépression et parti de rien. « Il n’a jamais oublié l’ombre menaçante de la pauvreté, qu’il n’a cessé de fuir jusqu’au jour de sa mort », écrit Leonard. Tout aussi déterminé, Don, le fils de John, a consacré quatorze ans de sa vie à faire entrer le poulet dans les menus de McDonald’s (d’où le McNugget) et a transformé Tyson en géant.

La clé de voûte de l’histoire, c’est la manière dont on a « domestiqué » les éleveurs, pour reprendre leur expression. Tyson et ses semblables ont bétonné leur affaire non seulement en rachetant des concurrents mais en procédant à une intégration verticale qui leur assure le contrôle de chaque étape de la production. Cela s’est fait aux dépens des éleveurs, naguère indépendants, qui vendent désormais pour l’essentiel leurs animaux à Tyson, dans le cadre de contrats léonins (les Yandell sont loin d’être les seuls à avoir perdu leur ferme). Tyson a ensuite appliqué au secteur du porc les techniques rodées avec le poulet et il les étend aujourd’hui aux bovins. Les fermiers en sont réduits à « vivoter tant bien que mal à l’ombre de Tyson ».

Selon Leonard, le système a ravagé les petites localités rurales. L’Iowa, autrefois « un chapelet de villes propres et prospères, avec des places animées, des magasins grouillant de monde et une classe moyenne florissante », est ainsi devenu un désert infesté par la drogue et la délinquance.

Pour Leonard, les contrats qui régissent les secteurs du poulet et, dans une moindre mesure, du porc et du bœuf sont des parodies de capitalisme. « Leur vie durant, les animaux ne connaîtront jamais de près ni de loin le moindre marché libre et compétitif. » Si vous persistez à penser que le contrat est un instrument de l’économie de marché, Leonard démontre qu’en l’espèce il n’en est rien. Ainsi, Tyson rémunère les éleveurs via un « tournoi », dans lequel ils rivalisent les uns avec les autres et sont payés en fonction de leur performance, mesurée en kilos de poulet livrés chaque semaine. Le tournoi est un jeu à somme nulle où les premiers gagnent au détriment des derniers, qui sont menacés de faillite si leur place au classement ne s’améliore pas. « Tyson se déleste du risque financier sur les agriculteurs », écrit Leonard. Pourquoi ne pas vendre à quelqu’un d’autre que Tyson ? Tout simplement parce qu’il n’y a personne d’autre.

Si les contrats sont dangereux pour les éleveurs, ce n’est pas seulement parce que l’un doit perdre pour qu’un autre gagne, mais aussi parce qu’ils ne contrôlent à peu près aucun élément de la chaîne de production. La réussite, dans ce métier, dépend de la santé des poussins, de la nourriture qu’on leur donne et de la technologie utilisée. Or Tyson fournit les poussins et leur alimentation. Leonard fait écho à une rumeur selon laquelle les agriculteurs qui osent se plaindre se voient livrer des poulets malades ou de la nourriture empoisonnée, pour être acculés à la faillite. L’objectif des exploitations les plus récentes est de produire davantage de poulets à un moindre coût. Leonard parle de familles qui ont englouti leurs économies dans une ferme pour se retrouver distancées dans le « tournoi » par un nouveau venu, au moment même où elles pensaient sortir de l’endettement.

 

Les petites fermes d’antan

Pourquoi une banque viendrait-elle financer un éleveur de poulets qui a une chance non négligeable de faire faillite ? Leonard révèle, et c’est l’une des informations les plus choquantes du livre, que les prêts sont garantis par un « obscur organisme fédéral », la Farm Service Agency, qui permet aux banques de ne jamais perdre d’argent, même si un éleveur fait défaut.

Leonard raconte aussi en détail comment l’administration Obama, qui avait promis de mettre au pas l’industrie de la viande, a été mise en échec par le tir de barrage des lobbyistes. Ce livre brosse le portrait inquiétant d’un capitalisme devenu fou.

Je me suis surprise à avoir envie de m’en remettre entièrement aux analyses de Leonard, mais deux ou trois choses m’ont donné à réfléchir. Il éprouve une nostalgie dévorante pour les petites fermes d’antan. Les paysans sont toujours du côté du bien : malmenés mais durs à la tâche, honnêtes, dévoués à leur famille. À propos de l’un d’eux, l’auteur écrit : « Il sentit le vent souffler dans ses cheveux et ne vit que le ciel bleu et la terre offerte […]. Il sut qu’il ne ferait qu’une chose dans sa vie : être fermier. » Les employés de Tyson, eux, sont sans cesse en conflit avec eux-mêmes (« au moins il ne se haïssait plus chaque matin en allant travailler », dit Leonard d’un salarié licencié), quand ils ne sont pas de pures ordures. On peut lire à propos d’un avocat de l’entreprise : « Son intelligence n’était pas seulement impressionnante, elle avait tout d’une arme ; elle blessait. » Ce manichéisme incite à s’interroger sur le jugement de l’auteur. Les bons ne sont jamais à ce point parfaits, ni les méchants si dépourvus d’humanité. La vérité n’est jamais aussi nette.

 

Chiffre d’affaires en baisse

Voulant à tout prix faire de Tyson le grand méchant, Leonard en rajoute au point d’entamer sa crédibilité. Ainsi écrit-il au début de son livre : « Le premier obstacle au changement tient au fait que tout ce qui concerne Tyson Foods semble caché. » Vraiment ? Tyson est une entreprise cotée en Bourse, qui doit remplir tous les trois mois d’épais rapports financiers bourrés d’informations sur la marche de l’entreprise.

Surtout, Leonard semble passer à côté d’une sacrée tranche de réalité économique. Sa thèse, pour l’essentiel, est que Tyson et les autres industriels de la viande gagnent tellement d’argent qu’une partie au moins devrait revenir aux exploitants. « La question importante n’est pas de savoir s’il y a de l’argent dans l’agriculture, mais où il va », écrit-il. « Le consommateur paie davantage, l’éleveur gagne moins et les entreprises ramassent la mise. » Vers la fin du livre, il affirme que le secteur agricole aux États-Unis génère des profits records, « mais l’existence de ces profits ne raconte que la moitié de l’histoire […]. S’il y a des profits records, à qui reviennent-ils ? » Il lui arrive néanmoins plus d’une fois de saper ses propres arguments. Ainsi lorsqu’il écrit que ses concurrents ne s’attaquent pas à Tyson parce que ses marges sont trop faibles pour les tenter et qu’un de ses principaux rivaux, Pilgrim’s Pride, a fait faillite après la crise financière.

Interloquée, je suis donc allée consulter le dernier rapport financier de Tyson. Il m’est apparu très vite que l’entreprise, pour un chiffre d’affaires de 34,4 milliards en 2013, avait fait un profit avant impôt de 848 millions, soit une marge bénéficiaire très faible, de 2,5 %. En outre, son chiffre d’affaires 2013 était inférieur à celui de 2010. Et 13 % de ses ventes étaient destinées à Wal-Mart, entreprise aussi impitoyable que Tyson avec ses fournisseurs à force de faire la chasse aux coûts les plus bas. Le rapport relève aussi qu’un processus de fusion chez ses clients a donné naissance à « des groupes de grande taille, sophistiqués, disposant d’un pouvoir d’achat accru ». Tyson peut sembler tout-puissant aux yeux des éleveurs qui ont affaire à lui, mais ses rapports financiers ne racontent pas l’histoire d’une entreprise capable d’imposer sa loi et de gagner de l’argent à volonté.

Cela n’ôte rien aux aspects lamentables que Leonard décrit avec tant d’efficacité. Mais prétendre que le problème est plus simple qu’il ne l’est ne va pas nous aider à trouver une solution.

 

Cet article est paru dans le Washington Post le 28 février 2014. Il a été traduit par Laurent Saintonge.