Sri K. Pattabhi Jois est un hindou très pieux, connaisseur du sanskrit et brahmane strict (1). Chaque jour avant l’aube, il consacre une heure à ses prières, et il est capable de réciter par cœur de longs extraits des textes sacrés. Il refuse de laisser un gobelet toucher ses lèvres s’il y a le moindre risque qu’il ait été contaminé par un membre d’une caste inférieure. Il vit dans la ville provinciale de Mysore, dans le sud de l’Inde, et il a 85 ans. Il est peut-être la dernière personne qu’on s’attendrait à voir posséder une photographie encadrée de l’actrice Gwyneth Paltrow.
Elle est pourtant là, dans une armoire vitrée remplie de souvenirs familiaux et d’images des dieux préférés, dans le salon de la maison de banlieue très simple qui sert de lieu de travail à Jois. Le cliché a été pris dans une salle de yoga à New York. Gwyneth Paltrow, dans sa période cheveux courts en bataille, vêtue d’un pantalon de jogging noir et d’un haut noir, sans maquillage, a passé un bras autour de la taille d’un Indien de 55 ans, trapu et solidement bâti, au visage fendu par un sourire jusqu’aux oreilles. L’homme en question est Manju Jois, professeur de yoga, fils et élève de Pattabhi. Pattabhi Jois est également professeur de yoga, maître d’une version ardue de la discipline appelée « ashtanga » ; même s’il est peu connu hors des frontières de l’Inde, il jouit d’une renommée improbable au sein de la classe moyenne américaine et parmi ses dieux du divertissement. Il suffira de signaler que Madonna s’est attribué le rôle d’un professeur d’ashtanga dans un de ses films, et que beaucoup de gens à Hollywood seraient plus enthousiastes à l’idée de rencontrer Pattabhi Jois que Gwyneth Paltrow.
L’ashtanga est un système de pratique et de croyance qui inclut la méditation et les techniques de contrôle du souffle, ainsi que des directives pour adopter un comportement moral. Mais la spécificité de l’ashtanga est un ensemble de postures physiquement très exigeantes, les « asanas », qu’on doit exécuter en une série fluide et qu’accompagne un mode de respiration concentré [sur l’origine des asanas, lire l’article de William Dalrymple p. 35]. C’est une pratique spirituelle déguisée en gymnastique épuisante (2). Si vous allez à un cours de power yoga dans un club de remise en forme américain, il y a de grandes chances qu’on y enseigne l’ashtanga, soit dans une version relativement fidèle à l’original, soit dans une version adaptée, accessible à ceux qui ne sont pas encore capables de plier les jambes pour adopter la position du lotus, d’entrelacer leurs bras comme un bretzel derrière leurs genoux, de se retourner sur le dos et de rouler frénétiquement comme des tortues renversées (3).
L’ashtanga, c’est le yoga version hard ; l’école de Pattabhi à Mysore est destinée aux adeptes qui forment le noyau dur de cette version hard. Comme toute institution, l’ashtanga possède sa hiérarchie clairement définie ; avoir été entraîné par Jois en personne, c’est un peu comme avoir été traité par Freud dans les premiers temps de la psychanalyse. À partir des années 1960 et 1970, Jois a formé les quelques Occidentaux venus en petit nombre à Mysore. Ceux-ci, de retour dans leurs pays, ont propagé son enseignement et poussé davantage de disciples à tenter le pèlerinage. Ces dernières années, le yoga est devenu partie intégrante du paysage américain, et l’ashtanga a connu un essor similaire : à présent, Jois a souvent près de quatre-vingts étudiants venus d’Occident, qui paient ce privilège environ 500 dollars par mois. En Inde, où le revenu annuel par tête est inférieur à 400 dollars, cela fait de lui un homme riche. Il est le moteur de plusieurs entreprises locales – auberges, restaurants, points d’accès Internet – qui ont surgi pour satisfaire les goûts et les besoins de tous les Occidentaux en quête de spiritualité venus nombreux afin d’absorber la sagesse du maître.
Jois est un homme corpulent et affable, au large sourire, qui parle un anglais hasardeux et dont l’intelligence redoutable est d’abord masquée par son côté Père Noël. Son « shala » (studio de yoga), lieu modeste à la peinture écaillée qui offre à peine assez de place pour accueillir une douzaine d’élèves, est un cadre improbable pour un phénomène pop américain pesant plusieurs millions de dollars ; tout en faisant office de gourou auprès de stars, Jois vit dans une ignorance bienheureuse de l’univers frelaté des célébrités américaines. J’ai passé un peu de temps à Mysore au printemps dernier. En voyant la photo de Manju avec Gwyneth Paltrow, j’ai fait remarquer à Jois que son fils ne devait pas être bien grand. Il a acquiescé et m’a désigné Paltrow avec ses cheveux courts. « Cet homme-là est très très grand, m’a-t-il solennellement asséné. Il est acteur de cinéma. »
Paix et frénésie
Mysore est une ville universitaire, pleine d’édifices couleur crème, aux proportions majestueuses. Le centre est occupé par un imposant palais construit durant la première moitié du XXe siècle pour le dernier maharajah, une bâtisse ouverte au public, dont les salles garnies de marbres et de miroirs tombent en décrépitude. Mysore se trouve à trois heures de Bangalore, la Silicon Valley locale. La fortune actuelle de Bangalore a touché Mysore : en se promenant dans les beaux quartiers, on découvre partout de nouveaux bâtiments, immeubles ou luxueuses résidences destinés à abriter les nouveaux riches.
Tandis que Mysore plonge dans le nouveau siècle, les élèves de Jois fuient les énergies occidentales, sources de troubles. La paix intérieure que promet le yoga peut être néanmoins difficile à atteindre lorsqu’on est cerné par la frénésie industrieuse du tiers monde : le seul moment où un calme relatif règne à Mysore, c’est avant le lever du jour, à l’heure où les camions ne sont pas encore de sortie, et où l’on peut voir passer un homme monté sur une bicyclette au guidon chargé de couronnes de jasmin odorant, offrandes destinées aux dieux. L’aube est considérée comme le moment le plus favorable à la pratique du yoga, et peu après 4 heures du matin, six jours par semaine, les élèves commencent à arriver au shala de Jois.
À l’intérieur, la plupart des disciples mâles sont torse nu, les femmes sont en Lycra, et tous ruissellent de sueur alors qu’ils tordent leur corps en des nœuds invraisemblables ou se renversent avec une agilité stupéfiante, comme suspendus dans les airs alors qu’ils bondissent d’une position à la suivante. On se croirait dans un monde de science-fiction à la David Cronenberg, où les pièces d’acier qui coulissent dans un mécanisme ont été remplacées par des membres humains ; les parties du corps forment des angles qu’on n’a pas l’habitude de voir, sauf lors d’un accident de voiture. Jois n’enseigne pas à la manière des professeurs occidentaux d’aérobic, qui crient leurs instructions face au groupe. Ici, chaque élève se présente à une heure donnée et exécute à son rythme une série de postures, tandis que Jois, le ventre sanglé dans un jean noir Calvin Klein, le torse nu mis à part ses cordelettes de brahmane (4), procède à ce qu’on appelle des ajustements : il tord une jambe pour lui donner la bonne posture, il s’appuie lourdement sur le dos d’un élève pour qu’il s’étire encore plus. Il est aidé par son petit-fils de 29 ans, Sarath Rangaswamy, qui s’occupe des étudiants plus costauds. On n’entend pas un bruit, à part un chœur de longs sifflements répétés et nasillards, et un ordre de temps à autre lorsque Jois glapit dans un anglais douteux : « Non ! Descendez ! » Cette sérénité naît de la concentration et de la douleur : le bonheur dans la torture.
Parmi les élèves que j’ai rencontrés, beaucoup n’étaient encore jamais venus en Inde, et d’aucuns contemplaient le voyage à Mysore comme un catholique pieux envisage de se rendre au Vatican. Dans la classe, certains sont engagés dans une quête spirituelle à plein temps, comme Allison, professeure de yoga à Toronto : quelques secondes après s’être présentée, elle m’a annoncé qu’elle était un renonçant bouddhiste célibataire. Il y a de jeunes errants, comme Jessie, récente diplômée en études féminines à l’université Vassar, venue en Inde avec une somme dont elle a hérité quelques mois auparavant, et qui s’est assez acclimatée pour parcourir les rues grouillantes sur un scooter de location. Il y a des fous du yoga, comme Charlie et Alice, couple d’Anglais qui se sont rencontrés dans un cours de yoga à Londres un an auparavant, ont lâché appartement et emplois (elle était institutrice en maternelle, il était rédacteur publicitaire) et se sont envolés pour l’Inde, où ils se sont mariés le 31 décembre, dans la communauté hippie de Kovalam, au bord de la mer. Un médecin local soigne leurs allergies en leur injectant tous les matins une huile nauséabonde dans le nez, et ils réfléchissent aux conséquences sur leur vie conjugale du « brahmacharya » ; il s’agit d’un ensemble de règles relatives au contrôle des pulsions sexuelles, que Jois détaille dans son livre Yoga Mala, récemment publié en anglais. Yoga Mala proscrit les rapports sexuels à tout autre moment que le quatrième et le seizième jour du cycle menstruel de la femme. L’ouvrage affirme également que faire l’amour dans la journée est une très mauvaise idée. Le sexe la nuit est une bonne idée uniquement si l’homme respire par ce que les yogis appellent sa narine de nuit – la gauche – et non par sa narine de jour. Le livre contient aussi cette mise en garde : si l’on respire dans la journée avec la narine de nuit, ce n’est pas une excuse pour tirer un coup en plein jour.
La plupart des élèves ont fait des sacrifices pour pratiquer le yoga : lorsqu’on devient un ashtangi, m’a-t-on expliqué, on n’a plus envie de sortir le soir, de manger une nourriture riche ou de boire de l’alcool, et vos amis étrangers au yoga commencent à vous trouver pas très marrant. L’un des sujets constants de conversation entre les élèves est la question de savoir si l’on peut concilier une pratique satisfaisante du yoga et une vie plus conventionnelle, avec un travail, un foyer, un conjoint, une famille. Le consensus semble être que non. L’un des participants est considéré par la plupart des autres comme l’ashtanga idéal. Peter a 37 ans et arrive de Nouvelle-Zélande ; il est venu à Mysore pour la première fois douze ans auparavant. Depuis, il est revenu une dizaine de fois, et sa pratique du yoga est désormais très avancée. Quand j’ai demandé à Peter ce qu’il faisait quand il rentrait chez lui en Nouvelle-Zélande, il m’a répondu simplement : « Je pratique le yoga. » Il l’enseigne parfois dans un pays ou un autre, afin de gagner assez d’argent pour se contenter de pratiquer. Peter est séduisant, il sourit avec les yeux ; il ressemble un peu à Brad Pitt, mais avec un corps plus musclé. C’est l’une des personnes les plus calmes, les plus affables que j’aie rencontrées, ce qui tient sans doute beaucoup à son adhésion au yoga et est probablement renforcé par son habitude de passer tous ses après-midi allongé au bord de la piscine du Southern Star, l’un des meilleurs hôtels de Mysore.
Parmi les élèves, beaucoup sont professeurs de yoga, ou aspirent à le devenir, et leur voyage à Mysore est un investissement censé aider leur carrière. Au début des années 1980, ouvrir une école de yoga en Occident était le meilleur moyen de s’assurer une existence de pauvreté comparable à celle d’un ermite indien ; aujourd’hui il est possible d’en vivre plutôt comme un rajah. Difficile d’imaginer qu’on puisse devenir maître de yoga uniquement pour s’enrichir, mais la réussite commerciale est devenue l’un des avantages possibles de ce métier. Surtout depuis que des Américains surchargés de travail se ruent vers cette discipline où ils voient un nouveau moyen de se détendre. Cela donne naissance à une comédie de mœurs du yoga, selon Nancy Gilgoff, 29 ans, vétéran de l’ashtanga qui enseigne à Hawaii. « Tous ces gens qui ont passé des années à gagner de l’argent et à stresser viennent maintenant nous voir, nous qui étions en marge, et ils nous donnent l’argent qu’ils ont gagné pour qu’on les sorte de leur stress, me raconte Gilgoff au téléphone. C’est un échange équitable : ils nous apprennent à gérer nos économies. »
Débardeur et dhoti
« Dix dollars », réclame Pattabhi Jois en gloussant. Il brandit une lettre envoyée à un de ses étudiants de Mysore, aux bons soins de son shala de yoga, et il fait semblant de ne pas vouloir la donner à son destinataire tant qu’il n’aura pas eu l’argent. Nous sommes à la table ronde que Jois anime tous les après-midi. Les élèves sont invités à y participer et à lui poser des questions sur la théorie du yoga et sur sa vie. Cette table ronde a été instaurée il y a quelques années, après la mort de l’épouse de Jois, et l’atmosphère évoque aujourd’hui davantage un moment de détente entre amis que la rigueur d’une leçon. Lorsqu’il s’assoit dans son fauteuil, Jois – que ses élèves appellent Gourouji – est souvent vêtu d’un débardeur et d’un « dhoti », version indienne du sarong, et se plonge dans un journal, tandis que les élèves restent assis en tailleur à ses pieds, dans un silence bienheureux.
Jois a grandi dans un foyer modeste, dans le village de Koshika, à 100 kilomètres de Mysore. Dans sa famille, ils étaient neuf enfants ; son père était propriétaire terrien et astrologue (Jois consacre à présent une partie de sa fortune à construire un temple flambant neuf dans son village). À 13 ans, il a quitté ses parents pour aller étudier au très réputé Sanskrit College de Mysore, devenant ainsi le premier membre de sa famille à partir pour la ville. Là-bas, il suivit des cours de yoga dans une école fondée – avec la protection du maharajah de Mysore – par un professeur nommé Tirumalai Krishnamacharya. Jois était déjà sportif (il jouait au football) et il s’est très vite mis au yoga.
En Occident, on croit souvent, à tort, que le yoga se borne aux positions physiques, mais ce n’est là qu’un aspect de la discipline, qu’on appelle plus précisément « hatha yoga ». Le texte classique du yoga, les Yoga sutras de Patanjali, a été écrit il y a près de deux mille ans et il aborde principalement les questions de l’esprit [lire « Le mythe des Yoga sutras », ci-dessous] ; le Hatha-yoga-pradipika, manuel classique de hatha yoga, date du XIVe siècle (5) [sur les origines du hatha yoga, lire l’article de William Dalrymple]. Les postures spécifiques à l’ashtanga auraient été décrites dans un manuscrit ancien fabriqué à partir de feuillets trouvés par Krishnamacharya à la bibliothèque de Calcutta, où l’avait envoyé son gourou dans les années 1900. Le manuscrit original n’existe plus – Jois dit qu’il a été dévoré par les fourmis – et les opinions divergent quant à son existence même [lire « Le legs ambigu de l’école de Mysore », ci-dessous]. Et selon une étude récente publiée en Inde, de nombreuses asanas du yoga ressemblent étrangement aux postures de la gymnastique britannique, importée à l’époque coloniale [lire à ce sujet « Les contorsions du yoga », Books, juin 2011]. En principe, les postures du yoga ne sont pas une fin en soi mais un processus de purification interne qui contribue à atteindre le but ultime de la pratique, la dissolution du moi. Cet état suprême est appelé samadhi : l’adepte y ressent une union avec toute la nature, c’est-à-dire une pleine conscience de Dieu.
En 1948, Jois fonda son Ashtanga Yoga Research Institute et commença à enseigner la discipline aux brahmanes locaux. Ses premiers élèves européens sont arrivés au début des années 1960, les premiers Américains sont apparus en 1972 et ils ont alors commencé à insister pour que Jois se rende aux États-Unis. En 1975, il est allé en Californie avec son fils Manju. Il y a passé trois mois et a créé une solide tête de pont pour l’ashtanga en Amérique. David Swenson, professeur de yoga aujourd’hui bien connu, était l’un des élèves qui attendaient Jois à son arrivée. « Le jour où ils sont sortis de l’avion, Gourouji a dit : “Voici mon fils, swami (6).” Manju a protesté : “Je ne suis pas un swami, je m’appelle Manju, et on est venus vous briser le dos” », me confie Swenson.
« La première chose que Gourouji vous apprend, c’est la confiance », explique Anne, 25 ans. Quand je suis arrivée à Mysore, elle était là depuis une semaine. Nous sommes en train de manger des dés de papaye et du yaourt pour le petit déjeuner dans l’un des lieux fréquentés par les élèves de yoga, chez une dame qui s’appelle Nagarathna. Je viens de terminer mon premier cours d’ashtanga avec Jois, qui m’a inquiétée alors que je tentais de me pencher en avant : il s’est approché par-derrière, m’a saisi les hanches et m’a fait basculer en me retenant, la tête à quelques centimètres au-dessus du sol, mes pieds se dérobant presque sous moi. Difficile de songer à méditer quand la force physique d’un octogénaire est la seule chose qui empêche votre tête de s’écraser sur un sol en béton.
Anne vient de terminer ses études universitaires, et elle pratique l’ashtanga depuis quatre ans. Elle est venue à Mysore sur un coup de tête, avec Tracy, adepte depuis six ans, qu’elle a rencontrée quand elle habitait Londres. Tracy tient un salon de coiffure. Un matin, après les exercices, quand j’ai dit que j’avais le genou gauche un peu sensible, Tracy a dit : « Tes genoux, c’est ton ego. » Tracy et Anne dégagent toutes deux un calme particulier, mais, dans le cas d’Anne, c’est peut-être lié à l’épuisement causé par un bain d’huile de ricin qui a mal tourné. Jois prescrit ce traitement à beaucoup de ses élèves, pour les rendre plus souples. Il faut s’enduire d’huile la tête et le corps, laisser agir quelques minutes ou une demi-heure, puis retirer le produit en se frictionnant avec un savon vert en poudre. L’huile de ricin est un purgatif puissant, dont l’application est censée nettoyer et apaiser ; elle est aussi censée vous pénétrer la peau, entrer dans vos articulations, et les lubrifier pour leur conférer une souplesse nouvelle. Les utilisateurs signalent aussi des effets psychologiques (somnolence ou perte de conscience), et les élèves de Jois évoquent les bains d’huile de ricin avec le même degré de monomanie obsessionnelle que les lycéens drogués parlaient jadis de prendre du LSD.
On imagine mal que tomber malade incite à la confiance mais, comme la plupart des autres élèves, Anne s’est abandonnée aux méthodes de Mysore. L’obéissance au gourou en fait partie, tout comme l’adoption d’un mode de vie qui combine la pleine conscience yogique et ce qui ressemble à une bonne dose d’inconscience. La journée de l’élève est assez inoccupée : après avoir terminé les positions et passé une demi-heure à méditer dans une pièce obscure du shala, on s’en va prendre son petit déjeuner chez Nagarathna ou chez le marchand de chai. On peut se diriger vers un point d’accès Internet pour télécharger ses courriels, avec une lenteur exaspérante. L’heure du déjeuner arrive bientôt, et on va chez Auntie, encore une Indienne qui a lancé sa petite entreprise : elle cuisine des chapatis, du dahl, des légumes au curry et trois types de riz différents, le tout pour vingt roupies, c’est-à-dire un peu moins de 50 cents. Ensuite, on peut se retirer au bord de la piscine du Southern Star Hotel, qui n’est sans doute pas l’endroit où vous êtes descendu, puisqu’une nuit y coûte l’équivalent d’à peu près cinq mois de déjeuners chez Auntie. Après, on se rend à la table ronde de Jois, on mange quelques fruits et on s’efforce d’être endormi à neuf heures afin d’être reposé lorsqu’il faudra se lever à quatre heures le lendemain pour une nouvelle journée identique.
La culture du yoga à Mysore assure l’immersion dans l’exotique, tout en vous mettant à l’abri des aspects moins séduisants de l’Inde. Les filles du groupe se mettent bientôt à s’habiller à l’indienne, on les voit se promener vêtues d’un « salwar kameez », sorte de pyjama, et d’écharpes diaphanes, pour se protéger du soleil et des regards des autochtones. Au bout de quelques jours, les New-Yorkais arrivés tout en noir se mettent à ressembler à des nostalgiques de Woodstock. Il y a pourtant des limites. Charlie, l’Anglais marié depuis peu, m’a raconté que le yoga avait changé sa vie. Il a renoncé à boire de l’alcool et à manger de la viande. Mais il n’a rien contre une petite rechute : un soir, dans ma chambre d’hôtel, il commande du fish and chips et une bière tout en regardant Friends sur une chaîne câblée, et il s’extasie devant les toilettes à l’européenne, après des mois passés à s’accroupir à l’indienne.
Aux yeux des Occidentaux, l’Inde est attirante et étrange ; les élèves du cours de yoga ont tendance à voir toute cette étrangeté à travers le prisme de la spiritualité. Un après-midi, une élève récemment arrivée de Manhattan raconte qu’elle vient de voir une femme âgée assise à terre, qui tendait la main pour mendier. « Je l’ai regardée, et il y avait tant d’amour sur son visage. Et j’ai pensé aux hommes en costume que je croise dans la rue, dans mon quartier, ces millionnaires qui grimacent en parlant dans leur portable. Et je me suis dit : “Qui est plus heureux, en réalité ?” » Un autre jour, je passe l’après-midi au bord de la piscine avec Jessie, la diplômée de Vassar, originaire de l’Upper West Side, qui survit en Inde grâce aux paquets de soupe miso et de stylos rollers qu’on lui envoie depuis chez elle. Petite et pulpeuse, elle a des cheveux noirs frisés et éclate constamment de rire. Jessie vient d’aller voir un astrologue. « En fait, il m’a dit que j’allais mourir. Mais ça n’est pas vraiment grave. Plus on se plonge dans tous ces trucs orientaux, moins la mort est une menace. Parce qu’on comprend que la vie est dure. » Cette vie en maillot de bain ne semble pas si dure, en réalité, mais Jessie est parfaitement sincère lorsqu’elle évoque l’éveil de la connaissance de soi.
Un studio à Manhattan
La plupart des Indiens ordinaires s’intéressent au yoga à peu près autant que les Américains d’aujourd’hui aux pratiques des shakers (7) : cela fait partie de leur histoire mais pas vraiment de leur présent. Malgré tout, celui qui part en quête spirituelle a besoin d’une infrastructure, ce qui offre aux habitants de Mysore toutes sortes d’opportunités commerciales. J’ai rencontré un jeune couple local qui est en train de transformer sa maison en « Bed and breakfast » à l’occidentale, avec un confort incluant un accès illimité et gratuit à l’eau filtrée et la séance photo avec le troupeau d’éléphants du palais de Mysore qui passe chaque week-end devant chez eux. À l’autre bout de la ville, une jeune femme pleine de ressources a transformé la minuscule épicerie familiale en stockant des marchandises attirantes pour les Occidentaux, comme des barres aux céréales sans sucre, du beurre de cacahuète et du maïs, aliments dont elle déclare poliment qu’ils ne sont pas du tout à son goût.
Certains habitants de Mysore ont fait du contact avec les élèves de l’école de yoga leur métier, comme la bande de gamins maigrelets réunis devant le shala de Jois. « Vous venez de New York ? me demande un certain Ajay. Vous pratiquez chez Jivamukti ? » Ajay connaît Jivamukti, studio de yoga très branché à Manhattan, où l’on se fait remarquer si l’on n’a ni piercing au visage ni tatouage et si l’on n’a pas l’air d’avoir une réservation permanente chez Moomba [un restaurant branché], parce que, pour des adolescents pauvres comme lui, connaître les adeptes du yoga n’est pas seulement un moyen de pratiquer son anglais mais aussi d’obtenir un repas ou quelque faveur (8).
Parmi les femmes de Mysore, en particulier, l’« effet yoga » suscite des ambitions économiques jusque-là inimaginables. Nagarathna, chez qui tant d’élèves se nourrissent, parle des célèbres professeurs de yoga du monde entier qui sont venus chez elles. « Si un jour j’ai l’occasion de travailler pour une famille dans votre pays, j’en profiterai, déclare-t-elle avec optimisme. Je ferai la cuisine, ou je m’occuperai des bébés. J’ai simplement envie de voir comment vivent les gens. J’ai grandi comme une grenouille dans un puits. Je n’ai rien vu. » Une parabole indienne évoque la grenouille du puits qui voulait rendre visite à la grenouille vivant près de l’océan ; son vœu est exaucé, mais lorsqu’elle voit l’océan, sa tête explose. Nagarathna semble tentée par cette éventualité.
« Laissez vos chaussures à la porte ! » crie une voix, et la foule massée en haut de l’escalier d’un loft à l’angle de Broadway et Houston Street s’avance. Chacun enlève ses sandales argentées ou ses Birkenstock et se glisse sous un linteau orné d’une guirlande de roses pour pénétrer dans une pièce où flotte un parfum d’encens ; deux haut-parleurs diffusent de la musique indienne. Par un chaud dimanche après-midi de fin juillet, la communauté ashtanga de New York est réunie pour fêter le 85e anniversaire de Pattabhi Jois. Le gourou fait étape à Manhattan au cours d’une tournée d’enseignement autour du monde, d’une durée de quatre mois (9). Quelque cent cinquante personnes s’entassent dans la pièce, et il y en a autant qui jouent des coudes à l’extérieur : hommes au crâne rasé ou couvert de dreadlocks, sans une once de graisse et le corps parfaitement droit, jeunes femmes en haut à bretelles filiformes ou en sari coloré, un bindi scintillant collé au front. Tous s’assoient à terre pour attendre Jois, glissant leurs jambes sous eux sans craquer ni se plaindre d’avoir mal au dos. Certains adoptent la position du lotus et se mettent à méditer, tâche difficile dans le bruit des conversations enthousiastes et les sonneries occasionnelles de portables. Jessie de Mysore est là, elle est revenue d’Inde la semaine dernière, et elle n’a aucune idée de ce qu’elle va faire désormais (« J’ai commencé par pleurer pendant deux jours », dit-elle). Gwyneth Paltrow est également là, vêtue d’une longue jupe blanche et d’un minuscule débardeur blanc ; elle fait signe à ses amis de la rejoindre près de l’autel, où trône la statue de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, couvert de guirlandes de fleurs (10).
Jois finit par faire son entrée, il s’assied en tailleur sur le sol face à un prêtre indien en robe blanche, qui se lance dans une série d’invocations en sanskrit. Pendant deux heures, le prêtre psalmodie, allume des bâtons d’encens et jette dans la flamme sacrée des offrandes de riz, de noix de coco et de ghee [beurre indien], tandis que les spectateurs baissent la tête pour prier ou se penchent pour mieux voir Jois. L’homme assis devant moi est perché en position du lotus sur un épais manuel d’informatique, en une sorte de lévitation assistée. Le prêtre fait brûler du camphre sur un plateau pour symboliser l’évaporation de l’ego dans le feu de la connaissance, puis le petit-fils de Jois élève la flamme et se promène parmi la foule. Un buisson de bras blancs minces et implorants se dressent, tendus vers le feu ; les fidèles plongent les mains dans la flamme, puis font le geste de s’essuyer les doigts sur le visage et sur la tête, pour montrer que leur ego est consumé.
Après la cérémonie, tout le monde part en file indienne dans Broadway pour la fête d’anniversaire de Jois, qui a lieu au Skylight Ballroom du Puck Building, avec sa vue panoramique sur le centre de Manhattan. La soirée ressemble au croisement de la visite officielle d’un chef d’État étranger et d’un après-midi au festival de musique féminine de Lilith Fair. Jois est assis à un bout de la pièce, comme sur un trône, tandis que ses amis et élèves se sont alignés pour le saluer et lui remettre des bouquets, des guirlandes et des boîtes de chocolats (les règles des brahmanes en matière de préparation de la nourriture n’empêchent apparemment pas de consommer des sucreries, même si les médecins de Jois l’ont mis en garde à ce sujet). Le gourou ne semble pas sensible au décalage horaire, alors qu’il est arrivé de France la veille : il rayonne de plaisir tandis que d’innombrables jeunes femmes séduisantes tombent à genoux pour lui baiser les pieds, puis se lèvent pour l’enlacer. Il les embrasse, leur serre la taille et laisse parfois ses deux mains s’égarer plus bas pour leur tapoter le postérieur avec affection. Jois et sa famille ne restent pas longtemps mais, avant qu’ils partent, on apporte un énorme gâteau au chocolat supportant des dizaines de bougies, et tout le monde chante Happy Birthday to You.
On dit souvent que l’engouement actuel de l’Occident pour le yoga répond à un manque dans la culture américaine contemporaine, où les valeurs matérielles sont appréciées aux dépens des valeurs spirituelles. Cet argument n’est pas faux, mais il n’explique pas pourquoi on assiste à un essor du yoga plutôt qu’à un bond dans la fréquentation des messes du matin, par exemple. L’explication est peut-être en partie qu’en s’imposant en Amérique, le yoga a perdu une bonne partie de sa dimension spirituelle. Dans votre club de quartier, la prof de yoga allume peut-être une bougie, mais elle ne vous donne pas de leçons sur le végétarisme ou l’abstinence sexuelle. Par bien des côtés, le boom du yoga s’inscrit dans le prolongement du boom de la santé auquel on assiste depuis les années 1980 : soucieux avant tout d’efficacité, les Américains trouvent forcément un attrait à ces séances d’exercices physiques qui peuvent également servir d’exercices spirituels et se substituer à une séance chez le psy. Selon un paradoxe typiquement américain, la philosophie indienne fondée sur la dissolution du moi s’accorde parfaitement avec la vieille tradition occidentale d’individualisme et d’effort personnel [lire « Du yoga à la vogue de la méditation », ci-dessous].
L’ashtanga semble pourtant attirer ceux qui exigent une pratique plus rigoureuse, pour l’âme comme pour le corps. Même ceux qui sont initialement tentés par l’exercice physique se mettent souvent à suivre des cours de psalmodie et de méditation, et commencent à économiser pour aller à Mysore. Que les ashtangis qui viennent transpirer tous les matins au Puck Building obéissent à Dieu ou à Narcisse, leur pratique suit le rythme de Manhattan : au bout d’une heure et demie de yoga, Jois ordonne à la classe de prendre une posture de repos. Vous êtes censé rester immobile pendant au moins cinq ou dix minutes, à méditer, mais au bout de trente secondes les matelas sont roulés et les pieds se dirigent vers la sortie, à pas feutrés sur le parquet. La paix intérieure, c’est bien joli, mais les obligations du monde du travail ne peuvent pas attendre la vie d’après la vie.
Quand on l’interroge sur le yoga, Jois ne parle ni de Dieu ni de la possibilité d’accès à la pleine conscience. Il préfère expliquer en quoi le yoga est bon pour rester en bonne forme physique. Il semble considérer l’expansion planétaire de sa discipline comme tout à fait prévisible, étant donné son efficacité. Il y a pourtant beaucoup d’aspects que Jois n’apprécie guère dans la popularité de l’ashtanga, et ce qu’il semble aimer le moins, c’est que d’autres s’enrichissent grâce à son système. Jois a une dent contre Beryl Bender Birch, auteure du livre à succès Power Yoga, guide très accessible (1995) fondé sur la série de positions de l’ashtanga. « C’est uniquement pour faire de l’argent », juge sévèrement Jois. Birch riposte : « Mon objectif était de faire connaître ce système au plus grand nombre d’Américains, à un tas de gens qui n’auraient pas forcément osé essayer le yoga. À mon avis, nous en avons tous bénéficié » (11).
Avec les années, Jois est devenu très strict quant à l’approbation qu’il accorde aux professeurs de yoga : il n’existe dans le monde qu’une poignée d’enseignants certifiés d’ashtanga qui ont étudié au moins six ans auprès de Jois, et son petit-fils Rangaswamy est censément le meilleur adepte au monde, le seul auquel Jois enseigne les positions finales, les plus difficiles. Quand ses disciples ont remarqué que la santé de Jois déclinait et que ses amis lui ont conseillé de ne plus se déplacer autant, il n’a tenu aucun compte de ces avis et a entrepris un tour du monde passant par Hawaii et l’Australie, avant de regagner l’Inde. Avec sa famille, il voyage en première classe, mais il ne mange pas les repas servis dans les avions. À New York, ils ne descendent pas dans un hôtel, car on leur a prêté une maison dans Greenwich Village, où Saraswathi, la fille de Jois, peut cuisiner le riz et le dahl qu’ils ont apportés avec eux. Tous les matins pendant un mois, Jois donne deux cours au Puck Building, avec l’aide de son fils Manju, qui vit désormais ici, et de Rangaswamy. Il n’a jamais eu autant d’élèves à la fois, c’est un peu l’équivalent yogique du concert des Beatles au Shea Stadium.
Il aime aussi jouer les touristes : il est allé voir le Cirque du Soleil au cinéma IMAX, et il a fait beaucoup de shopping. Un après-midi, je rejoins Jois et sa famille pour une excursion dans Chinatown. Rangaswamy, dont c’est le premier séjour en Amérique, n’arrête pas d’entrer dans des magasins de chaussures, et il dévore des yeux les modèles de la marque Rockport ; il porte une paire de Nike achetées la veille chez Niketown. Saraswathi, dont les doigts, les orteils et les poignets sont chargés d’or, observe d’un œil méfiant les vitrines des bijoutiers. « L’or indien c’est mieux », dit Jois, en levant les mains pour montrer sa propre collection de bijoux et de bagues.
Jois chemine dans Canal Street, vêtu d’une chemisette en soie et d’un dhoti, il s’arrête régulièrement aux devantures pour examiner les marchandises. Il oblige tout le monde à faire une étape dans une maroquinerie où il semble tenté par une ceinture cloutée, copie de Versace, alors qu’il n’a jamais porté de pantalon. Puis il fouille dans des tas de montres à deux sous, il négocie et plaisante avec les vendeurs, dans son anglais limité qui vaut bien le leur (« Il y a garantie ? » demande Jois à propos d’une montre à six dollars. « Garantie une heure », réplique le marchand). Après avoir écumé plusieurs boutiques de montres et avoir marchandé avec une demi-douzaine de vendeurs, puis comparé les mérites du faux cuir et du faux argent, Jois achète dix montres à six dollars pièce, cadeaux pour ses amis au pays.
« Dieu nous les a envoyés »
Il est maintenant lancé et nous entrons dans une bagagerie. On m’a prévenu : Jois est l’Imelda Marcos des valises, il en a vingt-cinq chez lui. Son œil est attiré par une en particulier, un monstre rigide, argenté, qu’il fait rouler partout et examine sous toutes les coutures, avant de faire baisser le prix à quarante-cinq dollars. Il sort du magasin tout content de lui, tandis que derrière lui Rangaswamy porte l’énorme objet. Peut-être cette obsession des valises a-t-elle un sens symbolique – un désir de rester toujours en mouvement, sur le plan mental comme sur le plan physique – mais cet achat a aussi un but pratique, parce qu’il va devoir rapporter chez lui les cadeaux offerts par ses élèves, et qu’il a encore bien des emplettes à faire. La veille, il est allé au Kmart d’Astor Place, mais il a été déçu. « En Californie, Kmart c’est mieux. À Hawaii, beaucoup mieux. »
Pour mon dernier soir à Mysore, je retourne voir le palais. Une fois par semaine, le bâtiment est éclairé par des milliers d’ampoules électriques, qui en soulignent les dimensions, et ses jardins sont alors le lieu de promenade favori des familles, qui viennent prendre l’air et échapper aux coupures de courant chez elles. En y déambulant, je rencontre Ajay, l’un des gamins qui traînent à côté du shala de Jois, avec son ami Deepak. Ils sont en vadrouille comme deux ados oisifs pourraient l’être dans n’importe quelle ville américaine, sauf qu’ils n’ont pas de centre commercial où aller, ni d’argent à y dépenser s’il en existait un. Ajay a 14 ans, il ne mesure qu’un mètre cinquante et pèse environ 35 kilos. Deepak, 16 ans, est plus réservé, mais à peine plus grand. On dirait que, de toute leur vie, ils n’ont jamais eu assez à manger.
On s’assied à terre et ils me racontent qu’ils aiment les élèves étrangers du cours de yoga, qui les ont beaucoup aidés : l’un d’eux a donné à Deepak un Walkman, un autre a acheté des livres pour Ajay et lui a payé un cours de programmation informatique. Je leur demande ce qu’ils veulent faire quand ils auront quitté l’école, et ils me répondent qu’ils veulent devenir profs de yoga. Vu l’exemple de Jois, cela paraît une noble ambition. Mais ils ne veulent pas seulement accueillir des élèves occidentaux, précisent-ils. Les pauvres aussi ont besoin du yoga. « On ne veut pas oublier d’où on vient et ce qu’on était avant de commencer le yoga, dit Ajay. Avant, on tournait en rond, on faisait rien. Mais les élèves de yoga nous ont dit qu’il faut travailler, qu’il faut se concentrer. Que quand on devient yogi, on a tout ce qu’on veut. »
Ajay et Deepak m’invitent chez eux (ils veulent me montrer des photos d’eux faisant du yoga), alors nous montons dans un rickshaw à moteur et partons pour un quartier pauvre. L’air est enfumé, chargé d’une odeur de bouse de vache brûlée, et nous baissons la tête pour entrer dans la maison qu’Ajay partage avec sa grand-mère : deux pièces obscures, chichement meublées, chacune à peine plus grande qu’un placard, et guère plus aérée. Faute d’électricité, Ajay allume une bougie puis déniche un album photo. On s’accroupit et on admire les clichés de ces deux gamins au corps sec se pliant pour adopter les positions du yoga, ou posant à côté de célèbres profs occidentaux. Ajay ne serait pas plus fier si on le voyait un bras autour de la taille de Gwyneth Paltrow.
Ajay et Deepak sont très jeunes, ils sont chaleureux et ont tout à apprendre : ils espèrent que je serai l’un des élèves de yoga qui les aideront à s’en sortir. Je doute qu’ils s’en tiennent au yoga, et encore plus qu’ils atteignent le samadhi. Mais quand ils disent que le yoga a transformé leur vie, je les crois. J’ignore si cette transformation a été provoquée par la puissance des exercices, à cause des biens matériels que les élèves occidentaux leur ont offerts, ou à cause des ambitions que les élèves occidentaux leur ont inspirées. Peu importe, en fait, puisque Ajay et Deepak sont la preuve vivante de l’idée yogique que l’amélioration du corps et de l’âme n’est qu’une seule et même chose. « On pense que Dieu nous a envoyé les élèves du cours de yoga », me dit Deepak, et quand il dit ça, je le crois aussi.
Cet article est paru dans The New Yorker le 14 août 2000. Il a été traduit par Laurent Bury.