Les poèmes de l’archevêque

Que se passe-t-il, dans le tableau de Manet, après le déjeuner sur l’herbe ? « Y aura-t-il du vin à renverser/sur l’herbe fade de l’été/Ou bien seulement le sable des heures filant ? » Cités par Kate Kellaway dans The Observer, ces vers sont tirés d’un recueil sobrement intitulé « Les poèmes de Rowan Williams ». Leur caractère profane, inattendu sous la plume d’un homme d’Église, illustre à merveille l’éclectisme de l’ancien archevêque de Canterbury. Âgé de 64 ans, cet homme cérébral, à l’érudition exceptionnelle, a présidé durant dix ans (de 2002 à 2012) aux destinées de l’Église anglicane. Son office achevé, le dignitaire renoue avec ses premières amours : la poésie, qui l’a, dit-il, toujours accompagné et aidé à s’extraire des pesanteurs de sa fonction. En plus de ses propres vers, Williams signe ici des traductions de Rilke et de plusieurs poèmes en gallois, sa langue maternelle. Lui dont un théologien avait un jour relevé « l’absence toute réfléchie de clarté » de ses discours d’archevêque, produit, selon Kellaway, une œuvre lumineuse, caractéristique d’un homme qui se définit « non pas comme un poète religieux, mais comme un poète à qui le religieux importe “intensément” ».

17 faits & idées à glaner dans le numéro 57

 

• Une nation qui a élu son premier leader juif en 1936 a contribué à déporter 76 000 Juifs à Auschwitz.

• De nombreux survivants de la Shoah ont subi un traumatisme trop profond pour pouvoir vivre en couple.

• Le mot sanskrit yoga signifie « union » et est étymologiquement lié au mot anglais « yoke » (joug).

• Dans l’Inde ancienne, les yoginis (femmes yogis) étaient perçues comme de terrifiantes incarnations féminines.

• Les voyageurs européens du xviiie siècle décrivaient souvent les yogis comme des tueurs professionnels.

• Presque tout le yoga indien antérieur au XXe siècle consistait à demeurer très longtemps dans la même posture.

• L’aéroport d’Amsterdam est construit à 4,5 mètres sous le niveau de la mer.

• Le dernier rapport du GIEC affirme sans preuve que les rendements agricoles ont diminué en raison du changement climatique.

• La Chine et les États-Unis sont maladivement tributaires l’un de l’autre.

• Lorsqu’il court, un homme consomme en une heure les calories d’une barre chocolatée.

• Il existe plus de trente usines produisant chaque année plus d’un million de colonies de bourdons.

• Les meilleurs photographes de guerre comprennent que les conflits se déroulent au sein des populations civiles.

• Sur les 400 000 hommes qui franchirent le Niémen le 22 juin 1812, seuls 20 000 étaient encore vivants six mois plus tard.

• Le XXe siècle fut le moins meurtrier de l’histoire humaine.

• Le prix moyen d’un logement à l’achat à Londres dépasse dix fois le revenu médian.

• Une scène des Lumières de la ville a nécessité 342 prises étalées sur deux ans.

Keynes a prédit en 1928 qu’en 2028 nous ne travaillerions plus que trois heures par jour.

 

Sous-traités

Quinze minutes pour nettoyer une chambre entre deux patients en soins intensifs : « Dans les hôtels, le personnel dispose en général du double de temps pour faire le ménage », s’étonne Katherine Fierlbeck dans la Literary Review of Canada. L’ouvrage qui lui inspire cette remarque est signé Dan Zuberi, un sociologue de l’université de Toronto. Pendant des mois, le chercheur s’est entretenu avec des agents d’entretien et des personnels de cuisine des hôpitaux de Vancouver et de ses environs, deux catégories touchées de plein fouet par la sous-traitance au début des années 2000. Selon Zuberi, avant la réorganisation des services, une femme de ménage gagnait dans ces établissements plus de 18 dollars de l’heure ; un chiffre aujourd’hui inférieur à 10 dollars, avec, en outre, un temps de formation réduit, du matériel de qualité moindre et un rythme beaucoup plus stressant. « Il n’est certainement pas inconcevable que [de telles conditions] soient à l’origine de la recrudescence d’infections nosocomiales constatée dans les hôpitaux du pays », relève Fierlbeck. Mais rien ici ne vient le prouver. En effet, si la première partie du sous-titre (« Comment la sous-traitance hospitalière nuit aux travailleurs ») trouve sa pleine justification dans les entretiens menés par l’auteur, ce dernier peine, en revanche, à démontrer que ce système est bien ce qui « met en danger les patients ». Comme l’explique Fierlbeck, « les infections nosocomiales augmentent aussi dans les hôpitaux qui n’ont pas recours à la sous-traitance ». Et il existe d’autres facteurs d’explication possibles, parmi lesquels l’insuffisante hygiène des visiteurs et personnels soignants, des problèmes d’infrastructures, ou encore la résistance accrue aux antibiotiques. Insuffisamment étayé au plan statistique, le livre n’en dresse pas moins un impressionnant tableau du « paysage dickensien qui caractérise le secteur de la santé au Canada ».

Bientôt tous yogis

« Je m’étais enveloppée de serviettes de bain pour avoir l’air plus hindou, j’avais posé mon pied droit sur ma cuisse gauche et je me regardais fixement dans la glace, non avec complaisance mais dans l’espoir d’atteindre l’état supérieur du yogi », écrit Françoise Sagan dans Bonjour tristesse (1954).

Comme en témoigne à la même époque l’initiation à cet art de Marilyn Monroe et de Greta Garbo, la mode du yoga à la sauce occidentale est loin d’être récente. Mais elle concerne maintenant des dizaines de millions d’adeptes des deux côtés de l’Atlantique. Si l’on ajoute les pratiquants de diverses formes de méditation non liées au yoga, elles aussi plus anciennes qu’on ne croit, cela fait beaucoup de monde. Il faut se représenter, à chaque instant, des centaines de milliers de cadres stressés, de chômeurs anxieux, de malades douloureux, mais aussi de jeunes (surtout des femmes) heureux de vivre, se mettre dans la position du lotus, contrôler leur respiration, fermer les yeux, puis, pour certains, se livrer à des exercices exigeants pour l’esprit ou le corps.

Il est facile de se moquer. « Savez-vous qu’en observant votre respiration pendant quarante-huit minutes, vous pourriez être illuminé ! » lit-on sur le site meditationfrance. « La voie de Bouddha était vipassana, vipassana signifie être le témoin. Rappelez-vous, ce n’est pas le même processus que celui qui est pratiqué dans le yoga. Dans le yoga, le processus s’appelle pranayam, c’est tout à fait autre chose. » Ne confondons donc pas yoga et méditation. Mais ne confondons pas non plus la « méditation pleine conscience » (mindfulness meditation) de la « simple pleine conscience » (mindfulness), explique l’Américain Tony Schwartz, « coach » de cadres dirigeants, qui a pratiqué la méditation pendant vingt-cinq ans. La première, le fameux vipassana, est une pratique avancée qui passe par l’apprentissage long de la concentration (sur un objet, comme un grain de raisin, ou sur sa respiration) et débouche plusieurs années plus tard sur la capacité de devenir un témoin extérieur de sa propre expérience. La seconde (mindfulness) est « simplement une façon de devenir plus conscient de ses propres sentiments […] donc plus attentif à votre impact sur autrui ».

Tony Schwartz professe aujourd’hui un scepticisme modéré. Certes, pratiquer la méditation au quotidien est sans doute bon pour la santé, comme le yoga. « Mais je n’ai pas trouvé d’indice probant que cela conduise les gens à mieux se comporter, améliorer leurs relations avec les autres ou être plus heureux. » Son conseil ? Se concentrer et se détendre une minute ou deux plusieurs fois par jour en contrôlant son souffle : aspirer en comptant jusqu’à trois, expirer en comptant jusqu’à six. « Plus pratique que la méditation longue. » Et cela n’exclut pas un peu de yoga.

 

 

Chaplin, ce tyran

Avec quelque deux cents biographies répertoriées par The Independent, Charlie Chaplin n’est pas, tant s’en faut, un sujet délaissé… Pourquoi, alors, ce deux cent unième volume consacré au père de l’inoubliable Charlot ? L’écrivain qui se lance dans un tel projet a deux options, commente le quotidien : « Soit il découvre des éléments nouveaux, soit il propose un regard singulier. » Peter Ackroyd s’inscrit dans la deuxième tendance. Auteur, il y a quelques années, d’une superbe « biographie » de Londres (Londres, la biographie, Stock, 2003), Ackroyd fait de la ville natale de Chaplin le filtre à travers lequel analyser sa pugnacité, ses fulgurances et ses outrances. Les années qu’il passa, enfant, dans les bas-fonds grouillants de la capitale victorienne, rejeton délaissé d’une mère à moitié folle et probablement prostituée, « ont nourri, sa vie durant, une haine de la pauvreté, une méfiance à l’égard des femmes et une peur de la faillite, tant mentale que financière ». Ce qui pourrait expliquer, selon Ackroyd, le perfectionnisme maladif de Chaplin (une scène fameuse des Lumières de la ville a nécessité pas moins de 342 prises, étalées sur deux ans) et sa vie amoureuse ô combien mouvementée (l’homme revendiquait 2 000 conquêtes, parmi lesquelles beaucoup de très jeunes filles). Ackroyd, qui a aussi consacré une biographie à Charles Dickens – autre monument dans son genre –, n’hésite pas à les comparer : « Comme Dickens, Chaplin était déterminé, implacable, écrasant. Tous deux ont toujours eu besoin de se rendre maîtres du monde qui les entourait ; ils avaient un comportement quasi militaire avec leurs familles et il leur fut souvent reproché d’être dominateur, voire dictatorial (1). En société, ils semblaient joyeux et sociables, mais ils étaient sujets à des accès de terreur et à des peurs inexplicables ; enfin, les deux, bien que très riches, craignaient que leur fortune ne leur fût enlevée. »

 

1| Lire à ce sujet « Le martyre de Madame Dickens », Books, octobre 2011.

Déjanté comme un Polonais en Ukraine

S’il fallait l’inscrire dans un courant, le livre du journaliste polonais Ziemowit Szczerek serait moins proche de la grande littérature de voyage d’un Andrzej Stasiuk que du déjanté Las Vegas Parano d’Hunter S. Thompson. De Lviv à Odessa, en passant par Kiev, ses personnages se lancent depuis la Pologne dans une virée « trash » à travers l’Ukraine, à l’affût de tout ce qui est « dur, sale, affreux ». Conçu comme un reportage romancé, ce curieux livre intitulé « Mordor arrive et il va nous manger » tourne en dérision les préjugés que nourrissent les Polonais à l’égard de leur grand voisin oriental. Selon Szczerek, ses compatriotes, quand ils ne viennent pas chercher les traces d’une « polonité » évanouie, fantasment sur cet « Est sauvage » qu’ils imaginent imprégné d’alcool et de violence, une sorte de royaume du mal (« Mordor », en référence au Seigneur des anneaux) qu’ils parcourent comme on visiterait un zoo. En s’emparant de cette fascination malsaine, « Szczerek souligne, pour mieux le moquer, le sentiment de supériorité des Polonais », relève l’hebdomadaire Polityka. Ainsi une jeune autochtone croisée en route lance-t-elle aux protagonistes : « Vous, les Polonais, vous venez ici parce qu’ailleurs, on se rit de vous. Ailleurs, on vous voit comme vous nous voyez : comme des êtres blafards, une peuplade de l’Est perdue au milieu de nulle part. »

Mandelbrot, un franc-tireur des maths

Benoît Mandelbrot, le brillant mathématicien polono-franco-américain qui nous a quittés en 2010, avait un goût de poète pour le bizarre et la complexité. Son génie pour repérer des relations cachées entre des phénomènes très éloignés les uns des autres l’a conduit à fonder une nouvelle branche de la géométrie, qui a fait progresser notre compréhension des formes naturelles et du comportement humain. La clé de voûte de cette théorie est une idée à la fois simple et difficile à saisir : l’autosimilarité.

Pour comprendre de quoi il retourne, considérons un objet bien connu : le chou-fleur. Prenez la tête de ce légume et regardez de plus près sa structure, la manière dont elle se divise en petits fleurons. Coupez l’un d’entre eux. À quoi ressemble-t-il ? Il ressemble à une petite tête de chou-fleur, composée à son tour de fleurons plus petits. Maintenant, cueillez l’un de ces mini-fleurons. À quoi cela ressemble-t-il ? À un chou-fleur encore plus minuscule. Si vous poursuivez ce processus (et vous aurez bientôt besoin d’une loupe), vous verrez que les fragments toujours plus petits ressemblent tous au légume dont nous sommes partis. C’est pourquoi l’on dit que le chou-fleur est « autosimilaire » : chacune de ses parties est un reflet de la totalité.

Il existe d’autres formes autosimilaires, chacune ayant sa structure caractéristique : les nuages, les littoraux, la foudre, les amas de galaxies, le réseau formé par les vaisseaux sanguins dans notre corps et même, très probablement, les fluctuations des valeurs boursières. Plus vous zoomez sur un littoral, et plus son tracé paraît dentelé, et non lisse : chaque portion est à son tour composée de segments tout aussi irréguliers que l’on peut décrire en appliquant les méthodes mises au point par Mandelbrot. Du fait des aspérités qui les caractérisent, les structures autosimilaires sont rétives aux mathématiques classiques. Les méthodes de cette science, depuis les Grecs jusqu’au siècle dernier, ont toujours été mieux adaptées aux formes régulières, telles que le cercle. (Au passage, notez qu’un cercle n’est pas autosimilaire : si on le divise en arcs toujours plus petits, ces derniers se redressent au point de devenir presque droits.)

Il faut attendre les dernières décennies pour voir apparaître une mathématique des surfaces irrégulières capable d’appréhender l’autosimilarité et les autres phénomènes qui lui sont apparentés, comme les turbulences, le bruit, la formation d’agrégats et le chaos. Mandelbrot fut le principal acteur de cette révolution. Il passa une bonne partie de sa carrière mouvementée au siège d’IBM, dans le nord de l’État de New York. Il devint célèbre à la fin des années 1970 en popularisant la notion d’autosimilarité et en inventant le mot « fractale » (du latin fractus, qui signifie « brisé ») pour désigner les formes relevant de cette catégorie. Il découvrit en 1980 l’ensemble qui porte son nom, une figure géométrique extrêmement complexe dont la forme évoque un bonhomme de neige boutonneux ou un scarabée. Elle devint l’emblème de la nouvelle science du chaos, dont la vogue commençait. Ce qu’on sait peut-être moins à propos de Mandelbrot, c’est qu’il fut aussi l’auteur de travaux subversifs en économie. Les modèles qu’il mit au point, fondés sur son concept de fractale, indiquaient que les marchés financiers et monétaires étaient bien moins fiables que ne le supposait le dogme en vigueur dans les écoles de commerce et les banques d’affaires, et que des retournements de tendance brutaux, tel le plongeon de 777 points du Dow Jones le 29 septembre 2008, sont inévitables.

Ces aspects de la carrière de Mandelbrot m’étaient déjà familiers quand je lus son autobiographie, dont il finit d’écrire le premier jet peu avant sa mort, à l’âge de 85 ans. Je connaissais sa réputation de franc-tireur et de fauteur de troubles, qualificatifs qui, en dépit de ses années de collaboration avec IBM, semblent mérités. En revanche, j’étais loin de soupçonner le nombre incroyable des personnalités avec lesquelles il est entré en relation durant sa carrière. Voici quelques-uns seulement des noms qui affleurent au fil de son récit : Margaret Mead, Valéry Giscard d’Estaing, Claude Lévi-Strauss, Noam Chomsky, Robert Oppenheimer, Jean Piaget, Fernand Braudel, Claudio Abbado, Roman Jakobson, George Shultz, György Ligeti, Stephen Jay Gould, Philip Johnson, et l’impératrice du Japon.

J’ignorais également que le comportement généralement imprévisible de Mandelbrot à IBM fut, au moins en partie, responsable de l’apparition de ce fléau de la vie moderne connectée : le mot de passe. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est l’originalité de son intuition. Mandelbrot s’est en effet distingué, de manière récurrente, en décelant de la simplicité et même de la beauté là où les autres ne voyaient qu’un désordre inextricable. Son secret ? Un certain penchant pour jouer avec les images, et un recours fréquent aux représentations visuelles : « Quand je cherche quelque chose, explique-t-il, je regarde encore et encore… »

Mandelbrot est né en 1924 dans une famille juive du ghetto de Varsovie. Ses parents étaient loin des mathématiques : son père vendait des nippes et sa mère était dentiste. Douée d’une « main droite robuste et [de] biceps puissants », elle arrachait les dents avec dextérité. Son oncle Szolem, en revanche, était un mathématicien de renom international qui avait étudié à Paris et occupa une chaire au Collège de France. « Nul n’a davantage influé sur mon parcours scientifique que Szolem », nous dit Mandelbrot – bien que l’influence de cet oncle ait finalement pris une forme assez inattendue.

 

Un train aux portes cadenassées

En relatant son enfance à Varsovie, Mandelbrot se rappelle nettement, par exemple, la désagréable odeur de fumier que dégageait un des patients de sa mère. Cet homme, ouvrier dans un abattoir, payait les soins qu’exigeait sa dentition gâtée en apportant de la viande fraîche. Le commerce du père périclita à cause de la crise, et la famille abandonna la Pologne pour s’installer à Paris, traversant l’Allemagne nazie à bord d’un train aux portes cadenassées. « Parmi les personnes que nous connaissions, nous sommes les seuls à être partis pour la France et à avoir survécu », se souvient Mandelbrot, ajoutant que bon nombre de leurs voisins du ghetto « avaient été retenus par leur précieuse porcelaine, ou faute de s’être résolus à vendre leur piano de concert Bösendorfer ».

Le jeune Mandelbrot se plut beaucoup à Paris. Sa famille emménagea dans un appartement sans eau chaude dans le quartier alors très pauvre de Belleville, près des Buttes-Chaumont, mais le garçon s’élança avec passion à la découverte de toute la ville : le Louvre, le vieux musée des sciences de la rue Saint-Martin, le Quartier latin. Au lycée, Mandelbrot fut bientôt considéré comme un « crack ».

Ce qui lui donnait une longueur d’avance sur ses condisciples, c’était sa capacité à « géométriser » un problème. Au lieu de brasser les formules comme ses camarades, il utilisait sa mémoire visuelle prodigieuse pour voir si telle équation complexe ne revêtait pas, de manière latente, une forme simple. Il raconte ainsi comment, lors d’un concours, il fut le seul élève à résoudre un problème particulièrement épineux. « Comment avez-vous fait ? » lui demanda, incrédule, son professeur, un certain M. Pons. « Aucun être humain ne peut résoudre cette triple intégrale dans le temps imparti ! » Mandelbrot lui expliqua qu’il s’était contenté de modifier les coordonnées indiquées dans l’énoncé du problème, de manière à faire apparaître son essence géométrique, celle d’une sphère. Sur quoi M. Pons le quitta en marmonnant : « Mais bien sûr, bien sûr, bien sûr… »

Mandelbrot avait 14 ans quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Après la prise de Paris, ses parents et lui cherchèrent refuge en zone libre. Juifs d’origine étrangère, ils y vécurent dans la peur constante d’une dénonciation et durent bientôt se séparer. Sous un faux nom et muni de faux papiers, Mandelbrot se présenta comme apprenti artisan dans un hameau misérable du Limousin (une nuance rurale s’ajouta alors à son parler, mélange de français correct et d’accent des faubourgs). Après avoir évité de peu une arrestation, il poursuivit son chemin jusqu’à Lyon. C’est là, sous le nez de Klaus Barbie, qu’il perfectionna ses talents de géomètre avec l’aide d’un professeur passionné qui enseignait dans un lycée de la ville.

C’est aussi durant cette période qu’il conçut l’idée de ce qu’il appelle sa « quête képlérienne ». Trois siècles plus tôt, Johannes Kepler avait rendu compte du mouvement apparemment erratique des planètes au moyen d’une unique intuition géométrique, supposant que leur orbite, au lieu d’être circulaire comme on le croyait depuis l’Antiquité, était de forme elliptique. Adolescent, Mandelbrot « se mit à vénérer » Kepler pour son exploit ; il rêva d’accomplir quelque chose de semblable, et d’imposer l’ordre à un domaine de recherche naissant par un audacieux coup de génie géométrique.

 

La secte Bourbaki

C’est dans le Paris d’après guerre que Mandelbrot commença à travailler avec constance pour parvenir à ses fins. Son oncle Szolem l’exhorta à intégrer l’École normale, l’établissement français d’enseignement supérieur le plus sélectif. Mandelbrot y fut admis à l’âge de 20 ans, exploit qu’une vingtaine seulement d’étudiants français ont égalé. Mais il fut rebuté par le style aride et abstrait des mathématiques qu’on y pratiquait. À cette époque, le département de mathématiques de l’École (« dite normale, prétendue supérieure », selon l’adage) était dominé par un groupe semi-clandestin du nom de Bourbaki. (Le nom de Bourbaki était emprunté, par jeu, à un général français malchanceux du XIXe siècle qui, voulant se tirer une balle dans le crâne, avait manqué son coup.) Le chef de file était André Weil, l’un des meilleurs mathématiciens du XXe siècle, et le frère de Simone Weil.

L’objectif de Bourbaki était d’épurer les mathématiques en les établissant sur des fondations purement logiques, exemptes de toute souillure issue d’intuitions physiques ou géométriques. Mandelbrot trouva la secte Bourbaki, et Weil en particulier, « positivement repoussants ». À ses yeux, les bourbakistes coupaient les mathématiques des autres sciences naturelles et en faisaient une sorte de théologie logique. La géométrie, ingrédient si essentiel du rêve képlérien de Mandelbrot, était pour eux une branche morte des mathématiques, tout juste bonne pour les enfants. C’est ainsi que Mandelbrot, deux jours après avoir intégré l’École normale, remit sa démission. La décision scandalisa son oncle, mais cela ne fit qu’affermir sa résolution. Alors que Szolem était un « conformiste prudent qui s’était hâté de rejoindre le groupe Bourbaki, destiné à prendre de l’importance », lui se considérait (avec, reconnaît-il, un soupçon de mégalomanie) comme un « dissident » destiné à renverser cette orthodoxie.

Avançant à tâtons vers son objectif, Mandelbrot intégra une autre grande école française, Polytechnique, puis se rendit aux États-Unis, à Caltech, pour y effectuer un cursus en aéronautique qu’il ne mena pas à son terme. De retour en France, il fut enrôlé dans l’armée (1). Après un passage quelque peu comique au sein de l’aviation (période durant laquelle il semble avoir employé l’essentiel de son temps à satisfaire sa nouvelle passion pour la musique classique, en écumant les concerts parisiens), il entama une carrière de thésard « plus tout à fait jeune » à l’université de Paris, qui était alors « à un point bas de sa longue et souvent glorieuse histoire ».

C’est en cherchant un sujet de thèse que le jeune savant entrevit sa première lueur képlérienne. Un jour, son oncle Szolem (dans l’esprit duquel Mandelbrot était perdu pour les mathématiques) tira avec dédain d’une corbeille à papier et tendit à son neveu un article traitant d’une certaine « loi de Zipf ». Fruit des travaux d’un linguiste excentrique de Harvard nommé George Kingsley Zipf, cette loi porte sur la fréquence d’apparition de différents mots dans les textes écrits (articles de journaux, livres, etc.). Le mot qui apparaît le plus souvent à l’écrit en anglais est « the », suivi de « of » et de « and ». Zipf classa tous les mots dans cet ordre, puis reporta leur fréquence respective sur l’axe vertical. La courbe qui en résulta avait une allure étrange. Au lieu de baisser régulièrement du mot le plus commun au moins usité, comme on aurait pu s’y attendre, elle commençait par plonger rapidement, puis se stabilisait en prenant la forme d’une longue pente à faible déclivité, un peu comme une rampe de saut à ski. Cette structure traduit une inégalité extrême : quelques centaines de mots en tête de classement font presque tout le travail, tandis que la grande majorité végète à l’abandon. (Loin d’être exagéré, le constat de Zipf minimisait ce phénomène d’inégalité linguistique : l’une des principales sources de son étude était en effet Ulysse, de James Joyce, roman où les termes ésotériques abondent.) La « loi » que Zipf formula établissait une relation numérique à la fois simple et précise entre le rang occupé par un mot et sa fréquence d’usage.

 

Un moment d’illumination

Cette loi, dont on a montré qu’elle est vraie dans toute langue, peut sembler triviale. Mais il se trouve que les mêmes principes de base sont valides pour une grande variété de phénomènes : la taille des îles, la population des villes, mais aussi le temps passé par un livre sur une liste de meilleures ventes, le nombre de liens conduisant à un site Internet et (comme l’avait découvert l’économiste italien Vilfredo Pareto dans les années 1890) la répartition des revenus et de la richesse au sein d’un pays. Autant d’exemples de « distribution d’une loi de puissance (2) ». Les lois de puissance s’appliquent, dans la nature et dans la société, partout où règne une inégalité ou une irrégularité extrême : là où un pic élevé (correspondant à une poignée de très grandes villes, de mots très fréquemment utilisés ou de personnes extrêmement riches) est prolongé par une « longue traîne » aplatie (correspondant à une multitude de petites localités, de mots rares ou d’esclaves du salariat). Dans de telles configurations, la notion de « moyenne » n’a aucun sens.

Mandelbrot assimila les principes de la loi de Zipf dans le métro, en rentrant de chez son oncle. « Durant l’un des très rares moments d’illumination de ma vie, raconte-t-il, je compris que tout cela était peut-être profondément lié à la théorie de l’information, et donc à la thermodynamique statistique, et je restai rivé aux distributions de lois de puissance pour le restant de mes jours. » Il consacra donc sa thèse de doctorat à la loi de Zipf. Ni son oncle Szolem ni son jury de soutenance (présidé par le prince Louis de Broglie, l’un des fondateurs de la mécanique quantique) ne firent grand cas de ses efforts pour montrer l’importance des lois de puissance. Longtemps Mandelbrot fut le seul mathématicien à prendre au sérieux ces courbes et leurs longues traînes. Raison pour laquelle, quand leur importance fut finalement reconnue un demi-siècle plus tard, il fut surnommé le « père des longues traînes ».

S’étant lancé, avec cette thèse à contre-courant, dans une carrière de scientifique solitaire, Mandelbrot se mit à la recherche d’autres mathématiciens partageant sa passion de l’innovation. L’un d’entre eux fut Norbert Wiener, celui qui créa et donna son nom à la « cybernétique », science qui étudie des systèmes plus ou moins complexes (cela va du standard téléphonique au cerveau humain) régis par des boucles de rétroaction (feedback). Un autre était John von Neumann, le fondateur de la théorie des jeux (parmi bien d’autres choses). Aux yeux de Mandelbrot, ces deux hommes étaient « de l’essence dont on fait les rêves ». Il effectua des recherches postdoctorales sous leur direction, d’abord auprès de Wiener au MIT, puis avec von Neumann à l’Institute for Advanced Study de Princeton, où il lui arriva une aventure cauchemardesque. Alors qu’il donnait une conférence sur les liens profonds entre la physique et la linguistique, il vit les personnalités scientifiques présentes dans l’assistance s’assoupir les unes après les autres et se mettre à ronfler. Quand il eut fini, le célèbre historien des mathématiques Otto Neugebauer réveilla brusquement les dormeurs en s’écriant : « Je m’insurge ! C’est la pire conférence que j’aie jamais entendue ! » Mandelbrot était paralysé par la peur, mais il fut heureusement secouru par un duo de choc : Robert Oppenheimer, le premier, résuma impeccablement les grandes lignes de la conférence en se livrant à une de ses légendaires mises au point ; von Neumann, également réputé pour ses interventions, abonda dans le même sens. Le public fut ravi et la rencontre se termina sur un triomphe.

De retour en Europe et marié depuis peu, Mandelbrot passa deux années très heureuses à Genève avec son épouse. Le psychologue suisse Jean Piaget, fasciné par ses travaux en linguistique, tenta de recruter le mathématicien pour en faire son collaborateur. Mandelbrot déclina cette proposition, malgré le respect (nuancé) que lui inspirait le grand homme : « Même si Piaget pouvait à l’occasion manquer de clarté et se tromper, ce n’était pas un charlatan… » Fernand Braudel l’incita à fonder un centre de recherches à Paris près du jardin du Luxembourg, pour promouvoir l’histoire quantitative dont l’école des Annales faisait alors la promotion. Mais Mandelbrot se sentait encore à l’étroit au sein de l’establishment mathématique français, qu’il considérait comme excessivement puriste. « Je ne voyais aucune compatibilité entre un poste universitaire en France et la folle ambition qui continuait de me dévorer », écrit-il. C’est pourquoi, électrisé par le retour aux affaires de Charles de Gaulle en 1958 (personnage auquel Mandelbrot semble avoir témoigné une haine particulièrement vive), il accepta l’offre d’un job d’été à IBM, à Yorktown Heights, au nord de New York. C’est là que le scientifique se sentit enfin chez lui.

 

Le père du mot de passe informatique

On peut se demander comment IBM, une grande entreprise aux tendances légèrement bureaucratiques, a pu servir de terrain de jeu à un homme qui était de son propre aveu un franc-tireur. Et pourtant, la fin des années 1950 marqua le début d’un âge d’or pour la recherche fondamentale à IBM. « Nous pouvons facilement nous permettre de financer une poignée de grands scientifiques poursuivant les projets qui leur tiennent à cœur », expliqua le directeur de la recherche à Mandelbrot lors de son arrivée. Mieux encore, il pouvait utiliser les ordinateurs d’IBM pour produire des diagrammes géométriques. À l’époque, la programmation était une activité pénible impliquant le transport par wagons de cartes perforées d’un bâtiment à l’autre. Quand le professeur de lycée de son fils lui demanda de l’aider à mettre sur pied un cours d’initiation à l’informatique, Mandelbrot accepta, mais finit par apprendre que dans tout le comté de Westchesterk des lycéens utilisaient les ordinateurs d’IBM en empruntant son nom. « À ce stade, l’administration du centre informatique n’eut d’autre choix que d’assigner un mot de passe à ses employés, raconte-t-il. Je peux donc me vanter, si le terme convient, d’être à l’origine de l’intrusion policière que constitua cette innovation. »

C’est une nouvelle fois le hasard qui amena Mandelbrot à réaliser la découverte suivante. En visite à Harvard pour y donner une conférence sur les lois de puissance et la répartition des richesses, il tomba en arrêt devant un graphe accroché au tableau dans le bureau d’un professeur d’économie. Ce diagramme avait une forme presque identique à celui qu’il s’apprêtait à présenter dans son allocution ; pourtant, il ne décrivait pas la répartition des richesses mais les fluctuations du New York Cotton Exchange. Pourquoi la succession des hausses et des baisses dans le marché du coton ressemblait-elle de manière si frappante à la répartition inégale des richesses dans la société ? Cela cadrait mal avec la conception orthodoxe des marchés financiers, proposée à l’origine en 1900 par le mathématicien français Louis Bachelier (qui l’avait lui-même calquée sur la description physique d’un gaz en équilibre). D’après le modèle de Bachelier, la fluctuation des prix sur un marché d’actions ou de marchandises est normalement progressive et de faible amplitude ; rangées par ordre d’importance de la plus forte baisse à la plus forte hausse, ces variations dessineraient naturellement une courbe en cloche classique. C’est la base de ce qu’on a ensuite appelé l’« hypothèse d’efficience du marché financier ».

Mais Mandelbrot, à son retour chez IBM, passa en revue à l’aide de ses ordinateurs un siècle de données du New York Cotton Exchange et son examen révéla une structure nettement plus volatile, dominée par un petit nombre de retournements de tendance extrêmes. Tout se passait comme si une loi de puissance était à l’œuvre. En outre, les marchés financiers présentaient à peu près les mêmes fluctuations quelle que soit l’échelle de temps. En considérant la courbe des prix sur un an, puis sur un mois, puis sur une journée, son aspect accidenté ne changeait pas. Autrement dit, l’évolution des prix était autosimilaire, comme les choux-fleurs. « Au fond, la finance est de nature fractale », conclut Mandelbrot.

La conception fractale des marchés financiers qu’élabora ensuite le mathématicien n’a jamais eu beaucoup de succès auprès des professeurs de finance, dont la plupart sont restés fidèles à l’hypothèse d’efficience du marché. Or, si l’analyse de Mandelbrot est correcte, il est risqué de placer sa confiance dans les modèles orthodoxes. Cela s’est d’ailleurs vérifié à plus d’une occasion. À l’été 1998, par exemple, Long-Term Capital Management, un hedge fund codirigé par deux économistes ayant reçu le prix Nobel pour leurs travaux sur les portefeuilles boursiers (3), et géré par vingt-cinq docteurs en économie, provoqua un krach et manqua de renverser le système bancaire international : une crise financière inopinée, venue de Russie, avait déjoué les prévisions de ses modèles. Mandelbrot fut blessé de se voir « exclu du courant dominant de l’économie ». Il raconte, avec une certaine amertume, comment un poste au département d’économie de l’université de Chicago, bastion de la théorie orthodoxe sur l’efficience du marché, lui fut d’abord offert, puis refusé sur décision de son doyen George Shultz, futur secrétaire d’État de Ronald Reagan. Harvard aussi refusa d’offrir un poste permanent à Mandelbrot, alors qu’il y était professeur invité, après s’être dans un premier temps montrée intéressée. Le chercheur ne se laissa pas abattre par ces marques de mépris. En revenant à IBM, il éprouva « le sentiment réconfortant de rentrer à la maison, et de retrouver les joies d’une collégialité à l’ancienne, au sein d’une communauté bien plus ouverte, et “académique”, qu’Harvard ». Mandelbrot garda de fait ses quartiers à IBM jusqu’en 1987, année où l’entreprise décida de mettre fin à ses programmes de recherche fondamentale. On lui proposa alors un poste à Yale, où il finit par décrocher une chaire en 1999, à l’âge de 75 ans. « Juste à temps », plaisante-t-il.

C’est à Harvard, en 1980, que Mandelbrot fit la découverte la plus importante de sa carrière. Par l’entremise de son ami Stephen Jay Gould (un autre champion de l’idée de discontinuité), Mandelbrot fut invité à donner un cours pour montrer comment les idées relatives aux fractales peuvent jeter un jour nouveau sur les mathématiques classiques. Cela l’entraîna à prendre pour objet la « dynamique complexe », une approche abstraite de la théorie du chaos. La dynamique complexe avait pris son essor dans les cercles mathématiques parisiens du début du XXe siècle, mais donna bientôt naissance à des formes géométriques beaucoup trop compliquées pour être visualisées, et le champ de recherche fut abandonné.

Mandelbrot vit qu’il était possible de rendre vie à la dynamique complexe en exploitant la puissance de calcul de l’ordinateur. À l’époque, les mathématiciens n’avaient que dédain pour ces machines, et « frissonnaient à la seule idée qu’une machine pût souiller la “pureté” parfaite de leur discipline ». Mais Mandelbrot, qui n’était pas puriste pour un sou, se procura un VAX supermini flambant neuf dans le sous-sol du centre scientifique de Harvard (4). Utilisant les capacités graphiques de la machine comme une sorte de microscope, il se lança dans l’étude d’une figure géométrique générée à partir d’une formule très simple (la seule, d’ailleurs, qu’il se soit permis de mentionner dans son autobiographie).

Ce qu’il découvrit, à mesure que l’ordinateur livrait des images toujours plus détaillées de cette figure, était tout à fait inattendu : un monde féerique peuplé de formes arrondies ressemblant à des scarabées, entourées d’explosions de boutons, de boucles, d’ornements, d’hippocampes stylisés et de créatures évoquant des dragons, tous ces éléments étant reliés entre eux par un lâche écheveau de filaments. Il pensa d’abord que les figures exubérantes qu’il voyait résultaient d’un dysfonctionnement. Mais plus l’ordinateur zoomait, plus la structure se révélait précise (et fantastique). Mieux, on pouvait voir qu’elle contenait un nombre infini de copies d’elle-même, à des échelles toujours plus réduites, chacune étant nimbée de ses propres ornements rococo. C’est ce que l’on devait appeler l’« ensemble de Mandelbrot ».

Mandelbrot dit avec raison de l’ensemble qui porte son nom qu’il s’agit d’un objet d’une « beauté infinie ». Sa géométrie détaillée, qu’on est encore loin de comprendre entièrement, renferme en puissance un bestiaire sans fin de processus chaotiques. Comment un objet d’une telle complexité (le plus complexe, comme on l’a prétendu, de toutes les mathématiques) peut-il émerger d’une formule aussi simple ? Pour le physicien et mathématicien sir Roger Penrose, cette richesse anarchique est un exemple frappant de la réalité éternelle dont jouissent, à l’image des formes platoniciennes, les objets mathématiques. « L’ensemble de Mandelbrot n’est pas une invention de l’esprit humain : c’est une découverte, écrit-il. Comme le mont Everest, l’ensemble de Mandelbrot est tout simplement là ! »

La Forme d’une vie n’est pas une autobiographie fluide ; on peut même dire qu’elle présente une irrégularité toute fractale. Nul doute que le style en aurait été plus soigné si l’auteur avait vécu plus longtemps : sa passion pour réviser et apporter de petites corrections à des brouillons, confie-t-il, approchait celle de Balzac. Le lecteur rencontre par endroits des formules hautaines (« Je passe les bornes de l’arrogance lorsque je proclame… ») et d’estime de soi meurtrie (« Je ne recherche pas le pouvoir, ni ne me presse pour demander des faveurs… L’université jugea que je ne lui convenais pas »). L’auteur se donne peu de mal pour expliquer au lecteur profane ses innovations mathématiques, telle son utilisation des dimensions pour mesurer l’irrégularité d’une fractale. (Le littoral britannique, par exemple, est tellement sinueux qu’il a une dimension fractale de 1,25 ; il tombe donc quelque part entre une courbe lisse, qui a une dimension de 1, et une surface lisse, dont la dimension est 2.)

On peut excuser Mandelbrot de ne pas être entré dans ces détails en rédigeant son livre. Le ton du mémorialiste est plus philosophique. Le monde où nous vivons, écrit-il, est une « mer infinie de complexité ». Et pourtant, il contient deux « îlots de simplicité ». Le premier est la simplicité euclidienne des formes régulières, découverte par les Anciens. Le second, la simplicité fractale des formes irrégulières autosimilaires, fut pour une large part la découverte de Mandelbrot lui-même. Son intuition géométrique lui a permis de mettre au jour une nouvelle essence platonicienne, à laquelle participe un ensemble hétéroclite d’objets particuliers, allant de l’humble chou-fleur au sublime ensemble auquel le savant a donné son nom. Le plaisir qu’il prenait à la rugosité, aux cassures et à la complexité de formes autrefois jugées « monstrueuses » ou « pathologiques » par ses confrères a un parfum tout à fait moderne. De fait, avec leurs structures intriquées qui reviennent sans fin à des échelles toujours plus réduites, les fractales de Mandelbrot font songer à la définition que Baudelaire donnait de la beauté : « C’est l’infini dans le fini (5). »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 23 mai 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Chronique d’une dépression

De Rachel Kelly, on peut facilement dire qu’elle avait « tout pour être heureuse » : jeune fille de bonne famille, elle fréquente les meilleures écoles d’Angleterre, va à Oxford, entre au Times comme journaliste, épouse son amour de jeunesse (un banquier, grand ami de David Cameron), reçoit le tout-Londres chez elle… Jusqu’à ce jour fatidique de mai 1997, où elle s’effondre. Alors que son deuxième enfant n’est encore qu’un bébé, Kelly bascule en quelques heures dans une dépression sévère, qui la conduira à l’hôpital et la clouera au lit pendant six mois. Suit une longue période de rémission : la jeune femme tombe à nouveau enceinte, quitte son travail, se consacre à ses enfants, tombe encore enceinte – de jumeaux. Mais quelques semaines après leur naissance, en 2003, elle rechute. Son calvaire dure cette fois plus d’un an. Aujourd’hui rétablie, inquiète de sa fragilité (« Je me surveille comme je surveillerais un animal nerveux », dit Kelly), la jeune femme témoigne de son expérience dans un livre. Mais Black Rainbow n’est pas un simple récit de dépression. Il contient aussi une sélection de poèmes qui ont aidé l’auteure à différents stades de sa maladie, soit en lui fournissant, comme les vers d’Arthur Hugh Clough, un fil ténu auquel se raccrocher (« Mais à l’Ouest, regarde, la terre est lumineuse »), soit en l’aidant, petit à petit, à retrouver le goût des mots perdus. « Une contribution émouvante à la littérature de la dépression, écrite avec compassion et perspicacité », juge The Observer.

Nés quelque part

« Dire de Dinaw Mengestu qu’il est un romancier de l’“expérience immigrée”, ou tout autre cliché employé pour qualifier des auteurs dont l’acte de naissance indique qu’ils sont d’origine étrangère, serait une grave erreur – une insulte, en fait », prévient Malcolm Jones dans le New York Times.

Certes, Dinaw Mengestu est un écrivain américain né en Éthiopie ; sa famille a quitté le pays pour des raisons politiques quand il avait 2 ans ; et ses trois premiers romans – dont All Our Names, paru au printemps – ont pour protagonistes des Africains émigrés aux États-Unis. Pour autant, les thèmes de la race et de l’origine, qui traversent l’œuvre de ce jeune écrivain (36 ans), ne sont jamais, selon Jones, que le « combustible », la « matière brute » dont il se sert pour construire des histoires à la portée bien plus universelle sur les « mystères de l’identité, du lieu et de la connexion entre les êtres ».

Ambitieuse, la trame du nouveau roman entremêle deux voix : celle d’Isaac, témoin de la fièvre révolutionnaire qui s’empara de l’Ouganda au début des années 1970 ; et celle d’Helen, une travailleuse associative qui l’aide à s’installer dans le Midwest, quelques années plus tard. Une relation amoureuse se noue bientôt entre les deux, qui accentue la complexité et les contradictions de chacun. Ainsi, le déracinement n’est pas où on l’attend : originaire d’Éthiopie, Isaac a rompu avec ses racines bien avant son départ pour les États-Unis ; avide de littérature et de modernité, exalté par l’esprit des indépendances africaines, il est parti en laissant derrière lui les treize prénoms hérités de ses ancêtres. « Je n’étais personne quand je suis arrivé à Kampala ; c’était exactement ce que je voulais », écrit-il dans le roman.

Quant à Helen, la rebelle qui n’hésite pas à aimer un Noir dans une petite ville encore marquée par la ségrégation, elle n’est pas l’ange au cœur pur qu’elle voudrait faire croire : en s’affichant un jour avec Isaac dans un restaurant dans le seul but de renvoyer les autochtones à leurs préjugés, « elle le réduit à cela – à sa couleur et à sa présence », note le Boston Globe.

Ni roman à clé (les lieux et les dates sont laissés volontairement flous), ni roman d’immigration classique, All Our Names s’inscrit, selon Giles Foden (l’auteur du Dernier roi d’Écosse), dans un renouveau du discours sur l’Afrique et sur l’immigration. Comme le roman de NoViolet Bulawayo à propos de la diaspora zimbabwéenne (1), celui de Mengestu « évoque ce qui change et ce qui reste dans nos vies en mouvement perpétuel », écrit Foden dans le Guardian. Et comme Americanah, le dernier roman (non traduit) de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, « il s’intéresse à la façon dont la question de la race aux États-Unis englobe toute une diversité de problématiques identitaires liées à l’exil africain et au contexte postcolonial ». « Ces livres sont capitaux », poursuit Foden, à qui « il semble que l’on assiste à un moment important dans l’histoire de la littérature africaine, une sorte d’émancipation du discours postcolonial, au profit de la mise en scène de soi ».


1| Il nous faut de nouveaux noms, Gallimard, 2014.
 

Petits-bourgeois s’abstenir

Rarement un grand projet éditorial aura été mis en chantier si discrètement – au point que le public n’en a pratiquement rien su. Y eut-il des messes basses dans les boudoirs littéraires, qui nous ont peut-être échappé, un frémissement nerveux, une lente accélération du rythme cardiaque parmi les amateurs et les connaisseurs fiévreux ? Neuf ans durant, deux, puis trois traductrices y ont travaillé, des souscripteurs ont été sollicités, des sommes considérables dépensées, d’épineux problèmes éditoriaux résolus. L’objet de ces efforts énormes n’était pas une trouvaille, une rareté qu’on aurait pu se contenter de présenter de façon passable.

Traduit pour la première fois en intégralité en allemand, il s’étend sur sept mille pages. C’est le plus célèbre témoignage jamais écrit sur la vie littéraire. Tout le monde le connaît et y fait référence, même si personne ne l’a lu. On le cite à tout bout de champ, mais la plupart du temps de deuxième ou troisième main. Sans cet ouvrage, on en saurait beaucoup moins sur les géants du XIXe siècle, sur Flaubert et Zola, Baudelaire, Tourgueniev et Maupassant – sur bon nombre d’entre eux, on ne saurait presque rien et sur d’autres nous ignorerions assurément le plus croustillant, le plus piquant.

Le journal que les frères Goncourt ont tenu, quarante ans durant, pendant toute la seconde partie du XIXe siècle, presque quotidiennement, constitue un florilège de ragots plus délicieux les uns que les autres – non pas de ragots alimentés par le ouï-dire, mais par ce qu’ils ont entendu et vu en personne, puis transcrit et analysé sur le papier, le soir même ou à l’aube suivant leur beuverie ou leur dîner. Leur façon de faire ne se distingue des tweets actuels que par la longueur et l’intelligence de leurs notes – et par le délai jusqu’à la publication. Quarante années durant, les personnes épiées, disséquées sans merci, percées à jour, n’ont rien su de ces procès-verbaux ou n’ont eu qu’un vague soupçon de leur existence. Quarante années durant, les deux inséparables frères, célibataires endurcis, ont été invités partout : en tant qu’écrivains (qu’ils étaient aussi par ailleurs) par d’autres écrivains, en tant que noceurs par d’autres noceurs, en tant qu’hommes élégants par la princesse Mathilde, une cousine de Napoléon III, chez qui tout le monde se retrouvait, noceurs comme écrivains, dans ce demi-monde si carac­téristique du Second Empire, mêlant bohème et aristocratie. Quarante années durant, on confia et raconta tout aux Goncourt.

Mais lorsque la bombe explosa – lors­qu’en 1886, quatorze ans après la mort de Jules, qui avait succombé à une douloureuse syphilis, les premiers extraits parurent dans Le Figaro, lorsque ensuite, et jusqu’en 1896, peu avant le décès d’Edmond, huit volumes du journal furent imprimés –, l’émotion fut indescriptible. On eut beau prendre soin d’expurger l’ouvrage de ses méchancetés et de ses révélations les plus compromettantes, cela n’atténua guère l’indignation qu’il suscita. Car cela ne changeait rien au fait que les contemporains se voyaient rappeler ce qu’ils avaient dit ou pensé dix, vingt, trente ans plus tôt et qu’ils croyaient oublié : un enthousiasme bien peu patriotique en faveur des Allemands pendant la guerre, des professions de foi monarchistes pendant la République, ou républicaines sous l’Empire, sans même parler des haines entre confrères, des propos licencieux et des péchés (à l’époque) fièrement revendiqués. Plus d’un artiste s’agaça qu’on puisse ainsi retracer les aléas de son positionnement esthétique ou observer ce qu’il avait, de son propre aveu, emprunté à d’autres. Zola, par exemple, avait plusieurs fois confessé être redevable de son concept de naturalisme aux frères Goncourt et, en particulier, à leur roman Germinie Lacerteux, paru en 1865.

Peut-être y a-t-il une logique singulièrement actuelle dans le fait que cette traduction intégrale du Journal (jusqu’alors on ne trouvait que de maigres extraits en allemand, et tirés souvent de la version censurée) ne paraisse qu’aujourd’hui. Peut-être a-t-il fallu attendre l’ère d’Internet, qui n’oublie rien et conserve éternellement le moindre propos inconsidéré, pour que nous comprenions l’émoi suscité chez les contemporains des Goncourt. Eux aussi ont dû prendre conscience avec horreur que leurs remarques les plus fugaces, les plus privées, faites souvent dans la chaleur de discussions alcoolisées, des remarques qui n’avaient jamais été destinées au public, allaient être conservées pour toujours par la postérité. À nombre de leurs amis – qui les avaient parfois fréquentés pendant des décennies – le journal des Goncourt donna sans doute exactement la même impression d’enregistrement irrémédiable que produit l’historique des statuts imprudents que l’on poste sur Facebook. Dans le cas des Goncourt, toutefois, les membres de leur cercle ne savaient pas du tout qu’ils « postaient » pour l’éternité. Sans quoi Alphonse Daudet se serait certainement plutôt mordu la langue que de colporter une déclaration de Rimbaud, qui expliquait en plein café, à propos de Verlaine : « Qu’il se satisfasse sur moi, très bien ! Mais ne veut-il pas que j’exerce sur lui ? Non, non, il est vraiment trop sale et a la peau trop dégoûtante ! »

 

Un dîner chez Hugo

Sans cette confiance qui régnait dans l’espace protégé de cette sphère qu’on croyait privée, on n’y aurait vraisemblablement pas raconté l’anecdote sur Alexandre Dumas père, qui prête à l’écrivain grisonnant une « nature de bon vieux nègre qui, si le soir il n’avait pas une femme avec lui dans son lit, aurait pleuré comme un enfant auquel on refuse une tartine ».

On peut se demander aussi si Victor Hugo aurait continué à inviter si volon­tiers les deux Goncourt s’il avait su qu’ils résumeraient un dîner chez lui avec les mots suivants : « Le dîner ressemble assez à un dîner donné par un curé de village à son évêque. »

Plus tard, lors de cette même soirée dont ils caricaturent le côté petit-bourgeois, Hugo acquiert néanmoins un éclat et une dignité qui montrent qu’il s’agit moins au fond pour les Goncourt de se moquer que de faire preuve d’exactitude, d’une exactitude certes parfois impitoyable. Ils notent le soin maladif avec lequel Hugo s’arme pour réciter ses poèmes, mais n’ergotent pas sur la qualité de ses vers et restituent, dans la conversation, la majesté d’un homme qui savait aussi faire preuve d’autodérision. De Hugo toujours, ils citent une phrase qui éclaire comme aucune autre les disputes et insultes entre hommes de lettres, y compris celles des Goncourt eux-mêmes : « Il n’y a de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. »

Edmond était conscient que son journal jetait une méchante lumière non seulement sur les médisances de confrères, mais sur son frère et lui, qui les rapportaient. Dans l’esquisse d’une introduction, rédigée en 1872, il écrit : « Nous ne nous cachons pas d’avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là quelquefois injustes. » Il insiste sur le fait qu’ils n’auraient « jamais menti sciemment » – et on est tout à fait prêt à le croire, même si cette prétention a très vite des conséquences bizarres, comme lorsqu’ils parlent du jeune Anatole France en ces termes : « Mon frère et moi avons été toujours charmants pour le jeune morveux, dont toute l’enfance a été un long rhume de cerveau. »

Il y a des auteurs que les Goncourt haïssaient. Verlaine en faisait certainement partie. Au fil des ans, ils apprécièrent de moins en moins Zola. Quant à Maupassant, ils le trouvaient ridicule. Mais leur sensibilité nerveuse et leur curieux amour de la vérité ne deviennent vraiment intéressants qu’en présence d’auteurs qu’ils admirent vraiment, à commencer par Flaubert, qui était plus ou moins l’astre central de leur cénacle et dont ils consignent néanmoins fidèlement les étonnantes lubies érotiques. Après qu’Edmond a disserté de long en large sur l’aspect repoussant d’une princesse russe, on lit : « Flaubert, excité par toutes les laideurs morales et physiques de cette cosaque, affirme qu’il aurait plaisir à copuler avec cette femme, mordu par le même désir qui précipite certains hommes dans une maison publique entre les bras de la vieille bonne de l’établissement. »

Tout indique que les Goncourt (Edmond, en l’occurrence) n’avaient pas l’intention de dénigrer leur idole, mais au contraire de lui rendre hommage en mettant en lumière cette facette de sa personnalité – tant il est vrai que, chez une personne adulée, tout semble digne d’être aimé, y compris ses bizarreries. Cette vénération pour un être dans sa totalité, dans toutes ses particularités et notamment celles qui ne lui plaisaient peut-être pas à lui-même et n’enchantaient certainement pas ses proches, est l’un des traits fondamentaux de ce journal, celui qui transforme les ragots en littérature – mais celui aussi qui inspira, même à ceux qui avaient bénéficié de toute l’affection des deux frères, la terreur de le voir publier.

Même Alphonse Daudet, qui devint le meilleur ami d’Edmond après la mort de Jules et qui était décrit avec sympathie, ou du moins avec empathie, ne fut pas facile à apaiser. Il ne voulait pas faire face à ses péchés de jeunesse, sa toxicomanie, sa consommation frénétique de jeunes femmes, ses innombrables frasques. Sa famille, surtout, ne le voulait pas. Jusqu’à la troisième génération, elle tenta d’empêcher la publication du journal non expurgé et c’est à cause d’elle – chose à peine croyable – que cette pu­blication, pour laquelle Edmond avait déjà imposé un délai de vingt ans à compter de sa mort, ne put avoir lieu avant 1956-1958, à l’issue d’un ultime procès. Il est douteux qu’il se soit agi pour la famille de protéger le secret du processus créatif d’Alphonse Daudet. Edmond de Goncourt n’avait jamais présenté son ami sous des couleurs vraiment sombres. Il n’épargnait pas, en revanche, sa bru et encore moins la mère de cette dernière, une vraie petite-bourgeoise, terriblement mesquine, et ce fut cela sans doute qu’on ne lui pardonna pas. Il l’avait pressenti, du reste, lorsque, dans une entrée du 16 février 1891, il songeait « à ce qu’on pourrait appeler la tyrannie des humbles dans les familles, à leurs exigences, à leur susceptibilité, à leur facile hostilité ».

Les Allemands gardiens du politiquement correct n’ont pas eu le temps de trouver matière à s’indigner. Mais les féministes ne tarderont pas à le faire (bien que les Goncourt n’aient pas la dent plus dure pour les femmes que pour les hommes). On diagnostiquera aussi un antisémitisme nauséabond (à plus juste titre – bien qu’ils ne trouvent pas les Juifs beaucoup plus antipathiques que les chrétiens) et on stigmatisera leur vision du monde élitiste et antidémocratique. Ce dernier point n’est pas contestable : ils n’aimaient pas la société de masse. Jules de Goncourt voyait « pousser une génération de petits docteurs de république, de petits prêcheurs des vertus du peuple, comme une crèche de petits Saint-Just au bibe­ron, qui sont peut-être l’avenir ».

Les prêcheurs de vertus auront, encore aujourd’hui, beaucoup à faire. Sur un point seulement, le journal des Goncourt s’accorde à l’esprit de notre époque : leur détestation de la pédérastie, où ils voient une vilaine lubie d’artistes – « la littérature a cru s’originaliser par de la pédérastie ». Edmond rapporte la description horrifiée que fait Maupassant du poète anglais Swinburne, à qui il avait rendu visite dans sa maison de campagne française et où son hôte se faisait expédier d’Angleterre tous les trois mois « de jeunes domestiques de quatorze ou quinze ans (…) d’une netteté et d’une fraîcheur extraordinaires ».

Si l’on cherche avant tout des récits de ce genre sur les grands noms de la littérature du XIXe siècle, on sera mieux servi par les volumes déjà parus d’extraits choisis du Journal. Même chose si l’on ne s’intéresse qu’à certains chapitres particulièrement significatifs d’un point de vue historique, comme la description de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris. Dans les douze volumes du Journal complet, ces attractions disparaissent dans le flot du quotidien, dominé par des personnes et des événements qui, pour être du quotidien, sont traités toutefois avec la même verve, la même exactitude, la même acrimonie et n’occasionnent donc aucune rupture dans la splendeur du style. Même à propos d’un graveur sur cuivre anonyme, on apprend, remarque aussi précieuse que triviale, que son « petit nez rouge » rappelle « le phallus d’un singe s’adonnant à la masturbation ».

Le Journal des frères Goncourt n’est pas, bien entendu, de la grande littérature. C’est davantage cependant qu’une simple source historique. C’est une œuvre de premier ordre. Que les pédants grammairiens soient avertis : les grandes et belles phrases écrites sans faute n’ont jamais été l’idéal des Goncourt – et c’est un défi (et pas des moindres) qu’en plus de tous les autres les traductrices ont, là encore, su relever.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 12 décembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.