Un Paradis perdu

« Les reporters et les universitaires ont écrit la chronique de l’Afghanistan, mais souvent à distance – comme des étrangers dans un étrange pays », note John Kael Weston dans le Daily Beast. Le roman autobiographique de Qais Akbar Omar permet, lui, de « voir ce pays comme il fut autrefois et comme il est aujourd’hui ». Omar, le héros, avait 8 ans en 1991, quand les prosoviétiques furent chassés de Kaboul. Le lecteur traverse les éprouvantes années 1990 avec lui : le règne de terreur des seigneurs de la guerre vainqueurs mais incapables de s’entendre, qui transforment la capitale en champ de bataille, puis l’arrivée des taliban, implacables, mais qui ont le mérite de mettre fin au chaos, les bombardements américains enfin.  La famille trouve refuge dans un fort près de Kaboul, mais bientôt il faudra fuir plus loin…

Le mérite de ce roman est, selon Kael Weston, de montrer la « beauté » d’un pays qu’on a tendance à réduire à un champ de mines : « L’odeur des nans remplit vos narines, l’arbre fruitier fleurit entre les murs de boue, et un vent vivifiant souffle entre les pics montagneux. »

L’art et la vie

« Les exigences de l’art et celles de la vie – ce conflit a souvent été traité par les écrivains. Le jeune Goethe avait fait le tour du sujet en trois pages de son petit drame Vie terrestre de l’artiste. Knausgaard a besoin, lui, de centaines et centaines de pages », s’amuse Ernst Osterkamp dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Karl Ove Knausgaard est cet auteur phénomène dont le monumental roman autobiographique a fait sensation en Norvège (où un habitant sur dix l’aurait lu) et provoqué une controverse comme le pays n’en avait pas connu depuis des décennies (voir Books, septembre 2012). Le premier volume (sur six) est paru en français il y a deux ans : il était centré sur la relation de l’auteur à son père alcoolique. Le deuxième, qui sort ces jours-ci, est pour l’essentiel consacré à son histoire d’amour avec sa seconde femme, une poétesse suédoise nommée Linda, et à sa vie d’écrivain père au foyer. Karl Ove y est tiraillé entre l’amour sincère qu’il éprouve pour ses trois enfants en bas âge et sa lassitude de devoir chaque jour changer leurs couches – lassitude qu’exacerbent son besoin d’indépendance et son envie de se consacrer exclusivement à l’écriture.

La grande particularité du livre de Knausgaard est son ambition d’absolue sincérité, qui pose problème non seulement pour le respect de la vie privée des personnes de son entourage (il s’est irrémédiablement brouillé avec sa première femme), mais pour la qualité littéraire de son œuvre elle-même. Il y décrit son quotidien de la façon la plus prosaïque qui soit. En Angleterre et aux États-Unis, où le livre est également en train d’être traduit et où il a fait l’objet d’une attention tout à fait exceptionnelle pour un ouvrage étranger (qui plus est norvégien !), il n’est pas loin d’avoir suscité une controverse presque aussi virulente que dans son pays d’origine. Les romanciers Jeffrey Eugenides, Jonathan Lethem et Zadie Smith ont chacun publié un article pour dire tout le bien qu’ils pensaient de Knausgaard. Comme le résume Meghan O’Rourke dans la revue Bookforum, « ce roman en six volumes fait partie de ces livres qui ne devraient pas marcher mais marchent quand même. Pendant près de quatre mille pages, c’est rempli de détails du quotidien, on a droit par exemple à de longues descriptions de la façon dont l’auteur fait le ménage chez lui ou encore d’une dispute avec son épouse à propos de la vaisselle. Chez n’importe qui d’autre, on ne verrait là qu’ennui et complaisance. Mais l’effet est ici hypnotique ».

Un enthousiasme que tous ne partagent pas. Dans The Nation, William Deresiewicz se demande si c’est là « le meilleur moyen de représenter la “vie” ». Et de comparer l’art de Knausgaard à un « gigantesque selfie » ou encore au comportement de certains parents qui « photographient tout, comme si tout pouvait être sauvé et comme si un souvenir de cette nature était suffisant en lui-même ».

Schéhérazade écrivain

Le point de départ de ce livre fut une commande : une demande d’adaptation théâtrale des Mille et Une Nuits. Le résultat est une réécriture d’une vingtaine de contes de ce monument de la littérature arabe. Ce chantier aura permis à son auteure, la Libanaise Hanan el-Cheikh, de « mieux comprendre le statut de la femme en Orient, les peurs qu’elle suscite, surtout quand elles ont trait à la sexualité, et l’ambivalence du regard porté sur elle », note le supplément littéraire de L’Orient-Le Jour. Ce n’est pas un hasard si l’ouvrage s’intitule La Maison de Schéhérazade : il propose une « nouvelle lecture de la figure féminine essentielle de ce recueil », qui n’est plus seulement présentée comme une femme cherchant à sauver sa vie, mais comme un écrivain « qui croit au pouvoir des récits et qui, absorbée dans son projet de création littéraire, ne craint plus ni le caprice des hommes, ni l’arbitraire de leurs comportements, ni la proximité d’une mort certaine ».

Les fausses promesses de la croissance

Paru initialement en 1976 et traduit pour la première fois en français, l’essai de Fred Hirsch entre en résonance avec bon nombre de débats actuels sur la question des limites de la croissance. Ancien journaliste financier devenu par la suite conseiller au FMI et professeur à l’université de Warwick, l’auteur y critiquait radicalement le fétichisme de la croissance au sein des économies modernes. Selon lui, l’objectif d’une hausse générale et continue du niveau de vie grâce à l’élévation des revenus moyens se heurte tôt ou tard à des obstacles sociaux. En cause, la compétition toujours plus féroce que la croissance engendre pour l’accès aux biens « positionnels ». Par quoi Hirsch désignait les biens dont la valeur tient à leur rareté, au fait qu’ils sont le privilège d’une minorité. On se heurte ici à un paradoxe, car ces biens, dès l’instant où ils deviennent accessibles à tous, perdent le caractère « positionnel » qui faisait tout leur prix, et les consommateurs sont donc incités à maximiser sans cesse leurs revenus pour viser toujours plus haut, sans jamais atteindre leur objectif. « Hirsch emploie souvent la métaphore d’une foule où des gens se dressent sur la pointe des pieds pour mieux voir. Cela se révèle contre-productif si tout le monde le fait », relevait l’économiste Robert Heilbroner dans la New York Review of Books en mars 1977, jugeant l’ouvrage « remarquable ».

Karachi explosée

Au centre du premier roman du Pakistanais Bilal Tanweer, il y a l’explosion d’une bombe en plein Karachi. Et pourtant, comme le note Omair Ahmad, dans Time Out Delhi, son ouvrage est « complètement indifférent à la politique » : on ne saura jamais pourquoi l’explosion a eu lieu et qui en sont les auteurs. À la place, le livre s’intéresse aux débris, à ce qui reste après l’événement. « Ces débris, rapporte Ahmad, ce sont des vies, dont beaucoup avaient été brisées ou mutilées longtemps avant l’explosion. » Tanweer suit une série de personnages, parmi lesquels un poète communiste qui a fait de la prison, un enfant de 4 ans, un voyou ou encore un ado qui amène une fille au bord de la mer pour la première fois. Cet éclatement des voix lui permet de rendre compte d’une ville, Karachi, qui, ainsi que le remarque Zara Khadeeja Majoka dans le Friday Times, « semble échapper à toute compréhension, qui gronde, rugit, se déchaîne, qui écume de sang et de folie, de joie et d’horreur, d’espoir et de chagrin ».

En finir avec Parménide

Le retard de la philosophie, qui ne comprend le monde et ses transformations qu’a posteriori, est un lieu commun de la philosophie elle-même. Hegel l’a résumé en une belle formule : « La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. » Ce retard est particulièrement criant à l’occasion des grandes révolutions scientifiques. Pendant un temps plus ou moins long, nous continuons à penser le monde selon des concepts devenus parfaitement obsolètes. À en croire Paul K. Feyerabend, ce serait le cas de la philosophie de la nature actuelle.

Feyerabend est décédé en 1994 et sa Philosophie de la nature, dont la traduction française paraît au Seuil, est un ouvrage inachevé et posthume. Il est sorti il y a cinq ans outre-Rhin, où il a été accueilli avec enthousiasme. « On se demande souvent pourquoi on se sent obligé de publier tous les brouillons qui sont retrouvés. Cette fois, il n’en est rien. C’est une chance que l’importance de ce texte, exhumé des archives Feyerabend à Constance, ait été reconnue », estime Michael Hampe dans le Neue Zürcher Zeitung. Pour Willy Hochkeppel du Süddeutsche Zeitung, c’est un « texte très dense, qui n’a rien perdu de sa force de provocation ».

Selon Feyerabend, « nous vivons parmi les ruines d’une conception réifiante de la nature, parmi les vestiges de la cosmologie newtonienne. Les théories de la relativité et de la mécanique quantique, qui ont supplanté la pensée de Newton, n’ont pas encore donné lieu à une nouvelle compréhension unifiée de la nature », rapporte Michael Hampe. Or, à en croire le philosophe suisse, cette nouvelle compréhension unifiée de la nature n’est rien d’autre que celle qui domina jusqu’aux présocratiques. L’essentiel de son livre est consacré au basculement conceptuel qui marqua son éclipse, basculement dont la grande figure fut Parménide et que Feyerabend déplore. « Parménide dépréciait la vision claire de  la nature et la description de sa diversité apparente. Faisant “reculer” l’évidence, il les remplaçait par les nombres et les lois, imaginés, invisibles, qui étaient présentés comme “vrai réel”. Ce fut le début de l’explication mathématique de la nature. C’est ainsi que commença aussi une séparation de l’homme pensant et de la nature », explique Hampe.

Feyerabend appelle à une réévaluation de la vieille conception mythique du monde qui prévalait auparavant et dont il annonce donc le retour. « La culture préhistorique, qui transmettait son savoir oralement, produisait des histoires et pas des théories pour aider la mémorisation – non parce qu’elle évoluait à un stade primitif, préconceptuel, qui ne parvenait pas à des explications, mais parce qu’elle voyait les hommes et la nature pris dans un processus global. Les noms de dieux donnés aux étoiles et les mythes sur leurs relations pourraient ne pas être que les contes d’une humanité encore enfantine, mais plutôt des procédés mnémotechniques codant un savoir précis sur le mouvement des constellations, indispensables à ceux qui, tels les Polynésiens, naviguaient en haute mer sans compas ni repères terrestres. »

Une langue asséchée

Publié en 1938, Vies arides est le chef-d’œuvre de Graciliano Ramos, figure majeure de la littérature brésilienne, que l’hebdomadaire Veja n’hésitait pas à qualifier de « génie des lettres » dans un numéro spécial consacré à l’écrivain en 2013. L’ouvrage retrace la vie d’une famille du Sertão, ce désert du Nordeste brésilien qui inspira tant de récits aux écrivains du pays, peuplé d’infortunés, nomades par nécessité, dont la vie se résume à une suite d’exils pour fuir la sécheresse et la famine.

« Vies arides est bien plus qu’une simple critique sociale des conditions de vie dans le Sertão », explique le critique littéraire Miguel Conde, cité par Veja. « Graciliano Ramos y montre, de façon magistrale, comme peu d’écrivains avant lui, comment l’expérience de vie des personnages détermine leur langage, et comment leur langage détermine leur compréhension du monde. » Le style de Ramos est en effet à l’image du Sertão, sec, dépouillé, aussi fragmenté que la vie de ses habitants, rythmée par les saisons et les pluies : les adjectifs sont rares, la structure narrative est cyclique plutôt que linéaire, la langue des personnages est gutturale, aussi stérile que la terre sur laquelle ils vivent.

Le mystère des enfants toxiques

On ne saurait se représenter l’écrivain Clemens Setz comme quelqu’un de tout à fait bénin. La simple idée initiale de son nouveau livre est une provocation qui fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre.

Le titre Le Syndrome indigo fait référence à un concept issu du monde de l’ésotérisme. On le doit à une illuminée américaine qui, en 1982, prétendit avoir repéré chez certains enfants une aura de couleur indigo ; plus tard elle voulut voir dans ces bambins les envoyés d’une nouvelle civilisation spirituelle du futur. Il allait de soi que la vie ne serait pas facile pour eux dans le présent, et qu’ils se heurteraient au minimum à de l’incompréhension et au rejet.

Cette prophétie est à l’origine d’une ribambelle de conseillers en pédagogie qui sévissent encore aujourd’hui. Tous les parents dont les enfants sont difficiles se voient rassurés par l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’enfants indigo, en réalité surdoués et dotés de facultés surnaturelles.

Cette source de consolation et de kitsch, Clemens Setz l’a empoisonnée. Les enfants indigo qui peuplent son roman possèdent certes une aura extraordinaire, mais elle a surtout pour effet de provoquer des nausées, des vertiges et des migraines chez ceux qui les approchent de trop près. Ces enfants indigo sont au sens propre « à gerber » : Clemens Setz parle de mères qui vomissent dans les landaus quand elles se penchent trop au-dessus de leur bébé.
Les parents qui vivent trop longtemps sous le même toit que leurs rejetons deviennent gravement malades ; cela peut conduire à des diarrhées et des crises d’eczéma mortelles. On est obligé de placer ces enfants dans des internats éloignés, où leurs professeurs restent à distance, se contentant de les maintenir dans leur champ visuel. Lorsque les parents ne veulent pas les récupérer, ils sont enlevés par des agences spéciales et vraisemblablement vendus pour des expériences peu avouables, consistant par exemple à les utiliser pour torturer d’autres personnes.

Nous verrons comment le petit milieu de l’ésotérisme a réagi à cette attaque contre sa conception kitsch du monde. En attendant, le roman, où se mêlent de nombreux thèmes de science-fiction, se déroule précisément dans le futur dont les enfants indigo sont censés être originaires. Et il propose une explication de la répulsion qu’ils suscitent. Les enfants indigo ne connaissent pas l’empathie. Ils sont complètement inaccessibles à ce qu’autrui peut ressentir. Le processus de civilisation qui a rendu peu à peu caduques pour le genre humain les lois de la sauvagerie, de la sélection, de la survie à tout prix, n’a pas réussi à modifier ces créatures. Ce sont des fossiles. Comme les cœlacanthes et d’autres types d’espèces archaïques qui semblent ne pas avoir été touchées par l’évolution, ils ont survécu dans quelques coins bourbeux et isolés – et voilà qu’ils resurgissent dans un monde précisément en train de retourner à la barbarie, comme si notre patrimoine héréditaire pressentait que son heure est venue.

Mais tout cela reste flou. Dans le roman, cet être humain nouveau et ancien à la fois, l’enfant indigo n’est bourreau qu’en raison de sa particularité génétique ; pour le reste, c’est une victime. La civilisation telle que nous la connaissons et que la décrit Setz est toujours brutale envers les marginaux. Ils sont mis à l’écart, déportés, maltraités. Certains survivent et perdent, adultes, leur aura nocive. Ils peuvent faire carrière, de préférence dans l’économie, mais également dans le domaine artistique où leur énergie sadique résiduelle leur permet d’exceller. Mais la plupart disparaissent, ils restent enfermés dans d’obscurs laboratoires ou aux mains de trafiquants internationaux. On pourrait en conclure que Clemens Setz considère la civilisation moderne comme bien plus démoniaque encore que ne le faisaient nos ancêtres qui, eux, croyaient pourtant bel et bien au diable.

Ce serait néanmoins probablement une illusion – comme sans doute à peu près tout dans ce livre. C’est un impressionnant jeu d’ombres, non pas à double-fond, mais sans fond assuré du tout, et rien ne peut y être tout à fait tenu pour réel. Le lecteur n’a affaire qu’à des fictions qui se présentent comme telles. Ce sont d’une part les souvenirs d’un narrateur qui s’exprime à la première personne. De façon étrange, il se nomme lui-même Clemens Setz et fut un temps professeur de mathématiques dans un internat pour indigo. D’autre part, il y a les notes manuscrites qu’il a écrites, et qui témoignent de ses recherches, de plus en plus confuses, pour retrouver la trace de certains enfants disparus. Ces notes sont mêlées à de prétendus textes, photos et citations censés documenter l’apparition des indigo à une époque antérieure.

Les différents niveaux de fiction s’emboîtent comme des poupées russes, sans qu’une main ordonnatrice vienne créer de la vraisemblance – d’autant que le professeur de mathématiques, Setz lui-même, montre assez vite des signes de sérieux troubles psychiques et trahit, à travers plusieurs détails biographiques, une forte parenté avec l’écrivain Clemens Setz. La personne de l’auteur est amenée à se désagréger de façon plus radicale encore que dans les exemples bien connus de fiction ironique de l’époque romantique, comme Le Chat Murr d’E.T.A. Hoffmann. Qui a écrit tout cela ? Qui, du moins, l’a agencé tel que c’est agencé ? Le problème devient plus insondable encore quand émerge des fragments une seconde voix qui décrit l’expérience du pensionnaire d’un internat – l’un de ces cas d’indigo dont l’aura s’est estompée. Celui-ci se lance à la recherche de son professeur de mathématiques, et finit même par lui rendre visite !

Tout ce désordre ne serait que vaine et irritante préciosité si une inquiétante expressivité ne tenait pas tous les morceaux ensemble. L’histoire centrale de ces enfants poisons, bien que répartie en de nombreux fragments et racontée par de nombreuses voix différentes, irradie avec une intensité radioactive, au point que le lecteur finit presque par se sentir mal et avoir des vertiges. On ne peut lire ce roman sans d’oppressantes migraines – comme s’il était lui-même un enfant indigo dont on ne pourrait supporter l’aura que pendant un temps déterminé.

La raison de cela n’est pas facile à trouver, bien qu’elle repose sans doute sur une astuce assez simple : un suspens qui ne cesse jamais tout à fait et qui prend des directions toujours nouvelles. Qu’en est-il de ces enfants ? D’où viennent-ils ? Est-ce que le professeur Setz est devenu fou à force de les fréquenter ? Et l’écrivain Setz par la même occasion ? Ou carrément tous ceux qui apparaissent et prennent la parole ici ? Les enfants ne sont-ils que les produits de leur imagination démente ?

On suit la piste de chacune de ces possibilités – et aucune ne mène à une certitude, si tant est qu’elles mènent quelque part. Pour apprivoiser le lecteur puis lui instiller des migraines, les personnages qui pourraient donner des éclaircissements  s’expriment par énigmes ou changent de sujet dès qu’on approche trop près de la vérité. On serait tenté de dire que l’écrivain Clemens Setz, en vrai maître de la psychologie de la réception, a trouvé le point exact où le processus cognitif de la lecture se transforme brutalement en une réaction physique. On pourrait nommer cela l’effet indigo – l’effet indigo de la littérature.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 12 octobre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La déroute sans la défaite

L’armée avec laquelle Napoléon envahit la Russie constituait la plus importante concentration de troupes que le monde ait vue jusqu’alors. Mais sur les 400 000 hommes qui franchirent le Niémen le 22 juin 1812, seuls 20 000 étaient encore vivants six mois plus tard. Dans 1812, Adam Zamoyski raconte cette déroute d’autant plus spectaculaire que les Russes ne parvinrent jamais à vaincre l’empereur des Français sur un champ de bataille. « Le sujet de Zamoyski, c’est la guerre vécue, son quotidien, son histoire sociale, les conditions géographiques, climatiques, techniques, logistiques, hygiéniques, médicales et humanitaires dans lesquelles elle se déroula. La diplomatie et la stratégie ne constituent que les cadres de son histoire », rapporte Gustav Seibt du Süddeutsche Zeitung. Zamoyski s’appuie sur les récits de fantassins ordinaires qui vécurent la désintégration de la Grande Armée de l’intérieur. Du reste, à la fin de la campagne, même des maréchaux auréolés de titres de princes et de rois finirent par partager une partie de leurs misères  –  quand leurs chevaux à eux aussi furent mangés.

Etgar Keret : « C’est la détérioration de soi qui mène à l’écriture »

 

La littérature semble littéralement une question de vie ou de mort pour vous. Je pense à « Soudain, un coup à la porte », où différents personnages frappent chez vous en déclarant « Raconte-moi une histoire ou je te tue »…

Pour moi, ce n’est pas l’inspiration, mais la détérioration de soi qui mène à l’écriture. Disons que vous aimez une jeune fille. Soit elle vous le rend et vous entamez une relation avec elle : soit elle vous rejette et vous écrivez sur cet échec… Si vous êtes avec elle, vous serez trop occupé à l’embrasser pour décrire vos sentiments, vous n’en aurez ni le temps, ni le désir. Écrire – sauf en matière politique – revient à se retirer de la vie. Sur les champs de bataille de l’existence, mon armée a été battue ; mais je peux peut-être remporter une victoire sur le front de la fiction. J’ai rencontré toutes sortes de gens, des millionnaires, des pilotes de chasse, des généraux, me disant qu’ils avaient toujours voulu écrire, qu’ils écriraient un jour. Je leur ai toujours dit que ce ne serait pas le cas. « Et pourquoi donc ? me demandaient-ils. – Parce que vous n’êtes pas assez désespéré, leur ai-je répondu. » Je m’assieds pour écrire alors que je pourrais jouer avec mon fils, faire l’amour à ma femme, rire avec des amis. Je fais ce choix de la même façon que je choisis de saisir mon inhalateur de Ventoline quand j’ai une crise d’asthme : parce que la situation est devenue trop insupportable et que je ne peux pas faire autrement.

 

Est-ce la raison pour laquelle nombre de vos histoires décrivent l’existence de mondes insoupçonnés, comme la dimension inconnue où s’évanouit une bille dans Pipelines, l’univers réunissant tous ceux qui se sont suicidés dans La Colo de Kneller ou encore le pays où tous les mensonges deviennent réalité dans Au pays des mensonges ?

Oui. Pour moi, l’écriture est le lieu où je peux être moi-même sans que personne n’ait à en souffrir. Cela ne signifie pas pour autant que je place la vie en second ; si j’avais le choix entre devenir un meilleur écrivain et une meilleure personne, je choisirais de devenir une meilleure personne. Si je pouvais vivre dans un monde beau et aimant, où il n’y aurait pas besoin d’art, j’essaierais. Cela posé, ce n’est qu’en m’adonnant à l’écriture que je peux me libérer d’un certain sentiment d’empêchement. Quand j’étais enfant, j’avais une idée fixe : que ma mère ne fasse plus jamais l’expérience de la peine ou de la tristesse, car elle avait déjà subi d’indicibles douleurs. Quand elle me demandait si je préférais aller jouer ou l’accompagner à un concert classique terriblement ennuyeux, je disais toujours que j’aimais mieux venir avec elle. J’ai un tel désir de rendre heureux les gens que j’aime que j’en oublie ce qui pourrait me rendre heureux moi – je ne le sais même plus. L’espace littéraire est le seul où je peux retrouver une identité et une authenticité complètes.

 

Avec Sept années de bonheur, où vous contez la naissance de votre fils, qui coïncide avec un attentat terroriste, mais aussi le parcours de votre sœur devenue ultra-orthodoxe ou encore de savoureux épisodes de vos tournées littéraires, vous publiez pour la première fois de la non-fiction. Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

C’est le jour de la naissance de mon fils que j’ai eu pour la première fois l’idée d’écrire sur ma vie, mais ce n’est que le jour où mon père est mort, sept ans après, que m’est venue la pensée d’en faire un livre. Personnellement, je préfère lire de la fiction plutôt que de la non-fiction, et quitte à lire de la non-fiction, je préfère éviter les autobiographies, car les auteurs cessent dès lors d’être des anthropologues examinant la vie pour devenir des avocats plaidant leur cause. Je n’aurais jamais cru que j’écrirais un jour sur ma propre existence, et j’ai donc voulu différencier autant que possible ces chroniques du reste de mon travail. J’ai confié leur publication à des maisons autres que celles qui éditent d’habitude mes fictions, et elles ne paraîtront pas en Israël (1). Le processus a été très différent de celui de la fiction. Quand j’écris une nouvelle, je n’ai aucune idée de ce que je vais faire. Je rencontre un personnage, je m’assieds à sa table, je me lève quand il se lève, j’entre après lui dans son appartement… Je suis autant le lecteur que l’auteur de mon histoire ; je l’écris afin de pouvoir la lire. Tandis que, dans la non-fiction, vous racontez quelque chose dont vous avez fait l’expérience. Jusque-là, écrire signifiait vivre une aventure, et non faire le récit d’une aventure vécue. Je n’en ai pas moins été surpris du résultat – par les éléments que j’ai omis ou au contraire soulignés, et certaines des chutes auxquelles j’ai abouti.

 

Que signifie « sept années de bonheur » ?

Ce titre vient du rêve de Pharaon dans la Bible. Il a la vision de sept vaches grasses suivies de sept vaches maigres, qui symbolisent sept bonnes années suivies de sept mauvaises. J’ai voulu témoigner de ce laps de temps durant lequel j’ai été à la fois père de mon fils et fils de mon père. Je pense que c’est lié au fait que mes parents sont des survivants de la Shoah. On est enclin à penser que tout le monde a une famille, mais pour mes parents, et pour ma mère en particulier, cela relevait du rêve inaccessible. Elle a perdu sa mère et son frère dans le ghetto de Varsovie, et, peu de temps avant de mourir à son tour, son père lui a dit de rester vivante pour que leur nom subsiste. Rester vivante signifiait avoir une famille, objectif qui semblait alors hors d’atteinte. Aussi, s’asseoir à table avec son mari et ses enfants était-il plus merveilleux pour elle que si elle avait reçu le Nobel. Ce n’était pas donné à tous : beaucoup de survivants de la Shoah ont subi un traumatisme trop profond pour pouvoir établir une relation de couple ou avoir des enfants. Mes parents m’ont légué ce sentiment de gratitude et de joie lié au fait d’avoir une famille.

 

La dimension fantastique de vos nouvelles est-elle liée au fait que vos parents sont des rescapés de la Shoah ?

Mes histoires sont une projection de la façon dont je raisonne. Quand mes parents me parlaient de leur vie avant la Shoah, je la trouvais proche de la mienne : c’étaient des enfants, ils allaient à l’école, leurs parents riaient… Et puis, un beau jour, les gens se sont mis à leur cracher dessus, ils ont perdu le droit d’avoir des jouets, on les a chassés de leur maison. Depuis tout petit, j’ai l’impression d’être un invité dans le monde où je vis, je suis persuadé qu’on va me déplacer dans une autre réalité et mon idée, c’est que si je suis capable de prédire dans quelle réalité je vais aller, j’aurai un avantage. Rien n’est acquis ; ce n’est pas parce que les choses se sont déroulées de telle façon hier qu’elles vont se passer de la même façon aujourd’hui. Mes nouvelles peuvent sembler absurdes, étranges, métaphoriques, fantaisistes, mais pour moi, elles sont réalistes – c’est la façon dont je considère mon existence.

Dans vos fictions comme vos chroniques, vous vous en prenez à des tabous. Ainsi dans « Sirène (2) », un garçon, pour éviter de se faire tabasser, marche alors que retentit la sirène du jour du souvenir, moment où chacun est censé rester immobile.

Ma vie tout entière est imprégnée de tabous. En votant pour Yitzhak Rabin, j’ai violé un tabou. Un autre exemple me vient à l’esprit. Mon meilleur ami est mort alors qu’il servait dans l’armée israélienne. À ses funérailles, un colonel a déclaré à quel point il était courageux et adoré de tout le régiment. J’aurais aimé me lever pour dire la vérité : qu’il était lâche et qu’il ne s’entendait avec personne, mais que c’était quelqu’un d’unique. Je ne voulais pas dire cela pour blesser ses parents ou provoquer qui que ce soit, mais parce que c’était ce que je ressentais. Mais je n’ai pas pu. Ce sentiment d’empêchement a tout autant oppressé mon père (3). Les années de guerre ont été les pires années de sa vie, mais elles ont été des années de sa vie durant lesquelles il a embrassé une fille pour la première fois ou fumé une cigarette pour la première fois – et il ne lui était pas permis de partager ces moments avec qui que ce soit parce que la Shoah, c’était la mort, le génocide.

 

Vous vous en prenez même, d’une certaine façon, au tabou de la Shoah ?

Une de mes nouvelles, « Des chaussures (4) », raconte que chaque fois que l’on se rend dans un lieu ayant trait à la Shoah, deux phrases reviennent toujours : « Restez silencieux » et « Ne touchez pas ». Tout visiteur se sent irrémédiablement exclu. Comme s’il se trouvait chez un parent atteint d’une maladie contagieuse ! Cela peut paraître surprenant, mais être un survivant de la Shoah est contraire à l’ethos de la société israélienne – cela sous-entend qu’on a été faible, pareil à l’agneau allant à l’abattoir. Plus profondément, on est réduit à une victime, un symbole, on cesse d’être un homme. « Sirène » et « Des chaussures » sont des histoires qui racontent comment des gens tentent de créer une intimité vis-à-vis de la mémoire. Pendant les quelques années où nous avons eu un gouvernement de gauche, « Sirène » a été inscrit au programme scolaire. Certains professeurs ont refusé de l’étudier car bouger pendant cette sirène revient à commettre un sacrilège. L’idée qu’on puisse tenter de s’approprier cette mémoire, de l’humaniser, les a choqués. Pour moi, c’est précisément cette rigidité qui vide la mémoire de son contenu.

 

Qu’il s’agisse de fiction ou de non-fiction, vous affichez une prédilection pour les formes brèves. Pour quelle raison ?

Ce que je recherche en prenant la plume, c’est l’honnêteté, et pour atteindre celle-ci, je m’impose de ne rien prévoir, de me placer dans des situations de surprise. Planifier, pour moi, revient un peu à tricher. La spontanéité – lors du premier jet du moins – vous oblige à une certaine sincérité, comme quand on vous pose une question à laquelle vous devez répondre instantanément. Au lieu d’user de détours diplomatiques, vous me direz ce que vous pensez. À travers mes nouvelles ou mes chroniques, j’essaie de créer une intimité avec ma propre vie, et avec celle des autres. Dans certaines de mes histoires, des personnages font ce que j’aurais aimé faire, sans que les choses tournent forcément à leur avantage, d’ailleurs. Dans d’autres, je me suis mis à la place de gens que je détestais – à la fin, ils ne devenaient pas pour autant mes meilleurs amis, mais la fiction offrait un compromis entre mon expérience de l’existence et la leur. L’art et la littérature sont pour moi les lieux où l’on apprend à aimer l’humanité. Je n’ai pas besoin qu’on me dise que la vie peut être épouvantable. Je le sais déjà – je vis au Moyen-Orient. Je préfère qu’on me dise qu’il existe des choses qui valent la peine qu’on se batte pour elles. C’est pour ça qu’on invente des histoires, et c’est pour ça que mon père m’en racontait autrefois avant de me coucher.

 

Votre œuvre est extrêmement variée : outre les nouvelles et les chroniques, vous avez publié des livres pour enfants, des bandes dessinées et même réalisé un film, avec votre épouse Shira Geffen, Les Méduses (2007), qui a reçu la Caméra d’or à Cannes. Que recherchez-vous dans cette diversité ?

Après la Shoah, mon père a décidé qu’il ne voulait pas mener une seule existence, mais plusieurs ; dès lors, tous les sept ans, il a changé de métier. Nous avons d’abord été très pauvres, puis aisés, puis pauvres à nouveau, selon ses professions… En tant qu’artiste, j’essaie de raconter une histoire et quand je change de média, qu’il s’agisse d’écrire des paroles de chansons, de jouer la comédie ou de travailler sur un spectacle de danse comme je le fais en ce moment, j’ouvre mon esprit et j’apprends des choses qui me permettront d’améliorer l’art qui est véritablement le mien, l’écriture de nouvelles.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.