Voyage au bout du Yangtsé

Les autorités de Pékin ont banni tous les romans du dissident en exil Ma Jian. À la lecture de La Route sombre, on comprend pourquoi. On y suit l’épopée fluviale de la jolie Meili, fuyant de déchetterie en camp de détention la malveillance des autorités. Cette longue dérive vers le sud est le prétexte d’une recension au fil de l’eau de toutes les horreurs et turpitudes de la Chine moderne : « Des fœtus sanglants sont mis dans des sacs de plastique, ou transformés dans des restaurants cantonais en soupes aphrodisiaques. Les déchets toxiques donnent au célèbre Yangtsé la couleur du thé vert. On falsifie le lait en poudre des nourrissons, injecte des hormones de croissance dans les melons, moud le riz avarié avec de la cire pour le revendre, martyrise les handicapés mentaux », énumère Tas Aw dans The Guardian. « Les gens boivent de l’eau où grouillent les parasites, mangent de la sauce au soja faite de cheveux humains fermentés, se baignent dans des rivières à l’eau corrosive », poursuit Helen Virongos dans le New York Times.

Ce qui rend cet inventaire exhaustif particulièrement éprouvant, c’est que Ma Jian se focalise sur les brutalités infligées aux paysannes chinoises, au cœur même de leur intimité : « Leur vagin, qui est la proie des hommes, et leurs entrailles, celle de l’État », résume sombrement le personnage de Meili, particulièrement bien placée pour le savoir. Car son époux, un lointain descendant de Confucius, est tellement obsédé par l’idée d’avoir un fils qui perpétuera sa noble lignée qu’il brave l’interdiction d’avoir un deuxième enfant. D’où malheur sur malheur. Naissance d’une première fille, donc deuxième grossesse (illégale) et fuite du village. Meili subit ensuite un avortement forcé – un assassinat, plutôt, car l’enfant de huit mois – un fils ! – est instantanément étranglé par l’accoucheur, qu’elle n’a pas les moyens de corrompre. À la troisième tentative, c’est presque pire : encore une fille, anormale qui plus est, que le mari met prestement en vente. Nouvelle fuite de Meili, vite arrêtée comme migrante, internée, violée, vendue dans un bordel auquel elle met le feu. Revenue au bercail flottant, Meili reprendra sa descente fluviale et sociale, jusqu’à une ville non loin de Canton appelée « Paradis ». En sa compagnie, le lecteur découvrira derrière les berges du fleuve gorgé de toxines une Chine cruelle et injuste qui fait subir aux migrants ou aux fuyards du planning familial (souvent les mêmes) des supplices dignes de ceux jadis recensés par Octave Mirbeau.

Au fait, et pourquoi la cité-refuge s’appelle-t-elle « Paradis » ? Parce que le désossage des appareils électroniques, spécialité de l’endroit, génère une pollution si toxique que les hommes en deviennent – enfin ! – infertiles !

Un New-Yorkais de notre temps

Avec son premier roman, Adelle Waldman a réussi à « saisir un type », estime Katie Rolphe du site Slate, celui de l’écrivain trentenaire new-yorkais  branché, qui se croit féministe tout en se comportant plutôt mal avec les femmes. Nathaniel, son héros, n’est pas un méchant. « En fait, comme le note Jess Walter dans le New York Times, il se pourrait bien qu’il soit pire que ça : à moitié bon. » Quand l’une de ses petites amies tombe enceinte, il lui paie l’avortement, l’accompagne à la clinique, prend même la peine de l’appeler une fois, puis plus rien.

Un an après, il la recroise et elle lui fait des reproches qu’il ne comprend pas. « Les personnages sont perdus dans un monde sans règles claires et se demandent sans cesse s’ils ne sont pas en train d’en violer une », note Sasha Weiss dans le New Yorker. « Nous voyons les contradictions d’un monde où les femmes sont indépendantes, mais semblent se flétrir au moindre signe de désintérêt de la part d’un homme, un monde où ces derniers peuvent repousser le moment de s’engager indéfiniment tandis que les femmes se sentent pressées par le temps. »

Apprivoiser le changement climatique

Nigel Lawson avait donc raison. Depuis sa conférence de 2006 au Centre for Policy Studies qui lança la nouvelle carrière de l’ancien ministre des Finances comme critique de la politique de lutte contre le réchauffement de la planète, lord Lawson plaide pour que l’on s’adapte au changement climatique, au lieu de gaspiller l’argent public dans de vaines tentatives pour l’enrayer (1). Jusqu’à présent, la doxa a surtout consisté à ignorer les stratégies d’adaptation, pour se concentrer sur les mesures d’« atténuation », un terme trompeur désignant la réduction des émissions de CO2.

Mais voilà qui a changé, avec la parution en mars des dernières conclusions du GIEC. Comme d’habitude, les journaux en ont rendu compte avec force articles évoquant des scientifiques toujours plus convaincus de l’Apocalypse écologique à venir. Mais ce qui frappe bien davantage dans ce rapport, c’est qu’il revient sans cesse sur la nécessité de s’adapter au changement climatique. Dans le communiqué de presse publié conjointement, le mot « adaptation » apparaît dix fois, mais on ne trouve nulle part le mot « atténuation ».

La différence est cruciale. Jusqu’à présent, le débat a suivi une logique quelque peu bovine : puisque le réchauffement climatique est une réalité, il faut le freiner en recourant à des stratégies extrêmement coûteuses de décarbonisation (fiscalité verte, éoliennes). Mais pour quel résultat ? Est-il seulement possible d’arrêter net le phénomène ? Toutes ces politiques vertes ne reviennent-elles pas à souffler pour chasser un ouragan ? En résumé, quels sont les effets attendus de l’atténuation ? La question est rarement posée.

Il existe une alternative : admettre que la planète se réchauffe et voir si nous pouvons nous y adapter. Que signifie s’adapter ? Investir dans les dispositifs anti-inondation, afin par exemple qu’un aéroport comme celui de Schiphol à Amsterdam puisse continuer à fonctionner sous le niveau, actuel et futur , de la mer (2). Perfectionner le conditionnement de l’air, pour permettre à des villes comme Houston et Singapour de se développer malgré les grandes chaleurs actuelles – et à venir. Sélectionner ou modifier des plantes, pour faire pousser du maïs dans des conditions climatiques, aujourd’hui comme demain, plus diverses. Améliorer les infrastructures, afin que le Mexique ou l’Inde puisse affronter les cyclones actuels – et futurs ; développer les échanges mondiaux, pour que l’Éthiopie puisse continuer à recevoir des céréales d’Australie durant les séche­resses – actuelles et à venir.

En soulignant à l’envi la nécessité de s’adapter au changement climatique avec des solutions de ce genre, l’actuel ministre de l’Environnement, Owen Pa­terson, a longtemps semblé prêcher dans le désert. Il peut désormais compter sur le soutien du puissant GIEC, un organisme des Nations unies qui emploie des centaines de scientifiques pour compiler, tous les six ans environ, l’équivalent scientifique d’une bible sur le sujet. Alors que le précédent rapport [2007] ne contenait que deux pages sur l’adaptation, celui-ci y consacre quatre chapitres.

Le biologiste Chris Field préside le groupe de travail II du GIEC, celui qui se concentre sur les effets du changement climatique plutôt que sur ses causes (3). « La grande percée de ce rapport, explique-t-il, c’est l’idée qu’il faut réfléchir à la façon de gérer le changement climatique. » Et Vicente Barros, le coprésident du groupe, d’ajouter : « On peut considérer la préparation au changement comme un investissement rentable, pour le présent comme pour l’avenir […]. L’adaptation a un rôle central à jouer dans la réduction des risques. » Après toutes ces années, l’idée d’adaptation s’est enfin imposée.

 

Une hypothèse ridicule

Dans son livre de 2009, Un appel à la raison, Nigel Lawson avait consacré un chapitre à cette idée (4). Il montrait que le précédent rapport du GIEC, en 2007, partait du principe que les hommes ne pourraient pas s’adapter : « Les impacts possibles, lisait-on dans le rapport, ne prennent en compte aucun changement ou évolution dans les capacités d’adaptation. » Autrement dit, si la planète devient plus chaude, si le niveau de la mer augmente et si la pluviométrie est modifiée, les agriculteurs, les promoteurs et les consommateurs ne feront rigoureusement rien pour modifier leurs habitudes pendant un siècle entier.

Pour ridicule qu’elle soit, cette hypothèse jouait un rôle central dans l’estimation par le GIEC du coût à venir du changement climatique, observait Lawson. Un exemple notoire est cette conclusion du rapport selon laquelle, « à supposer l’absence de mesures d’adaptation », les rendements agricoles pourraient avoir diminué de 70 % à la fin du siècle – conclusion fondée, comme le révèle une note de bas de page, sur une seule étude, menée sur un type de culture de l’arachide dans une région de l’Inde (5).

Dans son livre, Lawson écrivait que la stratégie d’adaptation présente six avantages manifestes par rapport à l’atténuation. Elle ne requiert aucun traité international, un pays peut l’appliquer seul. Elle peut être mise en œuvre à l’échelle locale. Elle peut produire des résultats rapides. Elle permet d’exploiter tout bénéfice éventuel du réchauffement, en évitant les risques. Elle s’attaque aussi à des problèmes anciens que le changement climatique ne fait qu’accentuer. Et elle peut se révéler bénéfique même s’il se trouve que le réchauffement est moins important que prévu.

Imaginons que vous habitiez dans une région sujette aux inondations, comme les Somerset Levels, dans le sud-ouest de l’Angleterre (6). Où ira votre préférence ? À une politique permettant de faire face à tout type d’événement climatique, en lien ou non avec le réchauffement ? Ou bien au financement, à hauteur d’environ 50 milliards de livres (62 milliards d’euros) d’ici à 2020, de technologies vertes – en sachant que ces technologies ne porteront leurs fruits au mieux que dans quelques décennies, si tous les pays du monde les adoptent, et ne permettront pas d’éliminer le risque d’inondations, mais simplement d’éviter qu’il n’augmente ?

Il est frappant de voir à quel point le nouveau rapport du GIEC se rapproche de la position de Lawson. Le professeur Field, qui m’a tout l’air d’un homme sensé, a clairement tenu à mettre l’accent sur l’adaptation, ne serait-ce qu’en raison du caractère de plus en plus improbable d’un accord international sur les émissions de CO2. Si on lit le rapport un chapitre après l’autre, chose que bien peu de gens semblent avoir pris la peine de faire, on trouve de nombreuses discussions intelligentes, sans jargon, des différents points soulevés par Lawson.

Le chapitre 17 reconnaît ainsi que « les stratégies d’adaptation […] peuvent être bénéfiques, même à climat constant, à travers, par exemple, un meilleur usage des ressources en eau ou le développement de variétés de plantes plus résistantes ». Dans le chapitre 20, on peut même lire que, « dans certains cas, l’atténuation risque de faire obstacle à l’adaptation (par exemple : des ressources énergétiques moindres dans des pays en croissance démographique) ». Voilà un élément crucial : empêcher les pauvres de s’approvisionner en électricité bon marché grâce au charbon pourrait les rendre plus vulnérables au changement climatique. Comme quoi les politiques vertes peuvent aggraver le problème qu’elles cherchent à résoudre.

Au total, il y a beaucoup de bonnes choses dans cette nouvelle mouture, qui tempère aussi considérablement les motifs d’inquiétude. Même le magazine The New Scientist l’a relevé : le texte « fait marche arrière sur certains pronostics du rapport précédent ». Et, en dépit de l’insistance d’Ed Davey, le ministre britannique de l’Énergie et du Changement climatique, qui lors d’une réunion à Yokohama entendait muscler le résumé à l’intention des décideurs, « le rapport a même mis un bémol à certaines des prévisions les plus affirmées qui apparaissaient dans les versions préliminaires».

Ainsi le résumé ne parle plus des « centaines de millions » d’êtres humains qui pourraient être touchés par la montée du niveau de la mer, ni de l’impact du réchauffement sur les cultures. Le rapport souligne avec courage que l’invasion d’espèces exogènes constitue une menace bien plus importante pour la biodiversité que le changement climatique. Même les récifs coralliens, admet le GIEC, sont principalement menacés par la pollution et la surpêche, dont l’effet ne peut être que marginalement aggravé par le réchauffement. Pourquoi donc n’avons-nous pas de groupes d’experts intergouvernementaux sur les espèces envahissantes et la surpêche ?

Tous ces exemples illustrent l’aspect peut-être le plus encourageant du rapport, l’affirmation clairement exprimée que l’impact du changement climatique sera relativement faible au regard d’autres phénomènes qui vont se produire pendant ce siècle : « Dans la plupart des secteurs économiques […], les évolutions de la démographie, de la pyramide des âges, des revenus, de la technologie, des prix relatifs, des styles de vie, des modes de régulation et de gouvernance auront un impact nettement plus fort que le changement climatique. » Donc, oui, la planète se réchauffe. Mais, à bien des égards, ce sera un monde meilleur.

Le rapport du GIEC évalue à moins de 2,5 % du PIB mondial le coût économique du réchauffement dans les dernières années du siècle. C’est bien moins que ne l’avait prédit le fameux rapport Stern en 2006 [lire « Climat, qui va payer ? », Books, avril 2009]. Encore s’agit-il de l’estimation haute. Si on fait la moyenne des neuf estimations présentées dans le rapport, on prévoit une perte de 1,1 % de PIB par rapport au niveau actuel.

Notons aussi que les projections du GIEC supposent une incidence des émissions de CO2 sur la température supérieure de deux tiers à ce qu’observent aujourd’hui les études les plus fiables, si bien que le réchauffement prévu par le panel est improbable même si l’on retient l’hypothèse de progression des émissions la plus haute.

 

Et les bénéfices du réchauffement ?

En d’autres termes, même en accumulant les hypothèses pessimistes – un niveau de décarbonisation relativement faible, une forte hausse du niveau de vie et une « sensibilité » climatique (7) plus élevée que cela ne paraît aujourd’hui plausible (donc tous les ingrédients d’une accélération du changement climatique) –, la perte estimée pour l’économie mondiale dans un siècle ne dépasse pas dans le pire des cas le montant de ses gains en une année ou deux. Loin d’infliger un horrible fardeau économique, le réchauffement risque de rendre nos très riches descendants un peu moins riches (l’humanité sera peut-être en moyenne huit à neuf fois plus riche qu’aujourd’hui).

Afin de leur éviter ce désagrément, nous pouvons choisir de nous adapter – laisser les pauvres s’enrichir autant que possible et utiliser leurs revenus pour se protéger, eux-mêmes et leur environnement, contre les inondations, les tempêtes et d’éventuelles pénuries alimentaires ou destructions d’habitats. Ou au contraire opter pour l’atténuation et obtenir du monde entier qu’il abandonne les combustibles fossiles, qui fournissent 85 % de notre énergie. On peut aussi envisager de mêler les deux approches – ce que préconise désormais le GIEC.

Ce qu’il serait vraiment insensé de faire, c’est de décider unilatéralement une politique consistant à subventionner les riches en installant des technologies qui ne font que renchérir le coût de l’énergie (au détriment des pauvres), défigurer les paysages, tuer les aigles royaux, tailler dans les forêts marécageuses comme en Caroline du Nord (8) et transformer des céréales en carburants, entraînant les prix alimentaires à la hausse et une surmortalité, tout en empêchant les pauvres d’A­frique d’obtenir des prêts pour construire des centrales bon marché au charbon au lieu d’inhaler la fumée des feux d’arbres abattus dans la forêt vierge.

Or c’est exactement ce que fait le Royaume-Uni, sans espoir ou presque d’un résultat suffisant pour influencer le climat. C’est l’exact contraire de l’adaptation : empêcher la croissance économique qui nous permettrait de nous adapter, sans pour autant enrayer le changement climatique.

Je ne dis pas que le rapport du GIEC est parfait, il s’en faut de beaucoup. Rupert Darwall (9) l’a souligné : le document fait systématiquement l’impasse sur les bénéfices du réchauffement et affirme sans preuve que les rendements agricoles ont diminué à cause du changement climatique (le seul élément avancé par le GIEC, les récentes flambées des prix agricoles, trouve sa source non pas dans le réchauffement, mais dans les politiques de lutte contre le réchauffement ; plus précisément, dans les programmes en faveur des biocarburants, qui ont capté 5 % de la production céréalière mondiale).

Avez-vous tiré de vos lectures de la presse que le rapport du GIEC met en garde contre une augmentation du nombre de morts causées par les tempêtes, la sécheresse, la baisse des rendements agricoles, l’augmentation des maladies, et la litanie habituelle ? En avez-vous conclu que les inondations et les maladies vont effectivement faire plus de morts, que les rendements agricoles vont diminuer ? Quelle naïveté !

Non, non et non. Ce que disent les auteurs du rapport, c’est que la baisse continue de la mortalité due aux tempêtes, à la sécheresse et aux maladies risque d’être un peu moins marquée que prévu, en raison du changement climatique ; que l’augmentation continue des rendements et le recul continu du palu­disme risquent de n’être pas aussi rapides qu’espéré. Autrement dit, oui, la planète va probablement se réchauffer, mais ce ne sera pas la fin du monde. L’humanité sera en meilleure santé et plus riche que jamais, juste un chouïa moins riche qu’en d’autres circonstances. En supposant que nous ne nous adaptions pas, faut-il préciser.

 

Cet article est paru dans le Spectator, le 5 avril 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

 

Le nombril, porte de l’âme

Les Années de l’âne, de Branko Copic, m’arriva de Belgrade par courrier. La lettre tombée du colis portait le cachet de la poste centrale de Sarajevo avec l’adresse : Aleksa Kalem, 22 rue Jabucica Avdo. C’était le premier paquet que je recevais à mon nom. Au dos de sa carte de visite, Ana Kalem, directrice de l’institut des Relations internationales du travail, avait écrit : À mon cher Aleksa, pour ses dix ans. Joyeux anniversaire ! Tante Ana.

Ce cadeau ne me fit pas plaisir. Je partis à l’école plein d’appréhension matinale. Quand la cloche sonna la grande récréation, je pris possession le premier des W.-C. des grands – on les appelait ainsi parce qu’on y fumait. La LD filtre était la cigarette des écoles car elle s’achetait à l’unité. Une seule faisait dix élèves de 3 C.

— Pas comme ça ! reprocha Coro à Crni. Faut inhaler longuement la fumée, pour qu’elle arrive jusqu’à ton petit orteil.
Il paraissait expliquer comment fumer mais, en fait, il en profitait pour tirer des bouffées plus souvent qu’à son tour.
— J’ai un sacré problème…, avouai­-je subitement. Qu’est-­ ce que je peux faire ?
— Ça dépend… À propos de quoi ?
— Ils veulent me forcer à lire des bouquins… Je préfère aller en maison de correction !
— J’ai un remède.
Je manquai de m’étouffer ; le tabac d’Herzégovine. Ç’avait beau être la grande récréation, on n’avait pas l’éternité pour fumer.
— Un remède ?… Lequel ?
— D’ici la fin de l’année, il faut que mon frangin ait lu Le Rouge et le Noir, de Balzac.
— Stendhal. Balzac, c’est Le Père Goriot qu’il a écrit.
— Tu me demandes un coup de main, et tu fais chier !
— J’en suis quasiment sûr…
— Savoir qui a écrit quoi, c’est important ? Bon, voilà… À l’école, ils ont dit au frangin que s’il lisait pas ce fichu bouquin il redoublait sa 7e. La mère l’a attaché sur une chaise en le menaçant : « Je te surveille jusqu’à ce que t’arrives au bout de ce livre ! Quitte à ce que tu en crèves de lire, et moi de te tenir à l’œil, mais ce putain de mec, tu l’auras lu ! »
— Quel mec ?
— Ben… Balzac, tiens ! Là-dessus, Miralem a commencé à geindre : « Mais, maman, pourquoi tu me fais ça ? » Et elle l’a rembarré : « Et t’oses me le demander ?! Ton pauv’ père était porteur. Mais toi, tu finiras pas comme lui ! Sinon, c’est à désespérer de tout ! » Et elle l’a ligoté. Bien comme il faut !
— Allez… Et avec quoi ?
— Le fil du fer à repasser. Et elle m’a expédié à la bibliothèque chercher le livre. Alors que j’allais partir, Miralem m’a fait signe et m’a fourgué un mot dans la main : « Va chez Rasim, le boucher. Tu demandes cent cinquante morceaux de stelja (1) coupés fin. » Je suis allé à la bibliothèque, puis à la boucherie ; Rasim a coupé ça en petits morceaux, un à grignoter toutes les deux pages du livre. Le soir, ma mère s’est assise sur le divan en face de Miralem avec une pleine cafetière de café et l’a plus quitté des yeux. Lui, il reluquait la stelja comme s’il lisait, et quand il voulait en manger, il avançait bien le livre comme pour tourner une page de Balzac, et en piquait un morceau. Les cent cinquante lui ont fait les trois cents pages. Et la mère qui a pensé qu’il avait tout lu !

À cause des Années de l’âne, chez nous, c’était l’état d’exception. Plutôt que de se préoccuper de choses importantes, mon père et ma mère se mirent à faire la liste des grands livres de la littérature mondiale que je n’avais pas lus.

— Dis, m’man, si on ne lit pas, on risque de mourir ?
Ce fut la première question sérieuse que j’aie jamais posée à ma mère. Elle eut un sourire énigmatique et me fit asseoir sur une chaise ; l’idée me vint qu’elle était peut-être tombée d’accord avec la mère de C´oro et qu’elle allait reprendre à son compte sa technique du ficelage.
Si tel était le cas, impossible pour moi d’imiter Miralem… j’avais horreur de la viande de bœuf séchée ! Rien qu’à penser au suif et au gras, mon estomac se retournait. Mais ma mère était du genre stratège :
— Regarde un peu comme ils sont futés, dit­-elle en caressant des livres richement reliés. Il suffit d’en lire un, et tu apprends un nouveau mot. Cette règle, tu en as entendu parler ?

Enrichir mon vocabulaire me laissait de marbre. Elle me montra Winnetou, de Karl May, La Société de Pero Kvržica, Le Train dans la neige, de Mato Lovrak. Toute cette agitation autour de la lecture relevait pour moi du harcèlement. Je ne décolérais pas. Branko Copic était une connaissance de ma tante, ça me déplaisait.

— Pourquoi elle connaît pas plutôt Asim Ferhatovic ? Il pourrait me faire assister gratis aux matchs du FK Sarajevo !
— Ta tante est une révolutionnaire, Aleksa ! Tu ne peux pas dire des choses pareilles ! Tu ne peux pas te montrer si primaire.
— Hein ? Tu traites Hace de primitif !
Je bouillais, j’aurais éclaté si quelqu’un s’était mis à insulter le footballeur qui, à lui tout seul, avait battu le Dinamo Zagreb, chez eux, 3-1 !
— Je n’ai rien contre ton Ferhatovic´, mon fils, mais tes deux pépés sont l’un et l’autre fonctionnaires, tu ne peux pas être contre les livres !
— Ben quoi, je suis pas obligé non plus de jouer au foot ! Ce film-là, vous ne risquez pas de le voir !
Tandis que je m’embrasais comme un feu de forêt attisé par le vent, ma mère attrapa le fer à repasser.
— Ah, non ! hurlai-je. Tu ne vas quand même pas me ligoter avec le fil !
— Qui parle de te ligoter ? s’inquiéta ma mère. Tu perds la tête ou quoi ?

Les pressions psychologiques ne produisirent aucun effet, et il ne me venait pas à l’esprit de lire autre chose que des comptes rendus de matchs. En signe de protestation, je m’intéressais même à ceux concernant les divisions deux, trois, voire quatre, dans Vecernje novosti. Sur ma table de nuit s’empilaient mes premiers livres à lire. Mon père en était à présent convaincu : on ne ferait pas de moi un intellectuel.

— On n’y peut rien, s’il se bute. Laissons­-le jouer, il a toute la vie devant lui. Peut-­être qu’un jour, il se débouchera !

Cette phrase se projeta dans mon sommeil. À peine ma mère m’avait-elle bordé avec la couverture de laine qu’un mauvais rêve vint me tourmenter : un grand lavabo de la taille de la piscine des bains turcs de la Bašcˇaršija m’apparut, avec, dedans, une lavette. De loin je vis arriver un inconnu ; il fallait déboucher le lavabo. L’eau coulait du robinet, elle débordait déjà, et commençait à me remplir la tête. J’étais éveillé, pleinement conscient, mais dans l’impossibilité de remuer les mains. Je finis par hurler, me réveillant au beau milieu de la nuit, baignant dans ma sueur, comme aurait dit Zviždic, le voisin.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ? me demanda ma mère. Pourquoi as­-tu le cœur qui bat aussi fort ?

Comment lui dire combien la phrase de mon père m’avait ébranlé ?
— S’il te plaît, dis à Braco de me ficher la paix, sanglotai-je tandis que ma mère me serrait dans ses bras pour me consoler.
— Mais, enfin, Aleksa, il ne te veut que du bien !

Soudain je compris le sens de « L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Dieu fasse que Braco n’en soit pas plein.

— Tu vois ça ?
Du doigt, elle désignait mon nombril.
— Oui. Et alors ?
— C’est la porte de ton âme.
— Le nombril… la porte de l’âme ! Te moque pas de moi !
— Je te parle sérieusement. Les livres sont la nourriture de l’âme.
— Alors je n’ai pas besoin d’âme.
— On ne peut pas vivre sans.
— Et l’âme… elle se mange ?
— Non, pour l’empêcher de se rabougrir, il faut lire.

Elle me chatouilla et me tira un sourire ; mais cela ne signifiait pas que je gobais ses histoires d’âme.
— Je ne suis pas encore un homme.
— Comment ça ?
— On est un homme quand on est grand !
Loin de moi l’idée de me fâcher avec ma mère, sans doute parce que j’étais sûr d’être dans mon bon droit. Pourtant, les craques qu’elle me servait me dérangeaient.
Tout en cherchant comment me conduire vers mon premier livre, Azra finit par se rappeler que j’étais membre de l’Union des éclaireurs de Yougoslavie. Aussi m’apporta-­t-elle un soir dans ma chambre le livre de Stevan Bulajic´, Les Éclaireurs du lac aux loutres.
— Tiens, tu liras ça. Tu ne vas pas le regretter, mon fils !
— Azra, je t’en prie ! Punis-moi tout de suite. Dis-­moi plutôt de me mettre à genoux sur des grains de riz, et qu’on arrête de se torturer, toi et moi !
— Pourquoi donc te punir ? Tu n’as rien fait de mal !
— Parce que votre littérature, c’est un vrai supplice ! Mes yeux se mettent à bigler à la troisième page, et ça ne me sert à rien ! Plutôt les grains de riz que vos livres !
L’histoire des éclaireurs ayant fait long feu, ma mère opta pour la littérature plus populaire : sachant que je préférais les Indiens aux cowboys, elle acheta sur son treizième mois la collection complète des livres de Karl May. L’Indien chéri n’eut pas plus de succès que les héros précédents. Comme chaque fois, mes yeux louchèrent dès la troisième page, se figèrent à la quatrième, et mon cerveau se pétrifia à la cinquième.

Sa patience épuisée, mon père se fit stoïquement une raison : désormais, les Kalem ne compteraient pas d’intellectuels dans leurs rangs.
— Fiston, si tu continues comme ça, tu vas finir comme Oblomov, le héros russe : tu liras ton premier livre à ton départ en retraite ! conclut mon père en buvant son café, tandis que radio Sarajevo enchaînait ses tubes matinaux.

Je me préparais pour l’école et, avant de partir à son travail, il me lança un définitif :
— Voilà… Ce sera comme ça, et pas autrement !
— C’est qui, cet Oblomov ? demandai-je à ma mère. Est-ce qu’il me fichera un jour la paix, l’autre, avec ses révolutionnaires russes ? J’en ai rien à faire de ces aventuriers !
— D’abord, ce n’est pas « l’autre », mais ton père. Et, Oblomov, non… je ne connais pas !
— Azra, votre littérature, ça ne m’intéresse pas. Va donc en haut de Gorica et regarde-la, la littérature ! Tous les jours, elle se déroule devant mes yeux. Là­-haut, tous les jours les tsiganes font de vrais romans ou des nouvelles – enfin, ce que vous appelez vos histoires.
— On lit des livres pour comparer son existence avec celle des autres, et pour, au bout du compte, devenir grand !
— Et si moi, je ne veux pas devenir grand ?
— Ça ne se peut pas.
— Pourquoi il faudrait que je lise alors que je peux regarder un livre en vrai ? Allez, dis-le-moi !
— Le cerveau de l’homme a besoin d’exercice, car c’est un petit muscle, tu sais.
— Si c’est ça, j’ai mieux.
— Mieux que la lecture ? Vas-y, je t’écoute…
— Balancer des coups de boule dans la gouttière pour l’entraîner ce petit muscle !
— Malotru !
— Mais mince, c’est l’été ! Lire pendant l’été, d’où vous vient cette idée ?
— Mon petit, j’ai comme l’impression que tu te moques de nous et que tu lis en cachette.
— Comment ça ?
— Eh bien, à ta façon de t’exprimer. On croirait que tu as lu au moins trois livres !

Pour partir en vacances, nous quittâmes la gare de Normalna pour Makarska. Sitôt dans l’autobus, Azra me donna d’abord un « navisan », puis elle prit elle aussi un médicament contre le mal des transports. À Hadžic´, déjà, je me mis à vomir et à rendre l’âme. À Konjic´, le drame a éclaté : le chauffeur refusait de s’arrêter.
— Mais enfin, à moins d’une grande catastrophe, je ne peux pas stopper mon véhicule ! J’ai un itinéraire à respecter !
— Tu devrais avoir honte ! Cet enfant vomit tripes et boyaux, et toi, tu me parles d’itinéraire ! Un itinéraire, ça veut dire quoi pour lui ?
— Un parcours à respecter, bécasse ! cria quelqu’un du genre ours.
— Sacrée tête de mule ! Si je m’arrête, ils vont rabioter mon salaire ! Et mes gosses, c’est toi qui vas les nourrir ?
— Si tu ne t’arrêtes pas là, je t’étrangle ! Ton itinéraire, je m’en fous !
Ma mère se planta derrière le chauffeur, avec entre ses mains, tendue comme un cordon de soie, une serviette pour l’étrangler.
Aussitôt, il se gara sur le bord de la route. D’un bond, je fus dehors et, épuisé, je vomis. Tel un peuplier que le vent courbe, je vis l’autobus se pencher sous le poids des passagers qui me regardaient rendre, et, posée dessus, une lune d’une taille inouïe.
— Que de la bile, camarade.
— Rien de plus grave, vous croyez ? s’inquiéta une vieille femme.
— Non, dit ma mère. Cet enfant est malade en autobus.
Passé Metkovic, le sommeil me gagna. Comme si je n’avais pas vomi auparavant. Dormir m’apporta vite le repos, mais aussi une idée qui fusa dans ma tête : dans mon combat contre la lecture, la fatigue pouvait venir à point nommé. En faisant les bagages, Azra avait glissé en douce dans l’un d’eux Davy Crockett, un livre illustré. Dans l’autobus, déjà, elle le feuilletait, et le refermait souvent afin d’en présenter la couverture – elle espérait ainsi attirer mon attention sur un blondinet souriant coiffé d’une calotte prolongée d’une queue qui lui descendait sur les épaules, comme sur les emballages de chocolat Kras où figuraient des filles avec des nattes leur tombant sur la poitrine.

L’autobus s’arrêta à Makarska au lever du jour, dans une atmosphère de fruits pourris – la gare routière jouxtait le marché. Sur l’étal qui présentait des marchandises chargées à Metkovic, était assis un grand costaud qui chantait « Que vaut Londo-o-one par rapport à Split la lio-o-one ? »
— Le week-end a été bon ? demanda-­t-il à un homme qui rangeait des paprikas.
— Sacré week-end, mon gars ! Du tonnerre, comme le Dinamo !
Dans la cour d’une maison de deux étages, qui puait le moisi, un type avec un crâne d’œuf, d’épais sourcils et un visage rubicond nous attendait avec les clés. C’était le propriétaire ; des veines capillaires lui congestionnaient le visage.
— Dieu nous préserve des ivrognes et de l’odeur d’alcool ! chuchota ma mère.
— Pas d’alcool, Azra ! Il boit du vin, dis-je.
— C’est pareil, c’est toujours de l’alcool !
Je le savais à cause de la chambre de mes parents – selon ce que mon père avait bu la veille, les murs exhalaient une odeur différente.
— Mais d’où il sort, c’ui-là ?! On arrive, et plutôt que régaler le gosse avec des figues, il demande pourquoi on n’a pas envoyé l’argent ! Et, en plus, il dit que du coup, c’était pas la peine de venir !

Dans la chambre, nouveau désagrément pour Azra qui ne se gêna pas, là non plus, pour le faire remarquer :
— Des serviettes de toilette, ça ? De vulgaires lavettes, oui !
Elle les jeta par terre et sortit les nôtres d’un sac, puis nos draps et couvertures, et recouvrit le matelas avec la literie amenée de Sarajevo :
— Là ! Maintenant, les vacances peuvent commencer…
On dirait qu’elle procède à l’ouverture des Jeux olympiques, me suis-je dit avant de céder au sommeil.

Si la maison n’avait rien pour elle, avec ses relents de pourriture et de vin aigre montant du sous­-sol, elle permettait néanmoins d’échapper à la littérature mondiale : elle était distante de deux kilomètres de la plage, et la fatigue due au long trajet avait un effet bénéfique.

Ma mère n’avait pas pour autant renoncé à me forcer à lire. À tout bout de champ, elle me fourrait son Davy Crockett sous le nez. Tandis qu’elle lisait, je voyais son petit rictus. Mais je ne mordis pas à l’hameçon. Au retour, à mi-chemin, j’assenai le coup de grâce à la lecture :
— Azra, porte-moi. Je ne tiens plus debout…

Qu’une mère se coltine un grand dadais de neuf ans et de presque sa taille, d’accord, ce n’était pas normal, mais nous n’étions pas très loin de la maison ; et, ce jour-­là, mon plan fonctionna. Pour le lendemain, j’en imaginai un autre.

Des gars de mon âge jouaient au water-polo dans le port – les jeunes du club local.
— Ma mère veut que je m’entraîne, leur dis­-je, mais qu’est-ce que tu veux faire à Sarajevo quand… y a pas les conditions ?!

En réalité, je formulais là les mêmes revendications que mon père, et les traduisais dans ma langue. Car celui-ci consacrait quatre-vingt-dix pour cent de son temps libre à parler politique ; avec, pour dada, l’absence de tout sens des équipements collectifs chez l’homme balkanique. Et il abattait son atout maître, cette vérité : il n’y avait aucune piscine dans nos villes. Et ce, même si l’on disait parfois que Pavle Lukac et Mirko Petrinic pratiquaient le water-­polo à Bembaša…

Je réussis à ferrer ma mère, qui décida d’aller voir l’entraîneur du club de Makarska.
— Pourquoi pas ? déclara ce dernier en me jaugeant. Une fois grand, il sera de la taille de Veli Jože !
— Ce qui signifie que question stature et gabarit, tu as le type dinarique ! m’annonça ma mère toute à sa fierté de m’avoir gavé depuis ma petite enfance de fruits et de légumes, mais aussi de son infecte huile de foie de morue.
Nager et passer le ballon n’étaient pas faciles, sans même parler de marquer un but. Sous l’eau, où j’avais la tête la plupart du temps, je me remémorais les encouragements prodigués par Mladen Delic à nos bleus : « Nos dauphins ont surclassé l’équipe première de Hongrie 5-1 ! Félicitations à Jankovic. Merci à son père, merci à sa mère ! »

Le soir, je trouvais à peine assez de force pour croquer un quignon de pain et m’effondrais épuisé sur le divan, de sorte que ma mère devait me déshabiller et me coucher. Jusqu’à la fin de notre séjour à Makarska, la question de la lecture ne revint plus sur le tapis.

Le dernier jour, alors que le soleil était caché, je ne parvenais pas à détacher mon regard de la mer. Je ne songeais même pas à me baigner, désolé à l’idée que, toute l’année à venir, je ne pourrais plus voir le gros rocher arrondi émerger de l’eau. Tout en suivant des yeux les vaguelettes qui venaient éclabousser les galets du rivage, j’essayais d’imaginer la plage déserte. Ne pas être là quand la pluie se mettrait à tomber, ne pas observer les vents violents emportant les branches cassées, ne pas pouvoir suivre les broussailles rouler sur la plage – tout cela me chagrinait. Et, surtout, ne pas revoir ensuite étinceler le soleil !

C’est à cause de ce genre de peine, qui provoque des élancements sous le nombril, qu’en russe le ventre se dit život (2), m’avait un jour dit mon père.

Je me pliai en deux et bus de l’eau de mer pour fortifier mes souvenirs de ces vacances.
Le petit Douglas décolla de l’aéroport de Split, et les oreilles me firent mal. Quand la pression se transmit à mes yeux, je craignis qu’ils giclent de leurs orbites.

— Sans yeux, je ne serai plus jamais obligé de lire !murmurai-je, pour qu’Azra n’entende pas.
Et cette éventualité ne me déplut pas. Quand nous atterrîmes à Surcin (3), un crépitement se déclencha dans mes oreilles. Qui sait pourquoi, c’était un bien. Peut-être était-ce là un bon instrument contre la lecture.

Lors de notre visite chez ma tante Ana, à Belgrade, j’avais encore le goût du sel dans la bouche. Son appartement était proche de l’église Sveti Marko, et l’entrée se reconnaissait au Dušanov grad, un restaurant dont l’excellente carte était réputée loin à la ronde. Ma tante habitait 6, place Terazije. L’exaltation me propulsa jusqu’au premier étage. Tandis que ma mère sonnait à la porte, une douce angoisse s’empara de moi, comme chaque fois que je rencontrais quelqu’un qui m’était cher. Lorsque ma tante ouvrit la porte, elle me serra dans ses bras, heureuse. Aussitôt, le petit prétentieux se réveilla en moi :
— Belgrade a fière allure avec personne dans la rue !
— C’est en août que la ville est la plus belle.
— Où sont passés tous ces Belgradois à triste mine ?
— Ils se baignent dans la mer ou s’occupent du jardin de leurs parents. Mais, dis­-moi, as-tu lu Les Années de l’âne ?

Honteux, je baissai les yeux. Dans le séjour, Chopin, Beethoven, le brave soldat Chvéik, Mozart braquaient leurs regards sur moi. Les fonctions de ma tante l’amenaient un peu partout dans le monde, et elle rapportait de ses voyages les bustes de types importants.
— Pourquoi tu fais cette tête ? Allons, sois franc ! Tu l’as lu ou pas ?
— Non, ma tante, avouai-je, les yeux embués de larmes, avant d’ajouter : A-t-on jamais vu quelqu’un lire en été ?
Elle sourit.
— Calme-toi, Aleksa. On n’est plus en été, l’automne est déjà là.
Et elle est allée jusqu’à la bibliothèque dont elle a ramené un livre.
— Tiens. Pour celui-ci, aucune concentration n’est nécessaire.

Elle me tendait Autosuggestion d’Émile Coué, et l’ouvrit à la page : « Chaque jour à chaque regard, je progresse. »

Je lus cette phrase à voix haute, et j’éclatai de rire.
— Même pas vrai !
— Tout le problème est là. Ça te plaît ? demanda ma tante.
— En fait, c’est pas possible, hein ?
— Pas possible… Quoi donc ?
— Ben, ça… Progresser chaque jour à chaque regard, répliquai-je en ricanant.
— Alors, tu vas me répéter cette phrase cent fois. Qu’importe si, selon toi, ce n’est pas la vérité, tu finiras par le croire…

Cet après-midi-là, ma mère téléphona à mon père à Sarajevo.
— Notre fils ne fait que répéter « Chaque jour, je progresse à chaque regard ». Et ça, sans quitter des yeux un point sur le papier blanc. Il prétend qu’il se concentre !

Les Années de l’âne fut mon premier livre. On y découvrait que les hommes avaient une âme, et je n’eus aucun mal à m’en croire également pourvu. Le héros du livre, arrivé à la gare avec son grand-père, avait, sans frapper, ouvert la porte de mon âme bien avant, quand je fixais le point blanc. Le petit Branko Copic franchit cette porte ouverte alors que son grand-père le conduisait au pensionnat. C’était la première fois qu’il voyait un train, et il crut à un serpent. Ce fut là le point de départ, mais quand tous les héros de Branko Copic se mirent à défiler par cette porte comme lors de la parade célébrant l’anniversaire de Tito, je compris tout le bien-fondé de ma théorie sur l’illogisme de lire en été.

Comment oublier cet automne et la joie que me procura Branko Copic ? Comment oublier également la photographie où mon père posait avec notre grand écrivain ? Elle fut prise à l’hôtel Evropa où Braco, mon père, et Branko  Copic avaient fait connaissance.

Apprenant que son fils avait lu son premier livre, Braco demanda à Miki Đuraškovic, le photographe, de venir à l’hôtel. Ma mère m’endimancha et me conduisit en tramway. La glace était succulente. Alors que j’entamais la troisième boule, mon père et Branko Copic entrèrent dans le grand salon. Ce dernier ne cadrait pas avec l’allure que je lui avais imaginée. Je m’attendais à voir l’imposant Baja Bajazit, pas le minuscule Biberce. Quand il me tendit la main, le flash d’un appareil photo nous fit sursauter, ma mère et moi.

— Dis à m’sieur Branko comment tu t’appelles, me souffla Azra en m’attrapant le bras pour le tendre vers Branko Copic.
Jamais je n’oublierai la pression de sa main.
— A… Aleksa… Aleksa… Kalem, balbutiai ­je.
— Et dis­-lui comment tu trouves Les Années de l’âne…, continua de me chuchoter ma mère.
— À quoi bon, il le sait mieux que moi !

Au même moment, je me rappelai l’histoire de mon père, la peine qui nous élance sous le nombril, le fait qu’en russe le ventre se dit život. Tandis que je tenais ma mère par la main, ma question fusa :
— M’sieur Branko, pourquoi le ventre se dit život en russe ?
— Parce que derrière le nombril, il y a l’âme, et que sans âme, il n’est pas de vie.
Il pointa le doigt vers mon nombril et me chatouilla. Je souris.
— Il faut prendre garde…, murmura-t-il.
— Je sais : à ce qu’elle ne dépérisse pas !
— Mais non ! À ce que personne ne te la dévore !

Toutes les fois où je quitte Sarajevo pour partir à l’étranger, il me faut faire escale à Belgrade. C’est le lien qui me relie au monde. J’ai toujours plaisir à m’y arrêter, à dormir chez tante Ana. De l’aéroport, pour gagner le centre-ville, il faut emprunter Bankov most, le pont Branko. Chaque fois que j’y passe, j’aperçois m’sieur Branko. Je le salue. Et il me salue en retour.

Après la Seconde Guerre mondiale, Branko Copic était venu de la montagne de Grmec en Bosnie pour chercher son oncle à Belgrade. Ne le trouvant pas, il avait dormi sur le pont Aleksandar Karadordevic. Bien des années plus tard, l’âme toute rongée par le drame yougoslave, il s’était empressé de régler au plus vite ses affaires. Il craignait pour ses héros : Nikoletina Bursac, Baja Bajazit, Ježurak Ježic, Dule Dabic.

Qu’adviendra-t-il d’eux si tout s’effondre ? s’interrogeait-il sans pouvoir y répondre.
Et un jour, il est revenu à l’endroit où il avait passé sa première nuit à Belgrade. Il ne s’est alors trouvé personne pour le saluer. Intriguée, une femme s’est arrêtée, l’a suivi des yeux, puis a esquissé un geste du bras en le voyant gagner l’autre côté du pont. Branko s’est arrêté à son tour et, avant d’enjamber le garde-corps, il a aperçu cette femme, ainsi que son signe, son désir de le saluer. Il s’est tourné vers elle, lui a répondu, et s’est précipité dans la Save.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil Étranger dans le mariage, à paraître aux éditions JC Lattès le 3 septembre. Elle a été traduite du serbo-croate par Alain Cappon.

Il a détruit l’âme du mouvement socialiste

François Mitterrand fut l’un des personnages les plus emblématiques – et énigmatiques – de la vie politique française dans la seconde moitié du XXe siècle. Sa carrière commença juste après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il devint le plus jeune ministre en fonction depuis la Révolution de 1789 ; sous la ive République, il participa à onze cabinets différents, et fut ensuite l’un des principaux chefs de l’opposition de gauche sous la Ve République gaulliste. Après deux tentatives infructueuses en 1965 et en 1974, il fut élu à la présidence de la République en 1981. Lorsqu’il se retira en 1995, il était devenu le symbole vivant de la continuité institutionnelle et de la longévité politique : son mandat avait été le plus long depuis le règne de Napoléon III et de Louis-Philippe.

La comparaison avec l’âge d’or du bonapartisme et de l’orléanisme au XIXe siècle est judicieuse par bien des aspects : par la substance comme par le style, cette première présidence socialiste marqua l’apogée de la monarchie républicaine en France, ironie d’autant plus savoureuse que dans Le Coup d’État permanent, l’un de ses pamphlets les plus captivants, publié durant les premières années de la Ve République, Mitterrand dénonçait avec vigueur la concentration excessive du pouvoir entre les mains de l’exécutif. Voilà précisément le genre de paradoxe qui en fait un sujet si appétissant pour le biographe : la référence à l’« ambiguïté » est donc tout à fait bienvenue dans le sous-titre du livre de Philip Short (1) [lire aussi « Quand Machiavel s’habille en Casanova », Books, février 2014].

Élevé dans une famille catholique et conservatrice de province, où il était mal vu de montrer ses émotions, Mitterrand était connu pour son allure hautaine et son détachement, qui ajoutaient à son caractère impénétrable une aura de mystère, ainsi qu’en attestent des surnoms comme « le Florentin » (qui remonte à ses années d’études) ou « le Sphinx ». En politique, il était suprêmement doué pour dissimuler son jeu et fit son chemin durant les années troubles de l’Occupation, où il garda longtemps un pied à la fois dans le camp de Vichy et dans celui de la Résistance (il fut décoré par Pétain, mais devint plus tard une personnalité active au sein des mouvements clandestins).

De même, il était parfaitement à l’aise dans l’atmosphère changeante de la ive République, avec ses intrigues, ses scandales et ses hommes politiques douteux, ainsi que dans le monde labyrinthique du socialisme français, où il accomplit l’exploit unique de devenir premier secrétaire en 1971 sans avoir jamais été membre du parti. De même, une fois élu président, c’est lors de la première cohabitation, cinq ans plus tard, qu’il se révéla le plus efficace : bien que privé de beaucoup de ses anciens pouvoirs, il sut s’appuyer sur son habileté machiavélique pour reprendre le dessus et finalement neutraliser ses adversaires. Le plus remarquable reste sa capacité de compartimenter tant sa vie publique que sa vie privée. Son équipe à l’Élysée était totalement cloisonnée, chacun étant responsable directement devant lui, sans vraiment savoir quelles étaient ses priorités générales, ni même ce qu’il faisait du travail accompli par ses collaborateurs : son commentaire habituel, griffonné en marge de leurs rapports, était un simple « vu ».

Durant l’essentiel des décennies de l’après-guerre, il parvint à dissimuler les sympathies qu’il avait eues pour l’extrême droite dans les années 1930. Il cacha aussi – même à son épouse Danielle – qu’on lui avait diagnostiqué (et soigné) un cancer avancé de la prostate au début des années 1980, après son élection à la présidence. Sa vie privée fut pour le moins non conventionnelle : l’amant de Danielle, Jean Balenci, vécut un temps avec les Mitterrand à Paris (il allait chercher les journaux le matin et prenait son petit déjeuner avec François). Outre sa famille officielle, et l’inévitable cortège de ses maîtresses, François partageait aussi sa vie avec Anne Pingeot, de vingt ans sa cadette, avec qui il eut un enfant, Mazarine. L’existence de celle-ci ne fut révélée au grand public que fin 1994, lorsque Paris Match publia des photographies du président avec sa fille.

Le récit de Short est rythmé et bien écrit ; il s’en dégage un portrait subtil et captivant de cette personnalité complexe. L’auteur a pu rencontrer de nombreux membres de son cercle d’intimes – y compris les deux principales femmes de sa vie – et il utilise avec brio le matériau ainsi recueilli. Par exemple, quand Anne Pingeot souligne que la distance était le « talent suprême » de Mitterrand, on prend pleinement la mesure de son côté insaisissable, mais aussi de sa capacité à infliger de terribles souffrances à ceux qu’il déclarait aimer. Short ne cache pas son admiration et se donne parfois un peu trop de mal pour défendre son héros, comme lorsqu’il affirme de manière assez improbable que le futur président n’avait pas de préjugés racistes ou antisémites dans les années 1930, ou lorsqu’il tente d’invoquer la « confusion » de Mitterrand pour justifier son réseau de relations compromettantes avec Vichy. Même mauvaise foi dans le récit du scandale de l’Observatoire, en 1959, où Mitterrand fut impliqué dans un faux attentat contre sa propre personne, par lequel il tentait de ranimer une carrière politique en déclin : Short prétend qu’il fut « trahi » par ses amis, comme s’il était une sorte de victime passive. En réalité, c’est Mitterrand qui avait alors abusé de la confiance de l’opinion (et ce ne serait pas la dernière fois). Pourtant, on mesure aussi le tempérament d’un homme politique à la façon dont il affronte l’adversité, et sur ce point Mitterrand est particulièrement impressionnant. À maintes reprises, ses ennemis de gauche comme de droite l’ont dénigré comme un « homme du passé ». Mais ce sont ses adversaires qui finirent aux oubliettes de l’histoire : il survécut entre autres à Guy Mollet et à la direction discréditée du vieux Parti socialiste ; aux communistes, qui croyaient ne faire qu’une bouchée de ce politicien bourgeois ignorant des réalités économiques, mais qui furent finalement anéantis par son étreinte vénéneuse ; à Valéry Giscard d’Estaing, dont il sut habilement exploiter l’arrogance aristocratique ; à Jacques Chirac, dont la naïveté impulsive ne faisait pas le poids face à ses manigances froides et sournoises ; et à Michel Rocard et à sa « deuxième gauche » moderniste, balayée par la rhétorique néomarxiste de Mitterrand, efficace bien que totalement bidon, sur le besoin d’une « rupture avec le capitalisme ». Jamais la détermination inflexible de Mitterrand ne se manifesta de façon plus héroïque ou plus fascinante que lors de son ballet avec la mort, durant les interminables derniers mois de sa présidence, en 1994-1995. Contre toute attente, il mena son second mandat présidentiel à son terme et mourut en janvier 1996.

Ce n’était pas seulement un acteur politique consommé : il a imprimé sa marque sur la Ve République, notamment par l’abolition de la peine de mort, une autonomie renforcée des pouvoirs locaux et une intégration européenne accrue. Néanmoins, Short exagère lorsqu’il affirme que Mitterrand a transformé la France plus radicalement qu’aucun autre dirigeant moderne. Sa principale innovation constitutionnelle, les deux périodes de cohabitation entre la gauche et la droite, fut caractérisée non seulement par une ambiguïté typiquement mitterrandienne, mais aussi par une confusion intellectuelle générale et par la paralysie politique, ainsi que par une désaffection croissante des Français pour leurs élites. Rétrospectivement, ce fut le moment où la France d’après 1958 faillit bien renouer avec le désordre et la cacophonie de la ive République, et il n’est pas étonnant que la Constitution ait ensuite été amendée pour rendre moins probable le retour d’une semblable configuration. Mais il y eut pire. Il manquait à Mitterrand une qualité essentielle à un homme d’État : cette assise morale et politique que possédèrent tous les dirigeants français dotés d’une authentique grandeur, qu’il s’agisse de l’austère vertu de Maximilien Robespierre, de la formidable énergie intellectuelle de Napoléon Bonaparte, de la communion mystique de Léon Gambetta avec l’idéal républicain, du noble sentiment de l’humanité qu’avait Jean Jaurès, ou de la passion dévorante de Charles de Gaulle pour la destinée de la France. Pour le dire plus crûment, l’obsession suprême de Mitterrand était Mitterrand lui-même. Comme il le reconnut un jour dans une lettre : « Je ne crois en personne ». C’était un Narcisse absolu, toujours en retard aux réunions parce qu’il éprouvait un souverain mépris pour autrui, et parce qu’il était persuadé que le monde était là pour servir ses intérêts.

Toutes les autres considérations étaient donc subordonnées à son ambition personnelle. Ministre de la Justice au plus fort de la guerre d’Algérie, il garda le silence alors que des milliers de patriotes algériens étaient torturés et assassinés par l’armée française, uniquement parce qu’il avait l’espoir d’être nommé président du Conseil. Il devint socialiste non par principe idéologique ou par conviction morale, mais parce qu’il comprit que c’était pour lui la seule voie d’accès à la présidence de la République. Il n’hésita pas à favoriser l’ascension du Front national de Jean-Marie Le Pen (en introduisant la proportionnelle lors des élections parlementaires de 1986) parce qu’il comptait sur l’extrême droite pour diviser le vote conservateur et lui permettre de conserver la majorité à l’Assemblée nationale. Vers le milieu des années 1980, quand le socialisme devint un obstacle à son maintien au pouvoir, il s’en détacha sans une seconde d’hésitation. (Short est presque comique lorsqu’il prétend que Mitterrand fut toujours épris de « justice sociale » ; après ses deux septennats, le fossé entre riches et pauvres s’était encore creusé.) Il laissa un Parti socialiste dépourvu de toute doctrine, lesté par des scandales politiques et financiers, entre les mains d’une direction technocratique et cynique, uniquement soucieuse de s’emparer du pouvoir à l’échelle nationale. Sur ce point essentiel, il n’y a guère de place pour l’ambiguïté : Mitterrand a détruit l’âme du mouvement socialiste français, qui cherche encore à se remettre de son héritage toxique.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 30 mai 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Piketty et la Chine

La thèse de Thomas Piketty (lire  « Le capitalisme va-t-il tuer la démocratie ? », Books, mai 2014) intéresse aussi les spécialistes de l’économie chinoise. Si l’égalitarisme forcené de l’ère Mao avait plongé le pays dans une profonde récession, le capitalisme d’État qui s’est développé depuis Deng a abouti à une longue période de croissance à deux chiffres mais creusé les inégalités. Le cas chinois illustre donc à sa façon l’idée de Piketty que les économies de marché tendent spontanément vers un « capitalisme patrimonial » qui favorise les très riches et leurs enfants au détriment des classes moyennes modestes et des plus pauvres. Dans The Diplomat, l’économiste américaine d’origine chinoise Sara Hsu, de la State University de New York, s’amuse d’abord de constater que Piketty rejette l’œuvre de Marx tout en admettant ne pas l’avoir lue. Elle constate aussi que l’économiste français se réjouit de l’imposition progressive des revenus mise en place en Chine. Or, selon elle, « il néglige la nature des richesses détenues par les élites chinoises au sein des entreprises privées et/ou publiques. Ceci, ajouté à une application négligente des lois fiscales, a affaibli les bénéfices que l’impôt progressif aurait pu apporter et a entraîné un creusement des inégalités ». Il reste que la solution globale préconisée par Piketty pour réguler le capitalisme, à savoir réhabiliter l’idée d’un « État social » qui redistribue les richesses par l’impôt et assure des services publics de qualité dans les domaines de la santé et de l’éducation, ainsi qu’un système de retraites décent, est « éminemment applicable à la Chine d’aujourd’hui ». C’est le seul moyen à ses yeux de mettre en échec le « féodalisme » économique qui mène le jeu.

Le crépuscule des Asiatiques

Au cours de ces années, il avait vu les parents de Ling à deux reprises, bien qu’ils l’aient élevée à Newton, à une station de métro. Désormais, le docteur Wei habitait un logement attribué par l’université (MIT) situé en face de la rivière. Mince comme Ling, il avait la même silhouette, plus svelte que frêle. Ramassée. Compacte. Soixante ans. Des lunettes sans monture. Les mêmes cheveux noirs mais striés d’argent qu’il gardait longs, jusqu’aux oreilles. À intervalles réguliers, il les lissait avec sa main, sans nécessité, sur la droite, près du cou, avec une telle lenteur qu’un observateur inattentif aurait pu ne pas le prendre pour un tic. Il portait un pantalon, une chemise, un pull bleu à encolure en V, et des pantoufles, remarqua Olu, en chaussettes : il y avait une pénurie de pantoufles étant donné la pénurie d’invités depuis le « Décès », avait expliqué Ling. Une photo de la Défunte était accrochée derrière le veuf svelte, le seul objet fixé sur l’unique mur, les vitres des autres parois faisant du salon un aquarium, la vue sur la rivière intensifiant l’effet piscine.

Un immense vase Ru en céramique montait la garde dans un coin de la pièce ; au pied du piano, droit et sévère, dressé dans un autre, s’empilaient des partitions jaunes de Schirmer’s Library of Musical Classics qu’Olu reconnut instantanément.

Un service à thé en porcelaine de Jingdezhen.

Le Lacrimosa du Requiem en sourdine.

Ling qui lui serrait le bras.

« Ni yao fa yan, finit-elle par dire en mandarin.
— En anglais, ma chérie. Nous avons un invité chez nous.
— Chez nous, rectifia Ling, c’est sur Huntington Avenue.
— Bien », acquiesça son père sans ajouter quoi que ce soit.

Olu se trémoussa. Il aurait aimé que Ling le lâche tant il se sentait emprisonné plus que désiré par son étreinte. « Ling avait beau être contre, commença-t-il, poliment. Je me suis dit que c’était la moindre des choses que nous, enfin que je vous demande.
— La main de ma fille, compléta le docteur Wei, l’air perplexe. Laquelle ?
— De vos filles ?
— De ses mains. Celle ornée d’une bague me semble prise…
— J’en étais sûre, fulmina Ling. Ce n’est pas à toi de décider ! J’ai déjà accepté. Je t’avais prévenu », conclut-elle s’adressant à Olu. Qu’elle lâcha.

Libéré, Olu sentit son estomac se retourner. Le docteur Wei se lissa les cheveux avant de déclarer : « Je vois. » Ling se leva brusquement et sortit en pleurant, ses petites épaules tremblantes. Une porte claqua.

Et le docteur Wei partit d’un rire surprenant, chaleureux, grave qui résonna dans l’espace déserté par Ling. Il ôta ses lunettes et les essuya, les yeux pleins de larmes. Après d’autres éclats de rire, il sourit : « Je me moque de moi. J’aurais dû m’y attendre. La mère de Ling répétait que vous n’étiez que des amis. Depuis quinze ans ? Non, je ne le croyais pas. » Nouvel éclat de rire. « Il arrive si souvent qu’on connaisse la vérité sans le savoir. » Il rechaussa ses lunettes et scruta Olu. Lissa une fois de plus ses cheveux. « Olu, c’est ça ?
— Oui.
— J’ai connu un Olu. Oluwalekun Abayomi. » Il prononça parfaitement le nom. « Un Nigérian. Vous vous en doutez. De loin, le meilleur de notre classe à l’université de Pittsburgh. Je ne suis pas raciste, tant s’en faut.
— Monsieur…
— Je vous en prie. » Il opina du bonnet comme s’il s’accordait le droit de poursuivre et croisa d’abord ses jambes, puis ses mains sur les genoux. « Vous n’avez pas ma bénédiction. Vous ne l’aurez pas. Non pour les raisons que vous imaginez. En tout cas pour celles qu’elle imagine. Que Ling imagine. » Il jeta un coup d’œil au couloir où elle s’était précipitée. Olu bougea, pour se carrer dans son siège, prêt à écouter, à se laisser bercer par la cadence, le ton doctoral. C’était étrange cette régression au statut d’étudiant, même à trente ans, dès l’apparition d’un enseignant. « Quand j’étais en troisième cycle à Pittsburgh — une belle ville —, j’avais plusieurs amis africains. Des hommes, naturellement. Ils suivaient des études d’ingénieur. Autant de petits garçons qui, devenus adultes, faisaient joujou. » Il but une gorgée de thé. « Ils venaient de tous les pays d’Afrique, certains étaient riches, d’autres pauvres, mais ils étaient brillants, de véritables génies, surtout cinq d’entre eux. Les plus bûcheurs de notre groupe, je vous le garantis, un don ahurissant pour les maths. » Il se lissa les cheveux. « Les Américains appellent les Asiatiques “la minorité modèle”. Sans doute était-ce vrai à un moment donné. Récemment. Mais les Africains ont pris le relais. En cours, c’est frappant. Pour les Asiatiques, c’est terminé. Nous avons grossi — non, ne riez pas. On ne voyait jamais d’Asiatiques obèses, encore moins les enfants, à notre arrivée, quand les filles étaient encore jeunes. Il y en a partout désormais, des Coréens, des Chinois, dans le métro, sur le campus. C’est le début de la fin. Un petit Asiatique rondouillard remportera peut-être un concours d’orthographe, mais un concours de sciences ? Non. C’est au tour des Africains. Je suis sérieux. Vous riez. »

Olu ne pouvait s’en empêcher.

Le docteur Wei partit lui aussi de son formidable rire, grave, à la sonorité de gong. « Je le dis parce que j’admire la culture, la vôtre, son respect pour l’éducation. Tous les Africains que j’ai rencontrés dans un cadre universitaire étaient, sans exception, excellents. En quarante ans, je n’en ai jamais connu un qui soit paresseux, ni gros d’ailleurs. Croyez-moi, si absurde que cela paraisse. J’enseigne aux étudiants de premier cycle, je le vois tous les jours. Les immigrants africains sont l’avenir de l’université. Sans oublier les Indiens. » Il s’interrompit pour finir son thé.
Olu souriait, étonné d’apprécier la conversation du docteur Wei. Ling ne cessait de vilipender son père, un homme arrogant, inflexible, charmant jusqu’à un certain point, froid sinon. Elle ne rentrait jamais chez elle pour les vacances quand elle était en fac, préférant partir à l’étranger pour des travaux d’intérêt général. Elle n’était pas allée au mariage de sa sœur pour ne pas voir son père, et ignorait ses deux coups de téléphone annuels, l’un — le 2 septembre — pour un « joyeux anniversaire » sonnant faux, l’autre pour le Nouvel An chinois Gung hei fat choi. Olu se gardait d’approfondir ; en quinze ans, il n’avait jamais demandé : chérie, pourquoi ne pas aller les voir à Newton ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Ling non plus ne posait aucune question : qu’était-il arrivé à son père, pourquoi ne s’étaient-ils jamais rendus au Ghana (ils avaient parcouru le monde), pourquoi s’était-il regimbé en recevant un courriel de Folá qui les invitait à dîner pour Noël ? Ils restaient en tête à tête à Allston, New Haven, à dix minutes de la maison où Olu avait vécu : autant de questions sans réponse et de chagrins en souffrance qui se desséchaient dans le silence et au soleil.

Aussi Olu n’en revenait-il pas de sourire, d’être à l’aise avec cet homme que Ling détestait tant. Il y avait même quelque chose de touchant dans l’attitude du docteur Wei, les efforts du mathématicien tatillon pour être sympathique. Sa façon de se lisser les cheveux le trahissait, quelle que fût sa suffisance. Ce qui gênait le docteur Wei n’était pas clair. Peut-être l’accent qui enrobait ses consonnes, une menace pour l’élocution, les r ? Peut-être sa gracilité que la forte carrure d’Olu rendait encore plus évidente ? Peut-être la lueur triste de ses pupilles conjuguée aux rides du rire au coin de ses yeux pétillants ? Une part d’ombre en tout cas ; même si Olu ne l’identifiait pas, il percevait que cet homme connaissait la honte. Comme il ouvrait la bouche pour sortir un qualificatif tel que « intéressant », le docteur Wei se lissa les cheveux et enchaîna.
« Je n’ai jamais compris les problèmes de l’Afrique. La cupidité des dirigeants, les maladies, les guerres civiles. On y meurt toujours de malaria au XXIe siècle, il y a toujours des massacres, des viols, des ablations d’organes génitaux. Des gamins et des religieuses égorgent avec des machettes, ces femmes au Congo, ces événements du Soudan, qu’est-ce que cela signifie ? Quand j’étais jeune, en Chine, je l’attribuais à l’ignorance, à des déficiences intellectuelles, à une infériorité peut-être. Il va de soi que je me trompais, ainsi que je l’ai indiqué. Je m’en suis rendu compte à mon arrivée ici. Très bien. Mais pourquoi ce retard perdure-t-il alors que les Africains sont tellement intelligents ? Les Africaines aussi, ne vous méprenez pas, je ne suis pas misogyne. Savez-vous ce que je pense ? Le respect envers la famille n’existe pas. Les pères ne vénèrent ni leurs enfants ni leurs femmes. L’Olu que j’ai connu, Oluwalekun Abayomi, avait deux bâtards outre ses trois enfants légitimes. Un cerveau exceptionnel mais aucun sens moral. D’où les enfants-soldats, les viols. Comment pouvez-vous attacher de l’importance à la fille ou au fils d’un autre si vous n’en accordez même pas aux vôtres ? »

Sidéré, Olu resta sans voix.

« C’est impossible. » Les paumes ouvertes, le docteur Wei ajouta : « CQFD. Votre mère, Mme Savage. Elle ne porte pas le même patronyme que vous, n’est-ce pas ? Sai. J’en déduis — ce n’est qu’une hypothèse, je l’admets — que votre père a laissé votre mère vous élever seule, ai-je raison ? »

Olu était figé, trop furieux pour esquisser un mouvement.

« Sans aucun doute. Voici votre modèle. Votre père. Le père l’est toujours. » Le docteur Wei s’interrompit. « Bon, vous pouvez dire : Non, non, je ne ressemble pas à mon père…
— Non, marmonna Olu.
— Vous avez beau le croire…
— Non seulement je ressemble à mon père, mais j’en suis fier. » À peine un murmure entre les dents serrées d’Olu. Pris au dépourvu, le docteur Wei pencha la tête et fixa Olu d’un regard que celui-ci — les mains tremblantes, la poitrine frémissante — soutint. « C’est un chirurgien comme moi, le meilleur dans son domaine », et il continua précipitamment, avec une fureur contenue. « Le problème ne vient pas de Ling qui veut épouser un Africain, m’épouser. Ce qu’elle va faire. Le problème vient de vous, docteur Wei. Vous êtes le modèle que vos deux filles rejettent, et pourquoi ? Pourquoi n’y a-t-il pas de photos de Ling et de Lee-Ann chez vous ? C’était quoi votre phrase déjà ? “Le père est toujours le modèle.” Vos deux filles en préfèrent un autre. »
Ling apparut. Elle avait enfilé son manteau et tenait celui d’Olu.

« Aaaaaaa-men », l’acmé du choral du Lacrimosa.

Le docteur Wei s’éclaircit la voix mais, avant qu’il puisse parler, Ling attrapa Olu par le bras. Ils franchirent la porte. Et ce fut tout.

 

Ce texte est extrait du roman Le Ravissement des innocents, à paraître le 4 septembre aux éditions Gallimard. Il a été traduit de l’anglais par Sylvie Schneiter.

Odette, je t’aime !

Le centenaire de la parution du Côté de chez Swann fut commémoré à l’automne 2013 très au-delà des frontières françaises (lire « Marcel Proust, une passion mondiale », Books, janvier 2014). Au milieu de l’enthousiasme presque planétaire, nos voisins d’outre-Rhin ne furent pas en reste, avec une nouvelle traduction du roman et de longs articles dans à peu près tous leurs grands journaux. Le plus dithyrambique fut sans doute celui du Zeit qui qualifiait la Recherche de « meilleur livre de la littérature mondiale », mais le plus étonnant est paru dans le Neue Zürcher Zeitung. Il est signé du Suisse Edi Zollinger, qui enseigne à l’université de Munich. Sa thèse ? L’influence secrète du poète romain Catulle sur la représentation proustienne de l’amour.

Zollinger commence par rappeler des choses plutôt connues : le récit que fait le narrateur de la Recherche de sa passion pour Albertine a très clairement pour modèle celle qu’inspira à l’auteur son secrétaire Alfred Agostinelli. Dans les deux cas, l’amoureux abandonné cherche à faire espionner l’être qui l’a fui, à corrompre ses proches pour qu’ils le convainquent de revenir, promet des cadeaux luxueux… Par ailleurs, « alors que, dans le roman, le narrateur soupçonne Albertine d’être lesbienne, ce qui était tragique dans la vie amoureuse de Proust, c’est qu’il s’éprenait d’hommes qui préféraient les femmes ». Mais de tels parallèles avec des éléments autobiographiques ne fonctionnent pas en ce qui concerne une autre grande passion décrite par Proust, antérieure à celle du narrateur pour Albertine et sans doute bien plus connue du grand public, parce qu’elle est au cœur du premier volume de la Recherche : celle de Swann pour Odette de Crécy.

C’est pour comprendre les ressorts de cette relation-là que le fameux poème de Catulle « Odi et amo » devient utile. Ce poème, expression des plus épurées de l’amour-haine, est un simple distique qui pourrait se traduire ainsi : « Je hais et j’aime. Comment cela se fait-il ? demanderas-tu peut-être. / Je l’ignore, mais c’est ce que je ressens et je suis au supplice. » Zollinger est persuadé que Proust connaissait ces deux vers et qu’ils ont « inspiré la scène de jalousie la plus terrible de son roman ».

Dans Un amour de Swann, le personnage éponyme impose à sa maîtresse, Odette, un éprouvant interrogatoire. « Comme Marcel dans la vraie vie, plus tard dans le roman, Swann croit qu’Odette est lesbienne et il la presse de le lui avouer. » En quelques pages, relève Zollinger, le verbe « aimer » (ou un terme approchant) apparaît de nombreuses fois et presque toujours non loin du verbe « haïr » (ou d’un terme approchant). S’il n’y avait que cela, le lien avec le poème de Catulle serait un peu ténu, mais Zollinger poursuit : « Catulle commence beaucoup de ses poèmes avec le nom de sa bien-aimée, Lesbia. Dans “Odi et amo”, cependant, aucun nom n’est mentionné. Au lieu de “Lesbia” se trouve au début du poème le mot “Odi”, qui, au premier abord, n’a rien à voir avec le nom d’une bien-aimée. Au second abord en revanche, un peu plus… » Et Zollinger de rappeler qu’à l’époque de Proust on postulait que l’amoureuse fictive de Catulle avait un modèle réel : une Clodia à laquelle le poète aurait voué un amour malheureux. Or, au centre de « Clodia », on trouve inscrit « odi ». « C’est là qu’intervient l’un des plus beaux jeux de mots de Proust » et le point culminant de la démonstration de Zollinger : en effet, si l’on prononce le début du vers de Catulle selon les règles de la scansion latine, le « i » de « odi » s’élide devant la voyelle « e » du « et » et cela donne donc : « Od’et amo ». « Et soudain, s’enthousiasme notre critique, on découvre, là où, dans d’autres poèmes, Catulle aime placer le nom de Lesbia, celui de la maîtresse de Swann : Odette, “Odette amo”, “j’aime Odette”. » Proust, évidemment, ne pouvait pas l’ignorer. Mieux, ce sont sans doute ces vers qui lui ont inspiré le prénom de son héroïne. Ultime confirmation de la thèse de Zollinger : au tout début de son interrogatoire, Swann s’adresse à Odette en des termes qui font penser qu’il est presque en train de réciter le poème de Catulle : « Odette, mon chéri ». Et, un peu plus loin : « Odette, mon amour ».

Le temps de lire

C’est sûr, la lecture prend du temps. Anatole France se plaignait que la vie soit si courte et Proust si long. Et Schopenhauer postulait avant lui : « Ce serait une bonne chose d’acheter des livres, si du moins on pouvait acheter en même temps le temps pour les lire. »

Aujourd’hui, « le nombre des vrais lecteurs, ceux qui prennent la lecture au sérieux, se réduit. C’est comme la calotte glaciaire », déclarait, désabusé, le romancier américain Philip Roth, en annonçant sa décision de raccrocher son stylo. Les grands lecteurs – ceux « qui dévorent les livres comme d’autres les croissants : 1 à 2 par jour », selon Edmund White – sont une espèce rarissime (1). Les petits lecteurs, quant à eux, s’inquiètent du « coût d’opportunité » que représente le temps de loisir concédé aux livres. Amazon, soucieux de leur souci, précise désormais sur son Kindle la durée nécessaire pour terminer chaque chapitre ; et l’on trouve sur le Web des sites qui évaluent précisément le nombre d’heures à consacrer à un livre donné (pour À la recherche du temps perdu : soixante-dix jours à raison d’une heure à 65 pages/ jour!).

Keynes semble s’être trompé lorsqu’il prédisait en 1928 qu’en 2028 nous ne travaillerions plus que trois heures par jour, et que la gestion de nos loisirs deviendrait notre problème numéro un (2). En réalité, comme on ne le sait que trop, nous travaillons (ceux du moins qui ont cette chance) de plus en plus ; et nos loisirs eux-mêmes sont dévorés par un surplus toujours croissant d’activités. Résultat : le trop fameux « temps de cerveau disponible » est l’objet d’une compétition farouche.

En principe, la littérature n’est pas démunie d’atouts : elle promeut l’empathie, la compréhension en profondeur du monde, etc. ; et elle offre un excellent rapport temps de plaisir/coût. Un exemple – indiscutable : pour 7,70 euros seulement, Guerre et Paix garantit des heures et des heures de plaisir. Imbattable. Mais c’est aussi précisément le problème : ce plaisir-là ne surgit pas d’instants volés. Pour que le monde fictif prenne corps, et se substitue aux autres images, réelles ou virtuelles, il faut s’abandonner au temps, et laisser celui-ci se dilater, au gré d’après-midi hors du temps. Ce qui n’est plus vraiment dans l’air du temps.

Incidemment, la lecture de cette chronique, selon Read-O-Meter, un site d’évaluation, ne demande que 2 min 46 sec (3) !

 

 

Traduction manquante – Corée du Nord mon amour

Il y a quelques milliers de Nord-Coréens réfugiés en Corée du Sud. Et dans l’autre sens ? Impossible à savoir ; mais il y en a, y compris des militaires américains. Une poignée d’entre eux se sont élancés naguère à travers les mines de la zone démilitarisée, la trop fameuse DMZ. Le plus connu est le sergent Charles Robert Jenkins, qui non seulement a pu revenir de l’autre côté, mais aussi raconter ses souvenirs de quarante ans de réclusion à Pyongyang, en compagnie des trois autres militaires américains qui l’y avaient précédé.

Pourquoi, par une froide nuit de 1965, Jenkins a-t-il donc « fait défection » ? Pour ne pas aller au Vietnam, avec son régiment ! Pas sûr qu’il ait fait un choix très rationnel : se sont ensuivies quatre longues décennies de rééducation idéologique, d’ennui, de beuveries… En même temps, les quatre Américains étaient traités comme des hôtes de marque : logés, payés et nourris (c’est-à-dire : immunisés contre la famine générale), ils ont été faits citoyens nord-coréens, et ont même été promus stars du cinéma local, où ils avaient l’exclusivité des rôles d’Occidentaux lamentables. Mieux encore : le régime se souciait de leur vie amoureuse, leur fournissant d’abord des « cooks » aux attributions très larges, puis carrément des épouses.

C’est à la sienne que Jenkins doit d’avoir pu repasser la DMZ. Hitomi, une Japonaise enlevée à un âge tendre sur une plage de son île natale pour servir d’espionne, a finalement été restituée au Japon en 2002, où son mari a pu la rejoindre en 2004, après un symbolique passage en cour martiale et quelques mois d’emprisonnement. Son témoignage retrace l’effondrement progressif de l’économie nord-coréenne, le délitement de la société, et l’accroissement concomitant de la répression. Une recette imparable, puisqu’elle permet la prolongation à travers les générations, et contre toute logique, du régime le plus anachronique et le plus cruel de la planète.