Haro sur le trading « haute fréquence »

Pour Brad Katsuyama, alors jeune courtier en titres à la Banque royale du Canada (BRC), la révélation boursière qui allait transformer sa vie commença en juin 2007 par un mystère : pourquoi, lorsqu’il tentait d’acheter des actions au prix proposé sur l’écran de son ordinateur, l’offre disparaissait-elle instantanément, tandis que le prix augmentait ?

La bataille menée par Katsuyama pour comprendre pourquoi il ne pouvait pas réaliser les transactions affichées sur son écran, puis pour contrer le problème en lançant sa propre place boursière, voilà ce que raconte Flash Boys, la toute dernière incursion du journaliste Michael Lewis dans les salles des marchés de Wall Street, décor qu’il avait déjà dépeint de façon si mémorable dans son Poker menteur [traduit chez Dunod en 1990], devenu un classique.

Par son talent de conteur, sa curiosité de journaliste, et son flair incroyable lorsqu’il s’agit prendre le pouls de son époque, Lewis est une triple menace, comme il l’a prouvé avec un bestseller comme Le Casse du siècle – traduit chez Sonatine en 2010.

Lewis a trouvé en Katsuyama la bonne personne pour nous guider à travers l’univers ésotérique et très technique du trading haute fréquence. Ce monsieur Tout-le-Monde aux manières affables, avec un sens moral devenu rare à Wall Street, semble avoir été aussi déconcerté que nous tous par le développement du trading informatisé ultrarapide, dont on estime qu’il représente à présent 50 % de toutes les transactions boursières (1).

Katsuyama a donc fait équipe avec Ronan Ryan, jeune immigré irlandais un peu emprunté et doué pour les technologies du haut débit, entré à la BRC comme chef des stratégies de trading haute fréquence, sans trop savoir ce qu’il était censé y faire. Grâce à l’alliance de leurs talents, le mystère des offres qui disparaissent s’est vite éclairci : les traders haute fréquence se contentent d’envoyer sur le marché des « offres tests » afin de susciter d’authentiques ordres d’achat. Puis, à la vitesse de l’éclair, ils annulent leurs offres, achètent les actions, font monter le prix de quelques cents, et les revendent à un véritable acheteur. Cela ressemble à un amalgame de délit d’initié et de « front-running (2) » , pratiques toutes deux illégales dans d’autres contextes, mais ici tout à fait autorisées.

Les traders haute fréquence ont d’innombrables complices, comme l’ont découvert Katsuyama et Ryan. Au premier rang desquels, apparemment, les places boursières elles-mêmes – la Bourse de New York, le Nasdaq ou encore BATS (3), le marché alternatif lancé aux États-Unis en 2006, pour n’en nommer que quelques-unes – qui sont ravies de vendre leur flux d’ordres (4) à des traders haute fréquence, et ont ainsi financièrement intérêt à perpétuer leurs pratiques. C’est aussi le cas des grandes banques qui gèrent ce qu’on appelle des dark pools (5), réunissant acheteurs et vendeurs, et qui vendent les informations relatives à leurs négociations. Forts de cette connaissance des plus importants ordres d’achat et de vente, les traders haute fréquence vont plus vite que les transactions, profitant de l’infime écart entre le cours vendeur et le cours acheteur, qui peut durer une ou deux millisecondes.

Lewis distingue Goldman Sachs parmi les pires coupables. Rich Gates, qui dirigeait un fonds commun de placement appelé TFS Capital, confie avoir été « un peu surpris d’apprendre que Goldman, et Goldman seul, gérait apparemment un pool permettant à quelqu’un d’autre d’utiliser ses ordres sur les Bourses publiques ». Il trouve « choquant » que « personne n’ait eu l’air de se soucier du fait que 35 000 petits investisseurs soient ainsi soumis à des prédateurs à l’intérieur de la banque la plus réputée de Wall Street ».

Parmi ceux qui semblaient ne pas s’en soucier figuraient les reporters du Wall Street Journal, à qui Gates fit part de ses doléances, ainsi que les responsables de la Commission des opérations en Bourse, qui ont fait la sourde oreille. Pourquoi donc ? L’un des aspects frustrants du travail de Lewis est que le lecteur n’entend qu’un seul son de cloche. On ne lit à aucun moment les explications de personnes travaillant chez Goldman, au Wall Street Journal, à la Bourse de New York ou  à la Commission des opérations de Bourse et on ne sait pas trop si Lewis leur a offert la possibilité de s’exprimer.

Si l’on prend pour argent comptant ce qu’affirme ce livre, quelle est l’ampleur de la menace représentée par le trading haute fréquence ? Assurément, il y a quelque chose de pourri au royaume de la Bourse. Lewis relègue en note de bas de page un fait stupéfiant : Virtu Financial, l’une des plus grandes sociétés de trading haute fréquence, se vante de n’avoir connu, en cinq ans et demi, qu’une seule journée sans gagner d’argent, et encore, à cause d’une « erreur humaine ». Ces traders ne prennent donc aucun risque.

L’investisseur moyen, lui, ne se rend compte de rien. Il ne se formalise pas d’une différence de quelques centimes – alors que ces centimes, cumulés, finissent par faire des sommes considérables. Les défenseurs du trading haute fréquence soulignent que, depuis son apparition peu après l’informatisation du marché en 2000, l’écart entre cours acheteur et cours vendeur s’est rétréci, le coût des opérations a chuté et les investisseurs ont économisé des milliards. En faveur du trading haute fréquence, on peut dire qu’il fournit les liquidités qui rendent possible un marché informatisé plus efficace et moins coûteux.

De toute évidence, Lewis n’y croit pas, et à ses yeux, le trading haute fréquence « fluidifie moins le marché qu’il ne l’entrave, d’une étrange manière ». La technologie aurait dû réduire le coût de l’intermédiation financière. « Au lieu de quoi, ce fauve nouveau a surgi au beau milieu du marché et la ponction s’est accrue – de plusieurs milliards de dollars », écrit Lewis. « Enfin, peut-être pas ». Car l’auteur avoue lui-même ne pouvoir en être certain, puisque « les nouveaux intermédiaires sont très doués pour tenir secrets leurs bénéfices » (IBISWorld, société d’études de marché qui publie des rapports sur le trading haute fréquence, estime que ce secteur pèse 29 milliards de dollars).

Pourtant, il existe peut-être quelque chose de bien plus dangereux que la simple intermédiation (6). Le 6 mai 2010, le Dow Jones a perdu 600 points, puis s’est redressé en l’espace de quelques minutes ; c’est ce qu’on a appelé le « krach éclair ». Malgré une enquête de la Commission des opérations en Bourse, et malgré le rapport qui a suivi, les causes de ce krach restent obscures. Les traders haute fréquence et leurs alliés de Wall Street étaient-ils responsables ? Ce mystère vaudrait un livre entier, mais Lewis n’y fait qu’une rapide allusion.

Katsuyama et sa bande ont conclu quant à eux que les traders haute fréquence, qui travaillent main dans la main avec les Bourses et les grandes banques, détroussent les investisseurs à hauteur de plusieurs milliards de dollars par an. Quand, tels Mickey Rooney et Judy Garland décidant de monter une comédie musicale dans leur jardin, ils ont quitté leur emploi à la BRC pour créer leur propre Bourse, leur objectif était de fonder un marché libre de tout conflit d’intérêts et ouvertement hostile aux traders haute fréquence. Dans le récit qu’en donne Lewis, leurs motivations étaient surtout idéalistes et altruistes. « Ils aimaient l’idée d’une place boursière qui protège les investisseurs contre les prédateurs de Wall Street. » Mais il y avait aussi, potentiellement, beaucoup d’argent à gagner, à partir du moment où des gros investisseurs – comme Vanguard, Fidelity et autres grands fonds de placement – s’orienteraient vers cette nouvelle Bourse, au détriment des autres, corrompues.

Katsuyama a littéralement choqué un groupe d’investisseurs lorsqu’il leur a révélé comment les banques conspiraient contre eux.

« Quelle banque est la pire ? a demandé l’un d’eux.
— Je ne peux pas vous dire.
— Vous savez que c’est très frustrant d’apprendre ça sans savoir quel courtier est responsable ?
— Nous voulons plutôt mettre en avant les bons courtiers », a répondu Katsuyama, tenant le discours classique des relations publiques.

L’idéalisme a visiblement ses limites.

Mais Goldman Sachs fait bien partie des pourris, non ? Lewis reproche plusieurs fois à Goldman sa complicité présumée dans la crise financière, et la firme a joué le rôle du salaud dans la saga de Sergey Aleynikov, que Lewis a longuement relatée dans Vanity Fair et qu’il insère assez gauchement dans ce livre. Quand Aleynikov a quitté la banque, où il était bien payé mais ne jouait guère qu’un rôle de rouage dans la branche trading haute fréquence, il a été arrêté et accusé d’avoir volé des programmes informatiques de Goldman. « Le seul employé de Goldman Sachs à avoir été arrêté par le FBI au lendemain d’une crise financière que la banque avait tant fait pour alimenter fut celui que cette banque demanda au FBI d’arrêter », observe froidement Lewis (7).

C’est donc par un renversement inattendu que Goldman Sachs, la banque sur laquelle presque tout le monde semble aimer taper, Lewis inclus, se révèle être l’un des principaux soutiens, un quasi-sauveur, de la nouvelle place boursière (8). Et que deux cadres de chez Goldman ayant demandé à rencontrer Katsuyama, Ron Morgan et Brian Levine, sont en fait de braves types. Lewis explique ce paradoxe apparent par une remarque : « C’était une erreur de concevoir une banque comme une entité cohérente. » Morgan et Levine « n’avaient pas le profil de traders haute fréquence ».

Grâce au soutien de Goldman, la nouvelle Bourse de Katsuyama, IEX, semble bien partie pour rencontrer le succès financier, même si bien peu de signes indiquent qu’elle ait causé le moindre tort au trading haute fréquence qui a inspiré sa création. Un happy end, en quelque sorte.

Mais Lewis aurait pu s’interroger sur la déception qu’éprouvent ses lecteurs, et pas seulement les investisseurs auxquels Katsuyama s’est adressé, lorsqu’on leur raconte une histoire dont les méchants restent anonymes. Quand Katsuyama refuse d’identifier la mauvaise banque, Lewis vole au secours de son héros, en faisant remarquer que « Brad n’était pas un radical par nature ».

Mais on se lasse vite d’un prétendu combat entre le bien et le mal où tous les personnages sont des gentils, surtout dans un cadre aussi technique que le trading haute fréquence. Les traders eux-mêmes restent des adversaires sans visage face à Katsuyama et ses copains. Lewis ne pénètre jamais dans leur repaire high-tech, et ne donne même pas l’impression d’avoir essayé. Qui sont ces gens ? À quoi ressemblent-ils ? Comment font-ils ce qu’ils font ? Combien gagnent-ils et à quoi utilisent-ils cet argent ? Et sont-ils vraiment si méchants ? (Pour une réponse à ces questions, il y a le livre de Scott Patterson, bien plus exhaustif et convaincant, Dark Pools: The Rise of the Machine Traders and the Rigging of the U.S. Stock Market, paru en 2012).

À la fin de Flash Boys, même Katsuyama semble revenir sur l’idée qu’il avait de ses adversaires, les traders haute fréquence. « Je les déteste beaucoup moins qu’avant de m’être lancé dans l’aventure, dit-il. Ce n’est pas de leur faute… C’est formidable, ce qu’ils ont fait sans sortir de la légalité. Ce sont bien moins des bandits que je le croyais. Le système a trahi les investisseurs. »

C’est peut-être vrai, et si Flash Boys peut attirer l’attention de l’opinion sur ce système, c’est un apport bienvenu au chœur qui réclame avec de plus en plus de véhémence des enquêtes et des réformes, et cela pourrait avoir quelques résultats.

La présidente de la Commission des opérations en Bourse, Mary Jo White, a déclaré en février dernier qu’elle allait intensifier le contrôle sur le trading haute fréquence. Et le procureur général de New York, Erick T. Schneiderman, a lancé une enquête sur la vente par les Bourses de données sur les transactions. À l’heure où approche l’heure du  quatrième anniversaire du krach éclair, il était grand temps.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 11 avril 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Hrabal le palabreur

Il était, avec Kundera, l’autre grand écrivain de Bohême. Né en 1914, Bohumil Hrabal est mort en 1997 après s’être défenestré.

Parmi les livres publiés à l’occasion du centenaire de sa naissance, « Une bruyante solitude » évoque la vie de celui qui fut, entre autres, chef de gare, agent d’assurances et vendeur de jouets. Espérant, à coups de lettres, photos et manuscrits, raviver l'interêt des Tchèques pour un écrivain qu’ils liraient de moins en moins.

Dans une œuvre aussi cocasse que poétique (et parfois scatologique), Hrabal s’est fait le chroniqueur des petites villes de Bohême du milieu du XXe siècle, avec leurs brasseries, leurs cours où l’on torréfie le malt, leurs habitants fantasques, jacassiers, affabulateurs, ne résistant jamais aux cochonnailles ni à la bière.

Malgré sa réputation d’écrivain palabreur, amateur de cervoise, « prendre cet artiste cultivé et même érudit pour un pilier de bistrot serait une énorme erreur, prévient le critique Václav Cerný, cité par le site Novinky. Il fut le miroir d’un demi-siècle de l’histoire tchèque ».

Contre Gandhi

« À nouveau, le roi est nu et la paix est rompue », annonce le quotidien indien progressiste The Hindu. Et pour cause, « le débat sur le bien-fondé des castes refait surface en Inde », à la faveur d’une nouvelle édition de Annihilation of Caste, très prisée dans les milieux intellectuels indiens, et très polémique (lire « Le rival de Gandhi », Books, mai 2014). Publié pour la première fois à compte d’auteur en 1936 par Bhimrao Ramji Ambedkar, plus connu comme le « docteur Ambedkar », principal artisan de la Constitution indienne et lui-même un paria, un dalit (intouchable), ce brûlot était peu à peu devenu un document historique. Même s’il demeurait une référence pour les militants dalits.

Bien sûr, il avait choqué lors de sa publication initiale : prôner la suppression des castes est profondément subversif en Inde, où la domination traditionnelle des brahmanes constitue à la fois le socle de la religion hindouiste et le ciment de l’ordre social. Mais enfin, constate le journaliste du Hindu T.N. Gopalan, ce texte « n’était plus vraiment au cœur des préoccupations indiennes, jusqu’à ce que l’éditeur Navayana choisisse de le ressusciter par la personne d’Arundhati Roy ».
La préface qu’a rédigée pour cette nouvelle édition la célèbre romancière et essayiste engagée a fait sensation au point de « provoquer des mouvements de protestation y compris parmi les militants dalits »… dont on aurait pu croire au contraire qu’ils applaudiraient des deux mains. Pour défendre la cause du docteur Ambedkar, la passionaria indienne a choisi en effet de s’attaquer à la figure tutélaire par excellence, le « Saint », à savoir Gandhi, « père fondateur de la nation indienne et vénéré à travers le monde pour toutes sortes de raisons, réelles et imaginaires ». Voilà qui passe mal !

Pourtant, le journaliste du Hindu prend la défense du livre. Favorable au maintien d’un système de castes, « Gandhi avait tenté de cacher sous le tapis les problèmes relatifs aux dalits », rappelle-t-il. Au début des années 1930, au sein de la Round Table Conference chargée de repenser la Constitution indienne sous la houlette des Britanniques, Ambedkar avait en effet réclamé un corps électoral séparé pour les « intouchables ». Gandhi s’y était absolument opposé, grève de la faim à l’appui, arguant que pareille disposition désintégrerait la société hindoue. Résultat, le « pacte de Pune », signé en 1932 par les deux hommes, renonçait à ce projet au profit de quotas d’élus réservés aux dalits. En dépit de quoi les discriminations ont demeuré. « Avec la dénonciation virulente du père de la nation par Arundhati Roy », cette nouvelle édition apparaît comme « un rappel bienvenu des hypocrisies ancrées au cœur du système ».

Rosario Ortega Ruiz : « L’enfant harceleur reflète la société »

 

Rosario Ortega Ruiz dirige le département de psychologie de l’université de Cordoue. Elle est l’un des membres fondateurs, avec les sociologues français Catherine Blaya et Éric Debarbieux, de l’Observatoire international de la violence à l’école, dont elle assure actuellement la vice-présidence.

 

En quoi le « harcèlement » scolaire se distingue-t-il d’un simple conflit, d’une bagarre ou des petites moqueries qui se produisent dans toutes les cours de récréation ?

Le harcèlement est un processus de persécution, d’intimidation, de maltraitance, physique ou verbale, d’exclusion sociale, qui se répète et n’a pas de justification apparente. Il s’agit d’une violence exercée sur une victime en position de faiblesse, qui ne peut se défendre.

Le harcèlement, c’est l’une de ses caractéristiques majeures, repose sur un abus de pouvoir et fonde un mode de relation pervers, fait de domination et de soumission. Il ne s’agit pas d’une bagarre ou d’une dispute entre deux enfants de force égale. C’est en cela qu’il est différent d’un « simple » conflit, même si, en général, les cas de harcèlement proviennent d’un litige non résolu.
Quant aux moqueries et aux injures, si elles sont répétées et ininterrompues, qu’elles marginalisent la victime et la laissent impuissante, elles constituent bien sûr une forme de harcèlement.

 

Quelle est l’ampleur du phénomène dans les écoles européennes ?

Les études distinguent deux types de « harcèlement », selon son degré de gravité. La forme « modérée » regroupe des agressions relativement peu cruelles, rares, passagères, ou bien pour lesquelles les victimes ont su trouver un secours rapide auprès d’un tiers, et qui ont cessé grâce à la réorganisation du cercle d’amis. Le harcèlement « très sévère » renvoie aux agressions particulièrement cruelles, prolongées, aux situations dans lesquelles la victime se retrouve isolée et ne parvient pas, par crainte ou par honte, à solliciter une aide extérieure. Le premier type de harcèlement est très courant. C’est dans le primaire que les cas sont les plus fréquents, mais aussi les moins graves. Le harcèlement que j’ai qualifié de « très sévère », avec des atteintes graves à la personne, reste rare. Il touche 2 à 5 % des élèves, et concerne surtout les établissements du secondaire.

Dans un cas comme dans l’autre, les études montrent que les agresseurs sont bien moins nombreux que les victimes, avec en moyenne un agresseur pour quatre victimes (lire « Le harcèlement en France », ci-dessous).

 

Quel rôle jouent le téléphone portable, Internet et les réseaux sociaux ?

Le « cyber-harcèlement » repose sur une perversion des relations sociales entre pairs de même nature que le harcèlement direct. Cela dit, l’espace numérique lui confère certaines spécificités : l’anonymat, moins d’impact émotionnel direct et plus d’impact émotionnel indirect, comme par exemple les peurs engendrées par des menaces ou les angoisses liées à la publicité des attaques. Les conséquences sur la victime sont d’autant plus funestes qu’elle voit son indignité exposée à un public plus large. Le harcèlement est en effet une relation triangulaire entre une victime, un (ou plusieurs) agresseur(s), et des spectateurs, dont le harceleur parvient à faire ses « complices » et qui l’aident à installer une relation de domination sur la victime.

 

Est-ce qu’un adolescent devient plus facilement agresseur sur Internet ?

Non. Sur Internet comme dans la « réalité », ceux qui sont disposés à agresser un autre jeune le font, et ceux qui ne le sont pas ne le font pas. D’ailleurs, on observe souvent un chevauchement du cyber-harcèlement et du harcèlement direct.

Cela étant, il existe des cas de cyber-harcèlement totalement indépendants. Et celui-ci intervient souvent jusqu’à un âge plus avancé, se prolongeant de 10 ou 11 ans jusqu’à 16 voire 18 ans dans ses formes les plus sophistiquées, notamment érotico-sentimentales, avec le sexting ou le cyberdating agressif.

 

Quel est le profil de l’enfant harceleur ?

Le profil de l’agresseur est beaucoup plus constant que celui des victimes : un esprit plus ou moins machiavélique, peu d’empathie, une tendance à l’autocomplaisance, un jugement acritique sur ses propres actes, un manque de discernement moral, etc. Pour les victimes, c’est moins clair. Mais elles possèdent au moins un point commun, la difficulté à s’affirmer. Ce sont généralement des personnalités effacées ; souvent de bons élèves, mais pas toujours. Dans les deux cas, le phénomène touche plus les garçons que les filles, même si l’écart se réduit sensiblement dans le cas du cyber-harcèlement.

 

Comment devient-on un enfant harceleur ?

Outre un penchant personnel pour la domination et l’usage de la force, les contextes familial et scolaire sont déterminants. La prévalence du harcèlement est ainsi fortement corrélée au climat de l’institution scolaire. L’atmosphère qui règne dans un établissement, la plus ou moins grande fermeté de l’équipe enseignante face aux violences, tout cela est décisif pour empêcher que des situations de conflit ne s’enkystent et dégénèrent. Plus le contexte autorise l’injustice et admet la transgression des règles, plus le risque est grand de voir apparaître des cas de harcèlement.

À ces facteurs liés à la personnalité et au milieu familial et scolaire, il faut ajouter, bien entendu, le contexte général : une société qui semble accorder une prime aux dominants, à ceux qui abusent de leur pouvoir, sont peu respectueux de l’éthique, voire à des criminels, comme en donnent par exemple l’impression les affaires de corruption. Tout cela offre aux enfants un modèle qui tend à leur faire croire que tout est permis. Le harcèlement est la forme que donnent les jeunes aux rapports de domination et de soumission qu’ils observent dans le monde des adultes.

 

À quel point le contexte familial importe-t-il ?

La famille étant le premier lieu de la socialisation des individus, elle a une influence majeure sur l’évolution de la personnalité de l’enfant. Le foyer est censé fournir aux enfants un espace protecteur, sécurisé, pour le développement des relations sociales. En principe, on y pose des limites claires et simples à l’injustice et à l’arbitraire. Les familles dans lesquelles les parents laissent s’installer un certain laisser-faire, se montrent peu affectifs et contradictoires dans leurs principes éducatifs, sans règles claires sur ce qui se fait ou non, ce qui est correct ou pas, ce qui est bien ou mal, risquent davantage de voir leurs enfants développer des comportements d’agresseur. À l’inverse, un environnement affectif dans lequel les règles de discipline sont à la fois claires et bien connues des enfants renforce leur capacité à distinguer ce qui est, ou non, moral et honnête.

 

Le comportement du harceleur relève-t-il de la psychiatrie ?

Le harcèlement ne constitue pas un trouble de la personnalité et il ne faut pas en faire une pathologie spécifique. En revanche, les enfants agresseurs les plus durs présentent souvent un profil psychopathique et leurs victimes manifestent en général certaines névroses et faiblesses de caractère comme la timidité extrême ou le manque d’estime de soi. Mais tous les enfants impliqués dans une situation de harcèlement ne sont pas pour autant des psychopathes ou des névrosés.

Que peuvent faire les parents qui découvrent que leur enfant en harcèle un autre ?

Ils doivent intervenir immédiatement en ayant une discussion très sérieuse avec leur enfant, en lui signifiant qu’il doit mettre fin à sa conduite, que ses actes sont intolérables et qu’ils auront des conséquences sévères s’il réitère. Il faut se montrer ferme mais aussi l’aider à modifier son système relationnel. En général, il s’agit de lui faire comprendre que ses agissements sont nuisibles et dangereux, pour la victime et pour lui. Mais les parents doivent aussi essayer de savoir si le comportement de leur enfant est lié à sa participation à un groupe agissant impunément et, si oui, lui demander de couper les liens avec ces relations, voire, le cas échéant, prendre des mesures d’éloignement. En outre, il faut évidemment que les parents soient cohérents dans leur propre comportement envers les autres. Ils doivent se demander si eux-mêmes ont donné le mauvais exemple, s’ils ont des rapports agressifs avec leurs enfants, leurs proches, etc. Enfin, bien sûr, il faut aussitôt alerter l’école et solliciter l’aide des équipes d’encadrement et des autorités.

Comment prévenir ces conduites violentes chez nos enfants ?

Le dialogue est fondamental. Il faut parler avec ses enfants, au quotidien, s’intéresser à leurs amis, les interroger sur les relations qu’ils entretiennent avec leurs camarades, et leur permettre de parler spontanément et librement. Il faut être disposé à connaître et comprendre en quoi consiste la vie sociale complexe qui est la leur. Le milieu familial et scolaire joue un rôle déterminant pour la prévention car un enfant dont le contexte est suffisamment sécurisé reconnaît plus facilement un cas de harcèlement, qu’il en soit victime ou simplement témoin. Il sera alors mieux disposé à rompre la loi du silence pour le dénoncer.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Les enfants otages de l’industrie

Depuis le début des années 1980, des ouvrages sont venus régulièrement déplorer la condition des enfants dans le monde moderne. C’est le psychologue David Elkind qui a donné le coup d’envoi en 1981, avec un essai à grand retentissement, L’Enfant stressé : celui qui grandit trop vite et trop tôt (1). Il fut bientôt suivi de « La fin de l’enfance », de l’observateur critique respecté qu’est Neil Postman, et « Des enfants sans enfance », de Marie Winn (2). Même si les thèses défendues différaient en partie, les titres résument parfaitement la conviction commune à ces auteurs : l’enfance n’est plus ce qu’elle était ; privés de la bulle protectrice qui devrait être leur droit imprescriptible, les jeunes sont aujourd’hui propulsés dans le monde des adultes bien avant d’y être prêts. En clair, l’enfance est morte, victime dans une large mesure des médias, à commencer par la télévision, accusée d’exposer les gamins au sexe, à la violence, aux images de guerres et de catastrophes, et à tout ce que Postman appelait les « secrets du monde adulte ».

Le débat prit ensuite une tournure explicitement politique, à la faveur des « guerres culturelles » des années 1990 (3), dominées par une levée de boucliers contre de petits et grands écrans jugés violents et saturés d’obscénités. Au premier rang des Cassandre figurait l’éditorialiste conservateur américain Michael Medved. Dans « Sauver l’enfance (4) », il vitupérait contre tout, des Tortues Ninja aux romans de Judy Blume (5). Newton Minow lui-même, cet ancien membre de la Commission fédérale des communications américaine (FCC) qui avait dès 1961 décrit la télévision comme un « immense désert », s’est mis de la partie en publiant un nouvel ouvrage, « Abandonnés dans le désert (6) ».

Et je me suis moi aussi jetée dans la mêlée en publiant deux ouvrages où je contestais le credo de ces auteurs, pour qui l’enfance doit être une sorte de jardin clos où les petits sont protégés de la « trinité maudite », sexe, violence et langage grossier. J’insistais sur la différence entre l’innocence et l’ignorance. Et je recommandais aux adultes d’arrêter de se morfondre sur la fin de l’enfance traditionnelle et d’essayer de mieux comprendre le monde en mutation rapide dans lequel nos gamins grandissent, pour les aider à s’y frayer leur chemin.

Avec « L’enfance assiégée », Joel Bakan élargit le champ de la discussion à des sujets qu’il était grand temps d’évoquer. L’auteur est surtout connu pour avoir écrit et réalisé The Corporation, un documentaire qui compare les grandes entreprises à des psychopathes voyant dans tout ce qui les entoure des opportunités de profit, et dont le seul souci est de créer de la richesse pour leurs actionnaires (7). Quelles que soient les bonnes intentions ou les scrupules de leurs salariés, ces institutions sont « programmées pour placer l’intérêt personnel au-dessus de tout […]. On ne peut tout simplement pas faire confiance aux grandes entreprises (pas plus qu’aux psychopathes qui leur ressemblent) pour réguler d’elles-mêmes leur comportement et agir de manière responsable vis-à-vis des autres ».

Pour une firme, autrement dit, rien n’est sacré, pas même la santé et le bien-être des enfants. Au fil de chapitres alertes et convaincants (bien qu’un peu trop pamphlétaires à mon goût), Bakan explore les nombreux domaines où les entreprises mettent directement les enfants en danger. Sa première cible est le marketing à destination des très jeunes consommateurs, qui use de « méthodes perverses pour manipuler leur système émotionnel naissant et vulnérable […] et infecter leur esprit de violence, de sexe et de consumérisme obsessionnel ». Bakan s’attaque ensuite au champ sans cesse plus vaste des troubles psychiatriques de l’enfance (avec pour corollaire la consommation croissante de médicaments) et à la question des toxines présentes dans l’environnement, tels le bisphénol A et les phtalates, dangereuses pour la santé et le développement des plus petits.

Dans les premiers chapitres, l’auteur reprend à son compte les arguments traditionnels sur la « mort de l’enfance », en particulier quand il évoque l’impact des réseaux sociaux et des divertissements en ligne. Il décrit ainsi en détail des jeux vidéo à succès, comme « Whack Your Soulmate » [« Mets une raclée à ton âme sœur »], dans lequel deux personnages s’assaillent mutuellement de manière toujours plus sanglante et répugnante, ou « Stair Fall » (« Pousser quelqu’un dans l’escalier n’a jamais été aussi génial. Plus ils se font mal et plus tu marques de points ! »). Mais aussi choquants qu’ils puissent paraître aux plus âgés, je ne suis pas sûre que ces jeux diffèrent tant que ça des lâchers d’enclumes et autres pétards explosifs des vieux Bugs Bunny. La violence burlesque est un ressort comique ancestral. Des millions d’enfants apparemment normaux et équilibrés s’en amusent et assurent faire la différence entre un personnage animé qui prend une « raclée » et la violence réelle.

Depuis les romans-feuilletons et les romans de gare du XIXe siècle, même si Bakan semble l’ignorer, l’apparition de tout nouveau support narratif a été l’occasion de sombres présages quant à son impact sur la jeunesse. Dans les années 1950, le psychiatre Frederic Wertham avait déclenché un mouvement de panique morale en affirmant que la lecture de bandes dessinées prédisposait les jeunes à la violence et à la délinquance. On peine aujourd’hui à le croire, mais, à ses débuts, la série Les Simpsons était réputée corruptrice pour les jeunes téléspectateurs. Et à la fin des années 1990, les spécialistes de l’éducation frisaient l’apoplexie à la vue des premiers épisodes de South Park (8), dont le type d’humour est aujourd’hui devenu banal.

Bakan témoigne aussi d’une foi un peu naïve dans la capacité de l’État à encadrer les émissions pour enfants. Il va jusqu’à faire l’éloge de la « puce V », un composant électronique qui permet aux parents de bloquer les programmes à leurs yeux inconvenants. En réalité, la « puce V » est le parfait exemple des pièges d’une approche réglementaire. Dix ans après son installation obligatoire sur tous les postes de télévision des États-Unis, elle est unanimement considérée comme un échec lamentable. Selon la FCC elle-même, la puce a une « efficacité limitée », pour la bonne raison que les parents ne l’utilisent pas.

 

Marketing pour enfants

Le champ florissant du marketing pour enfants, désormais partie intégrante du paysage de l’enfance, offre à l’indignation de Bakan une bien meilleure cible. Il jette une lumière crue sur les stratégies manipulatrices dont le secteur est coutumier. Prenant l’exemple de sites Web interactifs populaires comme Club Penguin et Neopets, où l’inscription est gratuite, Bakan montre comment ils exploitent l’attachement des enfants à leurs animaux virtuels pour les inciter à revenir participer à des activités payantes (9). Comme l’explique un professionnel, ces sites « ouvrent grand la porte à l’internaute et le laissent jouer gratuitement, puis ils le ponctionnent sans vergogne une fois qu’il est devenu accro ». Je ne peux m’empêcher de me demander comment ces gens peuvent encore se regarder dans une glace. Mais Bakan explique très bien que c’est l’institution, et non les salariés à son service, qui pose problème. Il s’entretient avec de nombreux professionnels du marketing jeunesse qui évoquent avec franchise la face sombre de leur métier et le rôle qu’ils y jouent. Parmi eux, Alex Bogusky. Considéré par beaucoup comme l’inventeur du marketing viral, il a récemment démissionné et dénoncé violemment dans un communiqué son ancien métier, y voyant une activité « destructrice » que « rien ne peut excuser ».

Le livre s’intéresse ensuite à la multiplication, ces vingt dernières années, des troubles psychiatriques de l’enfant, assortie d’une croissance vertigineuse des prescriptions de puissants psychotropes aux petits. Bakan se penche en particulier sur le développement quasi épidémique du trouble bipolaire infantile, favorisé par un psychiatre de premier plan de l’université Harvard, étroitement lié à l’industrie pharmaceutique (10). Il cite l’exemple d’un enfant de 3 ans diagnostiqué bipolaire, et à qui l’on a prescrit du Prozac, du Risperdal (un antipsychotique) et deux somnifères. Certes, l’idée que l’on administre trop de médicaments aux jeunes, souvent pour remédier à un comportement normal à leur âge, n’est pas nouvelle. Bakan va cependant plus loin que d’autres grâce à son analyse dévastatrice de la prise en otage de la médecine par les laboratoires, faisant prévaloir le profit sur la vérité scientifique en « estompant la frontière entre la science médicale et le marketing des labos ». [Lire l’article d’Alan Schwarz]

Cela étant, l’auteur trouve véritablement sa voix quand il révèle les risques sanitaires que font courir aux enfants les produits chimiques présents autour d’eux. La plupart des spécialistes de l’enfance progressistes (moi comprise) ont volontiers repris à leur compte la thèse de Neil Postman, pour qui « l’enfance n’est pas un impératif biologique, mais une construction sociale ». À mes yeux, le livre de Bakan est à cet égard une puissante piqûre de rappel : nous avons négligé cette réalité biologique qu’est l’enfant, dont le corps possède des caractéristiques propres. Nous nous sommes trompés de sujet d’inquiétude, un peu comme ces parents qui redoutent que leur gamin ne soit enlevé par un inconnu alors que l’agresseur a beaucoup plus de chances d’être un proche. Dans ce cas précis, la menace provient de substances chimiques omniprésentes telles que le bisphénol A et les phtalates. On les trouve dans des objets aussi banals que les jouets en caoutchouc, les savons parfumés, les shampooings et les désodorisants, les sacs à dos, les sandales en plastique et les tongs. Comme l’écrit Bakan, « nous sommes instinctivement attachés à une conception traditionnelle de l’enfance, persuadés que la société doit protéger les jeunes et leur fournir les moyens de s’épanouir et de grandir en bonne santé. Et pourtant nous autorisons, et même encourageons, les entreprises à exploiter ou ignorer leurs besoins essentiels et leurs vulnérabilités, quand il est rentable pour elles de le faire ».

 

Pas un adulte miniature

Dans ce domaine, les différences entre adultes et enfants sont bien réelles. Nous savons qu’un corps jeune est particulièrement sensible aux perturbateurs endocriniens tels que les phtalates et les composés organofluorés (fréquemment utilisés dans la fabrication des tapis d’éveil sur lesquels rampent les bébés). Nous savons aussi que les niveaux de concentration de ces produits jugés sans danger pour l’adulte n’ont pas de sens pour l’organisme infantile. Notre appréhension actuelle des risques environnementaux se heurte à notre « incapacité de saisir ce qui différencie grands et petits ; en particulier les effets de l’exposition aux produits chimiques sur des organismes en train de se développer ». Comme le démontre Bakan, le problème est ici analogue à celui posé par les produits pharmaceutiques : là encore, l’industrie chimique exerce une influence anormale sur la recherche scientifique. Mais les médicaments psychiatriques ont au moins officiellement pour but de soulager la souffrance ou de guérir une maladie, alors que l’exposition des très jeunes aux produits chimiques ne sert d’autre but que la recherche du profit et du confort. Pour prendre un exemple particulièrement édifiant, les désodorisants, qui contiennent généralement des phtalates, sont utilisés dans un grand nombre de foyers nord-américains pour résoudre des problèmes qui n’en sont pas, comme la présence tout à fait normale d’odeurs de cuisine.

Les adultes sont démunis face à ces substances répandues et dont on ne connaît pas les effets à long terme. Comme l’explique un expert cité par Bakan, « les parents ne sont pas censés savoir ; ils ne sont pas censés avoir des compétences en chimie ». L’auteur plaide avec passion pour le principe de précaution : il n’est pas nécessaire d’avoir une certitude scientifique pour agir contre une substance particulière, si un faisceau de preuves laisse penser qu’elle est potentiellement dangereuse [lire ci-dessous « Le Bisphénol A sur le gril »].

Il est probable que certains critiques essaieront de discréditer ce livre en l’accusant d’être simpliste, irréaliste et avare de solutions. Mais la charge puissante et solidement étayée de Joel Bakan est exactement ce que nous avons besoin d’entendre en ce moment, si nous voulons seulement commencer à revenir sur l’héritage consumériste toxique que nous sommes en train de transmettre aux générations futures.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada, en octobre 2011. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Obéissance sur ordonnance au Brésil

Une étude rendue publique début 2013 par l’Anvisa (l’Agence nationale de surveillance sanitaire brésilienne) aurait dû alerter les foyers et les écoles, et ouvrir un grand débat national. Entre 2009 et 2011, la consommation de méthylphénidate, le médicament commercialisé au Brésil sous les noms de Ritaline et Concerta, a augmenté de 75 % chez les enfants de 6 à 16 ans (1). Ce produit est utilisé pour combattre une pathologie controversée, le TDAH – trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. Or cette étude révèle que son usage épouse un cycle étrange : la consommation augmente au second semestre de l’année et diminue pendant les vacances scolaires (2). Autrement dit, il existerait une relation directe entre l’école et la prise d’un médicament classé parmi les drogues, car il agit sur le système nerveux central et crée une dépendance physique et psychique. Ce n’est pas un hasard si le méthylphénidate est surnommé la « drogue de l’obéissance ».

L’Anvisa redoute que sa consommation abusive ne crée un problème de santé publique au Brésil. En outre, cette étude offre de quoi nourrir bien des investigations, y compris journalistiques. Pourquoi Porto Alegre est-elle la métropole brésilienne où la consommation est la plus forte ? Pourquoi le district fédéral de Brasilia est-il l’État où l’on prescrit le plus de méthylphénidate ? Pourquoi, parmi les États du nord du pays, l’usage est-il treize fois supérieur dans le Rondonia que dans l’État le moins consommateur ? Pourquoi les médecins des régions Centre-Ouest, Sud-Est et Sud sont-ils ceux qui administrent le plus la substance ? Qu’est-ce qui les distingue de leurs collègues ? Et pourquoi les trois médecins les plus prescripteurs sont-ils les mêmes pendant les trois années de l’étude, deux d’entre eux habitant le district de Brasilia ? En 2011, les familles brésiliennes ont dépensé l’équivalent de 9 millions d’euros en « drogue de l’obéissance » – environ 250 euros pour mille enfants et adolescents de 6 à 16 ans. Il est urgent de comprendre ce qui se passe.

Le TDAH serait un trouble neurologique du comportement touchant 8 à 12 % des enfants dans le monde [lire « L’hyperactivité en France », ci-dessous]. Au Brésil, les taux varient énormément d’un État à l’autre, pour culminer à 26,8 %. Les symptômes qui conduisent au diagnostic sont les suivants : l’enfant présente des difficultés d’attention et paraît souvent dans la lune ; il semble ne pas entendre quand on s’adresse à lui directement ; il se laisse facilement distraire lorsqu’il fait ses devoirs ou quand il joue ; il oublie des choses ; il bouge constamment ou est incapable de rester assis ; il discute excessivement ; il est incapable de jouer sans soliloquer ; il agit et parle sans réfléchir ; il peine à attendre son tour ; il interrompt la conversation des autres ; il manifeste de l’impatience.

« Les chiffres montrent que la consommation de ce médicament augmente au Brésil, concluent les auteurs de l’étude de l’Anvisa, Márcia Gonçalves de Oliveira et Daniel Marques Mota, spécialistes de pharmaco-épidémiologie. Reste à savoir s’il est utilisé à bon escient, en d’autres termes s’il est pris par les bons patients et si ceux-ci respectent les prescriptions, notamment en termes de dosage et de durée du traitement. La consommation du méthylphénidate est devenue si courante ces dernières années qu’on l’utilise parfois à tort comme “drogue de l’obéissance” et pour améliorer l’efficacité des enfants, des adolescents ou des adultes. Dans de nombreux pays, comme les États-Unis, le méthylphénidate est souvent utilisé chez les adolescents pour améliorer leurs résultats scolaires et les couler dans le moule de l’institution [lire l’article de L. Alan Sroufe]. Il est en effet plus facile de changer les jeunes que leur milieu. En réalité, le médicament devrait être utilisé comme un complément pour rétablir l’équilibre comportemental d’un individu, associé à d’autres mesures éducatives, sociales et psychologiques. C’est pourquoi il faut instruire la population et informer, sans discours moralisateur ni attitudes répressives, sur les alternatives à la pharmacopée. »

Mais, au-delà de ces interrogations, d’autres questions peuvent et doivent être posées : existe-t-il un dopage légalisé pour les enfants ? Loin de prendre en compte l’histoire et la singularité de chaque élève, l’école est-elle devenue un agent d’homogénéisation et de répression des jeunes jugés « différents » ? Cette drogue de l’obéissance ne serait-elle pas utilisée comme une « méthode pédagogique » perverse ? Qu’est-ce que cela signifie ? Et pourquoi n’y a-t-il pas dans l’ensemble de la société un grand débat sur le sujet ?

 

Médicalisation des comportements

Il existe une vive controverse à propos de cette substance et du TDAH. Mais, pour l’essentiel, elle reste ignorée de la population. L’opinion selon laquelle cette prétendue maladie doit être traitée par un médicament est tellement répandue qu’on entend couramment dire dans la rue, à l’école ou pendant les fêtes d’anniversaire que tel enfant est « hyperactif ». Pour une fraction significative de la population, il s’agit d’une vérité scientifique irréfutable.

En réalité, les doutes sont nombreux. Certains dénoncent de mauvais diagnostics. D’autres affirment que cette maladie, à supposer qu’elle existe, est une opération de marketing montée de toutes pièces par l’industrie pharmaceutique [lire l’article d’Alan Schwarz]. Pour contribuer à mettre en lumière le côté obscur du TDAH, j’ai sélectionné quelques-unes des principales critiques parues sur cette pathologie et sa prise en charge médicamenteuse, formulées par des chercheurs de différentes disciplines (médecine, psychologie, psychanalyse et pédagogie).

Toute l’histoire de la médecine montre comment l’étude des maladies a été peu à peu remplacée par la recherche d’une définition de la normalité. « La médecine s’est approprié tout le champ des relations de l’homme avec la nature et avec les autres hommes, c’est-à-dire la vie. Codifiant les habitudes alimentaires ou vestimentaires, l’habitat, l’hygiène, elle a la même approche prescriptive dans ces domaines que face à la maladie. Elle adopte ainsi un discours générique, que l’on peut appliquer à toutes les personnes, car “neutre” », affirme Maria Aparecida Affonso Moysès, professeure de pédiatrie à la faculté de médecine de l’université de Campinas, dans un article intitulé « La médicalisation de l’éducation des enfants dans l’enseignement primaire et les politiques de formation des professeurs ». Et elle poursuit : « Déléguant à la médecine la tâche de normaliser, policer et contrôler la vie, la société a créé les conditions historiques de sa propre médicalisation, notamment celle des comportements et de l’apprentissage. […] Il faut abolir le particulier, le subjectif, pour que la pensée rationnelle et objective puisse s’imposer. N’oublions pas que le discours médical – comme tout discours scientifique, quelle que soit l’époque – épouse les exigences des classes dominantes. »

La médicalisation, selon la pédiatre, est ainsi le résultat de l’application d’une vision biologique aux questions sociales et humaines : les problèmes de la vie sont désormais assimilés à des maladies ou des anomalies. C’est dans ce contexte qu’est apparue une pathologie qui empêcherait l’enfant d’apprendre, et qui a reçu plusieurs noms avant d’être cataloguée sous celui de TDAH. Les problèmes pédagogiques et politiques sont transformés en questions biologiques, conduisant ainsi à une médicalisation de l’éducation. « Le discours scientifique décrétera des enfants incapables d’apprendre, sauf s’ils sont soumis à une intervention spéciale – une intervention médicale », affirme-t-elle avant de conclure : « L’action de la médecine se renforce en s’insinuant dans la pensée commune ou, plus précisément, dans l’ensemble des idées reçues et des préjugés qui régissent la vie quotidienne. Ainsi, la médecine crée artificiellement des “maladies du mauvais élève”, et suscite une demande de soins spécialisés, qu’elle se fait fort de satisfaire en tant qu’institution compétente et légitime. »

 

Prise de contrôle de la vie des hommes

Dans « L’enfance médicalisée : une méprise », Margareth Diniz, psychologue clinicienne et professeure à l’Université fédérale d’Ouro Preto, docteur en sciences de l’éducation, explique la différence entre « médicaliser » et « prescrire » : « Administrer des médicaments peut se révéler utile, mais seulement au cas par cas. La médicalisation est quant à elle un processus de prise de contrôle de la vie des hommes par la médecine, qui influence la formation des concepts, des règles d’hygiène, des normes morales, des habitudes sexuelles, alimentaires, etc., et des comportements sociaux. Ce processus de prise de contrôle se fonde sur l’idée qu’on ne peut séparer le savoir – scientifiquement produit – de ses modes d’ingérence dans la société, de ses propositions politiques implicites. La médicalisation vise l’intervention politique dans le corps social. »

Le chemin qui conduit les élèves les plus pauvres des écoles publiques à recevoir un diagnostic de TDAH et se voir prescrire la « drogue de l’obéissance » commence par leurs difficultés d’apprentissage et/ou leur indiscipline. La famille ne parvenant généralement pas à résoudre le problème, l’école l’oriente vers un médecin, ou alerte les services sociaux. S’agissant des enfants les plus riches, qui poursuivent leur scolarité dans l’enseignement privé, le processus est similaire, à la différence qu’ils échapperont aux services sociaux. L’école les enverra chez le psychologue, lequel les orientera vers le neuropédiatre, qui prescrira le traitement.

Il s’agit là de l’analyse de la psychologue et psychanalyste Michele Kamers. Elle enseigne la psychopathologie de l’enfance et de l’adolescence à l’hôpital universitaire de Blumenau, dans l’État de Santa Catarina. Dans un article encore inédit, intitulé « La fabrication de la folie pendant l’enfance », elle affirme que l’école est devenue un instrument de subordination de l’enfant au savoir médico-psychiatrique. « Les écoles, les hôpitaux et les cliniques privées justifient l’intervention médicale et pharmacologique sur l’élève. Ce faisant, ils font de la médicalisation la principale réponse aux demandes des services sociaux », écrit-elle. « La médecine forme, avec les services d’assistance psychologique, sociale et pédagogique, un vaste réseau de mise sous tutelle et de prise en charge. À partir du moment où l’enfant et sa famille sont dans les mailles de ce filet, ils ne peuvent plus à en sortir. »

Il arrive souvent, explique Margareth Diniz, que l’école lui envoie des parents. « Nous qui travaillons dans le domaine de la médecine clinique, nous sommes également habitués à répondre à des demandes de traitement émanant de l’établissement en raison de l’inadaptation d’un enfant ou de son incapacité à se conformer aux règles les plus élémentaires de l’enseignement et de la sociabilité. Généralement, ce sont les parents, plus exactement les mères, qui nous sollicitent. Ce qui est curieux, c’est qu’ils énoncent leurs demandes en des termes pédagogiques. Par exemple : “L’école pense que cet enfant a besoin d’un suivi médical.” »

La psychologue Renata Guarido, qui a soutenu une thèse à l’université de São Paulo intitulée « Ce qui n’a pas de remède est incurable : quelques exemples d’application du savoir médical à l’enseignement », montre comment l’élève, qui était un objet d’étude pour la pédagogie, l’est devenu pour la médecine. Renata affirme que la profession a commencé par distinguer ceux qui étaient « éducables et inéducables » : « Les enfants et leur famille sont soumis au pouvoir exercé par un savoir médico-psychologique qui ne cherche pas l’origine de la souffrance et ne prend en compte pour le traitement que des formes de subjectivité normalisantes ou “standardisées”. »

Renata Guarido souligne combien, aujourd’hui, les enseignants et les conseillers d’éducation sont prompts à diagnostiquer un TDAH dès qu’ils ont affaire à certains comportements, et envoient les élèves chez le psychiatre, le neurologue ou le psychologue. Les enseignants et les éducateurs ont même l’habitude de s’assurer chaque jour auprès des parents que l’élève prend bien son traitement. « Ces pratiques montrent qu’ils croient en l’existence d’un lien direct entre le médicament et les changements du comportement et de l’état psychique de l’enfant. Pour eux, ces évolutions n’ont que peu de rapport avec les événements survenant dans le quotidien du petit. […] En reprenant à son compte et en validant le discours médico-psychologique, l’institution scolaire se dédouane et fait retomber sur les enfants et leurs familles la responsabilité de l’échec. »

Les principales critiques du processus de médicalisation de l’enfance dénoncent le fait que les gamins ne sont plus considérés comme des êtres singuliers, acteurs d’une histoire, insérés dans un contexte familial et social. Ils deviennent des objets présentant un défaut physique, justifiant une intervention thérapeutique. Ainsi, les tentatives de prise de parole par les élèves sont réprimées au nom d’un idéal de « normalité » imposé par l’instance médicale, légitimé et reproduit par l’école, mais également par les services sociaux de l’État. Pour résumer, on étouffe les conflits – qui constituent pourtant les moteurs du processus éducatif.

 

Standardisation de la pédagogie

« On ne s’interroge plus sur la signification de telle parole ou de tel geste qui s’écarte du modèle admis, écrit le psychanalyste et psychologue clinicien Alfredo Jerusalinsky dans “Le livre noir de la psychopathologie contemporaine”. Le processus que nous décrivons entraîne la disparition de cet effort d’écoute vis-à-vis du sujet, de ses difficultés, de ses sollicitations, au profit d’une nosographie [description des maladies] qui le transforme en données sur un graphique. […] C’est ainsi que les problèmes cessent d’être traités comme des problèmes pour devenir des “troubles”. Il s’agit là d’une transformation épistémologique importante, et non d’un simple changement de terminologie. Tout problème appelle un déchiffrement, une interprétation, une résolution. Un trouble, en revanche, doit être éliminé, supprimé, car il dérange. Le choix des catégories n’est pas innocent. »

Dans leur article « Hyperactivité : l’“enfantin” dans le temps de l’enfance », les psychanalystes et psychologues cliniciennes Viviane Neves Leghani et Sandra Francesca Conte de Almeida, professeures à l’université de Brasilia, réfléchissent sur le TDAH à partir de leur vécu : « Notre expérience dans les écoles nous a permis de constater que de nombreux professeurs se servent des indicateurs descriptifs accompagnant le diagnostic de TDAH pour mettre en œuvre un programme pédagogique et didactique approprié aux “élèves difficiles, atteints du trouble de l’hyperactivité”. Mais on oublie souvent la contrepartie de ce type de programme : l’impossibilité pour l’enfant de trouver sa place à l’école, avec sa singularité. En raison de cette standardisation de la pédagogie, l’éducateur n’écoute ni n’accrédite la parole de l’enfant, puisque celui-ci est perçu comme un “malade” et donc une “personne déficiente”. »

 

L’angoisse de ne savoir que faire

Mais lorsqu’on pathologise l’humain, l’école n’est pas la seule à se trouver déresponsabilisée. Le jeune l’est également, qui a perdu au passage la maîtrise de sa vie. Quand on le classe comme malade ou porteur d’un trouble, il finit par se penser comme tel : le diagnostic forge le destin. Toute amélioration éventuelle est portée au crédit du médicament. Renata Guarido affirme : « Les enfants et les adultes, déresponsabilisés et désengagés vis-à-vis de ce qui leur arrive, se révèlent incapables d’agir sur leur souffrance et de maîtriser leur apprentissage. Cette incapacité constitue alors un argument supplémentaire à l’appui de ce discours médical. La seule personne qualifiée, c’est le spécialiste, qui sait comment réagir face au diagnostic que lui-même profère. Relevant du fonctionnement du cerveau, de la stimulation adéquate de cet organe qui nous gouverne, l’apprentissage est réduit à un processus privé qui se déroule à l’intérieur de l’individu et non à partir de la relation entre deux ou plusieurs sujets. En d’autres termes, l’apprentissage n’est plus le fruit d’une action humaine. »

Mais pourquoi ce discours trouve-t-il un tel écho dans la société, se demande Margareth Diniz ? « L’enfant, l’adolescent espère être éclairé sur l’énigme de son existence, et les autres attendent du jeune qu’il se conduise dans la vie conformément à leurs idéaux. Les tentatives pour apporter des réponses scientifiques à ces questions et apaiser le mal-être soulagent les parents de l’angoisse de ne savoir que faire. Le père et la mère sont amenés à interférer de moins en moins dans l’éducation de leurs enfants. C’est ici qu’entre en scène la figure du spécialiste, souvent légitimé par la mère, dont le discours manifeste une véritable fascination pour la promesse d’un savoir supérieur, infaillible. »

Ce ne sont pas seulement les professeurs, mais également les parents qui ont commencé à exiger des diagnostics et des médicaments pour mettre fin aux conflits à l’école et à la maison. Il est bien plus facile de supporter une « maladie », sorte de fatalité liée au fonctionnement du corps pour laquelle il existerait une pilule miraculeuse, que d’écouter ce qu’un gamin exprime à travers son comportement. « Les parents accusent l’école de classer indifféremment tous les enfants comme hyperactifs, avant même de disposer d’un diagnostic médical, mais il arrive que certains parents impatients prennent le diagnostic d’hyperactivité comme excuse pour bourrer leurs enfants de médicaments et les faire se tenir “tranquilles” », rappelle Margareth Diniz. « Cela les déculpabilise de ne pas réussir à imposer aux enfants une heure de coucher ou d’éteindre leur ordinateur et leur console de jeux. »

L’hyperactivité semble l’une de ces pathologies où le médicament contribue à l’établissement du diagnostic. Certains critiques affirment que rien ne prouve l’existence d’une maladie qui agirait seulement sur le comportement et l’apprentissage. En ce sens, la banalisation du diagnostic du TDAH inverserait la logique médicale selon laquelle il faudrait d’abord prouver la maladie pour ensuite la traiter. Ce phénomène obéirait plus à une logique commerciale qu’à une exigence sanitaire – en raison de la proximité et, dans certains cas, de la connivence entre les laboratoires et les médecins [lire l’article d’Alan Schwarz]. « La légèreté (et l’imprécision) avec laquelle les personnes reçoivent un diagnostic d’anormalité est proportionnelle à la vitesse à laquelle la psychopharmacologie et la psychiatrie contemporaine ont développé leur marché. Il est quand même surprenant que cette prétendue amélioration de la capacité de soigner ait entraîné une augmentation exponentielle du nombre de malades mentaux », s’inquiètent Alfredo Jerusalinsky et Silvia Fendrik dans « Le livre noir de la psychopathologie contemporaine ».

« L’évolution du savoir sur la souffrance psychique est fonction de la production de l’industrie pharmaceutique, qui promet de soulager les souffrances existentielles. La consommation à grande échelle de médicaments et la croissance exponentielle des labos sont des éléments indissociables de l’exercice du pouvoir médical », affirme Renata Guarido. « Si la psychiatrie classique, de façon générale, avait affaire à des phénomènes psychiques non réductibles à un fonctionnement organique, conservant la dimension énigmatique de la subjectivité, la psychiatrie contemporaine promeut une naturalisation de l’humain et une subordination du sujet à la biochimie cérébrale, que seule la consommation de médicaments peut réguler. Il s’agit là d’un retournement redoutable, car le mode actuel d’établissement du diagnostic signifie que le médicament confirme la présence du trouble. On ne considère plus l’étiologie (l’étude des causes de la maladie) ni l’historique des patients, car la réalité du symptôme/trouble réside dans le fonctionnement biochimique. Or, les effets de la médication valident l’un ou l’autre diagnostic. »

Voilà quelques pistes qui permettent d’interroger l’augmentation du nombre d’« anormaux » ou d’« indisciplinés » dans les écoles brésiliennes. L’absence de réaction des parents et des enseignants face à ce phénomène montre que la médicalisation est devenue naturelle. Après tout, certains de ces parents et enseignants ont également consommé des drogues légales pour étouffer leurs souffrances. Pourquoi penseraient-ils qu’il doit en aller autrement avec leurs enfants et leurs élèves ? Personne ne connaît les effets à long terme d’une consommation prolongée de méthylphénidate sur le cerveau en formation des enfants. Il est urgent de réfléchir aux raisons pour lesquelles nous dopons les enfants et les adolescents au lieu d’essayer de les écouter et de les comprendre dans leur singularité. Et de s’interroger sur ce que cela dit de nous, les adultes.

 

Cet article est paru dans Epoca en février 2013. Il a été traduit du portugais par Émilie Audigier.

Le hasard et la sagacité

Il est commun d’affirmer que beaucoup de découvertes, d’inventions et d’innovations sont la conséquence d’heureux accidents. Pour évoquer ce phénomène, recours est souvent fait à un mot étrange, vocable d’allure savante devenu très populaire, qui connaît depuis quelques années une fortune étonnante : « sérendipité ». Souligner le rôle de la sérendipité dans les découvertes scientifiques, relève justement Philip Ball dans son ouvrage Curiosity, est devenu un cliché. S’il est à la mode aujourd’hui, le mot « sérendipité » n’est cependant pas une création récente. Dans le livre auquel il sert de titre, Sylvie Catellin raconte en détail les multiples péripéties de son histoire. Très bien documenté, son récit met brillamment en lumière l’évolution qui a conduit à placer la notion de sérendipité au cœur de l’explication de la réussite scientifique et technique. Spécialiste de la communication scientifique, Sylvie Catellin s’intéresse de longue date à cette idée de sérendipité. Ses observations érudites jettent un éclairage intéressant sur la question de la découverte en science. Et ses analyses stimulantes incitent à prolonger sa réflexion.

Un amusant dilettante

« Sérendipité » (« serendipity » dans la langue originale ») est un néologisme forgé par l’homme de lettres anglais du XVIIIème siècle Horace Walpole. Inventeur, avec Le Château d’Otrante, du genre littéraire appelé « roman gothique », Walpole était aussi critique d’art, esthète, historien, politicien et un épistolier prolifique comptant parmi ses correspondants Voltaire et Madame du Deffand. Tout en le considérant comme un amusant dilettante, ses illustres contemporains reconnaissaient volontiers sa virtuosité dans le traitement des sujets légers et superficiels. Edward Gibbon en parlait, dit-on, comme d’un « ingénieux fantaisiste » et Samuel Johnson a dit de lui qu’il avait l’art de « rassembler un tas d’anecdotes curieuses et de les raconter de manière élégante ». Dans un long et sévère portrait du personnage rédigé à l’occasion d’une recension d’un nouveau volume de ses lettres « pleines de grâce et de gaieté », William Hazlitt affirmait de Walpole, qu’il appelait « le prince des cancans » : « Il a empilé des bagatelles à une hauteur colossale et édifié une pyramide de riens “merveilleux à voir”. »

Maniéré et précieux, Walpole aimait inventer des mots, activité à laquelle il se livrait avec un talent salué même par ceux qui ne l’appréciaient pas. « Il fabriquait de nouveaux mots » dira de lui plus tard l’historien Thomas Macaulay, « déformait le sens de mots anciens et tournait des phrases qui faisaient écarquiller des yeux aux grammairiens […] non seulement avec facilité mais en donnant l’impression de ne pouvoir s’en empêcher ». Le terme « sérendipité » apparaît dans une de ses lettres à un lointain cousin, Horace Mann, diplomate en poste à la cour de Florence, avec lequel, après avoir séjourné chez lui durant douze mois lors de l’étape italienne de son « Grand Tour », il échangea une correspondance nourrie durant quarante-six ans sans que les deux hommes se revoient jamais.

Pour qualifier les circonstances dans lesquelles il avait réalisé une découverte « cruciale » au sujet du blason d’une famille vénitienne, Walpole décrit celle-ci à son correspondant comme un cas de trouvaille par « sérendipité ». En laissant entendre qu’il a inventé ce mot, il indique qu’il est formé à partir du titre d’un conte ancien intitulé Les trois princes de Serendip (ancien nom de l’île aujourd’hui connue sous le nom de Sri Lanka après s’être longtemps appelée Ceylan), dans lequel, affirme-t-il, les trois princes qui donnent son titre à l’histoire, au cours de leurs voyages, découvrent « par hasard et sagacité » des choses qu’ils ne cherchaient pas, par exemple « qu’une mule borgne de l’œil droit était passée récemment sur le même chemin [qu’eux] parce que l’herbe avait été broutée uniquement sur le côté gauche, alors qu’elle y était moins bonne qu’à droite ». À titre d’exemple d’une telle « sagacité accidentelle », Walpole cite aussi celui de la découverte, par Lord Shaftesbury, lors d’un dîner, que le Duc d’York était marié avec Mrs Hyde « à cause du respect avec lequel la mère de celle-ci le traitait à table ».

Trois princes

Le conte auquel Walpole fait référence, qu’il avait lu en français dans sa jeunesse et dont il n’évoque ici que le premier épisode, de manière d’ailleurs déformée (dans l’histoire originale, l’animal n’est pas une mule mais un chameau), est tiré d’un ouvrage publié en 1719 par le Chevalier de Mailly, prétendument traduit du persan mais qui est en réalité la traduction libre d’un recueil de contes orientaux par un auteur italien du siècle précédent. Longtemps, on a cru que ce dernier était le véritable auteur de ces histoires. Il a toutefois pu être établi qu’il s’est basé sur d’authentiques contes d’origine indo-persanes, qu’on retrouve dans de nombreuses traditions. En quelques pages étourdissantes d’érudition, Sylvie Catellin retrace l’histoire du « motif fictionnel » au cœur du conte des trois princes, qu’on retrouve sous diverses variantes « chez les Hébreux, les Arabes, les Indiens, les Turcs, les Kirghizes, les Hongrois, les Bosniaques, et même chez les Danois ».

Dans la version que Walpole a eu l’occasion de lire (mais pas dans toutes), l’histoire des trois princes comprend deux épisodes. Dans le premier, à la stupéfaction d’un chamelier rencontré sur le chemin, qui leur affirme avoir égaré un de ses animaux, ils font de ce dernier, qu’ils n’ont jamais vu, une description si précise (il est borgne et boiteux, il a perdu une dent, il porte sur son dos du beurre d’un côté et du miel de l’autre et est monté par une femme enceinte) que l’homme en conclut que les voyageurs ont volé la bête. Conduits devant l’empereur de la région, ils sont arrêtés et emprisonnés. Par bonheur, le chameau est retrouvé, et les princes ont l’occasion d’expliquer comment, en déchiffrant une série de traces et d’indices qu’il a laissés sur son passage (de l’herbe à moitié mâchée, des fourmis d’un côté de la route et des mouches de l’autre), ils ont pu dresser un portrait de l’animal. Dans le second épisode, au cours d’un repas chez l’empereur, les trois princes font des observations censément judicieuses (mais à nos yeux fantaisistes) sur l’origine des mets, et d’autres réellement perspicaces sur le caractère des convives et leurs rapports.

« À y regarder de près », fait justement remarquer Sylvie Catellin, « les découvertes des princes ne correspondent pas vraiment à la sérendipité telle que Walpole la définit ». Le fait a été relevé par la plupart de ceux qui se sont penchés sur ce passage de sa correspondance, par exemple le chimiste Jean Jacques dans L’imprévu ou la science des objets trouvés : « Cette histoire […] illustre assez mal la faculté de faire par hasard des découvertes heureuses et inattendues. Elle se situe bien plus [ses protagonistes] dans une lignée qui conduit à Sherlock Holmes et Hercule Poirot […]. Où le hasard intervient-il dans les épisodes où [ils trouvent] l’occasion de révéler leurs talents d’observateurs et leur pouvoir de déduction ? » On peut en effet légitimement se poser la question. À l’évidence, dans la présentation que fait Walpole de l’épisode qu’il rapporte, l’idée du hasard n’est là que parce qu’il l’a lui-même introduite. Pour quelle raison ? Défenseur de l’imagination face au rationalisme de la philosophie des Lumières, Walpole, suggère Sylvie Catellin, voit dans le hasard un facteur favorable au développement de la « liberté imaginative » nécessaire à la production d’idées nouvelles. Une chose est sûre, ce qu’illustre avant tout le conte des trois princes est l’étonnante clairvoyance dont se montrent capables ceux qui mobilisent les ressources de leur sagacité sous la forme d’un type particulier de raisonnement, celui que nous associons précisément aujourd’hui aux deux célèbres figures de détectives imaginaires créées par Conan Doyle et Agatha Christie.

Que l’idée au cœur du conte soit celle-là, rien ne le montre mieux que la variante de l’histoire devenue la plus célèbre, celle que propose Voltaire dans son conte Zadig ou la Destinée. Témoignant d’un sens dramatique supérieur à celui des auteurs anonymes du conte, Voltaire resserre l’intrigue, étalée sur plusieurs jours dans la version originale, en une seule journée, et condense les personnages des trois princes en une figure unique, celle du héros Zadig. Pour mieux illustrer la perspicacité dont ce dernier fait montre, il lui donne l’occasion d’exercer ses talents à propos de deux animaux plutôt qu’un seul, successivement un chien et un cheval. La distillation de l’histoire à laquelle il se livre met ainsi en relief la leçon dont elle lui semble porteuse et qu’il veut communiquer : celle des pouvoirs quasiment miraculeux de la raison lorsque l’intelligence s’applique scientifiquement à analyser et interpréter les éléments d’information que nous offre le monde matériel.

Le raisonnement policier et médical

C’est presqu’un lieu commun d’affirmer que ce type de raisonnement fondé sur l’interprétation des signes et des indices est par excellence le raisonnement policier et médical. Entre l’enquête médicale, qui se base sur l’analyse des symptômes, et l’investigation criminelle, qui s’appuie sur l’étude des indices, souligne-t-on souvent, il existe une incontestable parenté. Fréquemment employée à des fins dramatiques dans les ouvrages de haute vulgarisation médicale racontant des histoires de cas, par exemple ceux de Sherwin Nuland, où l’on traque la maladie comme un suspect, cette parenté est aussi exploitée, avec une exagération qui conduit à de franches invraisemblances, dans des séries télévisées comme Docteur House ou Medical Investigation.

Réciproquement, l’affinité entre le travail du médecin et celui du détective est évoquée ou illustrée dans beaucoup de romans policiers. Conan Doyle avait étudié et exercé la médecine. S’il hérite certains traits du détective amateur Auguste Dupin dans les contes d’Edgar Poe, esprit à la fois implacablement logique et imaginatif, et d’autres de l’agent Lecoq (lui-même basé sur la figure réelle de François Vidocq, chef de la sûreté parisienne) dans les romans d’Émile Gaboriau, le personnage de Sherlock Holmes a surtout été inspiré à Doyle par un de ses professeurs de médecine, le Docteur Joseph Bell, réputé pour son exceptionnelle aptitude à établir des diagnostics, mais aussi sa stupéfiante capacité à identifier le métier ou des traits de la personnalité de ses patients en observant leur apparence et leur comportement. Dans son ouvrage La Méthode de Sherlock Holmes. De la clinique à la critique, Dominique Meyer-Bolzinger montre comment les personnages d’Hercule Poirot et de Jules Maigret, bien que conçus par Agatha Christie et Georges Simenon (qui avait la passion de la médecine et lisait régulièrement The Lancet), en opposition délibérée avec Holmes, retiennent l’un et l’autre, chacun dans son style particulier, quelque chose du « regard clinique » de l’occupant du 221 B Baker Street.

Cette parenté entre le regard médical et le regard policier, il faut le reconnaître, est davantage prononcée dans les œuvres de fiction qu’elle ne l’est dans la réalité. On peut d’ailleurs s’interroger sur le degré auquel policiers et médecins recourent à ce type de raisonnement basé sur l’observation et l’interprétation intuitive des signes et des indices. Ils n’y font en tous cas pas appel de manière exclusive. Pour établir leur diagnostic, les médecins s’appuient de plus en plus sur les résultats de mesures quantitatives et d’examens objectifs. C’est aussi le cas des enquêteurs criminels. Pionnier de la criminalistique, fondateur du premier laboratoire de police scientifique, auteur du fameux « principe d’échange » qui porte son nom, selon lequel, parce que le contact entre deux corps se traduit toujours par un transfert de matière entre l’un à l’autre, un criminel laisse toujours derrière lui des traces de son crime et emporte avec lui des traces du lieu où il l’a commis, Edmond Locart se réclamait de Sherlock Holmes, dont il recommandait aux inspecteurs de police de lire les histoires. Mais ce qu’il retenait de son précurseur imaginaire, c’était essentiellement l’idée d’une étude méthodique, systématique et rigoureuse, en un mot « scientifique », des indices matériels. De l’avis général, un policier qui ne s’appuierait que sur le type de « déductions logiques » que nous associons au nom de Sherlock Holmes ne résoudrait pas beaucoup d’affaires criminelles.

Les « déductions » de Sherlock Holmes

Du fameux « bizarre incident » négatif au sujet du chien la nuit dans l’histoire Flamme d’argent, par exemple, à savoir qu’il n’avait pas aboyé, Holmes concluait qu’il connaissait la personne qui l’avait approché. Mais ainsi que le dit un criminologue interrogé pour les besoins d’un compte rendu de l’ouvrage de Maria Konnikova Mastermind. How To Think Like Sherlock Holmes, le chien aurait très bien pu ne pas aboyer, même en présence d’un étranger, pour des tas d’autres raisons : parce qu’il aurait été amadoué par de la nourriture, ou drogué. Il aurait également pu aboyer sans que personne ne l’entende. Le raisonnement de Sherlock Holmes est correct parce que Conan Doyle a au départ exclu ces possibilités. Et il est clair que cette manière de réfléchir ne peut se révéler fructueuse à tous les coups que dans un univers de fiction dont le créateur maîtrise tous les paramètres. Le très célèbre passage de l’aventure L’Escarboucle bleue auquel Sylvie Catellin fait référence, dans lequel Holmes infère de l’observation attentive d’un chapeau toute une série de caractéristiques de son propriétaire (c’est un homme d’âge moyen aux cheveux grisonnants qui mène une vie sédentaire, autrefois dans une situation aisée mais qui a récemment connu des revers de fortune, très intelligent mais s’adonnant probablement à la boisson et que sa femme n’aime plus, etc), est un incontestable morceau de bravoure littéraire. Mais il est aussi d’un extrême irréalisme.

Les « déductions » de Sherlock Holmes, on le sait, n’ont de déductions que le nom, le raisonnement qu’il pratique à la suite de Zadig et des princes cinghalais relevant d’une autre catégorie : celle de l’abduction. Le concept et le terme d’abduction ont été proposés par le logicien, sémioticien et philosophe américain Charles Sanders Peirce, fondateur, avec le psychologue William James, du courant pragmatique, pour désigner un type particulier d’inférence, dans son esprit complémentaire des formes canoniques d’inférence que sont la déduction et l’induction. Dans la déduction, on tire les conséquences certaines d’une règle, sous la forme de son application à un cas particulier ou d’une autre règle. Dans l’induction, on infère, sous réserve de vérification, l’existence d’une règle à partir de l’observation d’un nombre important de faits. L’abduction consiste à formuler une hypothèse permettant de rendre compte d’un fait en établissant sa cause probable. Dans l’esprit de Peirce, l’abduction ne se situe pas sur le même plan que les deux autres formes d’inférence. Elle intervient au premier stade de l’élaboration des théories, celui où l’on imagine des hypothèses au sujet des causes des faits, qui précède celui où l’on formule des lois qui rendent raison de ceux-ci.

La méthode de Zadig

Le fonctionnement du mécanisme de l’abduction au cœur du type de raisonnement utilisé par Zadig et Sherlock Holmes a fait l’objet d’un intérêt particulier de la part du sémiologue Umberto Eco. Au début de son roman Le Nom de La Rose, Eco fait accomplir à son personnage principal, un moine-détective appelé, en un ostensible clin d’œil à l’une des plus célèbres histoires de Conan Doyle, Guillaume de Baskerville, un exploit intellectuel calqué sur ceux des princes de Sérendip et du héros de Voltaire. Dans un ouvrage collectif qu’il a codirigé, intitulé en une autre référence-clin d’œil aux aventures de Sherlock Holmes, The Sign of Three, le sémiologue s’applique à distinguer plusieurs catégories d’abductions. Dans le même livre, l’historien italien Carlo Ginzburg développe trois idées à son propos. La première est que l’abduction, raisonnement hypothétique à partir de l’observation des traces, signes et indices, est la forme la plus ancienne de raisonnement, celle du chasseur primitif à la poursuite de sa proie ; la deuxième, que cette manière de réfléchir, adaptée à l’étude des phénomènes qualitatifs et individuels, se distingue substantiellement de l’approche formelle et mathématique développée à la suite de Galilée pour étudier dans leur généralité et d’un point de vue quantitatif les phénomènes physiques ; la dernière, que cette approche, qui a des racines très anciennes et caractérise traditionnellement des disciplines comme l’histoire, la philologie ou la médecine, sous-tend aussi les enquêtes des historiens d’art dans leurs efforts pour déterminer l’authenticité des œuvres, des inspecteurs de police pour identifier les criminels, et des psychanalystes pour déterminer l’origine des névroses dont souffrent leurs patients.

Le biologiste Thomas Huxley, ami de Darwin et fervent prosélyte de la théorie de l’évolution, appelait cette forme de raisonnement la « méthode de Zadig ». Huxley avait été frappé par les travaux du paléontologue Georges Cuvier et la manière dont celui-ci reconstituait la forme complète d’animaux disparus à partir de fragments d’os ou de dents. Dans son esprit, la méthode en question s’appliquait naturellement dans les disciplines dans lesquelles, les possibilités de faire des expériences étant inexistantes ou très limitées, la lumière ne peut venir que d’exercices de « prophétie rétrospective » consistant à reconstruire par l’imagination des événements passés : à côté de la paléontologie, c’est l’ensemble des disciplines historiques comme l’archéologie ou la géologie qui, selon lui, étaient concernées. On peut de fait légitimement s’interroger sur l’étendue du champ dans lequel cette forme particulière de réflexion peut conduire à des découvertes. Elle est incontestablement davantage appropriée dans certains domaines.

Jusqu’ici il n’a été question que d’une composante de la sérendipité, la sagacité. Qu’en-est-il de sa seconde composante, l’idée d’accident heureux, ce hasard que Walpole affirmait indûment voir à l’œuvre dans l’histoire des trois princes ? Comment cette seconde idée s’est-elle retrouvée au centre de la définition de la sérendipité au point de réduire quasiment celle-ci à cet aspect dans l’usage commun du mot ? Et comment le terme et le concept de sérendipité en sont-ils arrivés à occuper la place qu’ils ont aujourd’hui dans la réflexion sur la science ? Dans le plus long et riche chapitre de son livre, dont il constitue le cœur et la partie la plus captivante, Sylvie Catellin fait le récit de cette histoire, qui recoupe largement celle de la question du rôle du hasard dans la découverte scientifique. Pour ce faire, elle s’appuie notamment sur l’ouvrage du sociologue américain Robert K. Merton et de l’historienne Elinor Barber, The Travels and Adventures of Serendipity, livre dense, touffu mais extraordinairement riche dont la lecture a visiblement abondamment nourri sa réflexion.

Inventeur de mots

Lui-même grand inventeur de mots et de concepts (il a notamment fourni à la sociologie ceux de « prophétie auto-réalisatrice », « rôle-modèle », « conséquences non voulues », « groupes de références » et « effet Matthieu »), pionnier de la sociologie des sciences, Merton ne pouvait qu’être fasciné par la notion de sérendipité. Tout en l’introduisant et l’utilisant lui-même en sociologie, il a entrepris de raconter son histoire longue et complexe. Pour des raisons jamais vraiment clarifiées, The Travels and Adventures of Serendipity a dormi dans un tiroir durant plusieurs dizaines d’années. Originellement publié en traduction italienne bien après avoir été rédigé, il n’est paru en langue anglaise qu’après la mort des deux auteurs. De cet ouvrage, on a justement dit qu’il avait été pour Merton une espèce de « répétition en costumes » de On the Shoulders of Giants, un livre d’histoire des idées à moitié parodique dans lequel, dans un style décousu et bondissant explicitement inspiré de celui de Lawrence Sterne dans Tristram Shandy, il retraçait l’origine et narrait les aventures de la phrase « Si j’ai vu plus loin, c’est en me juchant sur les épaules de géants », souvent attribuée à Newton mais empruntée par ce dernier, par l’intermédiaire de Robert Burton, au philosophe médiéval Bernard de Chartes, qui s’était sans doute lui-même inspiré d’un auteur de l’Antiquité.

Dans le même esprit, Merton, dans The Travels and Adventures of Serendipity, reconstitue l’histoire sinueuse du mot et du concept de sérendipité de Walpole à aujourd’hui. Dans une longue postface qui constitue à certains égards la partie la plus intéressante du livre, il commence par faire le récit des circonstances dans lesquelles il a découvert l’existence du mot de sérendipité, qu’il qualifie d’« auto-exemplaires » en ce sens que la rencontre s’est effectuée alors qu’il était à la recherche d’autre chose (beaucoup de ceux qui s’expriment au sujet de la sérendipité font une déclaration semblable). Il livre ensuite une série de réflexion sur la diffusion du mot et les variations de sa définition dans les dictionnaires et le rôle que peut et doit jouer cette notion en sociologie et en histoire des sciences.

Un élément clé de l’histoire racontée par Merton et, à sa suite, Sylvie Catellin, est le passage du mot sérendipité de l’univers de la littérature et de l’érudition à celui de la science et de la réflexion sur la science. « Durant plus de cinquante ans » souligne Merton, « le mot « sérendipité » a presque exclusivement été utilisé par des gens intéressés à écrire, lire et collectionner des livres ». Au cours des années qui suivirent la publication des lettres Walpole, de nombreuses découvertes scientifiques ont été effectuées auxquelles on attache aujourd’hui l’étiquette de « sérendipité ». L’idée de découverte accidentelle était familière, même si la thèse que le progrès des connaissances pouvait contenir quelque chose d’aléatoire était énergiquement contestée par certains (« Aucune découverte scientifique ne peut en toute justice être considérée comme due à un accident » proclamait solennellement William Whewell, le premier historien moderne des sciences). Mais le terme imaginé par Walpole ne lui était pas encore appliqué.

Bibliophiles et antiquaires

Le mot « sérendipité » s’est répandu par l’intermédiaire des réponses circonstanciées faites par Edward Solly, rédacteur en chef d’une revue intitulée Notes and Queries, à des lecteurs qui s’enquéraient, soit de l’origine du conte évoqué par Walpole, soit de celle du mot lui-même. Notes and Queries, nous apprend Merton, était une revue « destinée à un public d’humanistes curieux -, pas essentiellement des gens intéressés par la littérature, mais un assortiment varié comprenant des historiens, des classicistes, des lexicographes et bibliographes, des antiquaires et, de manière générale, des érudits ». En un mot, différentes catégorie d’individus dont un des grands bonheurs est de faire des « trouvailles », étant entendu, précise avec justesse Sylvie Catellin, que « ce n’est jamais par simple hasard que l’on fait des découvertes, même celles qui consistent, en chinant dans une brocante, à trouver l’objet rare ou inattendu » : les bibliophiles et les antiquaires repèrent plus facilement que les profanes les objets qui valent la peine, parce qu’ils savent où il est nécessaire de regarder et ont l’œil exercé.

Un de ceux qui ont le plus significativement contribué à faire passer le mot « sérendipité » dans le vocabulaire de la réflexion sur la science est le physiologiste américain William Cannon, scientifique cultivé féru de littérature anglaise, qui, dans les années qui ont précédé la seconde guerre mondiale, l’a introduit dans les milieux universitaires de la recherche médicale. En conformité avec la seconde idée contenue dans la définition de Walpole, Cannon mettait l’accent sur le rôle indispensable joué, dans les découvertes impliquant une dimension d’accident ou de hasard, par les qualités d’observation et la capacité de réflexion imaginative du chercheur. Robert Merton lui-même aidera à populariser l’idée de sérendipité, dont il fera un large usage en sociologie des sciences, en la définissant comme « l’observation d’une donnée inattendue, présentant le caractère d’une anomalie et stratégique, qui fournit l’occasion de développer une nouvelle théorie ou d’étendre une théorie ».

Une des raisons de la diffusion de l’idée de sérendipité aux États-Unis est le plaidoyer fait en sa faveur par des chercheurs du secteur privé comme le chimiste Willis Whitney, fondateur et premier directeur des laboratoires de recherche de la société General Electric, et son successeur le chimiste et physicien Irving Langmuir, ainsi que la mention approbatrice dont elle a fait l’objet à la fin des années 1940 et au début des années 1950 dans la littérature publiée par des entreprises comme Arthur D. Little, Standard Oil ou les sociétés pharmaceutiques Merck et Pfizer.

Ce fait, que l’historien des sciences Steven Shapin rappelle dans son ouvrage The Scientific Life, qui se veut notamment une réhabilitation de la recherche industrielle, peut sembler étrange vu d’Europe, et notamment de France. Mais il n’a rien d’étonnant, pour une raison rappelée par Sylvie Catellin : « Alors qu’en France l’idée de sérendipité sert à justifier le primat de la recherche fondamentale sur la recherche appliquée […], en partie pour des raisons liées à une histoire particulière des relations entre le savant et le politique, il en va tout autrement aux États-Unis, où les chercheurs qui plaident ardemment pour la sérendipité et la liberté de la science n’opposent pas en ces termes [ces deux types de recherche]. » Pour eux, la vraie question est celle des contraintes de la recherche programmée, qu’elle soit menée dans les entreprises ou les laboratoires publics.

La programmation de la recherche réduit-elle véritablement la productivité scientifique en limitant les possibilités d’exploitation imaginative d’heureux accidents ? Aucune étude systématique, constate l’historienne des sciences Lorraine Daston, n’a jamais été conduite sur la productivité comparée des structures qui « enrégimentent et spécialisent » les chercheurs (les universités, les départements des recherche industrielle, les agences de financement publiques de la recherche) et de ces institutions conçues comme des lieux de recherche libre et d’échanges entre chercheurs de disciplines différentes dont le Princeton Institute for Advanced Studies constitue l’exemple le plus connu et le plus prestigieux.

Ceci ne signifie bien sûr pas qu’il n’y ait rien à retenir de telles expériences. Robert Merton vantait l’influence bénéfique exercée sur la créativité scientifique par certains « micro-environnements socio-cognitifs » fonctionnant comme des « centres de sérendipité institutionnalisés ». Il donnait comme exemples la Harvard Society of Fellows le Center for Advanced Studies in the Behavioral Sciences de Palo Alto, dont l’existence, affirmait-il, a considérablement aidé l’historien des sciences Thomas Kuhn, qui a travaillé dans ce double cadre, à former les idées qui l’ont conduit à sa théorie des paradigmes et des révolutions scientifiques. Dans le même esprit, Sylvia Catellin recommande de prendre les mesures nécessaires pour, sinon « planifier la sérendipité » (objectif contradictoire et impossible), en tous cas « la stimuler [et] créer des conditions d’exercice de la recherche qui la favorisent ». Parce que « la finalité sociale de la production des savoirs est absolument légitime en démocratie, et l’idée même de science pure ou de finalité purement scientifique de la recherche […] un leurre », l’objectif à ses yeux est de « concilier la contrainte de résultats des programmes de recherche avec le besoin d’un espace de liberté favorable à la gestion de l’inattendu et de la créativité scientifique ». Il est difficile de ne pas être d’accord avec elle.

Serendipity Shops

L’attention croissante accordée à l’idée de sérendipité et l’engouement dont le mot fait aujourd’hui l’objet ne s’expliquent cependant pas uniquement par l’inquiétude de beaucoup de chercheurs face à la perspective de voir leur liberté limitée. Sylvie Catellin écarte rapidement les emplois les plus populaires et incorrects du mot sérendipité, ceux qui réduisent sa signification à l’idée de hasard heureux, de chance, de rencontre, de coïncidence merveilleuse et plus ou moins magique, qui sous-tend par exemple la comédie romantique américaine Serendipity ou le nom des « Serendipity Shops », ces boutiques dans lesquelles les clients sont censés effectuer des trouvailles surprenantes. Ces usages trahissent bien le poids, dans une société mercantile basée sur la consommation et l’obsession de la réussite individuelle, de l’idée que le succès dans tous les domaines (matériel, professionnel, social, amoureux) est essentiellement le produit de la chance et de son exploitation astucieuse dans un contexte le plus souvent commercial.

Mais l’impact de cette vision ne se limite pas à ces domaines. Il se manifeste aussi dans celui de la recherche et de l’innovation. Un ouvrage comme The Science of Serendipity: How to Unlock the Promise of Innovation, pour n’en citer qu’un parmi des dizaines, est remarquable en ce qu’il retient et ce qu’il omet parmi les facteurs à l’origine des découvertes et des inventions. Ce qu’il retient, ce sont la chance et le talent individuel, ainsi que le contexte proche, l’objectif d’ouvrages de ce type étant précisément d’inciter les chefs d’entreprise à créer ces « micro-environnements » propices à l’exploitation de la sérendipité dont parlait Robert Merton. Ce qu’il omet, c’est tout d’abord le contexte large, notamment l’état des connaissances et des techniques à un moment donnés, qui fait que tellement de découvertes, dans l’histoire, ont été réalisées simultanément et indépendamment par différentes personnes : celle du calcul infinitésimal par Newton et Leibniz, de la loi reliant la pression et le volume d’une quantité fixe de gaz à température constante par Robert Boyle et Edme Mariotte, de l’oxygène par Carl Wilhelm Scheele et Joseph Priestley, d’un type particulier de méson, en physique des particules, par deux équipes américaines, etc.

Un autre aspect, sinon complètement passé sous silence, en tous cas très peu mis en avant dans la littérature populaire sur les découvertes et l’innovation, est tout simplement le travail. Il est pourtant fondamental. En science comme ailleurs, l’image du génie subitement frappé par l’inspiration est parfaitement mensongère. Qu’on le veuille ou non, les grands succès scientifiques sont d’abord et avant tout le produit du travail acharné. Au niveau collectif, rappelle David G. Nathan dans sa recension du livre de Morton A. Meyers Happy Accidents, « la plupart des grands progrès sont basés sur une constante accumulation d’expériences qui conduit à la découverte du prochain petit pas et (rarement) d’un véritable grand bond en avant ».

Le chat de Newton

Au niveau individuel, fait observer Maurice Tubiana dans sa préface à Fabuleux hasards de Claude Bohuon et Claude Monneret, pour faire une découverte « il ne suffit pas d’observer, il faut aussi […] être un passionné, un obsédé, y penser constamment du matin en se rasant, au soir en se lavant les dents avant d’aller se coucher », comme le faisait Newton, dont le neveu raconte que ses collègues d’Oxford savaient qu’il était dans une phase productive quand son chat grossissait, parce qu’il était si absorbé qu’il en oubliait de manger et que c’est le chat qui avalait la nourriture qu’on lui apportait sur un plateau.

Il est commun d’attribuer à un accident la découverte du Salvarsan, le premier médicament efficace contre la syphilis. Si Paul Erhlich a pu démontrer les vertus thérapeutiques de cette molécule contre l’agent de la maladie, le tréponème pâle, fait-on valoir, c’est parce qu’un chercheur travaillant sous sa direction s’est employé à tester sur un nouveau modèle animal une série de substances préparées en vue de la mise au point d’un traitement contre une maladie parasitaire, la trypanosomiase. Parmi ces substances en figurait une qui, par un miraculeux hasard, était restée durant un an sur une étagère. Il s’est avéré que c’était la bonne contre le tréponème.

On notera cependant que, dans le catalogue des préparations à tester, le Salvarsan portait le numéro 606. Ceci donne une idée du nombre de molécules différentes qui étaient examinées, chacune d’elles donnant d’ailleurs lieu à de multiples expérimentations, en un exercice dont on a pu affirmer que la quantité totale de travail qu’il représentait « défiait l’imagination ». Pour le dire en d’autres mots, Erhlich et ses collaborateurs testaient à peu près tout ce qu’ils avaient en laboratoire qui leur semblait susceptible d’avoir des effets intéressants. Au moins autant qu’au hasard, la découverte du Salvarsan est à mettre au crédit de leur formidable persévérance et de cette ténacité dont Louis Pasteur déclarait qu’elle était le secret de son succès.

« Dans un article sur les « heureux accidents », rappelait Robert Merton, « Franklin Mclean suggère que les gens aiment penser que les découvertes arrivent par accident parce que cette idée est en accord avec la vision simpliste de la vie de l’homme paresseux ». Parce que le travail n’est plus aujourd’hui une valeur particulièrement à l’honneur, et n’est plus perçu comme un ingrédient du succès, cet aspect est largement escamoté. Mais il ne faut pas l’oublier : contrairement à ceux de la météorologie, les éclairs de génie ne tombent pas du ciel

Sur le marchepied d’un omnibus

Dans certains passages de Sérendipité, Sylvie Catellin, abandonne le terrain solide de l’histoire pour s’aventurer dans des considérations s’appuyant sur des disciplines comme la sémiologie, la théorie de la littérature et celle de la communication, dont les prétentions à la scientificité sont énormes, mais qui sont loin d’atteindre à cette rigueur dont la réflexion historique s’avère très souvent capable. À plusieurs reprises, l’utilisation de concepts issus de ces disciplines et le recours à des approches qui s’en inspirent ou s’adossent à elles aboutissent à brouiller l’image claire qui ressort de l’enquête historique, en encourageant certaines confusions. S’il est exact, par exemple, que le mot « sérendipité » « ignore les frontières disciplinaires et celles qui séparent la littérature, l’art et la science », ces champs d’activités n’en possèdent pas moins de fortes spécificités qu’on ne peut ignorer. Le fait que la créativité, dans ces domaines très différents, repose parfois sur des mécanismes en partie identiques, ne doit pas faire oublier qu’elle s’y exerce dans des conditions intellectuelles, matérielles, institutionnelles et même psychologiques qui n’ont rien de comparable, au service d’objectifs profondément distincts. Bien sûr, Sylvie Catellin est trop avertie pour soutenir explicitement quoi que ce soit de semblable, mais les formulations qu’elle emploie contribuent parfois à cautionner cette image d’une créativité totalement indifférenciée qui ressort des actes de la conférence sur la sérendipité organisée en 2009 à laquelle elle fait référence.

Tout le monde ne sera pas non plus nécessairement convaincu par les pages qui font place aux concepts et théories de la psychanalyse : un long développement sur la théorie du complexe d’Œdipe de Freud, des réflexions sur le rapport de la sérendipité et de la synchronicité telle que l’a théorisée Carl Jung (une idée farfelue que Sylvie Catellin, tout en soulignant tout ce qui la distingue de celle dont elle raconte l’histoire, présente comme s’il était possible de la prendre au sérieux), et une brillante mais déconcertante relecture critique de la lecture par Derrida de la lecture par Lacan du conte La Lettre Volée d’Egdar Poe qui laisse un peu perplexe.

De manière générale, on ne voit très bien pas ce que le recours à des notions comme celles d’inconscient ou de subconscient ajoute à la compréhension des mécanismes en jeu dans la sérendipité. À l’appui de la thèse que l’inconscient joue un rôle actif dans le processus de découverte, Sylvie Catellin cite les réflexions du mathématicien Jacques Hadamard dans son Essai sur la psychologie de l’invention dans le domaine mathématique, notamment ses commentaires au sujet du récit très connu fait par Henri Poincaré de la manière dont il a découvert que les transformations qu’il avait utilisées pour définir une classe particulière de fonctions étaient identiques à celles de la géométrie non-euclidienne. « Ce qui a frappé tous les commentateurs dans le récit de Poincaré » écrit Hadamard, « c’est le caractère fulgurant de la découverte ».

De fait, l’idée s’est emparée de Poincaré alors qu’il mettait le pied sur le marchepied d’un omnibus, « sans que rien dans [ses] pensées antérieures parût [l’] y avoir préparé ». Quelque lignes plus haut, Poincaré rapportait toutefois avoir peu de temps auparavant essayé sans succès durant plusieurs jours d’affilée de démontrer qu’il ne pouvait exister aucune fonction d’un certain type, puis découvert à l’occasion d’une nuit d’insomnie, dans une bousculade rapide d’idées, l’existence de cette première classe de fonctions dont, tout aussi subitement, il allait réaliser quelques jours après le lien avec la géométrie non-euclidienne. Ces deux épisodes furent suivis d’un troisième au cours duquel, à nouveau « après une période de dur travail, progressant lentement », il put généraliser les résultats qu’il avait obtenu à la faveur d’une troisième « illumination subite ». On peut considérer que ces trois moments d’inspiration démontrent avec éclat les prodigieux pouvoirs de l’inconscient. En l’absence de la moindre information sur la nature et le fonctionnement de celui-ci, il est plus prudent d’interpréter cette anecdote comme une illustration supplémentaire du rôle joué dans la genèse des découvertes par le travail ardu et prolongé, même apparemment stérile.

Des catalogues d’histoires de succès

Sérendipité contient peu d’exemples de découvertes et d’inventions. Et ceux qui sont mentionnés ne le sont que brièvement, quasiment en passant. Le contraste est frappant avec la majorité des ouvrages sur le sujet, qu’on pourrait facilement décrire comme de longs catalogues d’histoires de succès. À leur lecture, on ne peut s’empêcher d’être frappé par un certain nombre de faits. Le premier est le degré auquel ils semblent souvent recopiés les uns sur les autres. Certaines anecdotes circulent de livre en livre sous une formulation parfois littéralement identique. On est aussi impressionné par l’énergie déployée par les auteurs qui se sont intéressés à la sérendipité pour établir une nomenclature des découvertes attribuables à ce mécanisme, et la diversité des résultats auxquels ils sont parvenus. Jean-Louis Swinners, par exemple, identifie sept catégories différentes de sérendipité, dont quatre « stratégiques » consistant à trouver par accident, respectivement, quelque chose que l’on ne cherchait pas, quelque chose que l’on cherchait mais par un moyen imprévu, une application imprévue à quelque chose de connu, ou l’idée de quelque chose de radicalement nouveau.

Pour le chimiste Robert M. Roynston, auteur de Serendipity. Accidental discoveries, il convient de distinguer entre la sérendipidé vraie, qui conduit à la découverte accidentelle de quelque chose que l’on ne cherchait pas, et la pseudo-sérendipité, où l’on atteint par un moyen inattendu un résultat que l’on essayait d’obtenir. Si la découverte d’un des premier caoutchoucs synthétiques, par exemple, relève de la première catégorie, puisqu’elle est le produit d’un pur accident de laboratoire, celles d’un autre matériau de ce type, le néoprène, comme celle de la vulcanisation du caoutchouc par Charles Goodyear suite à un contact accidentel entre un mélange de caoutchouc naturel et de souffre, et un four chaud, sont des exemples de pseudo-sérendipité, puisque dans ces deux cas le résultat obtenu était activement recherché. Du propre aveu de Roynston, une grande partie des découvertes mentionnées dans son livre sont en réalité des cas de pseudo-sérendipité, ce qui ne l’empêche pas bien sûr pas de les décrire en détail.

En toute rigueur, c’est de cette catégorie que relève la découverte de la pénicilline par Alexander Flemming, que Roynston, après bien d’autres, présente comme l’exemple même d’une découverte accidentelle, puisqu’elle a été rendue possible par la contamination d’une boîte de Pétri contenant des staphylocoques, oubliée dans un coin du laboratoire durant les vacances, par des spores entrés par une fenêtre. En réalité, cette découverte était loin d’être complètement fortuite, Flemming étant à cette époque clairement à la recherche de ce que nous appelons aujourd’hui un antibiotique. C’est ce que montre très bien Alexander Kohn dans Par hasard ou par erreur, tout comme le fait que le mérite de la mise au point de la pénicilline, autant qu’à Flemming, qui avait rapidement renoncé à trouver une application thérapeutique à ce qu’il avait trouvé, revient à Howard Florey et Ernst Boris Chain, les deux chercheurs qui ont partagé le prix Nobel avec lui, et qui ont, eux, développé le médicament.

Pure légende

Mais le plaisir de raconter des anecdotes au sujet de découvertes fameuses est si fort que la plupart des auteurs ne résistent pas à la tentation d’inclure dans leur inventaire des travaux qui ne devraient logiquement pas s’y trouver. Dans certains cas, le procédé est poussé si loin que l’exercice en perd toute crédibilité. Dans De la sérendipité, Pek Van Andel et Danièle Borcier, pour pouvoir évoquer la découverte du bacille de la peste par Alexandre Yersin et celle de la tombe de Toutankhamon par Sir Howard Carter, vont jusqu’à créer la catégorie de « non-sérendipité » regroupant les cas dans lesquels « on trouve ce qu’on cherche sans aucune intervention de l’accidentel, du hasard ou de l’imprévu dans le processus de recherche ou son résultat ». Ils présentent aussi comme un type particulier de sérendipité le phénomène connu en sociologie sous le nom d’« effet pervers », qui consiste, pour une action, à engendrer un résultat fâcheux contraire aux intentions de celui qui l’a engagée : une identification que Sylvie Catellin dénonce à juste titre comme un parfait contresens.

Et puis il y a toutes les histoires qui relèvent de la pure légende, que certains auteurs de livres sur la sérendipité écartent comme dépourvues de fondement mais que d’autres reprennent candidement : celles de la découverte par Archimède du principe d’hydrostatique qui porte son nom (la « poussée d’Archimède) alors qu’il était plongé dans sa baignoire ; de la loi de gravitation universelle par Newton à la vue de la chute d’une pomme ; de l’existence du champ gravitationnel par Einstein au spectacle d’un ouvrier tombant d’un échafaudage, ou de l’invention de la machine à vapeur par James Watt suite à l’observation du jet de vapeur s’échappant d’une bouilloire.

Un autre constat est que les exemples de découvertes et d’inventions mises au crédit de la sérendipité se distribuent de façon inégale entre les disciplines. Si la physique, plus particulièrement à ses débuts, en accueille un certain nombre (la découverte du courant électrique par Luigi Galvani et Alessandro Volta, celle de l’électromagnétisme par Hans Christian Ørsted, celle des rayons X par Wilhem Röntgen, celle de « l’effet Mössbauer » par le physicien de ce nom), les plus gros contingents semblent provenir de quelques domaines seulement : la chimie, notamment la chimie des colorants et des teintures (par exemple le bleu de Prusse ou la teinture mauve, découverte par William Perkin) ; celle des matériaux de synthèse (le Kevlar, le Téflon, le Nylon) et des molécules utilisées dans l’agro-alimentaires, plus particulièrement les édulcorants de synthèse comme la saccharine et l’aspartame ; le champ des développements techniques commerciaux avec le Post-it, la colle super-forte ou les attaches Velcro ; enfin la médecine et la recherche pharmaceutique, surtout les médicaments de médecine psychiatrique, sédatifs, anxiolytiques et antidépresseurs de la classe des barbituriques et de celle des benzodiazépines.

Un nombre limité de mécanismes

Les livres de Morton A. Meyers et de Claude Bohuon et Claude Bonneret contiennent de fait exclusivement des exemples tirés de la recherche médicale et pharmaceutique, à laquelle celui d’Alexander Kohn accorde une très large place. Ce n’est pas surprenant. Dans beaucoup des cas cités, on a en effet affaire à la découverte fortuite de propriétés nouvelles de molécules déjà utilisées dans un autre but. Un exemple connu est la mise au point du Viagra à partir d’un traitement de l’angine de poitrine. Il s’agit là de la conséquence directe de la propension des organismes vivants à fonctionner très économiquement à l’aide d’un nombre limité de mécanismes, qui fonctionnent à des fins diverses dans des contextes physiologiques variés.

On peut donc assez bien expliquer pour quelles raisons le hasard semble se manifester de manière privilégiée dans certains domaines. Si les accidents heureux se produisent davantage en chimie qu’en physique, c’est parce que la chimie ne dispose pas du formalisme théorique puissant qui permet aux physiciens d’effectuer des prévisions et d’anticiper des phénomènes : dans l’état actuel des connaissances, les propriétés chimiques de la matière demeurent davantage constatées que prédites. De la même façon, on ne s’étonnera pas du caractère fréquemment accidentel des découvertes en archéologie, en paléographie et en recherche préhistorique, disciplines où le cas de figure le plus commun, presque la règle, est celui où l’on « tombe » littéralement sur quelque chose (les manuscrits de la Mer Morte, la grotte de Lascaux) dont ne pouvait pas soupçonner l’existence.

Si le rôle joué par le hasard, les accidents et l’inattendu sous toutes ses formes dans les découvertes et les inventions ne doit pas être surestimé, il ne convient cependant pas non plus de le sous-estimer. Une des raisons pour lesquelles on tend le minimiser est bien mise en évidence par Robert Merton. Il s’agit de l’abîme qui sépare la façon dont les travaux scientifiques sont concrètement menés et celle dont ils sont dépeints dans les articles qui en présentent les résultats, ce que Merton appelle les « articles scientifiques standard ». Dans un texte célèbre, à l’origine une conférence radiodiffusée sur les ondes de la BBC, le biologiste Peter Medawar, prix Nobel pour ses travaux pionniers en immunologie, posait la question provocatrice et, dans son esprit, rhétorique, « L’article scientifique est-il une imposture » ? Par là, précisait-il, « je ne veux pas suggérer que le contenu des articles scientifiques est faux ou délibérément trompeur, [mais] qu’il représente de façon déformée le processus intellectuel qui a accompagné les travaux décrits dans l’article ou a conduit à eux ».

De fait, dans la quasi-totalité des articles scientifiques, la reconstitution, sous la forme canonique attendue et exigée, de la façon dont la recherche concernée a été conçue et dont les résultats obtenus ont été atteints est expurgée des erreurs, des hésitations, des fausses pistes, des accidents de parcours, des fourvoiements, des conclusions hâtives et erronées, mais aussi des coups de chance, des heureuses surprises, parfois des emprunts à d’autres ou des suggestions de collègues qui ont conduit, souvent par de longs détours, à la conclusion correcte.

James Watson et Francis Crick

Pour se convaincre de la distance qui sépare la science telle qu’elle se fait et telle qu’elle est présentée, rien de tel que la lecture de l’extraordinaire discours de réception du prix Nobel du physicien Richard Feynman. En rupture délibérée avec les usages et les conventions du genre, il est explicitement conçu comme un récit totalement réaliste des travaux dont les résultats ont valu à Feynman la distinction scientifique suprême, la relation honnête « de la séquence d’événements, en réalité la suite d’idées » au terme de laquelle il est arrivé à résoudre le problème auquel il était confronté. On peut aussi comparer les deux versions de la découverte de la structure de l’ADN par James Watson et Francis Crick que nous avons la chance de posséder. La première est celle qu’en donne l’article de 1954 dans lequel elle est exposée, modèle de clarté et de concision célèbre pour le ton d’understatement de la phrase-clé de sa conclusion : « Il n’a pas échappé à notre attention que le type particulier d’appariement que nous avons postulé suggère immédiatement un mécanisme possible de copie pour le matériel génétique ». La seconde est le récit que fait Watson des travaux en cause dans son ouvrage La double hélice, récit d’une totale franchise qui ne dissimule rien des péripéties en tous genres qui ont émaillé la route tortueuse conduisant à cette découverte, y compris certains épisodes peu glorieux.

L’article scientifique standard ne risque guère d’être abandonné de sitôt. Mais il serait incontestablement utile de pouvoir disposer de davantage de reconstitutions fidèles du type de celles dont Feynman et Watson nous ont gratifiés. Dans un article sur les accidents, la chance et la sérendipité en histoire, l’historien des sciences James McClellan, après avoir indiqué comment une série de rencontres et de hasards heureux l’a conduit à s’intéresser à une question qui allait devenir pour lui un objet important de recherche, exprimait le souhait que les historiens se montrent « plus explicites au sujet des aléas considérables qui affectent leur travail », plus loquaces, par exemple, sur la manière dont la disponibilité de certaines sources d’archives et l’impossibilité d’accéder à d’autres détermine l’orientation de leurs activités.

« Le hasard ne visite jamais les sots »

Partir en quête de la sérendipité, faisait remarquer un observateur, « revient un peu à chercher l’horizon. Plus on s’en rapproche, plus il s’éloigne. Certains […] font [de la sérendipité] l’alpha et l’oméga de toutes les découvertes, puisqu’elles apportent fatalement toujours une « nouveauté » inattendue ; d’autres estiment à l’inverse que, puisque recherche il y a, on s’attend toujours plus ou moins à trouver « quelque chose » ». Sylvie Catellin fait partie de ceux pour qui, au bout du compte, toute véritable découverte relève du mécanisme de la sérendipité. Mais cette proposition n’est-elle pas un peu tautologique ? « Une découverte » fait judicieusement observer le physicien Étienne Klein, « si elle est vraiment attendue, n’est pas tout à fait une découverte : ce n’est qu’une confirmation d’une prédiction venant d’une théorie, ou bien une étape de l’exécution d’un programme de recherche, voire son aboutissement ».

Comme l’ouvrage de Robert K. Merton, parce qu’il est comme lui conçu comme l’histoire critique d’un mot et d’un concept, de leur diffusion et de leurs multiples usages, le livre de Sylvie Catellin contribue à mettre de la clarté dans la réflexion sur l’idée de sérendipité. Mais il conduit aussi à s’interroger sur la portée réelle de cette notion, les limites dans lesquelles il est possible de l’utiliser et le degré auquel elle permet de rendre compte des succès scientifiques.

L’idée qu’une part de hasard intervient dans un grand nombre de découvertes et d’inventions n’est pas neuve. De Francis Bacon à Ernst Mach en passant par Robert Hooke, Joseph Priestley ou l’économiste Stanley Jevons, on la trouve sous la plume de nombreux scientifiques renommés. Dans sa célèbre Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Claude Bernard la formulait d’une façon imagée particulièrement évocatrice : « Les idées expérimentales naissent très souvent par hasard et à l’occasion d’une observation fortuite […] Bacon compare l’investigation à une chasse ; les observations qui se présentent sont le gibier […] On peut ajouter que si le gibier se présente quand on le cherche, il arrive aussi qu’il se présente quand on ne le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d’une autre espèce ».

Mais l’idée que le hasard ne suffit pas et n’opère pas seul a presque aussi fréquemment été énoncée. On cite surtout la célèbre déclaration faite par Pasteur dans un passage d’un discours où il évoquait la découverte de l’électromagnétisme par Ørsted : « Dans les sciences d’observation, le hasard ne favorise que des esprits préparés ». Le même sentiment a été exprimé par bien d’autres dans des termes parfois différents, parfois très proches : le biologiste Charles Nicolle (« Le hasard ne sert que ceux qui savent le capter »), le physicien américain Joseph Henry (« [les grandes découvertes] prennent racine dans des esprits bien préparés à les recevoir »), et c’est Balzac qui l’a formulé avec le plus de concision et de force dans cette brillante formule d’écrivain : « Le hasard ne visite jamais les sots ».

Il y a là une vérité incontestable, qui relève du simple bon sens. « Les événements accidentels n’ont pas de signification en eux-mêmes » souligne John Ziman dans Real Science, « ils en acquièrent seulement une lorsqu’ils captent l’attention et l’intérêt de quelqu’un qui est capable de les placer dans un contexte scientifique ». Sylvie Catellin ne dit pas autre chose : « Ce n’est pas la découverte qui est accidentelle, mais seulement la rencontre du fait jugé surprenant. Et ce n’est pas le hasard qui compte, mais la surprise qu’il cause. La découverte a lieu lorsque le fait inattendu ou l’anomalie non anticipée est interprétée correctement ».

Le fruit de l’effort et de l’obstination

À l’évidence, dans toute découverte scientifique il entre toujours une part d’inattendu, voire de hasard. Et il n’est pas douteux que les chercheurs qui réalisent des découvertes sont ceux qui savent se montrer attentifs à tout ce qui dans ce qu’ils observent et les résultats de leurs activités peut apparaître surprenant, bizarre, imprévu, insolite, intriguant, déroutant, et sont assez intellectuellement audacieux et imaginatifs pour exploiter ces observations dans l’élaboration d’explications nouvelles. Ceci demande des qualités relevant davantage de l’esprit de finesse que de l’esprit de géométrie, pour utiliser une distinction fameuse. « Lorsque la science découvre, elle est un art », écrit avec raison Sylvie Catellin en conclusion de son livre.

On gardera toutefois également à l’esprit, premièrement que la science, ou plutôt les scientifiques, font bien d’autres choses que découvrir : pour pouvoir découvrir, précisément, ils collectent des données, formulent des hypothèses, expérimentent, calculent, vérifient, comparent, et cela longuement et le plus souvent fastidieusement ; deuxièmement, que l’imagination, l’invention et l’esprit créatif ne sont féconds qu’appuyés sur une grande quantité de connaissances bien maîtrisées et profondément assimilées ; ensuite qu’au sein d’une activité aussi organisée et structurée intellectuellement que la recherche scientifique, l’inattendu et le surprenant peuvent rarement être assimilés au pur hasard, qui n’intervient jamais tout à fait « par hasard » et peut se manifester de manière très variable et à des degrés divers ; enfin, qu’à l’instar de la beauté artistique et de pratiquement tout ce qui a de l’intérêt et de la valeur dans le monde et la vie, les découvertes et les inventions sont aussi et avant tout le fruit et la récompense de l’effort opiniâtre et de l’obstination, c’est-dire des moyens que se donne la passion pour arriver à ses fins.

Michel André

Le jour où Isaac a changé de sexe

Allongé sur la table à langer, le ravissant petit garçon regarda sa mère et lui dit : « Je veux être une fille. »

Ce n’était pas une phase passagère. À 3 ans, Mark demanda à se déguiser en Dora l’exploratrice pour Halloween (1) ; ses parents réussirent à lui faire admettre Dark Vador à la place. Il avait au moins l’intérêt de porter une cape. À 5 ans, le gamin insista pour aller faire la collecte des bonbons habillé en Gabriella Montez, la petite chérie du téléfilm High School Musical. À ce moment-là, il n’invitait déjà plus que des filles à sa fête d’anniversaire, organisée autour de thèmes typiquement féminins. Le moindre jouet de garçon reçu en cadeau était illico refilé à un cousin.

Au début, sa maman était, de son propre aveu, très adepte du libre choix, désireuse de laisser Mark vivre ses expériences dans la limite du raisonnable. Oui, mais le raisonnable de qui ? Celui du voisinage ? (Les Bender, comme je les appellerai, vivent dans une banlieue résidentielle conservatrice du grand New York.) Le leur ? Bien sûr, ils adoraient Mark, le cadet de leurs trois fils ; mais ils ne voulaient pas pour autant que la tolérance ait valeur d’encouragement. Quant au « raisonnable » de Mark… eh bien, ainsi que l’ont souligné bien des proches voulant se rendre utiles, il n’avait justement pas l’âge de raison. Qui prête foi aux souhaits d’un enfant ? Leur benjamin ne voulait-il pas être Spiderman ?

Mais les Bender savaient que le désir de Mark était d’une autre nature, allait bien plus loin que l’envie de mettre ou d’enlever tel ou tel déguisement. Si on lui demandait de s’expliquer, le gamin disait : « Je veux avoir de longs cheveux qui flottent ». Les Bender répondaient : « Eh bien, le papa qu’on voit à l’arrêt de bus a des cheveux comme ça, et c’est un garçon ; tu peux être un garçon comme ça. » « Mais je ne veux pas être un garçon avec les cheveux comme ça », répondait Mark. « Je veux être une fille avec des cheveux comme ça. » Plus il insistait, plus ils s’inquiétaient, et plus il disait son désespoir : « Pourquoi Dieu m’a fait comme ça ? Je ne m’aime pas. Je me hais. Je veux que Dieu m’emmène au ciel et me ramène sur Terre sous forme de fille. »

Au fil de ses lectures sur le sujet, la mère de Mark en vint progressivement à penser que son mari et elle devaient être ce « Dieu » pour leur fils. Mais il fallut les menaces implicites d’automutilation du petit garçon pour convaincre son papa. « Je travaille dans un secteur où l’on est très conformiste, explique-t-il. La vente de logiciels. Tout ce que je veux, c’est avoir une vie normale. Et là, quand mon fils allait sortir de la voiture en robe devant tout le monde, ce serait différent. Mais il faut choisir qui vous essayez de protéger : vous-même ou votre fils ? J’ai entendu des gens me dire : “Je n’arrive pas à croire que vous laissiez votre gamin faire ça. C’est de la maltraitance.” Je vais vous dire, moi, ce qui est de la maltraitance : le suicide. La seule question, c’est de savoir si on préfère une fille en vie ou un fils mort. »

Alors les Bender, ayant pris conscience qu’ils étaient face à une vague immense, ont arrêté de lui faire barrage, pour tenter de la canaliser. Au début, quand le gamin était en CP, le résultat fut ce qu’ils appellent parfois une « double vie », ou, de manière plus parlante, une « demi-vie » : fille « après l’école et le week-end », Mark arrachait ses vêtements de garçon à la seconde où il mettait les pieds chez lui. Mais il devint rapidement clair que ce compromis, qui consistait fondamentalement à dire à Mark qu’il était « acceptable pour nous mais pas pour la société », ne pouvait durer. Les digues qu’ils avaient érigées pour contenir sa féminité continuaient de céder. À 6 ans, Mark fit une apparition remarquée, en bikini, à la piscine-party organisée pour l’équipe de baseball de son frère. Finalement, le jour de son septième anniversaire, il y a deux ans, on inscrivit « MOLLY » sur le gâteau. Et c’est ce qu’elle est depuis, « Molly à 100 % ».

En vérité, « Mark » et « Molly » sont les prénoms qu’elle-même a choisis pour cet article, bien que la petite fille aurait préféré utiliser les vrais ; et même si j’utilise des pronoms féminin et masculin pour faire la distinction entre la période qui a précédé et celle qui a suivi la transition, ses parents ne le font pas. Par respect pour leur fille, ils disent « elle », ou essaient de le faire, même lorsqu’ils évoquent le passé. De la même manière, ils ont retiré des albums et des murs six années de photos de Molly en garçon.

 

L’histoire de quelqu’un d’autre

Molly, elle aussi, semble avoir éliminé le moindre signe de son passé de garçon. Les murs lilas de sa chambre sont recouverts de décalcomanies géantes de la série télévisée Hannah Montana. L’armoire et les commodes sont remplies de vêtements roses ; un vanity-case surnage dans le décor, bondé de bijoux fantaisie, de vernis à ongles et de maquillage.

À 9 ans, Molly est dynamique, virevoltante, encline à discuter de tout ce qu’elle aime. Rien ne permet de soupçonner qu’elle fut jusque récemment un petit garçon profondément malheureux. La transition n’est pas seulement de l’histoire ancienne, c’est l’histoire de quelqu’un d’autre – une aventure qui est arrivée à Mark, pas à Molly. Le changement a laissé quasiment indifférents les frères et les amis de la petite fille, et ses parents la préservent autant que possible de la curiosité malsaine et des réactions négatives des adultes. À ce stade, la principale préoccupation de Molly semble être de convaincre sa mère de faire défriser ses cheveux châtain clair « tumultueux ». Non qu’elle se berce d’illusions. Elle sait qu’elle reste biologiquement un garçon, et semble même, pour le moment, suffisamment à l’aise pour en plaisanter. « Oups ! », rigole-t-elle un jour, distraite, en passant nue devant les baies vitrées de la cuisine. Et son père s’est dit : « Voilà ma gamine, ma petite fille, et elle déménage. » Mais cette anecdote laisse pointer une réalité inconfortable. Quelle que soit l’ampleur de ce que les Bender ont fait pour Molly, un choix bien plus épineux les attend d’ici quelques années, voire quelques mois.

Jean Malpas dessine pour moi ce qu’une mère a autrefois dessiné pour lui : quelque chose qu’elle a appelé un « cookie sexué ». Il s’agit d’un personnage en pain d’épices tacheté sur lequel sont cartographiés différents éléments de l’appartenance sexuelle telle qu’elle est habituellement comprise. Il y a le sexe biologique, une question de chromosomes et d’appareil génital, signalé par un cercle autour de l’entre-jambe du pain d’épices. Il y a le style sexuel, parfois appelé l’expression sexuelle – la manière dont se présente une personne quand elle joue, s’habille, marche, ou parle –, signalée par un cercle entourant l’ensemble du corps. Ensuite, il y a l’orientation sexuelle, ou l’attirance amoureuse pour les autres, à la place du cœur. Enfin, il y a l’identité sexuelle, le sens inné d’être garçon ou fille, indépendamment de la biologie, du style ou des goûts sexuels. Pour ça, Malpas entoure le cerveau. Certaines théories laissent aujourd’hui penser que l’environnement prénatal fait du cerveau un organe « sexué ». Chez la plupart des gens, le sexe cérébral correspond au sexe biologique. Mais pas chez des gamins comme Molly.

Malpas, un psychothérapeute new-yorkais qui dirige aussi le Gender and Family Project au sein de l’Institut Ackerman pour la famille, dirige chaque mois un groupe d’entraide pour les parents d’enfants qui se situent sur le spectre transgenre. Tous ces parents attendent à peu près la même chose, confie-t-il : la confirmation qu’ils font ce qu’il faut et des conseils sur les problèmes partagés, comme ce qu’il convient de dire aux grands-parents ou si l’on doit « laisser la fillette faire sa communion en pantalon blanc plutôt qu’en robe blanche ». Mais les gamins – qui se retrouvent aussi à l’Institut Ackerman pour un atelier de jeux – ont des profils plus disparates. Certains n’ont besoin de rien de plus que la liberté d’explorer leur style personnel au milieu de personnes qui ne les critiquent pas. Leur non-conformité peut être passagère ; bien des garçons qui aiment porter les cheveux longs et jouer habillés en tutu grandissent tranquillement en se percevant comme des hommes, homos ou hétéros.

 

Tout faire pour empêcher ça

Pour d’autres, comme Molly, le décalage est plus terrible, et probablement permanent. Cela ne signifie pas qu’il soit l’expression d’un trouble psychique, bien que les médecins débattent de la manière de cataloguer et de traiter les transgenres, en particulier durant l’enfance et l’adolescence. Dans sa dernière édition, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) a décidé de revoir son approche, en se focalisant non plus sur le désir de changer de sexe en soi [qui n’est plus considéré comme un trouble mental], mais sur la détresse que peut engendrer chez un jeune ce conflit – ou dysphorie – entre identité de genre ressentie et sexe biologique (2).

Quoi qu’il en soit, Malpas est catégorique : « La dysphorie sexuelle chez les enfants n’est pas une psychopathologie. Et, dans la grande majorité des cas, elle n’est pas causée non plus par une autre psychopathologie. De même, elle n’est pas davantage provoquée par un modèle familial particulier que l’homosexualité masculine n’est l’effet, comme le dit un vieux stéréotype, d’une mère dominante et d’un père passif. C’est simplement une composante de l’identité d’une personne. Un certain nombre de problèmes psychosociaux en résultent. Mais ils viennent en général de l’extérieur. Si une fillette de 8 ans vit des moments vraiment difficiles à l’école à cause de ses cheveux courts et de ses vêtements de garçon, et qu’elle subit pour cela des brimades, ce n’est pas elle qui souffre d’une pathologie – c’est la société. » (3)

L’orientation sexuelle apparaît habituellement à la puberté ; quand elle survient, un style sexuel atypique n’est pas un problème dans bien des familles. (Certains parents peuvent même exprimer leur fierté, et se lancer dans des joutes à propos de la sexualité ou des opinions avant-gardistes de leurs gamins.) Mais la véritable identité transgenre apparaît d’ordinaire très tôt, comme chez Molly, et farouchement persistante. Et elle est infiniment plus troublante que l’homosexualité, même pour les parents les mieux disposés. Tout le monde sait ce que c’est qu’être attiré sexuellement par quelqu’un ; il n’est donc généralement pas difficile d’imaginer ce dont parle un enfant gay. Mais il faut un effort d’imagination considérable pour comprendre ce que peut bien ressentir un gamin transgenre, ou d’imaginer pourquoi il peut être terrifié à l’approche de l’adolescence. Pour comprendre la peur de son enfant, un père s’est mis à sa place en se demandant ce qu’il ressentirait si quelqu’un lui disait qu’il allait bientôt commencer à avoir des seins et un vagin. « Je ferais tout pour empêcher ça. »

 

Bloqueurs de puberté

Grâce à la prise de conscience croissante du phénomène transgenre et de sa manifestation précoce, certaines familles soutiennent désormais leurs enfants dans les premières étapes d’une transition. Mais le processus n’en est que plus effrayant, les parents comprenant plus tôt où va le chemin. La transition dite sociale, qui a permis à Mark de devenir Molly à 7 ans, n’est que le début. Les protocoles les plus couramment utilisés pour le traitement des transgenres recommandent de commencer à 16 ans l’administration d’hormones de substitution – de la testostérone pour la transformation femme-vers-homme (FtM, female to male) ; des œstrogènes et de la progestérone pour la transformation homme-vers-femme (MtF, male to female). On appelle parfois cette phase la transition médicale, qui entame le remodelage chimique du corps. La transition chirurgicale, qui crée les signes extérieurs les plus évidents du sexe « cible » en enlevant ou en créant des seins et des organes génitaux, est généralement suspendue jusqu’à ce que l’enfant ait l’âge légal pour fournir un consentement éclairé. (Bien des transgenres choisissent de ne pas avoir recours à la chirurgie, ou de subir certaines procédures, mais pas d’autres.) Bien sûr, à 18 ou même 16 ans, la plupart des enfants transgenres sont déjà de plain-pied dans l’adolescence, et développent tous les traits du sexe auxquels ils sont sûrs de ne pas appartenir. Les interventions médicales et chirurgicales arrivent en ce sens trop tard, n’offrant qu’une pauvre gomme contre les puissants marqueurs de la maturité.

Mais au cours de cette dernière décennie, des endocrinologues ont défendu sans tambour ni trompette une autre possibilité. Puisque l’adolescence est un supplice pour de nombreux enfants transgenres, pourquoi ne pas utiliser des hormones de synthèse qu’on appelle bloqueurs de puberté pour éviter le problème ? Si le traitement est commencé au bon moment, ces bloqueurs figent le développement de l’enfant avant l’apparition des caractères sexuels secondaires visibles. Pendant plusieurs années, jusqu’à sept parfois, ils maintiennent le jeune en attente dans une sorte de préadolescence, physiquement et même émotionnellement. Puis, à 16 ans, si une décision est prise d’entreprendre un traitement hormonal de substitution, l’enfant vivra tardivement l’adolescence – mais dans le genre qu’il désire et non celui qu’il redoute. Les MtF commenceront d’avoir les hanches rondes et de la poitrine ; les FtM, les épaules carrées et la pomme d’Adam développée. Plus tard, si la chirurgie suit, on aura bien moins à défaire.

Ces bloqueurs de puberté sont plus efficaces si le traitement commence au moment où l’enfant entre dans l’étape 2 de sa croissance sur l’échelle Tanner du développement physique. Au début de cette étape, les filles n’ont quasiment pas de seins, l’appareil génital des garçons n’est pas développé, et les unes comme les autres n’ont guère qu’une ombre de poils pubiens. Les filles atteignent l’étape 2 aux alentours de 11 ans, les garçons vers 13 ans. Mais ce sont des moyennes, et l’âge de la puberté ne cesse de baisser (4). Dans ces conditions, si les Bender ne veulent pas que la biologie masculine de Molly s’affirme davantage, ils devront peut-être bientôt jouer de nouveau à être Dieu, cette fois en lui administrant des hormones pendant des années. C’est sans doute beaucoup jouer à Dieu.

Les Bender ne sont pas les seuls à devoir affronter cette décision, même s’il est difficile de se procurer des statistiques sur les enfants transgenres. Trans Youth Family Allies, la TYFA, une association nationale d’aide aux parents, propose un chiffre approximatif fondé sur les visites effectuées par ses conseillers dans les établissements scolaires : un ou deux transgenres sur 500 élèves. (Si l’on extrapole, ils seraient donc entre 150 000 et 300 000 à l’échelle nationale.) On ne sait si le phénomène est en augmentation, mais il est clair qu’il est en pleine mutation. Wylie C. Hembree, un endocrinologue qui fait autorité sur le sujet, souligne que les MtF, comme Molly, étaient traditionnellement dix fois plus nombreux que les FtM. À présent, la proportion est presque de un pour un.

Sur Internet, les FtM semblent même être la majorité. YouTube regorge de vidéos amateurs de garçons parlant de la transition. Leurs posts contiennent des visuels austères de rites de passage comme la première injection de testo­stérone, la mise au bûcher d’atroces compresseurs de poitrine, les premiers poils au menton ou gonflements de biceps, et, bien sûr, la grande attraction : les résultats de la « super-chirurgie », l’ablation des seins. Dans l’ensemble, ces garçons apparaissent réfléchis, drôles et s’expriment avec aisance. Mais, dans certains cas, il est difficile de dire si ces FtM expriment leur soulagement et leur fierté d’avoir un nouveau corps plus en accord avec eux-mêmes ou se complaisent dans des rodomontades machos aussi conventionnelles et forcées que la féminité qu’ils voulaient fuir.

Voilà une préoccupation majeure des parents qui doivent prendre leur décision. Frieda – comme je l’appellerai – est une fille biologique de 11 ans qui a toujours été très garçonne, et qui demande depuis deux ans qu’on l’appelle « il ». Les parents de Frieda essaient de contourner cette injonction en formant des phrases maladroites comme « Frieda aura fini à six heures, et Frieda apportera le maillot de bain de Frieda. » Malgré leur résistance à l’usage du pronom masculin, les parents de Frieda acceptent sa préférence pour les vêtements, les coupes de cheveux et les activités de garçon. Si elle était lesbienne, confie son père, « nous l’accepterions, bien sûr ».

Mais Frieda semble manœuvrer en eaux plus profondes. Bien qu’elle soit très au fait de la physiologie et du développement féminins, elle assure qu’elle n’aura pas ses règles. La preuve ? Elle montre les autres filles, comme sa sœur, et dit : « Est-ce que je suis comme elles ? » Ce à quoi ses parents ne peuvent que répondre non. « Alors je ne suis pas une fille », conclut-elle.

« Et je ne dis pas “Frieda c’est impossible, tu es une fille, ça va venir, prépare-toi, fais avec” », avoue son père. Pour le moment, ses préoccupations sont moins biologiques que philosophiques : « Ce qui nous inquiète vraiment, ma femme et moi, en tant que parents féministes, c’est que nous ne voulons pas qu’elle développe des idées négatives sur le fait d’être une fille. Nous voulons qu’elle en soit fière, et qu’elle sache que beaucoup de super-trucs pro-filles sont en train de se produire. » Mais ça n’intéresse pas Frieda, et vouloir lui forcer la main rappelle étrangement la pression sociale que le féminisme est censé combattre.

« C’est peut-être lâche de notre part de ne pas intervenir plus énergiquement », explique son père. (Sa mère a préféré ne pas être interviewée, et l’accès à Frieda elle-même m’a été interdit.) « Mais nous avons choisi de simplement faire au mieux. Quand nous sortons ensemble, elle aime m’accompagner dans les toilettes des hommes, et je la laisse faire. Personne ne bronche parce qu’elle a tout d’un garçon pour le moment. Mais cela va changer. »

Pour une fillette de 11 ans, le changement approche à grands pas, et Frieda, malgré sa certitude irrationnelle qu’elle n’aura jamais ses règles, s’est enthousiasmée quand ses parents lui ont parlé des bloqueurs de puberté. « Heureusement, jusqu’à présent, elle n’a rien dit de plus à ce sujet, confie son père. Mais j’aurais préféré qu’on n’en parle jamais. Parce que j’y suis catégoriquement opposé. » Son hostilité porte en partie sur le fait de médicaliser ce qui est à ses yeux un trait de personnalité. « Je ne veux pas toucher à la chimie de son corps. Si elle veut se transformer physiquement quand elle aura 18 ans, malgré le fait qu’il lui faudra peut-être subir un certain nombre d’interventions chirurgicales atroces, ça la regarde. Je ne veux pas le permettre maintenant. »

De nombreux parents partagent ce sentiment. Ils n’hésiteraient pas à administrer à leur enfant des médicaments lourds pour une maladie lourde, mais considèrent souvent la transition vers un autre sexe comme frivole ou facultative, et les bloqueurs comme des produits chimiques mystérieux, potentiellement nuisibles. En fait, ce sont des versions de synthèse d’hormones naturelles, utilisées depuis des décennies pour traiter l’endométriose chez les femmes (5) et le cancer de la prostate chez les hommes. Le Dr Hembree explique aux parents que, en dehors des rares réactions allergiques et des bouffées de chaleur occasionnelles, le traitement n’a pas de conséquences indésirables, et que l’effet suppresseur de puberté est complètement réversible, par simple arrêt du traitement. Pour lui, et les nombreux parents aux yeux de qui les bloqueurs permettent de gagner du temps pour voir si la volonté de leur enfant de changer de sexe évolue ou non, c’est un médicament miracle (6). Mais un médicament de luxe : chaque injection mensuelle de Lupron, la marque la plus couramment utilisée, coûte environ 600 dollars aux États-Unis, et elle n’est pas toujours remboursée. Un traitement classique de six ans ou plus peut coûter au-delà de 50 000 dollars. (7)

 

Un « territoire génial » à explorer

Mais pour le père de Frieda, ce n’est pas là le problème ; ce n’est pas non plus son dégoût pour le fait que la médecine s’en mêle. « Je suis une sorte d’anticapitaliste réflexe, dit-il. Et je vois ce fétichisme de la décision précoce un peu comme toutes ces salades qu’on sert aux parents sur le meilleur jouet, la meilleure thérapie et le meilleur conseiller personnel censés faire le bonheur de leur enfant. Ma vision, c’est plutôt de laisser courir. Vivre, c’est être aux prises avec un million de choses, et je ne vois pas pourquoi il faut essayer une nouvelle solution chic. Même si Frieda disait “J’ai vraiment besoin de ça, j’ai besoin de me débarrasser de ces seins”, je ne sais pas… Je ne pense pas… Je ne vois pas ça comme une solution à sa crise… Non, pas crise, ce n’est pas une crise… à son exploration. »

Après s’être battu avec cette phrase, il marque une pause et change d’approche. « Mais c’est vraiment un territoire génial qu’elle continue d’explorer. Personnellement, j’espère qu’elle le fera de manière à ne pas avoir à déconner avec son corps. Si elle devenait plus insistante, ce serait stimulant. Mais on sautera le pas quand on en sera là. »

À vrai dire, ils en sont peut-être déjà là. Car, à l’approche de la puberté, la protection qu’offrent à la société et au «garçon manqué» les jeans, les cheveux courts ou les casquettes de baseball cesse alors d’être efficace.

Pour Isaac, dont les parents ont accepté qu’il utilise son vrai prénom pour cet article, la crise n’a surpris personne. Ce garçon, qui se connaît très bien, s’exprime avec aisance et (grâce à Internet) est mieux informé que ses parents, défendait passionnément depuis des années sa propre vision des rôles sexuels. « Vers 6 ans, j’ai tout simplement commencé d’en avoir ras le bol des filles qui s’habillaient en rose, confie-t-il. “Pourquoi t’infliges-tu ça à toi-même ?” »

Même si Isaac (qui portait alors un prénom féminin dont il préfère ne pas parler) exprima le souhait de voir sa barbe pousser à l’âge de 10 ans et de s’habiller en lieutenant Blueberry ou en cadavre sanguinolent pour Halloween, ses parents, tous deux artistes, le croyaient simplement « intersexuel », et ils en étaient fiers. Ce n’est qu’au moment de la colonie de vacances après la sixième qu’ils comprirent à quel point tout s’accélérait : ils ont laissé une fille au début du séjour et récupéré un garçon à la fin. En fait, la transition s’est produite le tout premier jour. « J’allais à la même école depuis mes 2 ans, et je n’avais jamais eu la possibilité de recommencer à zéro », explique Isaac. Et même si sa maman et son thérapeute lui conseillaient d’atteindre l’automne avant de changer quoi que ce soit, il avoue : « Je n’ai pas pu m’en empêcher. » Il se présenta donc comme un garçon, puis n’a porté durant la colo que les vêtements de garçon qu’il avait emportés, et s’est baigné en caleçon de bain dans le lac. Il était ravi, mais ses parents furent sidérés : leur fille avait disparu. Isaac, lui, ne voyait pas la chose ainsi. La même année, il posta une vidéo en ligne faite d’une série d’instantanés de lui-même, où l’on voit une petite rouquine aux cheveux longs avec de jolies robes céder la place à un gamin à la chevelure domestiquée en costume bcbg. La vidéo, sur fond de rock alternatif, est intitulée « Il y avait une petite fille (qui n’a jamais existé) ».

Après avoir forcé la transition sociale pendant les vacances, Isaac insista pour faire sa rentrée dans son collège privé de Manhattan, cet automne-là, en tant que garçon. L’établissement, pris par surprise, n’a pas bien réagi. Isaac a dû prendre place devant sa classe de cinquième pour s’expliquer devant ses camarades, sans bénéficier du moindre renfort adulte, avec le sentiment de ne pouvoir refuser de répondre aux questions intimes. (Quand on lui a demandé « Comment tu caches tes nichons ? », il a sorti de son sac une bande Velpeau et déclaré : « J’utilise ça pour comprimer ma poitrine. ») Il perdit tous ses amis. « Pendant deux ans, personne ne l’a appelé pour l’inviter à une fête d’anniversaire ou à venir jouer », se souvient sa mère. Envers et contre tout, Isaac a persisté. Encaissant l’obstination des profs à le classer parmi les filles, il a prié l’administration de l’autoriser à s’exprimer devant l’école le 20 novembre, pour la Journée internationale de la mémoire transgenre. (Refusé !) « En définitive, ce fut excellent pour moi d’être confronté à ça, confie-t-il. C’était un passage obligé pour exprimer mon genre comme je voulais. »

La persévérance est un élément crucial du diagnostic de transsexualisme, et un dilemme de procédure. L’une des raisons qui incitent de nombreux parents à rejeter les bloqueurs de puberté, c’est qu’il s’agit d’un élément ambigu. Selon certaines études, moins d’un quart des enfants prépubères diagnostiqués avec une dysphorie de genre deviennent des adultes transgenres ; mais ceux qui sortent de l’étude ou décident de ne pas subir de chirurgie sont comptés parmi les non-persévérants. Malgré ce bémol, de nombreux parents estiment que leur enfant a trop peu de chances de continuer à se définir comme transgenre pour justifier d’une intervention médicale.

 

Les horreurs de la puberté

Les parents d’Isaac ont bien sûr compris qu’il ne plaisantait pas : « Qui continuerait cette transition face à une telle sanction sociale s’il n’y croyait pas vraiment ? » demande sa mère. Mais les bloqueurs de puberté pour lesquels il milita rapidement la déboussolaient. « Instinctivement, je ne voulais pas commencer à chambouler le système endocrinien d’Isaac. J’ai dit non. » À ce souvenir, elle paraît rongée par la culpabilité.  Malgré les plaidoyers et les arguments d’Isaac, auxquels s’ajoutaient les conseils de « tous les médecins et psychiatres » que ses parents l’ont emmené voir cet automne-là, ils ont attendu. « Cela n’avait aucun sens pour moi », dit-il. La tension est montée entre ses parents et lui. Le printemps venu, alors qu’il fêtait ses 13 ans et avait franchi depuis longtemps l’étape 2 de Tanner, Isaac tremblait à l’idée des « horreurs super-féminines de la puberté » susceptibles de commencer à tout moment : « Les règles, bien sûr, et les seins. J’étais un compte à rebours sur pattes. » « Il faut que tu comprennes que tout allait si vite cette année-là, explique sa mère. On se battait encore avec les pronoms ! Alors, décider de ton destin par-dessus le marché… »
« Mais il ne s’agissait pas de mon destin ! » intervient Isaac.
« Nous n’avions pas ce sentiment. Et si ce n’était qu’une phase passagère ? »
« Mais l’effet des bloqueurs est réversible ! »
« Ce n’était pas clair pour nous. »

Avec assurance mais sans colère, Isaac explique ce dont il s’agissait. « Pour moi, c’était une sorte de jeu gagnant-gagnant, un bon moyen de temporiser avant de décider soit de prendre de la testostérone, soit d’exprimer son genre d’une autre manière. Le refus de mes parents a été dévastateur. Je pensais : pourquoi sont-ils si stupides et cruels ?  »
« Il avait 13 ans », murmure simplement sa mère.

Ses parents ont fini par céder quand Isaac, en visite chez sa grand-mère, les a appelés de la salle de bain, en hurlant. Il avait ses premières règles.

Un garçon qui saigne, même quand on sait que ce garçon est biologiquement une fille, c’est loin des chinoiseries philosophiques grâce auxquelles il est si facile de se moquer des trans. La nomenclature byzantine conçue par les militants – des titres comme « Mx » pour remplacer « M. » ou « Mme », ou l’usage des pronoms « iel » ou « ille » ou « ol » pour remplacer « il » ou « elle » – semble soudain tout à fait vaine. Ce genre de diversion masque l’intensité de la souffrance éprouvée quand l’idée la plus profonde qu’une personne se fait d’elle-même est trahie par son corps et jugée insupportable par la société dans laquelle elle vit. Lorsque les parents d’Isaac ont finalement vu, au-delà des abstractions de la politique du genre, leur enfant réel, ils se sont empressés d’agir.

Juste avant de partir pour un nouvel été en colonie, Isaac a pris sa première dose de Lupron. Les bloqueurs ont rapidement fait cesser les règles, mais la poitrine s’était déjà trop développée. Quand Isaac a subi son opération du buste l’an dernier à San Francisco – certains médecins californiens acceptent de réaliser l’intervention avant l’âge recommandé de 18 ans –, il avait besoin d’une mastectomie totale plutôt que de la chirurgie endoscopique plus simple qui aurait suffi autrement. Le résultat fut une convalescence plus longue, des cicatrices plus larges et une poitrine qui pourrait ne jamais avoir l’air tout à fait normale. Isaac a fait la paix avec cette réalité, et il est tout simplement heureux, entre la chirurgie et la testostérone qu’il a commencé de prendre à 15 ans, de voir chaque jour davantage l’image d’un homme quand il se regarde dans le miroir. Il a grandi, sa voix est devenue plus grave, et sa silhouette a commencé de changer à mesure que les muscles et la graisse se réorganisaient dans une configuration typiquement masculine. Sur une récente vidéo, il exhibe sa jambe et sa barbe qui, bien que clairsemée, suffit à son bonheur.

La testostérone a aussi déclenché la maturation émotionnelle que les bloqueurs de puberté avaient retardée. Il a eu son premier béguin à 15 ans. Aujourd’hui âgé de 17 ans, il est moins instable qu’à la préadolescence. La personne qu’il veut être n’est plus un être imaginaire mais un individu que les autres peuvent voir quand ils le regardent. À vrai dire, il n’y a rien à voir d’autre. Dans son nouveau lycée, le groupe de filles auxquelles il s’est rapidement lié le traite comme un garçon ; elles lui ont demandé de diriger leur équipe de roller derby. Dans certains cas, leurs parents – il sourit à cette idée – ne veulent pas qu’il reste dormir.

Si la transition n’est pas achevée, elle est au moins paisible ; les dernières vidéos d’Isaac parlent souvent de sujets comme les universités auxquelles postuler. Sa surcompensation sexuelle initiale s’est relâchée pour prendre la forme d’une expression plus singulière de sa personnalité. Ses grands gestes de la main sont coupés par un haussement de sourcil ironique, et un contrôle de soi prudent s’assure que des phrases comme « il faut des couilles » soient corrigées en « il faut du cran ». Aussi masculin qu’il paraisse, il semble avoir atterri en un lieu indéterminé, ce qui ne manque pas d’intérêt. « La plupart du temps, je me conduis comme un homme relativement efféminé, confie-t-il. Je glousse, je ne m’intéresse pas au sport. Je ne suis pas le trans le plus masculin qui soit. Mais je suis un gars. » Ses parents sont soulagés, avec le sentiment d’avoir fini par faire ce qu’il fallait. Son père est « fier et s’est très vite habitué au plaisir d’avoir un fils » : un « fils torse nu » qui déambule dans toute la maison.

Kim Pearson, la directrice de la TYFA, dit détenir un doctorat en matière de « avait auparavant une fille ». Après voir vu le film Transamerica en juin 2006, sa fille de 14 ans lui a révélé qu’elle était transgenre, lui a présenté une liste de choses à faire qu’elle avait recherchées sur Internet, et entama immédiatement sa transition vers Shawn. Pearson aurait aimé savoir ce qui se passait à temps pour donner à son « merveilleux » fils le bénéfice des bloqueurs de puberté, mais c’était trop tard. À la place, elle lui fit faire une ordonnance de testostérone, plus tôt que ne le recommandent d’ordinaire les protocoles. Cette décision lui a peut-être sauvé la vie. « Je lui ai plus tard demandé : “Si on n’avait pas obtenu l’ordonnance, combien de temps penses-tu qu’il te restait ?” Il a répondu : “Six mois, maximum.” » Car, même si la TYFA a pour mission de diffuser un message d’espoir pour les parents d’enfants transgenres, et les incite à penser qu’ils fêteront un jour le « voyage » dans lequel leur enfant les a embarqués, le suicide est l’énergie noire cachée derrière les efforts du groupe. (L’enfant d’un autre cofondateur s’est tué à 16 ans.) « Les gamins trans présentent le risque de suicide le plus élevé de la planète, sans aucune exception », explique Pearson. Non pas en raison de leur identité transgenre en tant que telle mais à cause de la réaction que déclenchera, selon eux, la vérité, si elle est révélée. C’est pourquoi Pearson encourage les parents à agir vite. En particulier avec un adolescent, ils n’ont pas le temps de se réconcilier avec l’idée de médicalisation, ou de surseoir à la décision jusqu’à l’âge adulte. « Ce serait supposer que votre gosse sera en vie le jour de ses 18 ans. »

 

Colère profonde

Mais quand un enfant est encore un enfant, encore dans ce flou à un chiffre que les parents aiment s’imaginer asexuel et même asexué, sans révoltes, ni acné, ni moustache naissante pour casser l’illusion, l’analyse risques-bénéfices peut sembler plus ambiguë. Un petit de 10 ans que j’appellerai Nick, né fille mais qui vit comme un garçon depuis plusieurs années déjà, paraît heureux, bien dans sa peau. Agréablement androgyne et normalement brouillon, il n’a eu que peu de problèmes avec les autres, peut-être parce que ses parents lui apportent tout leur soutien, et gardent leurs doutes pour eux-mêmes. Sa sœur, 7 ans, l’accepte sans réserve.

Malgré cela, ils s’interrogent. Quand Nick avait 4 ans, il a eu un frère, mort à la naissance. Peu après, « cette histoire de changement de sexe a commencé », confie sa mère. D’abord, c’était « j’aime les trucs de garçons », puis « je suis un garçon manqué », puis « je voudrais être un garçon », et finalement, en CE1, « je suis un garçon ». « À ce moment-là, nous avons pensé que c’était une manière de remplacer le garçon disparu dans notre famille. D’atténuer notre chagrin. » Elle s’interrompt. « Mais on peut se pencher rétrospectivement sur n’importe quelle enfance en se demandant : est-ce que ceci m’a fait cela ? À un certain point, le pourquoi n’a pas d’importance. »
Les parents de Nick ne sont pas tout à fait sûrs d’en être arrivés à ce point. Est-ce que ses explosions à la guitare et ses grands coups de karaté relèvent d’enfantillages classiques, se demandent-ils, ou expriment un problème non réglé ? « Il se débat avec cela tous les jours, déclare son père. La frustration intérieure que crée le fait d’habiter le mauvais corps. Et il a des moments de colère profonde, très profonde, au point qu’il lui est arrivé de frapper d’autres gamins. » Il regarde sa femme d’un air las. « Et la conseillère d’orientation une fois. »

« Oui, mais cette conseillère d’orientation l’avait éjecté des toilettes des garçons injustement, ajoute-t-elle. Toute une bande de garçons était là-dedans en train de faire les fous et elle l’a viré, lui. »

Leur ambivalence est presque tangible, et tout ce qu’ils disent semble résumer le combat qu’ils ont mené pour trouver la bonne manière de regarder leur fils et de l’aimer. « Nous suivons le mouvement de Nick, mais… », dit son père. La phrase s’arrête là. La perspective d’utiliser des bloqueurs de puberté ne fait qu’intensifier leurs doutes. D’un côté, ils s’offusquent de voir la plupart des endocrinologues, conformément au protocole, exiger qu’un enfant suive une thérapie pendant un an avant de recevoir un traitement. « Franchement, s’indigne sa mère, vous pouvez faire tatouer le tiers de votre corps ou vous faire poser des implants mammaires taille XXL, sans suivre de thérapie. Pourquoi devez-vous prouver quoi que ce soit pour obtenir des hormones ? » D’un autre côté, ils admettent avoir la réticence habituelle, même si c’est pour une raison inhabituelle. « Je pensais que mon enfant devait au moins avoir les connaissances de base sur le fait d’être biologiquement une fille, dit le père de Nick. Que nous l’aimerions et l’accepterions quelle que soit la forme dans laquelle elle exprimerait cela, mais qu’il n’y avait pas moyen d’avancer sans ancrage dans la réalité biologique. Je ne voulais pas valider une vie factice. Et puis, il y a le sentiment que cela ne devrait pas dépendre de vous. Signons-nous pour notre enfant le papier qui suspend la puberté, un processus biologique naturel ? C’est un truc qui relève du divin. Un sale truc divin. »

Après une première consultation avec le Dr Hembree il y a plusieurs mois, les parents de Nick ont « traîné les pieds » pour faire la scintigraphie osseuse nécessaire afin de déterminer où il en était sur l’échelle de Tanner. « Nous étions censés avoir une visite de suivi au bout de six semaines, confie sa mère, et j’ai complètement laissé en plan. » Elle rumine pendant un moment. « Il faut que je le fasse dès que possible. » À ce stade, Nick et sa sœur rentrent de l’école. Les deux enfants partagent leur chambre avec une montagne de livres, de jouets, de jeux vidéo et de vêtements. Près du lit de Nick, un lézard immobile occupe un aquarium. « C’est la chose à laquelle je tiens le plus », explique-t-il. Quand je lui demande si c’est un garçon ou une fille, il répond qu’il n’y a aucun moyen de savoir.

Souvent qualifiés de courageux, les gosses comme Nick, Molly, Frieda et Isaac ne se voient pas eux-mêmes ainsi. Le pas qu’ils essaient de faire est aussi naturel à leurs yeux, même s’il est beaucoup plus compliqué, que celui qui nous fait passer de l’ombre au soleil par un jour froid. On change de place pour se sentir bien. Quoi qu’il en soit, les parents voient cela différemment, conscients de ce que le monde, avec sa transphobie, leur réserve .

Il est étonnant de voir comme ces enfants décident d’endurer envers et contre tout des procédures médicales et de faire taire les doutes de leur famille. Mais le plus courageux, pour un observateur extérieur, c’est qu’ils font tout cela plus ou moins seuls. Et le plus effrayant, pour un parent, c’est que cette solitude dit à quel point nous connaissons mal chaque enfant. La volonté de changer de sexe est peut-être le nec plus ultra des luttes d’émancipation, mais c’est aussi la plus violente.

Cela nous amène à prendre conscience de cette désagréable réalité : les parents sophistiqués, du genre à repousser les limites, ne sont pas nécessairement ceux qui aident le mieux leurs gosses encore plus repousseurs de limites. « Je me suis récemment rendu compte, dit la maman d’Isaac, qu’il est peut-être plus difficile, quand on vit dans un milieu progressiste, de voir que votre gosse est trans parce qu’on est totalement imprégné de l’épopée de la liberté de genre. C’est fluide, c’est génial, une chose un jour, une autre le lendemain. On commence à appliquer cela comme le fantasme d’un idéal sur quelqu’un qui pourrait vraiment avoir besoin d’être aidé d’une manière très spécifique, et on risque de finir par faire du mal. Tout n’est pas une question de liberté. »

 

L’hypocrisie de la transition

En attendant, les Bender sont prêts. À moins que quelque chose ne change dans la manière de penser de Molly, ils espèrent vraiment commencer les bloqueurs de puberté quand le médecin  décidera que le moment est venu.

Isaac, qui se voit à présent lui-même comme « trans » plutôt que simplement jeune homme, a récemment réfléchi au sujet de manière plus critique. Dans une récente vidéo intitulée « L’hypocrisie de la transition », il semble rechercher, dans une « perspective de justice sociale » – et comme moyen d’échapper à ses devoirs biologiques –, un espace clair au-delà des questions de liberté et de confort. Si, comme il l’affirme, il n’y a pas de corrélation intrinsèque entre sexe et genre, entre corps et personnalité, pourquoi a-t-il traversé toutes ces épreuves pour faire « s’accorder » les deux ? Et d’ailleurs, que signifie même « s’accorder » ? S’il sait qu’il est un garçon, pourquoi ce que dit son corps a-t-il de l’importance ?

Parce que, conclut-il, comme tout le monde, il est un « être social » : il vit dans une société qui croit en ce genre de choses. Ce n’est pas lui qui définit les règles. De même qu’il ne peut pas, aussi fort soit-il, vivre complètement sans elles.

 

Cet article est paru dans le New York Magazine le 27 mai 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Raymond Pernet : « Un tiers des “surdoués” sont en échec scolaire »

 

Raymond Pernet est un médecin généraliste suisse. Il est chargé de cours à la faculté de médecine de Lausanne et préside l’Association valaisanne de parents d’enfants à haut potentiel (AVPEHP).

 

Une catégorie souvent méconnue regroupe les enfants à haut potentiel en échec scolaire. Sont-ils nombreux ?

On considère que 2 % à 2,5 % des enfants sont « surdoués ». Seul un tiers d’entre eux s’intègre sans difficultés à l’école. D’autres sont « sous-performants », sans pour autant être exclus du système scolaire ; ils restent dans la moyenne – avec parfois des notes très contrastées. Mais un tiers environ des enfants à haut potentiel est en situation d’échec.

 

Pourquoi ne parviennent-ils pas à s’intégrer dans le système ?

Leur fonctionnement cognitif est différent. Ils ont une pensée en arborescence, allant dans tous les sens comme les ramifications d’un arbre, qui établissent toutes sortes de liens immédiats alors que l’apprentissage scolaire est linéaire. Ceci conduit ces enfants à des fulgurances qu’ils ne parviennent pas à expliquer. Leur réflexion les entraîne souvent bien au-delà – voire complètement à côté – de la question posée. Les hauts potentiels détestent la répétition. Ils se révèlent meilleurs dans les tâches complexes que dans les tâches simples. Ils sont souvent très créatifs. Leur pensée est originale. Très tôt, ils se posent des questions existentielles. Leur hypersensibilité, leur anxiété, leur sens de la justice les mettent à part dans les classes et ils sont souvent victimes de harcèlement. Comme le montrent certaines études sur les jumeaux, le fait d’être « surdoué » est pour partie lié à l’héritage génétique, mais l’influence de cette hérédité est bien sûr modulée par le milieu familial, éducatif et l’environnement.

 

À quoi peut-on reconnaître un enfant précoce qui rejoint le groupe des premiers de la classe d’un premier de la classe non précoce ?

Les hauts potentiels se distinguent par cette forme de pensée particulière, originale, que je viens d’évoquer. Ils ont beaucoup d’imagination et témoignent d’une grande curiosité. Ils recherchent le sens des tâches qu’on leur demande d’effectuer. Leur très grande sensibilité complique les relations avec autrui. Du fait de leur différence, ils se sentent souvent incompris. C’est bien pour cela que le QI tout seul n’est qu’un élément du diagnostic.

 

Quelle place accordez-vous au test de QI justement ?

Le test de QI est essentiel pour définir cette population. On fixe le seuil entre 125 et 130 mais cela reste un élément d’une évaluation globale. C’est l’ensemble de la personnalité qui doit être analysée. Ce test doit être interprété avec beaucoup de prudence, a fortiori quand l’enfant présente des troubles d’apprentissage associés à la précocité – dyslexie, difficultés d’attention, un trouble dans les apprentissages numériques (dyscalculie), voire une difficulté de coordination des gestes (dyspraxie) nécessitant un bilan plus approfondi. Chez ces enfants à haut potentiel qui présentent des troubles d’apprentissage, les difficultés scolaires entraînent souvent une baisse de motivation, une perte d’estime de soi, des stratégies d’évitement allant jusqu’à la phobie scolaire, à la dépression, à la fuite et au refuge dans les addictions. Si le QI est très élevé, au-dessus de 150, on est alors dans une autre dimension, plus proche du spectre autistique (lire « Et le QI dans tout ça ? », ci-dessous).

 

Les garçons précoces en difficulté semblent plus nombreux que les filles…

Plus nombreux non, mais plus visibles car ils présentent davantage de troubles du comportement, comme l’agitation ou le non-respect des contraintes éducatives. Les filles cherchent plutôt à se fondre dans la norme et intérioriser leur différence, au risque de développer par la suite des troubles psychologiques, notamment à l’adolescence.

 

Ces enfants ne sont-ils pas souvent confondus avec des hyperactifs ?

On retrouve un certain degré d’hyperactivité chez certains, surtout s’ils ne sont pas suffisamment « nourris intellectuellement » dans le système scolaire. Et une proportion d’entre eux présente un véritable trouble de l’attention avec hyperactivité (TDAH) (lire nos articles sur le TDAH ici, ici, ici et ici). Il appartient donc aux médecins de poser un diagnostic précis.

 

Quel est leur comportement hors de l’école ?

On retrouve les mêmes caractéristiques qu’à l’école. S’ajoute à cela le fait que leurs centres d’intérêt étant souvent différents de ceux des enfants du même âge, ils peinent parfois à se faire des amis. Quand ils sont isolés, ils se réfugient dans leur monde. Ils peuvent aussi faire preuve d’hyperactivité et être très désorganisés. Ces enfants ont aussi une hyperesthésie : une perception exacerbée des informations sensorielles qu’ils reçoivent continuellement, comme par exemple l’oreille absolue, l’intolérance au bruit, un odorat et un goût très fins.

 

En 1951, le pédagogue belge Raymond De Craecker parlait des « bien doués ». Dans les années 1970 et 1980, on disait « surdoués ». Aujourd’hui on parle d’« enfants précoces » ou « à haut potentiel intellectuel ». Quelle est selon vous la meilleure appellation ?

J’aime bien « précoce » couramment utilisé. Et le terme de « zèbre » inventé par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin (1). Mais peut-être « haut potentiel » est-il le moins connoté négativement, le moins sujet à polémique. Car être « surdoué » peut être une chance mais aussi un handicap si les potentiels ne trouvent pas à s’exprimer.

 

Depuis quand cette catégorie d’enfants est-elle identifiée ?

Ce sont les livres du Français Jean-Charles Terrassier au début des années 1980, avec ses travaux sur la notion centrale de dyssynchronie, suivis des ouvrages de la psychologue Arielle Adda dans les années 1990, qui ont fait connaître cette problématique (2). Terrassier explique que les enfants à haut potentiel intellectuel ont un développement hétérogène s’exprimant par une double dyssynchronie : l’une interne (l’âge affectif ne suit pas l’âge intellectuel par exemple), l’autre externe (entre autres, la pensée va plus vite que la parole et que l’écriture).

 

À quel âge peut-on détecter un haut potentiel ?

On dispose d’une panoplie de tests adaptés dès l’âge de 3 ans. Mieux vaut en tout cas détecter un enfant à haut potentiel dès les premières années de scolarité. Plus le diagnostic tarde, plus les mesures nécessaires sont difficiles à mettre en œuvre.

N’est-il pas dangereux d’étiqueter ainsi un enfant ?

Non. Il est important pour lui comme pour son entourage de reconnaître et de prendre en compte ses particularités. Habituellement, l’annonce du diagnostic rassure fortement ces enfants qui se sentent différents. Les parents aussi sont soulagés, car il y a souvent une grande souffrance familiale.

 

Quelle est la proportion d’enfants à haut potentiel qui ne sont pas identifiés comme tels ?

Cela varie très fortement d’un lieu à l’autre selon la formation et la sensibilisation des professionnels de santé et des enseignants. Chez les migrants ou dans les populations défavorisées, ils ne sont que très peu détectés. En Israël, aux États-Unis, en Corée du Sud, on fait un dépistage systématique par un QI en début de scolarité. Son parcours scolaire étant souvent très chaotique, l’enfant à haut potentiel en échec scolaire et non détecté risque de se voir orienté dans une filière professionnelle inadaptée. C’est la voie ouverte aux dérives psychiatriques ou aux addictions.

 

S’agit-il d’une pathologie ou d’un effet inévitable de la norme scolaire sur des enfants qui s’en écartent ?

Selon nous, c’est une pathologie, en ce sens qu’il s’agit d’un fonctionnement cérébral différent, comme le confirment, de plus en plus, les avancées des neurosciences et celles de l’imagerie fonctionnelle par IRM. La rigidité scolaire conduit à des pathologies surajoutées si les particularités de ces enfants ne sont pas reconnues et prises en compte : perte de l’estime de soi, stratégies d’évitement, phobies scolaires et même dépressions.

 

Le sentiment de décalage décrit par les enfants à haut potentiel va-t-il se poursuivre à l’âge adulte ?

Malheureusement oui. Ils ont parfois de grandes difficultés dans le monde professionnel, voire dans leurs relations avec les autres. Ceux qui trouvent un travail qui leur permet d’exprimer leur créativité tout en gardant une certaine indépendance sont ceux qui s’en sortent le mieux.

 

Quelles sont les mesures à prendre pour aider les enfants à haut potentiel en échec scolaire ?

Il faut que l’école organise du tutorat dans des classes adaptées, et mette en place une pédagogie spécifique. Ce qui évite de les marginaliser et permet ainsi à la société de profiter de leurs grandes compétences et de leur créativité. Mais certains pays ont aussi vu se développer des établissements spécialisés.

 

Quelles erreurs les parents doivent-ils éviter ?

Surtout éviter de « déifier » leur enfant. C’est un gamin particulier qui a droit à une vie ordinaire. Son imaginaire est très riche, il a besoin de temps pour explorer ce monde et jouer. Ne pas le submerger par une foule d’activités parascolaires. Il lui faut un cadre rassurant, prévisible et stable, où n’est pas négligé l’apprentissage de l’effort – garant de la réussite scolaire sur la durée. En raison de leurs facultés intuitives et du fait que tout leur semble facile, ces enfants ont tendance à se laisser vivre et n’apprennent pas l’effort intellectuel. Passé la sixième, cette lacune devient handicapante. Les parents doivent lutter contre l’image souvent négative que cet enfant a de lui-même, image renvoyée par l’école, éventuellement par les pairs. Ils ne doivent pas entrer en guerre contre les enseignants mais s’exprimer dans la franchise et la transparence, tout en étant très fermes en cas de dénigrement, voire de maltraitance.

 

Et les enseignants ?

Leur regard doit être respectueux et valorisant. Les enfants à haut potentiel qui bénéficient de cet environnement s’ouvrent comme des fleurs au printemps et leurs difficultés deviennent moins pesantes. Un bon enseignant doit être exigeant, le cadrer, mais éviter la rigidité qui consiste à traiter tout le monde de la même manière. Il doit faire preuve de souplesse. Il reconnaîtra les handicaps des enfants qui lui sont confiés. Il fera appel aux pédagogues plus expérimentés si nécessaire.

 

On observe un décalage entre la pertinence et la lucidité de ces enfants et leur comportement soudain très infantile. Comment expliquer ce contraste ?

Un rien, une remarque banale, les fait disparaître dans un « tsunami émotionnel », avec des attitudes considérées comme immatures. Leur fonctionnement affectif est envahissant. Il est présent en permanence. C’est pourquoi le regard des parents et des enseignants doit être empathique pour ne pas les blesser profondément. La construction de l’estime de soi est une entreprise très compliquée chez eux.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

L’hyperactivité, fille de Moscou et des labos

Le trouble du déficit d’attention avec hyperactivité (TDAH) est, en moins de cinquante ans, sorti de l’obscurité pour prendre place au premier rang des troubles neuropsychologiques de l’enfance. En 1950, le TDAH n’avait même pas droit à une mention dans les livres de référence de psychiatrie infantile. Désormais, tout le monde ou presque en connaît les principales caractéristiques : « Il me donnait l’impression d’être une machine à mouvement perpétuel », écrit Matthew Smith à propos d’un des élèves de sa première classe d’enseignant en formation. « Il sillonnait la salle en tout sens, taillant son crayon, regardant par la fenêtre, essayant de mettre les chaussures des autres enfants… Comme si l’idée de rester assis tranquillement à sa place était pour lui une hérésie. »

Cette agitation n’est pas simplement éprouvante pour toutes les personnes concernées ; elle laisse aussi augurer des conséquences fâcheuses : mauvais résultats scolaires, méfiance et agressivité face à une contrariété, difficulté à entrer en contact avec autrui, et, une fois adulte, incapacité de s’astreindre à un emploi régulier.

La raison simple et évidente de l’inexorable hausse du nombre d’enfants diagnostiqués tient, comme presque tout le monde le sait, à la Ritaline, un stimulant proche des amphétamines dont  l’efficacité dans le traitement des principaux symptômes de l’inattention et de l’hyperactivité a été « prouvée de manière irrécusable » par des essais cliniques au début des années 1960. [lire « Ciba-Geigy et la Ritaline », ci-dessous]

En 1970, le New York Times saluait en cette substance la pénicilline des enfants souffrant de troubles de l’apprentissage, citant le cas d’un petit Jack qui « ne pouvait pas rester assis, se battait avec tous les autres gamins du quartier, avait de la peine à lire, et était tellement agacé par le calcul qu’il déchirait ses leçons ». Sous traitement, Jack s’est transformé en un enfant « calme et bien coordonné ». Quinze ans plus tard, 500 000 petits Américains prenaient de la Ritaline. Et, la tendance étant de la prescrire de plus en plus tôt à des enfants de tous niveaux intellectuels, qui peuvent être retardés ou très brillants, ils sont environ 3,5 millions aujourd’hui à prendre ce médicament ou d’autres psychostimulants.

Cette success story – présentée par ses acteurs comme l’une des grandes découvertes médicales du XXe siècle – est pourtant notoirement sujette à controverse. La Ritaline « marche », c’est certain ; mais l’administration massive de substances chimiques puissantes à de jeunes cerveaux semble indésirable. Aux yeux de ses pourfendeurs, la Ritaline n’est qu’un « assommoir chimique » qui pare à la nécessité de se colleter aux questions difficiles comme le fonctionnement parental ou les défauts du système éducatif. Rien ne peut réconcilier des visions aussi opposées, mais, affirme Smith, la mise en perspective historique aide vraiment à élucider le mystère de l’extraordinaire ascendant pris par le TDAH ces dernières années.

 

Guerre de clans chez les psychiatres

La première description reconnaissable de ses symptômes, faite par un médecin écossais de la fin du XVIIIe siècle, Andrew Crichton, imputait à « une morbide sensibilité des nerfs l’incapacité de s’atteler avec une certaine constance à une tâche quelconque ». Par la suite, d’autres comptes rendus cliniques ont souligné le lien entre TDAH et troubles neurologiques chroniques. Mais ce sont deux événements fort différents mais très significatifs de l’après-guerre qui ont fait de l’hyperactivité ce phénomène aujourd’hui omniprésent.

Le premier, curieusement, est le lancement de Spoutnik I en 1957. Le choc de voir l’Union soviétique, réputée à la traîne, prendre de vitesse l’establishment militaire et scientifique américain, a provoqué la recherche d’un bouc émissaire. Et le système scolaire, à l’époque profondément influencé par les idées « progressistes » d’apprentissage centré sur l’enfant, constituait une cible idéale. Dans un livre à grand retentissement, Ce qu’Ivan sait que Johnny ne sait pas (1), l’économiste Arthur Trace insistait sur l’impérieuse nécessité d’investir massivement dans l’enseignement des sciences et des maths – faute de quoi les États-Unis seraient condamnés à perdre la Guerre froide. Et le Congrès vota dûment le National Defense Education Act, qui allouait 1 milliard de dollars à ce projet, avec notamment la création d’un nouveau corps de conseillers pédagogiques chargés d’identifier les mauvais élèves dont les notes ne reflétaient pas les capacités naturelles.

Or, au même moment, une véritable guerre de clans déchirait le monde de la psychiatrie. La domination des thérapeutes d’obédience psychanalytique était de plus en plus ébranlée par le succès des traitements médicamenteux contre la dépression, les troubles maniaques, etc., soutenus par les psychiatres d’obédience biologique. La Ritaline collait parfaitement avec cette approche. Il était évidemment bien plus simple de prescrire aux enfants « hyperactifs en échec scolaire » une pilule par jour que de recourir à des concepts aussi suspects que l’envie du pénis ou la rétention anale pour expliquer leurs problèmes de comportement.

Tout cela est passionnant et conforte l’idée que le TDAH est une « construction sociale » davantage qu’un trouble de la chimie du cerveau justifiant d’un traitement médicamenteux. Mais ce ne sont que présomptions de preuve et la démonstration de Matthew Smith n’emporte pas totalement la conviction. D’autant que la même période a connu une hausse phénoménale du nombre d’enfants autistes, dont ce modèle explicatif ne rend pas compte [lire cependant, à ce sujet, l’entretien avec Peter Bearman, « L’épidémie d’autisme est un phénomène de société », Books , janvier 2014].

L’auteur ne fait qu’effleurer une autre théorie, très en vogue, qui lie TDAH et additifs alimentaires artificiels [lire ci-dessous « La faute aux additifs ? »]. Il aurait néanmoins pu pousser plus loin son analyse des caractéristiques de cette maladie, et des raisons pour lesquelles l’ensemble des troubles neuropsychologiques ont connu une telle explosion.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou. Les chiffres ont été actualisés.