Ils ont bien essayé de faire entendre raison à leur fils en échec scolaire. Ils lui ont interdit de regarder MTV ; il s’est réfugié dans sa chambre, pour écouter sa chaîne hi-fi. Ils l’ont privé de sortie ; il a fait le mur. Il leur est même arrivé de le frapper, « mais je voyais bien que ça ne servait à rien », se souvient le père. À un moment donné, ils se sont résignés. Naturellement, on les a jugés coupables de tout. Ils avaient « échoué dans l’éducation de leur fils de manière éclatante », disait-on ; ils avaient été « incapables de l’élever, et manifestement peu désireux de le faire ». Un expert déclara qu’on avait affaire à « un enfant que les coups reçus avaient transformé en criminel ». À 14 ans, Muhlis A., dit « Mehmet », avait commis une soixantaine de délits. Tout le monde était d’accord sur ce point : la « trajectoire criminelle » du garçon était « inconcevable sans son environnement familial ». Venus de Turquie, les deux Munichois d’adoption, au parcours irréprochable – lui ouvrier chez BMW, elle femme de chambre dans un hôtel –, se sont retrouvés stigmatisés comme parents indignes, accusés par la presse à scandale tantôt de s’être montrés trop faibles et crédules, tantôt trop sévères et brutaux. Le cas « Mehmet », un parfait exemple d’échec parental (1) ?
Voire. De nombreuses études ont été menées, ces dernières décennies, sur le devenir des enfants. Plus les données s’accumulent, plus s’estompe la prétendue influence prépondérante des parents sur la personnalité de leur progéniture. Les scientifiques qui tirent ces conclusions trouvent peu d’écho auprès du grand public. Leurs résultats contredisent le sens commun, l’expérience quotidienne. Chaque pédagogue du dimanche le sait bien : les familles paumées produisent des enfants paumés. Quand on reçoit des coups à la maison, on devient soi-même violent. Quand on ne nous impose jamais de limites, on les teste, et l’on va trop loin.
À vrai dire, nul besoin que les enfants frappent, volent et vandalisent pour que les parents se retrouvent sur le banc des accusés. Peu importe que le garçon gâche sa vie en se droguant, en séchant les cours ou, tout simplement, en étant malheureux, le verdict est le même : c’est la faute à papa et surtout, bien sûr, à maman. Ils ont raté l’éducation du petit.
Peut-être ne lui ont-ils pas prodigué suffisamment d’éloges et d’attention, si bien que leur enfant souffrira toute sa vie d’un manque de confiance en soi ? Peut-être l’ont-ils trop gâté et étouffé avec leur amour, en faisant un inadapté social ? Peut-être ne lui ont-ils pas fait écouter Mozart en bas âge, faute de quoi il a un QI insuffisant ?
Il n’est pas un méfait que la société n’impute en partie aux parents. Même la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste deviennent la conséquence d’une éducation déficiente, les criminels nazis des victimes d’un père et d’une mère sans cœur. « Hitler n’aurait sans doute jamais trouvé tant de soutien, affirmait la psychanalyste suisse Alice Miller, si le modèle éducatif dont il avait été la victime n’avait été si répandu. » [Sur Alice Miller, lire aussi cet article]
Rien d’étonnant, donc, si une multitude de livres portant des titres comme Les enfants ont besoin de limites sont des bestsellers (2). Les parents sont terrorisés à l’idée de commettre des erreurs. Ils restent pour la plupart persuadés qu’eux seuls sont à même de faire de leurs petits des êtres intelligents et heureux. « Un mythe tenace », estime la psychologue américaine Judith Rich Harris dans Pourquoi nos enfants deviennent ce qu’ils sont. Sa conclusion, après avoir épluché la littérature spécialisée et élevé deux filles : les parents surestiment beaucoup l’influence – bonne ou mauvaise – qu’ils ont sur la personnalité, l’intelligence, les valeurs et la sociabilité de leur enfant. À ses yeux, il importe peu, pour le développement du nourrisson en adulte autonome :
– qu’un père soit présent à la maison ou que la mère élève seule ses enfants ;
– que la mère travaille ou se consacre entièrement à sa famille ;
– que l’enfant grandisse dans un foyer classique ou soit élevé par un couple de même sexe.
Quels que soient les efforts déployés par les parents, affirme la psychologue, ils ne peuvent forger le caractère de leur progéniture. Car ce qui n’est pas déterminé par les gènes l’est par le « groupe de pairs », les amis donc, les camarades de classe, les enfants des voisins. Le rôle du père et de la mère se cantonne à la procréation ; après quoi l’auteure ne leur accorde plus qu’une fonction de maintenance : « Nous sommes interchangeables, comme des ouvriers d’usine. »
Cette nouvelle aussi destructrice que libératrice a fait l’effet d’une bombe aux États-Unis lors de la parution du livre en 1998. « Un tournant dans l’histoire de la psychologie », estimait le psychologue cognitiviste Steven Pinker du MIT (3). Le neurobiologiste de Stanford Robert Sapolsky salua aussi le livre, qui repose selon lui sur des « données scientifiques solides » (4). Judith Harris a également dû faire face à des attaques – ses thèses choquent trop le sens commun. Parce qu’elle n’a pas une brillante carrière de chercheuse à son actif (une maladie auto-immune l’oblige à rester chez elle), on l’a traitée d’« universitaire anonyme » et de « grand-mère écrivain amateur qui trouve ses sources sur les étagères d’une librairie de quartier ».
Nous sortons préfabriqués de l’usine
Des propos qui oubliaient un peu vite que Harris n’était pas un franc-tireur isolé. Spécialiste de la génétique comportementale, David C. Rowe constatait de la même manière dans un livre paru en 1994 : « L’influence du milieu familial sur le développement de l’enfant est bien plus faible que beaucoup n’aimeraient le croire (5). » Les facteurs que privilégient traditionnellement les psychologues, comme la classe sociale, l’implication des parents et la structure familiale, ont, selon lui, « une répercussion à peu près nulle sur l’intelligence, la personnalité et les troubles mentaux de l’enfant » [pour un point de vue différent, lire l’article d’Alan Sroufe].
Rowe comme Harris tirent leurs conclusions d’un monceau d’études attestant que les traits d’une personnalité sont déterminés par l’héritage génétique bien plus fortement qu’on ne le pensait. En 1993, le biologiste moléculaire Dean Hamer avait fait sensation avec sa découverte du « gène de l’homosexualité (6) ». Selon lui, « nous sortons en grande partie préfabriqués de l’usine ». Dans son laboratoire du National Cancer Institute de Washington, il s’est donné pour tâche de débusquer d’autres gènes qui influent sur le comportement humain. « Pour bien des aspects de votre personnalité, explique Hamer, votre liberté de choix est aussi grande que pour la taille de vos pieds, c’est-à-dire nulle. »
C’est là un déterminisme génétique de la pire espèce, fulminent ses détracteurs. « Nous avons affaire à un mouvement de balancier un peu puéril, estime Klaus Hurrelmann, spécialiste de la socialisation infantile. Cette fois, l’aiguille penche de nouveau du côté de l’hérédité. »
Les progrès de la génétique ont donné une nouvelle tournure à un très vieux débat : l’homme vient-il au monde comme une page blanche ou son destin est-il inscrit dans ses gènes ? Son caractère est-il déterminé par l’héritage biologique ou façonné par son environnement ? Ou, pour le dire dans les termes des spécialistes : qu’est-ce qui influe le plus sur un individu, la « nature » ou ce que les Anglo-Saxons appellent « nurture », l’éducation reçue après la naissance ? Cette paire de concepts n’a pas été inventée par la psychologie moderne. Dans La Tempête, sa dernière pièce, Shakespeare fait dire au magicien Prospero à propos de l’infâme Caliban qu’il est « un diable-né dont l’éducation n’a pu amender la nature (7) ». Des siècles plus tard, le biologiste Francis Galton, un cousin de Darwin, reprit la formule « nature vs nurture », devenue depuis une question centrale de la psychologie du développement. Galton fut le premier à s’intéresser aux jumeaux afin de mesurer le poids respectif de l’hérédité et de l’environnement. Il s’aperçut que « les prédispositions l’emportent très fortement sur le milieu, quand les différences d’environnement ne sont pas plus grandes que ce qu’on trouve habituellement pour des personnes du même rang et du même pays ».
L’œuvre de Galton, bien que visionnaire à certains égards, montre comment ce genre de recherches peut facilement s’égarer : il conclut de ses observations qu’on devait parfaire l’humanité par la sélection. Le fondateur de la génétique comportementale devint donc aussi le père de l’eugénisme.
Nouveau mot d’ordre : fixer des limites
Au début du XXe siècle, l’aiguille oscilla de nouveau. Les théories de Freud et des behavioristes réévaluèrent le rôle joué par le milieu, l’éducation et les parents. En 1919, le psychologue américain John Watson mena une expérience révolutionnaire : il inculqua à un petit Albert la peur d’un rat de laboratoire en produisant un son violent à chaque fois qu’il essayait d’attraper l’animal. L’enfant ne tarda pas à être terrorisé aussitôt qu’apparaissait le rat, même lorsque tout restait calme. Watson en conclut que le comportement est dû à la « nurture » et il n’hésita pas à déclarer : « Donnez-moi une dizaine de nourrissons en bonne santé, et je peux faire de n’importe lequel d’entre eux, au choix, un médecin, un avocat, un artiste ou même un mendiant et un voleur, quels que soient ses talents et ses inclinations. »
Watson n’eut pas l’occasion de prouver ses dires ; personne ne lui confia une dizaine de bébés. Mais ses idées firent leur chemin. Pendant des décennies, l’environnement fut jugé déterminant pour la personnalité et on accorda une importance cruciale aux premières années de la vie.
Les enfants étaient assimilés à une pâte à modeler par des parents bien intentionnés et une société éclairée, qu’on fasse preuve de sévérité envers eux, comme Watson le recommandait, ou qu’on leur laisse au contraire un maximum de liberté, comme dans les écoles maternelles alternatives des années 1970. Car le même principe valait au sein du mouvement antiautoritaire : ce qui comptait, c’étaient l’éducation et la formation, pas ce qu’un enfant était à la naissance.
Même l’éducation antiautoritaire, cependant, ne produisit pas d’hommes nouveaux, et elle passa de mode. Aujourd’hui le mot d’ordre est de nouveau qu’il faut « fixer des limites » : les parents doivent se montrer aimants et attentionnés, mais indiquer aussi clairement jusqu’où leur enfant peut aller.
Or voilà que les progrès de la biologie moléculaire viennent ébranler toutes ces doctrines pédagogiques. Il ne se passe pas une semaine ou presque sans que les journaux n’annoncent la découverte d’un gène nouveau, ayant une influence sur le comportement humain : pour les prédispositions à la dépression, à l’alcoolisme, à l’obésité, à certains troubles du langage, aux performances sportives [sur ce dernier point, lire « Les gènes du stade », Books, juin 2014]. En mai 1998, le psychologue Robert Plomin annonçait ainsi la découverte d’un gène qui a manifestement partie liée avec l’intelligence. Une certaine forme d’une séquence d’ADN nommée IGF2R, sur le chromosome 6, apparaîtrait en moyenne deux fois plus souvent chez les enfants dotés d’un QI élevé (8). Et le battage médiatique autour d’expériences de laboratoire plus ou moins excentriques laisse entendre que le débat « nature-nurture » a été tranché en faveur des partisans de la génétique.
En réalité, les résultats auxquels aboutissent les chercheurs sont plus nuancés et l’aiguille tend peu à peu à s’immobiliser à égale distance des deux extrêmes. La plupart des psychologues, des pédagogues et des généticiens du comportement souscrivent à l’idée d’un « cinquante-cinquante » : si l’on compare la personnalité de deux personnes, la moitié des différences fondamentales peut être attribuée à l’hérédité, l’autre aux influences du milieu. Pour certaines qualités, comme l’intelligence, la part de l’hérédité est un peu plus importante, pour d’autres, comme la timidité, moindre.
Comment les psychologues ont-ils pu si longtemps ignorer le rôle de l’inné ? Pendant des décennies, ils ont produit quantité de travaux constatant que des parents attentionnés façonnent des enfants gentils et bien dans leur peau et que les familles dysfonctionnelles ont des rejetons agressifs, peinant à nouer des relations sociales. Preuve éclatante du pouvoir de l’éducation. Une chose leur avait échappé : leurs études ne distinguaient pas l’influence de l’hérédité de celle de l’environnement. Or un enfant peut être adorable parce que ses parents l’ont bien élevé ; mais il peut aussi avoir hérité d’eux des gènes qui le prédisposent à la gentillesse. Un autre peut être intenable parce qu’on l’a rejeté et qu’on s’est montré dur envers lui ; mais il a peut-être été tellement insupportable dès sa naissance que l’apparente sévérité des parents n’est en réalité qu’une réaction au caractère inné de leur bébé.
« Hérédité et environnement sont les deux faces d’une même médaille, explique Rainer Silbereisen de l’université d’Iéna. Ce que nous sommes en naissant ne peut se manifester que dans certaines conditions. » Vouloir déterminer causes et effets revient à se demander « qui est apparu le premier, de la poule ou de l’œuf ». Lorsque par exemple des parents gardent leurs distances avec un enfant difficile, ils renforcent ses problèmes et exacerbent son besoin d’attention.
« L’éducation, confirme Judith Harris, n’est pas ce que les parents font avec leur enfant, mais ce que les deux parties créent ensemble. » Le tempérament du petit restreint la marge de manœuvre parentale. Harris en a fait elle-même la douloureuse expérience : sa fille aînée Nomi, agréable et facile à vivre, « ne faisait jamais rien d’interdit ». L’élever fut un pur bonheur. Il en alla différemment avec la cadette, une enfant adoptée nommée Elaine : en bas âge, elle restait cramponnée à sa mère, exigeait une attention constante ; adolescente, elle partit complètement à la dérive, ne rentrait plus à la maison le soir et séchait les cours. Les parents essayèrent la palette habituelle des mesures éducatives, ils argumentèrent, débattirent, punirent. Sans résultat.
Nomi comme Elaine ont grandi dans le même foyer ; mais elles avaient des prédispositions génétiques différentes et leurs parents ne les ont pas traitées de la même manière. Là encore, impossible de répondre à la question : qu’est-ce qui tient à l’hérédité, qu’est-ce qui tient à l’environnement ?
Afin de démêler ces influences, les chercheurs étudient avec avidité un cas de figure très particulier : celui de vrais jumeaux séparés après leur naissance et élevés dans des familles différentes. On peut supposer que leurs points communs ont nécessairement une origine génétique ; et que leurs différences doivent être portées à l’actif de foyers, d’écoles, de cercles d’amis distincts.
Le psychologue Thomas Bouchard, de l’université du Minnesota, est un pionnier de l’étude des jumeaux. En 1979, il a lancé un vaste projet de recherche, aujourd’hui repris par d’autres. Bouchard et ses collègues ont trouvé sept mille paires de jumeaux élevés séparément et leur ont posé des milliers de questions afin de composer une image précise de leur personnalité.
Certains sont devenus des légendes de l’histoire scientifique, comme les « jumeaux Jim » : placés chacun à l’âge d’un mois dans une famille d’accueil différente, inconnue l’une de l’autre, Jim Lewis et Jim Springer ne se revirent qu’à l’âge de 39 ans. Tous deux s’étaient mariés deux fois, d’abord à une Linda, puis à une Betty. L’un avait nommé son premier fils James Alan, l’autre James Allen. Tous deux étaient bricoleurs, gros fumeurs et se rongeaient les ongles. Tous deux avaient travaillé dans une station-service, puis officié comme shérifs adjoints.
Jack Yufe et Oskar Stöhr constituent eux aussi un cas devenu célèbre. Ces vrais jumeaux avaient grandi dans des milieux on ne peut plus différents : Jack avait été élevé par un père juif orthodoxe à Trinidad, Oskar par une mère catholique en Allemagne. Lorsqu’ils se retrouvèrent, à l’âge de 46 ans, à l’université du Minnesota, tous deux portaient la même chemise de sport bleue à épaulettes, des lunettes de pilote et des élastiques au poignet. Tous deux importunaient leur entourage par des habitudes singulières, comme celle d’éternuer bruyamment dans les ascenseurs.
Les jumeaux de Bouchard, qui se ressemblent d’une façon si grotesque, suscitent un sentiment d’angoisse : y aurait-il donc un gène des lunettes de pilote ? Un gène qui pousse son porteur à éternuer dans un ascenseur ? Trouve-t-on inscrit dans les chromosomes le métier qu’une personne va choisir d’exercer ?
Le « gène du fumeur »
Ce genre de questions repose sur un malentendu très courant : les premiers gènes dont les scientifiques ont pu expliquer les fonctions prédisposaient à certaines maladies comme la mucoviscidose – que provoque une altération touchant un seul gène. Ainsi est née dans le grand public l’idée qu’à chaque gène correspond une qualité déterminée. Mais un rapport aussi simple est exceptionnel. Les caractéristiques complexes comme l’intelligence ou l’extravagance vestimentaire résultent de l’interaction de dizaines, parfois de centaines de gènes.
De plus, un gène qui favorise l’intelligence peut avoir un effet sur bien d’autres fonctions corporelles. Ainsi la séquence IGF2R baptisée à l’époque gène de l’intelligence ne contient rien d’autre qu’un programme de production d’une protéine permettant à des hormones semblables à l’insuline de s’arrimer à la paroi cellulaire. « Il est possible que le gène code pour quelque chose d’aussi élémentaire que l’alimentation appropriée de l’embryon », estime son découvreur Robert Plomin. L’effet de IGF2R sur l’intelligence ne serait alors que très indirect.
Les craintes que, dans un avenir proche, on puisse trier, grâce à des tests génétiques, les embryons dotés de prédispositions non désirées semblent exagérées. Qui voudrait par exemple déduire de la présence du « gène du fumeur » CYP2A6 qu’un enfant aura plus tard besoin de nicotine et décédera peut-être d’un cancer du poumon, pourrait tout aussi bien lui tirer les cartes : certes, 87,7 % des fumeurs sont porteurs de la séquence ADN incriminée, mais 80,4 % des non-fumeurs aussi.
« Il n’existe pas de gène pour telle ou telle disposition en particulier », explique Dean Hamer. Les gènes augmentent les chances qu’a leur porteur de développer telle ou telle qualité. Quand on a en soi la version turbo du gène du casse-cou D4DR, on doit être freiné davantage par d’autres types d’influences pour finir en conservateur timoré. « Mais D4DR, estime Hamer, ne peut expliquer que 4 % des différences fondamentales entre un bandit et un comptable. »
Thomas Bouchard, en tout cas, n’a pas trouvé de vrais jumeaux exerçant des activités aussi opposées. Une grande partie de ses cobayes avaient choisi un métier identique à leur alter ego ; même pour ce qui est de la pratique religieuse, des opinions politiques et de la tolérance, les chercheurs du Minnesota ont découvert des corrélations statistiquement significatives. Selon eux, ce ne sont pas un gène ou deux, mais leur ensemble qui détermine ces aspects de la personnalité traditionnellement attribués à l’environnement.
Les observations effectuées sur des enfants adoptés mènent à des conclusions analogues : leur personnalité ressemble sans exception davantage à leurs parents biologiques qu’à leurs parents adoptifs, avec lesquels ils ne partagent pas plus de traits de caractère qu’avec le premier venu dans la rue.
Les nombreuses études sur l’adoption et sur les jumeaux ont abouti à la formule générale selon laquelle environ la moitié des traits de personnalité est liée aux gènes et l’autre à l’environnement. Mais les chercheurs se heurtent à un autre résultat, surprenant : les jumeaux qui grandissent dans le même foyer ne se ressemblent pas davantage que ceux qui ont été séparés à la naissance. Leur environnement commun semble ne pas laisser la moindre trace sur leur personnalité – du moins aucune trace statistiquement significative.
C’est ce qui a conduit Judith Harris à ses conclusions hétérodoxes : ou bien l’environnement familial – et donc le comportement des parents – n’a absolument aucune influence sur le genre de personne qu’un enfant va devenir ; ou bien l’atmosphère qui règne dans le foyer a sur chaque enfant un effet différent et non prévisible. Autre conséquence : lorsque les parents souhaitent inculquer telle ou telle valeur, tel ou tel goût, ils jouent à une sorte de roulette éducative. Ce qui aura chez tel gamin l’effet désiré peut très bien avoir des effets contraires chez ses frères et sœurs.
« Nous ne pouvons pas faire ce qu’on veut des enfants », confie Rainer Riemann de l’université de Bielefeld. Lui aussi étudie les jumeaux, mais sa méthode est plus élaborée que celle de Bouchard. Ses cobayes ne sont pas les seuls à remplir d’interminables questionnaires ; leur entourage est lui aussi sollicité, afin de corriger des erreurs dues à la perception parfois déformée que l’on peut avoir de soi-même.
Les résultats confirment qu’« un environnement partagé ne rend pas la personnalité des jumeaux plus semblable ». Ce que les psychologues entendent par cet « environnement partagé », ce sont toutes les réalités auxquelles les enfants d’une famille sont exposés de la même manière : les parents ont-ils un mariage heureux ? La mère les élève-t-elle seule ? Le ménage vit-il dans un logement social ou dans une vaste maison remplie de livres ?
Si l’environnement partagé n’est pas crucial pour la destinée d’un individu, qu’est-ce qui l’est, en dehors de ses gènes ? Ce qu’on appelle l’environnement non partagé : de subtiles nuances dans le comportement des parents qui vont peut-être préférer un de leurs enfants et se montrer plus sévères avec l’autre ; des expériences contingentes, qui vont donner à l’existence une tournure particulière ; et surtout la vie à l’extérieur, au sein de sa bande d’amis et dans la salle de classe.
Dès qu’ils peuvent marcher à quatre pattes, les bébés imitent le comportement de leurs semblables ; plus tard, à l’école maternelle et en primaire, l’influence des autres devient plus importante encore et elle culmine pendant la puberté. Pour Judith Harris, le véritable terrain de la socialisation, ce sont les groupes de « pairs ». C’est exclusivement là, affirme-t-elle, que les enfants apprennent ce qui importe dans la vie : cohabiter avec les autres. Ce n’est pas le foyer parental mais ce groupe qui marque de son empreinte l’adulte en devenir : le marginal a toutes les chances de rester inhibé toute sa vie tandis que le clown de la classe saura plus tard encore attirer l’attention sur lui.
Quand Judith Harris était petite fille, elle tapait sur les nerfs de ses parents, était turbulente, bruyante, extravertie. Toutes les tentatives pour transformer cette tornade en une adorable jeune fille furent infructueuses – jusqu’à ce que la famille déménage du fin fond de l’Arizona dans une banlieue prospère de la côte Est. Où la péquenaude est snobée par ses nouvelles camarades et se réfugie dans les livres. « Les filles de mon école ont fait ce que mes parents n’avaient pas réussi, raconte-t-elle. Elles ont changé ma personnalité. »
Les pairs jouent notamment un rôle spectaculaire dans l’acquisition du langage. Les petits immigrés ne prennent jamais l’accent de leurs parents, mais toujours celui de leurs compagnons de jeux. Dans une école américaine, des enfants de familles russes ont appris à parler l’anglais avec un accent espagnol – leurs camarades étaient tous latinos. À Hawaii, des gamins de travailleurs immigrés venus du monde entier, qui avaient du mal à se comprendre entre eux, ont même créé une langue avec ses propres règles de grammaire. Les enfants de sourds-muets s’expriment aussi bien que leurs camarades du même âge, les enfants sourds de parents qui, eux, entendent bien, apprennent vite à communiquer avec leurs semblables, grâce aux gestes.
Harris conteste aussi l’idée communément admise selon laquelle le gamin apprend à se comporter de manière typiquement masculine ou féminine en s’identifiant avec le parent du même sexe. En réalité, dès leur plus jeune âge, les petits garçons se démarquent volontairement des petites filles et réciproquement. Dans leur groupe respectif, les jeunes garçons et les jeunes filles intériorisent ensuite la manière dont une vraie femme ou un « vrai mec » doit se comporter.
Les chercheurs ont montré comment des adolescentes de 12 ans se conforment déjà aux clichés sur la féminité, gloussent davantage, bavardent à voix basse et deviennent soudain plus nulles en sport, dès que des garçons les regardent.
« Votre gamin est robuste »
Quand toutefois le nombre d’enfants est si faible que garçons et filles sont contraints de jouer ensemble, les rôles sexuels sont moins tranchés. Des anthropologues ont mis ce fait en évidence en étudiant des populations encore nomades d’Afrique. Chez les membres sédentarisés de ces mêmes peuples, la situation est tout autre : dans leur village, où les gamins sont suffisamment nombreux, garçons et filles vont chacun de leur côté et les différences de comportement entre les sexes sautent aux yeux.
Pourquoi, après tout, les enfants devraient-ils imiter la manière d’être de leurs parents alors qu’ils portent déjà leurs gènes ? Du point de vue de l’évolution, cela n’aurait pas grand sens : les jeunes gens doivent s’affirmer dans un monde différent de celui de leurs aînés. S’ils en étaient les copies conformes, il leur manquerait la flexibilité permettant de s’adapter à des conditions de vie et des normes sociales en mutation.
Par ailleurs, les psychologues américaines Marjorie Gunnoe et Carrie Mariner ont découvert que les gamins qui recevaient à l’occasion des gifles n’étaient pas plus bagarreurs à l’école. D’après les deux chercheuses, « l’idée que quelques claques rendent plus agressif est infondée ». Quand on les épluche avec soin, pratiquement toutes les études sur la violence des jeunes le montrent : c’est le groupe des pairs qui va faire, ou non, d’un adolescent un criminel. Cela étant, la plupart des enquêtes de psychologie et de génétique comportementale ont le même talon d’Achille : elles observent des familles relativement normales de la classe moyenne. « Dans ces foyers, toutes les méthodes d’éducation habituelles se valent à peu près, explique le psychologue du développement Rainer Silberstein. Mais en dehors de ces foyers normaux, la manière dont les parents éduquent leur enfant peut être déterminante. » Un père qui bat ses enfants, les agresse sexuellement, des parents qui les négligent outrageusement ou, à l’opposé, les obligent à briller à l’école ou sur le terrain de sport peuvent détruire leur vie. Lorsque s’accumulent les facteurs de risque – pauvreté, divorce, faible niveau culturel, environnement rudimentaire –, un style d’éducation trop autoritaire ou trop négligent peut faire basculer un destin.
Judith Harris reconnaît que ses arguments ne valent pas pour les situations familiales extrêmes. Mais aux parents normaux, soucieux du bien-être de leur progéniture, elle donne ce conseil : « Détendez-vous. Votre enfant est plus robuste que vous ne le pensez. »
Le sociologue Klaus Hurrelmann considère lui aussi que le groupe des pairs joue un rôle essentiel. D’autant que, « de nos jours, les enfants se détachent des parents beaucoup plus tôt ». Il attribue néanmoins à ceux-ci une « certaine marge de manœuvre ». Certes, ils ne peuvent pas changer le caractère de départ de leur progéniture, mais « peut-être lui imprimer quelques nuances ».
Comme dans le cas de ces jumelles élevées séparément et qui ont, elles aussi, participé à l’étude de l’université du Minnesota : l’une des sœurs est devenue une pianiste reconnue, l’autre est restée complètement imperméable à la musique. Comme il s’agissait de vraies jumelles, la différence ne pouvait être due qu’à l’environnement. De fait, la mère adoptive de l’une travaillait à domicile comme professeure de piano, tandis que les parents adoptifs de l’autre n’étaient doués d’aucun talent musical. Petite précision : ce sont ces derniers qui ont élevé la future pianiste.
Cet article est paru dans le Spiegel le 16 novembre 1998. Il a été traduit par Baptiste Touverey.