Parents, détendez-vous !

Ils ont bien essayé de faire entendre raison à leur fils en échec scolaire. Ils lui ont interdit de regarder MTV ; il s’est réfugié dans sa chambre, pour écouter sa chaîne hi-fi. Ils l’ont privé de sortie ; il a fait le mur. Il leur est même arrivé de le frapper, « mais je voyais bien que ça ne servait à rien », se souvient le père. À un moment donné, ils se sont résignés. Naturellement, on les a jugés coupables de tout. Ils avaient « échoué dans l’éducation de leur fils de manière éclatante », disait-on ; ils avaient été « incapables de l’élever, et manifestement peu désireux de le faire ». Un expert déclara qu’on avait affaire à « un enfant que les coups reçus avaient transformé en criminel ». À 14 ans, Muhlis A., dit « Mehmet », avait commis une soixantaine de délits. Tout le monde était d’accord sur ce point : la « trajectoire criminelle » du garçon était « inconcevable sans son environnement familial ». Venus de Turquie, les deux Munichois d’adoption, au parcours irréprochable – lui ouvrier chez BMW, elle femme de chambre dans un hôtel –, se sont retrouvés stigmatisés comme parents indignes, accusés par la presse à scandale tantôt de s’être montrés trop faibles et crédules, tantôt trop sévères et brutaux. Le cas « Mehmet », un parfait exemple d’échec parental (1) ?

Voire. De nombreuses études ont été menées, ces dernières décennies, sur le devenir des enfants. Plus les données s’accumulent, plus s’estompe la prétendue influence prépondérante des parents sur la personnalité de leur progéniture. Les scientifiques qui tirent ces conclusions trouvent peu d’écho auprès du grand public. Leurs résultats contredisent le sens commun, l’expérience quotidienne. Chaque pédagogue du dimanche le sait bien : les familles paumées produisent des enfants paumés. Quand on reçoit des coups à la maison, on devient soi-même violent. Quand on ne nous impose jamais de limites, on les teste, et l’on va trop loin.

À vrai dire, nul besoin que les enfants frappent, volent et vandalisent pour que les parents se retrouvent sur le banc des accusés. Peu importe que le garçon gâche sa vie en se droguant, en séchant les cours ou, tout simplement, en étant malheureux, le verdict est le même : c’est la faute à papa et surtout, bien sûr, à maman. Ils ont raté l’éducation du petit.

Peut-être ne lui ont-ils pas prodigué suffisamment d’éloges et d’attention, si bien que leur enfant souffrira toute sa vie d’un manque de confiance en soi ? Peut-être l’ont-ils trop gâté et étouffé avec leur amour, en faisant un inadapté social ? Peut-être ne lui ont-ils pas fait écouter Mozart en bas âge, faute de quoi il a un QI insuffisant ?

Il n’est pas un méfait que la société n’impute en partie aux parents. Même la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste deviennent la conséquence d’une éducation déficiente, les criminels nazis des victimes d’un père et d’une mère sans cœur. « Hitler n’aurait sans doute jamais trouvé tant de soutien, affirmait la psychanalyste suisse Alice Miller, si le modèle éducatif dont il avait été la victime n’avait été si répandu. » [Sur Alice Miller, lire aussi cet article]

Rien d’étonnant, donc, si une multitude de livres portant des titres comme Les enfants ont besoin de limites sont des bestsellers (2). Les parents sont terrorisés à l’idée de commettre des erreurs. Ils restent pour la plupart persuadés qu’eux seuls sont à même de faire de leurs petits des êtres intelligents et heureux. « Un mythe tenace », estime la psychologue américaine Judith Rich Harris dans Pourquoi nos enfants deviennent ce qu’ils sont. Sa conclusion, après avoir épluché la littérature spécialisée et élevé deux filles : les parents surestiment beaucoup l’influence – bonne ou mauvaise – qu’ils ont sur la personnalité, l’intelligence, les valeurs et la sociabilité de leur enfant. À ses yeux, il importe peu, pour le développement du nourrisson en adulte autonome :
– qu’un père soit présent à la maison ou que la mère élève seule ses enfants ;
– que la mère travaille ou se consacre entièrement à sa famille ;
– que l’enfant grandisse dans un foyer classique ou soit élevé par un couple de même sexe.

Quels que soient les efforts déployés par les parents, affirme la psychologue, ils ne peuvent forger le caractère de leur progéniture. Car ce qui n’est pas déterminé par les gènes l’est par le « groupe de pairs », les amis donc, les camarades de classe, les enfants des voisins. Le rôle du père et de la mère se cantonne à la procréation ; après quoi l’auteure ne leur accorde plus qu’une fonction de maintenance : « Nous sommes interchangeables, comme des ouvriers d’usine. »

Cette nouvelle aussi destructrice que libératrice a fait l’effet d’une bombe aux États-Unis lors de la parution du livre en 1998. « Un tournant dans l’histoire de la psychologie », estimait le psychologue cognitiviste Steven Pinker du MIT (3). Le neurobiologiste de Stanford Robert Sapolsky salua aussi le livre, qui repose selon lui sur des « données scientifiques solides » (4). Judith Harris a également dû faire face à des attaques – ses thèses choquent trop le sens commun. Parce qu’elle n’a pas une brillante carrière de chercheuse à son actif (une maladie auto-immune l’oblige à rester chez elle), on l’a traitée d’« universitaire anonyme » et de « grand-mère écrivain amateur qui trouve ses sources sur les étagères d’une librairie de quartier ».

Nous sortons préfabriqués de l’usine

Des propos qui oubliaient un peu vite que Harris n’était pas un franc-tireur isolé. Spécialiste de la génétique comportementale, David C. Rowe constatait de la même manière dans un livre paru en 1994 : « L’influence du milieu familial sur le développement de l’enfant est bien plus faible que beaucoup n’aimeraient le croire (5). » Les facteurs que privilégient traditionnellement les psychologues, comme la classe sociale, l’implication des parents et la structure familiale, ont, selon lui, « une répercussion à peu près nulle sur l’intelligence, la personnalité et les troubles mentaux de l’enfant » [pour un point de vue différent, lire l’article d’Alan Sroufe].

Rowe comme Harris tirent leurs conclusions d’un monceau d’études attestant que les traits d’une personnalité sont déterminés par l’héritage génétique bien plus fortement qu’on ne le pensait. En 1993, le biologiste moléculaire Dean Hamer avait fait sensation avec sa découverte du « gène de l’homosexualité (6) ». Selon lui, « nous sortons en grande partie préfabriqués de l’usine ». Dans son laboratoire du National Cancer Institute de Washington, il s’est donné pour tâche de débusquer d’autres gènes qui influent sur le comportement humain. « Pour bien des aspects de votre personnalité, explique Hamer, votre liberté de choix est aussi grande que pour la taille de vos pieds, c’est-à-dire nulle. »

C’est là un déterminisme génétique de la pire espèce, fulminent ses détracteurs. « Nous avons affaire à un mouvement de balancier un peu puéril, estime Klaus Hurrelmann, spécialiste de la socialisation infantile. Cette fois, l’aiguille penche de nouveau du côté de l’hérédité. »

Les progrès de la génétique ont donné une nouvelle tournure à un très vieux débat : l’homme vient-il au monde comme une page blanche ou son destin est-il inscrit dans ses gènes ? Son caractère est-il déterminé par l’héritage biologique ou façonné par son environnement ? Ou, pour le dire dans les termes des spécialistes : qu’est-ce qui influe le plus sur un individu, la « nature » ou ce que les Anglo-Saxons appellent « nurture », l’éducation reçue après la naissance ? Cette paire de concepts n’a pas été inventée par la psychologie moderne. Dans La Tempête, sa dernière pièce, Shakespeare fait dire au magicien Prospero à propos de l’infâme Caliban qu’il est « un diable-né dont l’éducation n’a pu amender la nature (7) ». Des siècles plus tard, le biologiste Francis Galton, un cousin de Darwin, reprit la formule « nature vs nurture », devenue depuis une question centrale de la psychologie du développement. Galton fut le premier à s’intéresser aux jumeaux afin de mesurer le poids respectif de l’hérédité et de l’environnement. Il s’aperçut que « les prédispositions l’emportent très fortement sur le milieu, quand les différences d’environnement ne sont pas plus grandes que ce qu’on trouve habituellement pour des personnes du même rang et du même pays ».

L’œuvre de Galton, bien que visionnaire à certains égards, montre comment ce genre de recherches peut facilement s’égarer : il conclut de ses observations qu’on devait parfaire l’humanité par la sélection. Le fondateur de la génétique comportementale devint donc aussi le père de l’eugénisme.

 

Nouveau mot d’ordre : fixer des limites

Au début du XXe siècle, l’aiguille oscilla de nouveau. Les théories de Freud et des behavioristes réévaluèrent le rôle joué par le milieu, l’éducation et les parents. En 1919, le psychologue américain John Watson mena une expérience révolutionnaire : il inculqua à un petit Albert la peur d’un rat de laboratoire en produisant un son violent à chaque fois qu’il essayait d’attraper l’animal. L’enfant ne tarda pas à être terrorisé aussitôt qu’apparaissait le rat, même lorsque tout restait calme. Watson en conclut que le comportement est dû à la « nurture » et il n’hésita pas à déclarer : « Donnez-moi une dizaine de nourrissons en bonne santé, et je peux faire de n’importe lequel d’entre eux, au choix, un médecin, un avocat, un artiste ou même un mendiant et un voleur, quels que soient ses talents et ses inclinations. »

Watson n’eut pas l’occasion de prouver ses dires ; personne ne lui confia une dizaine de bébés. Mais ses idées firent leur chemin. Pendant des décennies, l’environnement fut jugé déterminant pour la personnalité et on accorda une importance cruciale aux premières années de la vie.

Les enfants étaient assimilés à une pâte à modeler par des parents bien intentionnés et une société éclairée, qu’on fasse preuve de sévérité envers eux, comme Watson le recommandait, ou qu’on leur laisse au contraire un maximum de liberté, comme dans les écoles maternelles alternatives des années 1970. Car le même principe valait au sein du mouvement antiautoritaire : ce qui comptait, c’étaient l’éducation et la formation, pas ce qu’un enfant était à la naissance.

Même l’éducation antiautoritaire, cependant, ne produisit pas d’hommes nouveaux, et elle passa de mode. Aujourd’hui le mot d’ordre est de nouveau qu’il faut « fixer des limites » : les parents doivent se montrer aimants et attentionnés, mais indiquer aussi clairement jusqu’où leur enfant peut aller.

Or voilà que les progrès de la biologie moléculaire viennent ébranler toutes ces doctrines pédagogiques. Il ne se passe pas une semaine ou presque sans que les journaux n’annoncent la découverte d’un gène nouveau, ayant une influence sur le comportement humain : pour les prédispositions à la dépression, à l’alcoolisme, à l’obésité, à certains troubles du langage, aux performances sportives [sur ce dernier point, lire « Les gènes du stade », Books, juin 2014]. En mai 1998, le psychologue Robert Plomin annonçait ainsi la découverte d’un gène qui a manifestement partie liée avec l’intelligence. Une certaine forme d’une séquence d’ADN nommée IGF2R, sur le chromosome 6, apparaîtrait en moyenne deux fois plus souvent chez les enfants dotés d’un QI élevé (8). Et le battage médiatique autour d’expériences de laboratoire plus ou moins excentriques laisse entendre que le débat « nature-nurture » a été tranché en faveur des partisans de la génétique.

En réalité, les résultats auxquels aboutissent les chercheurs sont plus nuancés et l’aiguille tend peu à peu à s’immobiliser à égale distance des deux extrêmes. La plupart des psychologues, des pédagogues et des généticiens du comportement souscrivent à l’idée d’un « cinquante-cinquante » : si l’on compare la personnalité de deux personnes, la moitié des différences fondamentales peut être attribuée à l’hérédité, l’autre aux influences du milieu. Pour certaines qualités, comme l’intelligence, la part de l’hérédité est un peu plus importante, pour d’autres, comme la timidité, moindre.

Comment les psychologues ont-ils pu si longtemps ignorer le rôle de l’inné ? Pendant des décennies, ils ont produit quantité de travaux constatant que des parents attentionnés façonnent des enfants gentils et bien dans leur peau et que les familles dysfonctionnelles ont des rejetons agressifs, peinant à nouer des relations sociales. Preuve éclatante du pouvoir de l’éducation. Une chose leur avait échappé : leurs études ne distinguaient pas l’influence de l’hérédité de celle de l’environnement. Or un enfant peut être adorable parce que ses parents l’ont bien élevé ; mais il peut aussi avoir hérité d’eux des gènes qui le prédisposent à la gentillesse. Un autre peut être intenable parce qu’on l’a rejeté et qu’on s’est montré dur envers lui ; mais il a peut-être été tellement insupportable dès sa naissance que l’apparente sévérité des parents n’est en réalité qu’une réaction au caractère inné de leur bébé.

« Hérédité et environnement sont les deux faces d’une même médaille, explique Rainer Silbereisen de l’université d’Iéna. Ce que nous sommes en naissant ne peut se manifester que dans certaines conditions. » Vouloir déterminer causes et effets revient à se demander « qui est apparu le premier, de la poule ou de l’œuf ». Lorsque par exemple des parents gardent leurs distances avec un enfant difficile, ils renforcent ses problèmes et exacerbent son besoin d’attention.

« L’éducation, confirme Judith Harris, n’est pas ce que les parents font avec leur enfant, mais ce que les deux parties créent ensemble. » Le tempérament du petit restreint la marge de manœuvre parentale. Harris en a fait elle-même la douloureuse expérience : sa fille aînée Nomi, agréable et facile à vivre, « ne faisait jamais rien d’interdit ». L’élever fut un pur bonheur. Il en alla différemment avec la cadette, une enfant adoptée nommée Elaine : en bas âge, elle restait cramponnée à sa mère, exigeait une attention constante ; adolescente, elle partit complètement à la dérive, ne rentrait plus à la maison le soir et séchait les cours. Les parents essayèrent la palette habituelle des mesures éducatives, ils argumentèrent, débattirent, punirent. Sans résultat.

Nomi comme Elaine ont grandi dans le même foyer ; mais elles avaient des prédispositions génétiques différentes et leurs parents ne les ont pas traitées de la même manière. Là encore, impossible de répondre à la question : qu’est-ce qui tient à l’hérédité, qu’est-ce qui tient à l’environnement ?

Afin de démêler ces influences, les chercheurs étudient avec avidité un cas de figure très particulier : celui de vrais jumeaux séparés après leur naissance et élevés dans des familles différentes. On peut supposer que leurs points communs ont nécessairement une origine génétique ; et que leurs différences doivent être portées à l’actif de foyers, d’écoles, de cercles d’amis distincts.

Le psychologue Thomas Bouchard, de l’université du Minnesota, est un pionnier de l’étude des jumeaux. En 1979, il a lancé un vaste projet de recherche, aujourd’hui repris par d’autres. Bouchard et ses collègues ont trouvé sept mille paires de jumeaux élevés séparément et leur ont posé des milliers de questions afin de composer une image précise de leur personnalité.

Certains sont devenus des légendes de l’histoire scientifique, comme les « jumeaux Jim » : placés chacun à l’âge d’un mois dans une famille d’accueil différente, inconnue l’une de l’autre, Jim Lewis et Jim Springer ne se revirent qu’à l’âge de 39 ans. Tous deux s’étaient mariés deux fois, d’abord à une Linda, puis à une Betty. L’un avait nommé son premier fils James Alan, l’autre James Allen. Tous deux étaient bricoleurs, gros fumeurs et se rongeaient les ongles. Tous deux avaient travaillé dans une station-service, puis officié comme shérifs adjoints.

Jack Yufe et Oskar Stöhr constituent eux aussi un cas devenu célèbre. Ces vrais jumeaux avaient grandi dans des milieux on ne peut plus différents : Jack avait été élevé par un père juif orthodoxe à Trinidad, Oskar par une mère catholique en Allemagne. Lorsqu’ils se retrouvèrent, à l’âge de 46 ans, à l’université du Minnesota, tous deux portaient la même chemise de sport bleue à épaulettes, des lunettes de pilote et des élastiques au poignet. Tous deux importunaient leur entourage par des habitudes singulières, comme celle d’éternuer bruyamment dans les ascenseurs.

Les jumeaux de Bouchard, qui se ressemblent d’une façon si grotesque, suscitent un sentiment d’angoisse : y aurait-il donc un gène des lunettes de pilote ? Un gène qui pousse son porteur à éternuer dans un ascenseur ? Trouve-t-on inscrit dans les chromosomes le métier qu’une personne va choisir d’exercer ?

 

Le « gène du fumeur »

Ce genre de questions repose sur un malentendu très courant : les premiers gènes dont les scientifiques ont pu expliquer les fonctions prédisposaient à certaines maladies comme la mucoviscidose – que provoque une altération touchant un seul gène. Ainsi est née dans le grand public l’idée qu’à chaque gène correspond une qualité déterminée. Mais un rapport aussi simple est exceptionnel. Les caractéristiques complexes comme l’intelligence ou l’extravagance vestimentaire résultent de l’interaction de dizaines, parfois de centaines de gènes.

De plus, un gène qui favorise l’intelligence peut avoir un effet sur bien d’autres fonctions corporelles. Ainsi la séquence IGF2R baptisée à l’époque gène de l’intelligence ne contient rien d’autre qu’un programme de production d’une protéine permettant à des hormones semblables à l’insuline de s’arrimer à la paroi cellulaire. « Il est possible que le gène code pour quelque chose d’aussi élémentaire que l’alimentation appropriée de l’embryon », estime son découvreur Robert Plomin. L’effet de IGF2R sur l’intelligence ne serait alors que très indirect.

Les craintes que, dans un avenir proche, on puisse trier, grâce à des tests génétiques, les embryons dotés de prédispositions non désirées semblent exagérées. Qui voudrait par exemple déduire de la présence du « gène du fumeur » CYP2A6 qu’un enfant aura plus tard besoin de nicotine et décédera peut-être d’un cancer du poumon, pourrait tout aussi bien lui tirer les cartes : certes, 87,7 % des fumeurs sont porteurs de la séquence ADN incriminée, mais 80,4 % des non-fumeurs aussi.

« Il n’existe pas de gène pour telle ou telle disposition en particulier », explique Dean Hamer. Les gènes augmentent les chances qu’a leur porteur de développer telle ou telle qualité. Quand on a en soi la version turbo du gène du casse-cou D4DR, on doit être freiné davantage par d’autres types d’influences pour finir en conservateur timoré. « Mais D4DR, estime Hamer, ne peut expliquer que 4 % des différences fondamentales entre un bandit et un comptable. »

Thomas Bouchard, en tout cas, n’a pas trouvé de vrais jumeaux exerçant des activités aussi opposées. Une grande partie de ses cobayes avaient choisi un métier identique à leur alter ego ; même pour ce qui est de la pratique religieuse, des opinions politiques et de la tolérance, les chercheurs du Minnesota ont découvert des corrélations statistiquement significatives. Selon eux, ce ne sont pas un gène ou deux, mais leur ensemble qui détermine ces aspects de la personnalité traditionnellement attribués à l’environnement.

Les observations effectuées sur des enfants adoptés mènent à des conclusions analogues : leur personnalité ressemble sans exception davantage à leurs parents biologiques qu’à leurs parents adoptifs, avec lesquels ils ne partagent pas plus de traits de caractère qu’avec le premier venu dans la rue.

Les nombreuses études sur l’adoption et sur les jumeaux ont abouti à la formule générale selon laquelle environ la moitié des traits de personnalité est liée aux gènes et l’autre à l’environnement. Mais les chercheurs se heurtent à un autre résultat, surprenant : les jumeaux qui grandissent dans le même foyer ne se ressemblent pas davantage que ceux qui ont été séparés à la naissance. Leur environnement commun semble ne pas laisser la moindre trace sur leur personnalité – du moins aucune trace statistiquement significative.

C’est ce qui a conduit Judith Harris à ses conclusions hétérodoxes : ou bien l’environnement familial – et donc le comportement des parents – n’a absolument aucune influence sur le genre de personne qu’un enfant va devenir ; ou bien l’atmosphère qui règne dans le foyer a sur chaque enfant un effet différent et non prévisible. Autre conséquence : lorsque les parents souhaitent inculquer telle ou telle valeur, tel ou tel goût, ils jouent à une sorte de roulette éducative. Ce qui aura chez tel gamin l’effet désiré peut très bien avoir des effets contraires chez ses frères et sœurs.

« Nous ne pouvons pas faire ce qu’on veut des enfants », confie Rainer Riemann de l’université de Bielefeld. Lui aussi étudie les jumeaux, mais sa méthode est plus élaborée que celle de Bouchard. Ses cobayes ne sont pas les seuls à remplir d’interminables questionnaires ; leur entourage est lui aussi sollicité, afin de corriger des erreurs dues à la perception parfois déformée que l’on peut avoir de soi-même.

Les résultats confirment qu’« un environnement partagé ne rend pas la personnalité des jumeaux plus semblable ». Ce que les psychologues entendent par cet « environnement partagé », ce sont toutes les réalités auxquelles les enfants d’une famille sont exposés de la même manière : les parents ont-ils un mariage heureux ? La mère les élève-t-elle seule ? Le ménage vit-il dans un logement social ou dans une vaste maison remplie de livres ?

Si l’environnement partagé n’est pas crucial pour la destinée d’un individu, qu’est-ce qui l’est, en dehors de ses gènes ? Ce qu’on appelle l’environnement non partagé : de subtiles nuances dans le comportement des parents qui vont peut-être préférer un de leurs enfants et se montrer plus sévères avec l’autre ; des expériences contingentes, qui vont donner à l’existence une tournure particulière ; et surtout la vie à l’extérieur, au sein de sa bande d’amis et dans la salle de classe.

Dès qu’ils peuvent marcher à quatre pattes, les bébés imitent le comportement de leurs semblables ; plus tard, à l’école maternelle et en primaire, l’influence des autres devient plus importante encore et elle culmine pendant la puberté. Pour Judith Harris, le véritable terrain de la socialisation, ce sont les groupes de « pairs ». C’est exclusivement là, affirme-t-elle, que les enfants apprennent ce qui importe dans la vie : cohabiter avec les autres. Ce n’est pas le foyer parental mais ce groupe qui marque de son empreinte l’adulte en devenir : le marginal a toutes les chances de rester inhibé toute sa vie tandis que le clown de la classe saura plus tard encore attirer l’attention sur lui.

Quand Judith Harris était petite fille, elle tapait sur les nerfs de ses parents, était turbulente, bruyante, extravertie. Toutes les tentatives pour transformer cette tornade en une adorable jeune fille furent infructueuses – jusqu’à ce que la famille déménage du fin fond de l’Arizona dans une banlieue prospère de la côte Est. Où la péquenaude est snobée par ses nouvelles camarades et se réfugie dans les livres. « Les filles de mon école ont fait ce que mes parents n’avaient pas réussi, raconte-t-elle. Elles ont changé ma personnalité. »
Les pairs jouent notamment un rôle spectaculaire dans l’acquisition du langage. Les petits immigrés ne prennent jamais l’accent de leurs parents, mais toujours celui de leurs compagnons de jeux. Dans une école américaine, des enfants de familles russes ont appris à parler l’anglais avec un accent espagnol – leurs camarades étaient tous latinos. À Hawaii, des gamins de travailleurs immigrés venus du monde entier, qui avaient du mal à se comprendre entre eux, ont même créé une langue avec ses propres règles de grammaire. Les enfants de sourds-muets s’expriment aussi bien que leurs camarades du même âge, les enfants sourds de parents qui, eux, entendent bien, apprennent vite à communiquer avec leurs semblables, grâce aux gestes.

Harris conteste aussi l’idée communément admise selon laquelle le gamin apprend à se comporter de manière typiquement masculine ou féminine en s’identifiant avec le parent du même sexe. En réalité, dès leur plus jeune âge, les petits garçons se démarquent volontairement des petites filles et réciproquement. Dans leur groupe respectif, les jeunes garçons et les jeunes filles intériorisent ensuite la manière dont une vraie femme ou un « vrai mec » doit se comporter.

Les chercheurs ont montré comment des adolescentes de 12 ans se conforment déjà aux clichés sur la féminité, gloussent davantage, bavardent à voix basse et deviennent soudain plus nulles en sport, dès que des garçons les regardent.

 

« Votre gamin est robuste »

Quand toutefois le nombre d’enfants est si faible que garçons et filles sont contraints de jouer ensemble, les rôles sexuels sont moins tranchés. Des anthropologues ont mis ce fait en évidence en étudiant des populations encore nomades d’Afrique. Chez les membres sédentarisés de ces mêmes peuples, la situation est tout autre : dans leur village, où les gamins sont suffisamment nombreux, garçons et filles vont chacun de leur côté et les différences de comportement entre les sexes sautent aux yeux.

Pourquoi, après tout, les enfants devraient-ils imiter la manière d’être de leurs parents alors qu’ils portent déjà leurs gènes ? Du point de vue de l’évolution, cela n’aurait pas grand sens : les jeunes gens doivent s’affirmer dans un monde différent de celui de leurs aînés. S’ils en étaient les copies conformes, il leur manquerait la flexibilité permettant de s’adapter à des conditions de vie et des normes sociales en mutation.

Par ailleurs, les psychologues américaines Marjorie Gunnoe et Carrie Mariner ont découvert que les gamins qui recevaient à l’occasion des gifles n’étaient pas plus bagarreurs à l’école. D’après les deux chercheuses, « l’idée que quelques claques rendent plus agressif est infondée ». Quand on les épluche avec soin, pratiquement toutes les études sur la violence des jeunes le montrent : c’est le groupe des pairs qui va faire, ou non, d’un adolescent un criminel. Cela étant, la plupart des enquêtes de psychologie et de génétique comportementale ont le même talon d’Achille : elles observent des familles relativement normales de la classe moyenne. « Dans ces foyers, toutes les méthodes d’éducation habituelles se valent à peu près, explique le psychologue du développement Rainer Silber­stein. Mais en dehors de ces foyers normaux, la manière dont les parents éduquent leur enfant peut être déterminante. » Un père qui bat ses enfants, les agresse sexuellement, des parents qui les négligent outrageusement ou, à l’opposé, les obligent à briller à l’école ou sur le terrain de sport peuvent détruire leur vie. Lorsque s’accumulent les facteurs de risque – pauvreté, divorce, faible niveau culturel, environnement rudimentaire –, un style d’éducation trop autoritaire ou trop négligent peut faire basculer un destin.

Judith Harris reconnaît que ses arguments ne valent pas pour les situations familiales extrêmes. Mais aux parents normaux, soucieux du bien-être de leur progéniture, elle donne ce conseil : « Détendez-vous. Votre enfant est plus robuste que vous ne le pensez. »

Le sociologue Klaus Hurrelmann considère lui aussi que le groupe des pairs joue un rôle essentiel. D’autant que, « de nos jours, les enfants se détachent des parents beaucoup plus tôt ». Il attribue néanmoins à ceux-ci une « certaine marge de manœuvre ». Certes, ils ne peuvent pas changer le caractère de départ de leur progéniture, mais « peut-être lui imprimer quelques nuances ».

Comme dans le cas de ces jumelles élevées séparément et qui ont, elles aussi, participé à l’étude de l’université du Minnesota : l’une des sœurs est devenue une pianiste reconnue, l’autre est restée complètement imperméable à la musique. Comme il s’agissait de vraies jumelles, la différence ne pouvait être due qu’à l’environnement. De fait, la mère adoptive de l’une travaillait à domicile comme professeure de piano, tandis que les parents adoptifs de l’autre n’étaient doués d’aucun talent musical. Petite précision : ce sont ces derniers qui ont élevé la future pianiste.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 16 novembre 1998. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

L’adoption, un sacré défi

Lucía, 12 ans, se révolte volontiers lorsqu’on lui interdit, par exemple, de surfer sur Internet. Originaire de Chine, elle est arrivée à Barcelone à l’âge de 12 mois. Chari et Jorge, ses parents adoptifs, se souviennent : « Elle avait l’air en bonne santé, sans carence grave. Elle était très liée à la personne à qui elle avait été confiée à sa naissance, mais elle s’est ensuite attachée à nous avec la même force et s’est fait des amis de manière très naturelle. »

Hélas, Chari doit ces derniers temps se rendre très souvent auprès de sa mère malade, à Madrid. « Lucía le vit mal, elle est très fâchée et triste. Elle dit que je pars trop loin. Je crois qu’au plus profond d’elle-même elle a encore peur d’être abandonnée », explique sa mère. Sa petite sœur de 9 ans, Alba, elle aussi originaire de Chine, ne ressent pas la chose aussi intensément.

Parfois, les deux fillettes entrent dans des bazars chinois et Lucía est gênée d’être souvent prise pour une vendeuse. Quand on lui demande comment elle se sent lorsqu’elle va dans un magasin de ce genre ou dans un restaurant chinois, elle répond pourtant qu’elle a l’impression d’être « dans [s]on milieu ».

Les enfants adoptés ont-ils des problèmes spécifiques à l’adolescence ? En partie, mais les difficultés propres à ces jeunes ne sont pas nécessairement, selon les experts, irrémédiables, pour autant que l’adaptation soit réussie et que l’enfant ait pu construire une relation solide avec sa famille.

« Pour le jeune adopté, les questions “d’où je viens ?” et “où je vais ?” prennent un sens beaucoup plus fort », explique la psychologue Vinyet Mirabent, qui vient de publier sur le sujet un ouvrage intitulé « Adoption et lien familial ». C’est à l’adolescence, dit-elle, que les enfants commencent à vraiment comprendre ce que cela signifie d’avoir été adopté. C’est alors qu’ils se posent des questions existentielles : « Ils se demandent pourquoi ils ont été proposés à l’adoption, quelles sortes de personnes étaient leurs parents biologiques, quelles étaient leurs conditions de vie, en quoi ils leur ressemblent. Ces enfants ont connu l’expérience de l’abandon et beaucoup le vivent intérieurement comme s’ils avaient mérité d’être rejetés. » Dans ces cas-là, « il y a bel et bien un risque de déviance accru, car ils font en général payer à leurs parents adoptifs le fait d’avoir été abandonnés » confirme le docteur Victoria Fumadó, de l’hôpital des enfants Sant Joan de Déu à Barcelone, responsable d’un programme de suivi médical de ces enfants venus de l’étranger.

Marta et José María habitent à Madrid avec María, 17 ans, et Max, 13 ans, adoptés respectivement à l’âge de 12 et 8 ans, en Russie. « À l’adolescence, expliquent les parents, María s’est conduite à la manière typique des gamins qui ont souffert dans l’enfance. Elle était mûre pour la survie et immature pour la vie quotidienne normale, elle n’avait pas conscience des limites et agissait de façon totalement impulsive. Quant à Max, quand il est arrivé à la maison, il était complètement replié sur lui-même, ne sachant recevoir ni donner de l’affection. »

Les parents de María et Max ajoutent : « On les a laissés libres de s’intéresser à leur famille biologique. La petite a une tante en Russie, qu’elle appelle quand elle en a envie. Son père et sa mère sont morts. Elle garde le contact avec ses anciens camarades des familles d’accueil où elle a vécu et elle parle le russe. Max, lui, ne veut rien savoir du pays ni de sa langue. » Mais, aujourd’hui, le bilan est à leurs yeux positif : « Nous sommes très contents : ils s’intègrent, ils sont affectueux et nous formons une véritable famille. »

De nombreuses variables interviennent dans l’évolution d’un enfant adopté, explique la pédiatre Victoria Fumadó : le pays d’origine, avec sa situation sociale et sanitaire particulière ; le fait d’avoir vécu dans une famille d’accueil ou à l’orphelinat ; les conditions de vie dans celui-ci ; l’âge auquel le petit a été adopté ; l’origine des parents ; le déroulement de la grossesse et l’éventuel abus d’alcool et de drogue par la mère ; l’expérience éventuelle de la négligence physique ou affective… Plus de huit mille enfants sont passés par le service dont elle est responsable à l’hôpital Sant Joan de Déu : « Ils ont parfois des troubles de l’apprentissage et du langage, ou des problèmes de comportement plus graves. Nous envoyons alors les parents vers un spécialiste. Mais la plupart d’entre eux n’ont pas de difficultés importantes. »

 

Puberté précoce

Vinyet Mirabent énumère les pathologies qu’on peut rencontrer : « Il peut y avoir un problème de relation aux parents, de comportement, d’estime de soi, des troubles de l’anxiété et une tendance à la dépression, associés ou non à de l’hyperactivité, ou des difficultés scolaires, surtout chez des enfants arrivés après l’âge de 3 ou 4 ans, qui ont dû faire un effort intense et très rapide pour s’adapter. »

Roser est allée au Népal pour adopter la petite Jana, qui avait alors 2 ans. Une fois sur place, elle a appris que Jana avait une sœur, Mina, de trois ans son aînée. Elle est revenue à Castellar del Vallès, près de Barcelone, avec les deux fillettes, qui ont aujourd’hui 14 et 17 ans. À leur arrivée en Espagne, Roser a cherché un professeur de népalais : « Elles n’ont rien voulu apprendre, elles ne l’écoutaient pas. » Leur mère a écrit un livre sur son expérience, Diario de una doble adopción (« Journal d’une double adoption »), mais ses filles n’ont pas encore voulu le lire. Sur le plan physiologique, elles ont eu toutes deux une puberté précoce. « Dès 8 ans, elles ont commencé à se former. L’endocrinologue leur a donné un traitement hormonal pour retarder la menstruation », raconte leur mère. Diverses études montrent que, au cours de la première année dans son nouveau pays et avec sa nouvelle famille, l’enfant adopté – qui arrive généralement avec un relatif retard de développement – « rattrape » les petits de son âge, tant sur le plan de la maturité émotionnelle que sur les plans physique et nutritionnel. C’est un grand saut qui entraîne de nombreux bouleversements hormonaux. « La puberté précoce, explique le docteur Fumadó, est plus fréquente chez les filles adoptées à partir de l’âge de 4 ans que chez celles qui sont arrivées bébés, et la cause pourrait en être le “séisme hormonal” qu’elles subissent. »

Alejandro a 13 ans et son estime de soi fluctuante a beaucoup influé sur sa scolarité. Originaire de Sibérie, il est arrivé à l’âge de 15 mois à Madrid. Ses parents, Almudena et Manuel, se souviennent : « Il était éveillé et communicatif. Il a eu des débuts difficiles en primaire. Mais en CE2 et CM1, il a eu deux maîtresses qui lui ont tellement donné confiance en lui qu’il a grandi d’un coup, physiquement et mentalement. Il a commencé à s’illustrer par ses excellentes notes. En sixième, avec la première séparation d’avec ses amis et son institutrice bien-aimée, il a perdu de l’assurance, et il a fait un pas en arrière, mais il a réussi à surmonter cela. Il vient d’entrer au lycée. Il a pris cette nouvelle étape comme un défi et les résultats sont très bons, conclut sa mère. Le caractère d’Alejandro s’est affirmé avec les années, mais il partage un trait avec de nombreux enfants adoptés en Russie que nous connaissons : dur et tendre à la fois, très impulsif. »

Selon une étude récente de l’hôpital Sant Joan de Déu, qui analyse les performances cognitives et le comportement d’enfants venus de Chine, de Russie, de Colombie et d’Éthiopie, l’impulsivité est une caractéristique des petits Russes. D’autres travaux réalisés en Espagne, mais aussi aux États-Unis et en Suède, le confirment : ces enfants ont plus que d’autres des «  problèmes d’attention, de contrôle de soi, de compréhension écrite et de maîtrise de l’orthographe ». Adoptés en bas âge, cependant, ils présentent « moins souvent les symptômes du trouble de déficit d’attention avec hyperactivité ». Les jeunes qui ont noué des liens affectifs forts et sécurisés ont « moins souvent des problèmes de comportement », quel que soit leur pays d’origine.

En Suède ou aux États-Unis, où l’adoption internationale est plus ancienne qu’en Espagne, plusieurs recherches ont été menées sur l’évolution de ces enfants, une fois adultes. Certains résultats sont étonnants. Ils ont du mal à former un couple stable, ce que les études attribuent à la peur de l’abandon. En outre, les garçons sont plus vulnérables que les filles aux expériences pénibles vécues durant l’enfance. Cependant, comme l’a montré une grande enquête suédoise, la plupart n’ont pas de problèmes psychologiques ou d’adaptation particuliers à l’âge adulte.

Des chercheurs de l’université de Leyde, aux Pays-Bas, ont compulsé et analysé une centaine d’études publiées dans le monde entier entre 1950 et 2005 sur la santé mentale et les problèmes de comportement des enfants adoptés, afin de comparer l’évolution des jeunes partis vivre à l’étranger et des gamins restés dans leur pays de naissance. Dans les deux cas, les problèmes les plus sérieux touchent, sans surprise, ceux qui ont vécu dans les pires conditions avant d’être adoptés, c’est-à-dire qui ont souffert de malnutrition, d’une absence de soins médicaux, d’une séparation d’avec la mère, de négligence ou de mauvais traitements dans les orphelinats.

 

Comme des éponges

Le docteur Victoria Fumadó affirme que le désir de renouer avec ses origines passe par différentes phases : « Quand ils arrivent en Espagne, s’il n’y a pas une pathologie de base, les enfants absorbent comme des éponges la langue, les coutumes, et passent souvent par une étape où le pays d’origine semble n’être plus le leur. Il est fréquent d’observer ce phénomène quand ils sont petits, avant de les voir manifester, à l’adolescence, le désir de renouer avec leur culture et de connaître leurs origines. »

Chari, la mère de Lucía, juge sa fille très pragmatique : « Elle assume cette situation comme étant la sienne. Un jour, elle a demandé : “Tu crois que la maman qui m’a fabriquée était très pauvre, ou qu’elle ne m’aimait pas ?” C’est toujours resté un sujet de discussion ouvert, mais elle n’a jamais vraiment cherché à en savoir plus. Par exemple, elle refuse catégoriquement d’apprendre le chinois. Quand je lui demande si elle aimerait visiter son orphelinat, en Chine, elle me répond : “Pour quoi faire ?” J’ai l’impression qu’elle pense que sa place est ici, un point c’est tout. »

Les psychologues insistent beaucoup sur la nécessité de construire un lien fort entre les parents et l’enfant. « Il faut être très vigilant pendant l’enfance, explique Vinyet Mirabent. Il ne s’agit pas seulement de parler de son adoption avec le petit, mais d’être attentif à ce que cela éveille en lui, parce que les attitudes extrêmes des adolescents sont souvent le résultat d’une souffrance. » Francesc Acero, président de l’Association des familles adoptantes en Chine (AFAC), conseille aux parents d’être naturels : « Quand on parle très normalement de l’adoption, en racontant à l’enfant son histoire depuis le début – et non pas, comme il arrive souvent, à partir de “nous sommes allés te chercher en avion” –, si l’on évoque sans crainte sa mère biologique, il n’aura pas plus de problèmes à l’adolescence que n’importe quel jeune, avec cependant un aspect particulier, qui peut se manifester avec plus ou moins de force : la recherche de ses origines. En revanche, si les parents n’en parlent pas ouvertement, ils risquent de créer une poudrière qui explosera un jour ou l’autre, et très probablement à l’adolescence. »

De temps à autre, un groupe d’adolescents d’origine éthiopienne se réunit dans les deux restaurants éthiopiens de Barcelone. Ennatu, 15 ans, est arrivée en Espagne à l’âge de 7 ans : « Ces rencontres permettent de partager des sensations et des sentiments car, même si nous avons tous connu des expériences différentes, nous avons aussi vécu des choses très semblables », dit-elle. « Ceux qui parlent encore la langue, l’amharique, nous apprennent quelques phrases, et ceux qui connaissent encore les danses traditionnelles nous montrent comment faire, ajoute la jeune fille. À présent, nous aimerions mettre sur pied des projets pour nous rendre utiles en Éthiopie. » Les parents d’Ennatu, Anna et Ricard précisent que ces réunions résultent d’une enfance très spécifique : « Les adolescents éthiopiens d’aujourd’hui ont été adoptés à un certain âge et sont arrivés ici avec de nombreux souvenirs : leurs mères qui préparaient l’injera, la galette traditionnelle, les oncles qui chantaient et dansaient pendant les fêtes… La famille de la plupart d’entre eux a disparu, souvent emportée par la maladie, et ils ont été proposés à l’adoption après une enfance précaire, mais dans un environnement affectif et culturel toujours très fort. Ils sont fiers de ce passé et c’est à la pleine adolescence qu’ils le revendiquent. » Leur fille était en Espagne depuis trois ans lorsqu’ils sont retournés ensemble en Éthiopie. « Je crois, ajoute la mère, que ceux qui arrivent à l’adolescence en ayant fait au moins un voyage au pays natal sont moins rebelles, plus en paix avec leur passé et leur présent. »

 

Cet article est paru dans La Vanguardia Magazine en juin 2012. Il a été traduit par François Gaudry.

Un Allemand à la redécouverte de l’Amérique

Wolfgang Büscher s’est imposé comme un auteur de récits de voyage de premier ordre il y a une dizaine d’années, avec Berlin-Moscou (L’Esprit des Péninsules, 2005). Comme le rapporte Harry Nutt du Frankfurter Rundschau, il s’était rendu compte à cette occasion que « personne ne voulait s’identifier à l’Est. L’Est, c’était toujours l’autre. Pour les Polonais, c’étaient les Ukrainiens ; et pour les Ukrainiens, les Biélorusses ».

Cette fois, changement complet de décor : son nouvel ouvrage est consacré à un voyage de trois mois aux États-Unis. Changement complet, aussi, d’orientation : « Il a traversé le pays non pas en suivant l’axe habituel est-ouest, mais du nord au sud, de Portal, à la frontière canadienne, jusqu’à Matamoros, au Mexique, à travers une zone que les snobs de New York et San Francisco appellent volontiers le “Fly-over-Country” (ce pays qu’on ne fait que “survoler”…) », rappelle Burkhard Müller dans le Süddeutsche Zeitung. Et pour corser un peu plus les choses, il a décidé de commencer son périple en plein hiver…

Les premières difficultés n’ont toutefois rien de climatique : quand il veut entrer au Dakota du Nord depuis le Canada, il est arrêté et subit un interrogatoire humiliant. Aucun touriste n’entre jamais par là aux États-Unis et encore moins à pied ! L’incompréhension que suscite cette bizarrerie ne cessera pas : « Get yourself a goddam car ! » (« Trouve-toi une putain de bagnole ! »), lui crie un automobiliste. D’autres, plus compréhensifs, lui demandent : « Need a ride ? » (« Je vous dépose quelque part ? ») « Propositions que Büscher refuse rarement, écrit Müller, car les routes se révèlent trop longues et impraticables et, surtout, c’est l’une des meilleures méthodes pour apprendre à connaître les gens. » C’est à la faveur de ces rencontres que le voyageur remarque des « différences subtiles » entre les Américains et les Européens. « La première question qu’on lui pose, explique Müller, n’est pas celle qu’on ne manquerait pas de lui poser sur le Vieux Continent : D’où vient-il ? Mais : Où va-t-il ? C’est pourquoi il perçoit l’Amérique, malgré la crise qu’elle traverse, comme une nation tournée avant tout vers l’avenir. »

Reste un problème dont l’auteur a bien conscience : comment dire quelque chose de nouveau sur un pays dont les images habitent tous les esprits ? Büscher relève vaillamment ce défi. Son moyen de locomotion privilégié, la marche à pied, « en apparence tout à fait inapproprié », donne au territoire américain « ses vraies dimensions ». « On veut bien croire Büscher, reconnaît Müller, quand il écrit que, malgré tout ce qu’il en savait déjà, toutes les images accumulées, rien ne l’avait préparé à la réalité de cet espace, si immense que tout y prend une importance qu’il ne pourrait jamais avoir dans la trop pleine Europe, à commencer par chaque être humain qu’il croise. »

La scandaleuse de Tokyo

Dans la première scène de Ohan, le héros (et narrateur), brocanteur minable de son état, croise l’épouse qu’il a quittée sept ans plus tôt pour une geisha, alors qu’elle était enceinte. Ils prennent l’habitude de se revoir en secret… Ce court roman est considéré comme l’œuvre la plus aboutie d’Uno Chiyo, figure haute en couleur de la littérature japonaise du XXe siècle : célèbre pour ses romans, elle ne l’était pas moins pour les kimonos qu’elle créait et portait en toute occasion, ainsi que pour le journal de mode qu’elle dirigea – le premier du genre au Japon – et sa vie scandaleuse : « Sa voracité sexuelle, me rappelait celle de Marlene Dietrich », notait James Kirkup dans The Independent, en 1996, lorsque la vieille dame s’éteignit presque centenaire.

Le triangle amoureux qu’elle met en scène dans Ohan est censé s’inspirer de La Princesse de Clèves. « Ce sont les femmes qui s’y révèlent les personnages les plus forts », remarque Kirkup, tandis que l’homme, imbu de lui-même, veule, inconsistant, incapable de choisir entre son épouse soumise et sa geisha possessive, « fait assaut d’immaturité et de médiocrité ».

La cruauté d’un roi

Youssef Fadel a abandonné ses études à 17 ans, ce qui ne l’a pas empêché de devenir l’un des écrivains de langue arabe les plus en vue du Maroc. Passionné de théâtre (en 1974, sa pièce La Guerre lui a valu plusieurs mois de prison), il est aussi scénariste, mais avouait, dans un entretien au magazine Tel Quel, sa préférence pour le roman. Dans Un joli chat blanc marche derrière moi, qui vient d’être traduit en français, il donne une nouvelle fois la parole aux petites gens : un père et son fils, témoins et sujets du despotisme de Hassan II (jamais explicitement nommé). L’un devient fou du roi et se retrouve plongé, à ses dépens, au cœur des intrigues du palais ; l’autre est envoyé de force combattre au Sahara occidental, loin de son épouse adorée. À travers ces « êtres soumis et sans défense », le romancier « se penche sur la question du pouvoir, ce bourreau qui dévore ses proies avec une cruauté qui ne leur laisse aucune chance », note le quotidien Le Matin.

Le meilleur des mondes

Loger un ordinateur dans une lentille de contact, déplacer des objets par la pensée, aller dans l’espace en ascenseur ou encore fabriquer en usine des organes prêts à être transplantés… Longtemps la chasse gardée des auteurs de science-fiction, ces prouesses deviendront réalité d’ici quelques décennies. C’est du moins la conviction de Michio Kaku, dont les livres de vulgarisation futuristes sont désormais bien connus des lecteurs de Books (lire Books, n° 55, juin 2014, p. 12 et n° 20, mars 2011). Dans son dernier opus, inventaire curieux des bouleversements technologiques qui se profilent, le physicien américain appuie ses prédictions sur plus de trois cents entretiens avec des scientifiques de pointe, dans des domaines aussi variés que la médecine, l’informatique ou les nanotechnologies. Technophile assumé, Kaku voit dans l’innovation le principal moteur du progrès humain. « Son écriture, observe P. D. Smith dans le Guardian, est empreinte d’un émerveillement enfantin contagieux. » Mais l’optimisme du futurologue, qui annonce le doublement prochain de notre espérance de vie et prédit la résolution de nos problèmes d’énergie d’ici cinquante ans grâce à la fusion nucléaire, n’échappe pas à la naïveté. Certaines de ses envolées, explique Simon Ings du Telegraph, « font froid dans le dos, comme lorsqu’il évoque la “précision mortelle” avec laquelle les drones américains ciblent les terroristes en Afghanistan et au Pakistan », sans trop s’embarrasser des civils abattus par erreur.

Shakespeare et moi

À près de 90 ans (dont soixante-dix de mise en scène), Peter Brook consacre un recueil de neuf essais à sa relation à Shakespeare. « Qui aurait pu imaginer qu’un ouvrage sur le grand dramaturge pourrait être si distrayant ? » s’enthousiasme John Heilpern dans le Wall Street Journal. De fait, loin de tout pédantisme, Brook aborde avec humour les nombreuses pièces qu’il a montées – souvent de façon mémorable, comme Le Roi Lear en 1965 et Songe d’une nuit d’été en 1970, « ses plus belles performances shakespeariennes », se souvient John Stokes dans le Times Literary Supplement. Son livre aborde aussi l’incontournable question de savoir si Shakespeare a bien écrit ses pièces. Brook trouve sidérant qu’on puisse seulement en douter. Selon lui, c’est bien mal connaître le petit monde du théâtre, ce panier de crabes où prolifèrent ragots et jalousies. Comme le remarque Heilpern, « comment se fait-il que les rivaux de Shakespeare – notamment Ben Jonson qui le connaissait bien – n’aient jamais dénoncé son imposture ? »

Étonnant Pindare !

On n’imagine pas aujourd’hui sans sourire les performances sportives d’un Usain Bolt, d’un Michael Phelps ou d’un Jean Galfione magnifiées dans des vers qui les compareraient à des demi-dieux. C’était pourtant une possibilité offerte aux vainqueurs des jeux en Grèce antique (outre celle d’avoir une statue à leur effigie). Le plus célèbre auteur de ce genre de poèmes, appelés épinicies, fut sans nul doute Pindare, dont Les Belles Lettres publient les Olympiques, son chef-d’œuvre, dans une nouvelle traduction.

Comme le rappelait Jasper Griffin dans la New York Review of Books, en 2004, à l’occasion des Jeux Olympiques d’Athènes, les jeux anciens avaient peu à voir avec leur résurrection moderne : ils étaient exclusivement réservés aux hommes (les femmes mariées ne pouvaient pas même y assister, sous peine de mort) ; en l’absence de moyens de mesurer le temps avec précision, la notion de record n’existait pas ; l’essentiel, par ailleurs, n’était clairement pas simplement de « participer » : « il n’y avait pas de médailles en argent ou en bronze pour les athlètes arrivés deuxièmes ou troisièmes. C’était tout ou rien. » Enfin, comme toutes les compétitions sportives depuis l’origine en Grèce, ils étaient jugés dignes de la plus haute littérature : « Homère présente les héros de la guerre de Troie honorant Patrocle par des compétitions athlétiques ; et, plus tard, le Romain Virgile sentit, quand il composa l’Énéide, que son épopée ne serait pas complète sans qu’un livre leur soit entièrement consacré. » Composées au Ve siècle avant notre ère, les odes de Pindare, malgré leur sujet, n’avaient donc rien de marginal. Mais, en raison même des noms d’athlètes et de lieux qu’elles citent et qui n’évoquent plus rien au lecteur moderne, elles sont devenues surtout célèbres pour leur obscurité. Recensant, dans le Times Literary Supplement, un recueil d’essais consacrés à l’écrivain antique, Armand d’Anguour relève la comparaison qui y est faite entre ses vers et « le bonhomme de neige que Michel-Ange, à en croire Vasari, façonna un jour à Florence : assurément un ouvrage d’un très grand mérite artistique, mais qui n’avait pas vocation à durer ».

L’œuvre de Pindare a pourtant duré. Plus, elle a exercé une influence considérable sur la littérature moderne. Dans le Süddeutsche Zeitung, Heinz Schlaffer en veut pour preuve la poésie allemande du XVIIIe siècle, qui, cherchant sa « voix », prit deux directions opposées : « De la chanson populaire et des chants d’église, elle tira un ton sobre et intime ; dans les hymnes de Pindare, elle puisa son ton tragique et sublime ». Ce style « noble » – ou « haut » – a donné les odes du jeune Goethe, d’Hölderlin, et plus tard de Rilke ou Celan. Paradoxalement, l’obscurité même de Pindare rendit son influence encore plus féconde : « Le mètre de ses strophes est si compliqué qu’on pensait, jusqu’au XVIIIe siècle, qu’il s’agissait de vers libres ; cette méprise a affranchi une certaine poésie allemande de la contrainte métrique. » À noter que la nouvelle traduction des Belles Lettres propose le texte grec en regard et, pour le lecteur peu averti mais curieux, d’abondants commentaires.

L’illusion de l’amour

« La vie est une suite de désillusions, qui engendrent quantité de situations comiques. Du moins quand ces histoires de désenchantement sont racontées par Hans-Ulrich Treichel », souligne Wolfgang Schneider du Frankfurter Allgemeine Zeitung. Dans son dernier roman, Treichel, ce conteur « des petites expériences, des détails apparemment insignifiants et des bons mots » (selon Schneider toujours), met en scène un certain Paul, jeune « petit-bourgeois typique, coincé, pétri d’angoisse et de culpabilité », pour reprendre les termes de Meike Fessmann du Süddeutsche Zeitung.

Paul vit dans le Berlin des années 1980, non loin du Mur, en plein Kreuzberg, quartier encore populaire. Lors d’un séjour à Malaga, lui qui se contentait jusqu’alors de liaisons sans conséquence, s’éprend de Maria, fougueuse Espagnole. Ils vivent leur passion. Mais Maria est mariée et enceinte de son mari. Avant qu’il ne reparte pour Berlin, elle lui glisse « Permanecemos juntos ! », phrase anodine (signifiant quelque chose comme « On reste ensemble »), mais qu’il prend trop au sérieux…

Le drame du parent asphyxiant

On définit généralement les névroses comme les tentatives malheureuses faites par l’être humain pour venir à bout de conflits intérieurs toujours renouvelés. Ces conflits prennent leur source dans le tiraillement de l’enfant entre ses pulsions et les interdits sociaux et parentaux. Selon sa force, le Moi se soumet aux interdictions, conquiert de haute lutte une certaine marge de liberté, ou bien encore se réfugie dans le langage secret de ses symptômes, tentant comme il peut de concilier plaisir et obéissance. Quand tout va bien, il sent les conflits qui l’habitent et parvient donc à les exprimer, par la colère, la haine, le chagrin, la joie, l’envie, la jubilation ou la douleur. Quand il ne peut ni ressentir ni agir, ses mécanismes de défense lui viennent en aide, et c’est en sous-sol que se déchaîne l’enfer du refoulé.

Mais que se passe-t-il si l’instance qui rend possible le ressenti – le Soi –, centre actif de tous ces processus de défense, s’atrophie, se dessèche ? Celui-ci se nourrit, selon la formule devenue presque proverbiale du psychanalyste Heinz Kohut, de l’éclat dans l’œil de la mère. Mais cet éclat peut être empoisonné. C’est là le sujet de l’ouvrage d’Alice Miller. Bon nombre de ses idées ont déjà été formulées par certains pionniers de la psychanalyse dans une langue parfois difficile, et elle cite les noms de ceux dont elle s’inspire : Winnicott, Kohut… [Lire « L’enfant doué et le vrai Soi », ci-dessous]

Mais pourquoi ce petit volume est-il alors si fascinant ? À cause du ton poignant, propre à une femme qui a fait l’expérience, et l’a vu faire autour d’elle, de la chute dans un abîme intérieur sans fond. Pour écrire avec une telle urgence, il faut avoir une connaissance si intime du désespoir qu’il devient impératif de s’intéresser à la souffrance des autres.

Aucun être humain ne naît avec un Soi prêt à se déployer tout seul. Le parent qui veut nourrir celui de son enfant doit être bien disposé à son égard, en se comportant comme si le nouveau-né possédait déjà une personnalité propre. Mais pour être capable d’accepter et d’encourager cet autre être autonome en formation, il lui faut être lui-même une personne autonome, en paix avec son Soi.

Les enfants assouvissent un certain nombre de désirs de leurs parents, dont beaucoup sont bien connus. Alice Miller a puisé dans son expérience d’analyste et les récits d’enfance de Hermann Hesse des situations qu’elle met en scène pour montrer comment le processus de construction de soi peut échouer, dès le plus jeune âge.

De nombreuses mères ont besoin d’enfants dociles. Pour faire taire leur propre chaos intérieur ; entendre un écho dans le vide de leur existence sans eux ; ou encore entretenir des rêves de grandeur sur leur avenir, et compenser une mauvaise image d’elles-mêmes. La vie intérieure de l’enfant est ainsi asphyxiée, comme un lac dont les eaux polluées par les engrais ne peuvent plus se régénérer.

L’enfant obligé d’être la fierté de ses parents ne sait jamais vraiment s’il est aimé : cet amour est toujours sous condition, quand il ne fait pas l’objet d’un insidieux chantage. Ce genre de situation produit ce que Winnicott a appelé le « faux self », qui a intériorisé les attentes souvent inconscientes des parents. Ce que l’enfant est vraiment, plus personne ne le sait. Pour échapper à ce vide, on s’imagine souvent des choses merveilleuses sur soi ; pour ne pas se haïr, on s’éprend d’une image rêvée de soi-même ou de l’image rêvée qu’en ont les parents. Plus l’enfant sert de béquille à ses père et mère, plus grande sera sa crainte d’être un jour confronté, dans le cadre d’une relation ou d’une thérapie, à la question à la fois tant attendue et tant redoutée : mais, au fait, qui es-tu ?

 

Impossible de dire non

Quand on a été la fierté de ses parents, en accomplissant dûment tout ce qu’ils attendaient, on est condamné à en faire toujours plus, à s’arranger, sous peine de succomber à la panique ou à la dépression, pour que la reconnaissance d’autrui ne cesse jamais.

Parvenues à l’âge adulte, quand elles se décident enfin à consulter un analyste, ces personnes qui ont développé très tôt un véritable génie de l’adaptation, un sens qui leur permet de déceler les conditions auxquelles elles seront aimées, acceptent inconsciemment, intériorisent même, les convictions du thérapeute, car il leur est impossible de dire non.

C’est ici qu’intervient la réflexion d’Alice Miller sur la condition d’analyste – une réflexion importante, nécessaire et sans concession. Rares sont les thérapeutes à n’avoir pas fait l’impasse sur la compréhension de certains aspects essentiels de leur propre fonctionnement (1). Les patients risquent de devoir leur apporter ce qu’ils n’ont pas suffisamment reçu de leur père et mère : une attention, une admiration totales et un respect sans borne pour tout ce qu’ils pensent.

C’est pourquoi le premier chapitre du livre traite non seulement du « drame de l’enfant doué » mais aussi du « trouble narcissique de l’analyste », assuré que ce qu’il dit à la personne allongée sur le divan bénéficie d’une attention accordée d’ordinaire aux seules stars ; et cela même si son patient le contredit.

Le « meurtre des sentiments » (avec pour conséquence le vide, le désespoir, la honte et la dépression) est le grand thème d’Alice Miller ; la résurrection des sentiments en est le pendant thérapeutique. On sent qu’elle a personnellement connu cette douleur qu’entraîne la perte de soi et qu’elle est prête à accepter de chaque patient que « ses sentiments racontent une histoire que nul ne connaît encore ». Histoire dont les scènes se répètent souvent, dans lesquelles la créativité de l’enfant, ses dons, sa sensibilité, sa découverte autonome du monde menacent l’équilibre de la mère ou de la famille.
Dans ce combat sous-jacent contre l’épanouissement de l’enfant, les punitions subtiles consistant à faire honte et humilier ont des effets plus profonds que les interdictions pures et simples. Tout le mépris qu’il a fallu subir, c’est ensuite au thérapeute, pendant le traitement, de l’encaisser provisoirement. Pour de nombreux analystes, c’est le plus grand défi. Comprendre les raisons du mépris d’un patient est un travail qui s’apparente, avant la féconde illumination finale, à un chemin semé d’embûches : il mène inévitablement au bord du précipice de la remise en cause de sa propre valeur, présent en chacun de nous. Mais dès que l’on prend du recul en se souvenant combien le mépris est, dans bien des domaines de la vie sociale, un moyen de se rassurer sur soi-même, la recherche de l’origine précise de ce sentiment devient une entreprise courageuse et impérieuse.

L’ouvrage d’Alice Miller est porté par un ton qui semble dire : « Voilà où je me trouve, je n’y peux rien », un ton qui suggère comme le chemin jusqu’à la prise de conscience libératrice a été long. Tout en donnant de l’espoir, ce livre ne laisse aucun doute : le manque de respect envers l’enfant – non seulement envers les besoins qu’il formule, mais envers son désir, si facile à perturber, d’être soi-même – a des racines très profondes, héritage psychique des générations antérieures. Rompre avec l’imperceptible transmission de cet éclat dans le regard des parents, empoisonné par leur propre détresse psychique est une tâche longue et difficile.

Mais Alice Miller éveille notre intérêt d’une façon inédite et captivante. Elle jette une lumière nouvelle sur la souffrance de beaucoup de jeunes gens et d’adultes qui ont erré à travers l’espace tourmenté de leurs envies et se demandent encore, désespérés, pourquoi l’excitation vient si rarement combler le vide qui les habite.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 16 juillet 1979. Il a été traduit par Baptiste Touverey.