L’identité rêvée des Juifs de Melilla

« Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à sa façon », avertissait Tolstoï en 1877, dans Anna Karénine. Dans La buena reputación, Ignacio Martínez de Pisón raconte le destin d’une dynastie éprouvée. Ce roman qui connaît un surprenant succès retrace en effet, sur trois générations, la trajectoire d’une famille d’origine juive séfarade de Melilla, l’enclave espagnole au nord du Maroc.

Une saga qui débute en 1956, au moment où le protectorat sur le Rif oriental touche à sa fin. Quelques semaines après que le gouvernement français s’y est résolu, Franco s’apprête lui aussi à reconnaître l’indépendance du pays et à renoncer à la souveraineté ibérique sur le nord. En filigrane, s’annonce le grand exode des Juifs marocains vers Israël et le rapatriement des pieds-noirs en Espagne.

Mariés depuis peu, parents d’une petite Miriam, Samuel et Mercedes forment un couple mixte. Elle, fille d’un militaire espagnol, est originaire de Saragosse. Lui est un descendant de ces Juifs expulsés d’Espagne par Isabelle la Catholique en 1492, qui s’établirent dans le nord de l’Afrique. « Samuel a officiellement abandonné le judaïsme pour épouser Mercedes selon le rite catholique », rapporte Elena Hevia dans les colonnes du Periódico de Catalunya, « mais, au fond, comme tant d’autres convertis avant lui, il n’a jamais pu vraiment tourner le dos à ses racines ».

Dans cette période d’incertitude et de troubles politiques, les deux protagonistes sont soudain ébranlés au plus profond de leur identité. Que faire, où aller, vers quelle « patrie » se tourner ? Malgré eux, Mercedes et Samuel s’éloignent, se replient sur eux-mêmes et sur leur identité d’origine, s’affrontent, se heurtent. Mercedes veut « rentrer » en Espagne, et emmener avec elle sa famille. Samuel, lui, voit toute sa communauté regarder vers Israël. « Je voulais avec ce roman explorer un épisode méconnu de l’histoire espagnole, explique l’auteur au Periódico. Plonger au cœur de cette époque singulière au cours de laquelle des milliers de Juifs n’ayant jamais mis un pied sur ce qu’ils pensaient être leur “terre”, Israël, firent tout pour y “retourner”. Pendant que des milliers d’Espagnols ayant toujours vécu dans le Rif rêvaient, eux, de retour en Espagne, ce pays qui était en réalité si peu le leur. Cette impérieuse nécessité de renouer avec ses racines, ce mythe du retour aux origines m’intrigue beaucoup. J’ai le sentiment que de plus en plus d’Européens sont à nouveau tenaillés par le désir de posséder une identité clairement définie, fût-elle exclusive. »

Dis, maman, ça veut dire quoi, « adulte » ?

L’anthropologue Carolina Izquierdo, de l’université de Californie à Los Angeles, a passé en 2004 plusieurs mois chez les Matsigenka, une peuplade aborigène de 12 000 âmes, qui vit au Pérou, dans le bassin de l’Amazone. Ses membres chassent le singe et le perroquet, cultivent le yucca et la banane, et confectionnent les toitures de leurs maisons avec les feuilles d’un certain type de palmier qu’ils appellent le « kapashi ». Un jour, Izquierdo décida d’accompagner une famille dans sa descente du fleuve Urubamba pour aller chercher ces feuilles.

Yanira, une fillette d’une autre parentèle, demanda si elle pouvait venir elle aussi. Izquierdo et le reste du groupe passèrent cinq jours sur le fleuve. Sans fonction clairement définie, Yanira ne tarda pas à trouver différentes manières de se rendre utile. Deux fois par jour, elle brossait les nattes sur lesquelles la petite troupe dormait pour en ôter le sable, et aidait à empiler les feuilles de kapashi qu’on allait rapporter au village. Le soir, elle pêchait des crustacés, qu’elle lavait, ébouillantait et servait à ses compagnons. Calme et maîtresse d’elle-même, elle « ne demandait rien », se souvint plus tard Izquierdo. L’attitude de Yanira marqua l’anthropologue car elle n’avait alors que 6 ans.

Parallèlement à cette enquête de terrain chez les Matsigenka, Izquierdo participait aussi à un projet de recherche plus près de chez elle. L’une de ses collègues, Elinor Ochs, avait réuni un panel de trente-deux foyers de la classe moyenne pour étudier le mode de vie des habitants de Los Angeles au XXIe siècle. Les familles étaient filmées aussi bien pendant qu’elles mangeaient que lorsqu’elles se disputaient, se réconciliaient, ou lavaient la vaisselle.

Izquierdo et Ochs avaient un intérêt commun pour de nombreux sujets ethnographiques, à commencer par l’éducation des enfants. Comment les parents de différentes cultures préparent-ils leur progéniture au rôle d’adulte ? Le fait est qu’à Los Angeles, pour l’essentiel, ils ne le font tout simplement pas. Dans les familles observées, aucun gamin ne s’acquittait régulièrement d’une tâche ménagère sans qu’on le lui ait demandé. Il fallait souvent les supplier pour qu’ils s’attaquent à la besogne la plus simple ; ce qu’ils refusaient souvent de faire malgré tout. Au cours d’un échange typique, un père demande cinq fois à son fils de 8 ans d’« aller, s’il te plaît, prendre un bain ou une douche ». La cinquième requête étant restée sans effet, il attrape le garçonnet et l’emmène de force dans la salle de bains. Quelques minutes plus tard, le gosse, toujours pas lavé, entre tranquillement dans une autre pièce pour jouer à un jeu vidéo.

 

Un, deux, trois adultes à disposition

Dans un second face-à-face représentatif, une fillette de 8 ans prend place à la table du dîner. Voyant qu’on n’a pas mis de couverts, elle s’enquiert avec impatience : « Et je fais comment, moi, pour manger ? » La gamine savait parfaitement où les couverts étaient rangés, mais son père s’est tout de même levé pour les lui chercher.

Lors d’un troisième épisode, le petit Ben s’apprête à sortir avec ses parents, mais n’arrive pas à mettre ses baskets parce que les lacets sont noués. « Défais le nœud ! » ordonne-t-il à son père en lui tendant une chaussure. Celui-ci lui suggère de demander gentiment. « Peux-tu défaire le nœud ? » reprend Ben. Au terme d’une nouvelle série d’échanges, le père dénoue les lacets. Après s’être chaussé, le gamin demande qu’on lui refasse ses lacets. Là, enfin, le père explose : « Tu fais tes lacets, et on y va ! » Pas de quoi impressionner Ben, qui réplique : « J’ai juste demandé ! »

Il y a quelques années, Izquierdo et Ochs ont publié un article dans Ethos, la revue de la Society of Psychological Anthropology. Leur texte décrivait le comportement de Yanira au cours de l’expédition sur le fleuve et l’altercation de Ben avec son papa. « La juxtaposition de ces deux histoires oblige à s’interroger sur l’émergence de la responsabilité chez l’enfant », écrivaient-elles. Pourquoi les petits Matsigenka « aident[-ils] leur famille davantage que les gamins de Los Angeles » ? Et « pourquoi les parents de Los Angeles aident[-ils] davantage leurs enfants que les Matsigenka » ? Même s’ils ne les formulent pas exactement en ces termes, une multitude d’Américains des quatre coins du pays se posent chaque jour en silence ces mêmes questions, sur le ton de la supplique ou du désespoir. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

À l’exception de la progéniture impériale de la dynastie Ming et des dauphins royaux de la France prérévolutionnaire, jamais jeunesse n’a bénéficié, dans toute l’histoire humaine, d’une éducation plus complaisante que les petits Américains d’aujourd’hui. Le problème n’est pas seulement que nous avons déversé sur eux une quantité sans précédent d’objets : vêtements, jouets, appareils photo, skis, ordinateurs, télévisions, téléphones, PlayStations, iPods. (La croissance du marché des vêtements Burberry pour bébés et de la « haute couture » pour enfants en général est, dit-on, de 10 % par an.) Les bambins ont aussi été investis d’une autorité inédite. « Les parents recherchent désormais l’assentiment de leurs enfants, renversant l’idéal d’autrefois, quand les petits devaient batailler pour un regard approbateur de leurs parents », expliquent les professeurs de psychologie Jean Twenge et W. Keith Campbell. Dans de nombreuses familles de la classe moyenne, les enfants ont un, deux, et parfois trois adultes à leur entière disposition. C’est une expérience sociale à grande échelle, et un nombre croissant de personnes craignent qu’elle ne marche pas si bien : selon un sondage commandé par le magazine Time et CNN, les deux tiers des parents américains estiment que leurs enfants sont trop gâtés.

L’idée que nous sommes peut-être en train d’élever une génération d’enfants qui ne pourront pas, ou en tout cas ne voudront pas, nouer eux-mêmes leurs lacets a donné naissance à un nouveau type de manuels d’éducation. Dont les titres hésitent entre le constat attristé (« Le prix du privilège ») et la franche hostilité (« L’épidémie de narcissisme », « Les mères sévères sont les meilleures », « Un pays de mauviettes ») (1). Ces livres expliquent moins comment faire que comment ne pas : céder à son bébé, intervenir à chaque fois que votre ado a l’air de s’ennuyer, dépenser 200 000 dollars en frais de scolarité pour voir votre enfant, à 20 ans passés et diplôme en poche, revenir à la maison siroter toutes vos bières.

 

Trente-quatre boîtes de vinyles

Il n’y a pas si longtemps, Sally Koslow, ancienne rédactrice en chef du mensuel féminin McCall’s, se retrouva dans cette situation. Après quatre années d’études supérieures et deux autres passées sur la côte Ouest, son fils Jed rentra à Manhattan et s’installa dans son ancienne chambre de l’appartement familial, avec ses trente-quatre boîtes de vinyles. Sans emploi, il sortait tard, dormait jusqu’à midi et déambulait en slip. Koslow chercha à comprendre pourquoi lui et tant de ses congénères semblaient englués dans une « adulescence » sans fin. L’une des explications était, à ses yeux, la situation de crise économique. Une autre, c’étaient les parents comme elle.

« Notre progéniture a tout simplement exploité notre prétention, nos bonnes intentions et notre surinvestissement », écrit Koslow dans son nouveau livre, « Se traîner jusqu’à l’âge adulte (2) ». Les enfants évoluent dans une « immense prairie de droits acquis, irriguée et aménagée par nos soins, entretenue par les jardiniers que nous avons recrutés ». Elle recommande de laisser cette prairie en friche : « La meilleure manière de manifester notre amour serait de se désinvestir du rôle parental. »

Madeline Levine, une psychologue de la banlieue de San Francisco, a fait des jeunes adultes sa spécialité. Dans son livre Teach Your Children Well, elle affirme que nous en faisons trop parce que nous surestimons notre influence (3) : « Jamais jusqu’à présent les parents n’ont été à ce point convaincus (à tort) que tous leurs faits et gestes auront des répercussions sur la réussite ultérieure de leur enfant. » Paradoxalement, soutient-elle, c’est précisément en nous donnant le plus grand mal pour aider nos gamins que nous les empêchons de grandir.

« La plupart des parents d’aujourd’hui ont été élevés dans une société qui mettait l’accent sur l’originalité, observe-t-elle. Or, sortir du lot exige beaucoup de travail, tâche qui ne peut être confiée à des enfants. C’est alors le début d’un engrenage épuisant : pères et mères surveillent constamment le travail et les performances de leurs gosses, qui se sentent quant à eux moins doués et perdent en assurance, de sorte qu’il faut les surveiller d’encore plus près. »

 

Mission : sortir les poubelles

Pamela Druckerman, une ancienne journaliste du Wall Street Journal, s’est installée à Paris après avoir perdu son emploi. Elle a épousé un Britannique expatrié et bientôt donné naissance à une fillette. Moins par conviction que par inexpérience, Druckerman entreprit d’élever la petite Bean à l’américaine. Résultat, raconte-t-elle dans Bébé Made in France (4), Bean était systématiquement la plus mal élevée des enfants présents dans les jardins publics et les restaurants où on l’emmenait. Druckerman découvrit alors la vertu essentielle du non. Contrairement aux parents américains, les Français qui le disent le pensent. Pour eux, « apprendre à faire face au “non” est une étape cruciale du développement d’un enfant, écrit Druckerman. Cela l’oblige à comprendre qu’il y a d’autres personnes au monde, dont les besoins sont aussi pressants que les siens ».

Récemment, dans l’espoir que nos fils se comportent davantage comme de petits Matsigenka, mon mari et moi leur avons confié une nouvelle mission : décharger les sacs de provisions de la voiture au retour des courses. Un soir, je suis revenue du supermarché alors qu’il pleuvait. Chargé de deux ou trois sacs, Aaron, le plus jeune, âgé de 13 ans, tenta de sauter par-dessus une flaque d’eau. Il y eut un grand fracas. Après avoir récupéré le peu de nourriture qui pouvait l’être au milieu du champ de bataille jonché d’éclats de verre et de jus de mangue, je décrétai qu’Aaron avait mérité une nouvelle et plus vigoureuse leçon de prise de responsabilité. Désormais, en plus de décharger les sacs de provisions, il aurait pour tâche de sortir les poubelles. Lors d’une de ses premières missions, il négligea de refermer hermétiquement le couvercle, et l’odeur attira un ours. Le lendemain matin, en ramassant les mouchoirs usagés, les paquets de raisins secs grouillants de fourmis, et les morceaux de film plastique visqueux répandus à travers le jardin, je décidai que je n’avais pas suffisamment de temps pour m’offrir le luxe de laisser mes enfants participer aux tâches domestiques.

Dans leur article sur les différences entre les familles Matsigenka et celles de Los Angeles, Ochs et Izquierdo soulignent que les premiers incitent très tôt leurs enfants à se rendre utiles. Les tout-petits réchauffent leur propre nourriture au-dessus du feu, et « les bambins de 3 ans s’entraînent déjà à couper du bois et de l’herbe avec des machettes et des couteaux ». Dès 6 ou 7 ans, les garçons accompagnent leur père à la chasse ou à la pêche ; les filles, elles, apprennent à assister leur mère dans la préparation des repas. Résultat, quand ils atteignent la puberté, les petits Matsigenka maîtrisent la plupart des compétences nécessaires à la survie. Leur savoir-faire favorise leur autonomie, laquelle renforce à son tour leurs compétences : un engrenage vertueux qui se poursuit jusqu’à l’âge adulte.

Dans les foyers américains, l’engrenage semble généralement fonctionner en sens inverse. Les enfants sont si peu sollicités que des adolescents sont parfois incapables de faire marcher les nombreux appareils ménagers de la maison. Leur incompétence est tellement exaspérante qu’on leur en demande encore moins. « De nombreux parents nous ont dit qu’il était plus épuisant de batailler pour obtenir l’aide des enfants que de s’acquitter soi-même des tâches », écrivent les deux chercheuses au sujet des familles de Los Angeles.

On pourrait déduire de ces mouvements contraires que les Américains ont une plus mauvaise opinion des capacités de leurs gamins que les Matsigenka. Ce qui est sans doute vrai, dans un certain sens : combien d’habitants de Park Slope ou Brentwood [quartiers cossus de Brooklyn et de Los Angeles] laisseraient un enfant de 3 ans couper des herbes hautes avec une machette ? Mais, dans un autre sens, c’est bien sûr ridicule. Les Américains d’aujourd’hui, en particulier les couples aisés auxquels s’adressent ces manuels de « désapprentissage » du métier de parent, se font généralement une très haute idée des aptitudes de leurs rejetons. Le petit Ben est peut-être incapable de nouer ses lacets, mais cela ne devrait pas l’empêcher d’intégrer une université prestigieuse.

Dans « Un pays de mauviettes », Hara Estroff Marano impute justement au système universitaire les maux qui affligent les familles américaines. Son raisonnement est à peu près le suivant : les parents de haut niveau, inquiets des piètres perspectives économiques de leur progéniture, ont le sentiment que le diplôme d’une université réputée permet de tirer son épingle du jeu. Pour s’assurer cet avantage, ils sont prêts à faire à peu près n’importe quoi : non seulement s’occuper entièrement de la cuisine et du ménage, mais aussi aider leurs enfants à faire les devoirs de maths, payer des cours particuliers de préparation au bac (SAT), et, s’il le faut, poursuivre l’école en justice. Marano, qui collabore au magazine Psychology Today, raconte l’histoire d’un lycée de l’État de Washington où les élèves devaient, avant d’achever leurs études secondaires, rédiger un texte de huit pages et faire une présentation de dix minutes. Un gamin ayant écopé d’une note éliminatoire, sa famille engagea un avocat.

 

Cent soixante-cinq Barbie

Nous n’avons plus simplement affaire à des « parents hélicoptères », se plaint un directeur d’école cité par Marano, mais à « des modèles de combat à réaction » (5). D’autres professionnels de l’éducation fustigent les « parents chasse-neige » qui écartent tous les obstacles se dressant sur la route de leurs enfants. Les produits de ce travail de sentinelle, de leur côté, craignent de n’être pas capables d’affronter l’université sans l’aide de papa et maman. Selon une étude réalisée par des sociologues du Boston College, les étudiants de première année s’inquiètent aujourd’hui moins des exigences de l’enseignement supérieur que de « la manière dont ils vont gérer l’intendance au quotidien ».

L’étude sur les familles de Los Angeles a donné naissance à un nouveau livre, « La vie au foyer au XXIe siècle », que ses auteurs (Elinor Ochs avec les anthropologues Jeanne Arnold et Anthony Graesch) décrivent comme une « ethnographie visuelle des foyers américains de la classe moyenne » (6). Magnifiquement illustré par les photographies des maisons et des jardins de ces ménages, le livre offre un aperçu intime du foutoir qui règne au cœur de la civilisation américaine. « Au bout de quelques petites années », lit-on dans cet ouvrage, bien des familles amassent davantage d’objets « que leur maison ne peut en contenir ». Résultat : des garages remplis de vieux meubles et de matériel sportif inutilisé, des bureaux où s’entassent des cartons remplis de tous les machins qui n’ont pas atterri dans le garage, et, dans une maison particulièrement encombrée, une cabine de douche pleine à craquer de linge sale.

Les enfants sont démesurément producteurs de bric-à-brac : « Avant même d’entrer à l’école, chaque nouveau bambin augmente de 30 % l’inventaire des biens possédés par sa famille. » Bon nombre des chambres d’enfants photographiées dans le livre sont tellement jonchées de vêtements et de jouets qu’on ne peut accéder au lit sans marcher dessus. (La chambre d’une fillette contient ainsi quelque deux cent quarante-huit poupées, dont cent soixante-cinq Barbie.)

Quand les anthropologues se penchent sur des sociétés comme celle des Matsigenka, ils ont tendance à repérer des tendances générales. La tribu amazonienne valorise le goût de l’effort et la capacité de se prendre en charge. Les rituels quotidiens, les pratiques éducatives et même les contes traditionnels concourent à la transmission de ces valeurs, dont l’utilité est évidente pour des paysans pratiquant une agriculture vivrière. Les légendes des Matsigenka mettent souvent en scène des personnages victimes de leur paresse ; quand ce message ne suffit pas, en guise de punition, ils frottent leurs enfants avec une plante urticante.

Dans la société américaine contemporaine, les tendances sont moins claires. Quelles valeurs entendons-nous promouvoir en transformant nos maisons en hangars à poupées ? En confiant des tâches ménagères à nos enfants, puis en les récompensant quand ils ratent ? En défaisant et en refaisant leurs lacets ? Tout se passe comme si nous nous efforcions activement d’élever une génération d’« adulescents ». Et c’est peut-être bien ce que nous sommes en train de faire, sans en avoir conscience.

Comme le souligne le psychiatre et anthropologue Melvin Konner dans son livre « L’évolution de l’enfance », l’une des caractéristiques clés d’Homo sapiens est sa « longue période juvénile ». Comparé aux autres primates, l’être humain est « nidicole », ce qui signifie qu’il vient au monde immature. Le cerveau du chimpanzé à la naissance est moitié moins gros qu’à l’âge adulte ; la taille de celui du bébé est du tiers seulement. Le chimpanzé atteint la puberté peu de temps après le sevrage ; l’homme a besoin d’une décennie ou plus. Les anthropologues soutiennent souvent que c’est grâce à la lenteur de ce développement que nous pouvons acquérir la maîtrise d’une langue et édifier des structures sociales complexes. [Lire à ce sujet l’article de Michele Pridmore-Brown]

Plus on remonte dans l’histoire, plus les enfants grandissent vite. Dans l’Europe du Moyen Âge, ils étaient initiés aux travaux adultes dès l’âge de 7 ans. L’école obligatoire, instaurée au XIXe siècle, recula à 16 ans environ l’âge de la maturité. À partir du milieu du XXe siècle, la fin des études supérieures semble avoir marqué, aux États-Unis du moins, la nouvelle ligne de démarcation. À présent, il est possible d’approcher la quarantaine sans vraiment entrer dans l’âge adulte.

Du point de vue de l’évolution, ce délai supplémentaire a un intérêt. Dans un monde toujours plus complexe et instable, repousser la fin de l’enfance aussi longtemps que possible peut représenter un avantage adaptatif. Rester éternellement jeune, c’est de ce point de vue se tenir en permanence fin prêt pour le prochain chambardement, quel qu’il soit.

Mais l’adulescence est peut-être tout le contraire de cela : non pas un indice de progrès, mais un nouveau signe de régression généralisée. Il est toujours plus commode de laisser faire sans rien dire, et c’est vrai dans l’éducation des enfants comme dans la finance, l’école publique ou la protection de l’environnement. Le manque de discipline est aujourd’hui l’un des traits de la société américaine, dans tous les domaines. Savoir pourquoi il en est ainsi relève d’une question bien plus vaste – à méditer en sortant les poubelles ou en faisant les lacets de nos gosses.

 

Cet article est paru dans le New Yorker, le 2 juillet 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Entravées par le doute

La réussite repose au moins autant sur la confiance en soi que sur les compétences. Telle est la conviction des auteures de The Confidence Code, qui se taille un joli succès de librairie. Si peu de femmes occupent des postes de très haut niveau, assurent les deux journalistes, c’est en raison de leur « différentiel de confiance en soi » avec la gent masculine. Les hommes osent plus facilement se lancer, explique l’une des auteures au Washington Post, car la testostérone « incline à la prise de risque ». Les femmes, elles, « ressassent leurs échecs », sont trop « perfectionnistes » et n’osent pas s’affirmer. Le remède ? Faire violence à leur nature.  La thèse laisse dubitative Jessica Valenti dans le Guardian, pour qui « le manque de confiance en soi est d’abord le reflet du peu de valeur que la société accorde aux femmes ».

L’ouvrage vient en tout cas enrichir un nouveau filon éditorial : « Un manuel de développement personnel de plus pour femmes riches et carriéristes », ironise Amanda Hess sur le site Slate, dans la lignée de En avant toutes, de la numéro deux de Facebook, Sheryl Sandberg.

David Eberhard : « Les enfants suédois ont pris le pouvoir »

 

David Eberhard est un psychiatre suédois et l’auteur de trois précédents essais. Celui-ci a suscité de vifs débats en Suède, et été abondamment commenté dans la presse étrangère.

 

Vous dites que les adultes, en Suède, ne sont plus capables d’exercer leur autorité. À ce point-là ?

Oui. En faisant des recherches pour mes précédents livres, j’en suis venu à cette conclusion : les petits Suédois ont pris le pouvoir. Profitant des méthodes d’éducation très permissives en vigueur dans le pays, ils se sont arrogé un droit de décision qui était autrefois le privilège des parents. Avec des conséquences très concrètes. Aujourd’hui, dans de très nombreuses familles, ce sont les enfants qui choisissent le menu, le lieu des vacances et même l’heure à laquelle ils vont se coucher ! Ce sont les parents qui leur ont laissé les rênes en renonçant à exercer leur autorité. Persuadés que leurs bambins sont de petites choses fragiles, ils sont terrifiés à l’idée de les traumatiser. Pas question, donc, de les soumettre à la contrainte. D’où la réticence à contrecarrer les désirs des petits : en Suède, il est très mal vu de gronder un enfant. Il n’est pas rare que les parents prennent à partie un professeur ayant donné une note qu’ils estiment trop basse à leur enfant !

 

En quoi cette philosophie est-elle nuisible ?

Le risque, pour les enfants élevés ainsi, c’est d’être mal préparés à entrer dans l’âge adulte. Surprotégés et choyés comme des petits princes et princesses, il auront du mal à encaisser les chocs et à se débrouiller par eux-mêmes.

 

Mais de nombreux psychologues spécialistes de l’enfance ont condamné sans appel les parents autoritaires, qu’ils jugent responsables des névroses de leur progéniture…

Je pense que ces théoriciens de l’éducation outrepassent souvent leur domaine de compétence quand ils se prononcent sur les mérites et les défauts de telle ou telle méthode. Leurs analyses se focalisent sur l’influence parentale, et négligent un grand nombre de facteurs (en particulier génétiques) qui jouent un rôle important dans le développement psychologique de l’enfant. Or, si l’on procède ainsi, il est rigoureusement impossible de déterminer à coup sûr la part qui revient à l’attitude des parents dans l’apparition des névroses. Cela ne permet pas non plus de porter un jugement global sur l’éducation autoritaire.

 

La crise que vous décrivez concerne-t-elle l’ensemble de la société suédoise, ou certains milieux en particulier ?

La société suédoise est composée d’une énorme classe moyenne. C’est en son sein que s’est popularisée cette conception hyperdémocratique de l’éducation, aujourd’hui devenue la norme, avec les conséquences que j’ai dites. Certains parents issus de milieux moins favorisés l’imitent, au risque d’avoir avec leurs enfants des problèmes encore plus graves, car les difficultés socioéconomiques s’ajoutent aux difficultés comportementales. Il existe bien sûr aussi des milieux où l’on se fait une autre idée du rôle des parents. Mais il leur est difficile de l’appliquer en heurtant de front l’orthodoxie selon laquelle les enfants sont des poupées de porcelaine qu’il ne faut pas affronter : leurs bambins seraient fragilisés par la différence de tempérament entre eux et leurs camarades.

 

À l’unisson de votre livre, de nombreux parents et enseignants se sont plaints de l’impolitesse croissante des enfants. Mais de tels propos ne sont-ils pas vieux comme le monde ?

Il est difficile de répondre aux gens qui vous expliquent que les enfants ont toujours été mal élevés. Comme je n’étais pas là il y a deux cents ans, je n’ai bien évidemment rien à leur opposer. Cela étant, si nous nous projetons quarante ans en arrière seulement (époque que j’ai connue), il était tout à fait inconcevable pour un enfant de hurler contre ses parents ou de répondre à son professeur. Si un élève dépassait les bornes, on l’excluait du cours. Je le sais d’expérience ! Aujourd’hui, l’enseignant qui attrape un enfant par le col et l’entraîne hors de la classe s’expose à de sérieux ennuis. Plusieurs professeurs dans ce cas ont été interdits d’exercer leur métier. Voilà, me semble-t-il, un phénomène  nouveau.

 

Vous avez six enfants. Quels conseils donnez-vous aux autres parents ?

L’essentiel est d’être persuadé que l’adulte sait mieux que l’enfant ce qui est bon pour lui. Si c’est clair dans votre tête, vous n’aurez aucun mal à leur dire quoi faire, et aucune fessée ne sera nécessaire. Je conseille donc aux parents de se comporter comme des parents, et non comme les meilleurs amis de leurs gosses.

 

Propos recueillis par Arnaud Gancel.

19 faits & idées à glaner dans le numéro 56

 

• Plus de 10 % des garçons américains sont assagis par des médicaments du cerveau.

• 80 % des médicaments en circulation en Russie sont des leurres.

• Tenir un bébé dans ses bras produit un effet voisin de celui des opiacés.

• Le cerveau ne devient adulte que vers 23-24 ans.

• Le caractère héréditaire du résultat au bac dépasse 50 %.

• Les garçons sont plus vulnérables que les filles aux expériences pénibles vécues durant l’enfance.

• L’adulescence est peut-être moins un signe de progrès que de régression.

• L’adulte sait mieux que l’enfant ce qui est bon pour lui.

• Plus de 16 % des adolescents espagnols consomment du cannabis.

• En France, 10 % des élèves sont victimes de harcèlement physique à l’école primaire.

• Des études suggèrent une composante génétique de la transsexualité.

• Observée depuis 150 ans, la baisse de l’âge de la puberté chez les filles semble s’être arrêtée.

• En Inde, le QI des planteurs de canne à sucre est plus faible avant la moisson qu’après.

• La « régulation émotionnelle » est le nouveau concept phare  de la psychologie de l’enfant.

• La ressource rare, c’est la qualité de la relation parentale.

• 5 % des adolescents européens font un usage pathologique d’Internet.

• Le nombre de boîtes de Ritaline remboursées par la Sécurité sociale est proche de 400 000 par an.

Meilleures ventes au Japon – Aller de l’avant, malgré tout

 

La liste hebdomadaire des meilleures ventes, établie par le distributeur Nippan, témoigne de la désaffection des Japonais pour la littérature. Ils lui préfèrent les ouvrages de divertis- sement et de bien-être. On trouve à la 1re place du palmarès un manga, à la 4e et à la 7e un film d’animation décliné en roman jeunesse et en livre illustré, et des guides pratiques. Au milieu de tout cela, un seul roman, et un recueil de nouvelles.

En tête de liste, « Le basket de Kuroko » est typique de ces récits d’initiation par le sport, genre à part entière dans le manga. Quant à « 20 exercices d’entraînement », où un célèbre footballeur livre sa méthode, il confirme le goût des Japonais pour le sport, et leur volonté de rester en forme jusqu’à un âge avancé. Cette obsession n’est évidemment pas sans rapport avec le vieillissement de la population de l’archipel : 25,6 % des Japonais ont plus de 65  ans.

Dans un tel contexte, la jeunesse est investie de toutes les ambitions, comme en témoigne, à la 9e place, l’histoire d’une ancienne cancre qui est parvenue à intégrer une prestigieuse université. Au 10e rang, un essai polémique se demande si les nouvelles générations sauront changer la société en osant s’affirmer. Dans un pays où les rapports sociaux sont très codifiés et hiérarchisés, où la norme est pesante, il faut en avoir, du courage, pour risquer d’« être détesté ».

Les lecteurs nippons restent fidèles à la tradition qui consiste à puiser dans le passé lointain des modèles pour l’avenir : à la 2e place, un roman historique décrit l’épopée du clan Murakami, samouraïs en charge de la sécurité maritime dans le Japon du XVIe siècle.

Quant au dernier recueil de nouvelles de Haruki Murakami, il n’est qu’en 3e place, sans doute parce que ces textes ne sont pas entièrement inédits. Le thème du recueil est par ailleurs assez éloigné des préoccupations actuelles des lecteurs : les « hommes sans femme » sont une espèce rare dans ce pays où le conformisme impose de se marier.

En dehors des deux adaptations de La Reine des neiges, des studios Disney, qui rappellent l’omniprésence de la culture américaine de masse au Japon, la liste fournie par Nippan reste dominée par les auteurs nationaux. Elle reflète un souci du perfectionnement de soi et l’inquiétude d’un lectorat qui cherche à se rassurer avec des récits de réussite, d’épreuves surmontées malgré tout, dans le contexte de crise protéiforme que vit le pays, profondément marqué par la catastrophe de mars 2011.

 

Corinne Atlan est traductrice. Elle est aussi l’auteure de deux romans, Le Monastère de l’aube (Albin Michel, 2006) et Le Cavalier au miroir (L’Asiathèque, 2014).
 

Quand les médicaments tuent

« À 75 ans, un Américain tond sa pelouse et élève ses enfants, alors qu’un Russe, au même âge, repose dans la tombe depuis vingt-cinq ans. » L’argumentaire du très médiatique docteur Alexandre Miasnikov fait mouche en Russie, où l’espérance de vie pour un homme n’est que de 63 ans. Son livre  s’est vendu à plus de 126 000 exemplaires au cours de la seule année 2013. Miasnikov critique sévèrement le système de santé russe et l’industrie pharmaceutique. Il s’en prend notamment à la publicité pour les médicaments, toujours pas réglementée. Des comprimés pour renforcer les défenses immunitaires aux pilules miracles qui promettent de désencrasser le foie, en passant par les antidépresseurs en vente libre, « 80 % des médicaments en circulation en Russie sont des leurres », affirme-t-il au journal populaire Komsomolskaïa Pravda. Le médecin n’est pas tendre non plus avec certains de ses collègues, qui, au lieu de rechercher la véritable cause d’une affection, diagnostiqueraient des maladies inexistantes, dont les appellations datent de l’ère soviétique.

L’Espagne et ses petits dictateurs

Le député X a chassé de chez lui son fils de 18 ans, trop paresseux et irresponsable, mais il n’a pas supporté les conséquences d’une décision aussi radicale : très vite, il s’est effondré. Il pleurait en l’imaginant à la rue, sans argent, en proie à la drogue et à la délinquance. Le jeune, quant à lui, en a nourri une terrible rancœur envers son père. « Il ne lui a jamais pardonné », se souvient une amie de la famille. Ce genre de situation n’a rien d’exceptionnel. La plupart des parents espagnols qui ont des enfants impossibles sont épouvantés quand, après avoir échoué à trouver un terrain d’entente et négocier des règles de comportement, il leur faut choisir entre sanctionner et faire comme si de rien n’était. C’est que, dans nos sociétés marquées par l’éclatement des modèles familiaux, l’absence de consensus minimum sur les valeurs et les critères d’éducation laisse les adultes désemparés. Selon une enquête de la Fondation d’aide contre la drogue (FAD), 40 % des parents espagnols reconnaissent ne pas savoir gérer les conflits avec leurs enfants.

Les bouleversements sociaux, la révolution Internet, le fait que ces adolescents disposent de bien plus d’argent qu’autrefois ont profondément transformé la culture jeune ces dernières décennies, prenant à rebrousse-poil la génération de la démocratie (1). Auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, le philosophe José Antonio Marina (2) soulignait récemment, dans l’une de ses conférences, que les jeunes d’aujourd’hui ne communiquent plus avec leurs parents. Autrefois, les adultes surfaient sur cette immense vague qu’était la société, observe Marina, et même s’ils semblaient aux commandes, c’est la vague qui imprimait le mouvement. « Désormais, parents et enseignants sont convaincus qu’ils n’éduquent plus au nom de la société mais malgré elle. Et ils se sentent dépassés. »

Alors, nombreux sont ceux qui laissent faire, décidant d’ignorer la gravité des conflits avec leurs enfants pour échapper à la confrontation. Ainsi cantonnent-ils leurs interventions à la sphère domestique, plus facilement contrôlable : ils grondent le jeune parce qu’il ne travaille pas assez à l’école, qu’il rentre à la maison quand bon lui semble, parce qu’il ne fait pas son lit ou n’aide pas à mettre la table. Mais ils évitent les questions essentielles : qui donc fréquente-t-il ? Quels risques court-il ? Quelles sont ses valeurs ? Ils ne le font pas car ils craignent de voir leurs pires soupçons confirmés. Et lorsque c’est le cas, ils ont tendance à accuser l’école, les médias, les lois, la société.

Bien sûr, les messages véhiculés par la publicité ou la télévision, valorisant le divertissement et la transgression, font des ravages. « Mais la famille encourage parfois aussi les comportements rebelles. Un jour, j’ai dû expliquer à une mère pourquoi il n’était pas convenable que son fils traite d’“imbécile” un professeur de 60 ans », raconte María Iñesta, psychologue, conseillère principale d’éducation au lycée technique Luis Buñuel, dans la banlieue madrilène. « Nous sommes face à une révolution copernicienne. Les enseignants doivent assumer la charge qui incombait traditionnellement à la famille : apprendre aux enfants à être de bons citoyens, de bons camarades et à respecter les autres. » Le proviseur du lycée, Francisco Javier Lapuente, 40 ans, père d’un enfant de 12 ans, fait remarquer par ailleurs que les problèmes apparaissent de plus en plus tôt. « Il existe des cas de harcèlement scolaire dès l’âge de 7 ou 8 ans. Les parents doivent savoir poser des limites. » [Sur le harcèlement, lire notre entretien avec Rosario Ortega Ruiz]

Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés, sans succès. Leur impuissance s’explique notamment par la multiplication des comportements violents, qui finissent souvent par conduire chez le psychologue, quand ce n’est pas au commissariat ou devant le juge. Plus de 34 000 jeunes de moins de 18 ans ont été arrêtés en 2004, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur espagnol (3). Les conduites déviantes révèlent souvent des troubles personnels, de graves problèmes familiaux et l’absence de traitement adéquat. Ces adolescents difficiles, pour qui « ça passe ou ça casse », ont des points communs, s’accordent à dire les sociologues : partisans du moindre effort, ils refusent de se donner de la peine pour obtenir quelque chose, ne supportent pas la frustration et revendiquent constamment des droits, sans vouloir assumer aucun devoir.

 

Individualistes sans scrupules

Les statistiques sont éloquentes. Selon plusieurs enquêtes publiées au début des années 2000, 23 % en moyenne des adolescents espagnols ont un comportement transgressif et négatif ; 500 000 admettent se saouler au moins une fois par mois ; environ 30 % consomment du cannabis ; 3,6 % de la cocaïne ; 12 % ont déjà eu un accident de la route, et 7 % ont découché au moins une fois. 53 % des filles qui ont des relations sexuelles entre 15 et 19 ans n’utilisent pas de contraceptifs, et 5,7 % des élèves reconnaissent être harcelés par leurs camarades au moins une fois par semaine (4).

La psychologue Eva Amman, forte de ses dix-huit ans d’expérience auprès des prisonniers, connaît bien les ressorts des comportements juvéniles, délinquants en particulier. Elle est responsable du Centre éducatif d’Ibaiondo, au Pays basque, qui héberge des mineurs condamnés par la justice ou en attente de jugement ; parmi eux, les sept élèves ayant harcelé le jeune Jokin, dont le suicide en septembre 2004 avait ému toute l’Espagne. « Le manque de limites posées à leurs comportements, la démission des parents, qui s’en remettent à l’école, l’égoïsme de ces mineurs, leur manque d’empathie et leur volonté de satisfaire immédiatement tous leurs désirs en font de véritables tyrans et des individualistes sans scrupules, souligne Amman. Mais ils ont appris tout cela d’une société qui célèbre ces valeurs. »

La violence, psychologique ou physique, la loi du plus fort, est le moyen le plus rapide d’obtenir ce qu’ils veulent. Une seule chose les obsède : « Se faire respecter » par leurs pairs, ce à quoi ils parviennent par la force ou l’intimidation. Le groupe est pour eux la référence par excellence et, comme l’explique encore Eva Amman, c’est par la contrainte que l’on persuade autrui d’en faire partie. « Parler, convaincre, dialoguer, respecter les différences ne sont rien d’autre, pour eux, que des idées de vieux », ajoute-t-elle.
La société actuelle, où l’on récompense d’abord celui qui réussit, et où les relations des jeunes entre eux restent souvent superficielles, n’est pas pour rien dans ces déviances juvéniles. Les adolescents internés à Ibaiondo ou dans d’autres centres éducatifs reconnaissent généralement leurs crimes et délits. Ce qui ne les empêche pas de se plaindre d’avoir eu la malchance de se faire « prendre » et de reporter leur responsabilité sur les « mauvaises fréquentations » et la drogue. La relation affective entre les mineurs et les professionnels de ces établissements est déterminante. Mais il est difficile d’obtenir un changement de comportement en l’absence de suivi thérapeutique régulier et d’un environnement familial favorable.

Pour éviter ces dérives adolescentes, selon les experts, la clé est une éducation appropriée dès le plus jeune âge : si les parents ne sont pas capables de dire « non » à un enfant de 2 ans, comme c’est souvent le cas, le gamin n’en fera qu’une bouchée à 15 ans. « Un jour, mon fils m’a attrapé par la chemise et je suis resté sans réaction », a avoué un père à Javier Urra. Pour ce psychologue, qui travaille depuis plus de vingt ans à la justice des mineurs, « certaines personnes sont incapables de s’opposer aux autres ». Il s’agit de parents qui ne savent pas affronter leurs enfants, soit parce qu’ils choisissent la solution de facilité, soit parce qu’ils craignent d’aggraver le conflit. « Mais cela s’inscrit aussi dans le cadre d’une société qui a tout banalisé, au point qu’il semble ne plus y avoir de différence entre le bien et le mal », ajoute Urra, qui fut le premier Défenseur des enfants en Espagne et vient de publier un ouvrage intitulé « Le petit dictateur ». « Si nous ne fixons aucune limite, nous en arrivons à avoir des enfants despotes à la maison. »

Javier Urra affirme que 8 % des parents se disent impuissants et désespérés, 8 % reconnaissent avoir été plusieurs fois insultés ou menacés par leurs enfants, 20 % ne savent pas leur faire face quand ils exigent de l’argent. « La majorité transmettent à leurs gamins – ou plutôt essaient de leur transmettre – l’ambition, le désir d’accéder à des emplois valorisants, le goût des études et la volonté d’assumer des responsabilités. Mais ils insistent beaucoup moins qu’avant sur les valeurs sociales, politiques ou religieuses. En somme, ils leur lèguent un certain pragmatisme, à courte vue la plupart du temps. »
Les adolescents difficiles sont totalement réfractaires aux valeurs. Capricieux, ils manquent de respect envers l’autorité du père, de la mère et du professeur. Ils ne veulent ni travailler, ni étudier, ils sont grossiers et disent ne pas pouvoir « blairer » leurs parents. Ces derniers reconnaissent souvent ne pas savoir comment les élever et avoir échoué. « Personne ne m’a préparé à être père dans ces conditions », s’est plaint l’un d’eux à Javier Urra. « Quand je dis “non” à ma fille de 16 ans, lui a confié un autre, elle me demande de fournir des raisons susceptibles de la convaincre. Et parfois, je ne sais pas quoi dire. Par exemple, elle me demande : “Pourquoi toi tu peux fumer des joints et pas moi ?” Elle ne m’obéit pas. »

Ces parents sont rongés par la peur de l’affrontement. Plusieurs spécialistes soulignent que les articles 154 et 155 du Code civil espagnol, s’ils ne sont pas légalement abrogés, le sont à coup sûr pour la société. Le premier autorise à éduquer et punir raisonnablement les enfants ; le second stipule que ces derniers doivent obéir à leurs parents tant qu’ils vivent sous leur toit et contribuer aux dépenses de la famille. Le juge pour mineurs de Grenade, Emilio Calatayud, met ces malentendus sur le compte du complexe de jeune démocratie propre à l’Espagne. « C’est le règne du “nous sommes tous égaux”, “il ne faut surtout pas dire ‘non’ aux enfants”, etc. Dans ce pays, nous sommes passés d’un extrême à l’autre : du père autoritaire d’avant la démocratie au père psychologue pour lequel il faut expliquer les choses, être l’ami de ses enfants. » Les conséquences de ce culte du dialogue sans limites sont désastreuses, estime ce juge qui rend en moyenne 900 jugements chaque année. Il n’est pas facile d’exercer sa paternité dans une société où la famille a connu de profonds bouleversements, avec l’augmentation des divorces, et des enfants qui passent d’une maison à l’autre ; une société où il est devenu très facile de se procurer de la drogue ; où la violence est glorifiée dans les jeux vidéo et les séries télévisées. « Nous avons donné énormément de droits à cette jeunesse, sans avoir suffisamment insisté sur ses devoirs », souligne encore Calatayud.

Les nouveaux jeunes délinquants sont de plus en plus souvent issus de familles des classes moyenne et moyenne supérieure, contrairement à ceux des années 1980, venus de milieux défavorisés. « Nous tous, parents d’enfants mineurs, sommes susceptibles de recevoir à tout moment un appel du commissariat nous informant que notre fils, mais aussi notre fille, a commis telle ou telle infraction : il peut s’agir d’une bêtise, ou bien d’un délit relativement grave. Aujourd’hui, se procurer de la drogue est facile. On peut acheter des graines de marijuana un peu partout », ajoute le juge Calatayud.

Les expériences que les adolescents espagnols des générations précédentes vivaient à partir de 18 ans se font aujourd’hui dès l’enfance. La recherche du plaisir et les relations en tout genre sont très précoces. À cela s’ajoute le fait que l’adolescence dure deux fois plus longtemps chez les générations actuelles que chez leurs grands-parents, affirme Manuel Martín Serrano, professeur de l’université Complutense de Madrid et auteur d’« Adolescence produite et adolescence vécue (5) ». Cet allongement est dû principalement à une entrée plus tardive dans la vie active, à 24 ans en moyenne. « Les nouvelles générations suivent un parcours plus long, avec des étapes existentielles brutales, très dures pour beaucoup, où le risque est plus élevé de se perdre », affirme Martín Serrano.

Mais les adolescents et les jeunes ne sont pas les seuls à être perdus, leurs parents le sont également. « Ici, à Grenade, j’ai fini l’année avec 165 plaintes déposées par des parents qui se disent maltraités par leurs enfants, conclut le juge Calatayud. Ils n’en peuvent plus. Ce sont des affaires dans lesquelles on voit des jeunes maltraiter les membres de leur famille, les faire chanter et les humilier. Il y a deux ou trois ans, il n’y avait pas plus de trente ou quarante cas de ce genre. »

Avant de se rendre devant les tribunaux, et après avoir consulté professeurs, psychologues et psychiatres, certains parents ont même recours à des détectives privés pour enquêter sur leur progéniture. Julio Gutiez, président de l’Association des détectives privés d’Espagne, explique qu’un professionnel consacre en moyenne 40 % de son activité à des affaires entrepreneuriales ou touchant le monde du travail, 40 % à des questions d’argent, de fraudes à l’assurance, de contrefaçon, et 20 % à des enquêtes familiales. Sur ces 20 %, la moitié (soit 10 % de leur activité) sont des enquêtes diligentées par des parents sur leurs adolescents. « Ce type d’affaires a connu une croissance spectaculaire ces quatre dernières années », note Gutiez. De presque zéro, nous sommes passés à sept mille par an. « De quoi s’inquiètent les parents ? De savoir si leur enfant se saoule, se drogue, quelles sont ses fréquentations, explique-t-il. Dans 98 % des cas, leurs soupçons sont fondés. » Et Julio Gutiez de citer le cas de jeunes qui financent leur consommation de drogue par du petit trafic : « Ils sortent de chez eux le samedi avec 50 ou 60 euros en poche. Avec ça, tu te procures un gramme de cocaïne ou une plaquette de shit. Sans compter les petites jeunes de 16 ou 17 ans qui se prostituent occasionnellement le week-end pour gagner les 600 ou 700 euros nécessaires à l’achat des vêtements dont elles rêvent. » D’autres parents choisissent de mettre leur enfant à la porte, mais veulent savoir comment il s’en sort. Certaines situations sont particulièrement terribles. « En ce moment, j’ai le cas d’un jeune de 17 ans que son père et sa mère ont chassé de chez eux parce qu’il les frappait. Il a deux antécédents de vol avec violence, poursuit Gutiez. Ses parents veulent être tenus au courant de ses faits et gestes car il traîne avec une bande qui… Bref, ils ont peur qu’il revienne chez eux. Ils veulent que nous le surveillions pour les prévenir au cas où il prendrait le chemin de la maison, qu’ils aient le temps de déguerpir. »

 

Cet article est paru dans El País en avril 2006. Il a été traduit par Maïra Muchnik.
 

Un Narendra Modi de légende

Publiée fin mars, cette « biographie politique » du leader du parti nationaliste hindou, le BJP, est tombée à pic, au moment où le poids lourd de la politique indienne s’apprêtait à remporter les élections législatives contre le parti du Congrès, au pouvoir depuis dix ans. Racontant par le menu les « jeunes années de Modi, son ascension, sa philosophie personnelle en matière de religion et de politique », l’ouvrage ne pouvait que susciter la curiosité du lectorat vis-à-vis d’un futur Premier ministre aussi controversé.

À la tête du Gujarat, Modi a en effet joué un rôle toujours mal élucidé dans les violences intercommunautaires de 2002 : près de deux mille musulmans avaient été pourchassés, brûlés vifs ou abattus, après la mort de cinquante-huit pèlerins hindous dans l’incendie d’un train, dont les nationalistes hindous ont imputé la responsabilité aux musulmans. Plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’homme accusent aujourd’hui Modi d’avoir implicitement encouragé les violences, si ce n’est de les avoir orchestrées.

Or, jusqu’à présent, rappelle le Times of India, Modi avait décliné toute responsabilité dans ces pogroms : au fil des années, le leader du BJP avait constamment rappelé que sa culpabilité « n’avait jamais pu être établie par aucun tribunal ». À en croire cette biographie autorisée – et « passablement hagiographique », glisse l’article du Times of India –, Modi a cette fois confié que lors des émeutes, pour mettre fin aux massacres, il avait fait appel à l’aide de la police paramilitaire des trois États voisins… qui ne la lui avaient pas fournie. Après quoi, apprend-on dans le livre, « il ne voulait plus rester ministre en chef, estimant que ce serait injuste pour la population de cet État qui avait été gravement maltraitée à cause de lui ». Selon son biographe, l’homme fort du BJP avait même « l’intention de donner sa démission lors du congrès exécutif national d’avril 2002, un mois après les émeutes » : « Je voulais quitter mon poste », déclare-t-il à Andy Marino, « mais le BJP n’était pas prêt à me laisser partir, ni le peuple du Gujarat. La décision ne dépendait pas de moi, et je ne voulais pas me dresser contre l’autorité de mon parti. »

Mais le plus étonnant, c’est encore qu’Andy Marino, un producteur de films et auteur britannique peu connu, sans lien particulier avec l’Inde, ait pu obtenir, comme l’écrit l’éditeur, « une demi-douzaine de rencontres exclusives » avec Narendra Modi. Ce qui ne l’est, hélas, pas tant que ça, étant donné l’état de la liberté d’expression en Inde, c’est la prudence des journaux vis-à-vis d’une biographie aussi complaisante : l’article de Times of India, qui se contente d’en citer des extraits, n’est pas signé.

Les œillets fanés de la révolution

Publié en mars à Lisbonne, quelques semaines à peine avant le quarantième anniversaire de la Révolution des œillets, le dernier roman de Lídia Jorge, l’une des grandes figures de la littérature nationale, revient sur ce moment rare de l’histoire, qui vit des militaires renverser, la fleur au fusil, la dictature de Salazar.

« “Les mémorables” met en scène une journaliste portugaise à qui l’ambassade américaine de Lisbonne confie la réalisation d’un documentaire historique sur le 25 avril 1974 », lit-on dans le Diário de Notícias. Un artifice littéraire qui permet à l’auteure de mener sa propre enquête sur cette folle journée, par-delà tous les mythes qui se sont peu à peu forgés à son sujet.

Lídia Jorge, qui a retrouvé plusieurs des capitaines putschistes, donne la parole à ceux qui ont fait cette révolution et en furent les témoins directs. Ce faisant, l’écrivain réfléchit à « l’effet du passage du temps sur ces héros comme sur la société portugaise dans son ensemble », note le quotidien Sol, « de l’illusion révolutionnaire au désenchantement de la démocratie ».