Pourquoi j’ai mis mon fils à la porte

« Écrivez sur ce que vous connaissez. » Peut-être s’agit-il d’un conseil avisé. Mais écrire sur « qui » vous connaissez est une tout autre affaire – surtout si ce « qui » est membre de votre famille. La mère de Blake Morrison a, paraît-il, émis des réserves sur les Mémoires que l’écrivain britannique consacra à son père en 1993 (1) ; la sœur d’Hanif Kureishi a peu goûté le portrait – même travesti par la fiction – que fit d’elle le scénariste dans The Mother de Roger Michell (2003) ; quant à Frank McCourt, avec son récit autobiographique Les Cendres d’Angela, il semble qu’il ait offensé la moitié des habitants de Limerick, la ville irlandaise qui en est le décor. Peut-être n’est-ce pas un hasard si les Mémoires écrits par des parents portent souvent sur des enfants qui ne peuvent répondre. Des mères (les auteures Rachel Cusk, Anne Enright ou Kate Figes) ont écrit sur les difficultés rencontrées avec leur bébé. Certaines, comme Charlotte Moore dans « George et Sam (2) », ont donné la parole à leurs enfants autistes. Quant aux livres traitant de la maladie mentale (Le jour où ma fille est devenue folle de Michael Greenberg en est un exemple récent (3)), ils ne risquent pas de faire l’objet de représailles. Chacun de ces livres s’est attiré des critiques positives. En revanche, aucun lecteur, même distrait, de la presse anglaise n’a pu ignorer le déchaînement d’indignation provoqué début 2009 par les Mémoires de Julie Myerson sur son fils adolescent, accro au cannabis. Le jour du Jugement est arrivé pour Myerson avant même la publication du livre. Ce concert de désapprobation a été tout à la fois extrême, retentissant et personnel. Myerson a enfreint la règle absolue : elle a écrit à propos de son fils en difficulté d’une manière qui ne peut que l’enfoncer un peu plus. Il va sans dire que la critique à laquelle tout le monde a prêté la plus grande attention fut celle de Jake Myerson lui-même, le sujet du livre, auquel le Daily Mail a offert une coquette somme pour raconter son histoire. Le jeune homme a dénoncé ses parents avec force conviction et affirmé s’être dès le départ opposé à la publication de l’ouvrage (la version de sa mère est différente) (4). On comprend facilement l’évolution de ce livre. Julie Myerson était censée travailler à son prochain opus, l’histoire d’une certaine Mary Yelloly, une aquarelliste du Suffolk morte à 21 ans au début du XIXe siècle. Pendant qu’elle rassemblait la documentation nécessaire, la personnalité de son fils bien-aimé, gros consommateur de cannabis, changea brutalement. Âgé de 17 ans, il devint violent (il fit tomber sa mère, lui perforant le tympan). Voleur, menteur, il essaya un jour – et ce fut le bouquet pour ses parents – d’initier ses jeunes frère et sœur à la drogue. Après deux années de tempête, Myerson décida de le mettre à la porte. Elle espérait que l’attitude préconisée par les spécialistes des drogues (un amour exigeant) donnerait des résultats et que Jake, après avoir touché le fond, reviendrait demander de l’aide. Durant cette période, le travail et la vie de Myerson commencèrent de se confondre comme des couleurs mal fixées déteignant l’une sur l’autre. Le livre devint un moyen pour elle de rester auprès son fils. Alors que son départ avait tout d’un deuil, écrire à son sujet, c’était garder Jake sous le toit familial. Peut-être Myerson trouvait-elle, à travers son livre, ce que la vraie vie ne lui offrait pas : une illusion de contrôle. Écrire cet ouvrage était, au sens le plus profond, un acte maternel. Trois fils s’enchevêtrent pour tisser la trame improbable de ce récit. D’abord, Mary Yelloly, aquarelliste de talent à 8 ans déjà. Mais l’auteure a pour Yelloly une fascination que ne partage pas son lecteur. Lorsqu’elle arpente le cimetière de Woodton, dans le Suffolk, à la recherche de sa tombe, le ton de Myerson est empreint d’une émotion, d’une tension et d’une mélancolie qui semblent s’appliquer autant à l’objet de ses recherches qu’à ce qu’elle vit à cet instant précis dans son foyer. Yelloly méritait qu’on lui consacre un petit livre. Au lieu de cela, abandonnée entre réalité et fiction, elle est condamnée à rester une figure délavée que l’on néglige, éclipsée par celle de Jake Myerson. Le deuxième fil est l’adolescence de l’auteure : le naufrage du mariage de ses parents et la relation ambivalente de Julie à son père, qui s’est suicidé le jour où elle-même donnait naissance à sa fille. Ce n’est pas la première fois que l’écrivain en parle et, en dépit de l’intensité dramatique, j’avais hâte de revenir à la troisième dimension du livre, qui est aussi la principale : Jake. Non qu’il soit nommé dans cette histoire. Quand Mary Yelloly se voit donner du « tu » en signe d’intimité injustifiée, Jake apparaît tantôt comme « il » (la troisième personne distanciée) ou « notre garçon » (un possessif terriblement discutable). Comme ces petits mots en disent long… Le choix du temps est lui aussi révélateur : quel que soit le siècle, Myerson opte pour le présent de narration ; comme si le passé et le futur étaient trop précaires. Mais son style n’est jamais rien de moins que convaincant, avec son lyrisme saccadé, comme en permanence à la recherche de souffle. Myerson excelle lorsqu’elle raconte les pires moments qu’elle a traversés avec son fils. Elle n’esquive aucun souvenir douloureux : « Comme d’habitude, il tente de m’intimider par sa taille. Comme d’habitude, je me sens petite et triste et fébrile. Impuissante, juchée sur mes hauts talons de satin vert. » Elle ne se dérobe devant aucune description, parlant même de l’avortement de la petite amie de Jake, ce qui m’a révoltée. Mais les raisons de Myerson sont tout sauf viles. Elle aurait pu s’abriter derrière la forme romanesque, mais elle a voulu donner un sens à la réalité, comprendre le chaos qui a submergé sa famille. Elle a voulu venir en aide à autrui, à elle-même et à son fils.

À l’exception d’une excellente tribune publiée dans le Guardian, dans laquelle Jonathan Myerson prend la défense du travail de son épouse, le débat autour du livre a complètement ignoré son thème central. Car le vrai méchant de l’histoire est la skunk, cette puissante variété de cannabis que consomme Jake. Un spécialiste des drogues leur dit : « Trop peu de gens comprennent la vraie nature et la gravité de l’addiction au cannabis. » Pour l’ignorant, justement, il explique la différence entre cannabis et skunk (5) : « À mon avis, la skunk est encore plus dangereuse que l’héroïne. Parce que, contrairement à l’héroïne, on ne peut jamais complètement s’en sortir. » Le livre a trois dimensions, mais aussi trois publics : Myerson, son fils, et quiconque a vécu une expérience comparable. Chaque foyer où le cannabis a fait des ravages sera reconnaissant à l’auteure d’avoir témoigné. Myerson a peut-être agi de façon inconsidérée, mais elle ne manque pas de courage. Elle a essayé d’écrire avec honnêteté sur une expérience cauchemardesque et sur un sujet qui ne semble jamais recevoir l’attention qu’il mérite. La manière dont Myerson et sa famille surmonteront sa publication ne nous regarde pas. Mais elle s’est d’emblée installée sur le banc des accusés : « Aucun parent ne rejette ainsi un enfant sans le sentiment d’avoir échoué de la pire manière qui soit. » Pourquoi ne pas laisser à Julie Myerson le soin de se juger elle-même ?

 

Cet article est paru dans The Observer le 15 mars 2009. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Son coming-out l’a (presque) tué

De retour chez elle un après-midi, Jeanne Mixon, l’épouse de John Schwartz, a trouvé Joe, leur fils de 13 ans, tout nu dans la salle de bains, incohérent, les yeux exorbités. Des flacons de pilules jonchaient le sol, un couteau de cuisine gisait au fond de la baignoire : il avait essayé de se suicider.

C’est sur cette scène tragique – le cauchemar de tous les parents – que s’ouvre le livre de témoignage de John Schwartz. Ce récit déchirant raconte le combat de Joe pour assumer sa sexualité, et celui de ses parents pour le protéger de l’homophobie ambiante et l’aider à supporter un système scolaire qui continue de marginaliser les gosses qui ont justement besoin d’une attention particulière ; quand il ne les traite pas comme des cas pathologiques.

Schwartz est au bureau quand Jeanne l’appelle pour lui dire que leur fils a voulu se tuer. Il se précipite à l’hôpital et reste au chevet de Joe, s’échinant à lui faire ingurgiter une solution de charbon activé pour éliminer le poison. Le lecteur partage son angoisse lorsqu’il essaie de le faire boire : « Allez, Joseph, encore une gorgée ! Allez ! Encore un peu ! »

Depuis quelques années, les Schwartz se doutaient que Joe était gay. Sa passion pour ce qu’il appelait les jouets « tout jolis » et les poupées Barbie leur avait mis la puce à l’oreille. À la différence de trop nombreux parents, ils préféraient nettement que leur fils s’assume au grand jour ; et quand Joe est entré au collège, John l’a vivement encouragé à révéler son homosexualité. Mais même des parents aussi tolérants et protecteurs que les Schwartz ne pouvaient défendre leur fils contre l’impitoyable cour de récréation, ni contre lui-même. Enhardi par son coming-out, Joe s’est un jour mis à houspiller une bande de garçons sur leur façon de donner des notes aux filles, les notant à son tour : « Toi, c’est 5 sur 10 ; toi, 7 sur 10. » « Ils l’ont très mal pris, raconte Schwartz. Et Joe les provoquait : “Alors, les gars, vous avez peur du grand méchant gay ?” » Les élèves sont allés se plaindre auprès d’un conseiller pédagogique, l’histoire a circulé, et l’adolescent en a été très affecté. Quelques heures plus tard, il avalait plus d’une vingtaine de capsules de Benadryl (1). « S’il y avait eu un médicament plus fort chez nous, nous l’aurions peut-être perdu. »

Les statistiques sur le suicide des adolescents gays sont « à tout le moins confuses », souligne Schwartz ; mais sa propre analyse des études disponibles l’incite à penser que la recherche finira par révéler « une plus forte incidence des comportements et des idées suicidaires chez les adolescents et adolescentes homosexuels que dans le reste de la population ». De nombreux cas ont d’ailleurs été très médiatisés. Comme celui de Tyler Clementi, cet étudiant de l’université Rutgers qui s’est jeté du George Washington Bridge en apprenant qu’un de ses colocataires avait posté une vidéo de lui en train d’embrasser un garçon et incité sur Twitter tous les étudiants à la regarder.

Mais l’intimidation directe, souligne Schwartz, n’est pas la seule forme de brimade que subissent ces jeunes. Près de 90 % des élèves homos déclarent avoir déjà entendu le mot « gay » employé de façon péjorative, et 72 % avoir été témoins de l’usage de termes homophobes comme « pédé ». Résultat, écrit Schwartz, « ces gosses peuvent se trimballer avec un bourreau intérieur qui leur détruit le moral, même quand on les laisse tranquilles ».

La tentative de suicide de Joe semble due à l’ostracisme dont il était victime à l’école ; mais, pour son père, cette explication rudimentaire ne suffit pas à rendre compte de l’étendue d’un tel désespoir. Pendant presque toute son enfance, on s’était moqué de Joe parce qu’il était différent : non seulement efféminé et nul en sport, mais aussi sujet aux explosions de colère contre les autres gosses ou les enseignants. En plus, on se demandait s’il ne souffrait pas d’un ou plusieurs troubles psychiatriques. « Au fil des années, tous les conseilleurs en chambre avaient proposé leur “diagnostic du mois” », confie Schwartz : troubles de l’attention (TDAH), bipolarité, troubles d’interaction sensorielle, trouble oppositionnel avec provocation (2).

Comment les parents réagissent-ils à l’inexorable souffrance de leur enfant ? Le livre offre une réponse : dévorés par le désir de l’aider, ils cherchent désespérément à comprendre ce qui a mal tourné. En bon journaliste, Schwartz utilise son talent d’enquêteur pour s’informer sur les problèmes de Joe – la question de l’identité sexuelle, de l’homophobie, du suicide adolescent et des maladies mentales. Mais il fait aussi une mise au point sur lui-même, sur ce qu’il perçoit comme ses déficiences de père. Il évoque avec regret les erreurs que lui et Jeanne ont commises – notamment leur manque de perspicacité face aux « pitoyables » premières tentatives de suicide. Un jour, par exemple, ils ont pris pour argent comptant les explications maladroites fournies par Joe quand ils ont trouvé des signes qu’il avait peut-être tenté de se pendre ou de s’étrangler. « À ce stade, vous devez vous dire : “Ces gens sont complètement aveugles !”, écrit Schwartz. Et la seule réponse que, rétrospectivement, je puisse vous donner, c’est : “Oui ; c’est à peu près ça.” »

Tout devient toujours limpide avec le recul, mais l’acharnement qu’ils mettent à défendre leur enfant et l’honnêteté qui les caractérise font de John Schwartz et Jeanne Mixon les véritables héros d’« Étrangement normal ». Il n’empêche, Joe reste la star du livre. Comment ne pas tomber sous le charme de ce gamin qui, au milieu de son supplice, fait preuve de tant d’ironie et d’une intelligence si vive ? Après avoir lu le livre de Job, il décide ainsi de ne pas faire sa bar-mitzvah afin d’éviter, raconte son père, d’« avoir le moindre lien avec un Dieu capable de ruiner la vie d’un homme pour gagner un pari contre Satan ».

Évidemment, la légèreté qui imprègne le livre est possible parce que les parents de Joe – contrairement à beaucoup d’autres, ceux de Tyler Clementi par exemple – ont eu de la chance : leur gosse a raté son suicide. Mais les histoires de ces deux garçons montrent qu’il reste beaucoup à faire pour découvrir et saper les idées qui sous-tendent l’homophobie chez tant d’ados et de jeunes hommes.

Malgré cela, quand Joe retourne au lycée, nous apercevons avec lui la possibilité d’un avenir plus tolérant. Peu après son coming-out, il avait décidé de se teindre les cheveux en pourpre. « Il y a des chances que tu te fasses tabasser à l’école », l’avertit son père sans réussir à le dissuader. Quelques jours plus tard, après la gym, Joe est dans les vestiaires quand « quelques sportifs » se pointent et lui parlent de ses cheveux. « Mais ne comprends-tu pas, ne comprends-tu pas, demande l’un d’eux, que le pourpre est une couleur réservée aux homos ? » Après avoir passé tant d’années à voir son fils marginalisé et brimé, Schwartz savoure un moment de triomphe quand « un autre sportif s’avance et balance le premier contre une rangée de casiers. “Il peut teindre ses cheveux en rose vif, si ça lui chante.” »

 

Cet article est paru dans le New York Times le 9 novembre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

L’empire de Joséphine

La vie de Marie-Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, la jeune fille qui allait devenir l’impératrice Joséphine, fut plus extraordinaire que celle de n’importe quelle princesse de conte de fées. Fille d’un bon à rien de province, elle survécut à un divorce et à la Révolution (elle était à quelques jours de la guillotine quand Robespierre tomba) pour devenir l’une des plus illustres beautés du Directoire et conquérir, presque par mégarde, le cœur d’un jeune général un peu gauche, Napoléon Bonaparte. Comme une prêtresse vaudou le lui avait prédit quand elle n’était encore qu’une enfant en Martinique, elle allait être à ses côtés plus grande qu’une reine.

Leur idylle donna lieu à l’une des correspondances amoureuses les plus enflammées qui nous soient parvenues. Le matin qui suivit leur première nuit (les enfants de Joséphine postdatèrent la lettre après sa mort pour faire croire qu’ils étaient déjà mariés), Napoléon lui écrivit : « Ton portrais et le souvenir de l’énivrante soirée d’hiers n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quelle effet bizzare faite vous sur mon cœur ! » [orthographe d’origine].

Le lien viscéral unissant la demi-mondaine volage (et plus toute jeune au moment de leur rencontre) et cet époux qui ne rêvait que de conquêtes devait durer leur vie entière, et rester intact tout au long de la vertigineuse carrière politique et militaire de Napoléon. Cet amour résista à l’inaptitude de Joséphine à lui donner un héritier comme aux efforts répétés de la famille de Bonaparte pour la chasser de son lit. Il continuait de voir en elle sa bonne étoile.

En 1810, elle se soumit à la nécessité et s’écarta pour lui permettre d’épouser Marie-Louise d’Autriche (la malheureuse petite-nièce de Marie-Antoinette) et d’avoir le fils qu’il attendait tant. Mais même alors, ils s’aimaient toujours. Joséphine mourut quatre ans plus tard, le cœur brisé, selon certains, par la défaite de Napoléon face aux coalisés et son exil à l’île d’Elbe. Quand l’ex-empereur contracta en 1821 le mal qui devait l’emporter, Joséphine lui apparaissait dans son délire. Son nom fut le dernier qu’il prononça (1).
Mais Napoléon était un fieffé misogyne, convaincu que « la grande affaire des femmes était, et devait être, leur toilette », selon le témoignage de sa belle-fille Hortense. La seule qu’il aima jamais était donc à ses yeux, on ne s’en étonnera pas, « une femme, au meilleur sens du terme ». Il chérissait ses larmes, sa douceur, ses mensonges, sa grâce, son extravagance, sa générosité et sa jalousie. Ces traits de personnalité venaient naturellement à Joséphine, mais, Napoléon aidant, ils finirent par définir son caractère. Pour Kate Williams, ils étaient aussi ses meilleures armes dans cette guerre des sexes que fut leur relation.

Williams soutient que les techniques de « puissance douce » utilisées par Joséphine étaient trompeuses, qui cachaient une ambition outrepassant le simple désir de survivre. « Avec une douceur feinte, écrit Williams, elle affirmait n’être “pas faite pour une telle grandeur”. Mais, en réalité, elle voulait s’élever au-dessus de tous ceux qui l’avaient auparavant méprisée. » Son abondante correspondance « trahit sa détermination implacable ». Cette Joséphine postféministe est avide de prestige – dont la manifestation physique pour les femmes de l’époque était un décolleté couvert de diamants – et tellement ambitieuse qu’elle sacrifie sa fille Hortense, pour affermir sa position, en la mariant au frère détestable et souffreteux de Napoléon, Louis.

Mais, bien que Williams repère dans la correspondance de Joséphine de nombreux indices de manipulation et de tromperie, on trouve également sous sa plume de nombreuses preuves qu’elle était davantage que cela. Quand elle se lamente sur son destin d’« esclave couverte de bijoux », il est difficile de ne pas sentir la sincérité de ces mots, aussi réticente fût-elle à l’idée d’abandonner son statut d’impératrice.

Le grand plaisir, la grande consolation de la vie de captivité qu’elle menait avec Napoléon, c’était le château de Malmaison, sa petite propriété toute proche de Paris. Le foyer qu’elle y créa pour eux était une œuvre d’art en soi, en particulier sous le Consulat, quand Napoléon n’avait pas encore commencé d’imposer à son entourage l’étiquette impériale. Avec ses essences rares venues des quatre coins du monde, le jardin représentait l’hommage de Joséphine aux ambitions territoriales de son mari, et témoignait du goût exquis pour lequel elle était célèbre.

Chaque époque, depuis la mort de Joséphine, l’a reconstruite à son image. Les dernières générations n’ont pas fait exception, qui ont produit de fascinantes réhabilitations. Le magnifique Napoleon and Josephine d’Evangeline Bruce (1994), biographie croisée écrite par une légendaire organisatrice de soirées politiques et mondaines (2), montrait le rôle crucial joué par la patte féminine de Joséphine dans la carrière de son mari. Cinq ans après, paraissait le premier volume de la brillante trilogie romanesque que Sandra Gulland consacra à celle qu’elle appelle « Joséphine B. ». Et en 2003, Andrea Stuart publiait La Rose de Martinique (Perrin, 2006), qui analysait pour la première fois Joséphine à la lumière de ses origines caribéennes, tout en brossant un tableau merveilleusement évocateur de l’époque troublée où elle vécut.

Dans sa biographie enlevée, Kate Williams nous donne à voir à son tour une autre Joséphine : une femme plus dure dans l’ensemble que toutes ces incarnations précédentes, une sorte de Rastignac en robe Empire. Joséphine y apparaît comme une héroïne très moderne dont l’existence ennuyeuse mais précaire aux Tuileries fait irrésistiblement penser à celle de nos épouses de banquiers, qui dépensent frénétiquement les bonus de leur mari pour refaire la décoration de leurs maisons ou renouveler leur garde-robe, persuadées que si elles laissent filer quoi que ce soit, un modèle plus jeune est là qui attend, rapace, prêt à prendre leur place.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en décembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Au paradis des agrumes

On ne connaît aujourd’hui Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe que pour cette phrase, tirée d’une ballade que chante Mignon, la fille d’un musicien ambulant : « Connais-tu la contrée où les citronniers fleurissent ? » Ainsi commence sa mystérieuse chanson, évocation d’un pays rêvé, fait de ciel bleu, de statues de marbre et de cascades grondantes, mais dont la beauté cache une sourde menace. Quand Wilhelm lui demande de quel pays vient sa comptine, Mignon lui répond : « L’Italie ! Si tu vas en Italie, tu me prendras avec toi : j’ai froid ici. »

La chanson imaginée par Goethe exprime au plus haut point l’imaginaire romantique de ce « pays des pays » qu’exaltait Browning. Les agrumes, comme Helena Attlee l’a parfaitement compris, sont la métaphore suprême de l’objet de désir qu’est l’Italie pour nous autres mortels, grelottant du mauvais côté des Alpes. À l’époque de Goethe, les habitants du nord de l’Europe qui en avaient les moyens construisaient d’élégantes orangeries, refuges douillets où les arbres précieux passaient l’hiver, avant que des jardiniers en sueur ne les traînent sur la terrasse pour quelques semaines de soleil pâle. Ces bâtiments étaient des jardins des Hespérides virtuels. Mais les véritables « pommes d’or » poussaient plus au sud, là où la sagesse ancestrale des paysans, cuisiniers, parfumeurs, ingénieurs et autres hommes d’affaires avait transformé les agrumes en archétype de la prodigalité méditerranéenne, aux côtés du raisin et de l’olive.

Citron d’Himalaya, orange de Birmanie

Pourtant, aucun de ces fruits ne vient de ces régions. Le citron est né dans les sous-bois des forêts himalayennes, l’orange et le cédrat [ancêtre du citron] dans les jungles de Birmanie et d’Assam, les mandarines en Chine (d’où leur nom) et le pomelo ou pamplemousse dans les îles de Malaisie. Acheminés vers l’ouest le long des routes commerciales, les agrumes furent introduits par les conquérants musulmans en Andalousie et en Sicile. Le savoir-faire arabe en matière d’irrigation, de taille et de greffe permit de les acclimater à l’aridité extrême du sol.

Attlee montre comment le jargon des planteurs d’agrumes siciliens est directement issu de l’arabe. Dans les environs de Palerme, au temps des émirs et des princes normands, des vergers paradisiaques d’orangers et de citronniers embaumaient l’air au milieu du miroitement des fontaines et des canaux. Un nouveau genre, le « poème de jardin », exaltait les couleurs intenses des fruits et du feuillage, l’éclat de l’orange sur le fond vert émeraude des frondaisons, et les citrons « semblables aux pâles figures d’amants / Qui auraient pleuré toute la nuit ».

 

La mafia des agrumes

Dans la Conca d’Oro, l’écrin doré de terres fertiles qui s’étend entre Palerme, les montagnes et le littoral, le paysage est aujourd’hui nettement moins fascinant. Car c’est là que la Mafia est née, et a bridé toute initiative indépendante des cultivateurs d’oranges en contrôlant tout, de l’approvisionnement en eau au marketing, sans oublier le transport et le chargement des fruits sur les bateaux. Des tueurs à gages embusqués dans les allées étroites et sous les hauts murs des vergers abattaient les paysans assez téméraires pour refuser de payer l’impôt de la protection. Les dégâts provoqués par les bombardements alliés dans le centre de Palerme permirent à la Mafia d’achever le travail destruction : le boom immobilier de l’après-guerre, écrasa la Conca d’Oro sous les grandes routes et les banlieues de pacotille. Les plantations de mandarines servaient de façades à des raffineries d’héroïne finançant d’autres activités mafieuses. Le jardin paradisiaque était devenu un « paysage étrange, lacéré de routes, défiguré par les usines et les tours, jonché d’épaves de voitures, de vieux vêtements et de frigos hors service ».

Attlee se replie avec effroi sur la Ligurie. Là, elle rencontre une famille de petits propriétaires dont les plantations sont comme une encyclopédie miniature des agrumes : le pamplemousse rose y pousse ainsi que le citron vert et l’orange de Pernambouc, la limette douce et l’hybride mandararance. On y éloigne les nuisibles au moyen d’anchois en boîte qu’on fait macérer dans l’ammoniaque. C’est le pays du « chinotto di Savona », la petite orange chinoise (on pense  qu’elle vient du Vietnam) qui donne leur goût aux amari, digestivi et autres breuvages effervescents.

Le pays où fleurissent les citronniers

Quant au « pays où fleurissent les citronniers », il s’agit sans doute du cirque montagneux qui entoure le lac de Garde, d’où les précieux fruits étaient transportés sur des chemins muletiers jusqu’à la première étape d’un voyage qui s’achevait en Hongrie, en Pologne ou en Russie. Attlee appréhende la variété extrêmement acide de cédrat du lac de Garde à travers le regard des connaisseurs du XIXe siècle, venus d’aussi loin que Cracovie, Prague ou Lvov. C’est grâce à leur passion que les familles vivant en bordure du lac se sont construit de magnifiques villas, jusqu’au jour où les maladies et la Grande Guerre provoquèrent la quasi-disparition de l’activité.

Plus au sud, en Calabre, les cultivateurs de citrons ont connu moins de déboires, grâce aux juifs hassidiques. Ceux-ci croient que Moïse envoya des messagers dans la région pour lui rapporter un spécimen parfait de citron, le fruit de l’« arbre divin » que les juifs utilisent pour la fête de Souccot. Des rabbins Loubavitch venus du monde entier supervisent la récolte annuelle, examinant chaque fruit à la recherche d’éventuelles taches blanches, veillant à ce qu’il ait sa tige, avant de le juger digne de rejoindre les rameaux de dattier, de saule et de myrte durant les sept jours de célébrations.

Le récit d’Attlee a tout d’une enquête de terrain : l’auteure s’introduit à l’intérieur d’une orangerie désaffectée de Toscane en escaladant un mur, cherche les vestiges d’un jardin de la Renaissance sous un parking génois et pénètre dans le saint des saints de l’industrie calabraise de la bergamote pour y goûter l’« or vert », la précieuse huile qu’on extrait de l’agrume au parfum le plus entêtant.  C’est le meilleur livre que j’aie lu cette année. Chaque page de ce subtil mélange d’histoire et d’horticulture m’a donné, comme à Mignon, le sentiment qu’il était temps de faire à nouveau mes bagages pour l’Italie.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en avril 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Sommaire « Le tour du monde des bestsellers »

Sommaire « 25 idées qui dérangent »

Sommaire « La vie privée de l’écrivain »

Les lettres, même pour entrer chez Google

Les humanités, comme on dit, ont un problème d’image, notamment dans le monde anglo-saxon. Obama s’est récemment moqué des étudiants qui préféraient l’histoire de l’art à la technologie (1). Une tradition qui vient de loin : de Benjamin Franklin, de Tocqueville (« Le grec et le latin ne doivent pas être enseignés dans toutes les écoles »), voire même de Rousseau ou de Platon, qui voyaient dans l’enseignement de la littérature une source de corruption des mœurs pour le premier, de l’esprit pour le second. Au mieux, on considère les humanités comme une fantaisie de riches : « Ceux qui prennent ces matières à l’université appartiennent de façon disproportionnée à la bourgeoisie blanche », lit-on dans une étude américaine (2).

La littérature, en particulier, a pris du plomb dans l’aile. Très injustement, car une pléthore d’enquêtes récentes montrent qu’elle améliore la vie et la carrière des lecteurs (lesquels ont déjà tendance à appartenir aux groupes socioéconomiques favorisés, où le goût des livres est cultivé dès la plus tendre enfance). On a même réussi à isoler un principe actif de son effet bienfaisant : l’empathie. À condition néanmoins que la lecture du texte « vous transporte ». Les (bons) romans, disait Kafka, sont comme « une hache qui nous permet de briser la glace de notre mer intérieure », et partant de comprendre les étrangetés de l’âme d’autrui. Ce qui est loin d’être inutile : les amateurs de fiction réussiraient en effet mieux dans leurs examens, et dans leur vie professionnelle aussi, car connaître le mode d’emploi de la psyché est un avantage compétitif majeur, quoique pas toujours utilisé au meilleur escient. L’empathie n’est en effet pas la sympathie, et elle constitue souvent l’apanage des crapules voire des sadiques, et des manipulateurs en tout cas. Un exemple pris dans les belles-lettres elles-mêmes : Shakespeare fait d’Othello, valeureux mais complètement enfermé dans sa vanité, la facile victime du fourbe Iago, cauteleux mais très doué pour l’empathie. Et la littérature possède encore d’autres mérites, moins utilitaristes. Comme Borges l’a souligné, elle est en elle-même une autre forme du bonheur – et de la création aussi, car chaque lecture est un « rêve dirigé » et une recréation de l’œuvre lue.

Mais en ces temps difficiles, impossible d’écarter toute considération utilitaire. C’est pourquoi il faut tendre l’oreille aux propos de Laszlo Bock, le DRH de Google, qui fait cent recrutements par semaine. À la question: « L’étude des humanités est-elle importante ? », il répond dans une interview : « Oui, extraordinairement importante ! » Mais, attention au bémol : l’idéal, ajoute-t-il, c’est de les allier à des études de type scientifique, car celles-ci « sont le signal d’une pensée plus rigoureuse et d’une plus grande énergie au travail » (3). Entre les maths et les lettres, « l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse », le débat n’est toujours pas près d’être tranché.

 

Traduction manquante – Haitch ou aitch, telle est la question

Apprendre l’anglais n’est pas chose (trop) difficile, mais le prononcer, si – même pour les Britanniques. Dès qu’ils parlent, leur accent envoie un message sur leur origine géographique, et surtout sociale. Les deux aspects s’entremêlent : il existe des accents régionaux élégants (le « Educated Scottish Accent », par exemple), et d’autres calamiteux, comme le scouse de Glasgow (disgracieux, et d’origine ouvrière et catholique par-dessus le marché). « Impossible pour un Anglais d’ouvrir la bouche sans immédiatement provoquer la haine ou le mépris d’un autre Anglais », disait George Bernard Shaw, auteur de Pygmalion.

En France aussi, l’accent varie selon les régions et les milieux. Mais la Révolution et la guerre de 1914 ont aplani les différences. En Angleterre, c’est en revanche encore très compliqué, et John Honey n’est pas de trop pour déceler les indices que renferme la prononciation des uns et des autres. La façon d’aspirer le « h » est, par exemple, un puissant marqueur social : l’ultrachic Churchill ne l’aspirait pas du tout – il disait « at ‘ome », « an’otel » pour évoquer ses résidences. Mieux encore : la façon de prononcer le nom de la lettre elle-même était une indication religieuse : les anglicans disaient « haitch », en aspirant, et les catholiques « aitch » !

Aujourd’hui, tout le monde aspire à ce que l’on appelle la « RP » (« Received Pronunciation »), voire « la RP marquée », encore plus raffinée. Pour que les enfants de la bourgeoisie ne soient pas contaminés par les dommageables intonations des domestiques ou de l’entourage, on les envoie toujours, dès leur plus jeune âge, dans des pensions coûteuses où ils attrapent le bon accent. À défaut, on peut aussi compter sur la chance, et le temps : Paul McCartney est ainsi passé en soixante-dix ans du scouse des Beatles à la patricienne « RP », ou quasiment. Le Français en visite à Londres, avec son accent cocasse en anglais, type Inspecteur Clouzot, est lui à l’abri de ces discriminations sociales. C’est déjà ça.

Traduction manquante – Theodore Roosevelt et la « rivière du Doute »

Un ancien président américain risquant sa vie et celle de son fils au fin fond de l’Amazonie ? C’est ce qu’a fait Theodore Roosevelt. Après une tentative d’assassinat ratée de très peu, et une tentative complètement ratée de se faire élire une troisième fois, il avait besoin de se changer les idées. Le corpulent et vigoureux Theodore, très porté sur l’aventure, était aussi un naturaliste compétent et un écologiste avant la lettre. Pour lutter contre la déprime, quoi de mieux qu’une expédition lointaine ? Le National Geographic lui propose d’aller en Amazonie. Il se retrouve, à 54 ans et 110 kilos, sur un canoë, avec une petite troupe dirigée par le mythique Rondon (l’homme qui ouvrit l’Amazonie aux Brésiliens), à descendre un affluent d’un affluent de l’Amazone. Son nom : « la rivière du Doute » – parce qu’on savait bien où elle débouchait, mais qu’on ignorait son origine, son trajet et sa longueur.

Sa « dernière chance de faire le garçon » a bien failli être fatale à Roosevelt. Mais, disait-il, « j’ai déjà vécu et profité de la vie plus que neuf autres personnes de ma connaissance réunies. S’il faut laisser mes os en Amérique du Sud, j’y suis prêt ». Maladies, serpents venimeux, animaux qui dévorent ses sous-vêtements, piranhas qui dévorent l’un des soldats ne laissant de lui que « ses pieds dans les bottes », naufrages dans les rapides, famine, disputes – pendant deux mois, Roosevelt a eu droit à tout. Plus la menace des Indiens cannibales, dont Rondon était un grand défenseur, interdisant qu’on leur tire dessus bien qu’ils l’aient lardé de leurs flèches. Roosevelt n’était pas vraiment d’accord : « Je ne vais pas jusqu’à dire que les seuls bons Indiens sont les Indiens morts, mais c’est sûrement vrai pour 9 sur 10 d’entre eux, et je ne me préoccuperai pas trop du sort du dixième. » Il faut dire qu’en cas d’attaque le replet Roosevelt aurait été le premier à figurer sur le menu.