« Écrivez sur ce que vous connaissez. » Peut-être s’agit-il d’un conseil avisé. Mais écrire sur « qui » vous connaissez est une tout autre affaire – surtout si ce « qui » est membre de votre famille. La mère de Blake Morrison a, paraît-il, émis des réserves sur les Mémoires que l’écrivain britannique consacra à son père en 1993 (1) ; la sœur d’Hanif Kureishi a peu goûté le portrait – même travesti par la fiction – que fit d’elle le scénariste dans The Mother de Roger Michell (2003) ; quant à Frank McCourt, avec son récit autobiographique Les Cendres d’Angela, il semble qu’il ait offensé la moitié des habitants de Limerick, la ville irlandaise qui en est le décor. Peut-être n’est-ce pas un hasard si les Mémoires écrits par des parents portent souvent sur des enfants qui ne peuvent répondre. Des mères (les auteures Rachel Cusk, Anne Enright ou Kate Figes) ont écrit sur les difficultés rencontrées avec leur bébé. Certaines, comme Charlotte Moore dans « George et Sam (2) », ont donné la parole à leurs enfants autistes. Quant aux livres traitant de la maladie mentale (Le jour où ma fille est devenue folle de Michael Greenberg en est un exemple récent (3)), ils ne risquent pas de faire l’objet de représailles. Chacun de ces livres s’est attiré des critiques positives. En revanche, aucun lecteur, même distrait, de la presse anglaise n’a pu ignorer le déchaînement d’indignation provoqué début 2009 par les Mémoires de Julie Myerson sur son fils adolescent, accro au cannabis. Le jour du Jugement est arrivé pour Myerson avant même la publication du livre. Ce concert de désapprobation a été tout à la fois extrême, retentissant et personnel. Myerson a enfreint la règle absolue : elle a écrit à propos de son fils en difficulté d’une manière qui ne peut que l’enfoncer un peu plus. Il va sans dire que la critique à laquelle tout le monde a prêté la plus grande attention fut celle de Jake Myerson lui-même, le sujet du livre, auquel le Daily Mail a offert une coquette somme pour raconter son histoire. Le jeune homme a dénoncé ses parents avec force conviction et affirmé s’être dès le départ opposé à la publication de l’ouvrage (la version de sa mère est différente) (4). On comprend facilement l’évolution de ce livre. Julie Myerson était censée travailler à son prochain opus, l’histoire d’une certaine Mary Yelloly, une aquarelliste du Suffolk morte à 21 ans au début du XIXe siècle. Pendant qu’elle rassemblait la documentation nécessaire, la personnalité de son fils bien-aimé, gros consommateur de cannabis, changea brutalement. Âgé de 17 ans, il devint violent (il fit tomber sa mère, lui perforant le tympan). Voleur, menteur, il essaya un jour – et ce fut le bouquet pour ses parents – d’initier ses jeunes frère et sœur à la drogue. Après deux années de tempête, Myerson décida de le mettre à la porte. Elle espérait que l’attitude préconisée par les spécialistes des drogues (un amour exigeant) donnerait des résultats et que Jake, après avoir touché le fond, reviendrait demander de l’aide. Durant cette période, le travail et la vie de Myerson commencèrent de se confondre comme des couleurs mal fixées déteignant l’une sur l’autre. Le livre devint un moyen pour elle de rester auprès son fils. Alors que son départ avait tout d’un deuil, écrire à son sujet, c’était garder Jake sous le toit familial. Peut-être Myerson trouvait-elle, à travers son livre, ce que la vraie vie ne lui offrait pas : une illusion de contrôle. Écrire cet ouvrage était, au sens le plus profond, un acte maternel. Trois fils s’enchevêtrent pour tisser la trame improbable de ce récit. D’abord, Mary Yelloly, aquarelliste de talent à 8 ans déjà. Mais l’auteure a pour Yelloly une fascination que ne partage pas son lecteur. Lorsqu’elle arpente le cimetière de Woodton, dans le Suffolk, à la recherche de sa tombe, le ton de Myerson est empreint d’une émotion, d’une tension et d’une mélancolie qui semblent s’appliquer autant à l’objet de ses recherches qu’à ce qu’elle vit à cet instant précis dans son foyer. Yelloly méritait qu’on lui consacre un petit livre. Au lieu de cela, abandonnée entre réalité et fiction, elle est condamnée à rester une figure délavée que l’on néglige, éclipsée par celle de Jake Myerson. Le deuxième fil est l’adolescence de l’auteure : le naufrage du mariage de ses parents et la relation ambivalente de Julie à son père, qui s’est suicidé le jour où elle-même donnait naissance à sa fille. Ce n’est pas la première fois que l’écrivain en parle et, en dépit de l’intensité dramatique, j’avais hâte de revenir à la troisième dimension du livre, qui est aussi la principale : Jake. Non qu’il soit nommé dans cette histoire. Quand Mary Yelloly se voit donner du « tu » en signe d’intimité injustifiée, Jake apparaît tantôt comme « il » (la troisième personne distanciée) ou « notre garçon » (un possessif terriblement discutable). Comme ces petits mots en disent long… Le choix du temps est lui aussi révélateur : quel que soit le siècle, Myerson opte pour le présent de narration ; comme si le passé et le futur étaient trop précaires. Mais son style n’est jamais rien de moins que convaincant, avec son lyrisme saccadé, comme en permanence à la recherche de souffle. Myerson excelle lorsqu’elle raconte les pires moments qu’elle a traversés avec son fils. Elle n’esquive aucun souvenir douloureux : « Comme d’habitude, il tente de m’intimider par sa taille. Comme d’habitude, je me sens petite et triste et fébrile. Impuissante, juchée sur mes hauts talons de satin vert. » Elle ne se dérobe devant aucune description, parlant même de l’avortement de la petite amie de Jake, ce qui m’a révoltée. Mais les raisons de Myerson sont tout sauf viles. Elle aurait pu s’abriter derrière la forme romanesque, mais elle a voulu donner un sens à la réalité, comprendre le chaos qui a submergé sa famille. Elle a voulu venir en aide à autrui, à elle-même et à son fils.
À l’exception d’une excellente tribune publiée dans le Guardian, dans laquelle Jonathan Myerson prend la défense du travail de son épouse, le débat autour du livre a complètement ignoré son thème central. Car le vrai méchant de l’histoire est la skunk, cette puissante variété de cannabis que consomme Jake. Un spécialiste des drogues leur dit : « Trop peu de gens comprennent la vraie nature et la gravité de l’addiction au cannabis. » Pour l’ignorant, justement, il explique la différence entre cannabis et skunk (5) : « À mon avis, la skunk est encore plus dangereuse que l’héroïne. Parce que, contrairement à l’héroïne, on ne peut jamais complètement s’en sortir. » Le livre a trois dimensions, mais aussi trois publics : Myerson, son fils, et quiconque a vécu une expérience comparable. Chaque foyer où le cannabis a fait des ravages sera reconnaissant à l’auteure d’avoir témoigné. Myerson a peut-être agi de façon inconsidérée, mais elle ne manque pas de courage. Elle a essayé d’écrire avec honnêteté sur une expérience cauchemardesque et sur un sujet qui ne semble jamais recevoir l’attention qu’il mérite. La manière dont Myerson et sa famille surmonteront sa publication ne nous regarde pas. Mais elle s’est d’emblée installée sur le banc des accusés : « Aucun parent ne rejette ainsi un enfant sans le sentiment d’avoir échoué de la pire manière qui soit. » Pourquoi ne pas laisser à Julie Myerson le soin de se juger elle-même ?
Cet article est paru dans The Observer le 15 mars 2009. Il a été traduit par Delphine Veaudor.