Livres oubliés – Néphites contre Lamanites

Hormis les quelque cinq mille familles françaises se réclamant de cette religion, bien peu de gens, de ce côté-ci de l’Atlantique, connaissent le Livre de Mormon, le socle de cette doctrine énigmatique. À moins qu’ils n’aient bénéficié d’une visite de missionnaires distribuant généreusement l’ouvrage – comme le candidat Mitt Romney l’avait fait étant jeune, dans le Bordelais (lire « Comment les mormons ont conquis l’Amérique », Books, juin 2012).

Il s’agit pourtant d’un texte remarquable tant par son origine que par son contenu. C’est l’ange Moroni lui-même qui a révélé à Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, l’endroit où étaient enterrées, quelque part au nord de l’État de New York, les plaques d’or et d’airain sur lesquelles étaient gravées (en égyptien ancien) les annales d’une ancienne civilisation américaine (hélas, l’ange en s’envolant a repris les plaques).

Difficile de résumer les quinze livres que Joseph Smith a intégralement dictés lui-même à quelques secrétaires. Y sont relatés l’embarquement pour le continent américain des deux fils de Lehi, un Hébreu qui avait fui Jérusalem (en 600 avant J.-C.) et s’était réfugié en Arabie, leur traversée mouvementée, et les péripéties subies sur le sol américain. Des péripéties largement de leur fait, puisque les deux fils, Néphi et Laman, fondèrent deux nations, qui bien sûr devinrent aussitôt rivales. La guerre impitoyable entre les Néphites et le Lamanites occupe neuf siècles et l’essentiel des 1 300 pages du livre. Elle ne connaît qu’un seul répit : lorsque Jésus-Christ, à peine ressuscité, fait une visite en Amérique (au Yucatan, semblerait-il), et les réconcilie temporairement.

On n’a pas manqué de faire valoir que les preuves archéologiques du Livre de Mormon sont désespérément minces (hormis, peut-être, l’existence d’une sorte de baptême précolombien). Et l’ouvrage lui-même a fait l’objet d’une tentative de condamnation pour plagiat, ce qui, pour un livre révélé, est fâcheux. Mais cela n’empêche pas le message spirituel de Joseph Smith de prospérer. Il a seulement fallu le découpler du socle « historique », opportunément décrété « symbolique ».

Livres oubliés – Le premier physicien moderne

Quatre cent cinquante ans avant Newton, Robert Grosseteste, évêque de Lincoln, écrivit le premier traité de physique théorique tentant de rendre compte de toutes les formes de la matière par un ensemble unique de lois physiques. D’origine anglo-normande passablement obscure, le théologien avait eu accès aux traités scientifiques d’Aristote traduits de l’arabe en latin après avoir été traduits du grec en arabe. Grosseteste avait même eu le concept du Big Bang, une explosion initiale suivie par une cristallisation de la matière formant étoiles et planètes. Considéré trois quarts de siècle plus tard par Roger Bacon comme « le plus grand mathématicien de son temps », Grosseteste vient de connaître un honneur posthume inattendu. Un article scientifique d’un cosmologiste britannique s’inspire directement de son traité De luce pour présenter des calculs sur les interactions entre la lumière et la matière dans les premiers instants de l’Univers. Car Grosseteste avait bel et bien suggéré que les mêmes lois de la physique unissent lumière et matière. Le physicien britannique et une équipe de spécialistes en ont profité pour retraduire entièrement le De luce, déjà traduit en anglais dans les années 1940. Il n’est pas traduit en français. Qui a dit que le Moyen Âge était obscur ?

Ilunga

« “Miss trois coups” ; c’était le nom d’arme que nous lui avions donné au prétexte qu’elle ne pardonnait jamais trois fois la même sottise. Quand, par exemple, elle entendait l’un de nous prononcer ce surnom pour la troisième fois, elle lui fermait son cœur à jamais : “Sottise, Je vous l’ai déjà dit deux fois !”

C’est mon ami Lingala, originaire du Congo, qui nous sauva en la baptisant Mademoiselle Ilunga. Le mot lui plut. Elle n’en chercha jamais le sens. Sa musique lui suffisait. Mademoiselle Ilunga… Jusqu’au jour de sa retraite. »

D. P.

 

En tshiluba, langue bantoue parlée au Congo, ilunga désigne une personne qui est disposée à pardonner un méfait une première fois, à le tolérer une seconde, mais pas une troisième.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Il désigne le fait d’emprunter des objets à un voisin jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien.

Écrivez à

Libido et illusions

Vienne est « en liesse, des foules paradent dans les rues et chantent des chants patriotiques jusqu’aux premières lueurs de l’aube », note l’ambassadeur britannique dans la capitale de l’Autriche-Hongrie. Celle-ci avait déclaré la guerre à la Serbie le 28 juillet, l’Allemagne à la Russie le 1er août. L’effroyable carnage allait commencer.

Sigmund Freud vivait à Vienne. Que pensait, que ressentait le fondateur de la psychanalyse ? « Toute ma libido va à l’Autriche-Hongrie, confia-t-il alors. Pour la première fois de ma vie je me sens autrichien […]. Le moral est partout excellent. Y contribue largement l’effet libérateur de l’action courageuse de l’Allemagne, de son soutien résolu et assuré. » Son fils aîné, Martin, est l’un des premiers à s’enrôler dans l’armée. Freud a 58 ans. Jusqu’alors, il faisait plutôt figure de savant pacifiste. Mais, comme la majorité des intellectuels européens (pas tous, certes), il vécut l’annonce de la guerre avec enthousiasme. Il la décrivit comme un « orage » qui allait débarrasser l’Autriche-Hongrie de ses « miasmes ». Comme presque tout le monde alors en Europe, il pensait que la guerre serait brève, comme l’avaient été les deux précédentes (1866 et 1870). À Noël, tout serait terminé.

Il en alla autrement. En janvier 1915, les sentiments de Freud avaient bien changé. La guerre (comme la psychanalyse !) « nous dépouille des apports de la civilisation et met à nu l’homme primal en chacun de nous ». Un mois plus tard, dans un essai intitulé « La désillusion de la guerre », il écrit : « Aucun événement n’a détruit à ce point le plus précieux des biens communs de l’humanité. » Homme de son temps, il ajoute : « Nous nous attendions à ce que les grandes nations de race blanche dominant le monde, auxquelles revenait désormais la direction de l’espèce humaine […], parviennent à découvrir une nouvelle manière de régler les litiges dus aux malentendus et aux conflits d’intérêts. » Et ceci : « Nous nous représentions la guerre comme un tournoi de chevalerie, qui se bornerait à établir la supériorité d’un camp sur l’autre. » Que d’illusions, en effet.

 

18 faits & idées à glaner dans le numéro 55

 

• Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont toujours interdits en Inde.

• Dieu a les eunuques en abomination.

• L’athéisme est aristocratique.

• Sous Vichy, 50 000 Français ont acheté des propriétés juives en dessous de leur valeur réelle.

• H. G. Wells prophétisa en 1943 que les quotidiens seraient bientôt « morts comme de la viande de mouton ».

• La BBC reçoit 4 milliards de livres par an de l’État britannique.

• Dans la décennie 1980 la population mondiale a augmenté de 800 millions de personnes.

• Un avocat français a défendu des rats.

Se limiter c’est s’étendre.

• Le citron est né dans les forêts himalayennes.

• La mort n’est qu’une autre modalité de l’existence.

• Le monde, en tant qu’œuvre d’art, est le divertissement de l’Être suprême.

• Les orphelins sont une aubaine pour la littérature.

• On pourra transmettre un génome par ondes radio.

• Un million et demi de chevaux ont été tués pendant la Première Guerre mondiale.

• Les romans sont comme une hache qui nous permet de briser la glace de notre mer intérieure.

George Brock : « Internet ne va pas tuer le journalisme »

 

George Brock a fait sa carrière à l’Observer et au Times de Londres. Il dirige la prestigieuse Graduate School of Journalism à l’université de Londres.

 

« Internet est en train de tuer le journalisme », déclarait récemment Nick Davies, le reporter du Guardian qui a révélé le scandale des écoutes menées par des journalistes du quotidien de Rupert Murdoch News of the World. Partagez-vous son avis ?

Non. Internet bouscule les habitudes des journalistes et rend le métier difficile – du moins pour l’instant. Mais le journalisme ne va pas mourir pour autant. Il a été profondément bousculé à plusieurs reprises au cours de son histoire. Même le passage à l’imprimerie fut vécu comme une évolution négative : les lettrés qui diffusaient des informations importantes par des lettres écrites ou copiées à la main étaient scandalisés par ce qu’ils considéraient comme l’absence de rigueur des imprimeurs. La fin du XXe siècle fut une période tout à fait exceptionnelle, car les journaux bénéficiaient, tout comme la télévision, de revenus garantis émanant de cette simple source : la publicité. La stabilité et la sécurité ainsi créées ont convaincu une génération entière de journalistes que cette situation était pérenne. Un regard rapide sur l’histoire leur aurait montré que ce ne pouvait être le cas. Mais le métier n’est pas aussi fragile que le pense Nick Davies. Les jeunes journalistes auxquels j’enseigne comprennent que les principes et les idéaux qui inspirent la profession résistent au temps ; tout en étant conscients de la nécessité de s’adapter.

 

Le déclin des journaux en Occident a commencé après la Seconde Guerre mondiale. Cela paraît surprenant, étant donné la hausse du niveau d’instruction. Comment expliquer ce paradoxe ?

Avant et pendant la guerre, les journaux avaient déjà subi la concurrence de la radio. En 1943, H. G. Wells prophétisait sur les ondes de la BBC que les quotidiens seraient bientôt « morts comme de la viande de mouton ». Mais, dans les années 1950, la presse a été confrontée à la montée en puissance de la télévision. Les États ont confié au petit écran une mission d’information et d’instruction. La concurrence s’est vite fait sentir. Parallèlement, le contexte de croissance économique multipliait les moyens d’information, écrits et audiovisuels. Les journaux ne représentaient qu’une partie de cette offre nouvelle et étaient moins attractifs que la télévision pour le grand public. Le petit écran s’est aussi mis à concurrencer la presse en tant que support publicitaire – dès le début des années 1950 aux États-Unis.

 

Pourquoi les grands quotidiens ont-ils été si lents à comprendre qu’Internet menaçait leur survie ?

Quand apparaît un nouveau média, c’est McLuhan qui nous l’apprend, les populations commencent par le mettre au service de ce qu’elles faisaient déjà. Les quotidiens et le public ont donc traité Internet comme un nouvel outil de publication et de diffusion. Aux débuts du Web, par exemple, on pensait que les informations écrites seraient d’abord diffusées en ligne, puis imprimées avant d’être lues – par une partie de la population au moins. Quand les journaux ont lancé leurs premières éditions en ligne, personne n’imaginait qu’on lirait bientôt les nouvelles sur des tablettes ou des téléphones mobiles.

Bien des directeurs de publication et des rédacteurs en chef ont été induits en erreur par la relative lenteur du changement. Les habitudes des consommateurs n’évoluent pas tout de suite. Ils attendent pour voir. Dans nombre de pays européens, l’accès à l’Internet haut débit à domicile touchait 60 % de la population quand l’iPad et les tablettes sont apparus. Autrement dit, l’usage de masse du numérique pour l’accès à l’information n’est parvenu à maturité que dix ou quinze ans après l’ouverture du Web au grand public.

Enfin, à partir des années 1990, de nombreux groupes de presse étaient devenus des entreprises motivées uniquement par la quête du profit. Elles se sont délestées des professionnels chargés d’analyser les tendances, et se sont révélées fort mal armées pour affronter la mutation en cours. Beaucoup jouissaient aussi d’une rente de situation et répugnaient tout simplement à songer au changement.

 

« L’information sérieuse n’a jamais eu un public de masse », écrivez-vous. Quel avenir a encore, avec la nouvelle donne, l’information sérieuse ?

La perspective de la voir conquérir un public de masse ne me paraît pas meilleure que par le passé. Ce serait évidemment formidable si la soif de rigueur et de vérité était partagée par le plus grand nombre, mais cela reste pour l’heure un vœu pieux. On trouvera toutefois, demain comme naguère, le moyen de financer des reportages et des analyses de qualité. Le besoin d’un espace dédié à la véritable compréhension des événements est beaucoup plus profond que ne le pensent les pessimistes.

J’observe aussi ceci : il suffit que nous nous lamentions sur l’indifférence des masses à l’information sérieuse pour qu’un brillant entrepreneur vienne démontrer que la messe n’est pas dite. On trouve ainsi de nouvelles manières de présenter l’actualité, plus distrayantes, qui élargissent les possibilités de diffusion de l’information sérieuse. Voyez Buzzfeed, Vox et Vice : ces sites ont construit leur succès sur le divertissement et financent à présent du journalisme de qualité (1).

 

Selon Ethan Zuckerman, du MIT, les connaissances des Américains sur les questions internationales ont plutôt diminué depuis l’avènement du Web. Que pensez-vous de l’adage selon lequel la mauvaise information chasse la bonne ?

Jusqu’à un certain point seulement. La mauvaise information a toujours chassé la bonne ; depuis que nous avons commencé à répandre des ragots, c’est-à-dire depuis l’aube de l’humanité. La plupart des nouvelles technologies suscitent un optimisme irrationnel et exacerbent les peurs ; Internet ne fait pas exception. Certains maîtres à penser assurent que les nouveaux médias ouvrent la voie à une ère de compréhension globale et d’harmonie. On a déjà entendu ça pour le chemin de fer, le télégraphe, l’avion, la radio et la télévision. L’école de pensée rivale affirme, elle, qu’Internet va nous rendre idiots et détruire la culture. Mais une nouvelle technologie de communication peut être mise au service du meilleur comme du pire. Avec le temps, les usagers comprennent qu’elle doit être maniée avec précaution. L’anarchie exubérante cède la place à un usage plus posé. Dans la mesure où le processus est progressif et peu spectaculaire, on en parle peu. Nous avons maintes fois rencontré ce genre de cycle.

Par ailleurs, je serais surpris que Zuckerman dispose de données vraiment solides pour étayer sa thèse. Comme tous les habitants des très grands pays (la Chine, l’Inde, la Russie), les Américains n’ont jamais brillé par leurs connaissances des questions internationales. Au moment du 11 Septembre, certains ont pensé que l’événement les inciterait à s’intéresser davantage au reste du monde. À tort. Mais je ne pense pas que le Web soit la cause de cette ignorance.

 

Que pensez-vous de l’achat du Washington Post par Jeff Bezos, le patron d’Amazon ?

Ce sera très intéressant à suivre, pour plusieurs raisons. Amazon est avant tout une entreprise high-tech et elle fait des essais. Cela va apporter deux dimensions nouvelles à un journal réputé, mais en déclin. Les ressources financières de Bezos devraient permettre au Post d’essayer plus rapidement de nouvelles idées et d’abandonner plus brutalement celles qui ne marchent pas. Le patron d’Amazon comprend ce que signifie une rupture économique, notion que de nombreux journalistes peinent à appréhender. Et Bezos semble intellectuellement curieux, ce qui ne peut faire de mal. Cela dit, il est probable que refonder le Post sur de nouvelles bases va éprouver la patience d’un homme qui a créé une entreprise à partir de rien, sans avoir à se soucier de l’héritage d’une organisation et d’une culture. Il est de plus en plus clair qu’il est possible de générer des sources de revenu récurrentes avec le journalisme en ligne. Ces revenus pourront-ils financer les coûts très lourds de grandes salles de rédaction remplies de journalistes qui réfléchissent dans la seule perspective de l’imprimé ? C’est moins clair. Et gérer une entreprise de communication est un défi bien particulier : les journaux ont aussi pour objectif de maximiser leur autonomie et de protéger leur indépendance. Ce ne sont pas de pures machines à faire du profit : d’autres ambitions se mêlent au désir de survivre comme activité rentable. Bezos se lance dans un domaine nouveau pour lui.

 

Que pensez-vous de la création du site The Intercept par Pierre Omidyar, le fondateur d’eBay ? (Lire ci-dessous.)

C’est intéressant aussi, mais pour des raisons légèrement différentes. Je suis tenté de penser que le journalisme a aujourd’hui pour tâche de s’emparer des valeurs et des savoir-faire du passé toujours pertinents et d’en faire le meilleur usage dans le nouveau contexte. Mais certains journalistes Web pensent que les problèmes rencontrés par les grands médias viennent trop souvent de ces mêmes valeurs et savoir-faire, qu’ils jugent trop conservateurs et respectueux des institutions. L’initiative d’Omidyar me paraît destinée aux journalistes qui jugent nécessaire de faire table rase. Sur le fond, je suis favorable à toutes les expériences. Dans cette situation de rupture qui ouvre le champ des possibles, plus le potentiel est exploré rapidement, mieux c’est. Cela passe par une bonne dose d’innovation, mais aussi par la mobilisation d’équipes qui imaginent de nouvelles manières de faire et veillent à leur bonne mise en œuvre. Omidyar me paraît tout à fait qualifié pour créer un laboratoire de journalisme.

 

Vous semblez un peu plus optimiste sur l’avenir des magazines que sur celui des quotidiens. Pourquoi ?

Le modèle économique des quotidiens est l’héritage d’une époque où l’attrait des journaux reposait simplement sur leur capacité d’apporter chaque jour des faits nouveaux. La radio, puis la télévision ont porté atteinte à cet avantage en termes d’immédiateté. Les titres sérieux ont renforcé les analyses et les commentaires ; la presse populaire a parié sur plus de divertissement. L’ère numérique réduit davantage encore la valeur des faits nouveaux pour les journaux : l’information coule à flots 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 entre les mains de toute personne connectée. Les magazines n’ont jamais été à ce point soumis à la nécessité d’apporter des informations nouvelles : ils doivent fournir un angle d’approche ou une profondeur d’analyse. Dans les nouvelles conditions de concurrence, ils sont donc en meilleure position.

 

Pensez-vous que l’État doive soutenir le journalisme de qualité ?

En principe, non. En pratique, nous avons découvert que nous pouvions tolérer et même apprécier des organes d’information indirectement soutenus par l’État. La BBC en est l’exemple par excellence, parce que l’ingérence publique dans sa pratique du journalisme est très limitée. Mais, même si j’aime beaucoup la prodigieuse production de la BBC, je n’ai aucune envie de vivre dans un monde où un organe de presse financé par l’impôt possède un monopole de l’information. Les 4 milliards de livres par an que reçoit la BBC contribuent à fausser le marché et, malgré ses concurrents, elle continue de dominer l’information télévisée en Grande-Bretagne. Nous avons de la chance que l’organisme ait été créé à une époque où son indépendance éditoriale a pu être solidement instituée. Ce ne serait sans doute plus le cas aujourd’hui. D’une façon générale, les subventions créent des risques évidents d’ingérences et, si elles servent à conforter des modèles économiques défaillants, elles découragent la recherche de nouveaux équilibres plus stables.

 

Pourquoi les principaux journaux n’ont-ils pas rendu compte de votre livre Out of Print ?

Les seuls qui pourraient répondre sont les responsables de la rubrique « livres » de ces journaux. Si j’étais un peu cynique, je dirais que les grands quotidiens n’aiment pas s’entendre dire qu’ils ont pris conscience très lentement des conséquences du numérique sur la presse imprimée. Mais, pour être plus réaliste, il faut reconnaître que seule une petite fraction du grand nombre de livres publiés en Grande-Bretagne fait l’objet d’une recension dans un journal imprimé et que peu d’entre eux sont des ouvrages spécialisés, comme l’est le mien. Cette profusion de livres est un signe réjouissant que l’on continue d’attacher de la valeur aux mots.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Lagos-Londres-Lagos

« Si les auteurs africains d’antan s’intéressaient surtout aux problèmes comme le colonialisme et le nationalisme, la génération actuelle explore d’autres territoires », se félicite l’écrivain nigérian Helon Habila dans le Guardian. Il en veut pour preuve sa compatriote Sefi Atta. Dans L’Ombre d’une différence, son dernier roman, celle-ci met en scène une certaine Deola Bello, célibataire de 39 ans, originaire de la banlieue ultra-chic de Lagos et installée depuis longtemps à Londres. « Fatiguée de son existence monotone dans la capitale anglaise, elle aspire à quelque chose d’un peu différent, mais n’arrive pas à décider si elle veut changer de lieu, de travail, ou vivre une transformation plus intérieure », explique Anita Sethi dans The Observer. Le choix lui est finalement facilité par l’ONG qui l’emploie : on l’envoie dans son Nigeria natal, où elle retrouve sa famille restée à Lagos, et fait une rencontre digne d’un roman de Jane Austen… Habila salue la manière dont Atta aborde les thèmes de la famille, de la race, de la littérature et de la musique, mais surtout son art de faire vivre ses personnages : « C’est son point fort : chacun d’eux, même le plus fugitif, a une histoire, une manière d’être qui marque le lecteur. »

Sur la piste des oies des neiges

Rage de vivre

En Espagne, l’écrivain Albert Espinosa est un véritable « phénomène », écrit Teresa Cendrós dans le Periódico de Catalunya. Depuis la parution, en 2008, de son premier ouvrage, Le Monde soleil (Grasset), ce jeune Catalan est un habitué des meilleures ventes. La vie comme l’œuvre d’Espinosa sont avant tout marquées par sa maladie : le cancer, qui lui fit passer dix ans à l’hôpital, de 14 à 24 ans, perdre une jambe, un poumon et une partie du foie. Dans son autobiographie, il évoquait les « êtres soleil » rencontrés durant cette épreuve et qui ont illuminé sa vie. Inspirés de cette expérience, ses romans « témoignent d’un optimisme inébranlable » et d’une « profonde confiance en l’être humain », écrit Eric Porcel dans El País.

Son dernier livre, Si tu me dis viens, je laisse tout tomber…, raconte l’histoire de Dani, un petit garçon nain qui fait son éducation au travers des rencontres et de l’éveil au sentiment amoureux. « C’est un hommage aux personnes que j’ai croisées dans ma vie et qui l’ont profondément changée », explique l’auteur à El País. « Ce qui importe, ce n’est pas tant le bonheur que le fait d’être heureux chaque jour, de vivre intensément, à chaque instant. »

Le roman de l’Amérique postraciale

On doit à Michael Chabon la dernière variante en date du genre désormais consacré du « Grand Roman Américain ». Il se sert ici, pour explorer les profondeurs géographiques et psychologiques du pays, d’une brochette de Californiens archétypiques, dont on suit avec ferveur les mésaventures financières, politiques, sexuelles, médicales, conjugales, familiales, juridiques, policières et autres. En tête de cohorte, deux couples, l’un de Noirs, l’autre de Blancs, les Jaffe et les Stallings. Les maris, Nat et Archy, sont associés dans une boutique de vieux vinyles qui bat de l’aile ; leurs épouses, Gwen et Aviva, sont elles aussi collègues, mais dans un service d’accouchement à domicile très baba cool.

Quant à l’arrière-plan, c’est la Californie des années 2000, libérale, bien intentionnée, un peu déjantée, et de plus en plus multiraciale. La « Telegraph Avenue » du titre, c’est d’ailleurs la très symbolique artère qui relie « la Berkeley hippie et progressiste à Oakland, ville historiquement noire et patrie des Black Panthers », explique Carolyn Kellog du Los Angeles Times.

Voilà pour les ingrédients. Quant au tour de main, il se caractérise d’abord par un style bouillonnant de métaphores puisées dans tous les registres, mais principalement dans le domaine des musiques jazz, soul et funk. Le roman possède donc un fond sonore bien précis. Qui permet à la « nostalgie de ce passé plus si récent » d’imprégner le livre tout entier ; « nostalgie pour la musique et aussi pour le plaisir nostalgique lui-même », note Cathleen Shine dans la New York Review of Books.

Chabon a également l’art de camper ses personnages. Le roman a été écrit autour d’eux, et presque pour eux – à moins que ce ne soit pour l’épouse de l’auteur : de l’aveu même de l’écrivain, qui le confie au site Salon, elle l’a supplié cinq années durant de ne pas abandonner son livre car « il lui fallait absolument savoir ce qui allait arriver à ces personnages qu’elle aimait trop ». Crapules, politiciens véreux, musiciens sur le retour, défenseurs des baleines – tous sont traités avec une bienveillance teintée d’ironie.

Mais la grande particularité de ce « Grand Roman Américain-ci, souligne John Freeman dans le Boston Globe, c’est son générique multiracial ». Berkeley ET Oakland. Toute l’histoire se passe « dans l’entre-deux entre Blanc et Noir », remarque Glen Weldon de la radio publique – une zone que Chabon connaît bien : c’est celle de son enfance, dans un quartier mixte. D’où la décontraction dont il fait preuve en traitant ce sujet encore délicat : « Le salaud de Gros Capitaliste est ici un Noir – et en plus, il crée des emplois et fait beaucoup de choses positives pour le quartier, ce qui complique l’analyse », se réjouit Anita Locke dans le Guardian.

Quelques journalistes blancs se sont offusqués de cette liberté de ton : « Ils ont des angoisses à la place de l’auteur », note Tanner Colby sur le site Slate. Une tartufferie qui exaspère Chabon : « Les écrivains blancs n’auraient pas le droit d’écrire sur les Noirs (sauf comme dealers de drogue) ? À quoi ça rime ? »