L’orpheline qui croyait tout savoir

« Les orphelins sont une aubaine pour la littérature », s’amuse Leah Hager Cohen dans le New York Times : ils pimentent l’intrigue. Dans son nouveau roman, Gail Godwin en offre une « véritable taxinomie ». Helen, l’héroïne, a perdu sa mère à 3 ans et sa grand-mère adorée au moment où s’ouvre l’histoire, au printemps 1945, alors qu’elle va sur ses 11 ans. Son père, parti travailler sur un projet secret, l’a confiée à une cousine plus âgée, Flora. Des cas de polio sont signalés dans la région. La fillette, qui croit tout savoir sur tout, et la jeune femme, apparemment plus simple, sont contraintes de rester dans la maison isolée au sommet d’une colline de Caroline du Nord. Seules les visites du livreur de provisions, Finn, viennent rompre leur solitude. Mais à mesure que l’été avance, Helen prend conscience qu’elle ne sait peut-être pas tout… « C’est une décision courageuse que de prendre pour sujet un “été d’un ennui épouvantable”, vu à travers les yeux d’une fillette de 10 ans, écrit Lucy Sholes dans The Observer. Mais le pari de Gail Godwin est payant. Le sentiment à glacer le sang d’une catastrophe à venir transperce les journées indolentes. »

La Saint-Barthélemy de l’intérieur

Paris, 23 août 1572, veille de la Saint-Barthélemy. Carla a disparu. Elle est enceinte de plus de huit mois. Son époux part à sa recherche tandis que se déchaîne l’un des pires massacres de l’histoire européenne. Cet époux, c’est Mattias Tannhauser, Saxon de naissance, enlevé et élevé par les janissaires. Celui-là même qui, dans La Religion, précédent opus du grand auteur d’épopées policières à succès Tim Willocks, aidait les chevaliers de Malte à défendre leur île contre les assauts turcs. Ce héros hors norme, double renégat, dressé pour tuer et amoral, se retrouve aux prises avec la fureur des milices et la bande d’un dénommé Grymonde, sorte de Quasimodo devenu roi des mendiants. « Le talent de Willocks pour enchevêtrer réalité historique et fiction sanglante est sans égal, note Helmo Preuss dans le quotidien néo-zélandais Business Day. Mais l’auteur entraîne aussi le lecteur dans des débats philosophiques et spirituels. La question qui traverse le roman est celle du libre arbitre de l’individu plongé dans des événements qui le dépassent. Y est-il acteur, spectateur ou simple pion ? »

Le roman de la rose

La rose a été créée pour l’allégorie, la métaphore, l’allusion. Cette fleur superbe – qui, à l’état sauvage, porte cinq pétales, un nombre chargé de symboles – s’épanouit auprès de méchantes épines. La vue, le toucher, l’odorat et le goût – lorsque lesdits pétales sont distillés pour produire l’eau ou l’essence de rose – sont tous charmés (ou mis au défi) par cette plante extraordinaire. Et si l’ouïe seule manque à l’appel, la lacune est rapidement comblée, comme le montre Jennifer Potter dans un livre qui parcourt des millénaires de roséiculture, par la longue liste des chansons où la rose est évoquée.

L’histoire de sa culture – dans tous les sens du terme – mérite donc amplement d’être contée. Et Potter présente « deux histoires intimement liées » : la transformation physique qui nous a fait passer de la simplicité de l’églantine à la sophistication de la rose des jardins ; et les métamorphoses culturelles que la plante a subies en parallèle au fil des siècles. Non que la tâche soit aisée. On s’accorde à dire que la première représentation connue d’une rose figure sur une fresque délicate peinte il y a 3 500 ans à Cnossos, en Crète. Mais il n’existe aucune certitude, par exemple, sur l’origine géographique des premières roses de jardin, avec leurs innombrables pétales, leurs longues tiges et leurs boutons hauts. Selon Potter, elles sont selon toute vraisemblance apparues simultanément en Chine et en Perse, avant de se propager vers l’ouest depuis le plateau iranien jusqu’à l’Asie Mineure, la Grèce et au-delà.

Mais la quête de certitudes n’est sans doute pas de mise à propos de cette fleur d’une puissance symbolique telle qu’elle est capable de représenter avec la même force des notions diamétralement opposées. Après s’être d’abord heurtée à une résistance ascétique à son utilisation ornementale, rappelant les pratiques païennes, la rose a bientôt été associée à l’imagerie mariale dans la pensée et l’art chrétiens, devenant symbole de pureté. La Vierge était une rose sans épines, expliquait au XIIe siècle Bernard de Clairvaux, « puisque la blancheur de sa virginité s’unit à la pourpre de sa charité  ».

La rose eut tôt fait, cependant, de représenter les plaisirs terrestres de la chair autant que les vertus transcendantes de l’esprit. Le Roman de la Rose, long poème du XIIIe siècle, contient une longue allégorie sexuelle de l’assaut de l’Amant sur sa proie, la Rose, jusqu’à ce qu’enfin il ait « pris [le doux bouton] de bonne volonté / Comme mien et tout à ma guise » … À la fin du XIVe siècle, la poétesse Christine de Pisan chercha à soulager la rose du poids croissant des insinuations misogynes ; sa Dame Loyauté offre des fleurs vermillon et blanches aux chevaliers qui promettent de défendre la réputation d’une femme plutôt que de l’attaquer. Peine perdue, comme en témoigne la lamentation de la Cléopâtre de Shakespeare : « Voyez, mes femmes ! / Ils se bouchent le nez face à la rose épanouie / dont ils venaient à genoux admirer les boutons. » Au XVIIe siècle, une « rose à demi épanouie » était devenue une description médicale courante des organes génitaux féminins ; de là, comme l’expliqua l’herboriste anglais Nicholas Culpeper, vint l’expression « déflorer une vierge ».

Cependant, si les roses pouvaient constituer un moyen allusif de parler ouvertement de sexualité et d’anatomie, elles pouvaient aussi contribuer à imposer le silence : dans l’Europe du Nord, au XVIe siècle, les conversations qui se déroulaient « sub rosa » – parfois littéralement, sous une rose peinte au plafond, au-dessus de la table du repas – devaient « rester secrètes et ne plus être répétées ». Et la Rose-Croix, fusion de symboles chrétiens, devint le signe du mysticisme alchimique des sociétés secrètes rosicruciennes dans l’Allemagne du XVIIe siècle.

Plongez dans cette extraordinaire compilation, et vous trouverez la rose comme panacée des apothicaires et comme inspiration des artistes ; comme symbole du bain de sang dynastique qui opposa les Lancastre et les York [la guerre des Deux-Roses], ou d’unité dynastique sous les Tudors ; comme présence sensuelle et sophistiquée dans la culture islamique et comme emblème aux vives couleurs du mythe moralisateur et patriotique américain [la rose est la fleur officielle des États-Unis]. Potter évoque même les endroits où les roses ne sont pas, ou du moins pas comme le voudrait la tradition : le château de Malmaison, où l’impératrice Joséphine ne décida pas de collectionner toutes les roses alors connues, comme le prétend la légende [sur Joséphine, lire « L’empire de Joséphine« ] ; quant à la roseraie de la Maison-Blanche, elle compte « peu de roses » et a trouvé en Michelle Obama une première dame davantage portée sur la culture potagère.

Malgré la richesse de ces pages, le sujet traité par Potter est tel que tout lecteur songera à d’autres questions, d’autres exemples, d’autres illustrations. J’aurais aimé en apprendre un peu plus sur le langage des roses. L’auteure évoque, non sans ironie, les complexes codes floraux que les élégantes du XIXe siècle utilisaient pour adresser des messages à leurs amis et admirateurs. Mais elle accorde moins de place au vocabulaire originel des nombreux fragments qui l’évoquent traduits du grec, du latin, du persan, du français et même de l’algonquin. La romancière Vita Sackville-West a souligné le fait que gul, le mot persan désignant une rose, est aussi le terme générique signifiant « fleur », « ce qui laisse entendre que la rose est la fleur qui domine toutes les autres ». Certes, mais n’est-il pas dès lors plus difficile de distinguer les roses en particulier des fleurs en général dans n’importe quel texte persan ? Et d’être certain du caractère universel, ou particulier à telle culture, du pouvoir de ses différentes incarnations ? D’un point de vue occidental, l’altérité de la Chine, malgré toute la gamme de ses roses, réside ainsi en partie dans le fait que la plante n’y jouit pas d’un statut privilégié par rapport à la pivoine, au lotus ou au chrysanthème.

Mais il serait mesquin de pinailler lorsqu’un sujet protéiforme et d’une telle ampleur est traité avec tant de compétence et de quiétude. « Quel tapage les écrivains ont fait autour des roses ! » s’exclamait Culpeper. Le seul moment où Potter semble faire du raffut, c’est lorsqu’elle s’irrite de l’affirmation d’Umberto Eco, pour qui « la rose est une figure symbolique si riche de sens qu’elle n’en possède désormais presque plus aucun » : « Umberto Eco a renoncé bien trop facilement, déclare-t-elle. Quand a-t-il vraiment bien regardé le cœur d’une rose pour la dernière fois ? » S’il le faisait, pense-t-elle, il y verrait une fleur qui tend un miroir au monde. Il en est ainsi parce que (dans les cultures touchées par le christianisme et par l’islam, du moins) nous projetons sur cette plante nos rêves et nos histoires, notre moi émotionnel, spirituel et sexuel. Potter termine d’ailleurs sur ce qu’elle appelle « la plus belle rose de toutes », trouvée dans une « source inattendue » : la rose de Saron, dans le Cantique des Cantiques. Mais il n’y avait pas de roses dans la Palestine biblique, pas plus que dans l’original hébreu du poème, qui parle en fait de habasselet, fleur à l’identité incertaine. Il s’agit donc plutôt d’une rose générique, cette Rose of Sharon qui, grâce à la Bible du roi Jacques, s’est enracinée dans l’imaginaire anglo-saxon en raison du sens qu’elle a pour nous. « La rose suprême, conclut Jennifer Potter, est celle que nous imaginons pour nous-mêmes. »

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 18 mai 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le cas Qiu Xiaolong

Le maître du polar chinois est un cas étrange : originaire de Shanghai, il vit aux États-Unis, écrit en anglais des romans qui se déroulent dans la Chine des trente dernières années, et c’est en France qu’il est le plus lu ! « Seuls trois de ses livres ont été traduits en chinois et ils n’ont pas rencontré le même succès qu’en Occident », lit-on dans le China Daily. Il faut dire qu’ils sont coupés et modifiés pour passer à travers la censure…

Dans Dragon bleu, tigre blanc, on retrouve pour la neuvième fois le sympathique inspecteur Chen. « Personnage captivant, poète à ses heures, il est l’un des chefs de la police de Shanghai et perpétuellement en proie à un dilemme : comment préserver son éthique dans un État policier ? », explique Melanie Ho dans The Asian Review of Books. Il est cette fois menacé de mort pour avoir dénoncé un haut dignitaire, dans un roman fortement inspiré de l’affaire Bo Xilai, ce « prince rouge » dont la chute, en 2012, a fait grand bruit. (Lire Books, n° 36, octobre 2012 "La Chine explosera-t-elle ?".) Une nouvelle occasion pour l’auteur de creuser le thème de la corruption engendrée par la toute-puissance du Parti. Le livre n’a évidemment pas été traduit en chinois et, selon l’auteur qui le confie au Huffington Post, il ne le sera pas : « Le gouvernement chinois a utilisé l’affaire Bo Xilai comme un trophée de la lutte qu’il mène contre la corruption, et non comme un avertissement qui remettrait en cause l’ensemble du système. »

Quand tout bascule

Demain, Ute aura 50 ans. Elle a prévu une petite fête pour l’occasion. En attendant, elle emmène sa fille – qu’elle a élevée seule – passer une mammographie. Une dispute éclate : Ute reste finalement dans la voiture. Là, un homme lui demande si tout va bien et elle se coince accidentellement les doigts dans la portière. En fin d’après-midi, après qu’il l’a accompagnée aux urgences, elle couche avec lui et, le plus naturellement du monde, l’invite à sa fête, où doit être aussi présent son amant du moment… Le nouveau venu « sera-t-il plus qu’une simple aventure ? » s’interroge Martin Lhotzky dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Dans cette longue nouvelle, poursuit le critique, Jochen Jung décrit une « rencontre un peu inhabituelle », l’un de ces événements qui, en venant rompre l’équilibre sur lequel s’est construite une vie, sont susceptibles de la faire basculer. Dans le Neue Zürcher Zeitung, Samuel Moser salue la « légèreté » de ce récit sur « le hasard et le destin ».

Levez la patte droite et dites « Je le jure »

Corps crucifiés, brûlés, bouillis : les murs, vitraux et chapelles des églises et des cathédrales offrent au regard toutes sortes de morts sordides. Autrefois, l’église de la Sainte-Trinité, à Falaise, en Normandie, possédait une pièce unique : sur son mur occidental, une fresque de la fin du XIVe siècle représentait la pendaison d’une truie. Cette dernière ne mourait pas en martyre, mais en meurtrière. Selon les comptes rendus de l’époque, elle avait défiguré et grièvement blessé au bras un enfant des environs, qui en était mort. Arrêtée, la bête fut traînée devant le tribunal local. Après avoir écouté attentivement le récit des faits, la cour rendit sa sentence : la truie était condamnée à être « frappée et mutilée à la tête ainsi qu’aux membres antérieurs » avant d’être menée à la potence. D’après les témoignages, l’événement attira un large public. Plus de cinq cents personnes se rassemblèrent pour voir l’animal trotter jusqu’à l’échafaud qu’on avait érigé sur la place principale. On raconte même qu’un troupeau de ses congénères fut contraint d’assister au châtiment, dans un but de dissuasion, mais ce détail est aujourd’hui jugé apocryphe. Le spectacle attira même l’attention du vicomte de Falaise, ému par l’affaire au point de commander une fresque la commémorant. Peut-être par respect pour ce visiteur illustre, la truie fut habillée d’une veste, de hauts-de-chausses et de « gants blancs » avant que le « maître des hautes œuvres » ne lui mette la corde au cou.

L’église de Falaise (et, avec elle, sa fresque) fut rasée en 1820, mais la fable de la truie malchanceuse nous a été transmise grâce à l’essai d’Edward Payson Evans sur l’histoire des procès et exécutions d’animaux, initialement paru en 1906 et aujourd’hui réédité (1). Evans explique que de tels procès étaient chose courante dans l’Europe médiévale et faisaient partie intégrante des pratiques judiciaires du temps. Plus de la moitié des exécutions recensées concernent des cochons : un grand nombre de ces bêtes étaient laissées à elles-mêmes et vagabondaient dans les villes du Moyen Âge. Le crime qui leur était le plus souvent reproché était l’infanticide. En juin de l’année 1494, un porcelet fut arrêté à Clermont pour avoir « étranglé et défiguré un jeune enfant au berceau ». Il semble que le suspect partagea sa cellule avec un humain et fut traité avec les mêmes égards, avant d’être jugé par un tribunal « comme la justice et la raison le réclament et l’exigent ». On convoqua des témoins pour les soumettre à un interrogatoire croisé et, une fois convaincue de la culpabilité du cochon, la cour le condamna à être « étranglé sur une fourche de bois » afin de « conserver une justice exemplaire ».

 

Vice de procédure

Les porcs n’étaient pas les seuls coupables, tant s’en faut. Les tribunaux médiévaux d’Europe, en particulier ceux de France, furent apparemment confrontés à une « foule bigarrée » de créatures, où se mêlaient « chenilles, mouches, vaches, coqs, chiens, ânes, mules, juments et chèvres ». En 1610, une meute de chiens fous « mit en pièces un novice franciscain » ; on les condamna à mort. Evans note avec regret qu’« on ne tint aucun compte du fait qu’ils avaient la rage, circonstance atténuante qui aurait pu justifier leur acquittement ». Et, de fait, la défense s’appuyait souvent sur de semblables arguments techniques. En 1314, les officiers du comte de Valois appréhendèrent un taureau en vadrouille sur la grand-route, qui avait mortellement blessé un passant. On prononça la peine de mort, qui fut dûment exécutée, mais une cour d’appel jugea par la suite que l’animal avait été arrêté illégalement, et le verdict fut invalidé pour vice de procédure. Parfois, comme dans le cas d’un âne français condamné à la corde, un appel suivi d’un nouveau procès permit de commuer la peine en un « simple coup sur la tête ». Il arrivait parfois que l’accusé soit acquitté. Les autorités semblent s’être donné beaucoup de mal pour que les procès respectent la procédure normale. On voyait en particulier d’un très mauvais œil l’exécution extrajudiciaire d’animaux. En 1576, un bourreau de Franconie du nom de Jack Ketch décida de rendre la justice lui-même et pendit en place publique une truie qu’on accusait d’avoir attaqué l’enfant d’un charpentier, et qui attendait son procès. Les autorités dénoncèrent cet acte, et Ketch, disgracié, dut quitter la région. Les autorités avaient sans doute été davantage offensées par l’usurpation du pouvoir judiciaire que par la cruauté du traitement infligé à la bête.

Certains animaux étaient punis pour des péchés commis par leur propriétaire, péchés charnels le plus souvent. Quand un cas de zoophilie était constaté, les deux protagonistes étaient brûlés sur le bûcher. Les archives nous épargnent les détails les plus salaces, et les comptes rendus laconiques racontent chacun une triste histoire : « Un homme et une vache […] pendus puis brûlés par ordre du parlement de Paris » ; « Un homme et une jument […] exécutés et leurs corps brûlés dans le même charnier » ; un homme, « scélérat sans équivalent », est exécuté en compagnie d’« une vache, deux génisses, trois brebis et deux truies ». À une époque plus éclairée, on commença de traiter en victimes les partenaires non consentants. À Vanves, en 1750, toute la commune vint témoigner de la moralité d’une ânesse soupçonnée de s’être prêtée à de tels actes. La bête, affirmait leur déclaration, « s’était toujours montrée vertueuse et aimable, en public comme en privé, et n’avait jamais causé de scandale à personne ».

À quoi rimait donc tout cela ? Evans ne parvient pas à apporter une réponse entièrement satisfaisante. On voit mal, d’ailleurs, comment elle pourrait surgir du bric-à-brac d’exemples qui forme la trame de son livre. Les théories modernes en matière de châtiment, fondées dans une large mesure sur les principes de réinsertion, de dissuasion et de sanction proportionnée, ne nous sont ici d’aucune utilité. Les défenseurs de la peine de mort eux-mêmes reconnaîtraient que la réinsertion, dans cette vie au moins, n’est pas l’une de ses vertus. On peut également se demander si exécuter un troupeau peut avoir le moindre effet dissuasif. Evans raconte toutefois une histoire, rapportée avec enthousiasme par un nonce apostolique à la cour de Hongrie, selon laquelle « les Africains placent des lions crucifiés aux abords des villages, de sorte que leurs congénères, même affamés, n’en approchent pas de peur de subir le même sort ». On peut supposer que ces procès ont eu pour fonction de détourner les agriculteurs de certaines pratiques déviantes ; en France comme ailleurs, ils annonçaient un glissement de la responsabilité criminelle de la bête elle-même vers ses gardiens humains, coupables d’avoir laissé « leurs animaux sans surveillance adéquate » (un embryon de la future notion de non-assistance). Mais Evans se donne beaucoup de mal pour montrer que les procès d’animaux n’étaient pas un exercice de justice préventive. On ne tenait généralement pas les propriétaires pour responsables, et on les indemnisait même parfois pour la perte encourue à cause de l’exécution de leur bête. Les factures des bourreaux, charpentiers et autres travailleurs qui tiraient profit des exécutions illustrent bien les dépenses considérables engendrées par cette pratique.

La mise en accusation, largement symbolique, d’êtres privés de raison s’inscrit dans une tradition remontant à une époque plus lointaine encore que le Moyen Âge. À Athènes, les lois de Dracon et d’Érechthée exigeaient que l’on condamne publiquement et jette hors de la cité les armes, ou tout autre objet inanimé, ayant causé la mort d’une personne. Ainsi, la statue de l’athlète Nikon qui, en tombant de son socle, avait tué en l’écrasant un de ceux qui la poussaient dut comparaître devant un tribunal qui ordonna qu’elle soit jetée dans la mer. Un sort similaire échut bien plus tard, en Russie, à une cloche. Celle-ci avait sonné, en 1591, pour appeler à l’insurrection peu après l’assassinat d’un prince. « Pour ce crime politique sérieux, écrit Evans, la cloche fut condamnée à un bannissement définitif en Sibérie, et envoyée à Tobolsk en compagnie d’autres exilés. » La cloche ne fut graciée qu’en 1892. Les sanctions infligées à ces objets inanimés, comme le « traitement chanvré » (la pendaison) administré à tant d’animaux errants, ne voulaient évidemment pas dire que les bêtes en question aient eu une intention maligne. Il s’agissait au contraire, soutient Evans, d’un « acte d’expiation solennelle », au moyen duquel la communauté entendait se purifier d’agissements ayant porté atteinte à l’ordre naturel. Les peines imposées par les lois médiévales n’étaient pas déterminées en fonction de la psychologie du criminel, mais de l’ampleur du crime. Cette norme perdura longtemps, jusqu’à ce que la présence de la mens rea [intention criminelle] devienne une condition nécessaire pour l’établissement de la culpabilité.

 

Procès de vermines

Si les cours séculières étaient souvent appelées à juger les actes d’animaux domestiques, les tribunaux ecclésiastiques jouaient aussi leur rôle en punissant les êtres nuisibles qui ne pouvaient faire l’objet de condamnations individuelles. Aux yeux des modernes, les « procès de vermines » des XVe et XVIe siècles ressemblent fort à des épisodes d’hallucination collective. Des actions en justice furent intentées contre toutes sortes de fléaux agricoles, souvent par des paysans à court de solutions pour débarrasser leurs champs des bestioles qui les infestaient. Les insectes bénéficiaient quant à eux des services d’un avocat. Les cours ecclésiastiques disposaient d’un éventail limité de sanctions : la peine capitale était, à l’évidence, difficile à administrer (c’était bien le problème). L’Église pouvait en revanche invoquer un arsenal impressionnant de sentences métaphysiques, les plus sérieuses étant l’anathème et l’excommunication.

Les parties adverses tentaient à l’occasion de conclure une transaction à l’amiable. Dans une affaire d’invasion de termites dans un monastère franciscain, l’avocat de la défense avança que les moines avaient pris possession des lieux après les insectes, et donc qu’ils empiétaient sur leur territoire. Vaincu par la force de cet argument, le tribunal sanctionna un compromis aux termes duquel les plaignants devaient fournir aux accusés un lieu de résidence approprié sur les terres dépendant du monastère. Les minutes du procès affirment qu’en entendant la proclamation du verdict, les termites « sortirent tous ensemble et marchèrent en colonnes jusqu’à la zone qu’on leur avait assignée », chose qui, notait le chroniqueur, « prouvait de manière définitive que le Tout-Puissant entérinait le jugement rendu par la cour ». Dans une autre affaire, une réunion publique fut organisée dans la commune de Saint-Julien (Médoc) pour examiner l’opportunité de fournir un nouveau lieu de résidence à une espèce de charançon appelée curculio, qui avait dévasté les vignes. On s’accorda à réserver une parcelle aux insectes, à condition que les habitants de Saint-Julien conservent certains droits. L’avocat des insectes rejeta le compromis, déclarant qu’il « ne pouvait accepter pour ses clients l’offre des plaignants, car la parcelle en question était stérile et n’était ni assez grande ni pourvue des aliments nécessaires à leur survie ». L’issue de la dispute ne nous est pas connue : en effet, « la dernière page du procès-verbal a été dévorée par des rats ou quelque espèce d’insecte  ».

La procédure pouvait être une affaire de longue haleine, les procureurs asseyant leur réquisitoire sur des fondations théologiques et métaphysiques sophistiquées. Ils commençaient par formuler la cause de la plainte, souvent dans les termes les plus imagés et outrés. Lors d’une action visant un essaim de criquets, le discours inaugural décrivit « les ravages causés par ces petites bêtes, qui n’épargnent ni le maïs, ni les vignes, ravages comparables à ceux causés par les sangliers qui, comme relaté par Homère au premier chant de L’Iliade, dévastaient les environs de Calydon ; comparables aussi aux dégâts que faisaient les renards lancés contre Thèbes par Thémis, et qui détruisaient les fruits de la terre et les troupeaux ». L’avocat, rarement en mesure de plaider l’alibi ou l’erreur sur la personne, avait invariablement recours à d’habiles arguments casuistiques pour gagner par KO technique. Un avocat français, Bartholomé Chassené, tenta de défendre ses clients (des rats), qui n’avaient pu se présenter devant le tribunal, en alléguant « la longueur et les difficultés du voyage, rendu particulièrement périlleux par la vigilance infatigable des chats, leurs ennemis mortels ». Autre stratégie, plus courante : prétendre que les citations à comparaître transmises aux animaux n’étaient pas valides, « car une telle procédure impliquait que les parties citées étaient douées de raison et de volition, et donc capables de commettre un crime ». Le procureur disposait ici d’une parade, et pouvait rétorquer que l’« irrationalité » d’un objet n’empêchait en aucune façon de le punir. Jésus en personne l’avait établi, en ordonnant qu’on « coupe et jette au feu tout arbre qui ne donne pas de bon fruit » (2). S’il était licite de condamner de telles choses à la destruction, alors une chenille frappée d’excommunication s’en tirait vraiment à bon compte. On soutenait parfois que les insectes ne faisaient qu’agir selon la volonté de Dieu, « exerçant un droit inné qui leur avait été conféré lors de la création […] un droit qui ne peut être diminué ni abrogé au seul motif qu’il peut constituer une gêne pour l’homme… ». Le Tout-Puissant les avait peut-être envoyés pour châtier les péchés de la communauté. « Lancer contre eux l’anathème reviendrait à s’opposer à Dieu, qui avait déclaré : “Je lâcherai contre vous des bêtes sauvages qui vous raviront vos enfants, anéantiront votre bétail et vous décimeront au point que vos chemins deviendront déserts (3).” » Des arguments bien rodés étaient échangés durant plusieurs jours, semaines et souvent plusieurs mois. Chose étrange, il semble que les évêques qui présidaient aux débats toléraient, voire encourageaient ces manœuvres dilatoires. Le tribunal invitait généralement les avocats à exposer les unes après les autres des thèses tirées de divers traités théologiques, sans se soucier beaucoup de la crise agricole qui s’aggravait à l’arrière-plan. Comme les parasites finissaient par s’en aller d’eux-mêmes après avoir fini de dévaster les champs, il n’est peut-être pas si surprenant que le clergé ait vu avec satisfaction les débats tirer en longueur : pour obtenir le résultat souhaité, il suffisait d’attendre. Aux yeux de l’Église, le bannissement réussi d’insectes destructeurs symbolisait avec force son autorité spirituelle, bannissement officiellement obtenu grâce à de fréquentes prières et – plus important pour son pouvoir temporel – par le paiement rapide et scrupuleux de la dîme. À propos d’un essaim d’insectes qui s’était attardé après avoir été frappé d’excommunication, un récit de l’époque explique qu’il était resté « à titre de plaie et de châtiment jusqu’à ce que les gens se repentent de leur méchanceté et apportent la preuve de leur amour et de leur gratitude envers le Seigneur, en particulier en faisant don à l’Église de la dixième partie de ce qui avait échappé aux insectes ». À ce jeu-là, le clergé gagnait à tous les coups.

 

Responsabilité diminuée

Evans utilise ces exemples de procès d’animaux au Moyen Âge comme un tremplin pas très sûr pour critiquer les théories criminologiques en vogue à son époque, des thèses de Lombroso (4) sur les attributs physiques du criminel aux travaux des « psychopathologistes » qui voyaient dans le crime un simple cas d’aberration mentale. Si Evans rejetait l’une et l’autre école, il estimait toutefois que les progrès à venir dans l’étude de l’esprit humain permettraient de comprendre les malfaiteurs, voire de les exonérer de leur responsabilité. « Nous nous moquons des cours de justice antiques et médiévales parce qu’elles jugeaient des insectes et des animaux, écrit-il, mais les générations futures condamneront comme tout aussi absurde et choquant le traitement judiciaire que nous infligeons aux êtres humains, qui, dans certaines conditions, ne peuvent pas davantage s’empêcher de commettre des actes de violence que les criquets ou les chenilles ne peuvent s’interdire de dévorer des récoltes. » Sur ce point, le verdict n’a pas encore été rendu. Mais il est vrai que la justice continue de se heurter à l’« élément mental » du crime. La défense des accusés atteints de folie n’a pas fondamentalement changé depuis l’affaire M’Naghten de 1843, et ses règles sont toujours enrobées dans un sabir victorien sur le « défaut de raison » ou les « maux de l’esprit » (5). De même, le débat juridique permanent sur les limites de la « responsabilité diminuée » (une défense partielle des meurtriers mobilisant le concept médical, difficile à définir, de « fonctionnement mental anormal ») témoigne du fossé culturel persistant, et peut-être impossible à combler, qui sépare le droit et la science. Dans le même temps, à l’heure où des chercheurs et des écologistes envisagent sérieusement la possibilité de conférer aux bêtes le statut d’authentiques justiciables (ce qui permettrait, conformément à une déclaration des droits des animaux, de représenter devant les tribunaux les baleines, lions de mer et autres espèces menacées), il se peut que le droit embrasse un jour d’un même regard l’homme et le cochon, et se trouve incapable de les distinguer (6).

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Profession, faiseur de vie

Le biologiste anticonformiste Craig Venter a toujours été un passionné de vitesse. Enfant, il pénétrait sur les pistes de l’aéroport de San Francisco – qui n’était pas clôturé – et défiait les avions sur son vélo. À l’école, il devint champion de natation et, plus tard, remporta quelques régates à la voile. Mais le monde a entendu parler de lui pour la première fois lorsqu’il a coupé l’herbe sous le pied du Projet génome humain, en informant ce consortium public international que sa firme privée était susceptible d’achever le séquençage du génome humain quatre ans avant lui (le nom de sa compagnie ? Celera, « dépêche-toi » en latin). On s’en agaça, mais il avait raison et le Projet génome humain fut contraint d’adopter quelques-unes des techniques de Venter pour gagner du temps et, finalement, de partager un peu de la gloire de la découverte avec lui.

La plupart des gens ralentissent avec l’âge ; à 67 ans, lui a décidé que seule la vitesse de la lumière convenait à ses ambitions, d’où le titre (anglais) de son nouveau livre : Life At the Speed of Light, « la vie à la vitesse de la lumière ». Qu’est-ce que cela signifie ? Comment la vie peut-elle voyager à la vitesse de la lumière ? Venter croit – à l’instar de George Dyson dans Turing’s Cathedral – qu’il existe une convergence entre le code ADN et le code informatique1. Et qu’il en résultera un âge de la biologie numérique où l’on pourra concevoir un génome sur ordinateur, le transmettre à longue distance par radio ou d’autres ondes électromagnétiques, puis le reconstituer rapidement dans un appareil lointain, afin de produire une nouvelle forme de vie.

Pourquoi diable voudrait-on transmettre un code génétique à la vitesse de la lumière ? La recherche sur la vie extraterrestre est la seule justification pratique que puisse donner l’auteur. Un robot spatial outillé pour prélever des échantillons et les séquencer pourrait transmettre un génome, s’il en trouvait un, jusqu’à la Terre, où l’organisme serait reconstitué et analysé. Mais l’idée de cette forme de « téléportation » a fait son chemin dans la tête de Venter, au point que cette notion de « vie à la vitesse de la lumière » est devenue son mantra, même si elle n’a aucun sens en dehors de l’étude de formes de vie extraterrestres.

Et pourtant… Venter est l’une de ces personnes qui, au moment où elles paraissent décidément dépasser les bornes, vous désarment en énonçant une idée parfaitement raisonnable et admirablement clairvoyante. De retour sur Terre, donc, il a entrepris – objectif on ne peut plus estimable – d’utiliser le séquençage rapide pour accélérer la production de vaccins. Il peut réduire les trente-cinq jours que cela prend habituellement à moins de cinq, un potentiel d’une grande importance en cas de nouvelle épidémie de grippe.

Les victoires de Venter dans le séquençage des gènes sont indiscutables, mais ses motivations semblent être différentes de celles de la plupart des scientifiques. Certains critiques de sa dernière prouesse, qui lui a valu les gros titres – il a créé une forme de vie synthétique, produisant chimiquement un génome de bactérie et l’insérant dans une cellule vide, où il a pris vie et s’est reproduit – certains critiques, donc, se sont demandé à quoi cela servait. Tous les spécialistes de biologie moléculaire étaient déjà persuadés que si un génome synthétique imitait fidèlement le moindre morceau d’un ADN, donnée par donnée, il se comporterait exactement comme un génome naturel. Alors à quoi bon le créer ?

Comme on l’a fait remarquer, le génome synthétique de Venter a dû être inséré dans une cellule préexistante dépouillée de son ADN primitif. C’est la même technique que celle utilisée pour créer la brebis Dolly et toutes les formes de vie clonées. La cellule préexistante est davantage qu’une simple enveloppe vide. Venter semble parfois le reconnaître – que l’ADN n’est pas le nec plus ultra. À propos de l’expérience permettant de déterminer le nombre minimum de gènes nécessaires à la vie, il écrit : « Nous nous sommes rendu compte que […] les gènes et les génomes dépendent du contexte et que les seuls gènes ne peuvent définir la vie. » Mais ailleurs, en qualifiant constamment l’ADN de « logiciel », et de « vie numérique », il semble oublier ses réserves.

Pour désarmer ses détracteurs soulignant qu’il doit, pour prouver ses dires, créer la vie « à partir de zéro », Venter évoque avec lucidité ce que signifie vraiment « à partir de zéro » : l’origine de la vie, il y a environ 3,5 milliards d’années. Il récapitule ce que nous savons actuellement des systèmes modulaires tels que les membranes et les appareils énergétiques cellulaires qui ont été nécessaires, en sus du code reproducteur, pour que la vie puisse commencer.

Pourquoi donc, sachant cela aussi bien que n’importe quel biologiste, a-t-il néanmoins créé un génome synthétique et l’a-t-il inséré dans une cellule ? Cette expérience commence à avoir un sens à partir du moment où l’on se souvient que Venter est obnubilé par l’idée de démentir la théorie du vitalisme : d’après celle-ci, la vie ne saurait s’expliquer uniquement par la chimie et la physique. Cette obsession imprègne Le Vivant sur mesure : Venter croit même nécessaire d’apporter des corrections à l’histoire classique selon laquelle le vitalisme a été réfuté pour la première fois en 1828 par Friedrich Wöhler, qui a inversé le vieux principe alchimique « de l’or à partir du plomb » en synthétisant de l’urée – une substance excrétoire donc – à partir d’éléments chimiques d’origine purement minérale. De la saleté à partir de la saleté, si l’on veut, mais de l’or pur pour ce qui est de démontrer le lien intime entre les royaumes du vivant et de l’inerte. La bactérie synthétique de Venter est assurément une preuve plus définitive encore que celle de Wöhler, mais elle n’ébranlera pas les partisans du vitalisme (des croyants pour la plupart).

La quête personnelle de Venter, sa volonté de démontrer le fondement purement chimique de la vie, est à l’évidence l’une de ses principales motivations. Il a surmonté des obstacles qui auraient arrêté tout autre que lui : il a notamment mené une lutte éprouvante contre le Projet génome humain et a été licencié en 2002 de Celera, peu après son triomphe dans le séquençage. Non seulement il est toujours debout, mais on peut dire qu’il est le scientifique le plus singulier de la planète.

Comme chacun a pu le remarquer, sa fascination pour la forme de vie appelée Craig Venter est son autre motivation majeure. Venter est « Monogram Man », le premier scientifique que je connaisse à avoir appliqué la méthode des plaques d’immatriculation personnalisées à la science. Ainsi sa cellule synthétique a-t-elle été baptisée M. Mycoides JCVI-syn 1.0, son échantillonneur-séquenceur mobile est le laboratoire mobile JCVI ; son propre génome a été le premier génome humain séquencé, et il a fait en sorte qu’il soit diffusé dans l’espace. Ses remerciements s’ouvrent sur une citation de Claude Bernard : « L’art, c’est moi, la science, c’est nous. » Comme souvent, c’est une idée qu’il semble avoir oubliée aussitôt énoncée.

 

Cet article est paru dans le Guardian le 19 décembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Tous bipolaires ?

« Il peut sembler pervers d’exprimer de la nostalgie pour une catégorie de maladie mentale, note dans le Guardian Alexander Linklater, mais beaucoup regrettent la disparition de la “maniaco-dépression” », depuis que l’on parle de « trouble bipolaire ». Le psychanalyste Darian Leader est de ceux-là. Dans son dernier essai, il se désole de la banalisation du mal sous l’effet conjugué « de la culture populaire et du marketing pharmaceutique, qui ont transformé un concept psychiatrique en une variété de symptômes embrassant un spectre d’humeurs assez large pour s’appliquer à presque toute personne ayant des hauts et des bas », souligne Linklater. De fait, les diagnostics ont été multipliés par quatre depuis le milieu des années 1990. Et le manuel psychiatrique de référence « distingue les bipolaires 1, 2, 3, etc. », relève David Stenhouse dans le Scotsman. Mais l’imprécision de la définition n’est pas seule en cause : « De même que l’hystérie, qui touchait tant de femmes à l’époque de Freud, était en partie liée aux bouleversements de leur rôle social, renchérit Stenhouse, il n’est pas impossible que l’intense pression qui s’exerce aujourd’hui dans le monde du travail explique l’épidémie de “bipolarité”. »

La malédiction des égoïstes

Margaret Mazzantini compte parmi les auteurs les plus reconnus de l’Italie d’aujourd’hui : elle a reçu les trois prix littéraires – Strega, Grinzane Cavour et Campiello – les plus prestigieux de la Péninsule ; en 2001, son roman Écoute-moi (Robert Laffont) s’est vendu à deux millions d’exemplaires. Mais après le succès en 2008 de Venir au monde, grande fresque amoureuse à la trame complexe, la romancière a attendu trois ans pour écrire un nouveau livre, dont elle voulait l’intrigue « la plus simple possible ».

De fait, comme le rappelle le magazine Panorama, l’action de Personne ne se sauve seul « se déroule le temps d’un déjeuner. Delia et Gaetano se retrouvent au restaurant peu après leur rupture. Lui a déménagé, elle est restée à la maison avec leurs deux enfants. Ensemble ils essaient, dans une langue crue et acerbe, de comprendre les raisons d’un échec, la fin d’une histoire d’amour ». « Se sont-ils aimés, s’aiment-ils encore ?, s’interroge Nadia Fusini dans la Repubblica. Ce n’est pas clair pour le lecteur parce que ce n’est clair ni pour les protagonistes, ni pour le narrateur. Mazzantini les a choisis pour incarner une génération qui vit le rapport amoureux dans la confusion, la tristesse et une incroyable violence sous-jacente. Delia et Gaetano sont féroces l’un envers l’autre, et ressassent leur échec, la manière dont ils ont trahi la “vraie vie” passionnée et sans compromis dont ils rêvaient. »

À la table d’à côté, un couple âgé paraît s’aimer comme des adolescents : lui vient de subir une énième chimiothérapie. Il raconte son amour pour la vie et pour sa compagne qu’il n’a jamais pensé quitter, « parce que personne ne se sauve tout seul ». Cet adage fait ressortir, par contraste, « la violente haine de Delia et Gaetano », et contribue à dresser, en creux, « le portrait implacable d’une génération dont le signe distinctif est l’égoïsme », conclut Lorenzo Mondo dans La Stampa.

Ancienne actrice, mariée depuis trente ans avec l’acteur Sergio Castellito, qui a adapté et interprété ses deux derniers livres au cinéma, la romancière italo-irlandaise déploie avec un talent inné « une langue parfaitement cinématographique », qui réussit à dire l’impossibilité de s’exprimer, l’« aphasie contemporaine », précise Mondo. En lisant le roman, la critique de la Repubblica imaginait pour sa part d’ores et déjà comment il pourrait être transposé à l’écran et devenir une comédie « à l’italienne », mais des plus noires.

« Le livre le plus cher à mon cœur »

En 1930, quelques mois à peine après avoir reçu le Nobel de littérature, Thomas Mann publiait dans la revue Die Neue Rundschau un court texte autobiographique. Le prix, comme mentionné sur le diplôme qu’on lui avait remis au cours de la cérémonie, lui avait été décerné pour son premier roman Les Buddenbrook, qui lui avait valu très jeune une notoriété mondiale, et cela alors même qu’avaient succédé des œuvres comme Mort à Venise ou La Montagne magique, aujourd’hui considérées comme des classiques de la littérature universelle. On ne peut donc qu’être surpris par l’une des confidences que le romancier glisse dans cet article autobiographique. Évoquant sa pièce de théâtre Fiorenza, il écrit : « Elle avait été précédée par un recueil de nouvelles, contenant le récit qui aujourd’hui encore est peut-être, de tout ce que j’ai écrit, celui qui m’est le plus cher et qui plaît le plus aux jeunes : Tonio Kröger. »

Ainsi donc, ce petit récit écrit en 1903 par un jeune homme d’une vingtaine d’années qui s’efforçait de maîtriser sa créativité débordante, ce texte quasiment oublié et à peine lu à présent, aurait été « le plus cher » au cœur de l’homme mûr Thomas Mann. Mais ce n’est pas tout. L’un des essais de l’ouvrage « Thomas Man et les siens », du prestigieux critique littéraire allemand Marcel Reich-Ranicki, récemment disparu (1), est intitulé « Le récit du siècle : Tonio Kröger ». Soulignons que ni le romancier ni le critique n’affirment que cet ouvrage soit le meilleur. Reich-Ranicki est très clair : « Il est incontestable que Tonio Kröger est une œuvre imparfaite et souffre même d’énormes faiblesses. » Le critique poursuit en se livrant à l’analyse littéraire du texte et de son influence sur d’autres romanciers, sans dire hélas pourquoi, malgré ces faiblesses qu’il juge énormes, il n’y voit rien de moins que le récit représentatif ou symbolique de tout le XXe siècle.

L’explication requiert selon moi une théorie générale de la culture, dont le texte de Reich-Ranicki est dépourvu. Car ce que Tonio Kröger exprime de façon plus ou moins latente, c’est la question fondamentale de notre civilisation contemporaine, l’épineux problème de la domestication du moi romantique.

Quand naît le moi moderne, cette certitude d’être doté d’une dignité inconditionnelle résistant à tout, y compris à l’intérêt général ou au bien de l’humanité, le conflit social est inévitable. La société réclame l’intégration de ce moi individuel dans l’économie (métier et foyer, production et reproduction) alors que le moi, au contraire, n’aspire qu’à suivre fidèlement les lois de son cœur. Il défie l’ordre établi, qu’il voit comme une menace pour ses désirs personnels les plus authentiques, et finit par succomber, écrasé sous le poids de l’impitoyable majorité. Pour raconter ce conflit, on a inventé un nouveau genre littéraire : le roman moderne. De Cervantès à Thomas Mann, il rejoue avec mille variations cette opposition non résolue.

Mais c’est le mouvement romantique qui a exacerbé l’antagonisme. Il acquiert au XIXe siècle une radicalité jusque-là inconnue, que résume bien le titre du célèbre essai de Kierkegaard : Ou bien… ou bien… Deux options incompatibles et absolument irréconciliables : d’un côté, l’éthique du travail et les règles du mariage bourgeois (métier et foyer), de l’autre, une vie digne de ce nom, noble et passionnée, celle de la liberté de l’artiste génial et des désirs infinis du cœur. Ce conflit magnifié par le romantisme conduit à une sorte de mépris mutuel : pour l’artiste, la société se compose de bourgeois obéissant à des conventions hypocrites, des philistins à l’existence grossière ; pour la majorité, l’artiste est un bohème suspect et amoral. Il faut donc choisir entre une normalité saine mais stupide et une individualité authentique mais excentrique, maudite et synonyme de marginalité sociale.

Cet « ou bien… ou bien » structure le monde symbolique dans lequel se sont développés les grands romans européens à partir de La Nouvelle Héloïse (1761) de Rousseau et des Souffrances du jeune Werther (1774) de Goethe – les deux ouvrages précurseurs du romantisme. Et, un siècle et demi plus tard, il structure encore les grands romans de Thomas Mann, qu’il s’agisse des Buddenbrook, de Mort à Venise, de La Montagne magique ou même de son dernier chef-d’œuvre, Faust. Dans tous ces livres, les personnages font l’expérience d’une tension radicale, indépassable, et sont tiraillés entre, d’un côté, la vie bonne, simple et bourgeoise, de l’autre, l’amour morbide et la beauté coupable, cultivés par un moi artiste aux désirs absolus et asociaux.

 

Revirement politique

Pendant la Grande Guerre, Thomas Mann appliqua à la réalité du conflit ce « ou bien… ou bien » romantique. Dans Considérations d’un apolitique, un long essai dense et tourmenté paru en 1918, il mobilise de nombreuses références culturelles pour légitimer l’impérialisme de l’empereur Guillaume II. Enclin à un certain schématisme, il applique à la France les attributs de la Zivilization, objet de son mépris raffiné (l’humanisme, la politique, le pacifisme et la démocratie, défendus par son frère Heinrich dans leur correspondance) au point de présenter l’Allemagne comme la concrétisation de la véritable Kultur, toujours artistique et poétique selon lui. Un tel acharnement allait être suivi peu après d’une rétractation en règle. En 1922, il prononçait la retentissante conférence, Sur la république allemande, dans laquelle il sautait le pas pour rejoindre publiquement la Zivilization naguère abhorrée. Celle-ci, après la défaite militaire, avait pris en Allemagne la forme de la Constitution démocratique de Weimar. À partir de 1933, cette décision allait lui valoir un long exil, mais son revirement politique s’annonçait en fait déjà, vingt ans plus tôt, dans les motifs esthétiques de Tonio Kröger. Raison pour laquelle cette œuvre mérite amplement le titre de « récit du siècle ».

Le premier amour de Tommy Mann fut Armin Martens, un garçon de 14 ans qui humilia ses sentiments délicats lorsque, surmontant sa timidité naturelle, il trouva en lui assez de force pour les déclarer à son camarade, ce qui le conduisit par la suite à se replier encore plus sur soi-même. Quand il commença, dix ans après, à fréquenter le sympathique, mondain et paisible Paul Ehrenberg, le romancier était déjà un homme sûr de lui, fort du succès littéraire des Buddenbrook, et leur relation d’amitié homoérotique fut bien plus sereine. En 1901, il écrit à son frère Heinrich qu’il a découvert un « bonheur sentimental indescriptible, pur et inespéré », qui lui a appris qu’il restait encore en lui « quelque chose de sincère, de chaleureux et de bon, et non pas seulement l’ironie, quelque chose qui n’a pas été dévasté, dénaturé et corrodé par la maudite littérature ». Cette expérience personnelle sera décisive pour le dépassement du romantisme, car grâce à elle l’« artiste lucide », au lieu de dédaigner ce côté « sincère, chaleureux et bon » de son cœur au nom de la froide passion de la littérature, maudit celle-ci et accueille à bras ouverts le « bonheur sentimental », comme le ferait n’importe quel « bourgeois naïf ». Assez de cet « ou bien… ou bien » où s’affrontent des options vitales incompatibles, l’art d’un côté, la vie de l’autre ! L’art, renonçant à ses prétentions excessives, pouvait enfin s’abandonner avec délice à la belle vulgarité de la vie. Aboutissement logique de ce processus, Thomas Mann épouse en 1905 Katia Pringsheim, fille d’un professeur juif fortuné, observant sans réserve toutes les conventions bourgeoises prévues pour l’occasion [lire « La compagne magique de Thomas Mann », Books, hors-série n° 4].

 

« Nausées de la connaissance »

Tonio Kröger présente trois scènes d’amour à différentes étapes de la vie du personnage (14, 17 et 30 ans). L’objet du premier amour est Hans Hansen ; le deuxième, Inge Holm. Dans la troisième scène, Tonio, seul dans la salle de bal d’un village danois, rencontre par hasard ses deux amours de jeunesse, qui se sont mariés. La signification de ces événements est développée dans une longue conversation entre le héros et l’artiste peintre Lisaveta Ivanovna. Kröger explique à son amie que, si l’art donne de la lucidité à l’artiste, il est désormais fatigué de ces « nausées de la connaissance » qui anéantissent ce qu’il reste en lui d’humain. À ses yeux, c’est maintenant « le normal, le raisonnable et l’aimable, la vie dans sa séduisante banalité, qui constituent le royaume où vont nos désirs ». Quel artiste romantique, possédé par cet amour de soi rousseauiste et persuadé de l’importance de sa mission, chanterait les louanges du raisonnable et de sa séduisante banalité ? Eh bien, c’est exactement ce que fait Tonio Kröger et, non content de cela, il a l’audace de vanter les « délices du quotidien ».

La nouveauté de ce récit, quand on le lit dans une perspective historique et comparatiste, tient à cette fascination insolite de l’artiste pour la normalité : normalité de la démocratie, de l’humanisme, du pacifisme. La normalité, en somme, de la civilisation. Ce qu’il a brièvement insinué dans Tonio Kröger, Thomas Mann l’a magistralement développé dans sa saga mythique Joseph et ses frères (publiée entre 1933 et 1943). Son héros, le Joseph biblique, condense le meilleur de Tonio Kröger et de Hans Hansen. Il est lucide et artiste comme le premier, mais aussi ingénu et vital que le second : c’est un protégé des dieux, qui a tout. Les oppositions sont dépassées, elles ont été intégrées avec bonheur. « Tout homme, lit-on dans Joseph et ses frères, a et préfère plus ou moins consciemment une image, une idée de prédilection qui constitue pour lui une source de secrets délices, nourrit sa conception de la vie et lui sert de soutien. Pour Joseph, cette idée ineffable était la cohabitation du charnel et du spirituel, de la beauté et de la sagesse, avec la conscience que ces mérites se rehaussent mutuellement. »

Le « récit du siècle » ouvre la voie à une domestication du moi romantique, enflammé, sauvage et, en conséquence, totalement incompatible avec une coexistence paisible entre les hommes. Le cœur du moi romantique abrite des désirs infinis que la coexistence démocratique a pour effet d’endiguer. Le romantisme a méprisé ces contraintes au nom de la liberté intérieure de l’artiste et leur a retiré toute source de légitimité. Tonio Kröger indique une autre direction : non pas annuler le moi romantique (car il est à l’origine de notre individualité) mais discipliner ses excès et le civiliser. L’ère du conflit indépassable est révolue : il s’agit maintenant de débroussailler le chemin qui mène à l’acceptation délibérée des limites propres à la vie en commun. Non seulement celles, extérieures, qui régulent notre coexistence, mais aussi celles que nous rencontrons en nous-mêmes et qui, loin de nous aliéner, constituent notre nature d’individus finis et mortels.

Il nous faut aujourd’hui développer un sens assez subtil pour percevoir la vérité, la bonté et la beauté de ces limites, ce sens précisément qui conduisit Tonio Kröger à tomber sous le charme, contre toute évidence, de la « séduisante banalité » et des « délices de la vulgarité ». La devise de notre époque ne sera autre que celle que Goethe se donna à lui-même : « Se limiter, c’est s’étendre. »

 

Cet article est paru dans El País, le 11 janvier 2014. Il a été traduit par François Gaudry.