Rabindranath Tagore, mage et critique

Pour donner une idée de ce que Rabindranath Tagore a représenté pour l’imaginaire européen du début du XXe siècle, il ne suffit pas de rappeler l’accueil extatique que lui ont réservé de grands écrivains comme Yeats – qui trouva dans L’Offrande lyrique, le premier recueil de poésie de Tagore à être traduit en anglais, « un monde dont [il] avai[t] rêvé toute [s]a vie » (1). Ni même de rappeler que Tagore, né en 1861, fut en 1913 le premier écrivain asiatique à recevoir le prix Nobel de littérature. Il vaut mieux s’intéresser à l’aventure suivante, censée s’être produite dans les tranchées durant la Première Guerre mondiale, et rapportée des années plus tard par le dramaturge allemand Carl Zuckmayer. Un ami de ce dernier, brancardier dans l’armée du Reich, lui raconta que son unité avait un jour capturé un Indien grièvement blessé, qui servait dans l’armée britannique. Pour lui sauver la vie, les médecins allemands devaient l’amputer d’une jambe, mais, comme ils ne parlaient pas anglais, ils ne pouvaient pas lui expliquer la chose, et la terreur du prisonnier ne faisait que grandir. À la fin, l’infirmier eut l’idée de prononcer les seuls mots vaguement indiens qu’il connaissait : « Rabindranath Tagore ! Rabindranath Tagore ! » Ce nom agit comme un charme et le soldat indien, détendu, hocha la tête et se mit à sourire.

C’est en partie son caractère improbable qui donne tout son sens à cette histoire à dormir debout, reprise par Krishna Dutta et Andrew Robinson dans leur superbe biographie de Tagore (2). Un Indien à l’agonie aurait-il réellement compris la prononciation allemande de la version anglaise d’un nom bengali ? Et se peut-il que ce nom ait eu le pouvoir d’agir tout à la fois comme un mantra, un anesthésique et un drapeau blanc ? Tout cela évoque un peu trop les histoires de miracles qui servent, au Vatican, à justifier la canonisation d’un saint.

Et pourtant, ce pourrait bien être la meilleure raison d’y croire. Car si Tagore a représenté quelque chose dans l’esprit des Européens des années 1910, c’est bien la possibilité de la sainteté dans le monde moderne. L’introduction que Yeats écrivit pour L’Offrande lyrique (Gitanjali) [en 1912] lança le nom de Tagore en orbite planétaire, autour de l’idée sous-jacente que ces poèmes allaient au-delà de la littérature. C’était une sagesse sacrée, un antique remède indien, destiné à soigner le mal dont souffrait l’Occident. Comparant l’écrivain à saint François et à William Blake, Yeats écrivait : « Nous nous querellons, nous gagnons de l’argent et nous remplissons nos têtes de politique – toutes activités fort dépourvues d’intérêt – M. Tagore, lui, comme d’ailleurs la civilisation indienne elle-même, s’est contenté de découvrir l’âme et de s’abandonner à sa spontanéité. »

Un siècle plus tard, nos oreilles n’ont aucun mal à détecter la condescendance cachée sous l’éloge de Yeats. À l’Occident l’industrie, à l’Orient la poésie : on voit bien en quoi cette proposition creuse le fossé entre colonisateurs et colonisés, bien qu’elle accorde à ces derniers le prestige spirituel, en lot de consolation. Il ne faut cependant pas imputer au seul Yeats cet orientalisme diffus. Car Tagore, dans L’Offrande lyrique, se décrit lui-même exactement en ces termes : un saint homme, habitant un monde hors du temps, en communion extatique avec la nature et Dieu. Il semble n’avoir besoin que de soleil et de gouttes de pluie :

« Le rayon de soleil étire ses bras pour rejoindre cette terre qui est mienne, et se tient à ma porte, tout le jour, pour rapporter à tes pieds des nuages faits de mes larmes, de mes soupirs et de mes chants.

Et c’est avec ravissement que tu enveloppes ta poitrine étoilée de ce manteau de nuées vaporeuses, les muant en contours et torsions innombrables, les teintant de nuances changeantes.

Et parce que c’est si léger, si flottant, tendre, ruisselant de larmes et obscur, c’est pour cela que tu l’aimes, Ô Toi, sans souillure et sereine. »

 

Apôtre de la paix

Peut-on reprocher à l’Europe, alors en pleine crise spirituelle et politique, d’avoir accueilli Tagore en apôtre de la paix – d’autant plus qu’il acceptait ce rôle de bonne grâce ? Les photographies du jeune écrivain révèlent un personnage majestueux au regard intense ; mais lorsqu’il est venu en Angleterre en 1912, à 51 ans, il portait une barbe et une moustache aériennes, qui, conjuguées à son expression bienveillante et au port du dhoti, évoquaient irrésistiblement le gourou. Et pas seulement en Angleterre. Lors de la tournée de Tagore au Japon, en 1916, Yasunari Kawabata, alors adolescent – il allait, plus tard, devenir le deuxième lauréat asiatique du Nobel de littérature –, aperçut brièvement le poète : « Ses cheveux blancs flottaient doucement de chaque côté de son front ; les mèches de cheveux tombant de ses tempes lui faisaient comme deux autres longues barbes et, rejoignant les poils de ses joues, donnaient le sentiment au gamin que j’étais alors d’être devant une sorte de magicien oriental d’autrefois. »

Dans son discours de réception du prix Nobel, Tagore remplit de bon cœur le rôle de l’Oriental venu sauver l’Occident :

« Cet éloge, je sais que je ne dois pas considérer qu’il m’est destiné à moi, personnellement. À travers moi, c’est l’Orient qui prodigue ses richesses à l’Occident. L’Orient, en effet, n’est-ce pas la mère de l’humanité spirituelle, et les enfants occidentaux, au milieu des jeux et des distractions, lorsqu’ils se font mal, ne tournent-ils pas leur visage vers cette mère sereine, l’Orient ? N’attendent-ils pas d’elle qu’elle leur donne leur nourriture et, la nuit, le repos lorsqu’ils sont fatigués ? Et pourquoi le leur refuser ? »

Il n’est pas interdit de percevoir une pointe d’ironie dans cette dernière question. Si les Européens et les Américains exigeaient de Tagore qu’il leur apporte des nourritures spirituelles, eh bien, il le ferait. C’était une façon comme une autre de servir l’humanité… et ses propres intérêts. Mais l’écrivain savait que le rôle qu’il jouait en Occident ne reflétait pas vraiment sa personnalité. De même, ses propres traductions en prose des poèmes bengalis de L’Offrande lyrique, dans un anglais vieillot aux accents bibliques, ne ressemblaient guère aux textes originaux. Il devait l’avouer à son ami et biographe, l’Anglais Edward Thompson : « Dans mes traductions, j’évite prudemment toutes les difficultés, ce qui a pour effet de retirer aux textes leur épaisseur et leurs aspérités. Je le sais, je donne aux lecteurs occidentaux une fausse image du poète que je suis. »

Yeats, de son côté, reconnaissait volontiers que seule son ignorance – de la littérature et de la culture indiennes, de la vie réelle de Tagore – lui permettait de faire du poète un symbole aussi satisfaisant. « Je ne parle pas allemand, mais si j’avais été ému par les vers traduits d’un poète germanique, je serais allé au British Museum pour trouver des livres en anglais qui m’auraient parlé de sa vie et de l’évolution de sa pensée, écrivait-il. Pourtant, bien que ces traductions en prose de Rabindranath Tagore m’aient fait plus d’effet que quoi que ce soit d’autre depuis des années, je ne saurai rien de sa vie ni des courants de pensée qui ont permis l’existence de ces textes, à moins qu’un voyageur venu d’Inde m’en dise quelque chose. »

 

Une œuvre de 18 000 pages

On a maintes fois tenté, tout au long du siècle qui s’est écoulé depuis la requête de Yeats, d’aider le lecteur anglais à se faire une idée plus complète et précise de Rabindranath Tagore : nouvelles traductions, anthologies, études critiques et biographies. Mais The Essential Tagore, paru à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance de l’écrivain, est l’ouvrage le plus complet à ce jour. Épais de 800 pages, il est divisé en dix chapitres, chacun consacré à une facette différente de son œuvre : poèmes, mais aussi romans, pièces de théâtre, essais, autobiographie, correspondance, et même poésies et saynètes comiques.

Le lecteur a le sentiment que l’adjectif « essentiel » du titre devrait inviter à une sélection plus drastique, avant de découvrir que les œuvres complètes de Tagore en bengali font plus de 18 000 pages. Cet ensemble ne représente d’ailleurs qu’une infime partie de sa production et donne une faible idée de la place centrale qui est la sienne dans la culture indienne moderne. Il a également composé plus de deux mille chansons, deux d’entre elles étant à présent les hymnes nationaux de l’Inde et du Bangladesh ; il a peint des centaines de tableaux ; fondé une école et une université expérimentales ; dirigé des journaux ; participé aux débats politiques, souvent en tant que critique bienveillant de Gandhi – c’est d’ailleurs à Tagore que ce dernier doit d’être connu sous le nom de « Mahatma » ; et géré les propriétés de famille qu’il possédait dans l’est du Bengale. Même Goethe et Tolstoï ne furent jamais à ce point capables de tout faire. Fakrul Alam et Radha Chakravarty, les éditeurs de The Essential Tagore, voient en lui un « génie inégalé ».

On est loin, c’est évident, du curriculum vitae d’un magicien ou d’un saint. Ce qui ressort en fait le plus clairement du livre, c’est l’étendue de l’intérêt de Tagore pour les affaires humaines. De même qu’on aurait du mal à trouver un seul genre littéraire auquel il ne se soit essayé, il semble n’avoir fait l’impasse sur aucun grand sujet, culturel ou politique, de la condition des femmes à la montée du nationalisme, en passant par le conflit entre hindous et musulmans ou la nécessité du développement industriel. En faisant de lui un mystique détaché du monde, l’Occident a fait l’erreur d’identifier l’homme à sa persona littéraire.

La modernité est sans doute, au fond, le thème central de l’œuvre de Tagore. Une question inextricablement liée à celle du rapport que l’Inde entretient avec l’Occident en général, et avec le Royaume-Uni en particulier. Si ce pays a constitué, aux yeux des Anglais, une terre mythique, l’Angleterre a, de son côté, exercé une influence encore plus puissante sur l’imagination des habitants de Calcutta, alors capitale des Indes britanniques. Dans les milieux aisés du Bengale, dont Tagore était issu, l’éducation et la vie sociale se déroulaient très largement en anglais. « Avant de me rendre en Angleterre, écrivit-il lors de sa première visite dans ce pays, en 1878, je pensais qu’il s’agissait d’une île si minuscule, dont les habitants étaient si épris de haute culture, que d’un bout à l’autre elle vibrerait des échos de la lyre de Tennyson. »

La famille de Tagore avait longtemps été en première ligne de la rencontre de l’Inde avec la modernité, et avec l’Angleterre. Le grand-père du poète, Dwarkanath, était devenu l’un des hommes les plus riches de Calcutta grâce à ses relations avec la Compagnie britannique des Indes orientales et à ses investissements dans la banque et les mines. Lors d’une visite en Angleterre en 1842, Dwarkanath fut présenté à la reine Victoria et rencontra des célébrités telles que le duc de Wellington, ou encore Dickens.

Debendranath, fils de ce personnage fascinant et père de Tagore, joua un rôle encore plus important, dans un registre il est vrai tout à fait différent. Aux abords de la trentaine, las de son existence de jeune homme riche, il eut une révélation mystique et se consacra au mouvement religieux connu sous le nom de Brahmo Samaj. Ce courant, devenu très influent au Bengale au XIXe siècle, peut être vu comme une sorte d’unitarisme hindou. Il prêchait l’adoration d’un seul Dieu, par opposition au panthéon hindou surpeuplé, et voulait briser les tabous de la caste des brahmanes ; mais son radicalisme théologique allait de pair avec une fidélité aux valeurs bourgeoises de sobriété et d’élévation morale.

Il n’est pas étonnant que, dans le texte ouvrant The Essential Tagore, une conférence autobiographique donnée en Chine en 1925, l’écrivain affirme : « Je suis un moderne […]. Je suis né dans une famille qui s’était rebellée. » Cet homme qu’on appelait respectueusement Gurudev, « grand maître », était aussi un satiriste et un critique cinglant de la société indienne, et ce n’est pas sans plaisir qu’il note : « Je n’ai jamais été pleinement accepté par les miens. » Ce sentiment d’être en décalage par rapport à son pays, notamment par rapport à la société bengalie, est particulièrement sensible dans ses lettres de jeunesse publiées dans le livre. « Ce pays qui est le nôtre est maudit, écrit-il en 1893. Il est, ici, très difficile de conserver sa force de caractère. Il n’y a personne pour vraiment vous aider. On ne trouve personne dans un rayon de 15 ou 30 kilomètres avec qui échanger quelques mots et auprès de qui l’on se sente vivant. Personne ne pense, personne ne ressent, personne ne travaille ; personne ne sait ce qu’est une grande œuvre ou une vie digne d’être vécue […]. Ils mangent, vont travailler, dorment, fument, boivent, bavardent, encore et encore, comme de complets imbéciles. »

On reconnaît ici l’éternelle complainte de l’intellectuel : cela pourrait aussi bien être Joyce parlant des Irlandais ou Mencken des Américains. Mais il a fallu à Tagore beaucoup d’audace pour oser mettre en avant les vices de son pays à un moment où l’Inde commençait tout juste à unir ses forces pour conquérir son indépendance. Tagore a soutenu ardemment le mouvement pour l’autodétermination, et il a joué un rôle central dans les troubles du Bengale en 1905 (3). Rien ne l’insupportait davantage chez ses compatriotes que leur obséquiosité envers les Britanniques : « Pourquoi suffit-il qu’ils nous accordent une vague poignée de main pour qu’instantanément nous nous transformions en un magma de jelly, tremblant de la tête aux pieds ? » s’interrogeait-il.

 

Abolir les préjugés de caste

En même temps, il se sentait obligé de rappeler à ses compatriotes que l’autonomie, ou swaraj, ne serait pas la solution à tous les maux de l’Inde. C’est l’objet de nombre d’articles politiques rassemblés ici. « Si nous voulons parvenir au swaraj, alors il nous faut prouver, avant même de l’obtenir, que nous sommes capables de mener à bien la tâche du swaraj », écrit-il dans « Autonomie ». Cela passait par l’amélioration de la condition des paysans, l’abolition des préjugés de caste, l’apaisement des conflits entre hindous et musulmans – en somme, il s’agissait de construire un humanisme égalitariste au sein d’une société pauvre et divisée. « Pour ce qui touche à notre humanité, nous sommes très faibles – parce que nous refusons à certains l’appartenance au genre humain », affirmait-il, en guise d’avertissement.

L’histoire a justifié les inquiétudes de Tagore : tous ces problèmes continuent, aujourd’hui encore, de miner l’Inde. D’ailleurs, l’économiste Amartya Sen, dans son ouvrage L’Inde. Histoire, culture et identité, adresse ses éloges non pas tant au poète qu’au critique social, au champion du « débat ouvert sur tous les sujets » et de la « réflexion audacieuse, en toute liberté » (4).

Les critiques sociales de Tagore eurent aussi une portée littéraire, car elles fournirent à ses meilleures œuvres de fiction l’élan qui les anime. Les nouvelles présentées dans The Essential Tagore s’intéressent avant tout à la condition féminine au sein de la société conservatrice brahmanique. Le grand intellectuel bengali Rammoron Roy, l’un des fondateurs du Brahmo Samaj et ami proche de Dwarkanath Tagore, avait pris la tête, au début du XIXe siècle, d’un mouvement contre le sati, l’immolation des veuves. On retrouve chez Tagore des attitudes chevaleresques du même ordre. Subha, par exemple, raconte l’histoire d’une jeune muette, dont le handicap est une métaphore transparente de la condition des femmes indiennes, privées de voix. Après avoir retracé la situation misérable de Subha, Tagore fait comprendre magistralement le sentiment de panique et d’humiliation qu’elle ressent lorsque ses parents tentent, pour la marier, de dissimuler son mutisme : « Le fiancé vient, en personne, inspecter sa future épouse, accompagné de quelques amis […]. Il semble que le dieu lui-même soit descendu se choisir un animal pour le sacrifice. »

Pour une femme vivant dans cette société, comme le montre Tagore avec empathie, le célibat est une honte, tant sociale que religieuse, et personne ne suscite, au sein d’une famille, davantage d’animosité qu’une fille non mariable. Pauvre et sans charme, comme Bindu dans La Lettre de l’épouse, elle sera ouvertement méprisée : « Elle était si disgracieuse que, si elle tombait et se blessait à la tête, les gens s’inquiétaient pour le sol. » Lorsque ses parents finissent par trouver un homme prêt à les débarrasser de Bindu, ils sont si reconnaissants qu’ils ne prennent pas la peine de se renseigner un tant soit peu à son sujet : « Bindu, tu sais qu’un mari est l’unique but de la vie d’une femme, lui dit sa sœur. Si ton destin est de souffrir, personne ne pourra l’éviter. » Le lendemain du mariage, Bindu découvre que son époux est atteint de folie, mais sa famille refuse de la recueillir. De désespoir, elle se suicide en mettant le feu à ses vêtements. On a beau avoir interdit le sati depuis près d’un siècle, laisse entendre Tagore dans cette nouvelle de 1914, le sacrifice des femmes par leur entourage familial n’en reste pas moins une pratique répandue.

La plupart des récits qui traitent de ce thème sont franchement polémiques et plus intéressants comme documents historiques que par leurs qualités littéraires. Chârulatâ (5) fait exception. Ce récit de 1901 constitue peut-être le meilleur texte du recueil (et la source d’un film de Satyajit Ray). Il raconte le lien fragile, mi-intellectuel mi-amoureux, qui unit une jeune mariée, Charu, et Amal, le cousin, plus jeune, de son mari. Dans cette amitié avec Amal, écrivain en herbe, Charu trouve la connivence qui lui manque avec son époux, Bhupati, rédacteur en chef plein d’assurance d’un grand journal, qui la traite avec une indifférence bienveillante. Tagore suggère avec finesse la manière dont la tension érotique entre Charu et Amal se sublime dans une passion littéraire commune, la jeune femme trouvant dans l’écriture une possibilité d’expression qu’on lui refuse dans la vie.

L’écriture, c’est ce qui fait pour elle tout son attrait, lui procure un mariage spirituel avec Amal, et elle rêve d’une communion de papier : « Notre journal sera écrit à la main et non imprimé. Il n’y aura que deux lecteurs et deux écrivains. Toi et moi. Personne d’autre n’aura le droit d’en apercevoir même une bribe. » Mais Amal est trop ambitieux pour se contenter d’une seule lectrice et il commence à négliger la femme de son cousin. Puis, finalement, vient pour lui le moment de se marier, qui porte à Charu un coup fatal. C’est alors, trop tard, que son mari comprend qu’elle aimait Amal et qu’il a laissé passer sa chance de nouer une vraie relation avec sa femme.

La psychologie d’une famille hindoue, dans Chârulatâ, ne semble, après tout, pas plus exotique que celle, par exemple, des Bertram de Jane Austen dans Mansfield Park, à part bien sûr l’âge précoce des jeunes mariées. Dans les deux cas, ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un régime sexuel archaïque et oppressif est représenté, tout simplement, comme un autre système de régulation des passions humaines éternelles : la solitude, la jalousie, l’amour. La subtilité, le réalisme psychologique de cette histoire tiennent peut-être au fait qu’elle est tirée de la vie même de Tagore. Jeune homme, il a entretenu une amitié très intense avec Kadambari Devi, la femme de son frère aîné Jyotirindranath. Dans les familles brahmanes traditionnelles, marier les jeunes filles à des hommes plus âgés était une pratique courante. De ce fait, les jeunes mariées cherchaient souvent auprès d’un jeune beau-frère un compagnon de leur âge. « Ces relations étaient souvent privilégiées au sein de la famille hindoue, notent Dutta et Robinson. Les conventions autorisaient une intimité interdite entre les autres parents par alliance, tout en comportant un élément de danger. » On ignore la nature exacte des relations qu’entretenaient Tagore et Kadambari, mais il y avait manifestement du danger. En 1884, quelques mois après le mariage de Tagore (à une fillette de 10 ans), sa belle-sœur bien-aimée se suicida.

La disparition de Kadambari, comme le raconte Tagore dans ses Souvenirs (6), fut sa première expérience adulte de la mort, et elle transforma sa manière de penser et d’écrire. « À l’époque, je ne me rendais pas compte qu’il manquait quelque chose à ma vie ; il semblait n’y avoir aucune brèche dans ses mailles serrées de rire et de larmes. On ne pouvait rien distinguer à travers, et je l’avais donc acceptée comme une vérité ultime. Et puis la mort est arrivée, tout d’un coup, de je ne sais où. En un instant, elle a arraché un bout de ce tissu, si évident, de la vie. Comme je me sentis perdu alors ! »

 

Briser les liens

Au défi de la mort, Tagore répondit par une affirmation vitale extatique, intuitive. « Le vide, explique-t-il, est quelque chose à quoi nul homme ne peut se résoudre à croire : ce qui n’est pas ne saurait être vrai ; et ce qui n’est pas vrai n’est pas. Aussi nos efforts pour trouver quelque chose là où nous ne voyons rien sont-ils incessants. » Ses écrits reviennent inlassablement à cette idée qu’on ne saurait faire l’expérience du néant, et que la mort, bien comprise, n’est qu’une autre modalité de l’existence. L’un des textes les plus tardifs de The Essential Tagore est un essai intitulé « Voyage » et daté de 1939, deux ans avant la mort de l’écrivain, où celui-ci revient sur l’agitation qui l’a accompagné toute sa vie, l’entraînant d’un foyer et d’un continent à l’autre : « Il me faut briser les liens qui me maintenaient entravé, et m’en aller ailleurs. Me mouvoir, passer à autre chose, encore et encore, comme la chute d’eau, comme les vagues de l’océan, comme les oiseaux à l’aube, comme la lumière au lever du soleil. C’est la raison pour laquelle le monde est si vaste, la Terre si extraordinaire, le ciel si infini… C’est pour cela que l’appel de la mort n’est rien d’autre que ce même appel à changer de demeure. »

Le danger de ce genre d’assertion est d’esquiver la mort par de belles paroles, au lieu de la surmonter. Quand Tagore fit ses premiers pas – triomphaux – à Londres, il suscita un enthousiasme fervent chez les poètes, notamment Yeats et Ezra Pound, mais laissa de marbre les esprits plus rationalistes : Bertrand Russell assista à l’une de ses conférences, dont il affirma qu’elle constituait un « fatras de sottises – un réchauffé de clichés sur la rivière qui s’unit à l’océan et l’homme qui fusionne avec Brahma ». Ce genre de scepticisme eut tôt fait d’éteindre l’engouement pour Tagore. Aujourd’hui, son nom ne fait naître qu’un vague sentiment de familiarité chez la plupart des lecteurs anglophone.

L’effondrement de la réputation de Tagore en Angleterre s’explique aisément. La différence entre poésie sublime et « fatras » sentimental réside entièrement dans la force et la subtilité de la langue, et c’est, bien sûr, le plus difficile à restituer dans une traduction. On trouve, dans The Essential Tagore, de nouvelles versions de nombreux poèmes, dont certains tirés de L’Offrande lyrique, mais aucun d’eux ne parvient à prendre pleinement vie en anglais. Ils donnent souvent l’impression d’être la copie maladroite d’un original absent :

« Brûle-moi, Seigneur, de ta chaleur silencieuse, calcinante,
En une conflagration cataclysmique, envahissante,
Fais-moi me tordre d’un désespoir insoutenable,
Et alors,
Comme une mère qui regarderait de ses yeux scintillants
Son fils qui vient d’être châtié par son père,
Prends-moi en pitié ! »

Techniquement, ce sont des vers, mais ils semblent plus affectés, moins ciselés, que la version en prose que Tagore a donnée de L’Offrande lyrique :

« Envoie ton orage furieux, mortifère et obscur, si telle est ta volonté et, en lacérations de lumière, stupéfie le ciel de bout en bout.
Mais rappelle à toi, Seigneur, rappelle cette silencieuse chaleur qui envahit tout, immobile, perçante et cruelle, brûlant le cœur d’un désespoir sans appel.
Permets au nuage de la grâce de se courber jusqu’ici-bas, venu d’en haut, pareil au regard noyé de larmes de la mère, le jour de la fureur du père. »

L’Offrande lyrique, qui ne cesse de s’adresser à un Dieu sans nom, à la fois amant, consolateur et ami, confère au mysticisme de Tagore un aspect mélancolique et quiétiste. Mais le romancier Amit Chaudhuri, qui a rédigé la préface du livre, situe l’auteur « dans la lignée de Nietzsche, de Whitman, de Lawrence, et d’autres qui ont, comme lui, réfuté la négation ». Cette comparaison vient à point nommé rappeler le côté radical, voire rebelle, inhérent à la spiritualité de Tagore, qui transparaît dans un poème comme « Celui qui ignore le repos », description du divin comme pur mouvement :

« Tu fonces, encore et encore, frénétique tu fonces
Sauvage, tu cours à toute allure,
Sans jamais tourner ta figure
Et tout ce que tu possèdes, tu le jettes aux quatre vents, des deux mains, au passage. »

Lorsque Tagore évoque ses croyances de manière abstraite – comme dans « Le problème du Soi », recueil de conférences données en Amérique en 1913 –, on croirait presque entendre un bouddhiste exhortant à l’annihilation du moi. « La liberté que Bouddha prêchait, écrit-il, peut être comparée à une lampe qui se consume pour illuminer le monde. » Mais ce qui frappe, dans la poésie de Tagore, c’est son peu d’affinité avec la notion bouddhiste de détachement et avec la vision du monde comme vallée de larmes. Tagore refuse d’étouffer le moi comme une bougie ; il veut le plonger joyeusement dans l’océan qu’est le monde. Dans son essai sur le « Voyage », il décrit la mer comme « cette étendue sans limite d’interdictions », où l’homme ne peut pas vivre. « Mais cette négation portait aussi en elle une merveilleuse invitation. Les vagues dansaient d’une joie bruyante […]. Il semblait, à les regarder, que des millions d’enfants avaient été autorisés à faire l’école buissonnière. »

 

Benjamin de quatorze enfants

Cette image ne peut qu’évoquer l’une des prises de conscience cruciales de l’enfance de Tagore, rapportée dans ses Souvenirs. Benjamin de quatorze enfants, il était constamment surveillé par les domestiques de la famille et on lui interdisait de sortir seul. « Nous étions forcés de regarder la nature à la dérobée, derrière des grilles, se souvient-il. Hors d’atteinte pour moi, il y avait cette chose sans limite qu’on appelait l’Extérieur, d’où me parvenaient des éclats, des sons, des parfums, m’atteignant à travers les inter­stices. On aurait dit que cette chose voulait jouer avec moi, multipliant les gestes, à travers les barreaux. Mais elle était libre et j’étais entravé – toute rencontre était impossible. »

Ce fut, comme le suggère Tagore, sa première expérience de la polarité qui devait l’obséder toute sa vie : dedans et dehors, libre et prisonnier, soi et l’autre –, et, enfin, la vie et la mort. Dans tous ses écrits, il s’est rangé du côté de la liberté – politique, sociale, individuelle. Mais la marque la plus évidente de son génie, c’est la manière paradoxale dont il a conçu une liberté métaphysique. D’ordinaire, nous voyons la vie comme le royaume de l’action libre, la mort comme la réclusion et le néant. Aux yeux de Tagore, c’est toutefois la vie qui signifiait la réclusion dans une subjectivité, tandis que la mort était une libération, permettant de s’adonner au libre jeu de l’existence. « Le monde, en tant qu’œuvre d’art, est le divertissement de l’Être suprême qui s’amuse à créer, exultant, des images, écrit-il. On peut l’appeler maya [illusion] et faire semblant de ne pas y croire ; mais le grand artiste, le Mayavin, ça ne l’atteint pas. Car l’art est bien maya, qui n’a besoin d’aucune autre explication que ceci : elle semble être ce qu’elle est. »

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 30 mai 2011. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

La boîte

Cela s’était passé la nuit, peu après le mouvement étudiant du printemps 1989. Jie était au lit avec son petit copain Marcus ; ils faisaient l’amour. Une dizaine de policiers armés avaient défoncé la porte de sa chambre. L’un d’eux lui avait lancé : « Alors, explique-nous ce que ça a de si spécial de coucher avec un étranger… » Jie s’était redressée, elle avait enfilé un tee-shirt pour leur dissimuler la vue de sa poitrine nue et, d’une voix posée, avait répondu : « Ça ne me pose aucun problème de vous donner un petit cours d’anatomie mais, franchement, je ne crois pas que vous ayez choisi le bon moment. » L’instant d’après, les hommes en uniforme avaient disparu ; ils s’étaient retirés aussi rapidement qu’ils avaient surgi. Tétanisé jusque-là, Marcus s’était effondré, avait roulé à terre, le corps ruisselant de peur.

 

L’enfermement

À son réveil, Jie découvrit quatre murs de même longueur et de même largeur, au centimètre près ; elle se trouvait dans un cube d’une blancheur spectrale. Son premier réflexe fut de chercher des yeux sa sacoche ; rien, il n’y avait rien dans cette pièce, sinon elle. Une lumière diffuse, dont elle ne parvenait pas à identifier la source, irradiait l’espace clos : pas plus d’interrupteur que de lampe, de porte que de fenêtre. Jie déplia son poing, elle palpa la paroi de la paume de la main. Impossible de déterminer de quoi elle était faite ; la matière ne ressemblait à rien de connu. Ce n’était ni de la peinture, ni du ciment, ni du papier peint ; ce n’était pas non plus du bois ni du métal. Jie pressa son index sur la surface lisse : aucune déformation ne rida la paroi. Elle appuya plus fort, sans obtenir plus de résultat. Elle se leva, tendit le bras, ferma le poing et, de toutes ses forces, frappa une fois, deux fois, trois fois. Un léger creux se forma à la surface pour disparaître aussitôt. Jie ne ressentait aucune douleur à la main ; la paroi absorbait son énergie, tel du caoutchouc mou (1).

Le plafond était plus haut qu’elle d’une tête, c’était une boîte d’environ huit mètres carrés. Jie s’assit, les jambes croisées en position du lotus ; le sol était constitué de la même matière que la paroi. Elle posa les mains à terre et, prenant appui sur ses bras, s’éleva. Le sol ne se déforma pas plus que la paroi. Elle tint la position un temps, puis une main derrière l’autre, se réfugia dans un angle. Elle relâcha ses jambes et ses bras, ramena ses genoux contre sa poitrine et y enfouit sa tête. Ses cheveux coulèrent le long de ses jambes.

« Où suis-je ? » Elle se concentra, tenta de se remémorer ce qu’il s’était passé avant : les courses folles dans les hutongs (2) enténébrés et mornes de l’automne finissant, la morsure du vent qui fraîchit, ces ombres qui courent toujours derrière elle… et la voici enfermée dans une boîte blanche. Elle glissa ses mains dans ses cheveux et se massa le cuir chevelu du bout des doigts. « On est vendredi, maman m’attend à la maison, elle va s’inquiéter. »

Jie redressa la tête : « On est le matin, le midi ou le soir ? » Elle se leva, chercha une ouverture par laquelle pourrait s’engouffrer la lumière qui baignait la pièce. Elle en fit plusieurs fois le tour sans parvenir à trouver la moindre fissure. Elle gémit : « Maman, maman, on ne sait pas où est grand frère, tu ne peux pas me perdre aussi ! » Elle cogna contre la paroi : « Je veux rentrer chez moi, je dois rentrer chez moi ! » La paroi étouffa le cri dans un silence mat. Ces ombres qui la suivaient, que lui voulaient-elles ? Où se cache grand frère ? Il ne donne pas de nouvelles ; en soi, c’est une bonne nouvelle. Plus Jie pensait aux ombres, plus elle accélérait le mouvement ; bientôt, elle courut à petites foulées dans cet espace que l’on parcourait en quelques pas. Des gouttelettes de sueur perlèrent à la pointe de son nez ; un froid visqueux suinta entre ses omoplates. Elle ralentit la cadence et vint se caler dans le coin où elle s’était assise auparavant. Elle expira lentement. Ce jour était enfin arrivé.

Elle l’attendait, elle s’y attendait. Elle se savait en sursis depuis la nuit où la police politique avait violé la porte de sa chambre alors qu’elle faisait l’amour avec Marcus. Le danger était là, devant elle, immédiatement palpable. Aussi insidieux qu’un courant d’air, glaçant comme le froid humide des tombes ; tapi dans l’ombre, il la dardait de ses yeux jaunes de tigre. Quand Jie se retournait brusquement, elle apercevait sa gueule monstrueuse. La bête patientait, certaine que son heure viendrait ; quand l’occasion se présenterait, elle bondirait sur elle. Jie lui jetait des pierres, mais elle réapparaissait aussitôt. Toujours dans la même position : à l’affût. Jie sentait son regard menaçant lorsqu’elle enfourchait sa bicyclette et pédalait à tout rompre, lorsqu’elle étudiait à la bibliothèque, lorsqu’elle faisait des courses à l’épicerie, lorsqu’elle écrivait un poème dans son journal intime. La bête lisait en elle ; elle la disséquait, elle la rongeait de l’intérieur.

La nuit, le même rêve la hantait : elle avait ses règles ; le sang menstruel s’écoulait de son vagin, il ruisselait dans la salle de cours. Les élèves se parlaient à voix basse, s’écartaient d’elle et rampaient sur les murs et le plafond – on aurait dit des petites bêtes apeurées – pour éviter d’être souillés par les flots de sang frais. Dans son rêve, son esprit se détachait de son corps ; de là-haut, elle voyait son sang menstruel gicler et tout engloutir sur son passage, comme une inondation. Partout, du rouge vif, le rouge où la vie palpite. Jusque sur la place Tian’anmen où des étudiants à l’air hagard et aux visages flous l’aspiraient frénétiquement et y baignaient leurs mains qu’ils montraient aux autres en riant bruyamment.

Jie ignorait quelle forme prendrait le danger. Elle avait déjà perdu grand frère, elle ne pouvait pas perdre aussi maman. Sa mère avait continué de faire la cuisine, de laver le linge, de nettoyer la maison, d’aller au boulot ; Jie, elle, était allée en fac, avait étudié, pratiqué le yoga. Grand frère semblait n’avoir jamais existé. La vie avait suivi son cours ; on ne peut plus tranquille, un peu trop normale.

Elle déglutit pour humecter sa gorge sèche. La marche rapide qu’elle avait effectuée sous le coup de l’anxiété avait asséché son corps, la faim lui brûlait l’estomac. « Pourquoi s’en sont-ils pris à moi ? Je ne sais pas où se trouve grand frère et je ne veux pas le savoir. Pourquoi m’ont-ils arrêtée ? » Jie avait beau chercher, elle ne comprenait pas la raison pour laquelle on l’avait emmurée dans cette boîte hermétiquement close. « Comment appeler à l’aide ? Que me veulent-ils ? Que vont-ils faire de moi ? Je ne sais rien, je pourrai sûrement rentrer à la maison demain. « Je dois être forte », se répétait-elle à mi-voix.

Jie s’entoura les bras avec les mains et s’assit dans un coin, avant de sombrer dans un état de demi-sommeil. Ses jambes glissèrent au sol. Dans son rêve, elle était éveillée et se persuadait qu’elle rêvait. La sécheresse dans sa gorge la tira de sa torpeur, elle toussa et ouvrit les yeux.

Un plateau était posé à côté d’elle ; sur le plateau, il y avait deux mantou (3) et une assiette de chou sauté. Elle examina le plateau. D’où venait-il ? Qui l’avait apporté ? Elle attrapa un petit pain, le mâcha lentement. Le bruit de la mastication envahissait la pièce. Elle s’appliqua à manger toute la nourriture qu’on lui avait déposée : avec le deuxième mantou, elle sauça l’assiette de choux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus une goutte. Elle s’adossa contre le mur pour observer le plateau ; elle ne le quitta pas des yeux, guettant un signe de présence humaine.

Elle compta pour maintenir son esprit en éveil. Quand elle eut atteint dix-huit mille, sa concentration fléchit. Agrippant le plateau de la main droite, elle se coucha sur le côté et s’endormit. Quand elle revint à elle, le plateau avait disparu. C’en était trop, elle tambourina contre le mur : « Je sais que vous me regardez, que vous m’entendez ; laissez-moi sortir ! Vous n’avez pas le droit, c’est une détention arbitraire ! Faites-moi immédiatement sortir d’ici ! »

Une dizaine de blazers noirs entrèrent dans la salle de surveillance. Un type d’une quarantaine d’années aux cheveux en brosse demanda au jeune assis devant l’écran de contrôle : « Alors, elle réagit comment ? » « Regarde par toi-même », répondit le jeune en grimaçant. Jie frappait de toutes ses forces la paroi, en secouant la tête dans tous les sens. Ses cheveux noirs dégoulinaient le long de son jogging pourpre en velours côtelé. Petit à petit, elle cogna moins fort et le bruit diminua jusqu’à ce que, d’épuisement, elle se rassît dans un coin.

Les blazers noirs partirent, laissant seuls l’agent de surveillance et Cheveux-en-brosse. Le premier demanda au second :

– Vieux Hu, tu crois vraiment que, comme ça, on va réussir à mettre la main sur son frère ?

– Non, elle ne sait rien.

– Dans ce cas, pourquoi on la garde ? Ça sert à quoi ?

– Enregistre, ça sert toujours à quelque chose.

Le jeune se jeta sur un paquet de cigarettes posé sur la table, il en offrit une à Cheveux-en-brosse et craqua une allumette. Il aspira avidement une bouffée de tabac et ne dit plus un mot.

Jie releva la tête face à la caméra. Comme si elle savait qu’ils étaient là, tous les deux. Dans ses yeux luisaient l’obstination et la rancune. Le jeune lança un regard oblique à Cheveux-en-brosse, qui lui mit une petite tape sur l’épaule : « T’inquiète, elle ne peut pas trouver la caméra. » Jie articula : « J’ai soif. » Le jeune consigna immédiatement ses paroles dans un cahier.

Jie s’aperçut qu’un plateau apparaissait et disparaissait à chaque fois qu’elle s’assoupissait. Elle fit semblant de dormir, espérant surprendre celui qui le lui amenait mais cela ne servit à rien. Elle essaya d’évaluer le jour et l’heure qu’il pouvait bien être ; la lumière et la température étaient constantes, elles ne lui offraient aucun point de repère. Elle se concentra sur les réactions de son corps, mais son horloge biologique était déréglée. Elle réclama à boire, à aller aux toilettes, à prendre une douche. Elle obtint un pot de chambre, du papier hygiénique, de la nourriture et de l’eau en quantité limitée. Trois jours passèrent, puis cinq. Elle réclama un entretien avec ses gardiens. Ils restèrent muets. Jie avait renoncé à l’idée qu’elle pourrait rentrer le lendemain, elle eut envie de lire, d’écrire, de parler. À chaque fois qu’elle reprenait conscience, elle criait au mur : « Je veux ma sacoche ! Je veux rentrer chez moi ! » Quand elle n’en pouvait plus, elle pratiquait le prânâyâma (4).

Un jour, son bas-ventre se contracta douloureusement : elle avait ses règles. Cela signifiait donc, à moins que son cycle n’eût été perturbé, que douze jours avaient passé depuis le vendredi où elle avait été arrêtée. Elle réclama des tampons, on ne lui en donna pas, elle fourra du papier toilettes dans sa culotte. Après quoi, elle hurla au mur : « Rendez-moi ma sacoche, je veux prendre une douche, laissez-moi rentrer chez moi. » Elle fit de nouveau des rêves violents, de menstruations. Le sang s’échappait de son corps ; son esprit avec, par rigoles vermillon. Ses règles durèrent deux jours seulement. Progressivement, elle perdit la notion du temps et de l’espace. Elle flottait, abandonnée au milieu d’un immense océan sans rives.

Jie fut prise d’hallucinations visuelles, les objets qu’elle percevait à travers ses paupières mi-closes lui semblaient de plus en plus petits, éperdument lointains ; ils se confondaient dans une vaste étendue blanche. Pour ne pas s’évaporer à son tour dans cette nébuleuse, elle énuméra tous les mots anglais qu’elle connaissait, depuis la lettre A. Elle récita les poèmes de la dynastie Tang que son père lui avait appris quand elle était enfant. Elle fit jaillir dans son esprit des vers en grands caractères : « Un cœur a la pureté d’un éclat de glace enserré dans un vase en jade (5) », mais le loup, énorme, ne voulait rien entendre ; imperturbable, il continuait de tracer des croix pourpres (6). Avec le pied droit, elle calligraphia sur le sol les poèmes du Classique des odes (7) ainsi que des paragraphes entiers de littérature anglaise que son professeur de faculté les obligeait à apprendre par cœur. Elle ne parvenait plus pour autant à se contrôler ; elle parlait tout haut, s’adressant à sa mère, à son frère, à son petit ami Marcus, à ses camarades, à ses professeurs ou encore à son père mort. Davantage chaque jour.

Elle se mordait les doigts et, avec son sang, écrivait sur les parois. Ses cheveux emmêlés formaient une masse compacte. Elle n’avait plus d’ongles, mais des griffes ; elle se raclait le corps avec, puis les curait un par un. Crier face à la paroi. S’asseoir. Courir le long des murs. Contempler la moindre saillie que pouvait receler la surface lisse : une strie, une aspérité, une teinte quelconque. Quand elle fermait les yeux, le volume entre les quatre murs se dilatait, gonflait à la manière d’une éponge, une éponge dont elle sentait le contact sur sa peau, et qui absorbait l’humidité de la pièce. L’air était si sec qu’il aurait pu s’embraser. L’éponge grossissait, jusqu’à la recouvrir, l’étrangler. Jie suffoquait ; son esprit était sur le point de quitter son corps, de s’envoler ; elle tendait les mains pour retenir son âme.

Elle vit un moine (8) cheminer vers l’Ouest, il progressait péniblement sur les cailloux du grand Gobi ; il trébucha. Le ciel s’assombrissait ; la brume montait d’un bois de peupliers chétifs qui bordait l’horizon, le désert était silencieux. Un vent froid se leva. La robe ocre du moine tournoyait à chacun de ses pas, soulignant l’effort qu’il devait accomplir pour avancer. Il entendit la clochette d’un chameau tintinnabuler ; un homme et une femme lui tendirent une gourde d’eau puis le ramenèrent chez eux. Grâce à leurs soins, il recouvra ses forces. Un soir, le moine sortit de la maison ; une lune ronde était suspendue dans le ciel ; la fille de la maison, debout devant le mur en pisé, admirait l’astre clair ; sa robe virevoltait dans le souffle de la nuit. La beauté sereine de ce tableau sidéra le moine, son cœur s’ouvrit à grands battants pour lui faire entrevoir le paradis. Il eut envie de vivre aux côtés de cette jeune femme ; il quitterait l’état de moine après avoir rapporté les textes sacrés, c’était décidé. La jeune femme, sans se retourner vers lui, lui indiqua la route d’un geste gracieux. Après de nombreuses épreuves, il rentra avec les sutras à Chang’an (9) où il reçut un accueil triomphal. Mais l’empereur, ulcéré par sa décision de revenir à la vie laïque, lui retira sa pension. L’homme dut mendier pour retourner dans le désert de Gobi. Il n’avait pas d’eau, il tomba ; le froid lui transperça les os. Il leva la tête vers le ciel, la lune ronde l’aveugla. Il aurait voulu revoir la jeune fille, ne serait-ce qu’une fois. Submergé de regrets, il songea qu’il aurait dû renoncer à ce voyage vers l’Occident ; pour avoir tenu entre ses mains la doctrine, il ne pourrait jamais connaître l’envol suprême. Sa gorge se serra… Le jeune devant son écran entendit Jie gémir : « De l’eau, de l’eau, de l’eau. » Il s’empara de son stylo pour le noter dans son cahier.

Ils finirent par lui rendre sa sacoche. Jie, couchée à plat ventre, sortit les affaires de son sac et les étala devant elle : une tasse en porcelaine sur laquelle était peint un marmiton portant une assiette de fruits, un stick de baume à lèvres laiteux, une serviette de bain crème, une fine trousse orange contenant un crayon à papier 2B, deux stylos-billes bleus, une gomme blanche et grise. Son carnet en papier kraft avait été remplacé par un cahier à carreaux d’écolier. Ses deux livres de George Orwell avaient disparu, de même que son manuel de littérature comparée, son porte-monnaie et sa carte d’étudiante. Jie flaira ses affaires, comme un petit chien. Elle respira l’odeur poussiéreuse de la salle de classe, le contreplaqué vernissé des tables, la légèreté du papier de riz et les bouches pleines de mots de ses camarades ; ses oreilles bourdonnèrent. Elle aplatit la sacoche et s’allongea sur ses affaires. Elle resta couchée dessus un long moment. Elle se redressa, prit la serviette qu’elle plia soigneusement en quatre et se frotta le visage et la nuque. Elle dévissa lentement le stick et le passa sur ses lèvres. Une bouffée mentholée fendit l’air, comme un galet jeté à l’eau. Elle sursauta, remit les objets dans la sacoche, passa la sangle sur son épaule, se leva et marcha d’un pas tranquille.

À compter de ce jour, un chaînon s’ajouta à son quotidien circulaire. Avant de méditer en position du lotus, elle écrivait couchée à terre. De son écriture fine et serrée, elle mouchetait de petits caractères les carreaux de son cahier. Elle parla moins toute seule. Puis le temps consacré à la méditation assise et à l’écriture s’allongea, l’intervalle qu’elle laissait entre chaque sinogramme également. Bientôt, elle ne se contenta plus que de consigner quelques phrases dans son journal.

Un jour, elle fut tirée de son sommeil par un parfum familier de draps propres. Elle ouvrit les yeux. Sa mère la regardait, en larmes ; des mots frémissaient sur ses lèvres entrouvertes ; les fleurs jaunes imprimées sur son écharpe sentaient bon l’hiver. Jie l’attira contre elle, se pelotonna contre sa poitrine, la serra dans ses bras et se rendormit.

 

Le procès

Noël approchait. Jie demanda à se raser le crâne et à se laver. Sa mère remplit la grande bassine d’eau chaude avec la cruche qui chauffait sur le poêle à charbon. La vapeur d’eau embruma la pièce. Jie se gratta la peau avec ses ongles ; quand ils devinrent mous, sa mère alla chercher des ciseaux pour les lui couper. L’eau noircit ; Jie l’aurait voulue encore plus noire ; elle avait le sentiment que la souffrance qu’elle n’avait pas pu exprimer s’en allait avec la saleté. Adossée contre le mur, elle regarda sa mère vider en silence l’eau souillée et préparer une nouvelle bassine d’eau claire dans laquelle elle s’accroupit et se savonna.

Sa mère prit soin de bien fermer la fenêtre pour éviter que le bruit de la rue ne pénétrât leur intérieur. Jie regardait dehors ; il lui semblait entendre les cristaux de neige tourbillonner, s’encastrer en tombant au sol ; il lui semblait entendre le crissement de la glace se formant sur le rebord de la fenêtre. Le glougloutement de l’eau dans la cuisine, le lavage du riz, le pas léger de sa mère ne la faisaient plus sursauter.

Deux personnes vinrent de l’université, sa mère discuta avec elles à voix basse dans le salon : « Je ne sais pas, je suis rentrée à la maison, elle dormait dans son lit. Sa sacoche était près d’elle, il n’y avait plus ses manuels dedans. » Les examens de fin de trimestre approchaient ; dans six mois, Jie serait diplômée.

Les jours passèrent, amis et proches lui rendirent visite. L’air inquiet, ils se forçaient à lui dire quelques mots ; ils auraient aimé oser lui demander ce qu’il s’était passé durant ces journées où elle avait disparu ; en même temps, ils craignaient sa réponse. Jie restait muette, en leur adressant des sourires absents.
Quand les visites cessèrent, Jie recommença à parler avec sa mère des saveurs, des différentes manières de confectionner les plats qu’elle aimait manger. La jeune fille se prit de passion pour le ménage : elle chassait la poussière munie d’un balai, lavait le linge. Quand le temps se réchauffa, elle prit le soleil sur la terrasse sous une couverture ouatée. Sa voisine l’appelait de l’autre côté de la balustrade, Jie lui répondait par un sourire muet. Elle accompagna sa mère faire les courses au marché pour la fête du printemps. Après cette première sortie, elle s’aventura au parc le matin. Elle reprit les cours à la rentrée. L’université s’était dépeuplée. Certains, et ils étaient nombreux, avaient fui. Les autres redoutaient que leur tour n’arrivât. Personne ne savait quand viendrait le prochain règlement de comptes. On la félicitait parfois d’avoir recouvré la santé, l’assurant qu’elle était plus jolie qu’auparavant. On l’évitait souvent comme on s’écarte d’un démon ; elle n’avait même plus droit à un Hi ! (10) de loin.

Celui qu’elle espérait ne vint pas ; pas plus de lettres que de coups de téléphone, juste un message oral qu’il avait demandé de lui transmettre : on lui avait refusé son visa, il n’avait pas eu le choix, il avait quitté la Chine. Elle se représentait Marcus tapant des talons dans une rue de la lointaine Europe ensevelie sous la neige. Jie se le reprochait : jamais elle n’aurait dû, l’été dernier, l’encourager à donner un coup de main aux copains de grand frère en transportant cette cassette. Elle n’avait rien dit, non, mais elle n’avait pas pu s’empêcher de sourire.

À présent, la vague étudiante n’en finissait plus de refluer, découvrant des brins d’herbe frissonnant sous la moindre brise ; Pékin tressaillait. Bientôt, le diplôme et les adieux à la vie étudiante ; le campus exhalait la tristesse. Jie ne modifia pas son quotidien : yoga, révisions. À l’abri de son retrait intérieur, elle empêchait quiconque de l’approcher. La télévision installée dans le grand hall d’entrée de l’université passait en boucle les informations ; les journalistes égrenaient les noms des têtes du mouvement et des fauteurs de troubles qui avaient été arrêtés, annonçaient procès et condamnations. De jeunes étudiants défilaient devant la caméra, tête basse. Leurs visages, quand on parvenait à les voir au détour d’une image, portaient la marque de la terreur. À côté d’eux, des policiers, dont le regard fuyant démentait la fière assurance de leur torse bombé. À chaque fois que Jie passait devant le poste de télévision, elle ralentissait le pas, sans jamais s’arrêter.

Un jour de la fin mars, elle s’arrêta net : elle avait reconnu son frère parmi les fauteurs de troubles assis sur le banc des accusés. Hypnotisée par son crâne rasé, son costume sombre de prisonnier, elle l’entendit dire distinctement : « Je suis coupable… » Puis : « Huit ans », le marteau du juge retomba ; fin. Jie se précipita à l’extérieur, elle courut, monta dans le bus, en sauta, ouvrit la porte et prit sa mère dans ses bras. « Il est condamné à huit ans de prison. »

Huit ans, pas cinq, pas dix, huit, pensa-t-elle. Il est condamné, il a été reconnu coupable. « Coupable », oui, nous sommes tous coupables. Nous avons tous commis un crime d’agitation et de propagande contre-révolutionnaires ; nous avons tous commis un crime par la pensée, avec joie, avec impatience, avec ivresse ; mille et mille fois ; nous avons consciemment franchi les limites de leur tolérance ; nous avons convoité ce qui nous est interdit, nous avons outrepassé nos droits. Lors de ces brefs instants où nous nous sommes échappés de la réalité, nous avons vécu une vie où toute différence entre hommes et femmes, entre gouvernants et gouvernés, entre prolétaires et propriétaires était abolie. Les manifestants se sont rêvés princesse et prostituée, roi et vagabond, soldat et bandit ; des enfants… Oui, aux yeux de la loi, nous sommes tous coupables.

Jie fut submergée de fatigue ; et pour la première fois depuis son arrestation, elle dormit profondément. Ce fut une nuit apaisée, sans rêves ; un tournant. Enfin, la poussière incrustée dans son esprit avait été balayée.

Cette année-là, les rues de Pékin s’enrobèrent de chatons de saules plus tôt que d’habitude dans la saison. La bruine végétale s’infiltrait partout, dans les cols des manteaux, les narines, provoquant éternuements et démangeaisons. Jour de la fête de la clarté (11) : comment honorer les disparus ? Les âmes qui venaient de pénétrer dans le monde des morts étaient si nombreuses qu’elles erraient encore dans les rues, se refusant à entrer dans la transmigration. Les vivants, eux, n’osaient pas les apaiser en brûlant de l’encens ; l’atmosphère n’en était que plus lugubre. Sa mère reçut un courrier de la prison, on l’invitait à rendre visite à son fils.

Il s’agissait d’une entrevue privée, et non pas d’une de ces visites collectives habituellement organisées pour les prisonniers. À l’accueil, deux gardiens prévinrent Jie et sa mère que la discussion devait se limiter à des questions familiales, sans quoi ils devraient immédiatement intervenir. Sa mère acquiesça. Les deux femmes franchirent l’enceinte, elles entrèrent dans le parloir. Des agents manipulèrent le téléphone qui devait leur servir à communiquer avec grand frère, vérifièrent l’installation et leur demandèrent de patienter. Une vitre scindait la pièce en deux ; de part et d’autre, étaient disposés des tabourets en plastique bleu. La porte s’ouvrit. Grand frère apparut, encadré par deux gardiens. Il prit place sur un tabouret après qu’un garde lui en donna l’ordre. Il plissa les yeux de joie.

La mère décrocha le combiné :

– Comment vas-tu ?

– Beaucoup mieux qu’au centre de détention.

La mère lui demanda s’il avait assez à manger, s’il n’avait pas froid, s’il dormait bien et ainsi de suite. Grand frère fit signe qu’il voulait parler à Jie :

– Tu fais toujours du yoga ?

– Tous les jours.

– J’ai fait un rêve.

D’un léger mouvement de tête, Jie l’encouragea à poursuivre.

–  Dans mon rêve, j’étais un moine de la dynastie des Tang qui s’en allait en Occident chercher les sutras authentiques (12). Je tombai dans le désert de Gobi, j’étais sauvé par des gens du coin.

Jie dévorait son frère des yeux.

– Ces gens avaient une fille ; la voir accueillir la lune me procura une joie pure, comme si j’avais aperçu le paradis. Pourtant, je continuai ma route vers l’Ouest. Là-bas, je trouvai les sutras authentiques que je ramenai à Chang’an où on me faisait un accueil triomphal. Je t’ai vue, toi aussi, seule dans cette pièce l’hiver dernier.

La mère écarquilla les yeux. Grand frère leva la voix :

– J’hésitai, je ne savais plus si je devais traduire les sutras authentiques, enrichir la loi du Bouddha et passer à la postérité ou retourner vivre dans le désert de Gobi avec cette jeune femme…

Jie l’interrompit :

– Vivre avec une jeune femme n’empêchait pas le moine de répandre la loi du Bouddha, ni de pratiquer la méditation et devenir un immortel.

– Si, parce que je n’ai jamais atteint le désert de Gobi, je suis mort en route. Juste avant de fermer les yeux, j’ai pensé à elle ; j’aurais tant voulu la délivrer.

– Tu as su reconnaître tes fautes et accepter ton destin.

– Reconnaître mes fautes, je n’avais pas d’autre solution. La seule chose que je pouvais espérer était d’enrichir la doctrine dans une autre vie.

– De quoi as-tu besoin ?

– De livres et d’un dictionnaire d’anglais (13).

Jie rendit le combiné à sa mère. Le murmure de sa conversation avec grand frère résonnait dans le parloir vide. Une araignée, pendue à un fil, tissait sa toile le long d’une fenêtre derrière laquelle des arbres dénudés tendaient leurs bourgeons à la lumière éblouissante du printemps. Le vent soulevait des tourbillons de terre jaune que n’arrêtaient pas les barbelés de la prison. Un rayon de soleil illumina le parloir ; il absorba la poussière, la moisissure, puis les tabourets, la vitre, son frère, sa mère, les gardiens. Il ne resta plus que quatre murs blancs, Jie, sa gorge sèche et cette sensation qu’il suffirait d’une étincelle pour que tout s’enflammât.

 

L’exil

Jie en avait conscience ; elle avait perdu, dans cette boîte blanche, quelque chose. Elle ne savait pas quoi au juste, sinon que ce quelque chose était absolument essentiel. Depuis, elle était faite de morceaux qui ne s’emboîtaient plus. Depuis, elle était absente, toujours flottant dans un ailleurs. Si calme, si détachée, si impassible que cela l’effrayait. Qu’avait-elle perdu là-bas ? Dès qu’elle y songeait, son cerveau grésillait jusqu’à disjoncter. Elle ne trouvait pas les mots pour le dire. Elle ouvrait grand la bouche, comme un chien-loup qui s’apprête à pousser un hurlement, mais rien n’en sortait. Ça n’avait pas de nom, comment lui crier de revenir ?

Les examens de fin d’année approchaient ; au lieu de réviser, elle s’abandonnait à son besoin irrépressible de marcher, de s’engouffrer dans des rues qui l’emmenaient toujours plus loin. La vieille capitale lui était soudainement devenue étrangère, elle se perdait dans les hutongs saturés d’odeurs de cuisine, de savon, de poussière et de détritus. Elle zigzaguait entre les enfants au nez dégouttant de morve, les grands-pères balançant leurs cages à oiseaux encapuchonnées, les vieilles femmes qui s’éventaient sur leurs minuscules tabourets d’osier, les colporteurs psalmodiant leur venue. Pourquoi portaient-ils tous une veste traditionnelle blanche (14) ? Les hommes ventrus la laissaient déboutonnée ; les mères de famille, les cheveux en bataille, jetaient à grande bassine de l’eau sale sur le pas de leur porte. Agile, Jie évitait chaque obstacle ; elle allait de l’avant, sans prêter attention à l’animation des ruelles. Elle s’enfonçait dans le labyrinthe des venelles, prenant soin de ne jamais repasser par le même endroit afin de ne pas attirer l’attention. Marcher la reposait ; elle sentait chacun de ses muscles, la douce chaleur du début de l’été dans son dos et ses cheveux. L’idée de s’arrêter l’effrayait ; aucune place n’était la sienne dans cette ville, elle n’y avait plus sa place.

Elle finit par la quitter, un sac à dos sur les épaules. Elle s’engagea dans les grandes avenues, délaissa bientôt les routes pour emprunter les chemins. Elle se mettait en route dès l’aube, le soleil dans le dos ; elle courait, le soleil couchant devant elle, pour trouver asile dans un village lorsque la nuit tombait. Elle se débarbouillait la figure, frappait à une porte, quémandait une bouillie de millet et une place sur le kang (15) près du chat et du chien. Le lendemain, quand on lui proposait de rester se reposer ; elle repartait. Si ses jambes gonflées la faisaient souffrir, elle préférait s’asseoir sur une meule et se masser plutôt que de demeurer une journée au même endroit.

Les camions Dongfeng et les voitures noires qui la dépassaient, les marchés colorés de campagne, les frondaisons des arbres, les fleurs des champs et les herbes folles, l’immensité de la Voie lactée la laissaient insensible ; dans ses yeux, il n’y avait que le ruban de la route qui se déployait à mesure de la marche ; une route sur laquelle elle devait progresser sans se retourner, quitte à passer quelques heures dans un bus ou un train pour descendre dans une localité dont elle ne connaissait pas le nom et repartir.

Plus elle marchait, plus elle recherchait les sentiers pierreux de montagne. Elle les dévalait, se prenant les cheveux dans les branches épineuses des arbustes qui les bordaient. Parfois, un faisan au plumage vif s’envolait devant elle, effrayé par sa course folle. Lorsque le soleil, dans la vallée, ne colorait plus la nature, elle entendait les cris rauques d’un animal sauvage. C’était un singe poilu, d’après les montagnards. Une boule de joie était coincée dans sa gorge. Elle ouvrait la bouche et hurlait avec lui.
Marcus reçut des cartes postales provenant de Chine ; des fleurs, des soleils couchants, un bateau solitaire, une cascade de montagne. Au verso, maculé d’empreintes de doigts, il était écrit Go to somewhere to look for something (16) ; le nom de l’expéditeur avait été effacé par la pluie ou les larmes. Elles étaient postées d’endroits si reculés que personne ne savait les localiser.

Quand il avait quitté la Chine, il était persuadé de ne jamais revoir Jie. La politique s’était interposée entre eux, comme une main de glace qui avait séparé leurs corps chauds entremêlés. Souvent, il fermait les yeux et cherchait à retrouver le visage de Jie. Il la prenait doucement dans ses bras, pour la réchauffer.

 

L’oubli

Vingt-deux ans plus tard, au début du printemps 2012, je tombe nez à nez avec Jie au parc du temple du soleil :

« – Tu as trouvé ?

– Trouvé quoi ?

– Pourquoi ta vie a déraillé…

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– La boîte blanche dans laquelle tu as été enfermée…

– Quelle boîte ?

– Tu n’as pas rêvé d’un moine parti chercher les sutras en Occident ?

– Jamais.

– Tu n’as pas marché durant des jours et des nuits sans pouvoir t’arrêter.

– Je ne vois pas de quoi tu parles.

– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

– Quand je suis sortie de l’université, j’ai tout de suite été embauchée par une entreprise étrangère, comme cadre. J’ai porté un tailleur tous les jours, j’ai bossé dur, j’étais mieux payée que mes collègues du même âge. Après ça, je me suis mariée, j’ai eu des enfants, j’ai voyagé à l’étranger, j’ai acheté un appartement et une voiture.

– Rien d’autre ?

– Regarde, ce sont my angels (17). »

Elle désigne du doigt deux petites filles qui portent des sweat-shirts roses. L’aînée doit avoir dix ans, la cadette entre trois et quatre ans. La grande danse avec un ruban rouge et blanc monté sur une baguette, elle dessine des spirales à l’intérieur desquelles la petite tournoie en riant aux éclats.

Jie, happée par la gaieté de ses filles, leur crie : « Moi aussi, je veux danser. » La grande s’éloigne, en traçant des cercles de plus en plus étroits : « Dépêche-toi, maman ! »

Je retiens Jie par le bras :

« J’ai besoin de voir ton frère.

– Il est à Hong Kong.

– Je ne peux pas aller là-bas.

– Pourquoi ?

– C’est la même chose que ton frère, sauf que lui c’est à Pékin qu’il ne peut pas venir.

– L’exil dans son propre pays…

– Quand est-ce que nous nous reverrons ?

– Nous ne devons pas nous voir ici, sur le continent. »

Je lui lâche le bras, elle court vers ses filles quelques mètres, se retourne vers moi : « On se reverra à Hong Kong ! » Les rires des petites se perdent dans le lointain. Quelques jours plus tard, j’aperçois Jie à l’aéroport ; elle ne me reconnaît pas dans cet univers où la lumière métallique des néons écrase les visages. Elle a l’air d’une femme d’affaires : montée sur des chaussures à talons léopard, elle porte une robe moulante à fines rayures et une veste de tailleur noire. Ses yeux, sous ses longs sourcils épilés, dégagent de la sérénité. Elle discute avec un type jeune et beau : ils parlent d’une mission à l’étranger, stratégique pour leur entreprise. Elle appelle ses filles au téléphone ; elle leur demande en anglais ce qu’elles ont mangé, pourquoi elles ne sont pas contentes. L’embarquement commence, son collègue lui propose obligeamment de porter le grand tube en carton qu’elle tient à la main. Ils disparaissent dans le tunnel.

D’après Marcus, voici ce qu’il s’est passé : trois ans après son départ forcé de Chine, il a déposé une demande en mariage à l’ambassade. Après de longues tractations entre diplomates, il a obtenu que Jie vienne en Norvège.

Jie, elle, explique qu’elle a contracté une maladie grave, durant laquelle elle a été longtemps inconsciente. Elle est allée se faire soigner à l’étranger. Elle y a rencontré Marcus ou, plutôt, elle l’a reconnu car elle avait l’impression de l’avoir toujours connu, d’avoir vécu avec lui dans une vie précédente.

Pour Marcus, l’oubli est une nécessité ; accepter la perte, c’est le seul moyen de vivre.

Jie affirme étouffer dans les cages d’ascenseur, adorer l’ordre, le calme et la propreté.

Marcus déclare que les individus sont broyés par leur époque.

Jie assure qu’elle a réussi à bâtir un nid paisible pour elle et sa famille.

Marcus insiste, elle n’a jamais oublié ce qu’il s’était passé et ne le pourra jamais.

Jie aime dire qu’il faut s’en aller pour atteindre sa destination.

Marcus est persuadé que Jie peut de nouveau se laisser submerger.

Jie soutient que le présent abolit le passé, et que le futur abolit le présent.

Marcus raconte qu’on a vu une jeune femme frêle s’enfoncer à grands pas dans les montagnes du Sud jusqu’à trouver sur sa route un grand figuier-banian. Elle s’est assise à ses pieds. Les racines et les branches de l’arbre ont formé autour d’elle une cabane, les villageois lui ont amené de l’eau de source et des fruits. La jeune femme les a remerciés d’un sourire, un sourire chaque jour plus serein.

Marcus maintient que celle que j’ai croisée au parc du Temple du soleil n’était pas Jie, mais sa sœur aînée ; que Jie poursuit son errance, qu’elle ressemble à une vieille mendiante au regard hébété et aux cheveux grouillant de poux ; que Jie n’a jamais eu de frère mais une sœur qui a réussi dans la vie et qui n’a jamais eu à se soucier des problèmes matériels ; qu’il ne s’est jamais marié avec Jie ou encore qu’ils ont divorcé et qu’il n’a plus jamais eu de nouvelles d’elle ; que Jie est morte à vingt-deux ans, oui, parfaitement, à vingt-deux ans ; que la vérité, c’est qu’il ne faut pas le croire parce qu’il perd la mémoire et que rien n’est jamais arrivé.

 

Cette nouvelle a été publiée par Zeng Jinyan sur son blog en août 2013. Elle a été traduite du chinois par Judith Bout-Commeau.

 

Dans la tête d’un terroriste

Installé à New York depuis plusieurs années, le Danois Henrik Rehr est célèbre pour avoir publié en 2003 Mardi 11 septembre. Dans ce récit graphique, le dessinateur raconte comment, alors qu’il habitait un immeuble tout proche de feu le World Trade Center, il a assisté aux attentats de 2001, depuis la fenêtre de sa cuisine où il buvait son café du matin ; il y dit aussi son angoisse pour sa femme et son fils, dont il est resté sans nouvelles pendant plusieurs heures. Depuis ce jour, Henrik Rehr est hanté par la question de savoir comment on devient terroriste, capable de tuer un autre être humain pour des idées.

Il poursuit donc avec son dernier livre, Gavrilo Princip, son exploration du sujet. Si l’ouvrage est consacré au terroriste nationaliste serbe qui assassina le 28 juin 1914 l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, allumant ainsi l’étincelle qui allait déclencher la Première Guerre mondiale, l’auteur précise d’emblée sa démarche dans un entretien publié par la revue danoise en ligne Nummer 9 : « J’espère qu’on lira Gavrilo Princip comme une histoire de terrorisme en général, et non comme l’histoire d’un attentat du début du XXe siècle. »

Certes, il y retrace l’histoire de cet étudiant aux idées anarchistes, né en 1894 à Obljej, un village serbe de Bosnie, qui vécut une enfance marquée par la pauvreté sous la domination de l’Autriche-Hongrie. Mais Henrik Rehr y insiste : « Il ne s’agit pas à proprement parler d’une bande dessinée historique. Ce qui m’intéressait n’était pas tant la reconstitution historique et fidèle des faits que la psychologie de ce personnage et les prémices du drame. Loin des multiples théories du complot qui circulent sur l’attentat de Sarajevo, comme celle, par exemple, qui en fait un assassinat orchestré par les francs-maçons, j’ai essayé de raconter comment un groupe de jeunes gens se sont finalement lancés dans un acte désespéré, sans jamais imaginer quelles allaient en être les conséquences. »

 

Books

 

Le dîner « alternatif » annuel

Genevieve Lee servit un café à Anna et lui raconta leur dernier dîner annuel « alternatif », un dîner que son mari Eric et elle donnaient en général au début de l’été, avant que tout le monde ne parte en vacances. Une fois par an, ils aimaient inviter des gens un peu différents de ceux qu’ils fréquentaient, différents des amis qu’ils voyaient le reste du temps comme Hugo et Caroline, Richard et Hannah. C’était toujours intéressant d’élargir son cercle. L’année précédente, ils avaient convié un couple musulman. Deux ans plus tôt, ils avaient reçu un Palestinien et son épouse avec un docteur juif et sa compagne. Cela avait donné lieu à une soirée très animée. Cette année, une connaissance d’Hugo et Caroline, un homme du nom de Mark Palmer, avait amené Miles Garth.

Mark est gay, expliqua Genevieve Lee. C’est une connaissance d’Hugo et Caroline. Nous pensions que Miles et Mark étaient en couple, mais il faut croire que non. Fort heureusement, sans doute, parce que s’ils étaient ensemble, cela ferait une grande différence d’âge entre eux, vingt ans au moins, peut-être davantage. Apparemment, ils vont voir beaucoup de comédies musicales tous les deux. Mark Palmer adore les comédies musicales. C’est logique pour quelqu’un comme lui, n’est-ce pas ? Il a une soixantaine d’années. C’est un ami d’Hugo et Caroline.

Genevieve Lee poursuivit en expliquant que les parents de Brooke, les Bayoude, faisaient eux aussi partie des invités, même s’ils venaient d’emménager dans le quartier, en provenance non pas d’un coin perdu d’Afrique, mais d’Harrogate.

Bref, nous passions une très bonne soirée, déclara Genevieve Lee. Tout se déroulait à la perfection. Après le plat, il s’est levé et il est monté à l’étage. Nous avons bien sûr cru qu’il allait aux toilettes. J’ai fait patienter tout le monde pour le dessert, ce qui était compliqué en soi, car il fallait que je brûle les crèmes au tison. Mais il n’est pas redescendu. Un quart d’heure au moins s’est écoulé. Peut-être plus, parce qu’on passait une bonne soirée, on avait bu juste ce qu’il faut. C’était d’ailleurs un problème, le fait qu’il ne boive pas, cela me rend toujours nerveuse quand j’assiste à un dîner ou que je reçois, que quelqu’un ne boive pas alors que les autres, c’est-à-dire tout le monde, boit. Bref, j’ai mis la cafetière en route, j’ai fait brûler les crèmes, je les ai servies, j’ai laissé les gens commencer leur dessert, et je suis montée frapper à la porte des toilettes pour lui demander si tout allait bien. Évidemment, il n’a pas répondu. Évidemment, puisqu’il n’était pas dans la salle de bains. Évidemment, puisqu’il s’était déjà enfermé dans notre chambre d’amis.

Il faut croire qu’il avait vraiment détesté l’entrée et le plat, plaisanta Anna.

Genevieve Lee s’agita subitement.

Il est comme ça, n’est-ce pas ? Voir des gens se délecter de coquilles Saint-Jacques au chorizo, ça lui aurait déplu à ce point ?

Je n’en ai aucune idée, je… faisais juste une plaisanterie.

Ce n’est pas drôle, rétorqua Genevieve Lee.

Non. Bien sûr que non.

Vous n’avez pas idée de combien c’est affreux pour nous. Il y a des meubles ravissants dans cette chambre. Toutes les personnes qui y ont séjourné nous l’ont dit. Ces treize derniers jours ont été un enfer.

L’enfer sur terre, j’imagine bien, dit Anna.

Puis elle baissa le regard vers le parquet.

Eric est monté à son tour, reprit Genevieve Lee. Il a frappé à la porte des toilettes, et il a eu la même réponse que moi, c’est-à-dire pas de réponse. Une fois le café servi, quand tout le monde, neuf personnes en tout, s’est mis à s’inquiéter à son sujet, son ami Mark, l’homme qui l’avait amené ici, est monté. Il est redescendu en déclarant qu’il avait essayé d’ouvrir la porte des toilettes, qu’elle n’était pas fermée à clef, qu’il n’y avait personne, qu’elles étaient vides. Alors Eric est monté vérifier, et moi aussi. Totalement vides. Nous avons donc cru qu’il était parti sans un au revoir, pourquoi, cela dit, se serait-il montré aussi impoli ? Et pourquoi aurait-il laissé sa veste, ce dont nous nous sommes aperçus au départ de nos invités ? Elle était posée sur le canapé.

Genevieve agita le bras vers le canapé. Anna le regarda. Genevieve Lee aussi.

Puis elle poursuivit.

Mark, qui est gay, et plus âgé, était très en colère. Ils peuvent s’exciter beaucoup, de façon positive comme négative, ces gens-là. Bref, après le café accompagné d’un très bon muscat d’orange qu’Eric avait dégoté au supermarché, ce que personne ne parvenait à croire, ils sont tous partis contents, sauf Mark, bien sûr, qui était de toute évidence un peu perturbé. Eric et moi sommes allés nous coucher. Ce n’est que le lendemain matin que nous avons remarqué que sa voiture était toujours garée sur une place réservée aux résidents et qu’elle avait même pris un PV, que je ne paierai pas. Josie, notre fille, est descendue en nous demandant pourquoi la porte de la chambre d’amis était fermée à clef, et quel était ce mot qu’elle avait trouvé par terre.

Qu’était-il écrit sur ce mot ? dit Anna.

Pour l’eau, tout va bien, mais j’aurai vite besoin de nourriture. Végétarienne, comme vous le savez. Merci de votre patience.

C’était la voix de l’enfant. En provenance de derrière le fauteuil. Elle n’était pas partie. Elle était revenue dans la pièce sans qu’elles la voient ni remarquent sa présence.

Je croyais avoir lu dans votre email que vous lui donniez du jambon ? fit remarquer Anna.

Il ne va pas faire le difficile, en plus ! s’exclama Genevieve Lee.

Ils ne veulent pas qu’il se sente chez lui, ici, lança le fauteuil Robin Day.

Genevieve Lee ignora cette réplique.

De toute évidence, il n’est pas chez lui, ici, rétorqua-t-elle.

Pourtant, il est bien, dit l’enfant derrière le fauteuil. Sinon, où serait-il ?

Genevieve Lee ignora également cette remarque, comme si l’enfant n’était pas là, elle non plus. Elle se pencha vers Anna d’un air de confidence.

Nous sommes déjà contents d’avoir trouvé un contact, chuchota-t-elle. Mark ne le connaît qu’à peine, en tout cas pas assez pour le convaincre d’ouvrir la porte. C’est un solitaire, votre Miles.

Anna lui répéta qu’elle connaissait à peine Miles Garth, elle avait fait sa connaissance quand ils avaient tous deux gagné un voyage, il y a près de trente ans, à la fin de leur adolescence, en l’occurrence un tour d’Europe en bus. C’était un prix offert par une banque lors d’un concours de lycéens. Miles et elle avaient passé deux semaines au mois de juillet 1980 dans un bus avec quarante-huit autres adolescents entre dix-sept et dix-huit ans.

Et vous êtes ensuite restés en contact, conclut Geneviève Lee.

En fait, non, dit Anna. Pas vraiment. Je suis restée en contact avec six ou sept personnes du groupe pendant un ou deux ans. Puis les liens se sont distendus, vous savez ce que c’est.

Mais vous demeurez pour lui un beau souvenir, un souvenir capital depuis toutes ces années, insista Genevieve Lee.

Heu, non, fit Anna.

Une rupture amoureuse, la première fois qu’il avait le cœur brisé, il n’a jamais pu l’oublier.

Non, affirma Anna. Honnêtement, je ne crois pas. Nous étions vaguement amis. Rien de plus. Rien de… significatif.

C’est pourquoi il a gardé votre nom et votre adresse sur lui toutes ces années.

Genevieve Lee était en train de devenir rouge écarlate.

S’il y a une raison, j’ignore laquelle, répondit Anna. Je ne sais même pas comment il a eu mon email. Nous ne sommes plus en contact depuis vingt ans au moins. Bien avant l’époque des emails.

Il a dû se passer quelque chose de très particulier pendant votre voyage.

Genevieve Lee criait presque, maintenant. Mais le boulot d’Anna l’avait entraînée à canaliser la colère des gens.

Rasseyez-vous, dit-elle. S’il vous plaît. Une fois que vous serez assise, je vous dirai exactement ce dont je me souviens.

Dont acte. Genevieve Lee s’assit. Anna commença à parler doucement, les bras décroisés.

La première chose dont je me souviens, c’est que j’ai eu une intoxication alimentaire au banquet médiéval donné en notre honneur à Londres au tout début du voyage. Puis je me rappelle avoir vu pour la première fois Paris : la tour Eiffel, le Sacré-Cœur. Il n’y avait rien à faire à Bruxelles. On a juste traîné dans les vestiges d’une fête foraine. J’ai détesté la nourriture à l’hôtel d’Heidelberg. Il y avait un pont en bois à Lucerne. Et tout ce que je me rappelle de Venise, c’est qu’on est descendus dans un grand hôtel très sombre. Et qu’une bombe a alors explosé dans une gare au nord de l’Italie, que ça a fait beaucoup de morts et qu’il y a eu une petite rébellion parmi les garçons du groupe parce que le personnel de l’hôtel se montrait désagréable avec eux et leur demandait de faire moins de bruit. Je me souviens qu’une bagarre a failli éclater au sujet d’une bouteille ou d’une canette de bière jetée d’une fenêtre de l’hôtel. Je ne sais plus si c’était en Italie.

Entre la France et l’Allemagne, Genevieve Lee faisait passer d’une main à l’autre un crayon pris sur la petite table. En Italie, elle avait commencé à tapoter sur la table avec.

J’ai regardé mes photos après avoir reçu votre message, mais je n’en ai pas beaucoup, douze seulement. Il faut croire que je n’avais emporté qu’une seule pellicule, et Miles Garth ne figure que sur une seule. Je sais que c’est lui, j’en suis sûre, mais on ne voit pas son visage : il baisse la tête, alors on ne distingue que le sommet de son crâne. Il y a aussi une photo de groupe prise avant notre départ devant la banque. L’angle est trop large pour distinguer ses traits, mais il est là, au fond. Il est grand.

Je sais déjà qu’il est grand, dit Genevieve Lee. Je sais de quoi il a l’air.

Je me souviens qu’il avait attaché des bouts de pain à des fils tirés de son jean, reprit Anna, et qu’on s’en était servis pour appâter les poissons dans le grand bassin de Versailles. C’est pour ça qu’il baisse la tête sur la photo. Il est en train d’accrocher un morceau de pain au bout d’un fil. Et… c’est tout.

C’est tout ? répéta Genevieve Lee.

Anna haussa les épaules.

Genevieve Lee brisa le crayon qu’elle tenait et regarda avec surprise les deux morceaux entre ses mains. Elle les posa sur la table.

Puis elles montèrent.

Anna avait le poing levé pour… pour faire quoi, exactement ?

Miles. Es-tu là ?

Silence.

Puis, bang, bang, bang, l’enfant qui frappait à la porte.

Dites-lui qui vous êtes, pour l’amour du ciel, souffla Genevieve Lee à Anna.

Miles, c’est Anna Hardie, dit Anna.

(Rien.)

Du tour d’Europe Barclays en 1980, ajouta-t-elle.

(Rien.)

Raconte-lui quand il a essayé d’attraper le poisson rouge avec le pain et tout ça, dit l’enfant.

Miles, je pense que les Lee aimeraient que tu ouvres cette porte et que tu sortes de cette chambre, déclara Anna.

(Silence.)

Je pense que les Lee aimeraient retrouver l’intégrité de leur maison, reprit-elle.

(Rien.)

Dites-lui que c’est vous. Dites-lui que c’est Anna K, murmura Genevieve Lee.

Anna regarda son poing toujours stupidement levé. Elle le posa contre le bois de la porte. Puis le baissa. Et se tourna vers Genevieve Lee.

Désolée, dit-elle.

Et elle haussa les épaules.

Genevieve Lee acquiesça et fit un petit geste de la main pour lui indiquer qu’elle devait redescendre.

Au pied des marches, les deux femmes restèrent face à face. Elles n’avaient plus rien à se dire. Anna observa le salon par la porte ouverte. On aurait dit un décor chic d’une pièce de théâtre contemporaine. Elle examina les bûches disposées géométriquement près de la cheminée. Ensuite elle leva les yeux vers le plafond, où l’immense poutre allait du fond du salon à l’entrée.

Impressionnante… pièce de bois, fit-elle remarquer.

Genevieve Lee lui expliqua qu’il s’agissait vraisemblablement d’une poutre d’un bateau ayant participé à la bataille de Trafalgar, et que le salon n’avait jamais été rénové ni agrandi pour cette raison. Raconter tout ça lui permettait, de toute évidence, de se calmer. Elle ouvrit la porte d’entrée, puis la maintint ouverte. La chaleur de la journée pénétra dans la vieille et fraîche demeure.

Mais nous avons l’intention de déménager à Blackheath dès que le marché aura suffisamment repris. Eric sera de retour à quinze heures. Je sais qu’il aimerait vous parler.

Vous voudriez que je revienne à quinze heures ? demanda Anna sur le seuil de la porte.

Ce serait très gentil de votre part, répondit Genevieve Lee. Un peu après son retour, ce serait parfait. Disons à quinze heures dix.

Le problème, reprit Anna, c’est que si je rentre maintenant, je peux prendre un train à tarif réduit mais que si je reste, ça me coûtera le double.

Nous vous en sommes très reconnaissants, dit Genevieve Lee. C’est très gentil. Merci beaucoup.

 

Ce texte est extrait du roman Le fait est, à paraître le 5 juin 2014 aux Éditions de l’Olivier. Il a été traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Un thé avec Hitler

Au cours de cette année j’assistai encore, en qualité d’interprète, toute une série d’étrangers qui vinrent rendre visite à Hitler. Il se trouvait des Français parmi eux comme le gouverneur de la Banque de France, Labeyrie, et le ministre du Commerce, Bastid. Ces conversations ne furent jamais très importantes mais elles confirmaient que les étrangers, tout au moins ceux qui venaient en Allemagne, considéraient encore cette année-là [1936] Hitler avec un intérêt croissant et nullement péjoratif.

« Hitler s’est imposé à l’Europe comme un personnage extraordinaire. Il ne répand pas seulement la crainte et l’aversion, il excite la curiosité, il éveille même des sympathies. Son prestige grandit. La force d’attraction qui émane de lui agit au-delà des bornes de son pays. Des rois, des princes, des hôtes illustres se pressent dans la capitale du Reich… pour s’approcher de l’homme fatidique qui paraît tenir entre ses mains la destinée du continent, pour voir de près cette Allemagne qu’il a, sous son étreinte irrésistible, transformée et galvanisée. » Ainsi exprime d’une manière frappante et juste ce que je ressentis au cours de ces entrevues l’ambassadeur de France François-Poncet. L’une des plus remarquables fut, à mon avis, celle qui réunit Lloyd George et Hitler sur l’Obersalzberg, à Berchtesgaden, au début de septembre. « Je me réjouis tout particulièrement, dit Hitler en s’avançant, la main tendue, vers l’ancien Premier ministre britannique, de recevoir chez moi l’homme qu’en Allemagne nous avons toujours considéré comme le véritable vainqueur de la guerre mondiale. »

Lloyd George, souriant, écarta le compliment d’un geste de la main, mais je crus voir passer une expression de contentement sur son visage en l’entendant formuler par l’ancien caporal allemand. « Et je m’estime très heureux, riposta-t-il du tac au tac, de rencontrer celui qui, après la défaite, a su rassembler derrière lui le peuple allemand et lui faire remonter la pente. » Puis, laissant errer ses regards sur le paysage baigné de soleil, il poursuivit : « Quel merveilleux endroit vous vous êtes choisi pour vos heures de loisir, ici, sur l’Obersalzberg ! »

Nous nous assîmes à la table ronde, assez basse, à quelque distance de la grande baie vitrée, Hitler, Lloyd George, Ribbentrop et moi. Ribbentrop ne jouait guère que le rôle d’une ombre. Il ne prononça pas un mot au cours de la conversation.

Lloyd George parcourut la grande pièce d’un regard extrêmement intéressé. C’était la salle de réception du Berghof, tant de fois décrite et photographiée, dont le détail le plus remarquable était sans doute l’immense baie vitrée qui occupait toute une paroi. L’Untersberg, avec ses bois sombres et les taches vertes de ses prairies, y paraissait comme un paysage dans un cadre géant. Les yeux étaient invinciblement attirés vers la magnifique vue alpestre en cet après-midi ensoleillé de septembre, de sorte que les regards s’arrêtaient relativement peu sur les précieux tableaux suspendus aux murs, les meubles de choix aux lignes droites et simples, le grand piano à queue situé de l’autre côté de la fenêtre, la cheminée un peu surélevée et le large escalier aux marches recouvertes de tapis par où l’on gagnait cette grande salle.
Dans ce cadre d’une perfection achevée, deux mondes, sous la forme de deux personnages marquants, se rencontrèrent en cet après-midi. D’un côté, Lloyd George avec ses cheveux blancs bouffants qui formaient un contraste accusé avec le visage mobile, à l’expression encore jeune, et les yeux limpides, clairs et vifs qui semblaient vous percer jusqu’à l’âme. Même dans ses mouvements, Lloyd George montrait une souplesse presque juvénile. Il soulignait avec des gestes animés de sa main petite et bien formée ses propos pétillants d’esprit. Le vainqueur de la Première Guerre mondiale !

En face de lui se trouvait l’homme qui, à ce qu’il paraissait alors, était en bon chemin pour réduire à néant son œuvre de grand Anglais. Hitler était dans l’un de ses meilleurs jours. Revigoré par le séjour à l’Obersalzberg, légèrement bruni par le soleil, manifestement réjoui de l’hommage que constituait pour lui la visite du célèbre homme d’État, il commença par parler de l’époque où il était simple soldat à la guerre. « Je me suis trouvé souvent en face des Anglais », dit-il ; et puis toute une série de noms de localités bien connues de l’ancien front occidental volèrent à travers la pièce. Il raconta des anecdotes, eut des mots élogieux pour l’adversaire britannique, pour son équipement et pour la tactique employée par ses chefs. Lloyd George s’avéra étonnamment versé dans ces détails militaires. Il savait encore avec précision pourquoi telle offensive avait été lancée en tel point, et pourquoi elle avait été déclenchée à tel jour précis.

« Les Américains n’avaient pas du tout d’artillerie, dit-il à un moment, comme Hitler parlait de puissance de feu et de précision du tir. Ils n’employaient que des canons anglais. » Par des questions accessoires, Lloyd George montra combien l’intéressaient les souvenirs rapportés du front par le caporal Hitler, et il donna des explications sur les motifs de certaines décisions militaires de grande importance.

La conversation tomba ensuite sur la politique. « Il y a toujours quelque chose de dangereux dans les alliances, dit Lloyd George, elles ont élargi la dernière guerre comme un feu de prairie. Sans elles, le conflit aurait peut-être pu être localisé. »

Ce disant il exprimait, sciemment ou non, exactement l’opinion d’Hitler sur la question de la sécurité collective. « Pas d’obligations multiples, seulement des pactes de non-agression bipartites entre deux voisins », tel était le thème favori de celui-ci. Comme s’il n’avait attendu que cette parole, le chancelier allemand se lança alors dans une longue dissertation sur le sujet. Il en profita pour exposer dans tous ses détails le plan de paix que j’avais eu à traduire dans l’avion qui me conduisait à Londres, plan qui avait plus ou moins sombré dans l’oubli.

Lloyd George saisit l’occasion pour s’exprimer d’une manière très positive, quoique par des formules très générales, sur les efforts faits pour la paix par les Allemands, efforts « qui, malheureusement, avaient été contrariés par les conversations d’état-major ».

De nouveau, intentionnellement ou non, il était retombé sur un des « dadas » d’Hitler. Avec quelle vigueur Ribbentrop s’était élevé à Londres contre les staff talks et combien il avait été furieux quand elles étaient devenues réalité !

Lloyd George quitta alors un peu brusquement les questions politiques et amena le propos sur les mesures sociales par lesquelles « l’Allemagne s’était toujours distinguée ». Le national-socialisme, en particulier, avait entrepris dans ce domaine des expériences qui intéressaient fort l’Angleterre.

« Il ne s’agit pas d’expériences, mais d’un plan longuement mûri ! » lança Hitler, qui avait cru entendre une critique dans le mot expérience. Mais Lloyd George était bien loin de cette idée. Avec une éloquence chaleureuse qui touchait presque à l’enthousiasme, il parla des dispositions prises pour faire disparaître le chômage, des assurances contre la maladie, de l’assistance sociale et de l’utilisation des loisirs. Il avait déjà visité bon nombre de réalisations du Front du Travail et paraissait très impressionné par ce qu’il avait vu (1).

Hitler fut vraiment enthousiasmé par son hôte. Et cet enthousiasme s’exprima non pas seulement cet après-midi-là mais bien longtemps après, chaque fois qu’il revenait sur son entretien avec « le grand homme d’État Lloyd George ». Il l’invita avec des mots très cordiaux à assister au congrès du parti qui devait avoir lieu sous peu à Nuremberg. Mais Lloyd George fit un geste de dénégation énergique. « Je ne suis pas venu en Allemagne pour m’occuper de politique, dit-il sans ambages ; je voudrais étudier uniquement vos réalisations sociales et surtout les solutions que vous avez apportées au problème du chômage si menaçant aussi en Angleterre. » S’il allait à Nuremberg, on lui en voudrait beaucoup dans son pays. Ce fut la première déception d’Hitler. Mais elle dut être assez sensible, car il lui fallut un temps bien long pour retrouver sa chaleur première.

Le soleil était près de l’horizon lorsque cette conversation mémorable, qui avait duré près de trois heures, se termina vers 7 heures du soir. Le vieux vainqueur de la Première Guerre mondiale se sépara avec beaucoup de cordialité du jeune dictateur du IIIe Reich. Ils convinrent de se retrouver le lendemain, à l’heure du thé, où Lloyd projetait d’amener sa fille Megan et son fils William qui l’avaient accompagné. « Il s’est fait suivre de tout son parti libéral », écrivirent malignement des journaux anglais.

Ribbentrop resta à l’Obersalzberg, de sorte que je fus seul à reconduire Lloyd George à Berchtesgaden. Il se montra sous son jour le plus aimable. Il tint à savoir en quel endroit du front je m’étais moi-même trouvé au cours de la guerre mondiale. Je pus lui parler du grand changement qui s’était produit lorsque Foch avait commencé sa contre-offensive, en juillet 1918, et auquel j’avais assisté à Reims, en tant que pointeur de mitrailleuse. Il s’informa très en détail des positions sur lesquelles nous nous étions retirés, de l’effet moral produit sur nous par l’assaut allié ; bref il m’interrogea presque aussi complètement que l’officier instructeur américain, après 1945, qui voulut savoir ce que j’avais vécu aux Affaires étrangères.

Cela me donna le courage de lui poser moi aussi des questions. Briand avait raconté un jour à Stresemann, en ma présence, que Lloyd George l’avait félicité pour la conduite particulièrement vaillante d’un régiment breton de sa province natale (2). « Oui, apprenez-le, monsieur Lloyd George, aurait répondu Briand ; nous autres, Bretons, nous ne nous faisons pas très facilement aux choses nouvelles. On avait dit à ces soldats qu’ils allaient se battre contre les Anglais, et c’est pourquoi ils se sont si bravement battus. » Lloyd George partit d’un éclat de rire. « Mais oui, je me rappelle très bien cette histoire ! Ce vieux Briand était un incorrigible farceur… »

J’avais une seconde question à poser. « Allez-y sans crainte si c’est aussi amusant ! » m’encouragea le Premier ministre anglais. J’avais lu dans les Mémoires de Clemenceau que celui-ci et Lloyd George avaient dîné ensemble le soir de l’armistice de 1918. On y avait parlé de l’avenir de l’Allemagne et Lloyd George était d’un avis différent de celui de son interlocuteur français. « Qu’avez-vous donc ? avait demandé celui-ci d’un ton un peu hargneux. Vous êtes complètement changé. » Et Lloyd George : « Oui, ignorez-vous donc que je suis devenu pro-allemand aujourd’hui même ? » Il me confirma également cette histoire juste au moment où notre voiture s’arrêtait devant l’hôtel de Berchtesgaden. Sa fille vint à la porte ; elle le salua plaisamment en levant le bras droit et dit en riant : « Heil Hitler ! » Le vieux Lloyd George devint tout à fait sérieux et répondit calmement et fermement : « Parfaitement, Heil Hitler ! Je le dis moi aussi, car c’est vraiment un grand homme ! »

« Nul ne fut plus complètement abusé (par Hitler) que Lloyd George ; les comptes rendus enthousiastes de leurs conversations sont aujourd’hui d’une bien curieuse lecture. Il est hors de doute qu’Hitler avait le pouvoir de fasciner les gens et que ses visiteurs subissaient, d’une façon un peu excessive, l’impression de force et d’autorité qu’il donnait », dit Churchill dans le premier volume de ses Mémoires.

 

Ce texte est tiré de Sur la scène internationale avec Hitler, à paraître aux éditions Perrin le 5 juin. Il a été traduit par René Jouan.

La passion des favelas

Il suffit parfois de changer de focale pour voir autrement les sujets les plus éculés. Le regard, ici, est celui du jeune photographe belge Frederik Buyckx. Le sujet, les favelas de Rio en cours de pacification [lire Books n° 51, février 2014 « Meurtières favelas du Brésil« ], où le reporter a vécu en immersion pendant plusieurs mois. Le résultat est un portrait intimiste de ces quartiers, saisis au ras d’un quotidien où la pauvreté, la violence et la drogue ne sont présentes qu’en arrière-plan. Car ce qui crève les yeux, sur les images de Frederik Buyckx, c’est la place qu’occupent dans l’existence des plus pauvres les cultes du foot, du corps et de Jésus. Le résultat est un pied de nez au misérabilisme de bon ton. Dans les photos de Frederik Buyckx, les déshérités plastronnent, jouent au foot comme des dieux, exhibent des coupes de cheveux d’une sophistication inouïe, jouent, s’aiment et, oui, aussi, rêvent d’un avenir meilleur. « Sur les terrains des favelas, raconte le journaliste Filip Huysegems dans son texte de présentation, les gosses jouent au football comme si leur vie était en jeu. Parfois, chacun d’eux espère : je serai dans les pages sportives, on me verra à la télévision, les femmes murmureront mon nom et les enfants voudront être moi. Les stars mondiales comme Ronaldo et Romario, qui ont grandi dans les favelas de Rio, donnent l’exemple. » Mais que l’on ne s’y trompe pas. Le foot n’est pas seulement l’expression du désir d’ascension sociale. C’est aussi, et surtout, un huis clos de quatre-vingt-dix minutes dont la dramaturgie imite la vie : « Pour les pauvres, rappelle Filip Huysegems, un match est un rituel, un théâtre de la passion qui met en scène leurs joies et leurs peines. La malchance, les défaites, les revers, les vicissitudes du destin (l’imprévisibilité du ballon), les triomphes (les buts !), ils se reconnaissent dans tout cela. »

Plongé au cœur des bidonvilles, l’appareil photo de Frederik Buyckx reflète lui aussi ces tensions inhérentes à la vie dans ces quartiers. S’il exprime une forme d’optimisme, elle n’a rien d’angélique. La plupart des scènes montrent un paysage qui nous paraît de décombres, où la maigreur d’une petite vieille le dispute à l’obésité de la plupart pour dire la rosserie de la vie alentour. N’empêche qu’ils en ont, du chien, les hommes et les femmes des clichés de Frederik Buyckx ! Qui avec son tatouage, qui avec son torse bodybuildé, qui avec sa pose suggestive et ses hanches appétissantes. « Les Brésiliens portent leur corps avec fierté, témoigne Filip Huysegems. Même quand la silhouette est bedonnante ou que la cellulite fait plisser les fesses, le vêtement reste d’une infinie légèreté, laissant apparaître autant de surface de peau que possible. […] Dans les rues de Rio, tout le monde semble vous faire un signe pour dire : “Prenez et mangez, ceci est mon corps.” Comme si Jésus lui-même le leur avait appris. » Qui d’autre, en effet, que ce dieu qui est partout, en tatouage, en effigie, en pendentif ? « À la fois consolation, guide et bouée de sauvetage », écrit Filip Huysegems. On a besoin des trois à la fois, dans les favelas de Rio.

 

Books

Portrait des Girondins en inventeurs de la modernité

Le livre de Jonathan Israel s’ouvre sur une scène familière pour quiconque fréquente les pubs parisiens pour expatriés : des Britanniques, des Yankees et des Irlandais qui se saoulent ensemble au nom de la fraternité francophile. Certes, le groupe réuni à l’hôtel White, le  18 novembre 1792, avait un peu plus de hauteur de vues que le touriste moyen en goguette. Il incluait les révolutionnaires anglais et américain Thomas Paine et Joel Barlow, le pasteur presbytérien David Williams, l’ancien parlementaire sir Robert Smyth, le journaliste et soldat écossais John Oswald, l’Irlandais lord Edward Fitzgerald et les poètes Helen Maria Williams et Robert Merry. Même Wordsworth en était peut-être. Collectivement, ils levèrent leurs verres pour une succession de toasts : aux droits de l’homme et du citoyen, à la nouvelle république française, à la fin de la féodalité, aux femmes, aux patriotes menant la révolution à travers le monde. Enfin, dans l’un des derniers bans ainsi portés, ils burent à la paix universelle. À l’évidence, ils étaient alors tous ivres.

Malgré tout, c’est un rappel grisant de l’idéalisme qui alimenta en grande partie la Révolution française. Cela nous rappelle aussi que [le Britannique] Jonathan Israel, professeur d’histoire européenne moderne à l’Institute for Advanced Study de Princeton, est toujours en très grande forme. Malgré près de deux décennies de labeur acharné qui lui ont parfois valu des critiques incendiaires, Israel n’en démord pas : ce qu’il appelle les « Lumières radicales » fut selon lui le principe moteur de la modernité. Dans ce quatrième – et dernier, on peut l’espérer – volume de son entreprise visant à rédiger en plusieurs milliers de pages la chronique de cette tendance au cours du long XVIIIe siècle, Israel conduit son récit durant et jusqu’à la fin de la Révolution. Il l’ouvre sur la convocation des États généraux en 1788 et met le point final avec le coup d’État de Napoléon en 1799 (1).

Les lecteurs des précédents volumes ne seront sans doute pas grandement surpris par la plupart des éléments présents dans celui-ci. La pugnacité caractéristique d’Israel y est présente, tout comme son rejet dédaigneux du consensus universitaire et son penchant pour les synthèses tranchées. « Les historiens qui travaillent sur la Révolution française ont un problème », déclare-t-il dans son introduction. Aveuglés par l’« obscurantisme historiographique », ils semblent avoir été incapables d’expliquer les origines de la Révolution, qu’ils ont recherchées à tort dans les facteurs matériels et sociaux et des fragments de discours difficiles à interpréter.

Israel écrit comme si Albert Soboul régnait encore en Sorbonne, tentant vainement de comprendre la Révolution en termes de conflit de classes (2). Mais qu’importe ! Il met en évidence ce qui, à l’en croire, se trouvait sous nos yeux depuis le début – comme la lettre volée d’Edgar Poe. « Les Lumières radicales, insiste-t-il, furent incontestablement la seule “grande” cause de la Révolution française », et même « la seule cause fondamentale parce que, sur les plans politique, philosophique et logique, elles inspirèrent et outillèrent les leaders de la Révolution authentique ».

Les travaux antérieurs d’Israel avaient cherché à suivre la destinée de ces « Lumières radicales », en les traitant comme un « bloc » de valeurs modernes, cohérent et pour l’essentiel immuable, où l’on trouve réunis l’athéisme, le matérialisme, la démocratie, l’égalité, la tolérance et les droits de l’homme. Cristallisées au XVIIe siècle dans la pensée du philosophe Baruch Spinoza, puis disséminées par un réseau de radicaux tout au long du  XVIIIe siècle, les Lumières radicales furent longtemps le patrimoine d’une frange militante, qui guerroyait contre un ensemble d’adversaires imparfaits et inconséquents. Parmi ceux-ci figuraient les représentants des « Lumières modérées », à la mode et foncièrement conservateurs, réunissant ceux qui voulaient résoudre la quadrature du cercle de la raison en maintenant le statu quo ; les hérauts des Contre-Lumières religieuses et réactionnaires, résolus à éteindre toute lumière moderne ; et, pour finir, une déviance rousseauiste sentimentale et pernicieuse qui, selon Israel, combinait le fanatisme des réactionnaires à la fatuité intellectuelle des modérés. Quand, face à l’obsolescence de l’Ancien Régime, les Lumières radicales surgirent sur le devant de la scène dans les écrits d’hommes comme Denis Diderot, le baron d’Holbach et l’abbé Raynal, le décor fut planté pour une confrontation historique mondiale.

Cette interprétation a été sévèrement critiquée par toutes sortes de spécialistes, qui accusent Israel d’anachronisme et de téléologie, de malmener ses sources et de réifier ses hypothèses. Pourtant, même ses critiques les plus véhéments ont eu à cœur de tirer leur chapeau devant l’ampleur du projet, qui couvre un territoire immense et suscite de larges débats. Il couvre tout simplement trop de terrain pour ne pas avoir découvert des faits intéressants.

Cela reste certainement vrai dans ce dernier volume, même si l’auteur offre aussi une bonne dose de matière à controverse, dont se repaîtront assurément ses critiques. Grâce à un usage sélectif des journaux révolutionnaires – il se concentre sur ceux de ses héros, les Girondins, et ignore à peu près tous leurs adversaires – et des archives imprimées des assemblées législatives de la Révolution, les Archives parlementaires, il cherche à établir une continuité entre les Lumières radicales et ce qu’il appelle le « républicanisme républicain de gauche » de la révolution « authentique ». Tolérant, pétri d’humanité, laïc et démocratique, ce républicanisme-là était l’héritier légitime des Lumières radicales et existait donc dès le début de la Révolution, entièrement formé et idéologiquement cohérent. « Le peuple n’en savait encore rien, mais le républicanisme, en éliminant la noblesse et en affaiblissant l’autorité religieuse, était déjà [en 1788] absolument essentiel à la Révolution en train de naître » dans l’esprit de ses leaders. Des « bergers ayant de bons chiens » pourraient apparemment « guider » le peuple « où ils le voudraient ».

Avec pour fer de lance un petit noyau de philosophe engagés – le « parti philosophique » – au sein duquel Israel distingue Mirabeau, l’abbé Sieyès, Chamfort, Brissot et plus tard Condorcet, cette avant-garde révolutionnaire, flanquée par ses alliés de la presse, s’avéra remarquablement apte à entraîner le peuple. De manière assez improbable, Israel nous les montre imposant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, démantelant l’Église, dépouillant la noblesse et propulsant la Révolution vers toujours plus de liberté, d’égalité et de justice. Tout comme les Lumières radicales avaient jadis réussi, par la force de leur logique supérieure, à triompher des modérés et à repousser les Contre-Lumières, leur descendance républicaine moderne aurait renversé tous ceux qui barraient la route à la vérité. Un par un, les ultraroyalistes, les monarchistes constitutionnels conservateurs, les centristes libéraux, les Feuillants rétrogrades et autres modérés et réactionnaires furent éliminés, ouvrant la voie à la chute de la monarchie et à l’apogée républicaine de 1792-93, avant que le coup d’État jacobin de juin ne renverse le parti philosophique et ne le remplace par des représentants plus extrémistes, les Montagnards.

Le récit d’Israel est donc, pour l’essentiel, une apologie passionnée des Girondins (terme qu’il évite, de même que toute mention des révoltes « fédéralistes » précipitées par le coup d’État jacobin qui les chassa de la Convention nationale, préférant les termes « brissotins » ou « républicains démocrates »). Présentés comme les vrais héritiers des Lumières radicales, ils furent, selon Israel, entièrement responsables de tout ce qu’il y eut de bon dans la Révolution – y compris la lutte contre l’esclavage, le racisme, la misogynie et l’intolérance – et en rien de ce qui tourna mal.

Pour expliquer les dérives, il identifie les méchants. Ce ne sont pas les représentants des Contre-Lumières, qui aux yeux d’Israel semblent plutôt avoir fait preuve d’une lucidité respectable en reconnaissant très tôt la menace conspiratrice que représentait la philosophie. Les méchants, ce sont les héritiers de l’hérésie rousseauiste, Robespierre et les Jacobins.

Le traitement qu’Israel réserve aux Jacobins n’a rien de bien subtil, c’est le moins qu’on puisse dire. Il décrit le coup d’État de juin 1793 comme le « putsch de Robespierre » et présente le « populisme autoritaire » de la Montagne comme le « précurseur du fascisme moderne ». Mobilisant « l’anti-intellectualisme, la xénophobie et le chauvinisme de l’homme ordinaire », le robespierrisme « était partout en conflit fondamental avec les principes essentiels de la Révolution ». D’abord mené par de bons bergers, le peuple finit dévoré par les loups.

Se pose alors une question : comment les « Lumières démocratiques » radicales dont parle Israel ont-elles jamais pu être démocratiques ? Il cite Brissot, qui prononçait en février 1793 ces paroles révélatrices : « La multitude n’est pas moins l’ennemie des philosophes aujourd’hui qu’elle ne l’était auparavant. » Cette phrase reflète bien les idées préconçues des deux hommes, et elle explique pourquoi les Lumières radicales d’Israel n’ont jamais été démocratiques. Situés au-dessus de la mêlée, les Girondins n’étaient pas hommes à s’acoquiner avec des paysans ou des ouvriers crasseux, ou à daigner prêter une oreille attentive à leurs préoccupations.

Ce point est mis en relief par la façon dont Israel évoque l’athéisme et le matérialisme, trait caractéristique de ses Lumières radicales et donc sujet central de ses précédents ouvrages. Ici, il est relativement silencieux à ce propos. Peut-être cela tient-il simplement à ce que l’athéisme fut toujours le fait d’une minorité, même au comble de la Révolution radicale, en 1793-94, quand les hébertistes et les Enragés brisèrent les autels et massacrèrent les prêtres. Robespierre l’avait bien compris. « L’athéisme est aristocratique », déclara-t-il dans une phrase célèbre. Il n’avait pas tort. Aborder la question de l’athéisme, c’est donc mettre l’accent sur l’abîme séparant les critiques les plus dogmatiques de la religion et le peuple farouchement attaché à ses dieux, c’est souligner le potentiel d’intolérance et de conflit entre ces deux camps. Très tôt, la religion devint l’écueil sur lequel la Révolution sombra ou s’échoua.

Israel se donne beaucoup de mal pour disculper ses révolutionnaires « authentiques » de toute responsabilité dans les excès de la déchristianisation. Ses athées croyaient à la tolérance, après tout, et il invente même une étrange catégorie, « les Lumières radicales catholiques », pour suggérer que les radicaux et les chrétiens pouvaient s’entendre. Par ailleurs, il n’aborde jamais le fait que ses héros éclairés et tolérants, les brissotins, étaient des bellicistes qui incitèrent la France à prendre les armes contre l’Europe, malgré les protestations de Robespierre, qui rappela que personne n’aimait les missionnaires venus les armes à la main. Leur désir de paix universelle n’allait donc pas bien loin.

Pour conclure, il s’agit d’un récit biaisé, relaté avec la fougue et les préjugés d’un partisan. Comme Israel le raconte, les vains efforts visant à ranimer les Lumières radicales après Thermidor débouchèrent sur une tragédie ou, comme certains lecteurs le penseront peut-être, reçurent leur juste récompense. Pour le meilleur et pour le pire, Napoléon mit un terme aux Lumières radicales. Et là-dessus, les lecteurs qui ont suivi Israel dans ses travaux herculéens – et immensément provocateurs – devraient lever leur verre pour un dernier toast. That’s all, folks !

 

Cet article est paru dans la Literary Review en avril 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Ils voulaient en découdre

Le livre de Margaret MacMillan sur les causes de la Première Guerre mondiale s’ouvre à bon escient sur l’Exposition universelle de Paris en 1900, cet étalage triomphant de la civilisation occidentale dans toute sa gloire. L’un après l’autre, les pavillons exposaient avec faste les prouesses technologiques, les conquêtes impériales et la splendeur culturelle des mondes européen et américain. Les fourrures canadiennes, les matriochkas russes, le palais de l’Électricité – tout était là pour impressionner le spectateur à la vue de la richesse et de la puissance de l’Occident moderne. Pour le visiteur qui aurait manqué de saisir le message, la jolie fontaine du château d’eau montrait un groupe allégorique : « L’Humanité, conduite par le Progrès, s’avance vers l’Avenir, renversant le curieux couple formé par la Routine et la Haine ».

Si l’on se place dans la perspective de 1918, ou même d’aujourd’hui, « un tel étalage de fierté et d’autosatisfaction semble pitoyable », écrit MacMillan. Et même, à vrai dire, monstrueusement arrogant. Se plonger dans les livres sur les années qui conduisirent à la Grande Guerre, c’est avoir constamment à l’esprit le mot hubris et les grands ressorts de la tragédie grecque (1). Les Européens étaient si nombreux, en 1914, à penser avoir atteint l’apogée du progrès et de la prospérité que la barbarie et la déchéance du conflit les ont pris par surprise.

Dans ce livre admirablement écrit, MacMillan raconte sur plus de 800 pages l’histoire des personnages (surtout des hommes) qui ont entraîné le monde dans la catastrophe. L’approche de l’auteure est d’un classicisme agréable : la manière dont elle présente la biographie et la personnalité des principaux acteurs est tellement évocatrice que l’on voit renaître sous sa plume toute l’époque de l’avant-guerre. Le lecteur fait intimement connaissance avec l’empereur Guillaume II : sa grossièreté, son arrogance, son impétuosité mais aussi son sentiment d’insécurité sur la scène européenne. Ses conseillers s’efforçaient de lui faire garder le silence, craignant que l’une de ses sorties provoque un scandale international. Il en est venu à incarner l’Allemagne – un pays irrité par les ambitions coloniales anglaises et françaises, avide de montrer à la face du monde sa nouvelle puissance industrielle et militaire. Mais quel cours aurait suivi l’histoire du pays si Guillaume n’avait pas gîté d’une crise internationale à l’autre, s’engageant dans une coûteuse et nuisible course à la puissance navale avec la Grande-Bretagne, organisant une visite impromptue à Tanger en 1905 pour défier la présence française au Maroc, et publiant dans le Daily Telegraph [en octobre 1908] un entretien où il disait les Anglais « fous, fous, fous comme des lièvres de mars (2) » ?

De même, le tsar Nicolas II ressort du livre comme un homme singulièrement mal adapté à son époque : peu sûr de lui, dépourvu d’imagination et absolument pas préparé à gouverner n’importe quel pays, a fortiori un pays qui se modernisait au rythme de la Russie d’alors. Il s’accrochait avec une obstination presque enfantine à ses prérogatives d’autocrate et répétait que le salut passait par une réaction intransigeante. Parallèlement, il se méfiait de tout le monde à l’exception de son entourage le plus proche et déstabilisait souvent ses ministres. Comment les événements auraient-ils tourné en Russie si Nicolas n’avait pas baigné dans sa conception obsolète du monde, soutenu par une épouse aussi zélée que passionnément réactionnaire et ce charlatan mystique de Raspoutine ?

MacMillan ne réserve pas son sens du détail intéressant aux seuls monarques. Difficile d’oublier les deux tragédies subies par sir Edward Grey, le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères de 1905 à 1916, lors de chaque crise marocaine : la mort de sa femme dans un accident de voiture au moment de la première, en 1906 ; celle de son frère, après l’attaque d’un lion durant la seconde, en 1911. MacMillan offre également un récit désopilant du face-à-face entre les troupes impériales britanniques et françaises dans le « village en pisé » de Fachoda, sur le Nil, en 1898. Tandis que les journaux de Paris et de Londres écument contre la « perfide » Angleterre et la France « traîtresse », chacun incriminant les ambitions de l’autre, les soldats anglais sur place admirent les potagers des Français et ceux-ci goûtent (avec désapprobation) au whisky soda.

Émerge de cette lecture un tableau d’une incroyable complexité. Événements dus au hasard, émois passagers, calculs erronés se mêlent si étroitement aux questions importantes – l’instabilité sociale née de l’industrialisation et de l’essor de la classe ouvrière, l’évolution rapide de la technologie militaire, le grand jeu des conquêtes impériales et des alliances – qu’il semble totalement vain de prétendre trouver une causalité unique à l’origine de la déflagration.

 

« Cette fois je ne vais pas céder »

De fait, non seulement MacMillan évite l’éternelle question de savoir à qui incombe la responsabilité de la Première Guerre mondiale, mais elle rédige son livre de telle manière que le débat paraît sans objet et les querelles antérieures simplistes. Elle ne le fait pas en interrogeant point par point l’historiographie de la guerre, mais en réunissant tout bonnement une masse accablante d’éléments porteurs de sens multiples. La seconde moitié du XXe siècle a été marquée par de nombreuses querelles de spécialistes à propos de la responsabilité de tel ou tel acteur. Fritz Fischer ouvrit le feu en 1961 en publiant un livre qui montrait clairement du doigt les buts de guerre agressifs de l’Allemagne [lire l’article de Robert Messenger et celui de Volker Ullrich]. Depuis, divers spécialistes ont mis en cause ce point de vue en examinant le rôle et les motivations d’autres pays européens : l’Autriche-Hongrie et son désir de contrôler les Balkans, la France et son désir de mener une guerre offensive rapide contre l’Allemagne. Certains des ouvrages les plus récents, comme celui de Christopher Clark, Les Somnambules, et de Sean McMeekin, « Juillet 1914 », veulent redonner de la valeur à l’agressivité serbe et à la volonté russe de démembrer l’Empire ottoman pour s’assurer un accès à la Méditerranée (3). D’autres historiens se sont efforcés de souligner les effets de forces objectives : alliances, rivalités impériales, stratégies militaires inflexibles.

MacMillan ne cherche pas à atténuer la culpabilité allemande. Elle montre à maintes reprises comment le pays a tenté de s’extirper par la menace de la position de faiblesse et d’encerclement qu’il jugeait être la sienne, tant il se percevait comme distancé dans la course au prestige impérial et coincé entre ces États alliés qu’étaient la France et la Russie. Berlin était déterminé à soutenir l’Autriche-Hongrie pour montrer que l’Allemagne ne se laisserait pas dominer par les manœuvres de Londres et Paris. La déclaration faite par le Kaiser en juillet 1914, après avoir dit accorder un « chèque en blanc » à l’Autriche en cas de guerre avec la Serbie, a pourtant quelque chose de pathétique : « Cette fois je ne vais pas céder » (4). Le « cette fois » signifiait clairement que l’Allemagne, aux yeux du monarque, avait été obligée de battre en retraite de façon humiliante lors des crises internationales précédentes. MacMillan n’absout pas davantage la Russie. Elle met en avant le rôle du nationalisme panslaviste dans l’attitude du pays sur les Balkans et souligne que la guerre était populaire, y compris chez les plus farouches critiques de l’autocratie russe. Mais elle remarque aussi que Moscou hésita à décréter la mobilisation générale jusque dans les dernières semaines de paix. L’historienne montre également que les nationalistes serbes ont fait preuve d’une stupéfiante inconscience et que les assassins de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand étaient « fanatisés ». Mais elle ne ménage pas non plus Conrad von Hötzendorf, le chef d’état-major de l’Autriche-Hongrie, qui attendait depuis 1908 l’occasion d’infliger une défaite définitive et humiliante à la Serbie, et dont la seule réponse à l’assassinat du 28 juin 1914 fut : « La guerre. La guerre. La guerre. »

Les Britanniques et les Français n’étaient pas, de leurs côtés, immunisés contre les postures belliqueuses. Témoin Herbert Asquith, le Premier ministre de Sa Majesté, déclarant : le conflit « détournera l’attention de l’Ulster, et c’est une bonne chose (5) ». Quant à Raymond Poincaré, le président français, il se rendit en Russie en juillet, après l’assassinat, voyage dont la principale vocation était, selon MacMillan, d’encourager la Russie à en découdre avec l’Allemagne (6).

Il semble que la guerre ait son origine immédiate dans la succession de crises qui avaient contraint les États européens à s’engager dans des négociations complexes pour éviter un conflit généralisé, qu’il s’agisse du Maroc (1905 et 1911), de la Bosnie (1908) ou des guerres balkaniques (1912 et 1913). À chaque fois, on avait frisé la déflagration, mais on s’était arrêté juste à temps. Ces succès ont-ils entretenu chez les Européens une autosatisfaction chimérique, les conduisant à voir dans l’assassinat de Sarajevo une simple crise de plus, qui se résoudrait d’une manière ou d’une autre par la discussion ? Oui et non, comme MacMillan le montre habilement. D’un côté, les tensions précédentes avaient amené les diplomates et les chefs d’État à se bercer de l’illusion qu’en juillet 1914, une fois de plus, l’un des pays plierait et sauverait ainsi la paix. De l’autre, la résolution incomplète de chacun de ces conflits avait créé des ressentiments qui entravèrent la poursuite de la paix. Les Russes enrageaient encore d’avoir dû faire des concessions lors de l’annexion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie en 1908. La colère des Allemands à propos du protectorat français instauré au Maroc en 1911 n’était pas apaisée. De tous côtés, on était déterminé à ne pas céder la prochaine fois. Comme le secrétaire d’État allemand aux Affaires étrangères l’écrivit en 1912, durant la première guerre des Balkans, « chacun essaie de tromper l’adversaire en bluffant. La guerre ne pourrait advenir que si quelqu’un était assez fou pour bluffer si mal qu’il se trouverait dans l’incapacité de reculer ». En 1914, la folie a triomphé.

Il est bien naturel de vouloir désigner un coupable, si l’on songe aux conséquences de la Grande Guerre : neuf millions de morts, vingt millions de blessés, la Révolution russe, le démantèlement de l’Empire austro-hongrois… Le XXe siècle s’annonçait, ses horreurs commençaient. Pourtant, la question clé aux yeux de MacMillan n’est pas l’identité du responsable, mais la manière dont le continent en est arrivé là. « Comment l’Europe a-t-elle pu se faire cela à elle-même et au monde ? » demande-t-elle. Comment a pu prendre fin la belle histoire racontée par la jolie fontaine du château d’eau de l’Exposition universelle, celle de l’Humanité progressant vers un avenir de paix et de prospérité ?

 

Contrôler les masses

Dans un chapitre intitulé « Ce qu’ils pensaient », MacMillan tente d’expliquer le divorce entre l’optimisme de l’avant-guerre et la sauvagerie des combats. Elle y voit en partie l’effet des nombreuses idéologies – comme le darwinisme social, le nationalisme et le militarisme ­– apparues pour faire face aux bouleversements de la fin du XIXe siècle. Les élites aristocratiques, financières et intellectuelles se sont mises à douter de la stabilité et des chances de survie de la nouvelle société industrielle, avec la montée en puissance de la classe ouvrière, le combat pour les droits de la femme, la remise en cause des valeurs viriles. Il ne fait pas de doute que l’homme du commun jouait désormais un plus grand rôle politique et social, bousculant les hiérarchies encore dominantes à l’aube du XXe siècle. Qui étaient ces nouveaux venus, et que présageaient-ils pour l’avenir de l’Europe ?

Les questions étaient modernes, les réponses aussi. À l’unisson de l’optimisme exprimé par l’Exposition universelle, il était généralement entendu que la science était l’une des clés permettant de comprendre l’avenir et de l’affronter. L’idéologie du darwinisme social en est un parfait exemple. C’était une façon complètement moderne, apparemment « scientifique », d’analyser et de contrôler les masses. Elle présentait l’évolution humaine comme semblable à celle des autres organismes : le combat est une preuve de force ; survivent ceux qui le méritent. Charles Darwin lui-même avait évoqué les implications de sa théorie de l’évolution pour l’humanité : l’homme moderne, craignait-il, permet aux « membres les plus faibles des sociétés civilisées de propager leurs semblables », ce qui pouvait correspondre à « la dégénération d’une race domestique ». Après tout, « à l’exception de l’homme lui-même, personne ou presque n’est assez ignorant pour laisser ses pires animaux se reproduire » (7). L’inquiétude sur la dégénérescence de la race humaine due à une reproduction inappropriée était devenue une préoccupation populaire.

Le darwinisme social et les autres idéologies modernes du même acabit ne s’opposaient pas aux valeurs de l’Exposition universelle – elles s’inscrivaient au contraire pleinement dans la manifestation et dans l’image de la modernité qu’elle célébrait. En atteste tout particulièrement la mise en scène – sujet que MacMillan n’explore pas à fond – des fameux « zoos humains » peuplés d’« indigènes » issus des territoires français d’Afrique et d’Indochine. Les populations conquises étaient montrées aux côtés de moteurs diesel et de télescopes, comme des objets témoignant de la supériorité de l’Occident. La technologie, le progrès et la déshumanisation semblaient aller de pair. [Sur les zoos humains, lire aussi Books n° 52, mars 2014]

Bien sûr, on le conçoit aisément, il n’y a pas loin de l’idée d’élever des êtres humains comme du bétail à l’idée de les abattre comme du bétail. D’un côté, pour certains, la guerre poursuivait le but de l’évolution humaine : comme l’écrivit le Journal of the Royal United Services Institute en 1898, c’était la méthode grâce à laquelle « des États dégénérés, faibles ou nuisibles sont éliminés ». De l’autre côté, même pour ceux dont les objectifs militaires étaient plus pragmatiques, la technologie signifiait l’acceptation du massacre. Le culte de l’offensive, défendue par les stratèges au tournant du siècle, dépendait de soldats prêts à affronter bravement une pluie de balles et endurer stoïquement des pertes massives ; des soldats préparés, en d’autres termes, à « attaquer et mourir ».

Même parmi les socialistes européens, que MacMillan place sur le versant pacifique du paysage, beaucoup souhaitaient le conflit. Et pas seulement, comme elle l’écrit, parce qu’ils étaient de plus en plus infectés par le virus nationaliste. Karl Lieb­knecht, le social-démocrate allemand, était ardemment hostile à l’entrée en guerre de son pays en 1914, mais il prêchait la « guerre civile ». Lénine, d’accord avec Liebknecht, résumait ainsi leur point de vue : les soldats devaient « retourner leurs fusils contre leur gouvernement ». La violence de masse faisait après tout partie intégrante de la doctrine marxiste, comme son concepteur l’expliqua lui-même : « Le plus haut développement de l’individualité est ainsi seulement atteint par un processus historique durant lequel des individus sont sacrifiés, pour les intérêts de l’espèce dans le royaume humain (8).  »

 

Guerre égale suicide

La barbarie n’avait donc pas été vaincue dans les décennies précédant la Grande Guerre. Elle avait été simplement recouverte par la rhétorique réconfortante du progrès et de la prospérité. Croire que des sociétés qui avaient passé des décennies, voire des siècles, à déshumaniser des peuples dans le monde entier ne déshumaniseraient jamais leurs voisins européens relevait de l’hubris. Croire que les grandes avancées technologiques n’avaient pas leur face sombre, ne voir que l’électricité et le télescope, mais pas la mitrailleuse et le tank, relevait de l’hubris. Et tant de gens avaient souscrit avec désinvolture à la rhétorique de l’extermination, qu’il s’agisse de races ou de classes, inconscients peut-être de ce qu’entraînerait ce genre de massacre !

Certains ont vu venir la brutalité de 1914. Ivan Bloch, un industriel russe, avait prédit le pouvoir défensif des tranchées et des barbelés, tout comme les pertes massives que ferait l’artillerie moderne. Mais, curieusement, il était optimiste. À ses yeux, ces facteurs rendaient la guerre moderne impossible, car il était clair que « guerre égale suicide ». Ses avertissements ont été ignorés. Comme MacMillan le conclut, de façon poignante, « on fait toujours des choix ». Et l’Europe a, hélas, choisi la guerre.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada, en janvier 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Les attentats de Madrid élucidés

« Fernando Reinares a probablement écrit l’ouvrage définitif sur la préparation du 11-M », affirmait Antonio Elorza dans El País lors de la publication de Matadlos en mars dernier, dix ans après les attentats de Madrid. Le « 11-M », c’est en effet le nom que les Espagnols donnent aux attaques perpétrées le 11 mars 2004 dans plusieurs trains de banlieue, à l’heure de pointe, faisant près de 200 morts et 1 400 blessés.

Politologue, spécialiste du terrorisme islamique, Reinares a mené l’enquête pendant six ans, en s’entretenant avec une centaine de policiers, d’agents des renseignements et de prisonniers reconnus coupables d’actes de terrorisme en Espagne, au Maroc, en France, aux États-Unis, au Pakistan, en Libye et en Indonésie. « Le point de départ de mon travail, explique l’auteur dans un entretien au Periódico de Catalunya, c’est la mention faite en 2008, dans un jugement du tribunal de Manchester contre le directeur des opérations d’Al-Qaïda en Europe, d’un certain “Ilyas l’Espagnol”, présenté comme un cadre de l’organisation. C’était le premier indice sérieux de la présence à la direction d’Al-Qaïda, à l’époque des événements, d’un Espagnol – ou du moins d’un homme lié à l’Espagne. » L’ouvrage de Reinares transforme l’indice sérieux en preuve – et c’est pourquoi l’ensemble de la critique le juge décisif : il établit l’existence d’un lien entre les auteurs des attentats et l’organisation terroriste. « Matadlos, affirme ainsi dans El Mundo l’historien Juan Avilés, fait tomber l’une des hypothèses les plus répandues dans les milieux universitaires et médiatiques du pays. Non, les attentats n’ont pas été commis par des individus isolés, un petit groupe de délinquants d’un quartier à forte population étrangère qui se seraient radicalisés après l’invasion de l’Irak en 2003 et auraient agi de leur propre chef. »

Pour Reinares, la décision de mener une action à Madrid fut prise en décembre 2001 à Karachi, trois mois après les attentats du 11 Septembre et bien avant la guerre d’Irak, par Amer Azizi (le fameux « Ilyas l’Espagnol »), un Marocain marié à une Espagnole et membre de la cellule Abu Dahdah tout juste démantelée par les services de sécurité ibères (en novembre). Seul Azizi avait échappé au coup de filet. Son projet fut entériné en février 2002 à Istanbul, lors d’une réunion des groupes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique.

« Azizi voulait venger le démantèlement de la cellule Abu Dahdah, explique Reinares dans le même entretien. Il a été tué en 2005 par un drone américain. On a retrouvé dans sa résidence un ouvrage salafiste, avec une citation de la deuxième sourate du Coran (verset 191) dûment soulignée par ses soins : “Et s’ils vous attaquent les premiers, alors tuez-les. Ce sera la juste récompense des infidèles.” »

Mémoires d’un mal-pensant

Après avoir expliqué dans un ouvrage phénomène, dont il s’est vendu 1,5 million d’exemplaires, que les immigrés abêtissaient l’Allemagne et la faisaient courir à sa perte (selon le titre du livre), puis s’en être pris à l’euro, Thilo Sarrazin signe un nouveau bestseller. Il s’agit certes, là encore, d’un brûlot, mais d’une facture plus personnelle, « presque des Mémoires » : « La nouvelle Terreur », écrit le Zeit, est en grande partie une « histoire de la réception des thèses énoncées précédemment par Sarrazin, expérience dont ce dernier tire un nouveau diagnostic : il régnerait en Allemagne une dictature du politiquement correct ».

La presse n’a pas manqué de rétorquer que, pour un auteur soi-disant censuré, Sarrazin bénéficiait d’une couverture médiatique exceptionnelle, avec publication de bonnes feuilles dans Bild, le premier quotidien d’Europe, plateaux télé et un tirage initial de 100 000 exemplaires ! Plus profondément, on lui reproche sa logique paranoïaque : « Toute critique contre ses thèses est pour lui une preuve supplémentaire de leur pertinence », l’épingle le Frankfurter Allgemeine Zeitung.