Meilleures ventes d’essais en Chine – Un pays qui doute

 

 

L’époque où la Chine était l’« usine du monde » touche à sa fin, et cette mutation se reflète dans le classement des meilleures ventes de livres établi en mars par le quotidien Xin Jing Bao. Deux des titres – américains – qui y figurent, Big Data et La Troisième Révolution industrielle, révèlent une population en quête d’alternative au modèle de croissance rapide fondé sur la production à bas coût. Une population dont l’engouement pour la série télévisée House of Cards, sur les coulisses malodorantes de la politique, assure par ailleurs la présence, en tête du palmarès, du roman de Michael Dobbs qui l’a inspirée. Ce double succès fait écho au mécontentement populaire provoqué par les inégalités et la corruption.

L’extraordinaire audience de la série en Chine avait d’ailleurs fait l’objet de nombreux articles étonnés dans la presse internationale, puisque l’histoire met en scène un fonctionnaire chinois corrompu… Mais la censure a préféré jouer fin : House of Cards dénonce surtout la classe politique américaine et peut aussi servir de mise en garde contre les tentations démocratiques. Au demeurant, le mécontentement semble bien canalisé. En témoigne notamment le succès de l’autobiographie « comme il faut » de Chai Jing, présentatrice vedette de la télévision d’État. La légitimité du régime réformateur instauré après la chute de la Bande des Quatre est également réaffirmée dans les « Souvenirs de l’université de Pékin » de Zhang Manling, qui raconte la réouverture des écoles après la Révolution culturelle. Quant à Zhang Jiajia, l’un des blogueurs les plus suivis du pays, il donne à voir une autre facette de la modernisation du pays, avec un roman superficiel et empreint de ce sentimentalisme naïf si caractéristique de la génération Y chinoise.
Mais il ne faut pas s’y fier. Sous le calme apparent, c’est bien le doute qui fait aujourd’hui la plupart des succès de librairie en Chine, y compris sur les sujets de société. Le nutritionniste Yu Kang, qui interroge le bouleversement du rapport traditionnel et sacro-saint des Chinois avec la nourriture dans « Mangez-vous bien ? », se fait l’expression d’une société rongée par les scandales alimentaires et la prolifération des fast-foods. Et l’artiste Chen Danqing revient dans « Les marais qui parlent » sur les entretiens qu’il a eus avec plusieurs journalistes pour dénoncer à la fois l’impossibilité de communiquer au pays du non-dit et de s’exprimer sur l’art quand les médias simplifient les propos : « Les mots s’enfoncent dans la boue », accuse-t-il.


Renaud de Spens, sinologue et journaliste, est l’auteur du Dictionnaire impertinent de la Chine (François Bourin éditeur).
 

Retour au pays des merveilles

Dès le premier récit du recueil Nu, de botas, intitulé « Génésis », on comprend que « l’écrivain Antonio Prata voit l’enfance comme un véritable paradis perdu », souligne Luis Henrique Pellanda dans l’Estado de São Paulo. Dans cet ouvrage, le jeune auteur, désigné par la prestigieuse revue Granta comme l’un des meilleurs écrivains brésiliens âgés de moins de 40 ans, mêle ses propres souvenirs à la fiction. « Chaque nouvelle commence dans le jardin familial. Les récits fonctionnent un peu à la façon de chapitres, et l’ensemble fait penser à une sorte de roman fragmenté », explique Pellanda. « C’est un monde de grottes mystérieuses et de trésors de pirates que nous ouvre ici Antonio Prata, peuplé de fourmis et de vers de terre, un monde de curiosité sexuelle, aussi, et de penchant pour la scatologie, comme celui des jeunes enfants. » Véritable voyage dans le jardin des souvenirs de chacun, l’ouvrage s’est rapidement installé parmi les meilleures ventes des librairies brésiliennes.

Le jour où l’âme sera éternelle

Le 12 juin prochain, la Coupe du monde de football, au Brésil, ne s’ouvrira pas sur un spectacle musical bigarré ou un numéro de voltige, mais sur une expérience scientifique. C’est un adolescent paralysé qui donnera le coup d’envoi de la cérémonie. Il accomplira cet exploit à l’aide d’un exosquelette directement contrôlé par ses pensées, déchiffrées par un électroencéphalographe monté sur son casque. Et son coup de pied, guidé par une extraordinaire interface cerveau/machine, pourrait bien être une sorte d’initiation à notre avenir posthumain. Dans ce meilleur des mondes, nous enregistrerons et échangerons nos souvenirs comme de vieilles cassettes vidéo, nous vivrons en compagnie de robots dotés de conscience, et notre âme, téléchargée sur des machines, vivra à jamais.

Pour Michio Kaku, spécialiste de la théorie des cordes devenu auteur d’ouvrages de vulgarisation, cet avenir est inévitable et plus proche qu’on ne le croit. Dans son précédent livre, Une brève histoire du futur (Flammarion), il entraînait déjà ses lecteurs dans un vertigineux périple à travers un univers de science-fiction qui devrait selon lui bientôt devenir réalité : le voyage dans l’espace et les nanorobots médicaux. Avec The Future of the Mind, le physicien nous emmène en terre plus étrange encore : la science de la conscience. Kaku affirme que les mystères de l’esprit humain ne le seront bientôt plus, des mystères. Cette audacieuse prophétie est étayée, dit-il, par l’abondance de nouvelles technologies dans le domaine des neurosciences. Mais son optimisme débordant cache des questions qui menacent l’aventure qu’il décrit si habilement. À quoi ressemblerait une science de l’esprit, plutôt que du cerveau ? S’agit-il de le réduire à de « simples neurones », ou existe-t-il d’autres voies pour appréhender le phénomène de la conscience ?

Pour Kaku, le cerveau est un ordinateur fait de chair, et comprendre l’esprit n’est rien de plus qu’un problème d’ingénierie très complexe. Les lois fondamentales sont déjà connues, et l’auteur nous dit que nous manipulerons bientôt le matériau de la conscience avec la même précision que lorsque nous poussons les électrons sur nos écrans tactiles. Cette assurance singulière est à la fois une force et une faiblesse, et le lecteur est hanté par les doutes sur ses convictions premières à mesure que progresse le récit.

Kaku nous invite dans des laboratoires où les chercheurs étudient la dynamique du câblage cérébral à l’échelle microscopique. Ainsi, en employant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), qui permet de visualiser l’activité neuronale, les scientifiques ont montré comment le cerveau s’anime lorsqu’on lui montre les extraits d’une vidéo. Les chercheurs peuvent alors identifier la réaction neuronale d’un individu aux différentes choses qu’il voit. En comparant ce répertoire de réactions aux données IRM observées chez une personne qui visionne un autre film, on peut produire un fac-similé honnête du film, reposant uniquement sur l’activité cérébrale. Grâce à ce genre de technique, les scientifiques pourraient même identifier sommairement à quoi rêvent les individus connectés aux appareils IRM. Fort de ces avancées, Kaku imagine un avenir où nos souvenirs pourront être enregistrés puis rejoués dans une autre tête en stimulant le même type d’activité neuronale. Si l’on va encore un peu plus loin, les machines connectées directement au cerveau pourront lire et transmettre nos pensées instantanément.

Mais les esprits faits de chair (les nôtres) ne sont que l’une des préoccupations de Kaku. Il s’intéresse également à la possibilité d’esprits de silicium et même extraterrestres. Un chapitre passionnant sur l’intelligence artificielle décrit l’essor de la robotique et les nouvelles recherches qui tentent de développer le potentiel des consciences de silicium, dont la capacité de ressentir les émotions.

Comme le futurologue Ray Kurzweil [lire Books, n° 26, octobre 2011], l’auteur pense que les principaux progrès de l’informatique serviront nos besoins et non ceux de robots-chefs suprêmes (à supposer que nous finissions par les créer). En traçant le « connectome » – le plan complet de toutes vos connexions neuronales – Kaku affirme qu’il devrait être possible de rétro-concevoir le cerveau de chaque humain. Reconstituez ce « connectome » sur un ordinateur, et vous vous serez téléchargé dans la machine. L’esprit, votre esprit en particulier, pourrait ainsi durer tant qu’il y aura des ordinateurs pour faire tourner votre « connectome ».

Mais n’êtes-vous rien de plus que la somme de vos connexions cérébrales ? C’est ici que Kaku trébuche. Vingt ans se sont écoulés depuis que le philosophe australien David Chalmers (1) a introduit dans l’étude de la conscience la distinction entre les problèmes « faciles » et le « problème difficile ». Selon Chalmers, un problème facile consiste par exemple à déterminer comment le cerveau se débrouille à travers les signaux émis par le bras pour vous permettre de ramasser un objet. Les chercheurs qui conçoivent la prochaine génération de prothèses vous diront que ce problème « facile » reste épineux. Mais, comme l’a souligné Chalmers à juste titre, le contrôle du bras n’est rien par rapport au fait de rendre compte scientifiquement de l’intensité de notre expérience singulière. C’est la sensation interne – « l’étant » de notre être – qui constitue le problème difficile de Chalmers, et qui échappe à l’approche techniciste de Kaku.

Le problème, c’est que nous sommes encore loin de posséder un modèle opérationnel de la conscience. Kaku tente d’en fournir un par le biais de ce qu’il appelle la « théorie de l’espace-temps ». C’est un modèle de conscience doté d’une échelle graduée de sensibilité fondée sur le nombre de boucles de rétroaction entre l’environnement et l’organisme. Du point de vue de l’auteur, un thermostat présente le plus bas niveau de conscience possible tandis que nous autres humains, avec notre capacité de nous déplacer dans l’espace et de nous projeter mentalement en avant et en arrière dans le temps, offrons le plus haut niveau de conscience connu.

J’ai passé le plus clair de ma vie professionnelle à réaliser sur un superordinateur des simulations d’événements comme l’effondrement de nuages de gaz interstellaires donnant naissance à de nouvelles étoiles, et il me semble que Kaku est tombé sur une métaphore qu’il a prise pour un mécanisme. Depuis toujours, la tentation existe de voir dans le dernier cri en matière de technologie, comme l’horlogerie au XVIIe siècle, un modèle pour la mécanique de la pensée. Mais une simulation n’est pas un moi, et l’information n’est pas l’expérience. Kaku reconnaît l’existence du problème difficile, mais pour l’écarter : « Le Problème Difficile n’existe pas », écrit-il.

Le mystère fondamental de notre vie – cette étrange sensation de présence à laquelle nous sommes liés jusqu’à la mort et qui se trouve au cœur de tant d’œuvres artistiques, musicales et poétiques – est rejeté comme un non-problème alors que c’est précisément le problème que nous ne pouvons ignorer. Si nous devons disposer un jour de la moindre théorie ultime de la conscience, mieux vaudrait prêter attention à la complexité de notre expérience.

Quand Kaku cite le cognitiviste Marvin Minsky, pour qui « l’esprit est simplement ce que fait le cerveau », il suppose que les explications scientifiques de la conscience ne sont qu’une affaire de circuits et de programmation. Mais il existe d’autres options. Pour ceux qui approfondissent les idées d’« émergence », la description des structures de niveau inférieur, comme les neurones, n’épuise pas le potentiel créatif de la nature. Et puis, il y a aussi la possibilité plus radicale qu’une forme rudimentaire de conscience doive s’ajouter à la liste des choses dont le monde est fait, comme la masse ou la charge électrique.

Sur le front éthique, Kaku a le mérite, au moins, de poser les questions dérangeantes inhérentes aux technologies qu’il décrit, mais il passe complètement à côté d’un sujet crucial. En se déployant, les nouvelles technologies tendent à créer leur propre réalité et leurs propres valeurs. Si nous traitons les esprits comme des ordinateurs de chair, nous risquons d’aller vers un monde où ce sera le seul aspect de leur nature que nous percevrons ou apprécierons.

Cependant, avoir ces questions en tête ne fait que rendre plus agréable la lecture de ce livre ambitieux. Kaku a une pensée ample et les panoramas qu’il nous offre méritent le voyage, même si certains ne sont manifestement que des paysages de rêve.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 7 mars 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le rêve de puissance de l’Allemagne

Qui a déclenché la Grande Guerre en 1914 ? Destiné au grand public, l’excellent livre de David Fromkin entend en finir avec la question. Écrit par l’auteur d’un bestseller sur la chute de l’Empire ottoman (1), il soutient trois grandes thèses sur les événements qui ont conduit au conflit.

Tout d’abord, l’Europe de 1914 n’était pas un paisible jardin d’Éden. Elle était bien plutôt, « comme ses élites politiques l’ont reconnu, engagée dans une course aux armements sans précédent ; sur la scène intérieure, les pouvoirs étaient aux prises avec de violents conflits sociaux et politiques ; et les états-majors parlaient sans arrêt non de la question de savoir s’il y aurait une guerre, mais de quand et où elle aurait lieu ». Tous les pays européens se sentaient en situation de faiblesse, sur le plan économique, politique, militaire ou démographique ; et aussi bien la Grande-Bretagne que l’Allemagne, craignant davantage un changement de l’équilibre des puissances que la guerre, agissaient tour à tour pour venir en aide à un partenaire plus faible. Au début du XXe siècle, un abîme séparait la réalité et la perception qu’en avaient les décideurs. La violence politique restait la norme. L’honneur jouait un rôle essentiel pour les dirigeants. C’était un cocktail explosif et dangereux.

Deuxièmement, l’Allemagne désirait et manigança le déclenchement d’une guerre impliquant l’Europe entière. L’empereur Guillaume et le chancelier Theobald von Bethmann Hollweg conçurent la stratégie de l’Autriche à l’égard de la Serbie. Quand cette stratégie échoua, les chefs militaires, Helmuth von Moltke et Erich von Falkenhayn, reprirent la main et exigèrent une guerre, non seulement contre la Serbie et la Russie, mais aussi contre la France. Et le Grand état-major (Grosser Generalstab) soutint que celle-ci devait être vaincue la première par une attaque éclair à travers la Belgique. Les archives montrent que l’Allemagne alimenta les espérances austro-hongroises tout en bernant délibérément les gouvernements russe, français et britannique. La tromperie fut remarquablement ourdie. Des personnages de premier plan, militaires et civils, mentirent au Kaiser pour s’assurer qu’il ne pourrait choisir la paix. La manipulation des événements au jour le jour se lit comme un thriller, les soupçons du lecteur passant sans arrêt d’un personnage à un autre.

Troisièmement, deux conflits bien distincts furent préparés et déclarés. L’Autriche-Hongrie voulait une guerre limitée contre la Serbie, qu’elle souhaitait écraser sans ingérence russe. L’Allemagne voulait une guerre pour vaincre la Russie, sa future rivale pour la domination de l’Europe. Mais l’objectif immédiat était de voir l’Autriche-Hongrie repousser les troupes du tsar pendant que l’Allemagne battrait la France à l’ouest.

L’Autriche-Hongrie souhaitait une troisième guerre balkanique [lire l’article d’Ana Siljak]. L’Allemagne souhaitait une première guerre mondiale. Et le conflit majeur n’est pas le fruit du conflit mineur, devenu incontrôlable. Différentes dans leurs motivations et dans leur conception, les deux guerres furent ardemment désirées. La petite fut laissée de côté quand vint la grande (2). Fromkin souligne que le plan austro-hongrois visant à régler son compte à la Serbie avait pour point de départ un rapport rédigé plusieurs semaines avant l’assassinat de Sarajevo. La mort de l’héritier du trône fournit une occasion de résoudre le problème balkanique ; il ne fut pas la cause du processus.

C’est donc le désir allemand de s’assurer la domination de l’Europe qui provoqua la Première Guerre mondiale. Il fallait que la Russie soit vaincue comme l’Autriche l’avait été en 1866 et la France en 1871. Le gouvernement allemand et le Grand état-major s’y préparaient depuis plus d’un quart de siècle. Ils espéraient aussi qu’une guerre victorieuse serait un événement national cathartique permettant de fédérer les classes sociales et les nombreuses régions de l’empire. La jeune nation s’était industrialisée rapidement et les catégories urbaines montantes étaient perçues comme une menace. Les dirigeants politiques et militaires allemands, ultraconservateurs, redoutaient l’évolution vers une forme de monarchie constitutionnelle.

Guillaume II n’avait que 30 ans lors de son accession au trône en 1888, et l’on avait espéré qu’il offrirait l’image d’une nation nouvelle et entreprenante. Mais c’était un monarque capricieux, enclin à l’indécision et à un comportement contradictoire. En 1890, il renvoya le chancelier Otto von Bismarck et enclencha la suite d’événements qui allaient isoler l’Allemagne sur le plan diplomatique. Le traité de réassurance de 1887 avec la Russie ne fut pas renouvelé ; création de Bismarck, il avait été conçu pour séparer la France de la Russie, afin que l’Allemagne n’ait jamais à mener une guerre sur deux fronts.

Par ses ambitions navales, l’Allemagne s’attira l’hostilité de la Grande-Bretagne. Le but n’était pas la suprématie sur les mers, mais la construction d’un régime impérial populaire. Si Guillaume présidait au développement de la flotte allemande et veillait à la mettre au service de l’entreprise coloniale, pensait-on, les Allemands se rassembleraient autour lui. Au lieu de quoi le programme naval ne réussit qu’à pomper le budget, irriter la Grande-Bretagne et inaugurer la première course aux armements de l’histoire. Les crises marocaines de 1905 et de 1911 persuadèrent le gouvernement allemand que la Grande-Bretagne et la France conspireraient toujours contre les ambitions germaniques et qu’on ne pouvait se fier à l’Autriche-Hongrie. Le redressement de la Russie après la révolution de 1905, sur fond d’élan industriel financé par la France, fut perçu comme une nouvelle menace.

En un mot, les dirigeants allemands se sentaient encerclés sur le plan politique, en danger sur le plan économique – faute de colonies et en raison des luttes ouvrières – et menacés sur le plan militaire par l’ascension de la Russie, forte de sa population immense (3) [lire « La Russie grandit, grandit… », ci-dessous]. Seule une guerre pouvait unir le pays et assurer à l’Allemagne un statut de grande puissance. Ces calculs étaient en partie corrects. La guerre unifia bel et bien la population derrière le Kaiser, mais à la fin l’Allemagne perdit, et tout fut balayé.

 

La « clause de culpabilité »

La question d’août 1914 n’est donc pas « Pourquoi la guerre ? » mais « Pourquoi à ce moment ? » Dans des situations diplomatiques tout aussi difficiles rencontrées au cours de chacune des trois années précédentes, la paix avait prévalu. La réponse à la question a suscité de vives controverses, scandées par l’ascension et le déclin de deux grandes hypothèses que j’appellerai la Culpabilité collective et la thèse de Fischer. Si l’on met à part l’abondante propagande de guerre sur la responsabilité des uns et des autres, ce débat commença fondamentalement lors du congrès de Versailles, avec l’insertion de l’article 231 – la « Clause de culpabilité de guerre » – dans le traité signé le 28 juin 1919. Berlin reconnaissait la responsabilité du coût monétaire supporté par les Alliés « en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés », et devrait donc verser d’énormes réparations. Cette clause était autant affaire d’argent que de culpabilité. Dès le départ, Berlin tenta d’échapper à ce fardeau financier et symbolique.

Le révisionnisme apparut très tôt, en décembre 1919, avec la publication par le gouvernement allemand de quatre volumes de documents officiels, arrangés avec soin et sélectionnés pour disculper le pays. Dans les années 1920, les puissances belligérantes produisirent des centaines de rapports de ce genre pour montrer qu’elles étaient innocentes et n’avaient rien à cacher. Selon les termes de Lloyd George : « Les nations avaient basculé dans le chaudron bouillonnant de la guerre sans la moindre trace d’appréhension ou de désarroi. » Un consensus se dégagea, selon lequel la culpabilité était collective.

Après la Seconde Guerre mondiale, quand on invoqua la sévérité du traité de Versailles parmi les facteurs clés de l’ascension d’Hitler, la thèse de la Culpabilité collective prit quasiment force de loi. Une première contestation sérieuse avait en fait été publiée pendant la Seconde Guerre, mais dans un ouvrage rédigé en italien, qui ne connut une large diffusion qu’à partir des années 1950. Les trois volumes des « Origines de la Première Guerre mondiale », de Luigi Albertini, étaient le fruit de dix années d’entretiens et de recherches dans la poussière des archives (4). Homme politique mineur, journaliste à une époque, Albertini s’était démené pour interroger tous les acteurs encore vivants de la crise de juillet 1914 et démêler le vrai du faux. Son livre est une mine d’informations et témoigne d’un effort remarquable pour poser les bonnes questions et y répondre. Le fait qu’il était italien l’y aida. Il n’avait aucune position nationale à défendre et présenta donc l’une des rares analyses impartiales de l’entrée en guerre. Le travail d’Albertini n’affecta pourtant pas beaucoup le consensus régnant parmi les spécialistes, réaffirmé par les historiens de tous les pays belligérants lors de colloques tenus au début des années 1950. À la première réunion de l’Association des historiens de la RFA, en 1950, Gerhard Ritter nota que « la victoire des principales thèses de l’Allemagne » dans les débats historiques internationaux après 1918 était l’une des grandes réussites de l’historiographie du pays (5).

C’est en 1961 que cette orthodoxie fut contestée avec succès par Fritz Fischer, avec son Griff nach Weltmacht (titre platement devenu « Les objectifs de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale » dans la traduction anglaise de 1967 ») (6). Il déclencha l’une des grandes batailles de spécialistes du siècle dernier. Ayant défriché une énorme masse de documents, et cela de part et d’autre du Mur de Berlin – Fischer ayant été le premier universitaire occidental autorisé à consulter les archives de RDA –, il présenta quantité d’éléments prouvant que les dirigeants civils et militaires allemands avaient activement recherché la guerre et devaient donc endosser l’essentiel de la responsabilité. Fischer disait, fondamentalement, que l’article 231, si longtemps discrédité, voyait juste.

 

Preuves accablantes

Il fut attaqué par les spécialistes, mais aussi par une bonne partie de la société allemande. Le président du Bundestag le prit à partie dans un discours prononcé en 1964, et Franz Josef Strauss – l’homme fort de la politique bavaroise – demanda au gouvernement de dédier ses ressources à la réfutation de cette « distorsion de l’histoire allemande et de l’image de l’Allemagne aujourd’hui (7) ». L’État alla jusqu’à tenter de faire annuler la tournée de conférences que Fischer devait donner aux États-Unis, en privant de subventions le Goethe Institut, qui finançait le déplacement.

Il semble à présent évident que le débat était motivé par des préoccupations politiques autant qu’historiques. La théorie de la Culpabilité collective, réaffirmée par les historiens de toute l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, seyait aux réalités nouvelles de la Guerre froide. Les puissances occidentales voulaient armer l’Allemagne de l’Ouest dans le cadre d’une « Alliance atlantique » contre l’Union soviétique. Dissocier le pays des excès du nazisme – distinguer le wilhelminien de l’hitlérien – et établir qu’Hitler était une aberration dans l’histoire allemande, tout cela participait de la réhabilitation de l’ancien ennemi. De son côté, Fischer soutenait qu’il fallait envisager la trajectoire du pays comme un tout, de 1871 à 1945. Son livre fut publié en 1961, à l’aube d’une décennie de rébellion de la jeunesse. Bien malgré lui, l’auteur s’attira les bonnes grâces de la génération qui arrivait à l’âge adulte dans les années 1960, ravie d’attribuer à ses parents, ses professeurs et ses hommes politiques la responsabilité des calamités du XXe siècle [lire « Un débat cyclique », ci-dessous].

La thèse de Fischer avait grand besoin d’être peaufinée, et le débat incita les spécialistes et les éditeurs à se mettre au travail. Le premier livre de l’historien portait sur les buts de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. C’est en 1969 seulement, avec « La guerre des illusions », qu’il aborda les années ayant précédé le conflit (8). Et là, les preuves étaient accablantes. Cet ouvrage montrait que les dirigeants allemands s’étaient préparés à ce qui allait suivre : ils avaient calculé comment pousser l’Autriche-Hongrie à combattre la Russie plutôt que la Serbie, ils étaient tout prêts à provoquer un conflit mondial pour pouvoir combattre la Russie dans les conditions qu’ils souhaitaient, et ils s’attendaient à l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne après l’invasion de la Belgique. Les chercheurs qui ont poursuivi le travail de Fischer sont loin d’être tous d’accord entre eux – ils discutent âprement pour savoir si la décision d’entrer en guerre fut dominée par des considérations de politique intérieure ou de politique étrangère –, mais des historiens comme Imanuel Geiss, Samuel R. Williamson, Zara Steiner et Volker Berghahn ont repris les fondations de la thèse de Fischer, en l’étoffant (9). Ce que nous pensons aujourd’hui n’est pas exactement ce que Fischer suggéra dans les années 1960, mais il avait complètement raison sur l’essentiel.

Les querelles d’interprétation subsistent et des études dignes d’intérêt sont publiées presque tous les ans. La biographie de Raymond Poincaré par J.F. V. Keiger, publiée en anglais en 1997, fut la première à s’appuyer sur les documents privés du président français (10). Les recherches d’Annika Mombauer sur Helmuth von Moltke, chef du Grand état-major entre 1906 et 1914, publiées en 2001, ont entraîné un réexamen complet de sa personnalité et de ses actes (11). Il apparaît désormais comme le principal avocat de l’entrée en guerre en août 1914, alors qu’il était auparavant perçu comme un indécis. Dans le même esprit, « L’invention du plan Schlieffen : le plan de guerre allemand 1871-1914 », de Terence Zuber (2002), a remis entièrement en question le sens de cette expression de « plan » (12).

Mais l’effervescence des spécialistes a eu peu d’impact sur la vision du grand public : la Première Guerre mondiale est toujours présentée dans les médias comme un énorme accident inévitable. Ce point de vue reste aussi dans une grande mesure celui des politologues. Dans son livre Diplomatie, paru en 1994, Henry Kissinger perpétuait le mythe de la Culpabilité collective dans un chapitre affirmant que tout se serait bien passé si les diplomates avaient contrôlé les chefs militaires : « Comme les plans militaires tablaient sur la rapidité et que la machine diplomatique fonctionnait à son train habituel, l’intense pression de l’urgence rendit la crise impossible à dénouer. » Ladite crise dura plus d’un mois, elle n’eut rien de précipité. Cette analyse repose sur l’hypothèse erronée que la guerre éclata à cause des programmes de mobilisation. Même Kissinger n’était pas au fait des recherches les plus récentes.

David Fromkin a dû faire le tri dans la masse de textes publiés au cours des quarante années qui se sont écoulées depuis la sortie du livre de Fischer. Il présente les éléments disponibles avec une clarté et une force de conviction que je n’avais encore jamais rencontrées. Son livre n’est pas long : cent pages plantent le décor des rivalités européennes, cinquante relatent l’assassinat, cent autres décrivent les quatre semaines paisibles qui suivirent puis les dix jours fébriles qui menèrent à la guerre, et le volume se termine par cinquante pages d’analyse des preuves historiques et des leçons à en tirer. Cette concision est bienvenue. Elle me rappelle les essais de Macaulay, ces longs articles rédigés pour l’Edinburgh Review où, d’une plume fluide, il passait en revue toute la documentation disponible sur un sujet historique donné et en proposait hardiment une interprétation (13). Fromkin ne s’enlise jamais, couvre à fond son champ d’investigation et atteint son objectif. C’est aussi un livre agréablement écrit. David Fromkin a l’art d’évoquer les lieux : « Tout semble indiquer que le processus qui conduisit à la guerre commença – pour autant qu’on puisse dire, en histoire, qu’un mouvement a un commencement – dans l’ancienne cité impériale de Constantinople, hier Byzance et aujourd’hui Istanbul. Dominant les détroits qui séparent l’Europe de l’Asie, elle occupe un site qui fut au centre de la politique mondiale depuis l’époque fabuleuse et peut-être mythique où Agamemnon, Ulysse et Achille s’embarquèrent pour Troie, toute proche. Depuis le IVe siècle et pendant plus de mille ans, la cité servit de capitale à l’Empire romain d’Orient. Cela faisait cinq siècles qu’elle était celle de l’Empire ottoman (ou turc). Elle avait survécu à deux civilisations et, au début des années 1900, semblait en passe de survivre à une troisième. »

 

Mais qu’est-ce qu’une nationalité ?

Il décrit aussi très bien les principaux acteurs : « Le chancelier qui le remplaça, Theobald von Bethmann Hollweg, était un fonctionnaire, mais originaire d’une vieille et riche famille du Rhin. Il savait que le Kaiser l’avait nommé à contrecœur ; sa capacité de faire face au souverain paraissait douteuse à l’époque et le reste aujourd’hui. Ni prussien, ni militaire, Bethmann Hollweg n’était pas du sérail ; il n’avait pas de relation personnelle avec les chefs des forces armées ni avec l’empereur et n’en établit pas. »

Il a le sens de l’anecdote : « Le président de la République française, Raymond Poincaré, assistait aux courses de Longchamp quand on lui communiqua la nouvelle de l’assassinat de Sarajevo. Il resta pour assister à la fin des courses, puis reprit ses occupations habituelles. Paris n’était pas concerné. »

Et le sens du fait parlant : « Pour ajouter à ces ambiguïtés, personne n’était d’accord sur ce qui définit une nationalité. L’édition de 1911 de l’Encyclopædia Britannica en parle comme d’un “terme vague” et observe qu’une “nationalité […] représente un sentiment commun et une revendication argumentée plutôt que des attributs distincts pouvant être intégrés dans une définition rigoureuse”. »

Pour conclure, David Fromkin comprend que la Grande Guerre ne fut pas seulement une question de forces économiques, de nihilisme ou l’effet des machinations de « l’esprit du temps » ; ce fut une affaire de haute politique, pour savoir « qui devait gouverner le monde » : « La décision d’entrer en guerre en 1914 était intentionnelle ; et la guerre ne fut pas, comme toute une génération d’historiens nous l’a enseigné, dépourvue de sens. Au contraire, elle fut menée pour trancher les questions essentielles de la politique internationale : qui dominerait l’Europe, et donc le monde, et sous l’étendard de quelle foi. »

 

Cet article est paru dans The New Criterion en avril 2004. Il a été traduit par Laurent Bury.
 

La malveillante

« Macocha n’est assurément pas un roman à lire dans le tram. Ceux qui sauront s’accrocher et aller au bout seront récompensés par une expérience littéraire grandiose », affirme le quotidien praguois Dnes au sujet du dernier livre de Petra Hulova, 34 ans, l’une des romancières les plus en vue de la scène littéraire tchèque des dernières années, et qui rencontre un grand succès dans les librairies du pays.

Hulova se distingue d’abord par son style, brutal, luxuriant, parfois proche de l’écriture automatique. Dans Macocha, la narratrice est une auteure à succès de romans sentimentaux, abandonnée par son mari, qui adore l’alcool et hait ses enfants. Quand elle n’écrit pas, elle donne de la voix. Aboyer contre ses proches, invectiver les passants de son balcon et provoquer le lecteur : autant de façons pour cette « exhibitionniste verbale », comme elle se définit, de se soulager.

« Hulova confronte le lecteur au strip-tease psychologique de cette femme étroite d’esprit », rapporte l’hebdomadaire Respekt. « Au fil des pages, l’impression de lire les confessions d’une malheureuse laisse peu à peu la place au sentiment d’avoir affaire à un monstre. »

La nouvelle Inquisition hindoue

La polémique fait rage en Inde à propos des livres de l’orientaliste américaine Wendy Doniger. Un vrai feuilleton politico-intellectuel, dont le premier acte s’est joué en février dernier : jugé offensant par les zélateurs de l’identité hindoue, l’Hindutva – un concept politique cher aux nationalistes du Bharatiya Janata Party (BJP) –, l’ouvrage « Les hindous. Une histoire alternative », paru en 2009, est retiré de la vente et pilonné. L’éditeur Penguin India a cédé à la pression d’une association de défense de l’hindouisme, le Shiksha Bachao Andolan Samiti (SBAS, « Mouvement pour sauver l’éducation »), qui avait intenté une action en justice.

Cette censure, comme c’est souvent le cas, n’a fait qu’attirer l’attention des lecteurs sur Wendy Doniger. Résultat, toute la bourgeoisie intellectuelle indienne s’est ruée sur un autre livre de la même universitaire, On Hinduism, publié en 2013 par Aleph Book Company et encore disponible à la vente.

Encouragés par leur précédent succès et par le contexte des élections législatives d’avril-mai, les militants du SBAS ont rapidement exigé le retrait de ce second livre, au motif que l’auteure y emploierait « des termes péjoratifs pour qualifier les divinités hindoues, insultant par là les sentiments religieux des hindous », selon l’explication donnée par le porte-parole de l’organisation dans le Times of India. Pour le SBAS, le livre serait l’instrument d’une conspiration ourdie par les laïcs « pour ternir l’image de la culture hindoue et de l’Inde ».

Un discours qui suscite la colère et l’inquiétude des partisans de la liberté d’expression. Dans l’hebdomadaire Outlook, la romancière, essayiste et militante Arundhati Roy apostrophe son éditeur, Penguin India, lui reprochant d’avoir cédé « hors tribunal, à la pression d’un groupuscule hindou fanatique » : « Dites-nous, s’il vous plaît, ce qui vous a fait si peur ? »

Malheureusement, remarque pour sa part l’historienne spécialiste de l’Inde ancienne Romila Thapar, toujours dans Outlook, la loi indienne « ne soutient guère les éditeurs et les auteurs ». « Les articles du code pénal utilisés par les partisans de l’interdiction nous ont été légués par l’administration coloniale, laquelle avait besoin d’une loi attrape-tout pour interdire tout texte ayant trait à la religion, à la politique, à la race ou à la caste. » Aujourd’hui, cette loi constitue un puissant instrument de pouvoir pour les fondamentalistes de tous bords. Et même le fondement institutionnel d’une certaine forme d’« Inquisition », selon le journaliste Praveen Swami, du quotidien The Hindu. Il rappelle que, vingt-cinq ans après leur parution, Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont toujours interdits dans le pays.

Quand la ville s’éveillera

Après les États-Unis d’Amérique, les « Villes-Unies du Monde » ? L’hypothèse est non seulement probable, mais hautement souhaitable selon Benjamin Barber. Figure incontournable de la science politique américaine, ce chercheur à la City University de New York est un fervent défenseur de la cité contre l’État. À ses yeux, l’échelon national, à qui l’on doit certes la mise en œuvre de quelques principes non négligeables comme la souveraineté, la démocratie ou la justice, est aujourd’hui dépassé. Si l’on en croit son dernier livre, l’État-nation est à la fois trop grand pour répondre aux besoins d’une démocratie véritablement représentative, et trop petit pour répondre aux défis du monde moderne. Parce qu’ils sont plus proches des réalités du terrain, plus pragmatiques, moins idéologues et davantage enclins à échanger des idées par-delà les frontières, les maires seraient mieux à même de traiter des questions telles que l’immigration, le terrorisme ou la lutte contre le réchauffement climatique.

Barber est loin d’être seul à vanter les vertus du « glocal ». Mais son livre passe aux yeux du New York Times pour « le plus audacieux des innombrables manifestes récemment parus à la gloire des villes ». Le quotidien juge particulièrement convaincant son plaidoyer en faveur d’un « parlement mondial des villes », dont l’auteur voit une ébauche prometteuse (quoique encore modeste) dans l’actuel réseau Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU). Alan Wolfe, en revanche, est beaucoup plus sceptique dans la Chronicle Review : les pistes cyclables et la police municipale sont une chose, affirme ce politologue, mais rien ne dit que les villes aient un jour la capacité, même en s’unissant, de prendre le relais des États en matière, par exemple, de sécurité sociale. Sans oublier le délicat problème de l’identité. Qu’on le veuille ou non, écrit Wolfe, « les nations – la citoyenneté qu’elles confèrent, les langues qu’on y parle, les romans qui s’y publient, les œuvres qui s’y peignent et s’y composent – continuent de définir qui nous sommes ».

La morgue des Ossoryine

C’est un livre sur l’« idée nationale » et la question de l’identité de la Russie contemporaine, de son image dans ce nouveau siècle, affirme d’emblée la journaliste Tatiana Sokhareva sur le site du quotidien en ligne Gazeta.ru au sujet du dernier roman de Iouri Bouïda, « Du poison et du miel ». Un livre dans l’air du temps, qui paraît au moment où cette « idée russe » vantée par les élites au pouvoir hante plus que jamais les esprits.

Lauréat du prestigieux prix Bolchaïa kniga, Bouïda est considéré comme l’un des plus grands écrivains russes contemporains. Publiée en français chez Gallimard, son œuvre est tout entière portée par une imagination délirante. Qu’il s’agisse de Train zéro, son premier roman, qui décrit une gare perdue au fin fond de la Russie où passe chaque nuit un train dont personne ne sait ni d’où il vient ni où il va, ou bien encore de Potemkine ou le troisième cœur, qui revient sur la mutinerie des matelots du célèbre cuirassé, Bouïda a conquis le lectorat russe avec des textes étranges, à la limite du fantastique. Mais son écriture, à la fois touchante et caustique, brutale et poétique, subjugue tout autant la critique. Avec « Du poison et du miel », il livre cette fois une « fascinante épopée », véritable saga déclinée en plusieurs petites nouvelles relatant les histoires des différents membres d’une famille, sur plusieurs générations. La nouvelle centrale (et la plus volumineuse), « Du poison et du miel », raconte l’histoire des Ossoryine, descendants de princes russes. Tout commence dans les années 1890 et se termine avec la chute de l’URSS. Les Ossoryine n’ont rien d’une famille exemplaire. « Ils mentent, trompent, se marient par intérêt, jamais par amour, et se querellent beaucoup », explique Tatiana Sokhareva sur Gazeta.ru. « Jusqu’au jour où une invitée surprise de la maison est tuée. Tattie, la protagoniste du récit, décide alors de s’accuser du crime. » Les nouvelles suivantes racontent la vie de certains des ancêtres de Tattie, révélant les atavismes et les raisons qui l’ont conduite à endosser la responsabilité d’un acte qu’elle n’a pas commis.

« Loin des personnages moroses d’un Tchékhov ou de ceux, éternels incompris, d’un Pouchkine ou d’un Lermontov, les héros de Iouri Bouïda se distinguent par leur morgue », poursuit Tatiana Sokhareva. Pourtant, explique la critique littéraire, le grand personnage de l’ouvrage, c’est la maison des Ossoryine, construite dans une banlieue chic de Moscou : « Le seul personnage vraiment vivant de l’histoire, fantasque et capricieux, qui ne supporte pas les intrus. » Une maison qui reste, résistant au passage du temps, des régimes politiques et des guerres.

« Au miel de son style, de ses mots – que Bouïda sait manier mieux que quiconque dans la littérature russe contemporaine –, l’écrivain mêle le poison de l’ironie et de l’expérience », conclut pour sa part Yulia Katchalkina dans l’édition russe du magazine Forbes. « Cet ouvrage est un véritable roman épique, une sorte de Cent ans de solitude à la moscovite ».

Ces animaux qui ont fait la guerre

On connaît assez bien le rôle de certains animaux « combattants » au cours de la Première Guerre mondiale : pigeons portant des messages à travers les lignes ; chiens livrant des munitions ou recherchant des blessés dans le no man’s land ; et surtout les chevaux, grandes victimes animales de l’hécatombe de 1914-1918 (environ 1,8 million ont été « enrôlés » par la France, dont 80 % à peu près ont été tués). Mais on sait moins le rôle de certaines bêtes dans la logistique du conflit et le quotidien des poilus.
Voilà ce que met en lumière un beau livre publié en Suède sous le titre « Les animaux dans le vif de la guerre » – une série de photographies commentées où l’on voit notamment des éléphants utilisés pour le transport du charbon, des poules élevées dans les tranchées, des chats, des singes et même des kangourous, qui servaient de mascottes aux unités australiennes. L’hebdomadaire de Stockholm ETC souligne, en citant la directrice de l’ouvrage, la dimension affective de ces images : « Dans le sombre quotidien de la guerre, les animaux incarnaient quelque chose de radicalement différent, un espoir. Peut-être les hommes avaient-ils besoin d’eux pour conserver un peu de leur humanité dans ce contexte impitoyable » (1).

1| Sur les animaux dans la Première Guerre mondiale, on peut lire en français Bêtes des tranchées : des vécus oubliés, d’Eric Baratay (CNRS Éditions, 2013).

Une jeunesse chauffée à blanc

La déclaration de guerre d’août 1914 fut accueillie avec enthousiasme par des dizaines de milliers d’étudiants et lycéens allemands. « Nul doute que la guerre ne nous offrît la grandeur, la force, la gravité, explique l’écrivain nationaliste Ernst Jünger dans son roman Orages d’acier, publié en 1920. Elle nous apparaissait comme l’action virile : de joyeux combats de tirailleurs, dans des prés où le sang tombait en rosée sur les fleurs. » Des dizaines de milliers de jeunes gens se précipitèrent au front, vers une mort précoce. En 1914-1915, les revues du mouvement de jeunesse Wandervogel montrent des soldats à cheval avec lance et bouclier – ces braves chevaliers allaient bientôt être décimés par les mitrailleuses, les grenades et les gaz mortels (1).

 

« Force purificatrice »

On découvre dans les rapports annuels des lycées prussiens que le début de la guerre a frappé les élèves « comme un éclair lumineux » (Wilhelm-Gymnasium de Stettin). Les jeunes se sentaient solidaires de « la lutte du peuple allemand pour ses biens les plus sacrés contre un monde d’ennemis, [et déterminés] à vaincre et dominer la planète ou à périr glorieusement » (Friedrich-Gymnasium de Berlin). Ils voulaient enfin faire leurs preuves – sans trop se demander au nom de quoi. Pour les dirigeants du Reich – le Kaiser, le gouvernement, l’état-major –, ils ne furent que de la chair à canon dont on usa et abusa.

Plus d’un contemporain avait annoncé la guerre, dans des peintures, des poèmes, des textes, bien avant qu’elle ne commence. « Elle s’est levée, elle qui longtemps resta assoupie,/Elle s’est levée sous les voûtes profondes./ Elle se tient dans le crépuscule, grande, inconnue,/ Et elle broie la lune dans sa main noire. » Ces vers du jeune Georg Heym sont tirés de son poème « La Guerre », qu’il a écrit en 1911, à 24 ans. Ludwig Meidner peignit, en 1912, dans ses Paysages d’apocalypse des visions analogues : le monde, en flammes, sombre, le ciel explose, la terre s’ouvre en crachant du feu, elle engloutit les hommes comme les villes. Dès 1912 encore, Wilhelm Lamszus, pédagogue hambourgeois au tempérament rebelle, décrit avec une précision stupéfiante l’horreur de la guerre moderne dans son court roman L’Abattoir humain (2).

Et voilà qu’en août 1914 les jeunes gens l’avaient, « leur » guerre. Ils brûlaient de monter au front pour en découdre. Étaient-ils en proie à une démence collective ? Non. Ils étaient les victimes d’un système perfide de militarisation des esprits, un système introduit en Prusse notamment, après l’accession au trône de Guillaume II en 1888. Il s’agissait d’une politisation, en particulier dans le secondaire, des cours d’allemand et d’histoire, ces matières qui « forment les opinions ». L’instrument de cet endoctrinement nationaliste (qu’on appelait bien entendu « patriotique ») prenait par exemple la forme d’une « dissertation » pour le baccalauréat. Les sujets ? « La guerre a aussi du bon », « Pour quels biens vaut-il la peine de risquer sa vie ? », « La justice élève un peuple, mais les péchés corrompent : illustrez ce propos en vous appuyant sur l’histoire du peuple d’Israël et celle de la Prusse » (un soupçon d’antisémitisme ne pouvait pas faire de mal), « La vie n’est pas le bien suprême », « La mort possède une force purificatrice ».

De plus, tous les ans, le 2 septembre, « jour de Sedan », était commémorée la victoire de 1871 sur la France. Des parades militaires, des discours patriotiques, des hymnes toujours nouveaux à l’empereur et au Reich, tout cela faisait partie des incontournables cérémonies officielles, y compris dans les écoles. On chantait Die Wacht am Rhein (« La garde du Rhin ») et l’hymne de l’empereur Heil dir im Siegerkranz (« Salut à toi, dans la couronne des vainqueurs »). Suivaient des discours officiels intitulés : « La grande époque de l’Allemagne », « Prière pour l’empereur et le Reich », « Germania veille sur le Rhin », « Le patriotisme allemand il y a un siècle et aujourd’hui », « Sur la bénédiction que représente le service militaire obligatoire pour le peuple allemand ». Mais cet embrigadement n’était pas propre aux établissements d’élite. Les institutions périscolaires destinées à la masse des jeunes ouvriers en faisaient elles aussi une priorité.

 

Week-ends « aventure »

Le Comité en faveur des jeux du peuple et de la jeunesse, fondé à Berlin en 1891, encadrait de surprenantes activités. Il s’agissait non seulement de combattre « les intrigues de la social-démocratie, corruptrices et nocives pour l’État », mais aussi de cultiver le goût de l’entraînement militaire et des jeux guerriers. Il fallait combler « le vide désastreux existant dans le parcours éducatif » de la jeunesse ouvrière, entre l’école et la caserne ; car entre la fin de la Volksschule (l’école pour le peuple), à 14 ans, et le début du service militaire, à 18 ans, l’État n’exerçait aucun contrôle sur les opinions. Pour y remédier, on créa donc à la fin des années 1890 des mouvements scouts à l’échelle locale, les « Jugendwehr », chargés de dispenser aux volontaires une formation prémilitaire. À cela s’ajoutait la création de l’« Association des troupes de Bavière », qui mit en place, en collaboration avec la « Ligue des éclaireurs d’Allemagne », le programme « Puissance du peuple par la puissance des armes ». En 1914, 90 000 jeunes étaient embrigadés dans ces organisations du scoutisme.

Les week-ends « aventure » représentaient le moyen sociopsychologique le plus efficace pour gagner le cœur des jeunes ouvriers. On y faisait des excursions, des jeux et du sport, on y lisait, on y discutait – mais on y marchait aussi au pas et on s’y exerçait au tir. C’était une expérience de la communauté, où la discipline et l’obéissance allaient de soi. Ainsi, encadrement périscolaire et mouvement de jeunesse convergeaient. Et l’on pouvait poursuivre des buts politiques, auxquels les recrues adhéraient d’autant plus que leur sentiment d’appartenance au groupe se faisait plus intense.

En 1911, à l’initiative de l’armée, fut fondée la « Ligue Jeune Allemagne », qui chapeautait tous ces mouvements de jeunesse. Elle comptait 500 000 membres en 1913 et 750 000 en 1914. Le « Livre de la Jeune Allemagne », paru en 1913, s’ouvrait sur une planche intitulée « Réception des héros au Walhalla », où – ni mutilés, ni déchiquetés, mais rayonnants de santé et en bel uniforme – ils étaient accueillis par Frédéric le Grand (3). Dans le manifeste « La loi de la Jeune Allemagne », on peut lire : « La Jeune Allemagne […] se tient, inébranlable, aux côtés du Kaiser et du Reich, les bons jours comme les mauvais. La Jeune Allemagne doit être forte et franche (wehrhaft und wahrhaft). Elle craint Dieu, mais rien d’autre au monde. » La forfanterie est à l’avenant : « Pour nous aussi sonnera un jour l’heure heureuse et grandiose du combat. […] Il faut que, calmes et profondes, la joie, l’aspiration à la guerre envahissent le cœur des Allemands, parce que nous avons bien assez d’ennemis et que seul obtient la victoire un peuple qui va à la guerre au son des chants et des timbales, comme à une fête. » Ce qui est arrivé en août 1914 à tous ces jeunes gens, c’est tout simplement un meurtre de masse orchestré par l’État.

Les esprits les plus critiques avaient eux aussi du mal à échapper à cette mobilisation mentale. Lorsqu’en octobre 1913, pour le centenaire de la bataille de Leipzig [qui avait marqué la fin de la domination napoléonienne en Allemagne], on inaugure un monument commémoratif, des membres du Wandervogel et des étudiants se réunissent pour une contre-manifestation près de Cassel. Mais le militarisme était très répandu jusque dans leurs rangs, même s’ils y voyaient une « opinion nationaliste » dépassée. Ce n’est pas un hasard si, en août 1914, lycéens issus du Wandervogel et étudiants se ruèrent en masse sur les casernes pour se porter volontaires et être les premiers à partir au front. Il se trouve que les jeux de guerre étaient tout autant pratiqués dans la plupart des groupes du Wandervogel que chez les scouts.

À propos du début de la guerre, on a beaucoup entendu parler ces derniers temps de « somnambules ». Une telle expression ne peut venir à la bouche d’un historien que s’il se contente d’analyser les événements depuis les allées du pouvoir [sur l’essai retentissant intitulé Les Somnambules, lire cet article]. Mais quiconque regarde au-delà, dans la société, dans les écoles et les universités, aura une vision toute différente. Ce ne sont pas des « somnambules » qu’il verra à l’œuvre, mais des va-t-en-guerre. Dans l’Allemagne prussienne, on attisait le bellicisme et il put se déchaîner. Sans retenue, ni scrupules.

L’histoire de la jeunesse aux XIXe et XXe siècles offre une vision particulière sur cette année décisive que fut 1914. Elle oblige à poser différemment la question des responsabilités de la guerre : qu’en est-il de la responsabilité de ceux qui ont enseigné à haïr et à se battre ? L’Allemagne est un pays qui croit en l’éducation, et on ne devrait pas y sous-estimer son pouvoir. La mort à Ypres ou Verdun de ces milliers de jeunes gens trop bien dressés n’eut assurément aucune « force purificatrice » : ce fut une mort horrible, un désastre qui entraîna d’autres désastres et aboutit à la destruction de l’Europe.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 9 février 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.