Si Homer Simpson était prof…

Aucun de ses élèves ne serait plus nul en maths. Tel est le sentiment du journaliste scientifique Simon Singh, qui consacre un livre au plus « geek » des dessins animés américains. Dans quel autre programme les personnages pourraient-ils prétendre infirmer le théorème de Fermat, mémoriser le nombre pi jusqu’à la quarante millième décimale ou aller voir un film dans un cinéma baptisé Googolplex (référence à un nombre réputé contenir plus de chiffres qu’il n’y a d’atomes dans l’univers) ? Nul doute, les mathématiques sont inscrites dans l’ADN des Simpsons. Et pour cause : une part impressionnante des scénaristes de la série a suivi un cursus de maths ou de physique dans les plus grandes universités américaines. Les dialogues s’en ressentent inévitablement. Mais de là à affirmer avec Singh que le principe même des Simpsons est d’« instiller les maths dans le subconscient des spectateurs », il y a un pas que la plupart des critiques rechignent à franchir. Souvent obscures pour le commun des mortels, les références évoquées dans le livre relèvent davantage de la private joke que de la vulgarisation. Comme le souligne le New York Times, Homer Simpson n’est jamais si bon pédagogue que lorsque Singh s’en empare. Prétexte davantage que sujet du livre, la série sert en vérité de « point de départ à une discussion enlevée autour de thèmes et d’anecdotes sur les maths et leur histoire ».

Le grand pari sur l’avenir de la planète

En 1980, l’écologiste Paul Ehrlich relevait le pari spectaculaire proposé par l’économiste Julian Simon. Soutenant que la croissance démographique provoquerait l’épuisement des ressources de la planète, Ehrlich était prêt à miser sur l’augmentation, au cours de la décennie, des prix de cinq métaux déterminés. Soutenant que les innovations apportées aux méthodes d’exploration, d’extraction et d’utilisation de ces mêmes métaux allaient améliorer l’offre, Simon pariait sur la baisse des cours. Tous deux voyaient dans ce pari un moyen de répondre à une question beaucoup plus vaste : la croissance démographique est-elle un problème grave, notamment par ses effets sur les ressources disponibles ? Ehrlich pensait que oui ; Simon pensait l’inverse. Et ils convenaient que le pari contribuerait à dire le vrai. Mais, depuis plus de trente ans, les observateurs considèrent que d’autres questions étaient en jeu : les conservateurs ont-ils tort de croire que l’innovation et le jeu du marché résoudront nos problèmes ? Les penseurs de gauche ont-ils tort de mettre l’accent sur la protection de l’environnement et les limites de la croissance ? Les écologistes racontent-ils n’importe quoi ?

Un pari historique

Simon a remporté le pari. Sa victoire en a fait un héros de la droite. Il est mort en 1998, mais ses mânes sont toujours invoqués par la foule de ceux qui glorifient l’innovation et la croissance, en dénonçant ce qu’ils qualifient d’hystérie écologiste (notamment à propos du changement climatique, problème que Simon lui-même écartait). En 2001, le Competitive Enterprise Institute a d’ailleurs créé un prix Julian L. Simon, en hommage « aux coups qu’il a portés au catastrophisme des éco-Cassandre comme Paul Ehrlich ».
Paul Sabin, professeur d’histoire à Yale, prête à ce pari une importance historique. Et fait valoir à juste titre dans son nouveau livre, The Bet, que le débat Ehrlich-Simon révèle les enjeux majeurs de son époque. Comme il le montre, les positions écologiques de Jimmy Carter sur les questions énergétiques et environnementales étaient en partie inspirées par les idées d’Ehrlich, tandis que la politique de croissance menée par Reagan devait beaucoup à celles de Simon. Et ces deux approches sont encore d’une grande actualité. Les principales tendances au sein des partis démocrate et républicain, et même de la société américaine tout entière, se définissent toujours par rapport à ces discours contradictoires : catastrophe écologique imminente contre optimisme technologique.

Paul Ehrlich était – et est toujours – un brillant scientifique, spécialiste de l’environnement. Bon nombre de ses travaux portent sur les papillons. En 1968, il a publié un bestseller monstre, The Population Bomb (1), qui a connu vingt-deux retirages au cours des trois premières années seulement. Les premiers mots du livre sonnaient le tocsin : « La bataille pour nourrir l’ensemble de l’humanité est perdue […]. Il est aujourd’hui trop tard pour empêcher une augmentation significative de la mortalité mondiale. » Il annonçait « des famines d’une ampleur inconcevable » pour 1975, et « la mort de centaines de millions de personnes par malnutrition » dans les années 1970 et 1980. L’année suivante, en 1969, il a publié « Eco-Catastrophe! » [non traduit], où il prétendait que le déséquilibre entre natalité et mortalité allait inéluctablement déclencher « le plus grand cataclysme de l’histoire de l’humanité ». En 1970, il prédisait que les États-Unis devraient rationner l’eau dès 1974, et la nourriture dès la fin de la décennie ; avant dix ou vingt ans, c’en serait fini de la pêche en mer, en raison des dommages irréversibles subis par les océans. « Si j’étais joueur, je prendrais même le pari qu’en l’an 2000 l’Angleterre aura disparu. » Enfin, pesticides et DDT feraient chuter l’espérance de vie des Américains à 42 ans dans les années 1980. Malgré ces prédictions sinistres, Ehrlich soutenait pourtant que l’on pouvait encore beaucoup faire pour limiter les dégâts. Il proposait notamment la création d’un puissant Bureau américain de la population et de l’environnement, chargé de « définir le niveau optimal de la population et de prendre les mesures pour l’atteindre ». Il faisait valoir que nombre de ses collègues étaient partisans « d’une forme ou d’une autre de contrôle autoritaire des naissances », allant jusqu’à « l’ajout temporaire de stérilisants dans les réservoirs d’eau potable ou les produits alimentaires de base » – une mesure que lui-même jugeait irréaliste : il était plutôt partisan d’un « système de primes et d’amendes pour dissuader les gens de se reproduire ».

 

Divertissant, extraverti, passionné

Il proposait aussi de surtaxer les berceaux, les couches, les biberons, la nourriture pour bébés, et insistait pour que le Bureau de la population recherche des méthodes pour « s’assurer que les premiers-nés soient des garçons » (parce que de nombreux couples sont plus enclins à faire d’autres enfants si l’aîné est une fille). Peu après la parution de son livre, il cofonda une nouvelle organisation, la Zero Population Growth (« Croissance démographique zéro ») pour alerter l’opinion publique et promouvoir des solutions.

Ehrlich est devenu une vedette aux États-Unis. On l’a vu dans toutes les grandes émissions de télévision. Et ses arguments à propos de la surpopulation ont rencontré un écho mondial. Dans The Tonight Show de Johnny Carson, il a déclaré qu’« il était déjà trop tard pour empêcher des famines qui allaient faire des millions de morts ». Il a participé plus de vingt fois à cette émission, avait sa chronique dans la Saturday Review, écrivait régulièrement pour Penthouse comme pour Playboy. Au cours de la seule année 1970, il est passé plus de deux cents fois à la télévision ou à la radio, tout en donnant une centaine de conférences. Malgré le caractère apocalyptique de son message, Ehrlich était divertissant, extraverti, passionné, sociable, attachant et charismatique. L’un de mes amis, la première fois qu’il l’a vu, l’a trouvé « hilarant ». Malgré la qualité de ses travaux universitaires, il déclarait qu’il avait pris, durant ses études, les options « alcool et femmes ». « Je ne me suis pas réveillé un beau jour en me disant : “Mon Dieu ! Il faut que je dise aux gens d’arrêter de baiser !” C’est plutôt qu’une chose en a amené une autre… » L’une de ses plaisanteries favorite était : « Comment appelle-t-on les gens qui pratiquent la méthode Ogino ? Des parents ! » Il a rendu publique sa propre vasectomie, allant même jusqu’à la faire figurer dans la présentation d’auteur de l’un de ses articles en 1970.

L’extrême popularité d’Ehrlich, selon Sabin, lui a permis d’arriver « exactement là où il voulait : sur le devant de la scène, intéressant un public immense ». Comme l’écologiste l’a dit lui-même, « avec ce livre, je peux propager mes opinions à l’envi dans les médias, et je ne vais certainement pas m’en priver ». Il préconisait « une vie détendue, de bons amis et une sexualité épanouie » plutôt que la gloire et l’argent. La célébrité ne le laissait pourtant pas indifférent ; mais ses propos, eux, étaient tout sauf détendus ! Passé maître dans l’art de se faire des ennemis, il n’a pas hésité à traiter certains de ses adversaires de « clowns », d’« attardés » ou de « crétins ».

Julian Simon, en revanche, était un parfait inconnu. Économiste à l’université d’Illinois (Urbana), introverti, mal à l’aise en société, il avait lutté pendant une dizaine d’années contre une grave dépression (« sans pourtant céder à la tentation du suicide parce que, croyait-il, ses enfants avaient besoin de lui, comme tous les enfants ont besoin d’un père »). Simon était convaincu qu’Ehrlich avait tort. À ses yeux, le progrès technologique pourrait empêcher les pénuries et les famines, même dans un contexte de forte croissance démographique. Simon s’était lui aussi, un moment, inquiété du risque de surpopulation – il témoignait donc du zèle des convertis. Une conversion née d’une sorte de révélation qu’il avait eue en se souvenant de la touchante commémoration, par un aumônier juif, des morts de la bataille d’Iwo Jima. L’aumônier avait déploré la perte de tous ces talents potentiels, de tous ces hommes prometteurs. Simon se rappelle s’être dit : « Suis-je devenu fou ? Pourquoi essaierais-je de réduire le nombre d’humains qui naissent, alors que chacun d’eux pourrait être un Mozart, un Michel-Ange, un Einstein – ou simplement faire la joie de sa famille ou de sa communauté, et aimer la vie ? »

 

« Hystérie écologique »

Témoin de la célébrité grandissante d’Ehrlich, Simon était à la fois jaloux et consterné. « Il était là, écrit Sabin, à rouspéter dans son salon, pendant que l’animateur télé chouchou du pays contemplait Paul Ehrlich “avec une admiration béate”, comme Simon l’a raconté plus tard avec amertume. » Il fulminait. « Qu’est-ce que je pouvais bien faire ? Aller parler à cinq personnes ? Alors que ce type avait un public immense à ses pieds, qu’il était à la tête d’un vaste mouvement d’hystérie écologique. Je me sentais complètement impuissant. »

En 1970, Simon prononça une petite conférence à Urbana, intitulée « Pour la science, il n’y a pas de surpopulation ». La croissance démographique, affirma-t-il, relevait plus pour l’humanité du triomphe que du désastre. La conférence attira quelque attention localement, et l’économiste fut invité à s’exprimer devant des groupes plus importants. Sur cette lancée, il commença d’exposer ses conceptions dans des publications universitaires, en mettant l’accent sur l’importance et le caractère inéluctable de l’innovation technologique.

Simon affirmait qu’elle augmenterait à la fois l’efficacité productive et les ressources disponibles, et qu’il ne fallait donc pas considérer la croissance démographique comme une menace. Au contraire, une population plus importante favoriserait l’investissement et la création d’infrastructures nouvelles. Les êtres humains ne sont pas des papillons : même si leur nombre augmente rapidement, ils sont capables d’éviter les pénuries et d’augmenter les ressources en jouant sur les mécanismes de prix, lesquels stimulent l’investissement, la recherche, les inventions (ce qui constitue, en deux mots, la réponse des économistes aux écologistes). Mais la petite voix de Simon était étouffée par les travaux de premier plan qui parvenaient à la conclusion inverse – notamment l’influent ouvrage publié par le Club de Rome en 1972, The Limits to Growth, dont le cri d’alarme rappelait beaucoup celui d’Ehrlich (2).

Simon n’a pas renoncé. Jugeant la vision d’Ehrlich « moralement détestable », il martelait qu’« il n’y a pas de limites ultimes à la croissance », et que les ressources étaient chaque jour plus abondantes. Il dénonçait les « mauvaises nouvelles mensongères » et les prédictions « complètement fallacieuses » d’éco-catastrophes prochaines. En 1981, il s’en prit directement à Ehrlich dans le Social Science Quarterly : « Combien de fois faut-il qu’un prophète se trompe avant que nous cessions de le tenir pour un vrai prophète ? » S’indignant des nombreuses fausses prédictions faites par Ehrlich, sans qu’il ait eu à en subir les conséquences, Simon a proposé ce pari entre eux sur les prix des matières premières. Si Ehrlich avait raison, les prix monteraient. Si Simon voyait juste, ils baisseraient. L’économiste a même permis à son adversaire de choisir lui-même les matières premières témoins.

L’avenir de la planète en jeu

Ehrlich en fut ravi. Il déclara accepter « l’étonnante proposition de Simon avant que d’autres personnes âpres au gain ne sautent dessus ». En collaboration avec des scientifiques qui partageaient ses vues, il a sélectionné cinq métaux de toute première importance pour l’économie : le chrome, le cuivre, le nickel, l’étain et le tungstène. Dans les années 1970, leur prix avait beaucoup augmenté, en termes nominaux du moins, et Ehrlich était convaincu que la tendance se poursuivrait. L’enjeu du pari était de 200 dollars par métal, et la victoire serait déterminée par la hausse du cours corrigé de l’inflation. The Chronicle of Higher Education a parlé de « pari universitaire de la décennie » (c’est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de concurrence pour le titre).

Victoire et raison

Tout au long des années 1980, Ehrlich et Simon ont poursuivi leurs croisades respectives. Le premier est devenu un critique acharné et très en vue de l’administration Reagan. Et l’obscur Simon s’est métamorphosé en une personnalité de premier plan et héros de la droite. Après avoir intégré la conservatrice Heritage Foundation, il partit enseigner à l’université du Maryland, où il espérait « pouvoir faire passer certaines idées en matière de politiques publiques ». Pour cela, il s’en prit aux activités du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), qu’il jugeait atrocement tendancieuses, et déclara d’un ton sinistre que le « lobby démographique » s’abritait derrière la question de l’avortement pour promouvoir son véritable dessein, le contrôle de la population. Le Washington Post lui consacra deux articles, le second ayant pour titre « L’hérétique devient respectable ».

En octobre 1990, Simon trouva dans son courrier une petite enveloppe postée de Palo Alto. À l’intérieur, un papier avec les prix des métaux et un chèque de Paul Ehrlich – sans commentaire. Dans les années 1980, la population mondiale avait augmenté de 800 millions de personnes, davantage que durant n’importe quelle autre décennie de l’histoire – mais le prix de chacun des cinq métaux avait baissé, de 50 % en moyenne. Simon semblait vainqueur. Une forte augmentation de population n’est pas forcément synonyme de pénurie.

Ehrlich ne voyait pas les choses ainsi. À ses yeux, il avait eu le tort d’accepter une période de référence de dix ans, manifestement trop courte. Les prix finiraient évidemment par augmenter. Selon lui, « Julian Simon est comme le gars qui saute du haut de l’Empire State Building et dit, en passant à la hauteur du dixième étage : “Jusqu’ici tout va bien” ». Ce qu’Ehrlich n’a en revanche pas dit, mais que les économistes ont depuis démontré, c’est que Simon avait eu de la chance. Les simulations faites sur chaque décennie entre 1900 et 2008 ont prouvé que, dans 63 % des cas, Ehrlich aurait gagné !

Cela veut-il dire, alors, que le penseur écologiste avait fondamentalement raison ? Absolument pas. Après la Première Guerre mondiale, on a observé aux États-Unis un effondrement brutal des prix des matières premières, qui ont mis beaucoup de temps à retrouver leur niveau initial. Ce sont les cycles économiques, pas les pénuries, qui expliquent la hausse générale des cours des matières premières depuis l’après-guerre. La prédiction victorieuse de Simon pour les années 1980 était en fait le résultat de facteurs macroéconomiques : une récession, à la fin de la décennie, avait fait baisser les prix. Des prix très volatils qui n’ont que peu à voir avec la croissance démographique. Simon et Ehrlich croyaient l’un comme l’autre que leur pari constituerait un bon test de la validité de leurs thèses. Sur ce point, ils avaient tort tous les deux. Sur la question démographique qui les opposait, leur fameux pari ne prouva rien.

 

Pari manqué sur le bien-être

Simon n’en fut pas moins enhardi par sa victoire, au retentissement énorme. Il devint encore davantage une personnalité de premier plan, écrivant désormais plus pour le grand public que pour les cercles universitaires. En 1995, il prit la plume dans le San Francisco Chronicle pour dénoncer « le catastrophisme des écologistes », s’attaquant nommément à Ehrlich. Tous les paramètres indiquaient, selon lui, la même chose : « Aux États-Unis comme dans le reste du monde, le bien-être matériel et environnemental a augmenté plutôt que diminué. » Il s’est aussi attaqué au vice-président Al Gore, qualifiant son livre, Sauver la planète Terre (3), de « ramassis de clichés simplistes et pernicieux ». Et il a proposé un nouveau pari : selon lui, toute évolution mesurable du bien-être humain devrait forcément aller en s’améliorant. « Qui veut tenir le pari ? » a-t-il demandé.

Ehrlich s’est empressé de le faire. Avec la collaboration du climatologue de Stanford Stephen Schneider, il a proposé à Simon de miser sur quinze « indicateurs » fondamentaux, au nombre desquels la température globale, les concentrations de dioxyde de carbone, la superficie des forêts tropicales, et les quantités de riz, de blé et de poisson disponibles par personne. Simon a refusé, au motif que le pari ne devait pas porter sur des « indicateurs », mais directement sur le bien-être humain tel qu’il pouvait se mesurer, par exemple, au travers de l’espérance de vie ou du pouvoir d’achat. Même si, concédait Simon, l’environnement pouvait effectivement changer, peut-être même se détériorer, le progrès humain, lui, se poursuivrait. Ehrlich a rétorqué que Simon « n’y connaissait rien » parce qu’il « ne comprenait rien aux risques, aux tendances ou aux facteurs qui affectent le bien-être humain ». Selon lui, il fallait se concentrer « sur les tendances négatives, dans l’environnement comme dans la société, car c’étaient elles qu’il fallait corriger, quand bien même les autres évolutions seraient positives ».

Au fil des années, le débat tourna vraiment au vinaigre. Ehrlich déclara à un journaliste du Wall Street Journal que « la disparition de Simon de la surface de la planète serait une bonne nouvelle pour l’humanité ». « Que je sois un crétin, je le sais déjà, rétorqua Simon. Mais en attendant, à chaque fois, c’est moi qui ai eu raison ! » Et d’ajouter qu’Ehrlich n’était qu’un individu « sans vergogne », « arrogant », un « raté complet ». « Simon est un obscurantiste, il croit toujours que la Terre est plate » répliqua à son tour Ehrlich, soutenant que son adversaire n’était motivé que par le brownlash (4), c’est-à-dire la « tentative délibérée de minimiser la gravité des problèmes écologiques en utilisant les données scientifiques à mauvais escient, voire en les falsifiant ». Sabin note que les adversaires, dans un débat sérieux, « contribuent à aiguiser leurs arguments respectifs, les rendant plus pertinents et plus forts », mais il observe avec un sens certain de l’euphémisme que « c’est exactement le contraire qui s’est produit avec Ehrlich et Simon ».

Sabin fait clairement le lien, et à bon escient, entre cette querelle et les débats actuels sur les enjeux écologiques. Certains penchent clairement du côté d’Ehrlich, d’autres du côté de Simon, et ces deux camps caractérisent non seulement les pôles politiques démocrate et républicain mais aussi les principales tendances en leur sein. Certes, la croissance démographique n’a plus l’importance qui était la sienne dans les années 1970. Mais, sur la question du changement climatique, le clivage reproduit de façon évidente celui qui séparait les deux hommes. D’ailleurs, Ehrlich a beaucoup souligné, et souligne encore, la gravité des risques engendrés par le changement climatique (et leur rapport avec la croissance démographique). Simon, on ne s’en étonnera pas, a nié ces mêmes risques.

 

Deux hommes de foi

Sabin, quant à lui, s’abstient de prendre parti. Il félicite Ehrlich pour avoir sensibilisé l’opinion à de nombreuses menaces pesant sur l’environnement. Mais il pense aussi que Simon a bel et bien démontré que la créativité humaine et le jeu du marché provoquaient des adaptations inattendues, déjouant ainsi les prophéties apocalyptiques. Soulignant que l’histoire a régulièrement contredit les prédictions d’Ehrlich, il invite à reconsidérer la notion de « limites naturelles ». Mais, ajoute-t-il, Simon n’a jamais reconnu à quel point d’importantes avancées sociales, comme l’assainissement de l’eau ou de l’air, sont dues en partie aux exigences de régulation portées par les écologistes, Ehrlich y compris.

Malgré toutes leurs différences, les deux chercheurs se disaient d’accord sur l’importance décisive des données scientifiques et des faits. C’est assez piquant, car l’un et l’autre s’exprimaient la plupart du temps davantage en hommes de foi qu’en hommes de science – chacun étant l’image inversée de l’autre. Ils étaient tous deux si désireux d’attirer l’attention, si aveuglément dévoués à leurs dogmes accrocheurs qu’ils semblaient incapables d’apprendre et imperméables à tout contre-argument. Pour reprendre la métaphore d’Isaiah Berlin (5), c’étaient des hérissons – ils connaissaient une grande chose – alors que les problèmes écologiques sont davantage du ressort du renard, vif, sceptique à l’égard des théories abstraites et convaincu de l’importance des détails.

Le pire des deux, à cet égard, était malgré tout Ehrlich. Sur la question de la croissance démographique, il n’a jamais vraiment répondu aux arguments de Simon (en 2009 encore, il publiait un article intitulé « Population : nous sommes désormais bien assez nombreux »). Mais son ennemi a conclu bien trop rapidement, à partir de ses propres recherches, que les préoccupations environnementales sont en général infondées. La destruction de la couche d’ozone, pour ne prendre que cet exemple, constituait bel et bien un risque extrêmement grave, et la science s’est jointe à l’économie pour convaincre Ronald Reagan de signer en 1988 le protocole de Montréal, avec le soutien résolu de Margaret Thatcher. Or, jusqu’en 1996, Simon, au mépris de toutes les preuves scientifiques, proclama que le problème de l’ozone « n’était encore qu’un de ces soucis passagers qui ne méritent pas qu’on leur prête attention ». Et c’est dans les mêmes termes qu’il décrivit, en 1996 toujours, le changement climatique : « Au vu de l’histoire des peurs écologiques – une constante de l’humanité –, je fais l’hypothèse que le réchauffement de la planète se révélera lui aussi un autre souci passager, auquel on ne prêtera pratiquement plus d’attention dans dix ans. »

Simon aimait à dire que ses propres prédictions étaient exactes, et en général elles l’étaient. Mais pas toujours. Et certainement pas celle-ci. En revanche, il a eu parfaitement raison de souligner les bénéfices potentiels de l’adaptation, y compris l’innovation technique. Les meilleurs travaux sur le changement climatique, notamment ceux de l’économiste de Yale William Nordhaus, loin d’ignorer ces effets, leur accordent au contraire une importance considérable. Ils intègrent les scénarios les plus pessimistes, mais ils ne parlent pas d’apocalypse imminente et ne jugent pas inévitables les solutions technologiques. Ils préfèrent reconnaître l’existence d’incertitudes majeures, étudient rigoureusement des bénéfices et des coûts des différentes méthodes de réduction des risques liés au réchauffement.

Sabin démontre aussi que, malgré tous leurs défauts, Ehrlich et Simon ont beaucoup apporté au débat. Mais ils étaient trop souvent mus par de vastes théories abstraites sur le sens supposé de l’histoire. Dans le domaine des bouleversements écologiques, comme dans bien d’autres, ce genre de grands récits font obstacle à l’intelligence comme au progrès.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Ainsi meurent les Tchèques

C’est un tableau glaçant que dresse la sociologue tchèque Olga Nešporová : celui d’une société tellement désenchantée qu’elle peine à rendre un hommage décent à ses morts. Chercheuse à l’Institut de recherches sur le travail et les sciences sociales, Nešporová a voulu éclairer le rapport de ses compatriotes à la mort et à ses rituels. Mêlant statistiques et enquête de terrain, son livre commence par décrire un tabou familier : à l’instar des habitants d’autres pays industrialisés, les Tchèques tendent de plus en plus à mourir dans des hospices et des hôpitaux, à l’écart des vivants. Mais Nešporová met aussi en évidence un phénomène de rejet des rites qui semble dépasser par son ampleur tout ce que l’on peut observer ailleurs. D’après ses données, les obsèques sont majoritairement organisées par des professionnels, les familles n’y apportant d’autre concours que financier. Elles se déroulent le plus souvent en l’absence des proches, sans cérémonie civile ou religieuse. Et il n’est pas rare, après une crémation (environ 80 % des cas), que la famille ne prenne pas même la peine de venir chercher l’urne.

La sociologue voit un lien entre ces situations et le fait que son pays soit parmi les plus athées au monde : dans une société dont la plupart des membres ne peuvent se raccrocher à l’idée d’un au-delà, on tend à occulter tout ce qui se rapporte à la mort. D’autant que la fin du régime communiste n’a pas permis aux Tchèques de renouer avec une quelconque forme de spiritualité. Comme l’explique la sociologue au mensuel Dejiny a soucasnost, « l’espérance de vie s’est peut-être allongée ces dernières années, mais le rythme de la vie, lui, s’est accéléré. Les individus n’ont tout simplement plus le temps nécessaire à accorder aux événements marquants de l’existence, qu’il s’agisse de la naissance, du mariage ou de la mort ».

Antigone racontée aux enfants

Gulliver par Jonathan Coe, Don Juan par Alessandro Baricco, Gilgamesh par Yiyun Li… Importé d’Italie par l’éditeur britannique Pushkin Books, le concept de la collection « Save the Story » (« Sauvons les histoires ») rencontre un joli succès d’estime depuis son lancement fin 2013. L’ambition est simple : il s’agit de mettre à la portée d’un jeune public certains trésors de la littérature mondiale. Mais l’entreprise peut se révéler périlleuse : comment adapter un chef-d’œuvre sans le trahir ? Comment laisser vivre le texte à côté des images (et inversement) ? Quelle place laisser à l’interprétation ? À lire le Guardian et la New Welsh Review (NWR), la romancière écossaise Ali Smith et l’illustratrice italienne Laura Paoletti ont relevé le défi de façon magistrale. Servies par une maquette des plus élégantes, elles donnent à lire une Antigone décalée, narrée par un corbeau bien décidé à faire un festin des restes de Polynice… Quoique cynique, le point de vue de l’oiseau autorise des pointes d’humour et « permet d’aborder le thème de la mort de façon dépassionnée », lit-on dans la NWR. Et le dernier chapitre du livre (une interview dans laquelle Ali Smith interroge le corbeau sur la dimension morale du drame)est simplement délectable.

 

Le martyre de Jumbo

Jumbo fut durant plus de quinze ans la star du zoo de Londres, où il avait été amené dans les années 1870. Les petits Londoniens de l’époque raffolaient des promenades sur son dos. On ne se lassait pas de donner à manger de la brioche au gentil géant. Gentil, cet éléphant capturé en Abyssinie l’était peut-être ; mais désespéré, il l'était aussi sûrement, lui dont la mère avait probablement été tuée sous ses yeux. Sa placidité apparente s'expliquait par des nuits passées à se taper la tête contre les parois de sa cage. Pour le faire tenir, ses geôliers – quand ils ne le fouettaient pas – lui faisaient boire des litres de whisky, au point qu’il devint alcoolique…

Témoin de la cruauté infligée aux animaux « exotiques », le livre de John Sutherland dresse un tableau tout aussi affligeant de la fin de Jumbo : en proie à une puissante poussée hormonale, l’animal se mit un jour à arborer, outre un comportement agressif, une érection monumentale. « Rien qui convienne à un divertissement familial », comme le précise The Economist. Persona non grata de ce côté-ci de l’Atlantique, Jumbo fut racheté un prix dérisoire par le célèbre imprésario P. T. Barnum. Emmené en tournée américaine, il eut droit aux mêmes mauvais traitements qu’à Londres et mourut percuté par un train dans l’Ontario. « Son crâne explosa tel un œuf énorme », rapporte tristement le critique du Telegraph.

Le blues du businessman italien

Né en 1945, Francesco Pecoraro s’était jusqu’alors fait remarquer en Italie pour quelques recueils de nouvelles et de poésie. À lire La Stampa, il signe aujourd’hui « le grand roman de notre époque » ; un « manifeste contre la décadence », que Michele Lauro n’hésite pas à comparer dans Panorama à du Robert Musil ou du George Orwell… « Névrotique, médiocre et obsessionnel », Ivo Brandani, le personnage principal, travaille pour une multinationale véreuse. On le découvre attendant son avion à l’aéroport de Charm el-Cheikh, en Égypte, où il doit superviser la construction d’une barrière de corail artificielle. C’est là, dans l’atmosphère aseptisée d’une salle d’embarquement, que commence ce que Lauro décrit comme un « délire cumulatif » alternant questionnements métaphysiques  et accès de haine. Avec pour moteur cette « agressivité viscérale » de Brandani, le roman délivre selon L’Unità un puissant réquisitoire « contre l’hypocrisie, contre la vulgarité […] et contre une époque qui a vu triompher l’avidité et le consumérisme, jusqu’à anéantir toute possibilité d’authenticité, d’espoir et de passion ».

McKinsey à nu

Dans le monde des affaires, le cabinet McKinsey est souvent comparé à la Compagnie de Jésus ou au corps des Marines « pour sa mentalité rigoureuse et son éthique du travail ». Cela, souligne Stewart Pinkerton dans le Wall Street Journal, participe de la « mystique » McKinsey. Une mystique que le journaliste new-yorkais Duff McDonald semble être en partie parvenu à dissiper dans son livre The Firm. Mais en partie seulement. En effet, pour Martin Vander Weyer de la Literary Review, ni son historique très complet, ni les entretiens avec de bons connaisseurs de l’entreprise n’expliquent pourquoi McKinsey continue de distiller à prix d’or ses conseils malgré la déroute de certains de ses plus gros clients : General Motors, feu le géant de l’énergie Enron et un nombre significatif d’établissements au cœur de la crise de 2008. Pour McDonald, le succès de l’entreprise relève en partie de la prophétie autoréalisatrice : capitalisant sur certains faits d’arme historiques (c’est McKinsey qui incita Eisenhower à créer le poste de chef de cabinet à la Maison-Blanche, ou initia la réorganisation de General Electric à la fin des années 1960), ses dirigeants ont su ancrer l’idée que, quel que soit le problème, leurs équipes sauraient donner les clés pour le résoudre. Ce faisant, l’organisation est devenue une formidable machine à légitimer les décisions. « Il peut arriver, écrit Pinkerton, que McKinsey ne fasse rien d’autre que préconiser des actions envisagées dès le départ par ses clients. Mais le sceau McKinsey, étayé par un tas de chiffres, leur apporte la validation nécessaire. Une validation qui, parce qu’elle a le don de calmer conseils d’administration, actionnaires et salariés, vaut pour certains des millions. »

L’URSS vue de ma fenêtre

Lora Belenkina n’a rien d’une héroïne. Vu l’époque (elle est née en 1903 et décédée en 1999), la vie de cette Moscovite d’adoption pourrait même sembler quelconque. Or c’est justement leur normalité qui fait tout le prix de ses Mémoires. Destinés au départ à la famille, ils ont été publiés après sa mort par son fils, un membre de l’ONG russe Memorial. Fondés sur les souvenirs de Belenkina et sur le journal qu’elle tint jusqu’à sa mort, ils ouvrent une fenêtre sur un monde disparu : la rue Stretenka du titre, où l’auteure a passé le plus clair de son existence. Fille d’un employé de la Chambre de commerce soviétique de Berlin, la petite Lora rentre en Russie avec sa famille à 7 ans. Plongée dans le Moscou des années 1930, elle découvre les rigidités de l’école soviétique et la promiscuité des appartements communautaires. Puis viennent les privations de la guerre et l’antisémitisme des années 1950 (son père est juif). Couleurs, odeurs, chansons, « Belenkina garde tout en mémoire », souligne le site Culture Review. Attentive aux détails, « elle scrute l’histoire de son pays à la lumière de ses questionnements intimes ». Et manifeste un inébranlable « amour de la vie ». Sous sa plume, l’expédition pour récupérer un sac de pommes de terre lors d’un hiver de disette devient ainsi une fête : « Nous y sommes allés en luge. Les patates étaient gelées et mélangées à des betteraves sucrières. Mais n’importe quelle nourriture nous aurait rendus heureux. »

Un cas d’« afroptimisme »

« La méprise des étrangers à propos de l’Afrique remonte à bien avant le Christ. Hérodote considérait qu’il n’y avait rien au-delà du Nil. » Volontairement anachronique, cette remarque du Boston Globe fait écho au livre d’une journaliste américano-nigériane, Dayo Olopade, pour qui la vision qu’a aujourd’hui l’Occident du continent est à peu près aussi fausse que celle d’Hérodote.

Selon elle, il y a deux Afrique : d’un côté, celle des États et des bailleurs qui les soutiennent ; de l’autre, celle de l’homme « ordinaire » et de l’économie informelle qu’il fait vivre. Consubstantielle à la première (elle se développe en réaction aux dysfonctionnements de l’État), la « seconde Afrique » d’Olopade est aussi la plus dynamique des deux.

The Bright Continent est une ode à cette Afrique, que les indicateurs macroéconomiques ne voient pas. Au fil des pages, les exemples abondent de ce que le Péruvien Hernando de Soto décrivait dans L’Autre Sentier comme une « frange mitoyenne du monde légal ». L’État ne construit pas d’écoles dignes de ce nom ? Qu’à cela ne tienne, de petits réseaux d’établissements autogérés s’organisent en dehors de lui, au Kenya et ailleurs. Il est incapable de garantir le droit d’auteur ? Dont acte, « Nollywood », l’industrie nigériane du film, produit des « films à tout petit budget » qui « organisent leur propre circuit de distribution », note encore Steinglass. Sans même parler des détournements d’électricité ou des fameux taxis-brousse. Partout où la puissance publique fait défaut, des initiatives privées, plus ou moins légales, prennent le relais. Ce qu’Olopade appelle en yoruba le « Kanju » – peu ou prou notre « système D » – est aussi à l’origine de succès retentissants dans les nouvelles technologies, comme la plateforme de paiement mobile kényane M-Pesa, qui pallie l’insuffisance des services bancaires. Si l’on ajoute à cela une démographie dynamique, des ressources abondantes et un commerce florissant, l’Afrique noire ne serait pas aussi mal partie qu’on le prétend.

Dayo Olopade s’inscrit dans une veine bien identifiée ces dernières années, pour laquelle a même été forgé un néologisme : l’« afroptimisme » (lire « Quand l’Afrique s’éveille », Books, n° 32, mai 2012). Et son livre se heurte aux mêmes limites que beaucoup d’autres. L’auteure a sans doute raison de souligner la nécessité de réorienter l’aide internationale au bénéfice de projets locaux, loin d’États incapables et corrompus. Mais rien ne dit que le secteur informel soit à même de garantir des conditions de vie satisfaisantes aux populations de tout un continent : « Les emplois de ce secteur sont essentiellement précaires », souligne Lydia Polgreen dans le New York Times. Pas plus d’ailleurs qu’il ne répond au problème de la prédation des ressources naturelles par des groupes armés, un autre phénomène consubstantiel à la faillite des États dans la région, comme le souligne Steinglass.

Heureux les somnambules !

Il lui fallait « de nouveau cracher dans la soupe » : c’est en ces termes que Rudolf Augstein, le fondateur de l’hebdomadaire Der Spiegel, s’adressait à ses lecteurs en mars 1964, à l’occasion du cinquantième anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. À l’école, on leur avait appris qu’elle était « née d’un malheureux enchaînement de circonstances » et que les puissances européennes – pour reprendre le mot célèbre du Premier ministre britannique Lloyd George – s’étaient laissées « basculer dans la guerre » [lire l’article de Robert Messenger]. Mais, au vu des « recherches les plus récentes », il ne pouvait plus être question de cela : « Les deux guerres mondiales étaient des guerres allemandes avec pour enjeu l’hégémonie en Europe et la première place dans le monde. L’Allemagne les a risquées en toute connaissance de cause et elle les a lamentablement perdues. »

En parlant des « recherches les plus récentes », Augstein songeait à l’ouvrage de Fritz Fischer, paru à l’automne 1961 [lire l’article de Robert Messenger]. Un livre qui avait fait sensation car il mettait à mal une légende nationale entretenue avec soin : celle de l’innocence de l’Allemagne dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Par la suite, toujours en 1964, le Spiegel publia les premiers chapitres de la troisième édition de l’ouvrage, faisant ainsi connaître les thèses de l’historien à un large public.

Cinquante ans plus tard, pour le centenaire du conflit, un livre se trouve de nouveau au centre de toutes les attentions : Les Somnambules, de Christopher Clark (1). Mais, contrairement à ce qui s’était passé avec l’ouvrage de Fischer, il ne suscite aucune polémique et reçoit l’approbation générale. « Les Allemands ont leur part de responsabilité dans la Première Guerre mondiale – mais pas plus que les autres », claironnait le Spiegel au moment de sa parution. Et, depuis la sortie de la traduction allemande il y a quelques mois, c’est le même son de cloche dans (presque) tous les journaux : Clark a enfin mené à bien la longue révision tant attendue, qui nous autorise à mettre au rebut la thèse naguère encore intouchable de Fischer selon laquelle l’Allemagne fut seule coupable de la catastrophe.

Ce que les thuriféraires de Clark oublient sciemment de préciser, c’est que Fritz Fischer n’a jamais dit que l’Allemagne était seule coupable. Il est vrai que ce malentendu a accompagné d’emblée la réception de son livre. « La thèse du professeur Fischer affirmant que l’Allemagne est seule coupable de la Première Guerre mondiale ne va pas manquer de provoquer encore bien des discussions » : c’est ainsi que le Zeit introduisait le premier grand compte rendu de l’ouvrage en novembre 1961 – au grand dam, d’ailleurs, de l’auteur de l’article, Paul Sethe, conscient que cette exagération journalistique allait causer bien des ennuis à l’historien.

Ce dernier démentit immédiatement dans le Zeit. Il avait simplement constaté que les dirigeants du Reich portaient « une part considérable de la responsabilité historique dans le déclenchement de la guerre ». Mais l’expression ravageuse d’« entière culpabilité » avait été prononcée, rouvrant une vieille blessure : l’article 231 du traité de Versailles, qui avait attribué à l’Allemagne et à ses alliés l’unique responsabilité du conflit.

Les réactions du monde universitaire furent violentes, voire hystériques. Ce qu’énonçait Fischer dans les premiers chapitres de son « gros pavé », s’indignait l’historien Gerhard Ritter, qui avait combattu sur le front de 1915 à 1918, dans une lettre à son collègue Theodor Schieder, c’était « une nouvelle et pernicieuse édition de ces accusations venues d’un passé lointain ». Et il fallait répondre avec fermeté à cette « provocation lancée à la face de tous les historiens allemands » [lire l’article de Robert Messenger].

Ainsi commença la « controverse Fischer » – la plus violente et la plus importante querelle historiographique de toute l’histoire de la République fédérale. Elle connut son acmé lors de la fête nationale de 1964, à Berlin, où les adversaires s’affrontèrent lors d’un débat devant les caméras de la télévision. Gerhard Ritter et ses partisans, Egmont Zechlin et Erwin Hölzle, furent vite acculés à la défensive ; la sympathie du public majoritairement étudiant allait à Fritz Fischer et ses élèves, Imanuel Geiss et Helmut Böhme. On voyait déjà s’esquisser le changement de climat politique et intellectuel qui devait aboutir à la révolte étudiante de 1967-1968 et à la première coalition entre libéraux et sociaux-démocrates, l’année suivante (2).

Cette controverse, qui dura de nombreuses années, permit de briser le monopole que détenaient jusque-là les conservateurs sur l’interprétation de la Première Guerre mondiale. Depuis, la responsabilité écrasante de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit n’avait plus vraiment été contestée. On se contentait de débattre des motifs de la politique allemande pendant la crise de juillet : étaient-ils de nature offensive ou défensive ? Ou peut-être les deux à la fois ?

Fischer, en revanche, n’a pas réussi à imposer une thèse développée dans ses travaux postérieurs, selon laquelle les dirigeants du Reich auraient planifié le conflit généralisé lors d’un tristement célèbre « conseil de guerre » [secret] de décembre 1912, et l’auraient délibérément provoqué un an et demi plus tard. Une interprétation concurrente a été jugée plus vraisemblable : c’est seulement après l’attentat de Sarajevo, en juin 1914, que le chancelier Bethmann Hollweg et le ministère des Affaires étrangères se seraient lancés dans une très dangereuse stratégie du « risque calculé ». Ils ne souhaitaient pas une guerre totale, mais en acceptaient l’éventualité.

 

« Thèses immatures »

Les thuriféraires de Clark ne veulent rien savoir de ce genre de distinction. Non contents de s’accrocher à l’épouvantail de la prétendue thèse de l’« entière responsabilité », ils insinuent que le point de vue de Fischer a pendant longtemps régné sans partage sur la recherche universitaire. Que l’Allemagne ait ourdi deux guerres mondiales, ce serait là le vieux « consensus dominant », déplore par exemple l’essayiste Cora Stephan dans le Welt, avant de constater immédiatement, d’un ton triomphal, qu’après les « minutieuses analyses » de Clark il ne saurait plus être question de « culpabilité » allemande, la responsabilité incombant de manière égale à toutes les nations belligérantes. C’est la bonne vieille interprétation qu’on veut faire passer pour nouvelle : les chefs d’État européens auraient pour ainsi dire agi involontairement, comme des « somnambules », sans avoir la moindre idée des conséquences de leurs actes.

L’enthousiasme suscité par ce « nouveau point de vue » s’accompagne d’un dénigrement de Fritz Fischer qui rappelle à bien des égards la campagne menée contre lui dans les années 1960. Le politologue Herfried Münkler, dont le nouveau livre sur la Première Guerre mondiale peut se lire comme un addendum à celui de Clark, est aux avant-postes de cette entreprise de démolition (3). Si Gerhard Ritter avait parlé à propos de l’ouvrage de Fischer de « thèses complètement immatures », Münkler, de son côté, expliquait récemment dans un entretien au Süddeutsche Zeitung que « la méthodologie de Fritz Fischer ne serait plus acceptée aujourd’hui dans aucun séminaire de premier cycle ».

Il est vrai que les recherches de Fischer, contrairement à celles de Clark, ne se fondaient pas sur des comparaisons internationales – après les crimes du nazisme, on jugeait opportun de nettoyer d’abord devant sa porte. Mais peut-on pour autant les disqualifier complètement et dire avec Münkler qu’il s’agit « de psychothérapie bien intentionnée, mais pas de science ». Ne serait-ce qu’au regard de la contribution capitale apportée par Fischer et de sa renommée internationale, c’est aussi impertinent qu’aberrant.

Du « masochisme politique » : c’est  par cette formule que les adversaires de Fischer cherchaient, à l’époque, à discréditer ses thèses. Aujourd’hui, on lui reproche sa « fierté d’être coupable ». Un reproche également adressé aux critiques de Clark, qui ne veulent pas démordre de l’idée d’une responsabilité prépondérante de l’Allemagne. Ils se sentiraient, dit-on, obligés de reconnaître encore et encore la culpabilité du pays, et en tireraient même une grande jouissance.

De telles attaques montrent bien ce qui se cache derrière la jubilation tonitruante que suscitent Les Somnambules en Allemagne : c’est une réorientation de portée politique et historique qui est ici en jeu. Les conservateurs sont en passe de réussir à regagner leur mainmise idéologique sur l’histoire allemande – alors qu’ils n’y étaient pas parvenus dans les années 1980 encore, lors de la « querelle des historiens » sur le nazisme (4). Il est frappant de voir à quel point ils trouvent peu de contradicteurs. Tout se passe comme si le milieu universitaire était las de cette controverse.

En Angleterre, l’ouvrage de Clark a été accueilli avec beaucoup plus de réserve. Un critique du Spectator, par exemple, s’étonne que l’historien ne porte pas de casque à pointe pendant ses cours magistraux [lire « La germanophilie de Clark », ci-dessous]. Ici, le sympathique historien de Cambridge, notamment en raison de son origine australienne, est considéré comme totalement impartial ; on se plaît à l’entendre dire des choses réconfortantes sur l’histoire prussienne et allemande. Et le camp conservateur peut tranquillement renouer avec le grand « roman national » sur la Première Guerre mondiale, tel qu’il s’énonçait avant Fischer.

 

Le « chèque en blanc »

Bien sûr, il est nécessaire de regarder au-delà de nos frontières. Les autres puissances européennes ont, elles aussi, leur part de responsabilité dans le début de la guerre. En 1914, l’Allemagne n’était certainement pas l’unique trublion dans le concert des nations – de nombreuses études l’ont montré ces dernières années, et, sur ce point, le livre de Christopher Clark est très pertinent. Mais ce sont bien les gouvernements de Vienne et de Berlin qui ont transformé la crise de juillet en épreuve de force, et ce sont avant tout les dirigeants allemands, qui, en signant le 5-6 juillet 1914 un « chèque en blanc » à leur allié austro-hongrois, ont provoqué l’escalade décisive [lire l’article d’Ana Siljak]. Ce jusqu’au-boutisme distingue la crise de juillet des nombreuses autres convulsions, qui, dans les années précédentes, auraient pu dégénérer. Aucun élément nouveau n’est encore venu, à ce jour, invalider ce fait – et Clark lui-même n’a pu en produire aucun.

Mais s’agit-il vraiment, en l’occurrence, d’exhumer la vérité historique ? La question de la culpabilité ne joue plus un rôle important, ont proclamé récemment les historiens Dominik Geppert, Sönke Neitzel et Thomas Weber dans le Welt. Tout en prenant soin de titrer leur article : « Pourquoi l’Allemagne n’est pas seule coupable ». Préférer ne plus poser la question de la culpabilité parce que la réponse ne vous conviendra peut-être pas, voilà une tactique éculée. L’énorme succès du livre de Clark, un succès qui dépasse toutes les attentes, ne tient pas seulement au style brillant de l’auteur (5). De toute évidence, le besoin profond de se sentir déchargé de sa culpabilité joue ici un rôle : puisque l’entière responsabilité de l’Allemagne dans le déchaînement de la Seconde Guerre mondiale ne saurait être mise en doute, on aimerait n’être pas à l’origine de la Première, ou du moins pas plus que les autres.

Ce désir semble devenir plus pressant à l’heure où l’Allemagne joue de plus en plus, en raison du poids de son économie, les premiers rôles en Europe. Encore une fois, les merveilleuses formules d’Herfried Münkler dans le Süddeutsche Zeitung sont d’une franchise déconcertante : « On ne saurait mener une politique responsable en Europe en ayant sans cesse à l’esprit cette idée : nous sommes coupables de tout. »

 

Cet article est paru dans le Zeit le 16 janvier 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.