Juin 1914 : le désir de guerre

De tous les livres parus ces derniers temps sur les causes de la Grande Guerre, celui qui a rencontré de beaucoup le plus large écho est Les Somnambules, de Christopher Clark. Cet Australien germanophile, professeur à Cambridge, actualise avec talent la thèse qui prévaut chez les historiens depuis les années 1930 : inutile de chercher des coupables, cette effroyable tragédie dont sont issus le stalinisme, le nazisme et la Seconde Guerre mondiale est due à un enchaînement malheureux de circonstances, aggravé par la cécité de la plupart des acteurs, ces « somnambules ». Cette thèse, qui venait contredire les conclusions du traité de Versailles, a été bousculée à deux reprises. La première fois par un historien italien méconnu en France, Luigi Albertini, dont l’ouvrage sur les origines de la guerre, publié en 1943, ne fut connu qu’à partir des années 1950. La seconde fois, de manière plus éclatante, par l’historien allemand Fritz Fischer, dans les années 1960. Contrairement à ce qu’on a beaucoup écrit, Fischer ne prétendait pas que l’Allemagne était le seul coupable; mais il étayait la thèse d’Albertini et faisait de son pays le principal fauteur de guerre. On le verra, ce point de vue reste partagé avec plus ou mois de vigueur par nombre d’historiens. Canadienne professeure à Oxford, Margaret MacMillan, sans adhérer à la démarche de recherche de coupables, met la responsabilité allemande au premier plan. L’Américain David Fromkin, lui, s’aligne pratiquement sur la thèse de Fischer. Il en va en gros de même de l’historien d’Oxford Robert J.W. Evans et d’un autre historien anglais, Max Hastings. Et surtout de plusieurs historiens allemands contemporains, dont Volker Ullrich, auteur d’une nouvelle biographie de Hitler dont Books a rendu compte.

 

Dans ce dossier:

 

Les lettres, même pour entrer chez Google

Les humanités, comme on dit, ont un problème d’image, notamment dans le monde anglo-saxon. Obama s’est récemment moqué des étudiants qui préféraient l’histoire de l’art à la technologie (1). Une tradition qui vient de loin : de Benjamin Franklin, de Tocqueville (« Le grec et le latin ne doivent pas être enseignés dans toutes les écoles »), voire même de Rousseau ou de Platon, qui voyaient dans l’enseignement de la littérature une source de corruption des mœurs pour le premier, de l’esprit pour le second. Au mieux, on considère les humanités comme une fantaisie de riches : « Ceux qui prennent ces matières à l’université appartiennent de façon disproportionnée à la bourgeoisie blanche », lit-on dans une étude américaine (2).

La littérature, en particulier, a pris du plomb dans l’aile. Très injustement, car une pléthore d’enquêtes récentes montrent qu’elle améliore la vie et la carrière des lecteurs (lesquels ont déjà tendance à appartenir aux groupes socioéconomiques favorisés, où le goût des livres est cultivé dès la plus tendre enfance). On a même réussi à isoler un principe actif de son effet bienfaisant : l’empathie. À condition néanmoins que la lecture du texte « vous transporte ». Les (bons) romans, disait Kafka, sont comme « une hache qui nous permet de briser la glace de notre mer intérieure », et partant de comprendre les étrangetés de l’âme d’autrui. Ce qui est loin d’être inutile : les amateurs de fiction réussiraient en effet mieux dans leurs examens, et dans leur vie professionnelle aussi, car connaître le mode d’emploi de la psyché est un avantage compétitif majeur, quoique pas toujours utilisé au meilleur escient. L’empathie n’est en effet pas la sympathie, et elle constitue souvent l’apanage des crapules voire des sadiques, et des manipulateurs en tout cas. Un exemple pris dans les belles-lettres elles-mêmes : Shakespeare fait d’Othello, valeureux mais complètement enfermé dans sa vanité, la facile victime du fourbe Iago, cauteleux mais très doué pour l’empathie. Et la littérature possède encore d’autres mérites, moins utilitaristes. Comme Borges l’a souligné, elle est en elle-même une autre forme du bonheur – et de la création aussi, car chaque lecture est un « rêve dirigé » et une recréation de l’œuvre lue.

Mais en ces temps difficiles, impossible d’écarter toute considération utilitaire. C’est pourquoi il faut tendre l’oreille aux propos de Laszlo Bock, le DRH de Google, qui fait cent recrutements par semaine. À la question: « L’étude des humanités est-elle importante ? », il répond dans une interview : « Oui, extraordinairement importante ! » Mais, attention au bémol : l’idéal, ajoute-t-il, c’est de les allier à des études de type scientifique, car celles-ci « sont le signal d’une pensée plus rigoureuse et d’une plus grande énergie au travail » (3). Entre les maths et les lettres, « l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse », le débat n’est toujours pas près d’être tranché.

 


1| Conférence à l’université du Wisconsin, janvier 2014.
2| http://lnk.nu/publicbooks.org/3fh1
3| New York Times, 20 avril 2014.
 

Thomas Piketty in English

La publication, au mois de mars 2014, de Capital in The Twenty-First Century, édition en langue anglaise de l’ouvrage de l’économiste français Thomas Piketty Le Capital au XXIème siècle, a engendré dans le monde anglo-saxon un véritable raz-de-marée de réactions. Paul Krugman, Robert Solow, Robert Skidelsky, Martin Wolf, Will Hutton et de nombreux autres économistes, chroniqueurs et éditorialistes se sont exprimés au sujet de ce livre, dont ils ont présenté et discuté le contenu, la méthode et les thèses, souvent de manière détaillée. Ces recensions ont été commentées. Des portraits de Piketty ont été publiés dans The New Yorker et The Chronicle of Higher Education. Une conférence qu’il a donnée à New York accompagné de deux de ses plus fervents partisans, Paul Krugman et Joseph Stieglitz, a donné lieu à plusieurs reportages.

L’intérêt massif suscité par « l’économiste dont on parle aujourd’hui le plus sur la planète », ainsi que l’a emphatiquement désigné le magazine Time, est lui-même devenu un objet de gloses admiratives ou ironiques. L’hebdomadaire britannique The Spectator a suggéré à ses lecteurs « dix phrases commodes pour bluffer à propos du livre de Piketty » ; The Washington Post a fourni aux siens une recette « en dix étapes simples » pour écrire un article à son sujet, et dans The Financial Times, Robert Shrimsley s’est amusé à décrire « les neuf stades du développement de la bulle Piketty ». Tout ce bruit fait autour du livre et de son auteur a contribué à alimenter un succès commercial étonnant : à ce jour, Capital in the Twenty-First Century a été tiré à quelque 200 000 exemplaires.

Effet de mode

Face à un phénomène de cette ampleur, on pourrait penser n’avoir affaire qu’à un de ces engouements collectifs dont la vie culturelle est coutumière, auxquels peuvent facilement donner naissance les seules forces du snobisme et du suivisme. Mais s’il tient en partie à un effet de mode, l’intérêt dont bénéficie cet ouvrage ne peut être réduit à celui-ci.

Pour quelles raisons Capital in The Twenty Century a-t-il fait l’objet d’une telle quantité d’analyses ? La première, triviale, est le nombre de publications susceptibles de les accueillir. On trouve dans l’univers anglophone une profusion de revues intellectuelles à destination du grand public (The New York Review of Books, The American Prospect, The American Prospect, Prospect, etc), et beaucoup de périodiques généraux (The New Republic, The Nation, The Spectator, The New Statesman) y ont l’habitude de publier des compte rendus de livres assez fouillés. Ce n’est pas le cas en France, où le livre de Piketty dans son édition originale n’a été étudié en profondeur que dans des publications savantes ou militantes, la presse générale, à l’exception d’un long article d’Emmanuel Todd dans Marianne, en traitant le plus souvent sous la forme d’une interview de l’auteur.

Plus importants sont le thème du livre et le timing de sa parution. Le sujet de Capital in the Twenty-First Century est l’économie des inégalités, plus précisément l’évolution historique de la répartition des richesses. Dans le prolongement de l’étude des hauts revenus en France contenue dans le plus fameux de ses précédents livres, s’appuyant dans ce nouvel ouvrage sur l’analyse d’un impressionnant volume de données relatives à une vingtaine de pays, principalement la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et les États-Unis, Piketty met en évidence que l’écart des richesses, qu’on pensait appelé à se réduire sous l’effet de l’augmentation de la prospérité et du progrès technique, après avoir effectivement diminué durant une bonne partie du XXème siècle, est occupé, depuis quelques décennies, à s’accentuer. Si la tendance actuelle se poursuit, soutient Piketty, l’écart en question pourrait prochainement retrouver le niveau qu’il avait il y un siècle.

Il se trouve qu’aux États-Unis, cette question des inégalités donne lieu à des appréciations ambivalentes. D’un côté, la forte sensibilité égalitaire existant dans le pays y rend les Américains très attentifs. Par le passé, elle a poussé plusieurs gouvernements à adopter des impôts sur le revenu de taux très élevé : du début de la grande dépression à la fin de la deuxième guerre mondiale, dans l’Amérique de Franklin Roosevelt, ils sont passés de plus de 60 % à plus de 90 % pour la tranche de revenus la plus élevée.

Saper le mythe américain

D’un autre côté, l’idée qu’il n’y a pas de destin économique des individus et que la possibilité de s’enrichir et les chemins de l’ascension sociale sont ouverts à tous n’a jamais perdu son emprise aux États-Unis. Durant la plus grande partie des trente dernières années, c’est elle qui a triomphé sur la scène politique. Mais suite à la crise financière, et au spectacle de la persistante croissance des hauts revenus, la question des inégalités s’est retrouvée au cœur des préoccupations. La diffusion des résultats des travaux sur les hauts revenus réalisés par Piketty et deux économistes avec lesquels il a étroitement collaboré, Emmanuel Saez de Berkeley et Anthony Atkinson d’Oxford, n’y est d’ailleurs pas étrangère, et c’est notamment de ces économistes que se réclamaient les activistes du mouvement « Occupy Wall Street » dans leur dénonciation du flagrant déséquilibre entre la part de la richesse nationale détenue par le 1 % d’Américains les plus fortunés et celle que possède le reste de la population.

Si le livre de Piketty a créé un tel émoi de l’autre côté de l’Atlantique, fait observer Gillian Tett dans The Financial Times, c’est parce qu’il contribue à saper le mythe américain voulant que tout le monde peut devenir riche grâce au travail acharné et à la reconnaissance du mérite, dans un contexte de forte compétition. On ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec la France où, ainsi que le relève justement The Economist dans un des nombreux articles qu’il a consacrés au livre de Piketty, la question des inégalités est depuis longtemps au centre du débat politique. Pour cette raison, lors de sa parution en français, le livre n’a pas suscité davantage d’écho que « n’importe quel autre livre d’économie intéressant », lit-on dans The New York Times. De fait, si l’ouvrage donne lieu aujourd’hui en France à un débat plus nourri, c’est largement en conséquence du vacarme produit autour de l’édition en anglais.

Mais d’autres facteurs ont pu jouer. Aux yeux de l’économiste Thomas Palley, une des raisons pour lesquelles Piketty s’est imposé aux États-Unis est qu’il n’y est pas identifié comme un économiste de la gauche radicale : Capital in the Twenty-First Century n’est pas le premier ouvrage à soulever la question des inégalités dans ce pays, mais ceux qui s’y étaient employés auparavant l’avaient fait à l’intérieur d’un cadre théorique que les représentants de l’école économique dominante ne pouvaient pas entériner.

Jane Austen et Balzac

Last but not least, le succès critique et public de Capital in the Twenty-First Century tient à la grande qualité de l’ouvrage. Objet d’appréciations dithyrambiques, décrit en termes hyperboliques comme le livre d’économie le plus important des dernières années, voire des dernières décennies, encensé avec exagération comme l’équivalent des œuvres de Thomas Malthus, John Stuart Mill, Karl Marx ou John Maynard Keynes, Capital in The Twenty-First Century est objectivement un livre remarquable. Basé sur un travail de compilation et de mise en forme des données qui en fera longtemps la référence sur la question, produit d’une grande maîtrise des outils statistiques ainsi que des concepts et de l’histoire de la pensée économique, c’est aussi un livre exceptionnellement clair, écrit dans une langue exempte de jargon économique et une prose dynamique et pleine d’allant. Son style est simple et engageant, sans pour autant tomber dans un excès de familiarité, et ses références souvent littéraires.

Pour mettre en lumière l’importance démesurée, dans la société du XIX siècle, du patrimoine et de sa transmission par rapport aux revenus du travail, Piketty s’appuie ainsi sur Jane Austen et Balzac, dont il résume Le Père Goriot avec talent et élégance. Il mentionne aussi Henry James et, pour illustrer plusieurs points (certains le lui ont reproché, d’autres s’en réjouissent), fait recours à des exemples tirés de la culture populaire comme le film Titanic, le dessin animé Les Aristochats ou les séries télévisée Mad Men et Damages. Le livre est par ailleurs agrémenté de remarques et d’allusions délicatement sarcastiques, et très bien traduit. (À juste titre, Robert Solow regrette le rejet des notes de bas de page de l’édition française à la fin du volume. L’ouvrage en anglais est par contre équipé d’un index qui fait cruellement défaut à l’édition originale). Dans l’ensemble, s’il ne se dévore certainement pas « comme un roman policier » selon l’expression consacrée, Capital in The Twenty-First Century, en dépit de sa longueur et de fréquentes répétitions qui l’alourdissent, se lit avec le plaisir et l’excitation qu’on peut éprouver à tourner les pages d’un passionnant livre d’histoire. C’est certainement un des ingrédients de son succès.

La thèse centrale et les idées-clés de Capital in the Twenty-First Century sont familières. De l’étude des statistiques qu’il a rassemblées et traitées, Piketty tire la conclusion suivante : en l’absence d’éléments extérieurs perturbant son fonctionnement spontané, le capitalisme engendre inéluctablement des inégalités de plus en plus importantes, inadmissibles parce qu’en contradiction avec les principes et les valeurs sur lesquels sont basées les sociétés démocratiques. S’il en est ainsi, c’est parce que le taux de rendement du capital tend à être supérieur à celui de la croissance économique (r > g). Le capital croissant plus rapidement que l’économie dans son ensemble, qui comprend, à côté des patrimoines et des revenus qu’ils génèrent, les revenus du travail, la part du capital dans le revenu national tend à augmenter. La richesse se concentre dans un nombre de mains limité, d’autant plus réduit que, plus un capital est important, plus son taux de rendement a des chances d’être élevé.

Le New Deal et le Plan Marshall

Ceci va à l’encontre des conclusions optimistes qu’il y a plus de cinquante ans Simon Kuznets tirait d’une étude du même type que celle de Piketty (elle exploitait également des données fiscales, mais à une échelle temporelle et spatiale plus limitée), conclusions selon lesquelles la croissance tend à réduire spontanément les inégalités. Longtemps, la plupart des économistes ont tenu ces conclusions pour valides. Mais selon Piketty, Kutznets a généralisé trop vite ce qu’il avait sous les yeux. La réduction des inégalités qu’on a observée au cours de la plus grande partie du XXème siècle n’est pas le produit d’une tendance naturelle de l’économie capitaliste à resserrer l’écart entre riches et pauvres, mais la conséquence d’un concours de circonstance particulier. Durant tout le XIXème siècle, dans l’ensemble des pays développés, plus particulièrement en Europe, les inégalités étaient très fortes. À la Belle Époque, elles ont atteint un niveau extrême. Si elles ont ensuite diminué, c’est du fait de la combinaison de plusieurs éléments liés : les deux guerres mondiales, qui se sont traduites par la destruction physique de richesses, l’érosion du capital par l’effort de guerre et la perte de valeur des patrimoines ; les politiques fiscales et de relance mises en œuvre dans l’entre-deux-guerres et à l’issue de la seconde, comme le New Deal et le Plan Marshall ; et le taux de croissance exceptionnel qu’ont connu les pays développés durant cette période connue sous le nom de « Trente glorieuses ». À l’opinion de Piketty, si le taux moyen de rendement du capital tend en effet à s’établir entre 4 % et 5 %, le taux de croissance normal de l’économie se situe entre 1 % et 2 %, les taux supérieurs dont ont bénéficié les pays occidentaux dans l’après-guerre, et les taux encore plus élevés (parfois à deux chiffres) qui ont été et sont encore en partie aujourd’hui ceux des pays émergents correspondant à des situations de rattrapage ou de décollage, par définition éphémères.

Depuis les années 1980, les inégalités ont cependant recommencé à se creuser sous l’influence du retour du taux de croissance à son niveau normal et des politiques fiscales très généreuses, consistant essentiellement en réduction d’impôts, mises en œuvre dans le prolongement des politiques libérales radicales de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Pour enrayer le mouvement de concentration de plus en plus forte des richesses et l’évolution des inégalités à des niveaux insupportables, à côté d’un impôt sur le revenu pouvant aller jusqu’à 80 % pour les revenus les plus élevés, Piketty propose au titre d’une « utopie utile » l’instauration d’un impôt annuel progressif sur le patrimoine (commençant à 0,1 % il pourrait monter à 10 % pour les plus grandes fortunes), nécessairement appliqué à l’échelle mondiale pour éviter l’évasion fiscale.

Un élément frappant du tableau brossé dans Capital in The Twenty-First Century est la forme différente que prennent les inégalités aux États-Unis et en Europe. En France, en Allemagne et au Royaume-Uni, les grandes fortunes sont aujourd’hui largement des fortunes héritées. Aux États-Unis, par contre, la fraction la plus riche de la population comprend un nombre significatif de personnes auxquelles leur travail rapporte des revenus faramineux, vedettes de cinéma ou du show business surpayées, mais, surtout, les super-cadres des entreprises, de la banque et de la finance, aux salaires astronomiques. Aux yeux de Piketty, cette incontestable différence est toutefois d’une moindre portée qu’on pourrait l’imaginer : comme les entrepreneurs millionnaires partis de rien, les « supermanagers » d’aujourd’hui ne sont jamais que des rentiers en puissance, et leurs enfants les futurs héritiers de fortunes qui ne devront rien à leur travail.

Pour exposer cet ensemble d’idées et de thèses, Piketty s’appuie sur un formalisme réduit au minimum, puisqu’il se réduit à deux équations dont la signification peut être très facilement et intuitivement appréhendée : la loi α = r x β, selon laquelle la part du capital dans le revenu national (α) est égale au produit du taux de rendement du capital (r) et du rapport capital/revenu (β) – en réalité une simple tautologie comptable dérivant de la manière dont sont définis ces termes ; et la loi β = s/g, selon laquelle le rapport capital/revenu (β) est égal dans le long terme au rapport entre le taux d’épargne (s) et le taux de croissance (g). Cette deuxième loi, fondée celle-ci sur l’observation, se traduit notamment par le fait qu’« un pays qui épargne beaucoup et qui croît lentement accumule dans le long terme un énorme stock de capital [donc que] dans une société en quasi-stagnation, les patrimoines issus du passé prennent naturellement une importance démesurée ».

Un ton émotionnel, passionné et véhément

En simplifiant quelque peu, on peut répartir les très nombreux articles au sujet du livre de Thomas Piketty parus dans la presse générale et spécialisée anglo-saxonne en trois grandes catégories : des articles enthousiastes ou globalement favorables, moyennant des réserves parfois sévères – leurs auteurs sont essentiellement des personnalités de la gauche social-démocrate ou de la droite modérée ; des articles critiques émanant de la gauche radicale et marxiste ; les articles encore plus négatifs rédigés par des économistes néo-libéraux et néo-conservateurs et des journalistes ou commentateurs proches du milieu des affaires – une forte proportion d’entre eux ont paru dans la National Review, The National Interest, The Wall Street Journal, Forbes et les publications du groupe Bloomberg.

Les deux premières catégories comprennent des textes le plus souvent assez longs et analytiques, argumentant de manière détaillée en faveur des thèses défendues par Piketty ou s’employant à mettre en évidence par le raisonnement leurs points faibles. À quelques exceptions près, les articles critiques de la troisième catégorie tendent à être plus courts. Leur ton est volontiers émotionnel, passionné, voire véhément, et certains de leurs auteurs tombent quasiment dans l’invective. Contre toute évidence, Piketty y est dépeint comme un féroce néo-marxiste fondamentalement animé par la haine des riches et prêt à aventurer les pays occidentaux dans de dangereuses utopies égalitaires qui entraîneraient fatalement la ruine de leur économie. La question de l’inégalité y est présentée comme un objet de préoccupation avant tout pour les intellectuels et les universitaires, et l’importance qui lui est accordée y est décrite, par exemple par l’éditorialiste David Brooks du New York Times ou Garett Jones dans Reason, comme le reflet et l’expression, non de la compassion envers la détresse des plus pauvres, mais de l’envie éprouvée par les riches ordinaires (par exemple certains prestigieux professeurs d’économie) envers les super-riches.

Dans l’ensemble, les critiques dont le travail de Thomas Piketty a fait l’objet portent sur tous les aspects de Capital in the Twenty-First Century. On a ainsi contesté le bien-fondé de l’utilisation des données fiscales, au motif qu’elles peuvent être trompeuses et ne sont pas également fiables dans tous les pays, et rappelé qu’à côté des résultats des enquêtes auprès des ménages auxquelles il est souvent fait recours dans ce domaine, justement critiquées par Piketty en raison de l’image biaisée qu’elles peuvent donner des inégalités, d’autres types de données peuvent être mobilisées ; les données salariales, par exemple, que James K. Galbraith, dans un article de la revue Dissent, rappelle avoir lui-même exploitées.

Capital, patrimoine et richesse

Plus fondamentalement, l’acception très large dans laquelle Piketty emploie le mot « capital » et la singularité du concept de capital sur lequel ses analyses reposent ont été mis en cause. Dans Capital in The Twenty-First Century, « capital » n’est pas employé dans le sens politique qu’il a chez Marx, où ce concept est inséparable de l’idée d’une plus-value réalisée au détriment des travailleurs. Mais il n’a pas non plus la signification fonctionnelle qu’il a traditionnellement en économie, plus particulièrement dans l’économie néo-classique, où, sous la forme du capital foncier ou du capital technique, il désigne le second facteur de production à côté du travail. Dans le livre de Thomas Piketty, « capital » et « patrimoine » sont employés comme synonymes. C’est donc dans un sens qu’on pourrait qualifier de « comptable » que le mot est employé. De fait, Piketty définit le capital comme « la somme des actifs non financiers (logement, terrains, fonds de commerce, bâtiments, machines, équipements, brevets et autres actifs professionnels […]), et des actifs financiers (compte bancaires, plans d’épargne, obligations, actions et autres parts de société, placements financiers de toute nature, contrats d’assurance vie, fonds de pension, etc), diminués des passifs financiers (c’est-à-dire de toutes les dettes) ».

Cette définition, qui exclut le « capital humain », un concept que Piketty considère à juste titre dépourvu de signification dans des sociétés qui ne pratiquent plus l’esclavage, n’est pas sans soulever certaines difficultés. Plusieurs économistes ont fait valoir que se trouvaient ainsi mélangés des éléments constituant des facteurs de production et d’autres (typiquement le logement propre) qui ne sont pas utilisés pour produire du profit. Et James K. Galbraith a dénoncé la fragilité d’analyses reposant ultimement, non sur la mesure physique du capital, mais sur la valeur de marché de ses constituants, qui est, on le sait, fluctuante : « Le livre de Thomas Piketty […] ne porte ni sur le capital au sens où Marx emploie ce mot, ni sur le capital physique utilisé comme facteur de production dans le modèle néoclassique de la croissance économique. L’objet dont il traite est l’estimation de la valeur des avoirs tangibles et financiers, la distribution de ces avoirs et la transmission par héritage de la richesse d’une génération à une autre ».

Cette difficulté est étroitement liée à une autre, également souvent signalée. Dans Le Capital au XXIème siècle, le taux de rendement moyen du capital est présenté comme une donnée, sans qu’aucun mécanisme ne soit proposé pour expliquer pourquoi il tend à s’établir au niveau où il se trouve et d’où vient le profit. Ceci est la conséquence immédiate des choix scientifiques faits par Piketty, qui n’a pas l’ambition de construire un nouveau modèle théorique de la croissance ou de la genèse du profit, mais ne se revendique pas pour autant clairement d’un modèle existant. Ainsi que l’a fait judicieusement remarquer l’économiste français Gaël Giraud, Le Capital au XXIème siècle entretient avec le modèle néo-classique des rapports ambigus, en ce sens que celui-ci sert d’arrière-plan théorique à l’ensemble de ses analyses, sans que Piketty le reconnaisse explicitement mais aussi sans qu’il conteste ce modèle, même lorsque les faits empiriques qu’il met en lumière entrent en contradiction avec lui. C’est que ses intentions sont différentes. Comme le dit très bien Giraud : « La démarche de l’ouvrage peut s’interpréter comme celle d’un fiscaliste : il s’agit d’enregistrer une mesure [du stock de capital, du revenu national et du taux de rendement du capital] et d’en déduire un rendement qui fournisse une jauge objective du montant maximum qu’une administration fiscale pourrait ponctionner sans être accusée d’appropriation. Peu importe, alors, d’où provient le rendement du capital ».

Salaires extravagants

Paul Krugman (dans The New York Review of Books) et Robert Solow (dans The New Republic) ont par ailleurs déploré la faiblesse relative de la partie de Capital in The Twenty-First Century consacrée à l’étude des très hauts revenus par rapport à celle qui porte sur les patrimoines et la fortune transmise. Pour rendre compte de l’explosion des salaires des directeurs généraux dans les entreprises industrielles et de service et les banques (en quelques dizaines d’années, ils sont passés de vingt fois le salaire de leur employé le moins payé à deux cent fois cette somme), Piketty avance l’explication simple qu’il ne pouvait en aller autrement à partir du moment où ces cadres du plus haut niveau ont été autorisés à fixer eux-mêmes leur rémunération.

Sans pour autant cautionner l’argument avancé par certains économistes pour justifier les salaires extravagants des CEOs, argument selon lequel il ne faudrait y voir que la conséquence de l’exceptionnelle productivité que leur permettrait un talent hors-norme, Krugman et Solow souhaiteraient une explication de caractère plus économique. Pour Solow, une solution (purement technique et formelle, il est vrai) consisterait à considérer, au moins en partie, ces rémunérations d’un ordre de grandeur extraordinaire, non comme des revenus du travail mais comme une forme particulière de revenus du capital. Pour Krugman, une partie au moins de l’explication réside dans le développement spectaculaire de l’économie financière et le fait que ces cadres supérieurs ont objectivement contribué à enrichir les sociétés qui les employaient dans des proportions jamais vues. Dans le même esprit, Robert Skidelsky rappelle la thèse défendue par certains économistes selon laquelle les technologies de l’information accroissent réellement le produit marginal de l’activité des dirigeants, par conséquent leur valeur économique.

Il a d’autre part été dit que le fait que les analyses de Piketty, bien que couvrant au total plus d’une vingtaine de pays, portent principalement sur les pays occidentaux, tend à donner de la concentration des richesses à l’échelle du monde une image biaisée, puisqu’elles ne prennent pas en compte l’élévation importante du niveau de vie dans un certain nombre de pays en développement, plus particulièrement les pays émergents. Certains ont aussi affirmé que ces analyses concernent en réalité davantage l’Europe, où la part de la fortune héritée est très importante, que les États-Unis. D’autres ont soutenu à l’opposé qu’elles s’appliquent mieux au cas des inégalités de revenus qu’à celui des inégalités de patrimoine.

L’absence d’une théorie des crises

Dans un autre ordre d’idées, des économistes comme Dean Baker ont stigmatisé le manque d’attention porté par Piketty au rôle joué dans l’évolution des inégalités par les institutions socioéconomiques, par exemple la réglementation en matière de brevets et, en dépit de ses déclarations sur l’origine politique plutôt qu’économique des inégalités, l’ont accusé de négliger des éléments importants du contexte politique. En France, Robert Boyer lui reprochait de même de ne pas prendre suffisamment en compte les conflits salariaux, et François Chesnais de passer sous silence l’impact de phénomènes comme « les technologies de l’information, la concentration industrielle, l’internationalisation de la production ou la mise en concurrence mondialisée des travailleurs ». On a aussi regretté que Piketty ne se soit pas davantage intéressé à la crise financière et au rôle qu’elle a pu jouer dans l’accroissement des inégalités, et l’absence, dans Capital in The Twenty-First Century, d’une théorie, même sommaire, des crises.

Les deux aspects du livre qui ont été la cible des tirs les plus nourris dans le monde anglo-saxon sont cependant les prévisions qu’on y trouve sur l’évolution des inégalités et les mesures préconisées pour limiter leur augmentation. Dans le scénario proposé, pour que l’écart entre les plus riches et le reste de la population continue à se creuser, il est nécessaire que le taux de rendement du capital et le taux de croissance demeurent au niveau où ils se situent aujourd’hui. Reprochant à Piketty d’extrapoler trop vite les tendances futures à partir de celles du passé, beaucoup de commentateurs contestent que l’évolution postulée soit fatale. Une loi empirique de l’économie est qu’à mesure que le capital s’accumule, son taux de rendement a tendance à baisser. Il est donc loin d’être sûr, font-ils remarquer, que ce taux va longtemps se maintenir à son niveau actuel. À l’inverse, la croissance pourrait repartir à la hausse, à l’occasion d’un bond de productivité causé par une percée technologique impossible à prévoir aujourd’hui.

Des objections au moins aussi fortes ont été élevées à l’endroit des mesures politiques recommandées par Piketty. Quel sens peut-il y avoir à proposer une disposition aussi irréaliste qu’un impôt mondial sur la richesse qui, du propre aveu de Piketty, n’a aucune chance d’être jamais adopté ? Du côté conservateur, le message est de surcroît qu’une imposition aussi excessive aurait immanquablement pour conséquence, en réduisant le stock de capital, de tuer la croissance, décourager l’investissement et appauvrir la société dans son ensemble. Du côté progressiste, on souligne que dans la panoplie des moyens dont disposent la société et l’État pour réduire les inégalités, d’autres outils existent à côté des instruments fiscaux, qui relèvent de la politique salariale, de la politique sociale, en matière d’éducation, de réglementation des activités financières, d’investissement public, etc.

Dans un article de l’hebdomadaire de gauche New Statesman, Nick Pearce suggère à ce titre une idée également (et plus logiquement) avancée par les économistes libéraux en Europe et conservateurs aux États-Unis, formulée avec une particulière vigueur par Michael Tanner du Cato Institute : celle de transformer les travailleurs en capitalistes, « [en répartissant] le capital plus équitablement dans la société [sous la forme de] parts des entreprises, de partage des profits ou par la création de nouveaux fonds souverains […] à l’usage des citoyens, à la place d’impôts redistribuant la richesse ».

John Rawls et Amartya Sen

Enfin, demeure une question fondamentale : pour quelles raisons un niveau très élevé d’inégalités est-il inacceptable ? À cette question, signale Martin Wolf en conclusion d’un compte rendu très élogieux du livre dans le Financial Times, Capital in The Twenty-First Century ne répond pas explicitement. Même s’il laisse entendre à plusieurs endroits qu’il a également cet aspect à l’esprit, Piketty ne refuse pas la perspective d’une société très inégalitaire pour des raisons d’efficacité économique, mais sur en fonction de considérations politiques. En dépit de quelques références aux travaux de John Rawls et Amartya Sen (notamment le fameux principe énoncé dans la Théorie de la justice de Rawls selon lequel « les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient au plus grand bénéfice des plus désavantagés »), il ne construit cependant pas un raisonnement systématique de philosophie politique pour démontrer la nécessité de réduire les écarts de richesse, arguant simplement qu’un écart trop élevé conduira inexorablement à une explosion sociale et qu’il n’est pas compatible avec les valeurs d’une société démocratique, en raison de la capacité et de la propension bien connue du pouvoir économique à se transformer en pouvoir politique. Ce dernier argument, que Piketty ne fait que mentionner, aurait gagné à être développé. C’est en effet le meilleur qu’on puisse opposer à ceux qui, partant de l’hypothèse que les inégalités sont le prix à payer pour la croissance et la prospérité, mettent en demeure ceux qui les dénoncent de choisir entre deux types de société : une société inégalitaire où le niveau de vie des plus pauvres serait relativement confortable, et une société égalitaire où il serait moins enviable.

Que retenir de ce tour d’horizon ? Par son ampleur et son intensité, le débat auquel a donné lieu Capital in The Twenty-First Century dans le monde anglo-saxon, plus particulièrement aux États-Unis, montre à quel point la question des inégalités y est devenue brûlante. Expliquer l’importance qu’elle a prise par la jalousie et l’envie des classes aisées, notamment des intellectuels, à l’égard des très riches, est à l’évidence un peu court. Quel que soit l’impact objectif de cet état de fait (que l’existence de fortes inégalités soit néfaste pour l’économie dans son ensemble n’est pas prouvé, mais qu’elle soit indispensable à la prospérité générale ne l’est pas davantage), certaines fortunes et certains salaires ont à l’évidence atteint aujourd’hui des niveaux grotesques, difficilement justifiables et choquants.

Par son sérieux et sa profondeur, ce débat met aussi en lumière l’importance du travail réalisé par Thomas Piketty, qui devrait donner longtemps encore matière à réflexion aux économistes. Dans The Nation, Timothy Shenk exprime d’ailleurs le vœu que Capital in The Twenty-First Century joue à cet égard dans les années à venir un rôle comparable et opposé à celui qu’a eu l’Histoire monétaire des États-Unis de Milton Friedman et Anna Schwartz à l’aube de l’ère monétariste. Ce débat montre toutefois aussi que ce travail n’est pas sans failles, qu’il est vulnérable à la critique et pas totalement à l’abri d’une série d’objections sérieuses.

Une partie au moins de celles qui lui ont été adressées procèdent d’une lecture superficielle et rapide, ou carrément biaisée. Beaucoup d’entre elles ont été anticipées par Piketty, qui s’efforce d’y répondre à l’avance. À l’argument qu’un ralentissement supplémentaire de la croissance pourrait entraîner, en conformité avec les prédictions de la plupart des modèles, une baisse progressive du taux de rendement du capital, il peut ainsi rétorquer que ceci peut être évité si, comme on dit, « l’élasticité de substitution entre le capital et le travail est supérieure à 1 » (le travail peut aisément être remplacé par du capital), ce qui semble être le cas actuellement est pourrait l’être davantage dans l’avenir sous l’effet du développement de la robotique.

La hausse des prix immobiliers

Mais d’autres critiques sont moins faciles à parer. L’inclusion, en particulier, dans le calcul des richesses, du logement au côté du capital productif, est loin d’être anodine. Ainsi qu’il a été montré par quatre économistes français dans une note de l’Institut d’études politiques de Paris à présent régulièrement citée dans la presse anglo-saxonne, cette inclusion, du fait de l’augmentation importante des prix de l’immobilier, a pour effet de gonfler significativement la part du capital dans le rapport capital/revenu. Piketty peut faire valoir que la hausse des prix de l’immobilier contribue à creuser les inégalités, parce qu’elle se traduit par un accroissement de la réserve de valeur dont disposent les propriétaires en cas de besoin, ainsi qu’une difficulté considérable, pour ceux qui ne bénéficient pas d’un salaire substantiel, à accéder à la propriété. Mais s’il s’avère effectivement que l’irrésistible augmentation apparente, dans le revenu national, de la part du capital, est au moins en partie le produit d’un artefact de calcul, la thèse de l’inexorable croissance du capital en sortirait affaiblie et on peut s’interroger sur sa validité. On peut aussi légitimement se demander jusqu’à quel point Piketty n’interprète pas systématiquement les données qu’il a rassemblées dans le sens des idées qu’il défend.

Les commentaires dont a fait l’objet Capital in The Twenty-First Century aident enfin à appréhender ce qui fait le caractère singulier de ce livre. Ancien professeur au M.I.T., apprécié par ses collègues américains pour une virtuosité mathématique qui le faisait considérer comme une « machine à démontrer des théorèmes », Piketty n’a pas renoncé à bâtir des modèles théoriques par incapacité à les concevoir et les développer, mais par conviction qu’ils sont inutiles. « La discipline économique », affirme-t-il sans ambages, « n’est toujours pas sortie de sa passion infantile pour les mathématiques et les spéculations purement théoriques, et souvent très idéologiques, au détriment de la recherche historique et du rapprochement avec les autres sciences sociales ».

Autant un livre d’histoire que d’économie.

L’approche qu’il a choisie est donc résolument empirique, historique et statistique. « Beaucoup d’économistes », relève pertinemment Mike Konczal dans la Boston Review, « construisent des petites histoires et des modèles, puis s’enquièrent de données qui peuvent les illustrer. Piketty, à l’opposé, commence par les données puis se tourne vers les modèles imaginés par les économistes pour vérifier s’ils parviennent à en rendre compte ». Admirateur de Fernand Braudel et François Furet et des représentants de cette « histoire sérielle » basée sur l’études de longues séries statistiques qu’ont illustrée des historiens comme Pierre Chaunu ou Emmanuel Leroy-Ladurie – une tradition de recherche dont il regrette qu’elle ait été trop vite abandonnée – Thomas Piketty affirme avec raison de Capital in The Twenty-First Century qu’il est « autant un livre d’histoire que d’économie. » Si l’on n’y trouve pas de théorie de la croissance ou du profit, c’est parce que son intention n’était pas d’en bâtir une, mais de rassembler un corps de données aussi rigoureux et consistant que possible en essayant d’identifier les conclusions qu’on peut tirer de leur étude.

Il ne faut pas se méprendre à cet égard. Paul Krugman a certainement raison d’affirmer que Capital in The Twenty-First Century fournit « une théorie unifiée de l’inégalité, qui intègre la croissance économique, la distribution des revenus entre capital et travail, et la distribution de la richesse et des revenus entre les individus dans un cadre unique ». Mais contrairement à ce que soutient Branko Milanovic dans un article universitaire très cité, on y cherchera en vain une théorie complète du capital. Il est difficile de donner tort à Gaël Giraud lorsqu’il affirme : « Le travail de Piketty ne fournit [pas] une théorie du capital (encore moins du capitalisme). Son approche est bien moins ambitieuse que les tentatives de Marx, Schumpeter, Keynes, des écoles françaises de la régulation et des conventions et, a fortiori, des Cambridgiens britanniques : elle consiste à s’en remettre à la mesure empirique des termes observables […] ». Le Capital au XXIème siècle n’en pas moins l’immense mérite d’apporter à l’étude des inégalités une grande quantité de matériau inédit et une brassée d’idées stimulantes, un accomplissement mineur peut-être, par rapport aux « ambitieuses tentatives » des plus grands penseurs de l’économie, mais de valeur et d’intérêt plus élevés que beaucoup de ces constructions abstraites et formelles dont la mise au point absorbe l’essentiel du temps et des efforts d’une partie importante des économistes contemporains.

L’approche choisie par Piketty n’est pas séparable de sa conception de l’économie comme savoir, dont on a fréquemment souligné qu’elle renouait avec la tradition des pionniers de cette discipline. À l’expression « science économique », qu’il trouve terriblement arrogante, Piketty affirme de fait préférer nettement celle d’« économie politique », qui a le mérite d’illustrer « la visée politique, normative et morale » qui caractérise à ses yeux l’économie. Cette approche est donc ouvertement liée à ses positions politiques, qui ne sont évidemment ni celles d’un marxiste, comme l’ont absurdement soutenu les moins sérieux des commentateurs conservateurs, ni d’un libéral au sens européen du terme, et que James K. Galbraith définit parfaitement lorsqu’il écrit : « Ni radical, ni néo-libéral [Piketty est] un démocrate classique partisan d’une politique de welfare dans l’esprit du New Deal. »

Comme Keynes

De ce double point de vue, de toutes les figures historiques de la pensée économique avec lesquelles on l’a plus ou moins pertinemment comparé, toutes proportions gardées, bien sûr, et bien qu’il ne le cite pas souvent, c’est de Keynes que Thomas Piketty apparaît le plus proche. Comme Keynes, Piketty n’est nullement hostile au capitalisme, qu’il ne pas préconise pas d’abolir et dont, à l’opposé de Marx, il ne prédit pas du tout l’inévitable autodestruction sous l’effet de puissantes contradictions internes. Comme Keynes, qui envisageait avec sérénité « l’euthanasie des rentiers », il exprime sa sympathie envers les entrepreneurs, créateurs de richesses dont tous bénéficient directement ou indirectement, à l’opposé des gros détenteurs de capital qui se contentent de vivre de ce que celui-ci leur rapporte. Et comme l’auteur de la Théorie générale, Piketty ne pense pas que le fonctionnement spontané de l’économie conduise nécessairement à un état de fait souhaitable et considère que l’État a un rôle indispensable à jouer dans ce domaine. Keynes et Piketty stigmatisent de plus l’un et l’autre la tendance spontanée des économistes, sous l’emprise du désir de pouvoir afficher des signes ostensibles de scientificité, à édifier des modèles mathématiques sophistiqués. Et tous deux conçoivent leur discipline comme un savoir humaniste fortement lié à tout ce que peuvent nous apprendre du comportement humain et du fonctionnement de la société l’histoire, les sciences sociales et la littérature, un savoir de surcroît indissociable de jugements de valeur.

Bien sûr, le rapprochement ne tient que jusqu’à un certain point. Keynes justifiait une intervention de l’État dans l’économie par des raisons d’efficacité économique, quand Piketty le fait au nom de la justice sociale. Son principal objet de préoccupation était l’emploi et la sous-utilisation des facteurs de production, quand celui de Piketty est l’inégalité. Keynes était un libéral, quand Piketty place volontiers son entreprise sous l’égide des idéaux de la Révolution française. La politique qui découle de la théorie de Keynes met en œuvre une panoplie d’instruments, dont la manipulation du taux d’intérêt et l’investissement public dans les périodes de récession et de dépression, quand celle que préconise Piketty se limite à des mesures de caractère fiscal appliquées en permanence. Et si Le Capital au XXIème siècle est bâti autour de l’analyse de données empiriques, la Théorie générale, qui ne contient quasiment pas de données, repose pour l’essentiel sur des considérations logiques et psychologiques. On ajoutera que si l’ouvrage de Piketty est naturellement loin d’avoir la puissance théorique de celui de Keynes, il s’en faut de beaucoup, il faut bien reconnaître qu’il se lit plus facilement.

Au bout du compte, pour emprunter à Racine la formule de Britannicus volontiers utilisée dans les cas de ce genre, Capital in The Twenty-First Century ne mérite ni l’excès d’honneur, ni l’indignité dont il a été accablé. L’ouvrage n’a pas la portée théorique révolutionnaire que certains lui ont prêtée, et souffre de faiblesses associées à l’approche adoptée par Piketty et dérivant de sa décision de privilégier, parmi les outils de politique économique, l’instrument fiscal, décision dont tout indique qu’elle a orienté son travail au moins autant qu’elle résulte de ses conclusions. Mais il s’agit incontestablement d’un des meilleurs livres d’histoire économique et d’économie politique de ces dernières années. Une fois la poussière retombée et le tumulte apaisé, on continuera donc vraisemblablement à en entendre parler, même si c’est d’une façon beaucoup moins bruyante et dans des termes et sur un ton différents : comme le produit d’un travail de recherche de premier plan et un livre très réussi, dont le contenu et les idées stimulent la réflexion tout en appelant une sérieuse discussion. Ses données seront exploitées, ses analyses nuancées ou réfutées, ses thèses contestées en tout ou en partie, mais il sera longtemps impossible de traiter de son objet, les inégalités, sans y faire référence. De combien de livres d’économie peut-on l’affirmer ?

Michel André

La vérité sur le cannabis

À l’été 2006, j’ai accueilli dans mon laboratoire un jeune universitaire israélien qui voulait comprendre comment les virus attaquent les cellules – c’est l’un de mes grands sujets de recherche. De mon côté, j’étais intéressé par son expérience dans un nouveau domaine scientifique qui m’intriguait : les effets biologiques des cannabinoïdes, le principal composé actif de la marijuana. Le chercheur avait été formé à la Hebrew University de Jérusalem par le professeur Raphael Mechoulam, le chimiste qui a découvert en 1964 le delta-9 tetrahydrocannabinol (THC), le composé psychoactif de la marijuana. Raphael Mechoulam avait ensuite isolé le cannabidiol (CBD), une substance similaire, présente en abondance dans la plante, mais différente du THC en ce qu’elle ne produit aucun effet notable sur l’humeur, la perception, l’attention, l’éveil ou l’appétit.

Les travaux du jeune chercheur se révélèrent productifs. Il testa aussitôt les effets de plusieurs cannabinoïdes sur un virus de l’herpès qui stimule le développement du sarcome de Kaposi, une tumeur qui défigure et entraîne souvent la mort des personnes immunodéficientes, comme celles souffrant du sida. Il apparut que le CBD, l’abondant composé non psychoactif de la marijuana, pouvait contrecarrer les effets cancérigènes du virus. D’autres chercheurs de mon laboratoire découvrirent aussi que les cannabinoïdes modifiaient la façon dont les globules blancs migrent en réaction aux stimuli physiologiques, un aspect crucial de la défense immunitaire. D’autres équipes mirent ensuite en évidence, en laboratoire, la faculté du THC d’inhiber le développement du cancer du poumon, et, pour le CBD, du cancer du sein. De toute évidence, les composants chimiques de la marijuana ont des effets aussi puissants que variés, tant sur les cellules normales que sur les cellules cancéreuses.

Mais j’ai surtout été fasciné de découvrir que nous disposions dans notre corps d’un système cannabinoïde naturel, « endogène ». En 1988, des chercheurs identifièrent à la surface des neurones des récepteurs spécifiques sur lesquels se dépose le THC. On donna au premier le nom de « récepteur cannabinoïde 1 », ou CB 1. Cinq ans plus tard, on en découvrit un second, le CB 2. Ce nouveau récepteur est moins présent dans le système nerveux, mais on le trouve en abondance dans les globules blancs. C’est encore Raphael Mechoulam qui découvrit le premier cannabinoïde endogène, un acide gras présent dans le cerveau, qu’il appela « anandamide » (du mot sanskrit ananda, « béatitude »). Quand l’anandamide se lie au CB 1, cela déclenche une cascade de changements biochimiques dans nos neurones. On a depuis identifié d’autres cannabinoïdes endogènes. Du point de vue de l’évolution, cela semble logique : pourquoi les récepteurs CB 1 et CB 2 seraient-ils présents dans nos cellules si nous ne produisions pas, dans des conditions normales, les molécules qui s’y déposent ? Les ramifications physio­logiques des cannabinoïdes endogènes sont très étendues – et leur impact le plus spectaculaire concerne la perception et la réponse à la douleur.

Le cannabis est l’une des plus ancien­nes drogues psychotropes, qui n’a cessé d’être consommée au fil de l’histoire. Les archéologues en ont découvert dans des sites asiatiques datant du néolithique, soit près de 4 000 ans avant notre ère. La forme la plus commune de la plante est Cannabis sativa, qui pousse à la fois dans les climats tropicaux et tempérés. « Marijuana » est un terme mexicain désignant à l’origine du tabac bon marché, et qui se réfère désormais aux feuilles séchées et aux fleurs du chanvre. Quant au « haschisch » (le nom arabe du chanvre indien), c’est la résine visqueuse extraite de celui-ci. Un empereur chinois, Shen Nung, à qui l’on attribue aussi la découverte du thé et de l’éphédrine, est considéré comme le premier à avoir fait état d’un usage thérapeutique du cannabis, dans un traité de médecine remontant à 2737 av. J.-C. (1).

En 1839, William O’Shaughnessy, un médecin britannique travaillant en Inde, publia un article sur l’utilisation du cannabis comme analgésique et stimulant de l’appétit, ayant de surcroît un effet de relaxant musculaire et de modérateur des nausées et des crises d’épilepsie. Ses observations conduisirent à la généra­lisation de l’utilisation médicale du cannabis en Angleterre. On en prescrivait à la reine Victoria pour soulager ses douleurs menstruelles.

 

« Folie du joint »

La plante de cannabis contient quelque 460 composants chimiques, dont au moins 60 cannabinoïdes. Depuis les années 1960, le THC, la principale substance psychoactive de la marijuana, a augmenté de 1 à 5 % dans les plantes cultivées et peut atteindre désormais jusqu’à 10 à 15 %. Quand on fume de l’herbe, environ 20 à 50 % du THC est absorbé via les poumons ; quand elle est ingurgitée, la proportion de THC qui parvient au cerveau est moindre parce que le THC est métabolisé en passant de l’estomac au foie. Le THC se concentre dans les tissus adipeux qui le relâchent progressivement, et il agit dans le cerveau principalement sur les récepteurs CB 1 du système dopaminergique du cortex mésolimbique – ce qui favorise, semble-t-il, l’effet gratifiant et le « renforcement positif » engendrés par la drogue.

Fumer ou ingérer du cannabis produit généralement la sensation de « planer », un sentiment de relaxation et d’euphorie, accompagné d’une diminution de l’attention et de l’anxiété. Mais il peut arriver, si l’on consomme du cannabis pour la première fois, ou si l’on a des problèmes psychologiques, que l’on ressente au contraire abattement, peur, voire panique. En général, quand on « plane » sous l’effet de la marijuana, on éprouve un sentiment accru de sociabilité – mais une réaction négative peut provoquer un complet repli sur soi. L’herbe altère la perception du temps, qui semble s’écouler plus vite qu’en réalité. Elle modifie aussi la perception spatiale, les couleurs peuvent sembler plus brillantes, et la musique plus prenante. À forte dose, le cannabis provoque des hallucinations, ce qui explique sans doute son utilisation religieuse dans certaines sociétés. Mais, à la différence des opioïdes, on n’a jamais signalé de décès par suite d’une overdose de THC, probablement parce que les cannabinoïdes n’inhibent pas notre réflexe respiratoire, une cause d’asphyxie. En cas d’usage régulier, la privation de marijuana peut déclencher un état de manque pénible et déprimant.

En 2008, l’OMS a publié une étude sur la santé mentale portant sur 50 068 personnes de 16 ans ou plus dans dix-sept pays. Ce rapport a permis d’établir que 160 millions de personnes de 16 à 65 ans ont consommé au moins une fois du cannabis dans leur vie. Le taux le plus faible d’utilisation déclarée est celui de la Chine, 0,3 % ; et le plus élevé, celui des États-Unis, 42 %, suivis de près par la Nouvelle-Zélande. Pourtant, malgré son usage très répandu, le cannabis est presque partout interdit. Harry J. Anslinger, un célèbre partisan de sa prohibition, a réussi au terme d’une intense campagne de lobbying à faire passer au Congrès américain le Marijuana Tax Act de 1937, qui a rendu l’accès au produit très coûteux. Anslinger, qui dirigeait le Bureau fédéral des narcotiques, faisait alors valoir que l’usage public du cannabis était excessivement dangereux et pouvait provoquer la « reefer madness » [« folie du joint »] (2). L’Association médicale américaine s’opposa quant à elle à cette législation, craignant qu’elle n’entrave la recherche sur la marijuana et son usage pharmaceutique potentiel. Bien qu’il ait longtemps figuré dans la Pharmacopée des États-Unis, où sont définies les normes officielles pour les médicaments et les aliments, le cannabis en fut supprimé en 1942.

 

Efficace contre l’anorexie

En 1970, le Congrès adopta le Controlled Substances Act, qui classe la marijuana aux côtés de l’héroïne dans les drogues de la « liste 1 » : celles potentiellement dangereuses et sans valeur médicale. (L’opium, d’où provient la morphine, ainsi que les amphétamines furent classés en liste 2, comme drogues de moindre nocivité malgré leur puissant effet addictif.) Dans la foulée, Nixon déclara la « guerre contre la drogue », et, en 1986, Reagan signa l’Anti-Drug Abuse Act, qui prévoyait des peines de prison incompressibles pour les détenteurs et revendeurs de drogues interdites, y compris la marijuana.

L’étude des cannabinoïdes – extraits des plantes ou existant à l’état naturel dans notre corps – a désormais pris une ampleur planétaire et fédère les efforts de nombreux chercheurs qui travaillent dans les laboratoires universitaires comme au sein des entreprises pharmaceutiques. Mais Mitch Earleywine, un grand spécialiste des drogues et de l’addiction de l’université d’État d’Albany (SUNY), observe à quel point les résultats des études actuelles sur la marijuana lui rappellent le test de Rorschach, où « les gens interprètent des images ambiguës d’une façon qui est censée en dire plus long sur eux-mêmes que sur la tache d’encre ». Les faiseurs de politiques publiques ou les lobbyistes, souligne Mitch Earleywine, réagissent bien souvent aux études sur la marijuana en fonction de leurs opinions : leurs interprétations en disent plus long sur leurs propres préjugés que sur la réalité des données. Les tenants de l’interdiction font valoir, par exemple, que l’on trouve souvent du THC dans le sang des victimes d’accidents de la route – mais ils omettent de préciser que, dans la plupart des cas, celles-ci avaient aussi absorbé de l’alcool. Les antiprohibition, eux, soulignent que les enquêtes ne font pas apparaître de perte de mémoire chez les consommateurs chroniques ; en oubliant de mentionner que les tests utilisés dans ces études sont si faciles que même un déficient mental pourrait les réussir.

Il existe néanmoins deux travaux récents qui ne tombent pas dans ce travers et analysent d’un œil critique les données de plus d’une centaine d’études portant sur 6 100 patients souffrant de toutes sortes de maladies. Il en ressort que la marijuana semble efficace dans le traitement de l’anorexie, des nausées et des vomissements, du glaucome, du syndrome d’irritation du colon, de la spasticité musculaire, de la sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot), de l’épilepsie et du syndrome de Tourette. En revanche, malgré les résultats obtenus dans des expériences menées dans mon propre laboratoire ou ailleurs, les effets anticancéreux de la marijuana semblent plus incertains, et ni le THC ni le CBD ne paraissent capables d’enrayer la croissance anormale des tissus.

Judy Foreman, une journaliste scientifique chevronnée, consacre un chapitre entier à la marijuana dans son dernier livre, A Nation in Pain (3). Elle recense judicieusement toutes les données concernant les bénéfices et les risques d’une utilisation thérapeutique de la marijuana dans les maladies entraînant des douleurs, précisant quand la plante procure un soulagement, quand elle est sans effet, et quand il est difficile de tirer une conclusion. Elle écrit :
« Il faut le dire tout net : la marijuana marche. Pas de façon spectaculaire, mais au moins aussi bien que les opioïdes. C’est-à-dire qu’elle peut réduire la douleur chronique d’au moins 30 %, et avec de moindres effets secondaires. Certains chercheurs, il est vrai, pensent qu’il est encore trop tôt pour utiliser la marijuana et les cannabinoïdes de synthèse comme traitements de premier rang contre la douleur, au motif qu’il vaudrait mieux essayer d’abord d’autres drogues. Mais c’est faire preuve, me semble-t-il, d’une prudence excessive. Au bout du compte, rien n’empêche d’utiliser la marijuana de pair avec des drogues de synthèse comme la morphine, pour en réduire les doses et minimiser les effets secondaires caractéristiques des analgésiques de la famille opioïde. Mais si l’herbe paraît efficace dans le soulagement de la douleur chronique, elle n’a en revanche guère d’impact sur les douleurs aiguës, comme celles consécutives à une intervention chirurgicale. »

Comment les cannabinoïdes agissent-ils sur la souffrance ? Il semble que certains de leurs effets positifs résultent de la dissociation cognitive entraînée par l’absorption de marijuana : on réalise que la douleur est là, mais sans que cela entraîne de réaction émotionnelle. Quand on se détache ainsi de sa douleur, on la supporte plus facilement. Chaque thérapie, qu’il s’agisse de médicaments ou de soins, obéit à un calcul coûts-bénéfices. Pour ce qui est des cannabinoïdes, le principal point de controverse porte sur leur propension à augmenter les risques de psychose comme la schizophrénie, un risque particulièrement prégnant chez les adolescents et les jeunes adultes. De nombreuses études ont comparé le passé médical de jeunes consommateurs déclarés en Suède, en Nouvelle-Zélande et aux Pays-Bas, avec celui de non-consommateurs. Une analyse combinée, ou méta-analyse, des résultats de près d’une quarantaine d’études similaires a révélé l’existence d’un lien entre l’usage du cannabis et le développement ultérieur de schizophrénies ou d’autres psychoses.

Le problème, avec les études statistiques, c’est qu’elles peuvent attester une corrélation mais en aucun cas démontrer une causalité. La littérature médicale regor­ge d’ailleurs de telles études, d’abord jugées significatives, mais invalidées ensuite par des études avec répartition aléatoire en double aveugle. L’exemple qui vient à l’esprit est celui de la Women’s Health Initiative, qui a conduit à remettre en cause une croyance vieille de plus de quarante ans sur les bénéfices présumés des traitements hormonaux de substitution pour la prévention des maladies cardiaques et mentales chez les femmes ménopausées.

 

Torpeur, angoisse, dépression

Il est peu vraisemblable que quiconque fasse une étude sur des milliers d’adolescents, avec un groupe fumant ou ingérant du cannabis, et un autre recevant des placebos. La question de savoir si la marijuana est, ou non, un facteur de développement de la schizophrénie et d’autres psychoses ne sera donc pas résolue de sitôt. Il est en revanche certain que le cannabis perturbe la cognition et les réponses psychomotrices. De nombreuses études ont prouvé que l’herbe allongeait le temps de réaction et perturbait l’attention, la concentration, la mémoire à court terme et l’évaluation des risques. Les effets sur les capacités psychomotrices se prolongent d’ailleurs longtemps après le sentiment de « planer ». Des expériences sur des pilotes d’avion ont montré que la marijuana réduisait leurs performances sur simulateur pendant près de vingt-quatre heures. Et la plupart n’avaient absolument pas conscience que leur comportement était encore affecté un jour après avoir absorbé la substance. Plusieurs autres enquêtes mettent en exergue un lien entre cannabis et risques d’accident : on estime que les conducteurs qui ont pris de la marijuana courent entre deux et sept fois plus de risques de provoquer une collision que ceux qui ne consomment ni drogue ni alcool.

L’Association américaine de psychia­trie inclut désormais le diagnostic de « dépendance au cannabis » dans la dernière version de son manuel de dia­gnostic, le DSM V. Cela concerne les personnes qui en font une consommation régulière en dépit de ses conséquences néfastes, comme l’incapacité d’exercer des responsabilités professionnelles importantes ou des problèmes chroniques de comportement au-dehors. Tant le DSM V que la dixième édition de la classification internationale des maladies de l’OMS (ICD-10) énumèrent les éventuels symptômes de l’état de manque provoqué par le cannabis : fatigue importante, torpeur, ralentissement psychomoteur, angoisse, dépression.

Et pourtant, le débat sur le caractère addictif ou non de la marijuana continue de faire rage. Ses partisans ne pensent pas qu’elle puisse provoquer une véritable accoutumance, c’est-à-dire un état physiologique caractérisé par un besoin irrépressible, en dépit des effets nocifs. Ils font aussi valoir que la dépendance induite, si dépendance il y a, est bien moins importante que pour l’alcool. En revanche, ses détracteurs, en particulier au sein des agences de santé publique, soutiennent que l’addiction et la dépendance constituent des risques bien réels, même s’ils sont plus faibles que pour la cocaïne ou l’héroïne.

A New Leaf retrace en détail l’histoire de la réglementation du cannabis, de la succession d’attaques et de contre-offensives juridiques et politiques qui ont eu lieu au­tour de son interdiction. Le récit s’ouvre sur une note de victoire, suscitée par la légalisation de l’usage récréatif de la marijuana dans deux États américains : « Voici que disparaît encore une interdiction. Le 6 novembre 2012, les électeurs du Colorado et de l’État de Washington ont été les premiers au monde à s’attaquer, avec succès, à presque un siècle de politiques néfastes et d’idées fausses à propos du cannabis.

L’hôtel Ändra, dans le centre de Seattle, est décoré de bleu et de blanc, les couleurs de la campagne contre l’interdiction de la marijuana dans l’État de Washington. À sept heures du soir arrive le propriétaire d’un des plus importants et prospères points de vente thérapeutiques de cannabis du pays. Steve DeAngelo est impossible à rater, même dans une foule épaisse, avec ses longues nattes fines et son feutre noir. Un peu plus tôt dans l’année, il avait été propulsé au rang de star par sa propre émission, “Les guerres de l’herbe”. Ses deux “Harborside Health Centers” sont situés dans la région de San Francisco, mais il est très attaché à Seattle. Il y a quelques mois à peine, il est intervenu dans le cadre de la fameuse “fête du chanvre” qui se tient dans la ville et rassemble des dizaines de milliers de personnes chaque année. “J’ai consacré ma vie entière à ce combat… Je sais que ce soir les anges vont danser au paradis”, a-t-il déclaré, les yeux embués. »

À Denver, les auteurs décrivent une scène du même genre : « Brian Vincente, un avocat qui a milité pour l’usage médical du cannabis dans le Colorado pendant plus de dix ans, a pris la parole : “Aujourd’hui, nous avons fait quelque chose d’historique. Quelque chose que vous pourrez raconter à vos enfants… C’est au Colorado qu’a commencé l’interdiction de la marijuana, en 1937. La première arrestation, c’est au Colorado qu’elle a eu lieu.” Hurlements. “Le Colorado, ce soir, a eu la peau de cette putain de législation !” Le mot “Putain !” a instantanément ramené la gaieté dans la salle. »

Ces succès, on les doit à l’exceptionnelle conjonction d’efforts de groupes situés aux antipodes du spectre politique : « Le soutien des républicains conservateurs et des libertariens a autant pesé dans la campagne au Colorado que celui des démocrates et des libéraux de gauche… Cet État pivot, qui a vu naître le Parti liber­tarien, est structurellement à la fois républicain et démocrate. Mais le Parti libertarien du Colorado a mis tout son poids derrière le 64e amendement en mai dernier, tandis que le Parti démocrate du Colorado se contentait d’un soutien moral. Le Rassemblement républicain du Colorado pour la liberté a lui aussi soutenu la proposition, estimant que la prohibition était “contraire aux valeurs républicaines”, insistant sur la “responsa­bilité personnelle” et le “retrait du gouvernement fédéral”. »

Des articles récents du New Yorker (4) et de The Nation (5) décrivent de façon à la fois succincte et précise le contexte politique de la légalisation – pour un usage médical ou récréatif – de la marijuana aux États-Unis. Dans le New Yorker, le professeur Mark Kleinman, un spécialiste des politiques de drogue à l’université de Californie-Los Angeles (UCLA), adopte vis-à-vis de l’évolution de la législation un point de vue scientifique et l’envisage comme une expérience en cours. La dépénalisation, selon lui, va permettre de vérifier certaines des hypothèses au fondement des décisions politiques, et il se retient de prendre position avant qu’on en sache plus. Comme pour chaque initiative affectant la société, des effets pervers sont à prévoir, et Kleinman recommande de surveiller attentivement la consommation abusive de marijuana chez les adolescents, et la conduite sous l’effet de la drogue, partout où l’usage récréatif en sera autorisé. Il déclare dans le New Yorker « éprouver un plaisir mêlé d’amertume à dire aux responsables politiques qu’ils ont sous-estimé la comple­xité du problème ». Lorsque la vente de la marijuana sera légale dans l’État de Washington ce printemps, s’inquiète-t-il, le marché noir ne disparaîtra pas pour autant : la marijuana vendue légalement et sans ordonnance médicale entrera alors en concurrence avec la drogue vendue illégalement. Il faudra donc, conclut Kleinman, intensifier la répression contre ceux qui ne respectent pas les règles. Une suggestion pas très bien accueillie par les responsables politiques de l’État.

Kleinman ne croit pas non plus que l’alcool perdra du terrain lorsque la mari­juana deviendra disponible. Tout en reconnaissant que, des deux, l’alcool est la substance la plus dangereuse, il évoque la possibilité que le cannabis soit consommé en complément. Enfin, dit-il, « dans le monde manichéen de la politique », il ne faut pas exclure que l’on passe directement d’un extrême à l’autre, d’une marijuana complètement illégale, dont la vente et la consommation sont pénalisées, « à la position radicale consistant à la vendre comme des corn flakes ».

À rebours du prudent article du New Yorker, ceux publiés dans de The Nation soutiennent mordicus la légalisation. En couverture du magazine, on voit une photo du jeune Barack Obama faisant le V de la victoire avec ses amis de lycée autour du logo de leur « club de fumeurs de hasch ». Dans son éditorial, Katrina vanden Heuvel fait remarquer que plusieurs présidents récents, dont Bill Clinton, George Bush et Barak Obama, « ont tous plus ou moins reconnu avoir en­freint la législation antidrogue américaine », en détenant ou en consommant du cannabis. Si la police les avait pris sur le fait, ils auraient bien pu se retrouver en prison, sans le moindre espoir de poursuivre leur carrière politique jusqu’à la Maison-Blanche. A New Leaf insiste sur la réalité du risque pénal pour détention de marijuana. La discrimination raciale, qu’illustre l’arrestation d’une proportion démesurée d’Afro-Américains, est l’un des aspects les plus négatifs de la prohibition : « Même s’il est rare que les consommateurs de cannabis soient jetés en prison, il y a tout de même eu plus de 20 000 personnes incarcérées pour le seul fait d’en posséder. Une étude très poussée publiée en 2013 par ACLU (6) révèle qu’il y a eu aux États-Unis plus de 8 millions d’interpellations liées au cannabis entre 2001 et 2010 (dont 88 % pour simple possession), et que le seul fait d’appliquer la loi a coûté plus de 3,6 millions de dollars en 2010.

 

Un gâchis de temps et d’argent

Dans tout le pays, les Noirs courent un risque presque quatre fois supérieur de se faire interpeller pour détention de cannabis, bien que leur consommation globale soit comparable à celle des Blancs. Mais, dans certains comtés, le rapport passe de quatre à trente. Enfin, comme 62 % des interpellés ont 24 ans ou moins, leur casier judiciaire va les suivre tout au long de leur vie d’adulte. »

Tout ce temps et cet argent gâchés, toutes ces arrestations ont de surcroît détourné les autorités de la lutte contre la consommation et le trafic de drogues dures : « Quand le cannabis, qui représente 80 % de toutes les substances illégales utilisées sur le territoire amé­ricain, ne sera plus concerné par la guerre contre la drogue, le pays pourra débattre plus efficacement d’une meilleure politique de santé vis-à-vis des drogues dures, et la mettre en place. »

Il y a quelques années, je me suis penché sur le cas d’une jeune femme souffrant d’anémie. Son généraliste l’avait auscultée avec beaucoup de sérieux mais n’avait pas su déterminer l’origine du mal. Or la patiente, victime de stress au travail, m’a répondu, quand je l’ai interrogée sur sa façon de gérer sa tension, qu’elle fumait de la marijuana chaque soir. Un examen de sa moelle épinière a révélé une diminution des cellules, mais pas assez grave pour justifier un diagnostic d’anémie aplasique. Le déficit était toutefois anormal pour une femme d’une vingtaine d’années. Les composants chimiques du cannabis ne sont pas jugés toxiques pour les cellules sanguines, et la marijuana n’a pas été signalée comme cause d’anémie. Mais je me suis souvenu que l’on épand souvent sur les plantations illégales des toxines qui pourraient avoir un effet nocif sur le déve­loppement des cellules sanguines. Nous avons donc décidé qu’elle cesserait de fumer, et en quelques mois son anémie a disparu. Un nouvel examen de la moelle épinière montra ensuite un retour à la normale. Ce n’est pas une preuve irréfu­table, mais tout de même une indication qu’une substance présente dans l’herbe était peut-être à l’origine de sa maladie. En l’absence d’un bon contrôle de la marijuana sur le marché, ceux qui en achètent à la sauvette s’exposent à consommer de dangereux produits toxiques.

Dans un livre récent, Weed Land (7), Peter Hecht, un journaliste du Sacramento Bee, raconte l’évolution de la législation californienne sur l’usage médical du cannabis, la plus ancienne du pays. L’impulsion à l’origine de cette évolution vient à la fois de personnes engagées dans la lutte contre le sida et de chercheurs comme Do­nald Abrams, de l’Hôpital général de San Francisco, qui ont apporté la preuve clinique des effets positifs de la marijuana : augmentation de l’appétit et dimi­nution de la souffrance chez les malades du sida atteints de cachexie.

L’utilisation thérapeutique de la marijuana est désormais légale dans vingt États américains, auxquels s’ajoute la capitale, Washington ; elle relève de la réglementation des substances parapharmaceutiques, et non des médicaments. On n’a pas normalisé les quantités optimales de THC psychoactif et de CBD non psychoactif – on s’est contenté d’exi­ger qu’ils ne contiennent pas de toxines. (Un laboratoire anglais, GW Pharmaceuticals, fabrique le Sativex, un produit pour pulvérisation orale qui contient des extraits de deux variétés standard de cannabis mélangées de façon à délivrer des doses exactes de THC et de CBD. La vente du Sativex a été autorisée dans de nombreux pays, mais pas aux États-Unis.)

Pour les médecins qui doivent, comme moi, prescrire des traitements, la situation est délicate, une ordonnance devant en principe préciser rigoureusement les quantités de principe actif. En outre, chez les patients auxquels on administre plusieurs molécules, les interactions médicamenteuses peuvent engendrer des effets secondaires. Dans le cas du THC et du CBD, ces interactions n’ont pas été suffi­samment analysées, notamment en raison des restrictions à l’obtention de la marijuana pour la recherche clinique. Dans mon laboratoire, les chercheurs ont pu étudier les composants des THC et CBD à l’état pur, sous l’étroite surveillance des autorités fédérales, avec du cannabis issu de sociétés garantissant un contrôle qualitatif parfait. Mais, comme le notent Martin et Rashidian, l’étude clinique de la plante elle-même, avec sa multitude de composants chimiques, est une tout autre affaire : « Le gouvernement fédéral a mis en place, pour la recherche sur le cannabis, toute une série de restrictions supplémentaires et inédites, sans logique autre que politique. Il n’autorise qu’une seule institution à cultiver de la marijuana à des fins de recherche, l’université du Mississippi, laquelle se voit toutefois reconnaître le droit d’en sous-traiter la production pour augmenter ou diversifier son approvisionnement. Mais le cannabis est bien la seule substance étudiée dont la provenance soit exclusivement gouvernementale. Et pour qu’un chercheur puisse s’en procurer auprès de la ferme fédérale de l’université de Mississippi, il doit d’abord obtenir une triple autorisation de la FDA, de la DEA et d’un comité de santé publique. »

Avec la légalisation de la marijuana dans un nombre croissant d’États, ces entraves à la recherche seront peut-être éliminées, comme cela fut le cas pour les études sur les cellules souches, strictement encadrées jusqu’à très récemment par les lois fédérales. Et tandis que se multiplieront les travaux portant sur l’usa­ge médical ou récréatif de la marijuana, ses partisans comme ses détracteurs découvriront peut-être que ni les uns ni les autres n’ont complètement raison ni complètement tort.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 20 février 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

L’argent peut-il tout acheter ?

Pays à 90 % musulman, le Bangladesh admet la prostitution des plus de 18 ans et tolère de facto celle des mineurs. En la matière, la planète est une constellation de règles et de pratiques différentes, qui compliquent singulièrement l’exercice du jugement moral. Ce vieux problème en éclaire de plus récents. Spécialiste de philosophie politique, l’Américain Michael Sandel a publié un livre important dans lequel il s’inquiète de voir les pratiques marchandes contaminer une fraction croissante des relations entre les hommes. Pour étayer son propos, il se concentre sur les pratiques légales, mais en évoque aussi d’illégales, comme le marché du rein. Beaucoup sont révélatrices mais anecdotiques : l’achat d’une place dans une queue, d’un discours tout préparé à l’occasion d’un mariage… Plus problématique : l’achat d’une assurance vie sur la tête d’une personne âgée, la location d’une cellule de prison de catégorie supérieure… Mais le symbole le plus frappant de cette évolution est sans aucun doute l’autorisation, aux États-Unis, de la location d’utérus. La revendication et la justification de la gestation pour autrui, moyennant finances, sont un sujet de réflexion considérable, au cœur de l’évolution de nos sociétés. Nous avons demandé à la juriste française Muriel Fabre-Magnan, auteure d’un livre critique sur le sujet, de développer ses arguments. Michael Sandel appelle les citoyens à prendre conscience des dérives actuelles et à se ressaisir. On peut, comme le Canadien Michael Ignatieff, y voir un vœu pieux, faisant l’économie d’une théorie politique digne de ce nom. On peut aussi y déceler une méconnaissance des travaux des économistes, ou la naïveté d’un philosophe qui se voile la face. Mais c’est un débat d’une grande richesse, qui vaut d’être lancé en France, dans toutes ses dimensions.

 

Dans ce dossier :

Ce que la marchandisation abîme

Pecunia non olet, dit-on. L’argent n’a pas d’odeur. Il se contente de faciliter les transactions ; d’être un formidable instrument de mise en relation des préférences des uns et des autres. Mais l’argent ne gâte-t-il pas les biens contre lesquels il est échangé quand ceux-ci n’ont pas été jusqu’à présent commercialisés normalement ?

Il est difficile de généraliser, mais quelques exemples manifestes viennent à l’esprit. La vente de bébés en est un. Certaines personnes éprouvent un immense désir d’enfant, tandis que d’autres mettraient volontiers le leur aux enchères sur eBay. Mais quand le juriste Richard Posner et une collègue ont proposé voici quelques années de réfléchir à la création d’un marché de l’adoption des bébés pour améliorer le jeu de l’offre et de la demande, beaucoup ont jugé l’idée obscène. Comme l’a affirmé la Cour suprême du New Jersey dans son arrêt sur le cas « Baby M. », qui proscrit la gestation pour autrui dans l’État, « il existe, dans une société civilisée, des choses que l’argent ne peut pas acheter. » [Lire notre entretien avec Muriel Fabre-Magnan]

Il en va du sexe comme des bébés. Pourquoi interdisons-nous la prostitution, ou du moins nous y efforçons-nous ? Malgré le relâchement des vieux tabous sur les relations intimes hors mariage, il reste illégal de vendre son corps car nous pensons que ce commerce avilit la signification que nous donnons aux rapports sexuels ordinaires non tarifés entre deux êtres, considérés comme la consommation de leur amour. Cette souillure d’une activité par l’argent n’épargne pas non plus les affaires de l’esprit. Au début du XVIe siècle, un homme pouvait aller voir une prostituée puis payer l’Église pour obtenir la rémission d’une partie du châtiment qui l’attendait dans l’au-delà. « Sitôt que sonne votre obole / Du feu brûlant l’âme s’envole (1). » Mais la contrition n’est-elle pas corrompue quand on achète ainsi sa rédemption ? Une firme de Manhattan propose à ses clients une version moderne des indulgences : « Demander pardon ne doit plus être si difficile, notamment parce que la reconnaissance de la piètre qualité d’un service peut renforcer la fidélité des clients et la loyauté des salariés. Nous pouvons fournir à votre entreprise un plan d’excuses bien structuré qui adapte le dédommagement aux circonstances et vous assure le soutien de ceux qui pourraient, sinon, vous devenir hostiles. » Si je paie une société pour présenter des excuses en mon nom, la transaction monétaire n’obère-t-elle pas la sincérité de « mes » excuses ?

Si nous quittons à présent ces hauteurs morales pour tomber dans un domaine plus trivial, qu’en est-il des autographes de sportifs ? Naguère, les jeunes passaient des heures accoudés aux balustrades du terrain de baseball où s’entraînaient les joueurs, dans l’espoir de soutirer une signature à leur athlète favori. Aujourd’hui, des gros­sistes en autographes suivent les joueurs dans leur voiture, les accostent dans les magasins ou un restaurant pour leur demander des signatures qu’ils pourront revendre sur eBay à prix d’or. Il arrive même qu’un mar­chand embauche un môme avec une bonne bouille pour aller solliciter le joueur à sa place. Est-ce sans incidence sur le regard que porte le collectionneur sur ses autographes ?

Quand je paie une tasse de café, en revanche, la qualité du breuvage n’est pas polluée par la transaction comme l’est une relation sexuelle négociée sur le trottoir. Même si j’ai à l’esprit le cours mondial du café, même si je paie trop cher mon caffè latte, il reste délicieux. Je l’apprécie tout en sachant que, sans l’économie monétaire qui me rattache à une boutique en ville, à des négo­ciants en matières premières et indirectement à un producteur colombien, ce plaisir me serait interdit. L’intervention de l’argent ne semble pas avoir entamé la qualité de ma boisson. Mais où est la différence ? Qu’est-ce qui fait qu’un produit est plus semblable au sexe qu’au café ?

 

« FairelaQueue.com »

Le livre de Michael Sandel présente plus d’une centaine d’exemples d’intrusions du marché dans des domaines où il n’a rien à faire. Nombre d’entre eux sont nouveaux pour moi, bien qu’ils aient été principalement recueillis dans la presse. Certains sont passablement dérangeants.

Il existe ainsi en Californie des villes où l’on propose des cellules de prison de catégorie supérieure à des tarifs allant jusqu’à 127 dollars la nuit – des cellules propres, à un seul lit, à l’écart des autres prisonniers (dont la plupart ne pourraient, même en rêve, payer une telle somme). « Les coups durs, ça arrive aussi aux gens bien », déclarait au New York Times Janet Givens, porte-parole de la police de Pasadena. Des responsables de l’institution carcérale précisent que le client type est un homme à l’orée de la quarantaine condamné pour conduite en état d’ivresse.

Une entreprise de Washington baptisée LineStanding.com (« FairelaQueue.com ») offre pour sa part à ses clients des personnes qui font la queue à leur place pour l’accès à une séance du Congrès. Les débats sont ouverts au public mais les sièges sont limités et, en principe, le premier arrivé est le premier servi. Des lobbyistes ne l’entendent pas ainsi, jugeant que cela favorise les citoyens qui ont le plus de temps libre. Les « standers » sont apparemment surtout des retraités ; ils accep­tent 15 à 20 dollars de l’heure pour attendre, puis leur client les rejoint au moment convenu et passe devant le citoyen lambda moins fortuné.

« Projet Prévention » est une association créée par une certaine Barbara Harris, de Caroline du Nord, qui veut décourager les naissances d’enfants d’une mère toxicomane (Barbara Harris a adopté un bébé intoxiqué au crack). Elle offre ce qu’elle appelle des « arguments financiers pour inciter les droguées ou les alcooliques à utiliser une contraception à long terme ou définitive ». Une toxicomane touche 300 dollars en échange de sa stérilisation. L’association et ses défenseurs di­sent ne pas se soucier de voir cette femme dépenser les 300 dollars pour acheter de la drogue : « Je me moque de ce qu’elles font, explique un donateur, à partir du moment où elles su­bissent une ligature des trompes. » Sandel, lui, est impitoyable : la fondatrice de ce programme, écrit-il, « traite les droguées et les séropositives comme des machines à faire des bébés endommagées, qu’on peut débrancher en y mettant un certain prix. Celles qui acceptent l’offre souscrivent à cette vision dégradante d’elles-mêmes ».

Sandel présente quantité d’autres exemples des usages dévoyés de l’argent. Des voitures de police de Caroline du Nord sont « couvertes de publicité avec le logo des annonceurs ». Des investisseurs prennent des contrats d’assurance sur la vie de parfaits étrangers, des personnes âgées ou atteintes du sida. Les souscripteurs attendent comme des vautours d’en toucher les fruits et nombre d’entre eux racontent des « histoires horribles » de décès indécemment retardés. Une firme spécialiste de ce marché a fait faillite après la découverte des antirétroviraux.

Le sentiment de Sandel est que ces ingérences de l’argent dans des domaines où il n’a rien à faire se sont multipliées ces dernières années. Mais tout le monde ne condamne pas le phénomène. De nombreux économistes pensent, même à propos des exemples évoqués plus haut, que les marchés et les incitations financières ne font qu’étoffer la gamme des options qui s’offrent à nous. Ils permettent d’entrer plus facilement en contact les uns avec les autres, offrent des possibilités dont nous n’aurions jamais espéré pouvoir bénéficier ; nos attentes sont plus souvent satisfaites et, mieux encore, le champ des préférences possibles s’en trouve élargi [lire « Éloge des éco­nomistes »].

 

Une vie digne d’être vécue

Mais l’optimisme de ces économistes ne prouve rien. Le caractère dérangeant des exemples cités est en soi le signe que quelque chose ne tourne pas rond ; et si c’est le cas, nous ferions bien de réfléchir à la marque que laissent les marchés sur les transactions qu’ils facilitent. S’il y a matière à controverse, nous ferions bien de trouver le moyen d’en débattre et d’apporter des réponses juridiques et sociales adaptées lors­qu’un consensus se dégage pour conclure que des valeurs importantes sont détruites au passage.

Michael Sandel est l’homme indiqué pour engager le débat. Ce professeur de philosophe politique de Harvard s’est associé dans les années 1980 à la critique communautariste du libéralisme, qui plaidait pour la prise en compte des liens familiaux et sociaux dans toute théorie de la justice (2). Son premier livre, paru en 1983, portait sur l’effet corrosif qu’avait sur le sens de la vie une approche excessivement abstraite de l’éthique et de la société, fondée sur une conception trop individualiste des droits (3). Il anime aujourd’hui l’un des cours les plus appréciés des jeunes étudiants de Harvard, sur l’éthique et la justice (c’est le premier cours de Harvard à avoir été mis en accès libre sur Internet et sur la télévision publique ; il est également à l’origine d’un livre aussi populaire que remarquablement écrit) (4). Sandel hésite moins que nombre de ses collègues à se mêler de ce qui compte vraiment aux yeux des gens quand ils réfléchissent à ce qu’est une vie digne d’être vécue.

Il ne se pose pas pour autant en censeur. Son but est d’ouvrir la discussion et non de la fermer. L’un des cas qu’il cite montre des gens ordinaires, et non des philosophes de Harvard, rejeter la monétarisation de leurs affaires. Dans les années 1990, le gouvernement suisse sélectionna une petite bourgade de montagne, Wolfenchiessen, comme site possible de stockage de déchets nucléaires. Les habitants du canton devaient être consultés par référendum, mais, avant cela, des économistes ont fait une expérience. Ils ont posé aux habitants de Wolfenchiessen la question suivante : accepteriez-vous ces déchets si le Parlement suisse en décidait ainsi ? Une courte majorité a répondu oui. Après quoi ils leur ont demandé : les accepteriez-vous si le Parlement suisse décidait d’accorder en échange à chaque habitant une forte indemnité, de l’ordre d’un mois de salaire par an ? De 51 %, le « oui » est tombé à 25 %. Les ci­­-
to­yens de Wolfenchiessen affirmaient qu’il ne fallait pas se laisser corrompre sur un tel sujet (5). Selon Sandel, que le mot juste soit corruption ou compensation, le versement d’argent transformait potentiellement une question d’intérêt général en question financière, ne laissant plus de place à l’idée qu’il puisse simplement s’agir d’un devoir civique. Sans l’aide du moindre philosophe, les villageois ont compris l’enjeu d’emblée et réagi en conséquence.

Sandel fait aussi avancer le débat en distinguant une série de problématiques qu’on a, d’habitude, tendance à mélanger. L’une d’elles concerne la nature volontaire des transactions. Les économistes nous disent que les marchés ne font qu’ajouter des possibilités : personne n’oblige quiconque à les saisir. Réfléchissons cependant à nouveau au cas « Projet Prévention ». Quand une femme sous l’emprise du crack signe le formulaire de consentement, agit-elle vraiment volontairement ? Personne ne lui met un pistolet sur la tempe. Mais, compte tenu de son état, écrit Sandel, elle peut être « contrainte de fait par la nécessité de sa si­tuation ». On peut nourrir le même genre d’inquiétudes au sujet des miséreux auxquels on propose de l’argent en échange de leurs enfants, de leurs services reproductifs ou de leurs reins.

 

La loi du plus offrant

Autre problématique : l’injustice. Quand on distribue des biens rares ou de qualité, doivent-ils toujours aller au plus offrant ? Les pauvres doivent-ils être écartés ? Sandel dit à un moment que l’objection de l’injustice est la même que celle de la contrainte. Or, si elles sont apparentées, elles ne sont pas identiques. La faculté d’acheter le droit d’avoir une cellule de prison plus confortable ne relève pas de la contrainte. Ce qui est contestable, c’est la création par les municipalités de deux niveaux de traitement dans le système carcéral, et l’incapacité de ce dernier à remédier aux conditions de détention déplo­rables des prisonniers qui ne peuvent payer. Sandel souligne très justement que, dans une société où tout est à vendre, la vie est encore plus difficile pour les pauvres : « Plus l’argent peut acheter de choses, plus la richesse (ou son absence) importe. Si le seul avantage de l’opulence était la possibilité d’acheter des yachts, des voitures de sport et des vacances de rêve, les inégalités de revenus et de patrimoine n’auraient guère d’importance. Mais à mesure que l’argent peut acheter davantage […] la répartition des revenus et de la richesse pèse de plus en plus lourd. »

Les effets des inégalités économiques sont atténués par le fait que certains biens sont fournis indépendamment de toute considération financière. Ainsi de la queue pour les séances du Congrès : certains entrent et d’autres pas, mais ce n’est pas l’argent qui en décide – du moins tant que LineStanding.com n’entre pas en scène.

J’aurais souhaité que Sandel articule davantage son propos avec le travail accompli voici plus de vingt ans par Michael Walzer dans son livre Sphères de justice (1993) (6). Walzer a développé une approche originale de la justice distributive, fondée sur l’idée que des biens différents ont une signification sociale différente et que ces significations affectent la manière d’allouer convenablement les biens : le café possède une signification sociale particulière, les indulgences une autre, les cellules de prison une autre encore. Mais l’argent agit comme une sorte d’entremetteur universel – confondant la signification d’un bien avec celle de toutes sortes d’autres biens et de tous les biens en général.

Le danger est dès lors de voir l’argent devenir ce que Walzer appelle un bien « dominant ». Une personne fortunée peut acheter une belle maison, du bon café et des vacances exotiques ; mais elle peut aussi assurer une meilleure éducation à ses enfants ou influencer le résultat d’une élection. Si l’argent est dominant, la question de savoir qui le détient prend une énorme importance. L’idée de Walzer était de tempérer la dynamique inexorable de l’économie de marché, de « rendre l’argent inoffensif, ou, au moins, faire en sorte que les maux subis dans cette sphère ne soient fatals ni à la vie, ni au statut social ». L’argent permet de se définir. Comme l’écrit Walzer, dépenser « permet à tout un chacun, homme ou femme, de choisir les biens qui lui paraissent utiles ou agréables, […] de façonner et de symboliser son identité par-delà le groupe auquel on appartient ». Mais il ne peut remplir cette fonction que si les fondements de l’appartenance sociale sont solides et si l’accès à des biens fondamentaux comme la santé, la sécurité et la subsistance échappe à l’influence de l’inégalité monétaire. L’approche philosophique de Walzer n’est pas exactement la même que celle de Sandel, mais leurs analyses sont complémentaires. En tout état de cause, Sandel ne peut pas affirmer que « nous n’avons pas eu ce débat à l’ère du triom­phalisme du marché ». Il a commencé en 1983.

Réfléchir plus clairement en compa­gnie de Walzer enrichirait aussi la troisième problématique présentée par Sandel, la plus importante de toutes, celle de la « marchandisation ». C’est l’idée que certains des biens dont nous profitons sont dégradés ou corrompus lorsqu’ils sont achetés et vendus sur le marché ou commercialisés d’une façon contestable. Ils changent de nature, ou du moins le plaisir que nous en tirons devient différent. C’est assez clair dans le cas du sexe tarifé. D’autres exemples mentionnés par Sandel sont moins flagrants. Un enfant qui lit, c’est une bonne chose. Quand il est payé 2 dollars par une fondation pour chaque ouvrage lu, cela reste une bonne chose, mais d’une nature un peu différente. On peut rétorquer : « Bon, le gamin fait quand même l’expérience de la lecture » (la fondation le teste pour vérifier si c’est le cas). Mais est-ce le même genre d’expérience que de lire par pur plaisir ? La prime ne risque-t-elle pas de refouler les autres motivations ?

 

Une sécurité chèrement acquise

Sandel évoque souvent les bonnes et moins bonnes raisons d’accorder de la valeur à certains biens. Mais il pourrait, je crois, pousser l’analyse beaucoup plus loin. L’argent fournit de nouvelles raisons d’apprécier les choses, raisons qui ont tendance à jouer des coudes pour se mettre en avant. Résultat, les motifs plus subtils ont bien plus de peine à exister. Au bout d’un certain temps, si nous prenons l’habitude d’estimer une chose en des termes monétaires, nous pourrions oublier qu’on peut l’estimer pour une autre raison, ou devenir terriblement maladroits dans le maniement de l’ancien mode d’évaluation.

Dans Sphères de justice, Michael Walzer explorait, on l’a vu, l’idée qu’un bien a une signification sociale, tout comme un individu a une identité. Et parce que cette signification est sensible aux conditions de production et de distribution du bien, ce que représente un bien donné pour la personne qui en jouit peut changer selon le rôle que l’argent a joué dans sa mise en circulation. La greffe d’un rein peut sauver la vie ; mais le sauvetage prend un sens différent quand le rein doit être acheté, le bénéficiaire sachant que l’organe est inaccessible à ceux qui ne peuvent pas payer. Sandel ne développe pas suffisamment ce point [lire « Plaidoyer pour un marché du rein »].

L’idée que les biens peuvent être dégradés ou corrompus par l’argent n’est pas, à mes yeux, purement symbo­lique ; ou alors, c’est peut-être bien l’une des plus importantes manifestations de symbolisme que nous rencontrions dans notre vie. Les personnes révoltées par la fabrication de marchandises dans des conditions indignes, ou simplement injustes, disent qu’elles ne peuvent plus porter leurs chaussures ou manger une banane de la même manière, après avoir eu connaissance de cette réalité. Dans un autre ordre d’idées, je me suis demandé si le sentiment de sécurité – celui d’être protégé contre une attaque terroriste, par exemple – est le même type de bien, ou est ressenti comme le même type de bien, quand on sait que cette sécurité a été acquise au prix la torture (7). C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous faisons de l’État de droit une condition nécessaire pour pouvoir jouir sans honte de ce que nous procure l’État.

Ces considérations n’ont guère de sens du point de vue de l’économiste, contraint de travailler avec une idée très simplifiée de la consommation et de la satisfaction. Mais, dans le monde réel, les individus associent le plaisir qu’ils tirent des biens à toutes sortes d’autres choses. Chaque culture instaure à cet égard des liens profonds et chargés de sens. Ce qui motive nos réactions devant nombre des exemples cités par Sandel et Walzer vient du sentiment que ces liens se disloquent ou sont écartés sans ménagement par des incitations plus simples et impérieuses.

Quand Michael Walzer a soutenu cette thèse, beaucoup lui opposèrent que les significations sociales sont contestées et volatiles et qu’on voit mal pourquoi les peuples ne pourraient pas expérimenter divers modes d’allocation et d’échanges, afin d’instaurer de nouvelles significations sociales (8). Ce n’est pas faux. Le débat sur le mariage homosexuel suffit à montrer la stupidité de l’idée que tel ensemble de significations établies sur la bonne manière de faire famille et de faire couple doit être protégé à tout prix du changement, au simple motif qu’il existe.

Le problème, c’est que même si les signi­fications sociales constituent des sortes de biens publics utilisés par la société dans son ensemble, les plaisirs qu’elles autorisent sont pour l’essentiel personnels. Qui plus est, dans les cas où aucun débat public en bonne et due forme n’a lieu – à l’inverse de ce qui s’est passé dans le cas du mariage pour tous –, les individus auront tendance à contester ces significations par opportunisme. C’est pourquoi le livre de Sandel nous donne le sentiment que les choses nous échappent : il se trouve peu de personnes pour défendre ouvertement les biens auxquels elles sont attachées – les livres, par exemple –, faute de lieu de discussion ou de forum adéquat. L’auteur soutient depuis longtemps que nous appauvrissons notre vie sociale en hésitant à mettre nos convictions morales et spirituelles sur la place publique. Voilà pourquoi nous avons besoin du débat qu’il esquisse ici à grands traits.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 16 août 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Un lamento sans vision politique

La dénonciation des effets corrupteurs de l’argent et de la cupidité sur la vertu républicaine ne date pas d’hier. Elle remonte aux critiques stoïciens des derniers temps de la République romaine [lire « Ce que disaient les Anciens », ci-dessous]. En Occident, le langage de la vertu et de la corruption façonne depuis toujours le débat sur ce que l’argent fait à notre âme et à notre vie publique. Après la chute de Rome, le christianisme reprit le combat contre l’empire de l’argent. Jésus chassant les marchands du temple a inspiré deux millénaires de juste colère contre la profanation du sacré par l’argent. Puis, quand le capitalisme est apparu en Europe au début de l’époque moderne, le christianisme s’est consacré au domaine privé, à l’effet corrosif de l’argent sur les âmes, tandis que le domaine public devenait l’affaire du langage républicain de la vertu et de la corruption, qui exprimait le malaise moral face à son rôle en politique. Des penseurs, de Machiavel à Mandeville, se sont demandés comment une société de marché, mue par la cupidité et l’avarice, pouvait engendrer les vertus publiques nécessaires à l’exercice des libertés politiques.

L’un des moments les plus intéressants de la rencontre entre le langage classique de la vertu et le discours naissant de la modernité capitaliste se produisit en 1756, quand un jeune professeur de droit rédigea en Écosse la critique d’un nouveau Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes, publié à Genève. Le jeune professeur en question s’appelait Adam Smith et l’essai était signé Jean-Jacques Rousseau. Son texte dénonçait avec passion l’avarice et la cupidité des économies de marché modernes, et leur impact corrupteur sur la vertu républicaine. Le jeune professeur écossais ripostait que les républiques égalitaires étaient peut-être vertueuses, mais que leurs membres les plus pauvres vivaient aussi dans la misère. Il affirmait que l’avarice et l’intérêt égoïste étaient les moteurs du progrès économique. La nouvelle richesse rendue possible par la division du travail permettait aux classes inférieures de s’élever et à la « société commerciale » moderne de sortir des limites étroites d’une république autoritaire de la vertu.

La science économique qui naquit après 1750 représentait une attaque radicale contre les hypothèses sur lesquelles reposait le républicanisme classique. La vision politique de Rousseau, soulignaient les économistes, exigeait l’autarcie, avec un impôt sur le luxe, une république de petite dimension, l’exclusion des étrangers, et des taxes douanières, le tout mis en place par la tyrannie majoritaire de la volonté générale. Si c’était là que menait la politique de la vertu, disait cette critique, qui en voudrait ? Au lieu de cette dictature de la vertu imposée, les économistes prônaient un « système naturel de liberté » où la main invisible transformerait l’avarice et la cupidité des individus en un bien public, la richesse pour tous.

Mais lorsque se joua l’aventure du capitalisme au XIXe siècle, personne, ni les pauvres d’en bas, ni les riches d’en haut, ne se fia à la main invisible pour assurer le bien public, l’intérêt général (1). D’intenses luttes politiques s’ensuivirent pour savoir ce que l’argent devait et ne devait pas acheter. À l’époque d’Adam Smith, on vendait des êtres humains. Le commerce des esclaves battait son plein. La police, les pompiers, les services de santé et les prisons étaient des entreprises à but lucratif. De nombreux États européens confiaient la collecte de l’impôt à des acteurs privés. On se procurait moyennant finances les fonctions publiques et les sièges dans les assemblées législatives. Jusqu’à la guerre de Sécession, les riches pouvaient s’acheter un remplaçant pour la conscription.

 

Remettre l’argent à sa place

Grâce aux luttes sociales titanesques menées par les classes laborieuses alors émergentes et aux campagnes d’opinion lancées par la bourgeoisie philanthrope, on érigea de nouvelles limites à ce que l’argent pouvait acheter. Dans les années 1860, on ne pouvait plus vendre les êtres humains : l’esclavage en Amérique et le servage en Russie avaient été abolis. Quant à l’esclavage salarié, comme on l’appelait, il fut réglementé par des lois sur les usines et par le pouvoir naissant des syndicats. Dans toute l’Europe et l’Amérique du Nord, des services comme la police, les pompiers, les bibliothèques et les hôpitaux devinrent propriété publique et furent fournis gracieusement à la population. La collecte de l’impôt n’était plus sous-traitée et l’on mit un terme à la vénalité des offices.

Dans un livre paru en 1996, « Le malaise démocratique (2) », Michael Sandel a raconté comment s’est déroulée cette histoire aux États-Unis, depuis la vision jeffersonienne d’une république sauvée de la corruption mercantile et industrielle par une agriculture vertueuse, jusqu’à la foi de l’ère progressiste dans l’idée que l’intervention de l’État pouvait sauver la république du despotisme des grandes fortunes (3). Il y expliquait comment la démocratie américaine avait lutté pour remettre l’argent à sa place, et rappelons-nous que la campagne d’Andrew Jackson contre les banques, la guerre de Theodore Roosevelt contre les trusts et la régulation de Wall Street par Franklin Roosevelt furent autant de victoires pour l’État.

Grâce à cela, l’histoire n’a pas pris la direction que Marx, après Rousseau, avait imaginée, celle de la contamination toujours croissante de la vertu publique par l’égoïsme privé. La trajectoire de la société capitaliste s’est finalement révélée plus équivoque et porteuse d’espoir – ce fut une lutte constante entre les forces du marché cherchant à pénétrer notre conscience et les forces démocratiques les repoussant, pour empêcher l’argent de conquérir notre âme et notre vie politique.

Dans Sphères de justice [lire l’article de Jeremy Waldron], Michael Walzer résuma brillamment l’équilibre précaire sur lequel ces conflits sociaux ont débouché. Nous autorisons l’échange pour certains biens et l’interdisons pour d’autres. Nous n’achetons ni ne vendons les personnes, les votes, les emplois publics, la justice criminelle, les libertés d’expression, de la presse, de culte et de réunion, le droit au mariage ou à la procréation, ou l’exemption du service militaire. La police et les pompiers sont financés par l’impôt. Les titres et les honneurs ne peuvent être monnayés. Si, dans la société capitaliste, la politique a toujours été une lutte sur ce que l’argent peut et ne peut pas acheter, elle a remporté quelques victoires sur le pouvoir du marché et la bataille n’est pas finie.

Alors, après quarante ans de fondamentalisme libéral et de suprématie de l’économie de marché, où en sommes-nous dans cette lutte perpétuelle ? C’est le sujet du nouveau livre de Sandel. Bien qu’il s’intitule « Ce que l’argent ne peut acheter », il contient pour l’essentiel des exemples montrant que l’argent peut de nos jours presque tout acheter.
Les avancées scientifiques et médicales ont ouvert la voie à des formes de commercialisation jusque-là inimaginables. La mondialisation nous permet de dépenser notre argent où bon nous semble. Nous pouvons louer l’utérus d’Indiennes pauvres pour y faire incuber nos enfants ; nous pouvons acheter ou vendre des organes et du sang. Les firmes pharmaceutiques nous paient grassement pour avoir le privilège de transformer notre corps en cobaye, afin de tester leurs molécules.

Le commerce a fait évoluer l’éthique de la citoyenneté et les raisons de servir la nation. Les États-Unis passent désormais des contrats avec des entreprises – nos nouveaux mercenaires – pour conduire leurs guerres. Les citoyens américains ne peuvent pas encore payer pour échapper à leur devoir de juré ou à d’autres responsabilités civiques, mais grâce à Citizens United, les riches ont à présent des possibilités quasiment infinies de bombarder leurs compatriotes de spots de publicité politique (4).

 

Maigrir pour de l’argent

Le livre de Sandel est un inventaire surprenant et parfois stupéfiant des mille manières dont les valeurs de l’argent ont pénétré la société américaine. Il est possible de monnayer le privilège de franchir rapidement les contrôles de sécurité dans les aéroports ; des enseignants proposent de l’argent à leurs élèves pour qu’ils lisent ; certains États paient leurs ressortissants pour perdre du poids et arrêter de fumer. Les récompenses financières – les pots-de-vin – sont en train de remplacer la réglementation comme principal instrument de politique publique. Certains biens restent sans prix, mais pour tout le reste, on peut sortir sa carte bancaire.

Quand les marchés font la loi et que chaque chose a un prix, affirme Sandel, les inégalités s’aggravent. Un monde où l’argent peut tout acheter est plus dur vis-à-vis des pauvres qu’un monde où les riches sont simplement plus riches. Une société qui assure l’existence d’un système correct de transports en commun, de bibliothèques publiques, de parcs et d’équipements sportifs offre davantage de perspectives aux pauvres qu’une société où tout cela est accessible moyennant finances. En outre, l’inégalité met aussi en péril la liberté. Face à une transaction économique, les pays libéraux ne posent que deux questions : est-elle libre ? Est-elle équitable ? Mais quand on propose de l’argent aux très pauvres en échange de leurs organes ou de leur sexe, pour lire un livre ou perdre du poids, qui peut dire si la transaction est libre et équitable ?

Sandel pense qu’il faut poser une troisième question : cette transaction corrompt-elle le bien même sur laquelle elle porte ? Je pervertis un emploi public si je l’exerce pour m’enrichir. Une femme avilit son corps si elle loue son utérus comme usine à bébés pour couples riches. Aux yeux de Sandel, « mettre un prix sur les belles choses de la vie peut les corrompre. Cela tient au fait que les marchés ne se contentent pas d’allouer les biens, ils expriment et favorisent également certaines attitudes à l’égard des biens échangés ». [Lire « Faut-il payer mamie ? », ci-dessous] Payer pour obtenir l’autographe d’un athlète célèbre paraît mesquin par rapport au frisson que vous ressentez en voyant votre idole vous dédicacer gratuitement sa photo. Payer un enfant pour qu’il lise dégrade sa motivation intrinsèque. De même lorsqu’on paie un obèse pour qu’il maigrisse. Comme l’explique Ruth W. Grant dans un livre récent, l’incitation financière chasse la motivation morale (5). Elle a aussi des effets pervers. Sandel raconte l’histoire d’une école maternelle israélienne : voulant pousser les parents à venir chercher leurs enfants à l’heure, elle infligea des amendes aux retardataires ; les parents les traitèrent comme des frais de scolarité supplémentaires et le problème des retards s’aggrava.

 

La politique de l’argent

Quand l’argent devient la mesure de tout, affirme Sandel, il corrompt les motivations, dégrade les plaisirs et rend l’inégalité plus douloureuse pour les pauvres. Le baseball lui fournit à cet égard un témoignage nostalgique. L’auteur se rappelle que, dans son enfance, à Minneapolis, les meilleures places pour assister à un match des Minnesota Twins coûtaient 3 dollars et les places ordinaires 1,50 dollar. Les spectateurs de la classe moyenne et ceux de la classe ouvrière étaient donc assis côte à côte pour admirer Harmon Killebrew, la vedette des Twins. Au faîte de sa carrière, Killebrew gagnait 120 000 dollars par an. À présent, la star de l’équipe du Minnesota est payée 23 millions de dollars et les spectateurs fortunés s’isolent dans des loges de type « skybox » pour regarder le match sans être gênés par la foule. « À une époque d’inégalités croissantes, écrit Sandel, la marchandisation de tout signifie que les nantis et les personnes aux revenus modestes mènent des existences de plus en plus séparées. Nous vivons, travaillons, achetons et jouons dans des lieux différents. Nos enfants sont inscrits dans des écoles différentes. On pourrait parler de skyboxisation de la vie américaine. Ce n’est pas bon pour la démocratie, et ce n’est pas une façon de vivre satisfaisante. »

Sandel proteste énergiquement contre cette évolution, mais n’explique jamais vraiment pourquoi elle a eu lieu. Il dit que nous avons « dérivé » de l’« économie de marché » vers la « société de marché ». Mais l’idée de dérive rend mal compte de ce qui s’est vraiment passé : une politique de l’argent a supplanté une politique des biens publics. Depuis le milieu des années 1960, quiconque a des yeux pour voir peut constater que partout, mais en particulier aux États-Unis, les partis conservateurs ont lancé une attaque en règle contre les services publics. On a vendu aux Américains l’idée que l’État social-démocrate était un parasite coercitif avide de rentes. Un économiste comme Gary Becker a fourni à cette attaque son artillerie intellectuelle, et si Sandel critique le travail de Becker, il ne rattache pas l’empire croissant de l’économie libérale à la désintégration de l’État social-démocrate et à l’ingérence de l’argent dans des domaines jadis couverts et protégés par cet État.

Rétrospectivement, il paraît évident que les services publics ont été peu à peu vidés de leur substance au cours des soixante dernières années. La nouvelle économie a supprimé les vieux emplois industriels et d’encadrement, laissé stagner les salaires de la classe moyenne, tandis qu’une minorité de managers de haut vol émergeait dans les secteurs de la finance et des nouvelles technologies. La classe moyenne s’est accrochée à son niveau de vie en s’endettant toujours plus. Les familles coincées entre des remboursements de plus en plus lourds et des salaires stagnants étaient prêtes à applaudir tout homme politique qui promettait de geler ou de baisser les impôts. Face à la disette fiscale et à l’hostilité idéologique, on a privatisé les services publics, désyndicalisé la fonction publique et laissé le marché proposer des services que l’État ne pouvait plus subventionner. Mais il les fournit seulement à ceux qui peuvent se les payer. Voici l’histoire, à grands traits, des raisons pour lesquelles l’argent permet d’acheter de plus en plus de choses depuis 1960, pour lesquelles la vie en commun favorisée par les services publics recule, pour lesquelles la monétarisation de l’existence coïncide avec la montée des inégalités.

Sandel déplore la façon dont la publicité a redécoré l’espace public, à l’heure où tous les bâtiments, des stades de football aux bibliothèques, portent le nom d’une entreprise mécène. Mais il lui manque un récit explicatif. Tandis que les revenus de la classe moyenne stagnaient et que la résistance à l’impôt augmentait, la république en est venue à dépendre plus lourdement des firmes et de riches particuliers pour assurer les services publics. En contrepartie de leurs généreux dons, ces entreprises et ces particuliers s’assurent un « droit de dénomination » et nos espaces publics – c’est flagrant dans les universités – deviennent des enseignes à la gloire de leurs largesses.

Sandel dénonce avec énergie ces aspects du pouvoir de l’argent, mais il néglige des exemples  plus criants, notamment l’inlassable justification idéologique des inégalités économiques. Il a beaucoup à dire sur l’argent, mais étonnamment peu sur les disparités. Pour se donner une dimension morale, la richesse s’est toujours drapée de vertu, toujours présentée comme la juste récompense de l’effort individuel, de l’intelligence et de la sagacité ; mais à mesure que se creusait l’écart entre les revenus de la classe moyenne et ceux des couches supérieures, cette justification morale est devenue particulièrement impudente. C’est comme si chaque P-DG bien payé se prenait pour Steve Jobs, son droit à la richesse fondé sur son sens de l’innovation et du leadership. En réalité, la plupart auraient bien du mal à citer les innovations légitimant leur salaire et, après le renflouement des grandes banques au moment de la crise financière de 2008, il est difficile de voir en quoi leurs qualités de dirigeants justifient des rémunérations pareilles. Aucun Américain ne contestera jamais la récompense d’un dur labeur et de longues journées de travail, mais les revenus insensés des plus riches tiennent de plus en plus à la chance, à la naissance, à l’héritage, au hasard, à la mainmise sur la réglementation et au sacré coup de pouce de leurs amis.

 

La richesse élevée au rang de vertu

Sandel n’a pratiquement rien à dire sur la manière dont cette nouvelle inégalité a engendré une nouvelle culture du privilège moral qui assimile la fortune à la vertu. Il n’a pratiquement rien à dire non plus sur la corruption de la politique par l’argent. Grâce au verdict rendu en faveur de Citizens United, le pouvoir financier peut désormais se draper dans la rhétorique de la liberté d’expression et se prévaloir de la protection accordée par le premier amendement. Mais l’argent n’est pas une forme d’expression. Dans le discours républicain classique, chez Rousseau par exemple, il était clair que l’argent, c’est le pouvoir, purement et simplement, et qu’il faut le maîtriser pour l’empêcher de contaminer la liberté.

What Money Can’t Buy pose des questions importantes, dans un style agréable, accessible, non dogmatique, mais ses omissions – comment la richesse a été élevée au rang de vertu, ou de forme d’expression – sont cohérentes avec son incapacité d’identifier les responsables du mal que l’argent fait à l’Amérique depuis cinquante ans. Ce livre est trop poli. Si vous ne pouvez pas désigner les instigateurs – les riches et leurs alliés –, vous n’avez pas de vision politique. Et Sandel a besoin d’une vision politique. C’est un philosophe qui connaît bien l’histoire des anathèmes contre la corruption. Il sait que, faute d’être associées à un projet réaliste – comme chez Rousseau –, elles finissent en rhétorique vaine.

Sandel veut promouvoir la vie en commun et les vertus publiques, mais il lui manque une théorie utilisable des biens publics, une vision de ce que le secteur privé peut offrir sans danger et ce qui doit être financé par les deniers de l’État. Une théorie qui explique comment réglementer les marchés sans tuer la liberté et l’innovation. Qui dise quelles sont les bonnes incitations pour favoriser la création d’équipements collectifs. Prenons un exemple modeste : si des promoteurs immobiliers sont sur le point de gagner des sommes folles en construisant de nouvelles résidences, les plans d’urbanisme peuvent les obliger à créer des jardins publics sur une partie du terrain. Si un gouvernement privatise les bandes passantes et les fréquences, il peut exiger des prestataires qu’ils couvrent les zones reculées ; il peut même les obliger à diffuser gratuitement des spots de publicité électorale, ce qui démocratiserait le débat et ferait baisser le coût de la vie politique. Tout projet visant à encourager la vie en commun ne peut faire l’économie d’une conception des biens publics. On n’en trouve pas trace chez Sandel.

 

La fortune dépend des biens publics

Il dénonce l’inégalité, mais, pour y remédier, il lui faudrait une justification politiquement convaincante de la fiscalité progressive sur les plus hauts revenus et de la suppression des abattements en faveur des riches. Il devrait expliquer que la fortune n’est pas un droit mais une réussite qui dépend de biens publics – éducation, sécurité, infrastructures – dont les nantis doivent payer leur juste part.

Une théorie sociale-démocrate des biens publics doit également être capable de produire un discours sur la croissance que génère l’investissement public et privé dans la compétence des citoyens. Sans cela, la politique de la vertu s’expose aux objections qu’adressait Adam Smith à Rousseau il y a deux siècles. Vertu sans croissance égale stagnation et autarcie.

Depuis plus de trente ans, les étudiants se pressent dans l’amphi Sanders de Harvard pour suivre le cours de Michael Sandel sur la justice. PBS diffuse ses conférences et plus de 3,5 millions de visiteurs les ont visionnées sur YouTube. Grâce à cette visibilité médiatique, Sandel est devenu un professeur célèbre, et ses cours – pondérés, enjoués et sérieux – montrent qu’il est possible de porter la philosophie sur la place publique sans insulter l’intelligence de l’auditoire.

La doctrine que Sandel veut soumettre au débat est une critique systématique – depuis un point de vue proche du centre – du libéralisme comme philosophie publique. Depuis son premier livre, Le Libéralisme et les limites de la justice, paru aux États-Unis en 1982, il est l’adversaire le plus en vue de l’idée de John Rawls selon laquelle l’État libéral doit rester neutre en matière de bien public. Selon Sandel, il ne peut être neutre parce qu’il doit protéger la vie et les intérêts des individus ; prises dans leur ensemble, ses lois incarnent une vision spécifique non seulement du juste mais aussi du bien.
Dans un tel État, le bien suprême est la liberté. Mais Sandel pense que celle-ci ne suffit pas à définir la vie dans un ordre libéral, qui devrait être plus ambitieux. Il devrait avoir pour but de façonner les âmes, de modeler le caractère du citoyen ; encourager des vertus comme l’honneur, le respect et le sacrifice, arracher la population à l’égoïsme personnel et favoriser son attachement au bien public. Sans ces vertus civiques, la république libérale sera dépourvue de la solidarité nécessaire à une démocratie saine. Comme Sandel l’a naguère fait remarquer, « la philosophie publique qui guide notre vie ne peut garantir la liberté qu’elle promet parce qu’elle est incapable d’inspirer le sens de la communauté et de l’engagement civique qu’exige celle-ci ».

En n’accordant de prix qu’à la liberté et donc à la propriété privée, affirme-­t-il, le libéralisme s’est désarmé lui-même dans la bataille contre le pouvoir de l’argent. L’État libéral a laissé les principes du marché façonner le débat et modeler la conscience privée, débouchant sur un monde où (comme l’a dit Oscar Wilde) nous sommes trop nombreux à connaître le prix de tout et la valeur de rien. Sandel essaie donc d’ouvrir de force un espace pour le discours sur la vertu civique, que la gauche comme la droite lui semblent avoir abandonné.

À ses yeux, les progressistes américains ont renoncé à dire que l’argent corrompt et se contentent de croire qu’une redistribution plus équitable des richesses serait la quintessence de la justice. Et si la gauche ferme les yeux sur le rôle corrupteur de la fortune, la droite conservatrice confère à la richesse une fonction morale, comme validation de l’effort individuel et signe de vertu personnelle. Mais, comme l’écrivait Sandel en 2009, « la justice ne se réduit pas à la bonne façon de répartir les biens. C’est aussi la bonne façon de leur donner une valeur ». On corrompt certaines choses précieuses – l’amour, la loyauté, l’amitié, l’honneur – lorsqu’on essaie de leur attribuer un prix. Restaurer la valeur de ce qui n’a pas de prix, voilà qui devrait selon lui aller de pair avec une politique du bien public, d’un bien commun qui soit davantage que la maximisation de l’utilité économique d’individus isolés [lire « La vie a-t-elle un prix ? », ci-dessous].

Ce genre de moralisme civique mérite assurément une place entre les discours arrogants de la gauche et de la droite, et, comme le suggère la popularité des cours de Sandel, il jouit d’une audience considérable. Mais à quel type de politique renvoie-t-il ? Rien n’est moins clair. Le philosophe est trop attaché à la liberté pour légiférer sur la vertu, et trop attaché au bien public pour laisser le marché s’emballer. Alors, quelle est sa position ? Il pense que les vertus civiques sont comme les muscles, que l’exercice renforce et que l’oisiveté atrophie, et il veut donc que les Américains exercent leurs vertus publiques afin d’atténuer l’influence de l’argent sur leurs motivations privées. Ils devraient pouvoir le faire dans le cadre d’une conversation publique sur la vertu, un peu comme ses cours à Harvard. Voilà des sentiments estimables. Mais une fois la conversation terminée, quand chacun aura pris la parole, cela ne nous dit toujours pas quelle politique nous devrions encourager. Une question plane alors au-dessus de ce que Sandel tente de faire : s’agit-il vraiment de politique, ou n’est-ce qu’une lamentation nostalgique sur les vertus perdues ?

Sans vision politique, toute critique de ce que la marchandisation a fait à la société américaine n’est que prêchi-prêcha. La dérive qui nous a conduits dans ce nouveau monde de l’argent n’a pas eu lieu par hasard. Des intérêts puissants nous ont menés là, et c’est à la population unie de reconquérir sa république. Une société n’est pas un marché, c’est une communauté de citoyens. Leur rendre la vertu exige une vision politique à la hauteur du défi lancé par les ennemis de la vertu.
 

Cet article est paru dans The New Republic le 18 mai 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Éloge des économistes

Michael Sandel commet deux erreurs en plaçant la morale au-dessus du marché.

D’abord, sa critique de la théorie économique est erronée. L’idée que certaines choses précieuses ne doivent pas être achetées et vendues sur le marché est vieille de plusieurs siècles, en tout état de cause depuis le mouvement pour l’abolition de l’esclavage en Angleterre. Tous les économistes majeurs et vaccinés le savent. Ce n’est pas parce qu’un obscur auteur peut gagner son quart d’heure de célébrité en plaidant pour la suppression du cadeau non monétaire qu’il faut y voir un brillant exercice de raisonnement économique (1).

Nous ne disposons pas d’une théorie complète permettant de savoir quand il vaut mieux laisser au marché l’échange de biens de valeur et quand il vaut mieux le réguler par d’autres mécanismes, comme les normes sociales ou des lois. Mais l’idée que les économistes n’auraient rien d’important à dire sur le sujet est absurde. Par exemple, l’analyse coûts/bénéfices de la prohibition des drogues a conduit depuis longtemps la plupart des experts à préconiser la dépénalisation et la réglementation de ce marché – un point de vue qui commence à gagner en popularité aux États-Unis. Autre exemple : les économistes Ernst Fehr et Klaus Schmidt ont montré que fonder en partie une relation d’affaires sur la confiance, et pas seulement sur le contrat, peut accroître à la fois son honnêteté et son efficacité.

Depuis 1970 au moins, date de la parution du livre de Richard Titmuss sur le don de sang [lire « Les économistes du tout marché », p. 30], nous savons que les incitations financières peuvent chasser, mais ne le font pas toujours, les motivations morales. Menant une vaste enquête de terrain en Suisse, Lorenz Goette et Alois Stutzer ont constaté qu’offrir des billets de loterie augmentait la participation au don du sang. Les économistes ont souvent raison de dire que si le volontariat n’attire pas suf­fisamment, les incitations financières peuvent pallier le problème, même quand elles éliminent complètement les motivations morales. En négligeant cette réalité, Sandel laisse entendre que là où l’offre d’un bien ou d’un service social est régie par des mobiles altruistes, il est néfaste de leur substituer des mobiles financiers. Ce n’est pas le cas, si bien que sa critique de Kenneth Arrow et de Lawrence Summers tombe à plat. [Lire « Les économistes du tout marché », p. 30.]

Le simplisme des conceptions de Sandel le conduit aussi à donner une représentation inexacte d’une question essentielle : le rôle de la corruption dans l’efficacité économique et la croissance. Selon Sandel, la corruption est un enjeu purement moral : « Elle […] illustre l’effet dégradant de la valorisation et de l’échange marchands. » En réalité, c’est d’abord un obstacle majeur à la croissance, tant dans les pays développés que dans les autres, comme l’ont bien montré Daron Acemoglu et James Robinson dans leur livre « Pourquoi les nations échouent (2) ».

Cette seconde erreur est plus grave que la première. En concentrant son attention sur la marchandisation de biens particuliers, Sandel ne voit pas l’effet global, sur l’évolution de la mora-lité sociale, d’une économie régulée par le marché. Les mouvements en faveur de la tolérance religieuse et de l’acceptation d’une diversité de modes de vie, en faveur de l’égalité des sexes et de la démocratie ont prospéré et triomphé dans les sociétés régies par l’échange marchand, et nulle part ailleurs.

Mes collègues et moi-même avons découvert des preuves spectaculaires de cette relation positive entre les marchés et la morale en enquêtant sur des sociétés simples de chasseurs-cueilleurs, de bergers horticulteurs nomades et de petits fermiers sédentaires en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Douze anthropologues et économistes professionnels se sont rendus auprès de ces populations et ont testé les comportements des individus en utilisant des si­tua­tions de jeu classiques, qui mesurent l’égoïsme et l’altruisme, l’attachement aux biens communs et la confiance. Comme dans les pays industriels avancés, les membres de toutes ces sociétés ont fait preuve d’un haut degré de motivation morale, acceptant de sa­­crifier un gain financier à l’équité et à la réciprocité, même quand leur anonymat était préservé. Nous avons aussi mesuré à chaque fois – et c’est plus intéressant encore pour notre propos – le degré d’exposition au marché et de coopération dans la production : les communautés qui pratiquent régulièrement l’échange marchand avec les groupes plus importants qui les entourent ont un souci de l’équité plus prononcé. L’idée que l’éco­nomie de marché rend les gens plus cupides, égoïstes et amoraux est tout simplement fausse.

 

Ce commentaire est paru sur le forum de la Boston Review le 25 juin 2012. Il a été traduit par Laurent Saintonge.

Plaidoyer pour un marché du rein

« Pour décider si l’on doit ou non autoriser la vente de reins, écrit Michael Sandel, il nous faut entreprendre une enquête morale. » Tout à fait d’accord. Voici le résultat de mes investigations.

Chaque jour, selon la Fondation nationale du rein, dix-huit personnes en attente de transplantation meurent aux États-Unis. Le département de la Santé nous informe que 92 000 patients sont sur la liste d’attente (contre 66 000 il y a six ans), mais que 16 912 greffes seulement ont été pratiquées en 2011. Ce calcul macabre explique en partie pourquoi plus de 380 000 Américains sont en dialyse (selon l’Institut national de la santé), une procédure extrêmement onéreuse et physiquement éprouvante destinée à retarder la mort. Prélever des reins sur des cadavres ne peut suffire à combler de manière significative le déséquilibre entre l’offre et la demande. Comme l’a écrit en 2009 l’essayiste Virginia Postrel, qui a elle-même donné un rein : « Si chaque personne morte dans des circonstances le permettant devenait un donneur, on peut estimer, au mieux, à 7 000 le nombre de reins supplémentaires disponibles pour la greffe. Comme la liste d’attente augmente de 6 000 personnes chaque année, cela suffirait pour la résorber – dans quatre-vingts ans. »

Nous savons donc que maintenir la prohibition – en fondant la loi sur notre répulsion morale à l’idée de mettre un prix sur des organes humains – va à coup sûr allonger la liste d’attente. Nous savons qu’augmenter les dons de reins des vivants est le seul moyen réel de la réduire. Et nous savons aussi, par l’expérience de procédures comme le don d’ovules, que les incitations monétaires accroissent le nombre de donneurs à coup sûr. Votre moralité peut être différente, mais la mienne me dit que condamner six mille personnes par an à une mort évitable nous emmène assez loin de la Règle d’or (1). Mon enquête aboutit donc à la conclusion que la charge de la preuve quant au bien-fondé de l’illégalité du commerce de reins incombe à ceux qui soutiennent ce statu quo mortel.

Mais Michael Sandel ne se soucie pas véritablement du sort des malades. À ses yeux, rien n’est plus préoccupant que l’ingérence croissante du « marché » dans notre espace le plus personnel. Au lieu de se demander si des patients doivent mourir pour ses préjugés, il détourne la question en ces termes : voulons-nous une société où tout est à vendre ?
Je vais répondre à sa question. Non, je ne veux pas d’une société où tout est à vendre, et fort heureusement nous ne vivrons jamais dans une telle société tant que les hommes conserveront la faculté de choisir et un minimum de prospérité. Vous ne pourrez jamais acheter mon amitié, mon engagement politique ni mes goûts musicaux. Je choisis de ne pas recourir au sexe tarifé et de ne pas acquérir bien des choses dont Sandel regrette qu’elles puissent être vendues.
Alors, sur quoi porte notre désaccord ? En ceci : cela ne le gênerait pas de voir ses aversions pour le marché avoir force de loi, dûment appliquée par l’appareil répressif. Parce qu’il n’est pas d’accord avec les choix que font les populations, il veut s’en débarrasser.

Comment en arrive-t-on à s’éloigner à ce point de la question de vie ou de mort des transplantations rénales ? La réponse est dans cette déprimante phrase introductive de Sandel : « Les marchés gouvernent notre vie comme jamais dans le passé. » Mais rappelons-nous ce qu’était un marché à l’origine : une place où les fermiers pouvaient vendre leurs marchandises. Les clients ne perdaient plus leur temps à aller de ferme en ferme, avec un choix limité et des prix non compétitifs. Les marchés ont permis d’économiser du temps et de l’argent tout en élargissant l’éventail des marchandises disponibles, tandis que les producteurs avaient avantage à rassembler les clients en un seul endroit et à se concentrer sur leurs domaines de compétence.

C’est précisément en raison des marchés, du choix et de la prospérité qu’ils apportent, que ma vie n’est pas régie par des considérations marchandes ou financières (deux concepts que Sandel mélange). J’ai refusé des postes mieux rémunérés, choisi de vivre dans des villes à la fiscalité très lourde, et donné de l’argent à des organisations sans but lucratif, y compris celle pour laquelle je travaille [le magazine Reason]. Les gens qui vivent dans une société hostile au libéralisme, comme la France natale de mon épouse, ont toujours moins de choix.

Est-ce que les marchés d’une manière ou d’une autre chassent la moralité ? Si c’est le cas, il en existe sûrement de meilleures preuves qu’un référendum suisse remontant à deux décennies, qui n’avait rien à voir avec les marchés. (Répétez après moi : des incitations financières ne sont pas des marchés.)

La pénurie de reins n’est pas un exercice universitaire. Des personnes meurent en ce moment même parce que nous avons laissé notre aversion pour les marchés créer des prohibitions en série de comportements consensuels, qu’il s’agisse d’acheter et de vendre de la marijuana, du sexe ou des reins. Combien d’autres personnes sommes-nous prêts à laisser mourir pour cette erreur ?

 

Ce commentaire est paru sur le forum de la Boston Review le 25 juin 2012. Il a été traduit par Laurent Saintonge.

Muriel Fabre-Magnan : « L’enfant devient un produit qu’on commande »

 

Muriel Fabre-Magnan est professeur de droit à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne). Elle a notamment publié une Introduction générale au droit (PUF, 2e édition 2011), une Introduction au droit (Que sais-je ?, 2010) et un ouvrage de référence sur le droit des obligations.

 

Comme l’illustre l’histoire d’Agar, dans la Bible, la procréation pour autrui est une pratique très ancienne. En quoi se distingue-t-elle de la gestation pour autrui ?

Par convention de langage, on parle en général de procréation pour autrui lorsque la femme qui porte l’enfant en est aussi la mère génétique. Dans la gestation pour autrui stricto sensu, elle n’en est que la gestatrice, l’enfant ayant été conçu avec les gamètes du couple commanditaire et/ou de tiers donneurs. C’est aujourd’hui plutôt cette seconde voie qui est prônée, dans le but avoué que la mère porteuse ne s’attache pas à l’enfant et se persuade qu’il n’est pas « son » enfant. La contradiction flagrante apparaît immédiatement : lorsqu’il s’agit de revendiquer que la femme commanditaire est la seule mère (la mère « d’intention »), on clame que la filiation n’est aujourd’hui qu’intention et volonté mais, dans le même temps, pour dénier à la mère porteuse son statut de mère, on explique qu’elle n’est pas la mère biologique. Quant à l’histoire d’Agar, la Genèse ne manque pas de décrire les difficultés psychologiques du montage : Sarah, jalouse, prétend qu’Agar l’aurait regardée avec mépris dès qu’elle est tombée enceinte, trouvant ainsi le prétexte pour la maltraiter et provoquer sa fuite.

 

Dans la plupart des pays, la gestation pour autrui est interdite, même à titre gratuit. Sur quel fondement ?

La Cour de cassation française l’a expliqué très clairement dès un arrêt de 1991 : « La convention par laquelle une femme s’engage, fût-ce à titre gratuit, à concevoir et à porter un enfant pour l’abandonner à sa naissance contrevient tant au principe d’ordre public de l’indisponibilité du corps humain qu’à celui de l’indisponibilité de l’état des personnes. » Le corps humain n’est pas à vendre, ni à louer ; mieux encore, on ne peut pas disposer à son gré des enfants qu’on a mis au monde.

 

« Dans une société civilisée, il y a des choses que l’argent ne peut pas acheter », déclarait en 1988 la Cour suprême du New Jersey dans son arrêt sur le cas « Baby M. ». Pourtant, l’achat des services d’une mère porteuse s’est répandu aux États-Unis. Comment l’expliquez-vous ?

Votre raccourci l’explique parfaitement bien ! Nous acceptons peu à peu que tout soit à vendre et que tout puisse s’acheter. L’argent s’immisce partout : la Cour suprême des États-Unis a ainsi accepté, dans un mémorable et déplorable arrêt Citizens United v. Federal Election Commission de janvier 2010, que les entreprises puissent désormais financer sans aucune limite les campagnes électorales. Michael Sandel a très bien montré dans son livre What Money Can’t Buy les conséquences de cette marchandisation généralisée sur les rapports humains et sociaux, car l’argent est tout sauf neutre.

 

Pourquoi certains économistes libéraux prônent-ils la régulation d’un marché de la gestation pour autrui ?

On entend également cet argument chez de nombreux juristes. C’est l’argument du fait accompli. Un marché existerait de fait, et donc il vaudrait mieux le réguler. Mais que serait un droit qui se résigne, par prétendu réalisme, à accepter les transgressions qu’il n’a pu empêcher ? Doit-on légaliser la fraude fiscale, le proxénétisme et le viol, car les interdits ne suffisent jamais en ces domaines à faire disparaître les pratiques ?

 

Quelles peuvent être les conséquences dommageables pour l’enfant de la gestation pour autrui ?

En droit, la réponse est claire : la gestation pour autrui fait de l’enfant un produit qu’on commande, qu’on fabrique, puis qu’on livre. Il ne faudra donc pas s’étonner d’en voir les conséquences inévitables : le dépôt de plaintes parce que le produit livré est défectueux. En Inde, la mère porteuse ne touche que quelques centaines de dollars sur les 10 000 ou 12 000 convenus lorsque l’enfant est mort-né. Et que doit-on faire si personne ne veut plus de l’enfant, par exemple handicapé ? La question se pose déjà parfois aujourd’hui en dehors de la gestation pour autrui, mais, avec celle-ci, l’enfant aura été spécialement fabriqué pour se retrouver ensuite abandonné ; il deviendrait alors vraiment un simple produit de consommation dont on se débarrasse quand on n’en a plus l’usage ou plus l’envie.

 

À quels périls s’expose la mère porteuse ?

La grossesse comme l’accouchement sont sources de risques physiques, et la gestation pour autrui y ajoutera des risques psychologiques propres. Qui réparera les éventuels dommages ? La mère porteuse doit-elle supporter toutes ces menaces, y compris celle d’un possible décès, alors qu’elle est enceinte au bénéfice d’autrui ? Et qui décidera si, au moment de l’accouchement, il faut choisir entre la vie de la mère et celle l’enfant ?

 

Les parents demandeurs sont donc les seuls à ne tirer qu’un bénéfice de l’échange ?

Non, les commanditaires peuvent bien sûr également souffrir de l’opération. Leur investissement psychologique, mais aussi financier, est très lourd. Il est bien naïf de penser que la légalisation de la gestation pour autrui aura pour seul effet de faire disparaître leur malheur. De nouveaux drames apparaîtront autour de cette nouvelle pratique (on en a déjà quelques exemples dans d’autres pays) et qui ne seront pas plus réjouissants : des mères porteuses cherchant à soutirer davantage d’argent, voire partant avec l’argent avancé par le couple ; des enfants dont personne ne veut plus ou au contraire que les deux parties s’arrachent, etc.

 

L’anthropologue féministe Françoise Héritier s’est élevée contre le commerce de la gestation pour autrui mais dit en même temps que « le don altruiste doit toujours être possible et pourrait être reconnu dans la loi française ». Qu’en pensez-vous ?

Marcel Mauss a bien montré, dans son magnifique Essai sur le don, que contrairement à ce que l’on entend aujourd’hui ad nauseam (il faut croire que la marchandisation généralisée provoque quelque nostalgie…) l’anthropologie du don est autrement plus complexe. Le don n’est pas nécessairement la marque d’un monde merveilleux et irénique, comme on voudrait nous le faire croire. Pourquoi en outre, dans notre société où l’argent est survalorisé, serait-ce toujours aux femmes de faire preuve d’altruisme et d’accepter les activités bénévoles ?

 

Si on autorisait la gestation pour autrui, serait-on en mesure ou en droit d’en limiter le bénéfice à certaines catégories de personnes ?

Le principe d’égalité ne requiert de traiter de la même façon que les personnes qui sont dans la même situation. C’est ainsi, par exemple, qu’on peut légitimement limiter, comme on le fait aujourd’hui, l’assistance médicale à la procréation aux couples pathologiquement stériles. Lever cette limite conduirait en revanche à devoir autoriser cette assistance pour simple convenance personnelle, c’est-à-dire par exemple pour une femme féconde qui ne désirerait pas subir les tracas d’une grossesse. Qui paierait une telle extension du droit à l’assistance médicale ? La Sécurité sociale ne le pourrait pas. On priverait ainsi du remboursement les couples stériles pauvres, pour réserver de fait le bénéfice de cette aide à ceux qui en ont les moyens. Cela étant dit, la gestation pour autrui n’est pas un moyen d’assistance à la procréation comme les autres, et les objections qui lui sont propres nous semblent devoir faire obstacle à son admission, même pour les couples dont la femme est dans l’incapacité de porter un enfant suite à un accident ou une maladie.

 

En quel sens peut-on parler d’un droit à l’enfant ?

Cette expression est souvent utilisée pour désigner celui qu’aurait toute personne, quels que soient son âge, son état de santé, ou encore son orientation sexuelle, d’avoir un enfant. Mais les petits que l’on peut adopter étant en nombre limité, il ne peut s’agir que d’un droit à l’assistance médicale à la procréation, c’est-à-dire d’un droit à être aidé à fabriquer un enfant lorsqu’on ne le peut pas naturellement. On en revient alors à la question précédente de savoir si nous avons les moyens d’ouvrir ainsi à tout le monde cette assistance médicale. Le principal enjeu est alors aussi et surtout celui de l’intérêt de l’enfant, non seulement son intérêt à naître dans telles ou telles circonstances, par exemple avec des parents déjà très âgés, mais encore l’intérêt des enfants en général : après tant d’efforts et de combats pour que le bébé soit considéré comme une personne à part entière, on admettrait ainsi qu’il soit désormais l’objet d’un « droit à », un produit fabriqué à la demande ?

 

La Cour européenne des droits de l’homme a reconnu un « droit de devenir parent génétique ». Que penser de cette reconnaissance ?

Elle est déraisonnable et montre là encore la contradiction patente : on nous fait apprendre et réciter la leçon que la filiation serait aujourd’hui tout entière volonté et, dans le même temps, on revendique le droit d’avoir son propre enfant biologique entendu comme un enfant issu de ses propres gènes.

 

Pierre Bergé a déclaré : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Après quoi il précisa : « Je n’ai pas voulu dire que le ventre des femmes est à louer. J’ai voulu dire que les femmes sont maîtresses d’elles-mêmes et de leur destin et qu’on ne peut pas les empêcher de porter un enfant pour autrui si elles le veulent. » Qu’en pensez-vous ?

Je pense que cette position est obscène. Veut-il dire que les pauvres doivent se résigner à louer leur ventre comme ils louent leurs bras s’ils n’ont que ce moyen de subsistance ? Invoquer ensuite la prétendue liberté des femmes est tout autant fallacieux. Quand les forts se glorifient de militer pour la liberté des faibles de se mettre à leur disposition, il y a de quoi se méfier. Enfin, avancer le droit de la femme à disposer de son corps tronque le tableau : car c’est surtout de l’enfant qu’elle dispose en le remettant à ceux qui l’ont commandé.

 

Élisabeth Badinter et d’autres féministes se sont prononcées pour une gestation pour autrui « éthique ». Cela vous paraît-il concevable ?

Une gestation pour autrui « éthique » est à mon sens impossible pour deux raisons. D’abord parce que cette pratique est en elle-même contraire à l’éthique : le principal problème, encore une fois, c’est qu’elle conduit à faire des enfants des produits qu’on commande, qu’on fabrique, qu’on livre, et qu’on abandonne s’ils ne conviennent pas. Aucune réglementation ne peut éviter cela puisque c’est l’objet même de la pratique. En second lieu, à supposer qu’on l’admette, la mise en œuvre de la gestation pour autrui soulève des questions insolubles. Prenons par exemple le droit à l’avortement. Les contrats américains prévoient fréquemment que la mère porteuse renonce à ce droit au profit du couple d’intention. Elle ne peut donc décider d’avorter si celui-ci s’y oppose et, à l’inverse, si l’enfant se révèle handicapé par exemple, le couple d’intention peut la forcer à le faire. Mais il ne suffirait pas de rendre à la mère porteuse sa liberté de décider (il serait au demeurant impossible de l’en priver en droit français) pour que la situation soit juste. Imaginons un couple d’intention dont l’un des membres est désormais stérile après avoir fait congeler un embryon provenant de ses gamètes (par exemple avant une chimiothérapie ou une radiothérapie) et qui décide de le faire implanter dans l’utérus d’une mère porteuse. Celle-ci pourrait alors renoncer à sa grossesse pour des raisons purement personnelles (par exemple parce qu’elle a fait d’autres rencontres) et priver ainsi un couple de sa dernière chance d’enfanter. Aucune réglementation « éthique » n’est possible parce que les deux voies possibles sont deux impasses.

 

Peut-on comparer la gestation pour autrui et la prostitution ?

L’activité consistant à porter et à mettre au monde un enfant étant glorifiée par nature, on n’ose la comparer à la prostitution. Celle-ci est également stigmatisée en ce qu’elle conduit à une marchandisation du sexe. Mais la gestation pour autrui ne met-elle pas également en jeu les organes sexuels de la femme ? L’utérus deviendrait-il réellement dans l’opération un simple « sac » désexualisé ? Ou alors serait-ce seulement l’idée de « plaisir » sexuel qui serait immorale et taboue, tandis que la gestation pour autrui, qui provoque des souffrances et des dommages à la mère porteuse, serait quant à elle du côté du « bien » ? Notre société devrait dans ce cas se livrer à un sérieux examen de ses fantasmes et de ses tabous. En réalité, la gestation pour autrui constitue une emprise sur le corps de la femme bien plus grande que la prostitution, ne serait-ce qu’au regard de la durée de cette emprise. En outre, encore une fois, si la prostitution met en jeu le seul corps de la femme (ou de l’homme), dans la gestation pour autrui la mère ne dispose pas seulement de son propre corps : elle dispose aussi et surtout d’un enfant.

 

Certains considèrent que la gestation pour autrui peut se comparer à une nouvelle forme d’esclavage. Allez-vous jusque-là ?

La gestation pour autrui est une forme moderne de servitude. Car si l’esclavage gréco-romain et la traite négrière avaient fait des esclaves des possessions et des monnaies d’échange, les nouvelles formes d’exploitation des êtres humains ne nécessitent pas d’aller jusque-là, et en particulier de s’approprier la personne dans son entier. Il suffit de s’en approprier l’usage ou les fruits (organes ou gamètes par exemple). Au demeurant, une récente loi du 5 août 2013 définit l’esclavage comme « le fait d’exercer à l’encontre d’une personne l’un des attributs du droit de propriété », c’est-à-dire le droit d’user (usus), de jouir (fructus, ou droit de récolter les fruits de la chose) ou de disposer (abusus) d’une personne. Or, précisément, les commanditaires d’un enfant acquièrent un droit d’usage sur l’utérus de la femme et même, en réalité, sur toute sa personne et tout son corps. Plus grave encore, ils acquièrent un droit de jouissance sur le corps de la femme, puisqu’ils en retirent les fruits et produits, en l’occurrence un enfant.

 

À vous écouter, on a le sentiment que le mouvement en faveur de la gestation pour autrui relève d’une forme d’illusion collective. Est-ce bien ce que vous pensez ?

Illusion collective ou accoutumance et indifférence progressives à la misère sociale. Il faut vraiment fermer les yeux pour ne pas voir comment sont traitées les mères porteuses, parquées par exemple en Inde comme des poules pondeuses, ou pour ne pas s’étonner que le marché des mères porteuses soit en plein essor en Grèce, quand on connaît la situation actuelle de ce pays. Illusion ou oubli collectifs que l’humanité est un vernis fragile (pour reprendre l’expression du philosophe Michel Terestchenko) et que la façon dont nous traitons autrui participe de l’institution de notre propre humanité.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.