Utopie

Une curieuse entrée de la version anglaise de Wikipedia est « Repugnant market ». « Un marché répugnant est un type de commerce que la société juge étranger au domaine normal des transactions marchandes et dont l’intégration au monde du marché serait intrinsèquement immorale ou imprudente » (ma traduction est aussi approximative que le texte lui-même). L’article évoque pêle-mêle un certain nombre de pratiques qui sont évoquées dans notre dossier, et d’autres qui ne le sont pas. Citons : les paris faits sur le risque d’attentat terroriste, le commerce des cadavres, la vente de tissus fœtaux ou encore l’achat de votes (pratique  avérée en France). On lit aussi que « des économistes distingués ont proposé la mise en vente de la citoyenneté ». Référence : Patricia Houlihan, « Citizenship for sale ? », article publié dans le magazine de la business school de Chicago. L’idée vient de Gary Becker, prix Nobel d’économie : il y voyait un moyen de contenir l’immigration illégale. Elle a été endossée par plusieurs de ses collègues. Justement, le Telegraph de Londres vient de révéler que l’on peut acheter un passeport européen en Bulgarie pour 170 000 euros. Pauvres s’abstenir.

Y a-t-il quelque chose qui ne soit pas achetable ? C’est douteux. On peut vendre son âme au diable, acheter l’amour et l’amitié (en se mentant à soi-même, mais ça marche…). On achète bien la confiance, la fidélité, le secret, les chefs d’État, les scientifiques, les artistes… Si les finances de la Ville de Paris allaient vraiment mal, Mme le maire pourrait vendre la tour Eiffel.

L’argent est roi. Le serait-il de plus en plus ? C’est bien possible. Peut-on envisager de mettre au point une théorie morale plus précise que celle des droits de l’homme, qui fixerait les bornes de l’acceptable et de l’inacceptable, au nom du bien commun ? C’est l’utopie à laquelle nous vous proposons de réfléchir.

 

16 faits & idées à glaner dans le numéro 54

 

• On peut acheter un passeport européen en Bulgarie pour 170 000 euros.

• De nombreux Français sont de piètres partenaires de conversation.

• D’ici 2018, 215 millions de personnes devraient être sans emploi.

• La division du travail dans la pègre reflète celle que l’on observe dans le reste de la société.

• Le marché de l’achat d’enfants représente sans doute plus de 10 milliards d’euros par an.

• Si l’argent est dominant, la question de savoir qui le détient prend une énorme importance.

• Certaines femmes proxénètes gagnent jusqu’à 33 000 dollars par semaine.

• L’Union européenne n’est plus qu’un ensemble de créditeurs et de débiteurs.

• Le système Poutine a atteint son apogée en 2008.

• Un démoniaque allemand aurait craché assez de sang pour remplir quatre cents pots de chambre.

• Le diagnostic de dépendance au cannabis est désormais inscrit dans le manuel de référence des psychiatres.

• Peu d’amateurs de jazz ne haïssaient pas les nazis.

Hitler pourrait réussir de nos jours, mais il s’y prendrait différemment.

• Plus de la moitié des 400 000 engagés volontaires australiens  ont péri ou ont été blessés en 1914-1918.

• La Révolution française aurait causé la disparition de quatre millions de livres.

• Les Grecs actuels sont les victimes de crimes dont ils ne sont pas les auteurs.

Les trucs des immigrés qui gagnent

S’il y a une chose que l’on ne peut pas reprocher à Amy Chua, c’est de manquer de cran. À 52 ans, cette professeure de droit à Yale vient de publier un livre à peu près aussi polémique que le précédent (qui l’était déjà beaucoup). Dans L’Hymne de bataille de la mère tigre, paru en 2011, Chua entendait démontrer la supériorité des méthodes d’éducation chinoises sur celles, jugées laxistes, des parents américains. La « maman tigre » n’hésitait pas à raconter comment elle avait un jour « rejeté » une carte d’anniversaire confectionnée par sa fille de 4 ans, au motif que la petite n’y avait pas mis assez d’efforts… (Lire « Tout sur la mère, Books, juillet-août 2011.)

Pour son nouveau livre, Chua s’est associée à Jed Rubenfeld, son époux à la ville et confrère à Yale. Le but, cette fois, est d’expliquer pourquoi « certains groupes culturels réussissent beaucoup mieux que d’autres aux États-Unis ». Par « groupes culturels », le couple entend aussi bien des communautés ethniques (les Asiatiques, Libanais, Nigérians, Iraniens, Indiens et Cubains), que religieuses (les juifs et les mormons). À les en croire, les individus issus de ces groupes ont en commun trois traits constitutifs du « triple pack » (triple package) qui donne son titre au livre : un « complexe de supériorité » inculqué dès l’enfance avec l’idée d’appartenir à une culture supérieure ; un « sentiment d’insécurité » lié au statut d’outsider ; et une capacité à « contrôler ses impulsions ». Autrement dit, pour réussir, il faut « se sentir destiné à de grandes choses tout en ayant l’impression de n’être pas à la hauteur, le tout conduisant à travailler comme un fou pour faire ses preuves », résume Joshua Rothman sur le site du New Yorker.

Pour Chua et Rubenfeld, la combinaison de ces trois facteurs est immanquablement gagnante. Comment expliquer autrement que les enfants de familles asiatiques forment entre 15 % et 20 % des effectifs à Harvard, Yale et Princeton, alors qu’ils ne représentent que 5 % de la population en âge d’aller à la fac aux États-Unis ; que plus d’un quart des Américains originaires du Nigeria obtiennent un diplôme de troisième cycle, contre 11 % seulement des Blancs ; et que les Indiens gagnent près du double du salaire médian ?
Le romancier indien Suketu Mehta appartient à l’une de ces « minorités modèles » données en exemple. Ce qui ne l’empêche pas de s’élever contre les thèses du livre. « Le langage du racisme a récemment changé aux États-Unis, écrit-il dans le magazine Time. Il ne porte plus sur la couleur de peau, mais sur les “attributs culturels”. Et il avance masqué sous tout un attirail de pseudo-sciences sociales. » Faudrait-il dès lors s’interdire, par principe, d’interroger les statistiques ethniques ? Emma Brockes, du Guardian, ne le pense pas : « Si j’en juge par les cris de vierge effarouchée qu’a provoqués ce livre, il serait inadmissible d’agréger certaines données et de lier ethnicité et performance en raison des abus historiquement associés à ce type d’informations – ce qui est absurde. » Mais si les questions soulevées par les auteurs sont légitimes, leurs réponses laissent sérieusement à désirer : « C’est le problème avec ce genre de livre. Les arguments destinés à un marketing accrocheur sont souvent trop légers, ou trop généraux, pour faire sens. »

En l’occurrence, aux dires de la majorité des critiques, Chua et Rubenfeld semblent avoir écarté un peu vite des facteurs socio-économiques déterminants. Outre le niveau préalable d’implantation et de structuration du groupe étudié (« les mormons ont leur propre État », rappelle Mehta, ce qui relativise leur statut d’oustsiders), on ne saurait faire abstraction du statut d’origine des migrants. Qu’il s’agisse des Juifs de la première moitié du XXe siècle, des Cubains après la révolution, ou aujourd’hui des Nigérians ou des Indiens, les immigrés dont parlent les auteurs sont le plus souvent issus de milieux relativement aisés et instruits. Les migrants qui réussissent sont tout simplement ceux qui suivaient déjà une trajectoire ascendante dans leur pays d’origine : comme le rappelle l’hebdomadaire The Economist, « la vague d’immigrants chinois arrivée depuis les années 1980 n’a pas fait les mêmes étincelles que la vague précédente, qui était composée pour l’essentiel de cadres ».

L’irrésistible ascension des populistes anglais

C’est un livre qui claque comme un avertissement pour le Parti travailliste britannique : surtout, ne pas croire que le United Kingdom Independence Party (UKIP) fasse le jeu de la gauche en disputant ses voix au parti conservateur. Crédité de 30 % d’intentions de vote aux élections européennes, le parti souverainiste de Nigel Farage est encore trop souvent perçu comme un repaire de « Tories exilés », dépités par l’alliance de leur Premier ministre avec les centristes du Lib-Dem. En réalité, comme le souligne le Sunday Times, le UKIP « est le parti qui séduit le plus la classe ouvrière depuis le Labour de Michael Foot dans les années 1980 ». Les deux politologues auteurs de ce livre ont passé au peigne fin la structure de l’électorat et les profils des sympathisants UKIP ; ils se sont entretenus avec des cadres et ont longuement observé le travail de terrain des militants. Conclusion : le succès actuel du parti n’a rien d’un feu de paille. Comme le montrent Robert Ford et Matthew Goodwin, ses responsables capitalisent sur l’élargissement de leur rhétorique contestatrice. Au discours anti-européen qui les caractérise depuis l’origine, ils ont ajouté ces dernières années un discours anti-élites globalement hostile à tout ce qui incarne l’establishment, et surtout, une ligne musclée sur l’immigration, qui leur attire de plus en plus d’électeurs. Le sympathisant type du UKIP est décrit en des termes rappelant ceux utilisés pour décrire en France les « invisibles » : un homme blanc, issu des classes populaires, qui se vit comme un « laissé-pour-compte » de la mondialisation et rejette en bloc les valeurs de la bourgeoisie diplômée. De 3 % lors des dernières élections législatives, le UKIP pourrait passer à 12 % des suffrages en 2015, devant le Lib-Dem. Et ce sont les travaillistes qui risquent le plus d’en pâtir : à en croire les projections de Robert Ford et Matthew Goodwin, sur dix sièges présentés comme gagnables par le UKIP à la Chambre des communes, huit sont actuellement détenus par la gauche.

Le goût des lettres du Brésil

« Lis, voyage, mange. » Écho malicieux au bestseller mondial d’Elizabeth Gilbert Mange, prie, aime, le sous-titre du dernier livre d’Ignácio de Loyola Brandão, romancier brésilien réputé, est une invitation à découvrir le pays à travers des lecteurs très improbables. D’abord publiées dans un quotidien de São Paulo, la cinquantaine de chroniques rassemblées ici ont été écrites au gré des participations de l’auteur à différents événements littéraires organisés à travers tout le Brésil. « Il est surprenant de voir que dans un pays dont le taux d’analphabétisme reste élevé, des foires du livre fleurissent un peu partout », se félicite Cristina Durán dans le quotidien Valor. Prisées des visiteurs, ces rencontres sont organisées « le plus souvent avec des bouts de ficelle, par des citoyens lambda qui continuent de croire dans le pouvoir transformateur de la lecture », poursuit-elle.
C’est un Brésil extrêmement réjouissant que montre Brandão. Ici, des enfants passent l’après-midi à écouter l’écrivain dire ses textes, lui confiant « aimer le son des mots ». Là, c’est l’auteur qui se délecte de prendre la parole à l’ombre d’un arbre multicentenaire. Chaque salon, chaque rencontre, chaque débat s’accompagne d’un festin de plats locaux, d’odeurs et de saveurs inconnues. À Ocara, une petite ville de 22 000 âmes au fin fond du Nordeste, une vieille dame est curieuse de savoir où l’auteur peut bien trouver toutes les petites lettres accumulées dans ses livres : « Vous les achetez ? Comme nous le faisons avec les semences ? »  lui demande-t-elle. Heureuse qu’un « véritable écrivain » prenne la peine de lui répondre, elle lui offre un pot de miel récolté par ses soins – le « miel d’Ocara », qui donne son titre au livre.

Les aristos tchèques

« La noblesse de ce pays est une espèce menacée, déclarait il y a quelques années l’ancien ministre des Affaires étrangères Karel Schwarzenberg. Elle est comme un cerf blanc que tout le monde veut prendre en photo en guise de souvenir. » L’homme – de son nom complet prince Karl VII zu Schwarzenberg – connaît son sujet : descendant d’une grande famille de Bohême, il est lui-même l’héritier d’une tradition que les persécutions nazies, puis les spoliations communistes ont presque totalement anéantie. Pour autant, l’aristocratie ne cesse de fasciner les Tchèques. En témoigne le récent succès de deux romans humoristiques signés Evžen Bocek (Poslední aristokratka, « La dernière aristocrate » et Aristokratka ve varu, « L’aristocrate en ébullition ») : ces livres narrant les aventures d’un comte exilé de retour au pays ont figuré en bonne place sur les listes de bestsellers en 2012 et 2013. Plus récemment, c’est une journaliste, Stanislava Pecková, qui a entrepris de brosser le portait de dix femmes nobles dans la République tchèque d’aujourd’hui. Son livre Aristokratky (« Les aristocrates ») le montre bien : elles retirent une certaine fierté de leur rang, mais n’ont rien de romanesque. « Inconnues pour la plupart, elles mènent une existence banale. Très peu vivent dans un château, et il ne leur reste parfois du prestige passé que quelques photographies jaunies », rapporte le site novinky.cz.

Épidémie de césariennes

Le nombre de césariennes pratiquées aux États-Unis est impressionnant : en 2011, 33 % des accouchements ont été réalisés de la sorte, soit « une augmentation de 50 % en dix ans », souligne Jessica Valenti dans le New York Times. Le problème est connu, mais la sociologue Theresa Morris apporte selon le quotidien « une contribution importante au débat ». Tournant le dos à une critique trop systématique du corps médical, son livre cherche à mieux comprendre le contexte dans lequel travaillent les soignants. Au lieu d’insister sur les contraintes de rentabilité qui pèsent sur le secteur de la santé aux États-Unis, Morris met en avant la judiciarisation des relations entre médecins et patients. « Les praticiens avec qui elle s’est entretenue sont terrifiés par la perspective d’un procès, explique Valenti. En 2012, une étude de l’Association américaine des obstétriciens et gynécologues a montré que plus de 77 % des médecins sondées avaient déjà dû faire face à des poursuites. Au cours d’une conférence, un avocat dit aux participants : “À partir du moment où vous envisagez la césarienne, faites-la.” » C’est donc à un renversement complet de paradigme que l’on a assisté ces dernières années : « Pratiquer une césarienne est devenu le seul moyen pour un médecin d’attester qu’il a fait le maximum pour préserver la santé de l’enfant. Alors qu’ils devaient autrefois motiver leur décision d’opérer, les obstétriciens doivent désormais expliquer pourquoi ils ne l’ont pas fait. »

Le blues du trader

Qui sont les futurs maîtres de la finance mondiale ? Pour s’en faire une idée, le journaliste Kevin Roose a convaincu huit jeunes Américains, frais émoulus des meilleures universités, de le laisser suivre leurs premiers pas dans la banque. Traders ou analystes, tous lui ont fait part (sous couvert d’anonymat) de leurs ambitions, de leurs espoirs, et, dans la plupart des cas, de leur cruelle désillusion au bout de quelques mois. Car la vie des banquiers débutants n’est pas bien palpitante. Compris entre 90 000 et 130 000 dollars par an, leurs salaires sont, certes, mirobolants, mais pas aussi stratosphériques qu’autrefois. La crise est passée par là, l’image du métier s’est ternie et, surtout, le travail est terriblement ingrat : tâches segmentées et répétitives, horaires éreintants (de l’ordre de 110 heures par semaine), problèmes de couple, dépression, surpoids… « La dernière fois que j’ai croisé des personnages aussi tristes, c’était dans un roman qui se passait en Corée du Nord », ironise Nick Summers dans les pages de l’hebdomadaire Bloomberg Businessweek. Autre signe des temps : sur les huit financiers en herbe qu’a suivis Roose, trois ont finalement choisi de quitter Wall Street pour la Silicon Valley, attirés par la perspective de métiers plus créatifs, moins stressants, mais tout aussi bien rémunérés.

Quand la Chine consommera

« Une relation malsaine entre deux individus dépendant l’un de l’autre. » Telle est la définition donnée en psychologie du phénomène de la « codépendance » ; et la façon dont Stephen Roach (un analyste chevronné, ancien de la banque Morgan Stanley Asie) analyse la dynamique qui unit les économies chinoise et américaine. Comme le résume schématiquement John Derbyshire dans The American Spectator, « les Chinois travaillent pour des salaires faibles, dont une part importante alimente une épargne utilisée pour produire des marchandises bon marché destinées à l’exportation. De leur côté, les Américains achètent ces biens avec tant d’enthousiasme qu’ils en viennent à ne plus épargner du tout ». Déjà ancienne, l’équation serait devenue intenable. Pour s’assurer un développement durable et trouver à employer les millions de paysans qui continuent de migrer dans ses villes, la Chine va devoir rééquilibrer son modèle de croissance en faveur de la consommation et mettre l’accent sur les services intensifs en main-d’œuvre. À l’inverse, les États-Unis sont incités à rééquilibrer leur balance commerciale en produisant davantage de biens et de services à l’exportation et en favorisant l’épargne. C’est la seule façon, écrit Roach, de faire face aux énormes besoins de financement qui se profilent pour la première économie du monde : « Si la Chine consacre davantage de surplus à financer les retraites et la protection sociale de ses citoyens, cela sera autant de moins dépensé en bons du Trésor américain », rappelle Fred Andrews dans le New York Times. En clair, « le temps est venu pour les deux pays d’échanger leurs identités ». Reste à savoir comment. Si Roach est confiant dans la capacité des dirigeants chinois à réorienter leur modèle, il doute de celle des Américains à rompre avec une logique hyperconsumériste pour favoriser l’épargne.

Diego Gambetta : « Les criminels sont la quintessence de l’Homo economicus »

 

Diego Gambetta est un sociologue italo-britannique. Professeur au Nuffield College d’Oxford, il est actuellement en détachement à l’Institut universitaire européen de Florence. Ce spécialiste de la mafia a influencé par son analyse du comportement rationnel des acteurs criminels de nombreux travaux sur le sujet à travers le monde. Il est également l’auteur d’un livre remarqué sur l’établissement de la confiance entre chauffeurs de taxi et clients dans les villes dangereuses (Streetwise). La Pègre déchiffrée est son premier livre traduit en français.

 

Vous êtes connu pour avoir osé appliquer la théorie économique du choix rationnel aux milieux criminels. Qu’est-ce qui a poussé le sociologue que vous êtes à utiliser la boîte à outils de l’économie ?

Quand j’étais étudiant, au début des années 1970, les explications dominantes que donnait l’université du fonctionnement du monde étaient marxistes ou structuralistes : les individus – leurs intérêts, leurs croyances, leurs biais cognitifs ou leurs traits évolutifs – ne jouaient aucun rôle. Leur vie était censée être façonnée par des forces socio-historiques qui régissaient tout, comme si les êtres humains étaient des marionnettes n’ayant aucun contrôle sur leur destinée. J’ai développé mon intérêt pour l’analyse des décisions individuelles – et de leur participation aux phénomènes sociaux – en réaction à l’insatisfaction que me procurait ce genre de grande théorie, à mes yeux aussi ambitieuses que stériles. Mais je me suis toujours intéressé davantage aux mécanismes de la décision individuelle qu’au choix rationnel en tant que tel. La notion de choix rationnel ne peut cependant pas prétendre fournir une explication unique (ou dominante) ; c’est un simple repère permettant de mesurer empiriquement si – et à quel point – les décisions prises dans la vraie vie vérifient la théorie, ou au contraire s’en écartent. Et elles s’en écartent souvent. Bien d’autres mécanismes viennent s’ajouter aux choix rationnels ou les concurrencer, comme les normes sociales ou les croyances que l’on entretient à propos des décisions des autres. Tous doivent faire partie de la boîte à outils du sociologue. La théorie des choix rationnels a aussi une limite fondamentale : elle ne dit rien des préférences, du fait, par exemple, que vous vouliez dédier votre vie à MSF ou devenir banquier. L’explication des préférences exige d’autres théories.

 

En quoi cette théorie éclaire-t-elle les comportements des truands ? Vous écrivez dans votre livre que « les criminels incarnent l’homo economicus dans toute sa férocité ». Que voulez-vous dire ?

Certains traits des criminels les rendent particulièrement intéressants pour la recherche comportementale : ils sont plus souvent mus par le seul intérêt personnel que le commun des mortels ; ils ont plus de chances, aussi, de ne prêter aucune attention aux normes légales – c’est évident – mais aussi aux normes sociales qui permettent de museler les effets antisociaux de la poursuite de l’intérêt personnel. Ils jouent souvent gros : ils peuvent gagner beaucoup et très vite s’ils se débrouillent bien ; mais en cas d’échec, ils perdent beaucoup tout aussi vite, et finissent en prison, ou dans un lieu plus inhospitalier encore. Enfin, ils agissent dans un environnement prédateur où l’on utilise, avec plus d’enthousiasme que dans d’autres, la moindre occasion de spolier autrui. Pour survivre, dans ces conditions, les criminels ont intérêt à se comporter rationnellement pour faire ce qui est bon pour eux, sans se soucier de ce qu’il en coûte aux autres. Voilà pourquoi ils sont à mes yeux la quintessence de l’homo economicus.

 

Mais qu’a en commun l’agent économique lambda, qui cherche simplement à prospérer, et le criminel violent et impulsif, qui cherche à tricher et arnaquer ?

Certaines professions légales ne sont pas loin de posséder des caractéristiques semblables à celles que je viens d’évoquer – songeons aux agents de change. On conçoit aussi sans difficulté que l’absence de scrupules ou l’indifférence au bien-être d’autrui puisse aider dans la conduite d’une affaire légale. D’un point de vue générique, tous les acteurs économiques, licites ou illicites, s’efforcent de maximiser leurs avantages en faisant un minimum d’efforts et en prenant un minimum de risques.

Mais si l’on veut aller un peu loin, il est difficile d’apporter une réponse simple à votre question. Tout dépend du genre de truands et d’activités légales qu’il s’agit de comparer. La galaxie criminelle est très hétéroclite. Il y a, comme vous le dites, des « criminels violents et impulsifs », mais aussi des gangsters calmes et rationnels. Il y a les tricheurs et les arnaqueurs de profession, mais aussi des gens qui vendent « honnêtement » des marchandises illégales. La division du travail dans la pègre reflète, de façon rudimentaire, celle que l’on observe dans le reste de la société : il y a les détaillants, les grossistes, les transporteurs, il y a des gens qui s’occupent des comptes, d’autres qui organisent les coups de main ou savent conduire des bolides, réparer une arme ou transformer l’opium en héroïne ; il y a encore les taupes qui espionnent la police.

Au sommet de la pyramide, les groupes de type mafieux font office de quasi-gouvernements de la pègre, en veillant au respect des contrats illégaux. Ces personnages ont besoin, pour être plus persuasifs, de montrer leurs « muscles ». Mais même ceux-là n’ont pas recours à la violence gratuite : il est plus économique et moins risqué d’intimider en envoyant de simples signaux d’une menace crédible – le chantage, par exemple.

Il faut en somme, pour assumer correctement chacune de ces fonctions, jongler avec les mêmes contraintes et faire preuve de la même rationalité que pour remplir les missions équivalentes dans le monde légal. A cette « petite » différence près : dans la pègre, les détenteurs de ces postes poursuivent en plus un objectif dont les autres acteurs n’ont pas à se soucier, éviter d’être arrêtés.

 

Il semble y avoir une limite claire à la comparaison entre acteur économique normal et acteur criminel : l’incompétence. Vous expliquez que les mafieux ont tendance à mettre en avant leur incompétence. Comment cela ?

Entendez-moi bien. Les mafiosi se soucient bien entendu de leur compétence dans leur cœur de métier, celui qui fait d’eux ce qu’ils sont en termes économiques, c’est-à-dire l’intimidation, la capacité de faire respecter leurs décisions à tout prix. Sur ce front, ils doivent être, et être jugés, très compétents. Et si l’on conteste ou ridiculise leurs savoir-faire et leur statut dans ce domaine, la réaction est toujours violente. Mais les mafiosi se moquent d’être vus comme des incapables dans les métiers où les gens normaux veulent et doivent réussir. Ils entendent se distinguer de la conception bourgeoise du travail, avec le souci du travail bien fait, de la rentabilité de l’entreprise, de l’argent gagné. Cela relève en partie de la posture ; c’est une manière de dire : « Nous sommes au-dessus de ces considérations de bas étage ». Mais cette nonchalance obéit aussi à une logique : un homme qui fait carrière dans l’intimidation peut finir par être trop intimidant. Les gens l’évitent, rechignent à se mettre sous sa protection, ne lui demandent pas son aide. Il arrive que poser des limites augmente l’efficacité d’un pouvoir. Les mafieux veulent être considérés comme des puissances bienveillantes dans leurs communautés. L’exhibition d’une certaine incompétence, tout comme le mépris affiché pour les richesses et le luxe (ils s’évertuent à démontrer que l’argent les intéresse moins que le « respect »), leur mode de vie modeste et sobre, distillent une image de bon père de famille. Montrer que l’on est incapable de gérer une affaire normale permet de détendre l’atmosphère : l’entrepreneur redoute moins que le mafieux utilise son pouvoir pour le dépouiller de son affaire. Il peut se fier pour cela sinon à son tempérament, du moins à son incompétence. De ce point de vue, ce n’est pas tant avec les acteurs économiques normaux qu’il faut comparer les mafiosi, mais avec tous ceux qui, pour jouer leur rôle, ont besoin de faire passer l’idée qu’ils sont détachés et désintéressés, donc capables de prendre des décisions justes : les aristocrates, les prêtres ou les juges.

 

Une autre stratégie utilisée par les criminels pour établir une relation de confiance consiste à partager des informations compromettantes sur eux-mêmes. Cela les distingue-t-il davantage du reste de la société ?

Comme je l’explique dans le livre, les criminels ont un vrai problème pour nouer entre eux une relation de confiance. Mais ils peuvent utiliser leurs propres méfaits, paradoxalement, pour établir une sorte de confiance bas de gamme. C’est un effet pervers de la loi : si la révélation de vos crimes est susceptible de vous mettre en délicatesse avec la justice, et que je possède des preuves de ces agissements, alors je peux, même tacitement, vous faire chanter pour vous inciter à vous comporter selon mes vœux ; et vous pouvez faire de même avec moi. Voilà qui permet de devenir bons « amis ». Cet échange d’informations compromettantes, et la manière dont il peut servir à instaurer une forme de coopération entre des acteurs qui ont peu de raisons de se faire confiance, est une théorie que j’ai développée à partir d’une intuition de Thomas Schelling, et sur laquelle je poursuis mes recherches, en posant la même question que vous (1) : jusqu’où cette stratégie peut-elle expliquer le comportement coopératif, même parmi des criminels non endurcis ? J’ai récemment publié un article avec Jennifer Flashman sur le comportement d’adolescents un peu déviants – qui fument, boivent, jouent au truand ou se bagarrent. Eh bien, ils semblent choisir leurs amis en fonction de ce même raisonnement : entre deux amis potentiels qu’ils apprécient autant l’un que l’autre, ils préfèrent celui qui est également déviant à celui qui ne l’est pas. Les premiers sont plus sûrs, risquent moins de les trahir en révélant leur mauvaise conduite à leur famille ou à l’école. Quiconque viole un tant peu la loi, ou même simplement une norme sociale, a aussitôt peur d’être découvert. Mais il a aussi la possibilité d’utiliser ses propres transgressions pour inspirer confiance. Je subodore que les hommes politiques, dans la zone grise où ils opèrent parfois en passant les uns avec les autres des accords dont le respect ne peut reposer sur le recours au glaive de la justice, utilisent sans doute eux aussi cette stratégie.

 

En quoi peut-il être rationnel de se tatouer le visage, et de se rendre ainsi plus facile à repérer ? Ou de s’automutiler, comme le font les yakuzas ou de nombreux prisonniers ?

Pour comprendre l’usage de ces méthodes à première vue bizarres et douloureuses, nous devons essayer de réfléchir comme des gangsters : la loyauté est la préoccupation numéro 1 – « Pouvons-nous avoir confiance dans la loyauté de ce type ? » Lequel type se demande : « Comment puis-je les convaincre de ma loyauté, les assurer que je ne vais pas les balancer à la police ou les trahir au profit d’un gang rival ? » La théorie des signaux permet de comprendre ces comportements (2) : quand les intérêts de deux parties sont potentiellement divergents, les affirmations d’une des parties ne sont crédibles que si elle donne à l’autre des preuves difficiles à falsifier de sa sincérité. Se contenter de déclarer « bien sûr, je suis loyal » n’est pas crédible – les mots n’ont aucune valeur. Il faut faire quelque chose de plus, un acte qu’un simple simulateur ne pourrait se permettre. Un tatouage sur le visage crée un double danger : être identifié par la police comme membre d’un gang et être identifié comme un ennemi par un gang rival, avec dans les deux cas des conséquences très fâcheuses. En gravant sur son front les symboles de son appartenance à un gang, le criminel signale qu’il est prêt à prendre d’énormes risques, de sorte qu’il ne pourra se sentir en sécurité qu’en restant, jour et nuit, avec la bande. Moyennant quoi il lui sera beaucoup plus difficile de trahir. Il est prêt à payer un prix que seul un membre sérieux et fiable peut se permettre de payer. De nombreux yakuzas s’amputent le petit doigt pour se punir de leurs erreurs, même mineures. Ils donnent presque le sentiment d’aller au devant des bourdes pour justifier cette horrible manière de se faire mal. Pourquoi ? La meilleure hypothèse est que la capacité de supporter la douleur physique informe les autres qu’on ne va pas facilement céder sous la pression et trahir ses amis. (Avec le temps, cela devient aussi une convention, comme le port de la cravate ; dès lors que les autres le font, il est difficile de s’en abstenir.)

 

A propos des yakuzas, leurs stratégies de communication peuvent-elles s’analyser vraiment de la même manière que celles des autres criminels, dans la mesure où ils ont longtemps été quasiment légaux ?

Le Japon a traditionnellement imposé à ses organisations criminelles des contraintes plus relâchées que les autres pays. Les Japonais ont géré le crime organisé en passant un accord tacite entre l’Etat et les gangs : vous ne dépassez pas certaines limites strictes, en échange de quoi vous êtes autorisé à agir sans être dérangé. Il y a quelques jours, le Financial Times donnait une information qui témoigne de cette plus grande marge de manœuvre : la Yamaguchi-gumi, la plus grande fédération de gangs, a fait son entrée dans le cyberespace en lançant un site à peine déguisé pour promouvoir ses activités et recruter. Un site plutôt primitif, aux dires des commentateurs. Mais, là encore, leur incompétence ne semblait pas les préoccuper beaucoup, comme l’écrit le Financial Times : « Même la Yamaguchi-gumi a reconnu les défauts du site, affichant une humilité toute japonaise : ‘’Nous sommes de parfaits amateurs en matière de conception de sites Web. Il peut y avoir des éléments disgracieux. Nous vous prions de nous en excuser ».

 

Quel rôle joue la prison dans la stratégie de carrière d’un criminel ? Faut-il croire la vieille idée selon laquelle c’est une université du crime ?

D’abord, et c’est son rôle principal, tout le monde fait de son mieux pour se tenir à l’écart. Mais pour ceux qui finissent par s’y retrouver, cela présente des avantages. L’un, comme vous le dites, est d’apprendre de l’expérience et du savoir-faire des autres. Un autre est simplement qu’en prison, on rencontre des gens qui ont d’autres savoir-faire et d’autres expériences, qui pourraient se révéler fort utiles après la sortie. L’incarcération résout un problème d’information : les criminels ne peuvent pas faire de publicité pour leurs services dans les pages jaunes, et ils ont plus de peine que les hommes d’affaires normaux à entrer en contact les uns avec les autres. Derrière les barreaux, ils le peuvent, puisque tous ceux qui se trouvent là sont des criminels certifiés ; on n’a donc pas peur de s’approcher d’inconnus avec un projet criminel à proposer, comme c’est le cas à l’extérieur des murs. Mais la principale contribution de la prison au monde criminel, c’est de faire office d’agence de certification : elle informe les futurs associés qu’ils sont des truands authentiques, et pas des fantaisistes ou, pire encore, des policiers infiltrés. Un séjour en prison accroît la confiance que l’on vous accorde dans la pègre, service qui n’a pas de prix. L’incarcération n’est un stigmate que si l’on veut devenir un citoyen honnête, mais c’est un plus si l’on veut rester fidèle à ses habitudes criminelles.

 

Les sociétés seraient plus sûres si elles n’offraient pas si souvent au criminel l’opportunité de muscler ainsi leur CV ? Si elles ne faisaient pas de l’incarcération le cœur du système judiciaire ?

Je réfléchis à cette question depuis que j’ai pris conscience de ces effets négatifs de la prison sur la société. Mais je n’ai pas encore trouvé de réponse satisfaisante. Nous ne pouvons abolir le châtiment, cela irait trop à l’encontre de notre sens naturel de la justice et aurait probablement des conséquences dévastatrices en termes de développement de la criminalité. Mais il me semble que cette réalité devrait assurément nous inciter à ouvrir un débat et à faire preuve de plus d’imagination à la fois sur les différents types de punition et sur la manière de les infliger.

 

Comment les stratégies d’établissement de la confiance que vous identifiez dans le monde criminel évoluent-elles à l’ère numérique ?

Les effets de l’ère numérique sur ce plan ne sont pas très clairs. Il est devenu beaucoup moins cher de communiquer à distance et d’entrer en contact avec des inconnus, mais c’est aussi devenu plus facile d’intercepter les communications ?  Les mafiosi ayant été souvent arrêtés grâce à leurs communications téléphoniques, par exemple, ils sont aujourd’hui revenus à un mode de communication « précapitaliste », qui aurait sans doute plu au comte de Montecristo : ils s’envoient de petits morceaux de papier, les pizzini, écrits à la main, en utilisant une sorte de cryptographie maison, qui mélange le dialecte, des métaphores, des noms de code, etc.

Et par-dessus tout, les communications numériques ont-elles permis au criminel de s’assurer à meilleur compte de la fiabilité de ses nouveaux partenaires quand il communique à distance ? Je ne le pense pas, au contraire. Cela me rappelle ce dessin hilarant de Steiner dans le New Yorker où un chien assis près d’un écran d’ordinateur dit à un autre, en substance : « Ce qu’il y a de bien avec l’Internet, c’est que personne ne sait que tu es un chien. »

 

Vous consacrez un chapitre aux films sur la mafia, en montrant que les vrais mafieux ont tendance à imiter les comportements de leurs homologues de cinéma. Quel est l’intérêt pour eux ?

Cela marche aussi dans l’autre sens. Pour citer un exemple parmi beaucoup d’autres, David Chase, le créateur des Sopranos, a reconnu utiliser des sources proches de la mafia pour l’aider à écrire ses scénarii et en vérifier la vraisemblance. Apparemment, il ne s’est fait réprimander qu’une seule fois, quand un épisode a montré Tony Soprano, le boss, vêtu d’un short à l’occasion d’un barbecue : « Un boss ne porte pas de short », ont-ils protesté.

Cela étant dit, le fait que les truands imitent les films est en effet plus inattendu. Ils le font en partie, me semble-t-il, pour contourner les obstacles que leur impose la nécessité du secret : ressembler aux gangsters de cinéma, dans la manière de s’habiller, de parler et de bouger, permet de s’afficher comme de grands truands, mais indirectement, sans le reconnaître explicitement et encourir donc pour cela le moindre châtiment.

L’utilisation des films permet aussi aux criminels de coordonner et standardiser leur style : dans d’autres secteurs comme la banque ou l’université, les individus ont un code vestimentaire propre, appris en observant les autres. C’est une manière efficace de faire savoir votre profession et votre connaissance des accessoires y afférant. Mais, dans la pègre, où les rencontres et les communications ne sont pas si faciles, il est plus compliqué de parvenir à ce résultat. Les films y contribuent. John le Carré a d’ailleurs déclaré que les espions, autre profession secrète, apprenaient eux aussi le style du métier dans les livres et dans les films.

 

A vous entendre, on a le sentiment que l’essentiel des comportements criminels relèvent de la communication. Vous analysez en ces termes, notamment, la violence en prison. N’allez-vous pas un peu loin : n’est-ce pas plutôt l’effet de la concentration d’une population encline, par nature, à la violence ?

Il ne fait aucun doute que ces physiques de dur et l’inévitable sélection, en moyenne, de personnalités plus agressives, expliquent en partie le niveau de violence des prisons. Mais mon argument doit être compris toutes choses égales par ailleurs : étant donné la surpopulation et le pourcentage d’individus violents, observe-t-on malgré tout une variation de la fréquence des bagarres ? La réponse est oui, et le phénomène se manifeste souvent de manière contre-intuitive : les prisonniers les plus durs, qui ont une plus longue histoire de recours à la violence, se battent moins souvent que les prisonniers plus jeunes, et même que les femmes ou les condamnés à de courtes peines. Car si un prisonnier est capable d’instiller la peur et le respect simplement en affichant ses états de service criminels, il n’a pas besoin de se battre ; les bagarres surgissent quand l’information sur la dureté des uns et des autres n’est pas disponible et qu’il est donc impossible d’établir une hiérarchie au sein de la prison ; une hiérarchie essentielle puisque c’est le moyen par lequel les biens rares sont alloués dans l’univers carcéral. Quand l’information sur l’identité des chefs est facilement disponible, il y a moins de bagarres, et non davantage.

 

On pourrait presque conclure de vos propos et de votre livre que les milieux criminels tendent un miroir grossissant à des pans entiers de nos sociétés. Est-ce le fond de votre pensée ?

En résumé, oui. Mais cela présente un aspect positif, en montrant a contrario ce à quoi ressembleraient nos vies sans le réseau d’institutions civilisées et de normes sociales que nous avons mis en place.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.