L’histoire de la Russie au XXe siècle n’a pas été avare de tournants, depuis la révolution d’Octobre en 1917 jusqu’à la disparition soudaine de l’Union soviétique à la fin de 1991, en passant par la défaite allemande à Stalingrad en 1943. Mais ces moments clés, bien connus, n’ont pas été les seuls à forger le destin russe. D’autres charnières, moins visibles, ont infléchi la trajectoire du pays. À commencer par l’année 1959. Alors que les géologues soupçonnaient depuis longtemps le sous-sol du bassin marécageux de l’Ob de recéler du pétrole, une expédition le confirma alors, en révélant l’existence d’un gisement près du village de Chaïm. Début juin 1960, le puits R-6 était creusé ; après dix-huit jours de forage jusqu’à 1 500 mètres de profondeur, il commençait à cracher du pétrole au rythme de 400 à 500 tonnes par jour – c’était le premier champ d’importance industrielle à être exploité en Sibérie. Ce succès provoqua une frénésie d’exploration, et plus d’une vingtaine de gisements allaient être détectés dans la zone au cours des quatre années suivantes. C’est en mars 1965 que serait faite la plus importante découverte de l’histoire du pétrole russe, avec le gisement géant de Samotlor : deuxième du monde à son apogée dans les années 1980, il se classe encore aujourd’hui parmi les cinq premiers, fort d’une production de plus de 35 millions de tonnes de brut par an.
Le pétrole de Sibérie occidentale jouera dès lors un rôle central dans l’économie soviétique. Le pays n’en était certes pas à son premier boom pétrolier. Au tournant du XXe siècle, les puits de Bakou avaient permis à l’Empire tsariste de ravir brièvement aux États-Unis le titre de premier producteur mondial ; et, après la Seconde Guerre mondiale, le centre de gravité du secteur s’était déplacé vers les gisements situés le long de la Volga. Mais les découvertes sibériennes étaient d’un autre ordre : en 1975, près du tiers du pétrole soviétique provenait du bassin de l’Ob ; en 1980, plus de la moitié. L’importance historique de l’événement ne tient pas seulement à l’immensité des champs, mais à la date de ces découvertes : elles ont fait de l’URSS un exportateur majeur au moment même où les prix mondiaux des hydrocarbures s’apprêtaient à flamber, à la faveur du choc pétrolier de 1973, donnant ainsi au leadership soviétique des ressources considérablement accrues. En se déversant sur le pays au moment même où son immense infrastructure industrielle commençait à stagner, l’argent de l’or noir contribua à compenser – et occulter – le recul de la productivité de l’économie. L’énergie, qui représentait 16 % des exportations soviétiques en 1970, s’y tailla progressivement la part du lion, s’adjugeant 47 % du total en 1987. Et les ministres d’exiger toujours plus de brut pour couvrir les autres pénuries. « Nous manquons de pain. Donnez-nous trois millions de tonnes de pétrole au-dessus du plan », enjoignit ainsi le premier d’entre eux à un pétrolier russe. Les exportations d’or noir furent la cuirasse du brejnévisme.
Mais elles devinrent ce faisant le talon d’Achille de l’Union soviétique. En 1986, les cours s’effondrent. Le prix du baril passe de près de 30 dollars à moins de 10, mettant en péril les finances du Kremlin. Le gouvernement de Gorbatchev doit s’endetter lourdement pour importer des denrées alimentaires, au détriment de l’investissement industriel, accentuant ainsi davantage encore le déclin de la production. Cette spirale de la dette jouera un rôle majeur dans la crise économique chaque jour plus profonde de l’URSS finissante. Quelle intéressante ironie de l’histoire : les caprices du marché capitaliste des matières premières ont contribué à la chute finale du communisme.
Après l’implosion de l’Union soviétique, la production pétrolière s’affaisse, passant de son niveau record de 570 millions de tonnes en 1987 à son niveau le plus bas de 303 millions en 1996 – un recul de 47 %. Près de vingt ans après, la Russie est pourtant redevenue une superpuissance énergétique, au point de détrôner l’Arabie saoudite du premier rang mondial en 2012 : elle fournit désormais 13 % du pétrole de la planète. Le pays détient en outre 12 % des réserves prouvées hors Moyen-Orient. Que s’est-il passé ?
Le livre de Thane Gustafson Wheel of Fortune nous offre l’analyse la plus complète à ce jour sur la destinée du pétrole russe dans les années 1990 et 2000. Fondé sur une connaissance impressionnante du secteur, cet ouvrage éclaire en outre d’une manière inédite la trajectoire empruntée par le capitalisme dans le pays depuis la fin de l’ère soviétique. Car pour Gustafson, dont c’est la thèse centrale, les événements des années 1990 et 2000 – les privatisations frauduleuses et la montée des oligarques sous Eltsine, la résurgence du secteur public et le démantèlement de Ioukos sous Poutine – sont au cœur des bouleversements du système économique tout entier : aucun secteur n’a mieux reflété, tour à tour, l’affaiblissement traumatisant de l’État après 1991, puis son redressement avec le nouveau siècle. Le pétrole a été le champ de bataille privilégié de la compétition que se sont livrée les fortunes privées et la puissance publique en Russie. Grâce à la hausse des cours entre 1999 et 2008, il s’est aussi révélé une ressource essentielle à la réaffirmation des prérogatives de l’État. Dans le récit qu’en fait Gustafson, le secteur pétrolier est l’exemple par excellence des modalités de gestation du capitalisme russe, un mélange d’adaptation, d’improvisation et de compromis avec les vestiges du système communiste.
Un fatras d’entités indépendantes
Le secteur reposait, à l’époque soviétique, sur une architecture singulière, complètement différente de celle qui s’était imposée ailleurs dans le monde. Au lieu de s’appuyer sur des compagnies intégrées verticalement, contrôlant à la fois l’extraction, le transport, le raffinage et la commercialisation, le pouvoir avait séparé les opérations : l’« amont » était géré par des « associations de production » dépendant du ministère du Pétrole, tandis que les raffineries – au centre du processus – relevaient du ministère du Raffinage et de la Pétrochimie. Les exportations, elles, étaient placées sous l’autorité d’un organisme rattaché au ministère du Commerce extérieur.
Avec l’effondrement de l’URSS, ce système donne naissance à un fatras d’entités indépendantes, et la décennie suivante est le théâtre d’une lutte sans merci pour la réorganisation et l’appropriation des dépouilles. Le désir du gouvernement Eltsine de créer une classe de propriétaires privés se révèle alors décisif : en novembre 1992, le président russe signe le décret qui crée trois nouvelles compagnies pétrolières intégrées verticalement, dont 55 % du capital est privé. Lukoil, Ioukos et Surgutneftegas, toutes installées en Sibérie occidentale, domineront le paysage tout au long de la décennie et leurs principaux actionnaires deviendront multimillionnaires. Les autres vestiges de l’industrie pétrolière soviétique sont remisés dans une entreprise d’État résiduelle, Rosneft, promise à la liquidation au bout de trois ans.
Les nouveaux magnats du pétrole
La fragmentation du secteur se poursuit dans la première moitié des années 1990, pendant laquelle les pétroliers et, de plus en plus, les banquiers désossent les actifs étatiques pour donner naissance à une ahurissante pléiade d’entreprises. (Gazprom, le monopole soviétique du gaz, et Transneft, le monopole des oléoducs, seront les deux principales exceptions à cette règle centrifuge.) En 1995, les trois majors ont réussi à s’affirmer en tant qu’entités privées grâce à l’adjudication, savamment manipulée, des actions. Vladimir Bogdanov, patron de Surgutneftegas, manœuvre ainsi pour se vendre à lui-même la totalité du capital en fermant l’aéroport local pour la journée : il a tout bonnement exclu, au sens propre, les autres enchérisseurs potentiels. Et les principales entreprises privées étendent progressivement leur emprise : en 2002, le secteur public n’est plus responsable que de 20 % de la production, et la moitié du secteur privé est contrôlé par une poignée d’oligarques.
La puissance des nouvelles fortunes avait été confirmée de manière spectaculaire par l’accord tristement célèbre « prêts contre actions » de 1995 : Eltsine cède alors aux oligarques une partie du capital d’entreprises fort lucratives en échange du cash permettant de financer la campagne pour sa réélection. Parmi ces bailleurs de fonds, un certain Mikhaïl Khodorkovski prend ainsi le contrôle de Ioukos pour 350 millions de dollars fin 1995 ; quelques mois plus tard, la valorisation boursière de l’entreprise dépasse les 3 milliards.
Si Bogdanov et Vagit Alekperov, le P-DG de Lukoil, ont passé leur vie professionnelle sur le terrain, Khodorkovski est un pur produit de l’embryon d’économie de marché développé à la fin de l’ère soviétique : ce responsable des komsomols [les jeunesses communistes] était devenu banquier et avait les yeux rivés sur le cash flow et la valeur boursière (1). En important du personnel et des technologies occidentales, il s’enrichit considérablement, et vite, mais il se singularise aussi, à l’intérieur du monde des pétroliers russes : ces neftianiki, pour l’essentiel ingénieurs et géologues de formation, sont plus soucieux de maximiser la production sur la durée de vie d’un gisement que de générer un retour immédiat sur investissement. Mais Khodorkovski, qui ne rechigne pas à licencier, contourner l’impôt et supprimer les aides sociales aux communautés locales, n’est pas seulement plus agressif dans sa recherche du profit. Il empiète sur les prérogatives de l’État quand il conçoit son propre projet de pipeline vers la Chine ou envisage une fusion de Ioukos et Chevron.
Gustafson passe soigneusement en revue toutes sortes d’explications de la chute de Khodorkovski, pour conclure que son sort fut scellé par « l’ensemble de ses actes » plutôt que par telle ou telle décision. Mais son erreur de jugement concernant le rôle et le pouvoir de l’État n’en fut pas moins sa principale méprise, celle qui engendra toutes les autres. Comme l’explique Gustafson, Khodorkovski « s’était habitué à négocier avec un État malléable, dont on pouvait coopter, intimider ou acheter les responsables ». Ne vit-on pas un jour son homme lige au sein de la commission fiscale de la Douma prendre ses instructions au téléphone, auprès du siège de Ioukos, pendant une session parlementaire ? La Russie de Khodorkovski était une Russie « d’où la contrainte avait disparu, et où les banques, les entreprises et les États étrangers étaient des sources alternatives de pouvoir et de protection ». Il n’a pas compris – et d’autres oligarques avec lui – ce que les vieux de la vieille comme Bogdanov et Alekperov n’ont, eux, jamais perdu de vue : « Le pouvoir coercitif de l’État n’avait pas été aboli dans les années 1990, mais seulement suspendu. »
En octobre 2003, l’arrestation de Khodorkovski sur le tarmac de l’aéroport de Novossibirsk et l’expropriation consécutive de Ioukos confirment magistralement la renaissance de la capacité de l’État après le déclin des années 1990, qui s’était achevé sur l’effondrement du rouble et la crise de la dette de 1998. Outre que la dévaluation du mois d’août avait relancé l’industrie nationale, les cours, restés bas tout au long de la décennie, ont repris leur ascension en 1999. Le prix de l’Oural Blend, pétrole de référence, passe de 12 dollars le baril en 1998 à 24 dollars en 2002 et 51 dollars en 2005. La production commence donc elle aussi de se redresser, l’énergie hier consacrée aux batailles pour le contrôle du capital étant à présent dédiée à l’investissement. Entre 1998 et 2004, la production augmente de 50 %, passant de 304 à 459 millions de tonnes, et les exportations doublent presque. Poutine trouve là les recettes qui vont lui permettre de réaffirmer l’autorité de l’État et s’assurer le soutien populaire, notamment en acquittant les arriérés de paiement sur les retraites et les salaires qui s’étaient accumulés sous Eltsine. Le boom des « années zéro » (l’expression consacrée en Russie pour désigner la décennie 2000) a « préparé le terrain à l’épreuve de force entre l’industrie pétrolière privée et le pouvoir ». Comme l’explique Gustafson, « sans la hausse des recettes à partir de 1999, les enjeux politiques n’auraient sans doute pas été si élevés, les ambitions du secteur privé si grandes, ni la réaction de l’État si déterminée ».
L’affaire Ioukos scelle la restructuration du secteur pétrolier russe. C’est désormais l’entreprise publique, Rosneft, qui joue les premiers rôles. Une évolution généralement jugée funeste par les observateurs. Elle ne fait pourtant que mettre la Russie au diapason du reste du monde, comme le rappelle Gustafson : de l’Arabie saoudite au Venezuela et de l’Angola à la Norvège, les compagnies pétrolières nationales contrôlent aujourd’hui les trois quarts des réserves prouvées de la planète ; les États-Unis sont le seul pays où le secteur est dominé par les entreprises privées. Créée en 1992 pour trois ans, Rosneft ressemblait au départ « davantage à un empilement de canots de sauvetage qu’à une firme » ; dépouillée de l’essentiel de ses actifs au début des années 1990, elle n’avait fait que survivre à des tentatives régulières de vente aux enchères – la dernière ayant été reportée grâce à la crise de 1998. En 2004, Poutine lance un projet de fusion avec Gazprom, dans le but de construire un géant public de l’énergie, mais les conséquences de l’affaire Ioukos mettent fin au processus : seule Rosneft pouvait avaler les actifs de Ioukos sans craindre la sanction des tribunaux étrangers ou des actionnaires non russes (2). Le résultat, comme le montre bien Gustafson, est un hybride typiquement postsoviétique, où des héritiers du ministère du Pétrole de l’URSS cohabitent avec des employés et des méthodes de management venus de Ioukos.
Une élite accrochée à ses prébendes
Le système Poutine atteint son apogée en 2008. Les recettes pétrolières ont permis à la Russie d’accumuler 550 milliards de dollars de réserves en or et en devises, les troisièmes au monde après celles du Japon et de la Chine, ainsi que 180 milliards de dollars placés dans deux fonds souverains. En avril de cette année-là, Dmitri Medvedev est désigné successeur de Poutine, et en juillet le baril de pétrole s’échange au tarif de 147 dollars. L’avenir du système de « démocratie souveraine », selon l’expression du Kremlin, semble assuré (3). En août, l’invasion de la Géorgie, cet allié des États-Unis et candidat à l’Otan, donne d’ailleurs la mesure de la confiance en soi du régime. Mais c’était compter sans les effets de la crise financière qui allait frapper Wall Street au mois de septembre. Les entreprises privées russes, qui se sont lourdement endettées, doivent à présent rembourser leurs crédits, drainant les fonds hors du pays. Au même moment, le cours du Brent s’effondre, pour atteindre 33 dollars le baril à la mi-décembre. La récession est spectaculaire : en 2008, la croissance du PIB russe était de 6 % ; en 2009, son recul est de 8 %. C’est la pire chute de tous les pays du G20. Les prix du pétrole reprendront leur ascension dès 2009, pour atteindre 70 dollars durant l’été, mais l’État russe a dépensé 13 % du PIB au cours de l’année, dont une part non négligeable de ses réserves en devises, pour renflouer les firmes privées et soutenir le rouble. La crise financière mondiale inaugure ainsi une troisième étape dans la vie du capitalisme postsoviétique, après l’élan de privatisation des années 1990 et le retour de l’État des années 2000. Après avoir été ainsi exposé aux vents de la finance mondiale, l’État russe s’interroge sur son modèle économique, mais l’élite qui s’est forgée dans le secteur public au cours des années zéro refuse de renoncer à ses prébendes – les cours toujours élevés du pétrole n’y sont pas pour rien.
Mais le boom ne sera pas éternel. L’industrie pétrolière russe repose, bien davantage que ses homologues étrangères, sur de vieux gisements, mis en production voilà des décennies. L’essor des années 2000 avait moins à voir avec le dynamisme des nouveaux entrepreneurs qu’avec le legs de l’ère soviétique : les champs, les pipelines, la connaissance géologique et les techniques de forage sont restés dans une large mesure les mêmes. La croissance de l’activité depuis la fin des années 1990 n’est impressionnante qu’en raison de la chute qui l’a précédée ; la production pétrolière russe n’a toujours pas retrouvé son niveau de 1987. Aux yeux de Gustafson, « les actifs hérités de l’Union soviétique ont agi comme un anesthésiant, retardant l’adaptation du secteur au management et à la technologie modernes, lui permettant de rester relativement isolé et mal armé pour la compétition mondiale ». Les compagnies pétrolières russes ont mené relativement peu d’explorations de leur propre chef : la plupart des gisements mis en service depuis 1991 avaient été trouvés par les géologues soviétiques, et seul un nouveau champ important découvert depuis 1988 est entré en production – Vankor, tout au nord de la région de Krasnoïarsk, exploité par Rosneft depuis 2009.
Cette conjonction de prix élevés et d’une production florissante, si bénéfique à Poutine, « n’a pas seulement peu de chances de se reproduire, écrit Gustafson. C’est tout simplement impossible ». La bonne fortune géologique de la Russie touche à sa fin : les gisements de Sibérie occidentale, qui représentent aujourd’hui plus des deux tiers de la production, ont commencé de décliner en 2007, et les nouvelles sources de pétrole restent à découvrir en quantité suffisante pour compenser le déficit. Même si certains territoires n’ont pas encore été complètement explorés, les perspectives ne sont pas brillantes. Gustafson décrit la vaste étendue sans route de la Sibérie orientale comme un « cauchemar de pétrolier » : l’essentiel du territoire est recouvert d’« épaisses couches de lave » d’anciens volcans, et le moindre champ découvert ici risque d’être plus profond, plus petit et plus dispersé que ceux du bassin de l’Ob. Le secteur fonde donc de plus en plus ses espoirs sur les champs offshore de l’Arctique et de Sakhaline, mais ceux-ci exigent d’énormes investissements en capital et des savoir-faire que ne possèdent généralement pas les firmes russes. D’où la succession de partenariats que Rosneft a récemment négociés avec des compagnies pétrolières internationales : ExxonMobil et Eni en avril 2013, le Norvégien Statoil en août et BP en octobre, tous destinés à l’exploration conjointe du plateau arctique dans les mers de Barents et de Kara.
Ruée vers l’Arctique
Mais quand bien même cette stratégie d’ouverture serait couronnée de succès, la part du pétrole dans les exportations russes est vraisemblablement condamnée à baisser. Et une bonne part du créneau sera occupée par le gaz : traditionnellement, l’or noir avait pour vocation d’alimenter le pays en devises, tandis que le gaz était destiné à la consommation intérieure. Depuis la fin des années 1990, Gazprom met de plus en plus l’accent sur l’exportation, principalement vers l’Europe occidentale, qui lui rapporte des sommes considérables (4). En 2012, sa capitalisation boursière plaçait l’entreprise au neuvième rang mondial (Rosneft est douzième). Et le géant gazier cherche lui aussi à développer la prospection dans l’Arctique, où le changement climatique rend accessibles des réserves colossales de méthane fossile. Mais, là encore, les stocks sont limités et le passage du pétrole au gaz ne règle en rien la question de la dépendance excessive du pays aux exportations d’hydrocarbures (5). Une question devenue plus pressante encore depuis la « révolution du schiste » aux États-Unis, puisque l’augmentation substantielle de l’approvisionnement en sources d’énergie non classiques fera sans doute baisser les prix et offrira aux clients européens de la Russie un fournisseur politiquement plus à leur goût.
La diversification de l’économie reste un objectif rhétorique obligé pour l’élite russe. En septembre 2009, Medvedev – alors président – jugeait « humiliante » la dépendance du pays aux hydrocarbures ; plus récemment, Poutine renchérissait dans son discours annuel sur l’état de la nation : « Nous ne pouvons tolérer que le budget russe et la protection sociale soient otages des marchés financiers et des ressources naturelles. » En filigrane, la peur de voir le pays devenir victime de la « malédiction des matières premières ». À quel point cette crainte est-elle fondée ?
Ladite malédiction prend essentiellement trois formes. D’abord, la « maladie hollandaise », quand l’afflux des recettes d’exportation des produits primaires provoque une réévaluation de la monnaie qui ruine la compétitivité des autres secteurs de l’économie. Ce mal afflige sans aucun doute le rouble, contribuant – entre autres choses – à faire de Moscou l’une des villes les plus chères de la planète. Deuxièmement, la volatilité des cours du brut peut avoir un effet déstabilisant sur le budget, plaçant des pans entiers de l’activité à la merci de cycles spectaculaires d’expansion et de crise. En Russie, 30 % du PIB est lié au sort du secteur des matières premières ; le pétrole à lui seul représente désormais environ la moitié des revenus d’exportation et plus du tiers des recettes de l’État. Mais c’est peu, comparé aux pétromonarchies du Moyen-Orient : au moins 70 % du budget de Bahreïn, du Koweït et de l’Arabie saoudite dépend des hydrocarbures. La démographie fait aussi une grande différence. Par habitant, les revenus du pétrole russe n’ont rien à voir avec ceux des pays du Golfe : 2 000 dollars en 2009, contre 25 000 au Qatar.
Enfin, la littérature sur la « malédiction des matières premières » évoque aussi un ensemble plus flou de symptômes politiques : elles favorisent la corruption, minent la démocratie et alimentent les guerres civiles. De fait, le pétrole russe a nourri la corruption rampante dans le pays. Mais les autres aspects de la pathologie s’appliquent beaucoup moins à la Russie – principalement parce qu’ils caractérisent des États faibles et sous-développés. La Russie s’est industrialisée dans les années 1930, et bon nombre de ses problèmes récents ne viennent pas du pétrole mais des crises qui ont suivi l’effondrement de l’URSS.
Aux yeux de Gustafson, « l’enchevêtrement du pétrole et de la politique » en Russie est un « phénomène caractéristique de la dernière décennie soviétique et de la transition postsoviétique » ; l’URSS « n’était pas un pétro-État, mais la Russie postsoviétique en prend de plus en plus les traits ». Pour éviter cela, l’auteur recommande non seulement de s’ouvrir aux technologies et aux investisseurs étrangers, mais aussi d’injecter une nouvelle dose de libéralisation à l’économie. On peut douter de la pertinence de ce remède quand on se souvient, avec Gustafson, que la dernière vague de libéralisation a précisément accompagné, et exacerbé, un affaiblissement désastreux de l’État. En outre, la période d’apogée de la propriété privée dans l’industrie pétrolière fut aussi celle où l’on a le moins préparé l’avenir.
Mais toute distinction nette entre propriété privée et publique est trompeuse en Russie. Wheels of Fortune ne décrit pas tant la substitution d’un modèle étatique à un modèle libéral que la création d’un système hybride. Rosneft est peut-être une entreprise d’État géante, mais elle est cotée à la Bourse de Londres et rivalise avec d’autres firmes publiques – en particulier Gazprom – comme une compagnie privée. À l’inverse, Lukoil et Surgutneftegas sont peut-être privées, mais elles obéissent obligeamment aux directives politiques de Moscou : la première a soutenu la politique étrangère du Kremlin dans la Caspienne, la seconde a financé le rachat par Rosneft de la filiale de production de Ioukos. Ce brouillage du personnel, des motivations et des orientations stratégiques des secteurs public et privé est la marque distinctive du capitalisme russe d’aujourd’hui. Après avoir lu Gustafson, plus personne ne pourra penser que Poutine est en train de recréer le système soviétique : une nouvelle vague de privatisation, comme le laisse entendre l’auteur, provoquerait selon toute vraisemblance une stratégie concertée de l’élite du secteur public pour s’approprier les compagnies actuellement sous son contrôle.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 juin 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.