La révolution des gentilshommes savants

La recherche scientifique est une activité éminemment sociale. Même dans la solitude de son laboratoire, le savant est obligé de s’appuyer sur les théories de ses prédécesseurs, qu’il suppose fiables. Sans cette confiance implicite, il faudrait sans cesse recommencer à zéro et la science ne progresserait pas. Mais sur quoi repose la confiance qu’un savant accorde à ses pairs ? C’est de cette question que part l’historien des sciences américain Steven Shapin. Pour expliquer l’émergence de la méthode expérimentale moderne au XVIIe siècle, il s’intéresse d’abord à ceux qui en étaient alors les principaux promoteurs : un petit groupe d’aristocrates réunis au sein de la toute jeune Royal Society britannique. Entre ces savants portant l’épée, la confiance était de mise : « Un gentilhomme était lié par sa parole. La mettre en doute revenait à le traiter de menteur, ce qui débouchait généralement sur un duel », explique Keith Thomas dans la London Review of Books. Ce contexte aristocratique changeait du tout au tout les règles de la discussion savante : « À la place des mêlées et chamailleries qui caractérisaient les querelles scolastiques, note Thomas, un style de débat plus modéré et pacifique émergea. » Entre ces nobles à l’honneur chatouilleux, le choc des thèses adverses prenait la forme d’une conversation polie où chacun avait intérêt à trouver un terrain d’entente. Cette conception de la science comme effort collectif et recherche de consensus est encore la nôtre.

Shapin voit dans le chimiste et physicien Robert Boyle, né en 1627, l’archétype de cette aristocratie savante. « Plus jeune fils du comte de Cork, immensément riche, pieux, célibataire, d’une santé délicate mais travailleur infatigable et modeste dans sa mise, il était la quintessence de la recherche désintéressée », écrit Thomas. Chercheur d’une fécondité exceptionnelle, Boyle est connu pour ses expériences sur les propriétés physiques de l’air, mais il est aussi l’auteur de travaux pionniers sur la gravité, les cristaux, l’électricité ou les réactions chimiques. Incarnant mieux que tout autre l’étiquette de la Society, il proclamait que les savants devaient « davantage se soucier du progrès de la philosophie naturelle que de celui de leur réputation ». L’un de ses contemporains louait en lui « un maître, tant en matière de politesse que de savoir ». Ce souci des formes explique, selon Shapin, le dédain paradoxal du savant pour les mathématiques : la précision excessive de cette science convenait mal à la mutabilité des phénomènes naturels, mais surtout ne laissait guère de place à la négociation.

Fidèle aux principes de sa caste, Boyle ne conduisait pas ses expériences seul, mais faisait appel à plusieurs assistants (en particulier s’il fallait manipuler des substances dangereuses). Le principal avantage était pourtant ailleurs : « Boyle, observe Thomas, pouvait facilement mettre en cause l’incurie de ses collaborateurs si une expérience échouait, et le témoignage de ces roturiers était facile à écarter. » Il n’y avait donc plus qu’à se remettre au travail, et l’honneur du gentilhomme était sauf.

Le philosophe au lion

« De son vivant déjà, le philosophe Hans Blumenberg était devenu une légende du monde universitaire – à cause de ses thèses s’égarant dans les détails, de son art de la métaphore et de son extravagance à la fois marquée et paisible », rappelle le Spiegel. Mais de là à faire de ce « professeur allemand, qui ne quittait que rarement et à contrecœur sa retraite, et dont les travaux n’ont de sens que pour une petite élite cultivée, le héros éponyme d’un roman »… C’est pourtant ce qu’a osé Sibylle Lewitscharoff dans un livre qui paraît en France et qui avait été unanimement salué par la critique lors de sa sortie outre-Rhin, il y a deux ans et demi. « Blumenberg est un roman hardi, parce qu’il refuse de dévoiler ses cartes. Il cache son projet, sa mission, son intention », remarque Ijoma Mangold du Zeit. Il met en scène non seulement le philosophe et quatre de ses étudiants, tous fascinés par le maître, mais aussi un lion, que Blumenberg voit, mais qui reste invisible aux autres… « Ce lion, estime Mangold, présente un défi aussi bien pour Hans Blumenberg que pour Lewitscharoff. » L’un refuse d’y voir une hallucination, l’autre de le traiter en simple allégorie.

Le talon d’Achille de Poutine

L’histoire de la Russie au XXe siècle n’a pas été avare de tournants, depuis la révolution d’Octobre en 1917 jusqu’à la disparition soudaine de l’Union soviétique à la fin de 1991, en passant par la défaite allemande à Stalingrad en 1943. Mais ces moments clés, bien connus, n’ont pas été les seuls à forger le destin russe. D’autres charnières, moins visibles, ont infléchi la trajectoire du pays. À commencer par l’année 1959. Alors que les géologues soupçonnaient depuis longtemps le sous-sol du bassin marécageux de l’Ob de recéler du pétrole, une expédition le confirma alors, en révélant l’existence d’un gisement près du village de Chaïm. Début juin 1960, le puits R-6 était creusé ; après dix-huit jours de forage jusqu’à 1 500 mètres de profondeur, il commençait à cracher du pétrole au rythme de 400 à 500 tonnes par jour – c’était le premier champ d’importance industrielle à être exploité en Sibérie. Ce succès provoqua une frénésie d’exploration, et plus d’une vingtaine de gisements allaient être détectés dans la zone au cours des quatre années suivantes. C’est en mars 1965 que serait faite la plus importante découverte de l’histoire du pétrole russe, avec le gisement géant de Samotlor : deuxième du monde à son apogée dans les années 1980, il se classe encore aujourd’hui parmi les cinq premiers, fort d’une production de plus de 35 millions de tonnes de brut par an.

Le pétrole de Sibérie occidentale jouera dès lors un rôle central dans l’économie soviétique. Le pays n’en était certes pas à son premier boom pétrolier. Au tournant du XXe siècle, les puits de Bakou avaient permis à l’Empire tsariste de ravir brièvement aux États-Unis le titre de premier producteur mondial ; et, après la Seconde Guerre mondiale, le centre de gravité du secteur s’était déplacé vers les gisements situés le long de la Volga. Mais les découvertes sibériennes étaient d’un autre ordre : en 1975, près du tiers du pétrole soviétique provenait du bassin de l’Ob ; en 1980, plus de la moitié. L’importance historique de l’événement ne tient pas seulement à l’immensité des champs, mais à la date de ces découvertes : elles ont fait de l’URSS un exportateur majeur au moment même où les prix mondiaux des hydrocarbures s’apprêtaient à flamber, à la faveur du choc pétrolier de 1973, donnant ainsi au leadership soviétique des ressources considérablement accrues. En se déversant sur le pays au moment même où son immense infrastructure industrielle commençait à stagner, l’argent de l’or noir contribua à compenser – et occulter – le recul de la productivité de l’économie. L’énergie, qui représentait 16 % des exportations soviétiques en 1970, s’y tailla progressivement la part du lion, s’adjugeant 47 % du total en 1987. Et les ministres d’exiger toujours plus de brut pour couvrir les autres pénuries. « Nous manquons de pain. Donnez-nous trois millions de tonnes de pétrole au-dessus du plan », enjoignit ainsi le premier d’entre eux à un pétrolier russe. Les exportations d’or noir furent la cuirasse du brejnévisme.

Mais elles devinrent ce faisant le talon d’Achille de l’Union soviétique. En 1986, les cours s’effondrent. Le prix du baril passe de près de 30 dollars à moins de 10, mettant en péril les finances du Kremlin. Le gouvernement de Gorbatchev doit s’endetter lourdement pour importer des denrées alimentaires, au détriment de l’investissement industriel, accentuant ainsi davantage encore le déclin de la production. Cette spirale de la dette jouera un rôle majeur dans la crise économique chaque jour plus profonde de l’URSS finissante. Quelle intéressante ironie de l’histoire : les caprices du marché capitaliste des matières premières ont contribué à la chute finale du communisme.

Après l’implosion de l’Union soviétique, la production pétrolière s’affaisse, passant de son niveau record de 570 millions de tonnes en 1987 à son niveau le plus bas de 303 millions en 1996 – un recul de 47 %. Près de vingt ans après, la Russie est pourtant rede­venue une superpuissance énergétique, au point de détrôner l’Arabie saoudite du premier rang mondial en 2012 : elle fournit désormais 13 % du pétrole de la planète. Le pays détient en outre 12 % des réserves prouvées hors Moyen-Orient. Que s’est-il passé ?

Le livre de Thane Gustafson Wheel of Fortune nous offre l’analyse la plus complète à ce jour sur la destinée du pétrole russe dans les années 1990 et 2000. Fondé sur une connaissance impressionnante du secteur, cet ouvrage éclaire en outre d’une manière inédite la trajectoire empruntée par le capitalisme dans le pays depuis la fin de l’ère soviétique. Car pour Gustafson, dont c’est la thèse centrale, les événements des années 1990 et 2000 – les privatisations frauduleuses et la montée des oligarques sous Eltsine, la résurgence du secteur public et le démantèlement de Ioukos sous Poutine – sont au cœur des bouleversements du système économique tout entier : aucun secteur n’a mieux reflété, tour à tour, l’affaiblissement traumatisant de l’État après 1991, puis son redressement avec le nouveau siècle. Le pétrole a été le champ de bataille privilégié de la compétition que se sont livrée les fortunes privées et la puissance publique en Russie. Grâce à la hausse des cours entre 1999 et 2008, il s’est aussi révélé une ressource essentielle à la réaffirmation des prérogatives de l’État. Dans le récit qu’en fait Gustafson, le secteur pétrolier est l’exemple par excellence des modalités de gestation du capitalisme russe, un mélange d’adaptation, d’improvisation et de compromis avec les vestiges du système communiste.

 

Un fatras d’entités indépendantes

Le secteur reposait, à l’époque soviétique, sur une architecture singulière, complètement différente de celle qui s’était imposée ailleurs dans le monde. Au lieu de s’appuyer sur des compagnies intégrées verticalement, contrôlant à la fois l’extraction, le transport, le raffinage et la commercialisation, le pouvoir avait séparé les opérations : l’« amont » était géré par des « associations de production » dépendant du ministère du Pétrole, tandis que les raffineries – au centre du processus – relevaient du ministère du Raffinage et de la Pétrochimie. Les exportations, elles, étaient placées sous l’autorité d’un orga­nisme rattaché au ministère du Commerce extérieur.

Avec l’effondrement de l’URSS, ce système donne naissance à un fatras d’entités indépendantes, et la décennie suivante est le théâtre d’une lutte sans merci pour la réorganisation et l’appropriation des dépouilles. Le désir du gouvernement Eltsine de créer une classe de propriétaires privés se révèle alors décisif : en novembre 1992, le président russe signe le décret qui crée trois nouvelles compagnies pétrolières intégrées verticalement, dont 55 % du capital est privé. Lukoil, Ioukos et Surgutneftegas, toutes installées en Sibérie occidentale, domine­ront le paysage tout au long de la décennie et leurs principaux actionnaires deviendront multimillionnaires. Les autres vestiges de l’industrie pétrolière soviétique sont remisés dans une entreprise d’État résiduelle, Rosneft, promise à la liquidation au bout de trois ans.

 

Les nouveaux magnats du pétrole

La fragmentation du secteur se poursuit dans la première moitié des années 1990, pendant laquelle les pétroliers et, de plus en plus, les banquiers désossent les actifs étatiques pour donner naissance à une ahurissante pléiade d’entreprises. (Gazprom, le monopole soviétique du gaz, et Transneft, le monopole des oléoducs, seront les deux principales exceptions à cette règle centrifuge.) En 1995, les trois majors ont réussi à s’affirmer en tant qu’entités privées grâce à l’adjudication, savamment manipulée, des actions. Vladimir Bogdanov, patron de Surgutneftegas, manœuvre ainsi pour se vendre à lui-même la totalité du capital en fermant l’aéroport local pour la journée : il a tout bonnement exclu, au sens propre, les autres enchérisseurs potentiels. Et les principales entreprises privées étendent progressivement leur emprise : en 2002, le secteur public n’est plus responsable que de 20 % de la production, et la moitié du secteur privé est contrôlé par une poignée d’oligarques.

La puissance des nouvelles fortunes avait été confirmée de manière spectaculaire par l’accord tristement célèbre « prêts contre actions » de 1995 : Eltsine cède alors aux oligarques une partie du capital d’entreprises fort lucratives en échange du cash permettant de financer la campagne pour sa réélection. Parmi ces bailleurs de fonds, un certain Mikhaïl Khodorkovski prend ainsi le contrôle de Ioukos pour 350 millions de dollars fin 1995 ; quelques mois plus tard, la valorisation boursière de l’entreprise dépasse les 3 milliards.

Si Bogdanov et Vagit Alekperov, le P-DG de Lukoil, ont passé leur vie professionnelle sur le terrain, Khodorkovski est un pur produit de l’embryon d’éco­nomie de marché développé à la fin de l’ère soviétique : ce responsable des komsomols [les jeunesses communistes] était devenu banquier et avait les yeux rivés sur le cash flow et la valeur boursière (1). En important du personnel et des technologies occidentales, il s’enrichit considérablement, et vite, mais il se singularise aussi, à l’intérieur du monde des pétroliers russes : ces neftianiki, pour l’essentiel ingénieurs et géologues de formation, sont plus soucieux de maximiser la production sur la durée de vie d’un gisement que de générer un retour immédiat sur investissement. Mais Khodorkovski, qui ne rechigne pas à licencier, contourner l’impôt et supprimer les aides sociales aux communautés locales, n’est pas seulement plus agressif dans sa recherche du profit. Il empiète sur les prérogatives de l’État quand il conçoit son propre projet de pipeline vers la Chine ou envisage une fusion de Ioukos et Chevron.

Gustafson passe soigneusement en revue toutes sortes d’explications de la chute de Khodorkovski, pour conclure que son sort fut scellé par « l’ensemble de ses actes » plutôt que par telle ou telle décision. Mais son erreur de jugement concernant le rôle et le pouvoir de l’État n’en fut pas moins sa principale méprise, celle qui engendra toutes les autres. Comme l’explique Gustafson, Khodorkovski « s’était habitué à négocier avec un État malléable, dont on pouvait coopter, intimider ou acheter les responsables ». Ne vit-on pas un jour son homme lige au sein de la commission fiscale de la Douma prendre ses instructions au téléphone, auprès du siège de Ioukos, pendant une session parlementaire ? La Russie de Khodorkovski était une Russie « d’où la contrainte avait disparu, et où les banques, les entreprises et les États étrangers étaient des sources alternatives de pouvoir et de protection ». Il n’a pas compris – et d’autres oligarques avec lui – ce que les vieux de la vieille comme Bogdanov et Alekperov n’ont, eux, jamais perdu de vue : « Le pouvoir coercitif de l’État n’avait pas été aboli dans les années 1990, mais seulement suspendu. »

En octobre 2003, l’arrestation de Khodorkovski sur le tarmac de l’aéroport de Novossibirsk et l’expropriation consé­cutive de Ioukos confirment magistralement la renaissance de la capacité de l’État après le déclin des années 1990, qui s’était achevé sur l’effondrement du rouble et  la crise de la dette de 1998. Outre que la dévaluation du mois d’août avait relancé l’industrie nationale, les cours, restés bas tout au long de la décennie, ont repris leur ascension en 1999. Le prix de l’Oural Blend, pétrole de référence, passe de 12 dollars le baril en 1998 à 24 dollars en 2002 et 51 dollars en 2005. La production commence donc elle aussi de se redresser, l’énergie hier consacrée aux batailles pour le contrôle du capital étant à présent dédiée à l’investissement. Entre 1998 et 2004, la production augmente de 50 %, passant de 304 à 459 millions de tonnes, et les exportations doublent presque. Poutine trouve là les recettes qui vont lui permettre de réaffirmer l’autorité de l’État et s’assurer le soutien populaire, notamment en acquittant les arriérés de paiement sur les retraites et les salaires qui s’étaient accumulés sous Eltsine. Le boom des « années zéro » (l’expression consacrée en Russie pour désigner la décennie 2000) a « préparé le terrain à l’épreuve de force entre l’industrie pétrolière privée et le pouvoir ». Comme l’explique Gustafson, « sans la hausse des recettes à partir de 1999, les enjeux politiques n’auraient sans doute pas été si élevés, les ambitions du secteur privé si grandes, ni la réaction de l’État si déterminée ».

L’affaire Ioukos scelle la restructuration du secteur pétrolier russe. C’est désormais l’entreprise publique, Rosneft, qui joue les premiers rôles. Une évolution généralement jugée funeste par les observateurs. Elle ne fait pourtant que mettre la Russie au diapason du reste du monde, comme le rappelle Gustafson : de l’Arabie saoudite au Venezuela et de l’Angola à la Norvège, les compagnies pétrolières nationales contrôlent aujourd’hui les trois quarts des réserves prouvées de la planète ; les États-Unis sont le seul pays où le secteur est dominé par les entreprises privées. Créée en 1992 pour trois ans, Rosneft ressemblait au départ « davantage à un empilement de canots de sauvetage qu’à une firme » ; dépouillée de l’essentiel de ses actifs au début des années 1990, elle n’avait fait que survivre à des tentatives régulières de vente aux enchères – la dernière ayant été reportée grâce à la crise de 1998. En 2004, Poutine lance un projet de fusion avec Gazprom, dans le but de construire un géant public de l’énergie, mais les conséquences de l’affaire Ioukos mettent fin au processus : seule Rosneft pouvait avaler les actifs de Ioukos sans craindre la sanction des tribunaux étrangers ou des actionnaires non russes (2). Le résultat, comme le montre bien Gustafson, est un hybride typiquement postsoviétique, où des héritiers du ministère du Pétrole de l’URSS cohabitent avec des employés et des méthodes de management venus de Ioukos.

 

Une élite accrochée à ses prébendes

Le système Poutine atteint son apogée en 2008. Les recettes pétrolières ont permis à la Russie d’accumuler 550 milliards de dollars de réserves en or et en devises, les troisièmes au monde après celles du Japon et de la Chine, ainsi que 180 milliards de dollars placés dans deux fonds souverains. En avril de cette année-là, Dmitri Medvedev est désigné successeur de Poutine, et en juillet le baril de pétrole s’échange au tarif de 147 dollars. L’avenir du système de « démocratie souve­raine », selon l’expression du Kremlin, semble assuré (3). En août, l’invasion de la Géorgie, cet allié des États-Unis et candidat à l’Otan, donne d’ailleurs la mesure de la confiance en soi du régime. Mais c’était compter sans les effets de la crise financière qui allait frapper Wall Street au mois de septembre. Les entreprises privées russes, qui se sont lourdement endettées, doivent à présent rembourser leurs crédits, drainant les fonds hors du pays. Au même moment, le cours du Brent s’effondre, pour atteindre 33 dollars le baril à la mi-décembre. La récession est spectaculaire : en 2008, la croissance du PIB russe était de 6 % ; en 2009, son recul est de 8 %. C’est la pire chute de tous les pays du G20. Les prix du pétrole reprendront leur ascension dès 2009, pour atteindre 70 dollars durant l’été, mais l’État russe a dépensé 13 % du PIB au cours de l’année, dont une part non négligeable de ses réserves en devises, pour renflouer les firmes privées et soutenir le rouble. La crise financière mondiale inaugure ainsi une troisième étape dans la vie du capitalisme postsoviétique, après l’élan de privatisation des années 1990 et le retour de l’État des années 2000. Après avoir été ainsi exposé aux vents de la finance mondiale, l’État russe s’interroge sur son modèle économique, mais l’élite qui s’est forgée dans le secteur public au cours des années zéro refuse de renoncer à ses prébendes – les cours toujours élevés du pétrole n’y sont pas pour rien.

Mais le boom ne sera pas éternel. L’industrie pétrolière russe repose, bien davantage que ses homologues étrangères, sur de vieux gisements, mis en production voilà des décennies. L’essor des années 2000 avait moins à voir avec le dynamisme des nouveaux entrepreneurs qu’avec le legs de l’ère soviétique : les champs, les pipelines, la connaissance géologique et les techniques de forage sont restés dans une large mesure les mêmes. La croissance de l’activité depuis la fin des années 1990 n’est impressionnante qu’en raison de la chute qui l’a précédée ; la production pétrolière russe n’a toujours pas retrouvé son niveau de 1987. Aux yeux de Gustafson, « les actifs hérités de l’Union soviétique ont agi comme un anesthésiant, retardant l’adaptation du secteur au management et à la technologie mo­dernes, lui permettant de rester relativement isolé et mal armé pour la compétition mondiale ». Les compagnies pétrolières russes ont mené relativement peu d’explorations de leur propre chef : la plupart des gisements mis en service depuis 1991 avaient été trouvés par les géologues soviétiques, et seul un nouveau champ important découvert depuis 1988 est entré en production – Vankor, tout au nord de la région de Krasnoïarsk, exploité par Rosneft depuis 2009.

Cette conjonction de prix élevés et d’une production florissante, si bénéfique à Poutine, « n’a pas seulement peu de chances de se reproduire, écrit Gustafson. C’est tout simplement impossible ». La bonne fortune géologique de la Russie touche à sa fin : les gisements de Sibérie occidentale, qui représentent aujourd’hui plus des deux tiers de la production, ont commencé de décliner en 2007, et les nouvelles sources de pétrole restent à découvrir en quantité suffisante pour compenser le déficit. Même si certains territoires n’ont pas encore été complètement explorés, les perspectives ne sont pas brillantes. Gustafson décrit la vaste étendue sans route de la Sibérie orientale comme un « cauchemar de pétrolier » : l’essentiel du territoire est recouvert d’« épaisses couches de lave » d’anciens volcans, et le moindre champ découvert ici risque d’être plus profond, plus petit et plus dispersé que ceux du bassin de l’Ob. Le secteur fonde donc de plus en plus ses espoirs sur les champs offshore de l’Arctique et de Sakhaline, mais ceux-ci exigent d’énormes investissements en capital et des savoir-faire que ne possèdent généralement pas les firmes russes. D’où la succession de partenariats que Rosneft a récemment négociés avec des compagnies pétrolières internationales : ExxonMobil et Eni en avril 2013, le Norvégien Statoil en août et BP en octobre, tous destinés à l’exploration conjointe du plateau arctique dans les mers de Ba­rents et de Kara.

 

Ruée vers l’Arctique

Mais quand bien même cette stratégie d’ouverture serait couronnée de succès, la part du pétrole dans les exportations russes est vraisemblablement condamnée à baisser. Et une bonne part du créneau sera occupée par le gaz : traditionnellement, l’or noir avait pour vocation d’alimenter le pays en devises, tandis que le gaz était destiné à la consommation intérieure. Depuis la fin des années 1990, Gazprom met de plus en plus l’accent sur l’exportation, principalement vers l’Europe occidentale, qui lui rapporte des sommes considérables (4). En 2012, sa capi­talisation boursière plaçait l’entreprise au neuvième rang mondial (Rosneft est douzième). Et le géant gazier cherche lui aussi à développer la prospection dans l’Arctique, où le changement climatique rend accessibles des réserves colossales de méthane fossile. Mais, là encore, les stocks sont limités et le passage du pétrole au gaz ne règle en rien la question de la dépendance excessive du pays aux exportations d’hydrocarbures (5). Une question devenue plus pressante encore depuis la « révolution du schiste » aux États-Unis, puisque l’augmentation substantielle de l’approvisionnement en sources d’énergie non classiques fera sans doute baisser les prix et offrira aux clients européens de la Russie un fournisseur politiquement plus à leur goût.

La diversification de l’économie reste un objectif rhétorique obligé pour l’élite russe. En septembre 2009, Medvedev – alors président – jugeait « humiliante » la dépendance du pays aux hydrocarbures ; plus récemment, Poutine renchérissait dans son discours annuel sur l’état de la nation : « Nous ne pouvons tolérer que le budget russe et la protection sociale soient otages des marchés financiers et des ressources naturelles. » En filigrane, la peur de voir le pays devenir victime de la « malédiction des matières premières ». À quel point cette crainte est-elle fondée ?

Ladite malédiction prend essentiellement trois formes. D’abord, la « maladie hollandaise », quand l’afflux des recettes d’exportation des produits primaires provoque une réévaluation de la monnaie qui ruine la compétitivité des autres secteurs de l’économie. Ce mal afflige sans aucun doute le rouble, contribuant – entre autres choses – à faire de Moscou l’une des villes les plus chères de la planète. Deuxièmement, la volatilité des cours du brut peut avoir un effet déstabilisant sur le budget, plaçant des pans entiers de l’activité à la merci de cycles spectaculaires d’expansion et de crise. En Russie, 30 % du PIB est lié au sort du secteur des matières premières ; le pétrole à lui seul représente désormais environ la moitié des revenus d’exportation et plus du tiers des recettes de l’État. Mais c’est peu, comparé aux pétromo­narchies du Moyen-Orient : au moins 70 % du budget de Bahreïn, du Koweït et de l’Arabie saoudite dépend des hydrocarbures. La démographie fait aussi une grande différence. Par habitant, les revenus du pétrole russe n’ont rien à voir avec ceux des pays du Golfe : 2 000 dollars en 2009, contre 25 000 au Qatar.

Enfin, la littérature sur la « malédiction des matières premières » évoque aussi un ensemble plus flou de symptômes politiques : elles favorisent la corruption, minent la démocratie et alimentent les guerres civiles. De fait, le pétrole russe a nourri la corruption rampante dans le pays. Mais les autres aspects de la pathologie s’appliquent beaucoup moins à la Russie – principalement parce qu’ils caractérisent des États faibles et sous-développés. La Russie s’est industrialisée dans les années 1930, et bon nombre de ses problèmes récents ne viennent pas du pétrole mais des crises qui ont suivi l’effondrement de l’URSS.

Aux yeux de Gustafson, « l’enchevêtrement du pétrole et de la politique » en Russie est un « phénomène caractéristique de la dernière décennie soviétique et de la transition postsoviétique » ; l’URSS « n’était pas un pétro-État, mais la Russie postsoviétique en prend de plus en plus les traits ». Pour éviter cela, l’auteur recommande non seulement de s’ouvrir aux technologies et aux investisseurs étrangers, mais aussi d’injecter une nouvelle dose de libéralisation à l’économie. On peut douter de la pertinence de ce remède quand on se souvient, avec Gustafson, que la dernière vague de libéralisation a précisément accompagné, et exacerbé, un affaiblissement désastreux de l’État. En outre, la période d’apogée de la propriété privée dans l’industrie pétrolière fut aussi celle où l’on a le moins préparé l’avenir.
Mais toute distinction nette entre propriété privée et publique est trompeuse en Russie. Wheels of Fortune ne décrit pas tant la substitution d’un modèle étatique à un modèle libéral que la création d’un système hybride. Rosneft est peut-être une entreprise d’État géante, mais elle est cotée à la Bourse de Londres et rivalise avec d’autres firmes publiques – en particulier Gazprom – comme une compa­gnie privée. À l’inverse, Lukoil et Surgutneftegas sont peut-être privées, mais elles obéissent obligeamment aux directives politiques de Moscou : la première a soutenu la politique étrangère du Kremlin dans la Caspienne, la seconde a financé le rachat par Rosneft de la fi­liale de production de Ioukos. Ce brouillage du personnel, des motivations et des orientations stratégiques des secteurs public et privé est la marque distinctive du capitalisme russe d’aujourd’hui. Après avoir lu Gustafson, plus personne ne pourra penser que Poutine est en train de recréer le système soviétique : une nouvelle vague de privatisation, comme le laisse entendre l’auteur, provoquerait selon toute vraisemblance une stratégie concertée de l’élite du secteur public pour s’approprier les compagnies actuellement sous son contrôle.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 juin 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Ils vomissaient du sang et des plumes

Les cas de possession démoniaque étaient légion dans l’Europe prémoderne. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants parlaient dans une langue qu’ils ne connaissaient pas et lacéraient leur propre chair en proférant blasphèmes et jurons. Ils vomissaient pêle-mêle, et en abondance, des clous, des épingles, du sang, des plumes, des pierres, des pièces de monnaie, du charbon, des excréments, de la viande, du tissu et des cheveux. Ils grognaient et aboyaient comme des bêtes. Certains étaient agités de convulsions, restaient suspendus en l’air ou manifestaient une force physique surnaturelle. Ils avaient les yeux exorbités, leurs membres se raidissaient, leurs visages se déformaient affreusement, leur gorge et leur ventre enflaient monstrueusement. Certains entraient en transe et prédisaient l’avenir ou perçaient à jour des secrets dont on comprenait mal qu’ils puissent les connaître.

Vers la fin du XVIIe siècle, un frère franciscain extirpa un gros crapaud de la bouche d’une possédée, tandis qu’un jeune Écossais faisait exécuter à sa tête un demi-tour complet, exploit toutefois moins impressionnant que celui réalisé par Linda Blair dans L’Exorciste (1). On vit une femme vomir, deux fois par jour et deux semaines durant, une anguille vivante accompagnée de 12 kilos de substances variées. (Brian Levack, l’auteur de The Devil Within, prévient fort judicieusement que « la véracité de tels comptes rendus peut être mise en doute à plus d’un titre ».) Les membres de certaines jeunes femmes devenaient tellement raides que la force de plusieurs hommes athlétiques ne suffisait pas à les faire plier. D’autres étaient capables de courber leur dos en arrière à la manière des gymnastes, et en profitaient parfois pour lécher le sol. Il se trouvait des hommes et des femmes pour léviter (les catholiques mieux que les protestants) ; d’autres devenaient au contraire si lourds qu’il était impossible de les faire bouger.

On raconte qu’un démoniaque allemand de la fin du XVIIe siècle aurait craché assez de sang pour remplir quatre cents pots de chambre. On raconte que certains possédés se seraient abstenus de nourriture ou de boisson durant des mois, voire des années. D’autres jacassaient en latin, en grec ou en hébreu, et une Italienne illettrée cita même des vers de L’Énéide dans le texte original. Anges déchus, les démons manifestaient la haute intelligence dont Dieu avait pourvu toutes les créatures célestes et possédaient donc, peut-on supposer, une solide culture classique. Dans les pays de tradition catholique, ceux dont Satan s’était emparé crachaient sur des crucifix, foulaient aux pieds l’hostie, raillaient les prêtres et insultaient la Vierge Marie. Comme dans le film La Malédiction, ils réagissaient avec terreur et révulsion aux objets sacrés (2). Les nonnes possédées faisaient des gestes obscènes et, relevant leurs jupes, se livraient à des pratiques qui, aux dires d’un témoin, « auraient stupéfié les pensionnaires du pire bordel du pays ». Nettement moins lascives, les jeunes femmes ensorcelées de Salem, au XVIIe siècle, tenaient des discours sans queue ni tête, rampaient sous des chaises ou jusqu’au fond d’un trou.

On croyait alors que le corps humain était poreux et que les mauvais esprits, quand ils parvenaient à y pénétrer, circulaient à loisir dans ses cavités internes et attaquaient les organes sans faire de détail. Le plus grand nombre de démons à avoir jamais envahi un corps est, dit-on, 12 652 : tous avaient simultanément élu domicile dans une Allemande de 16 ans, en 1584. Plus souvent, le diable préférait investir lui-même les lieux plutôt que de confier la tâche à ses subordonnés. Il ne pouvait toutefois le faire qu’avec la permission de Dieu, ce qui soulève la question, embarrassante au point de vue théologique, de savoir pourquoi le Tout-Puissant permettait que la langue d’une jeune femme innocente enfle et pende jusqu’à toucher son menton.

 

Pippin, Maho, Philpot, Modu et Soforce

Quand on délivrait la victime de plusieurs démons, le possédé, en réponse aux questions posées par l’exorciste, lui donnait parfois différents noms. Un groupe de démoniaques anglais du XVIe siècle baptisèrent leurs hôtes Pippin, Maho, Philpot, Modu et Soforce, ce qui pourrait presque passer pour le nom d’un cabinet d’avocats. De nombreux cas de possession étaient clairement frauduleux. Certains faisaient semblant d’être sous l’emprise de Satan pour attirer l’attention, transgresser impunément les normes sociales ou morales, recevoir l’aumône de la part de voisins compatissants ou (puisque les sorcières avaient la réputation d’être parfois responsables de possessions démoniaques) jeter l’opprobre sur un ennemi. Tous les cas, cependant, ne relèvent pas de la supercherie. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’épilepsie, l’hystérie et la mélancolie (ou dépression clinique) étaient aussi citées parmi les principales causes. Dès le XVIIe siècle, les personnes soumises au joug de Belzébuth étaient considérées comme hystériques. Nos ancêtres étaient loin d’être aussi crédules qu’on se plaît parfois à l’imaginer, et de nombreux chrétiens dévots affichaient leur scepticisme face au phénomène. Thomas Hobbes n’était pas le seul à voir dans la possession une métaphore de la maladie mentale. Spinoza pensait semble-t-il la même chose. Dès les premières années de la Renaissance, de nombreux médecins affirmaient, comme certains de leurs prédécesseurs grecs et hellénistiques, que le phénomène avait des causes naturelles. La croyance dans la capacité d’esprits malins à infester le corps humain ne fut jamais un article de foi pour les catholiques, et personne ne fut accusé d’hérésie pour l’avoir nié. Certains pensaient que toute maladie, physique ou mentale, était l’œuvre du diable, une croyance apparemment partagée par Jésus-Christ lui-même. Il est intéressant de noter que celui-ci n’exhorte jamais les malades à s’accommoder de leurs infirmités. Au contraire, il semble voir dans leur pathologie le fruit du mal moral, et les guérir fait partie intégrante de son combat contre les puissances des ténèbres.

Au cours des dernières décennies, on a émis plusieurs hypothèses sur ce dont souffraient réellement les possédés : on a cru qu’ils étaient affectés de troubles bipolaires, de schizophrénie catatonique, d’épilepsie, de paralysie, du syndrome de Tourette, d’empoisonnement, d’anorexie, du trouble de la personnalité multiple et de tout une série d’autres maladies. Ces spéculations laissent Levack dubitatif. D’abord parce qu’aucun de ces maux ne suffit à rendre compte de tous les symptômes habituels de la possession. Les épileptiques, d’ordinaire, ne vomissent pas de crapauds, et ceux qui souffrent de mélancolie bavardent rarement dans une langue étrangère.

 

Hystérie collective

Mais Levack soupçonne également ces diagnostics psychiatriques d’anachronisme. Selon lui, le diable exerce toujours son pouvoir de séduction dans un contexte culturel bien particulier. On ne peut pas, explique l’auteur, user de modèles psychologiques contemporains pour comprendre la mentalité de nos ancêtres. Une affirmation à mes yeux peu convaincante. Les maux de l’esprit, comme ceux du corps, traversent étonnamment les âges. Le sadisme, l’anxiété et la paranoïa prennent selon l’époque des formes diverses, mais présentent un air de famille qui nous permet de dire qu’il s’agit à chaque fois, dans les grandes lignes, du même trouble psychique. Toutes les maladies, écrit Levack « sont socialement construites et ne peuvent être comprises qu’à condition de les étudier dans leur contexte culturel ». Mais le cancer n’est pas une construction sociale au même titre que la mélancolie, et un médecin allemand pourrait traiter un paysan péruvien perclus d’arthrose sans connaître grand-chose à sa culture. En baissant pavillon devant le culturalisme à la mode, Levack ne nous dit pas quelle est, selon lui, la part des troubles mentaux dans le comportement des possédés, à supposer qu’il y en ait une. D’un côté, il se montre très méfiant à l’égard des thèses universalistes, juge la notion moderne d’hystérie trop polysémique pour être utile et rejette un peu trop vite le concept d’hystérie collective, qui pourrait apporter une explication raisonnable aux diverses épidémies d’invasions diaboliques qui ont marqué l’histoire. De l’autre, il reconnaît que des désordres psychiques peuvent expliquer certains aspects du phénomène. Son livre cultive ainsi le scepticisme à l’égard des interprétations médicales tout en reconnaissant que l’hystérie et la possession démoniaque sont peut-être étroitement apparentées.

En dépit de cette contradiction, l’attention portée par Levack aux différences culturelles débouche sur de fascinantes découvertes. Il observe ainsi que les êtres asservis par les démons, dans le Nouveau Testament, ne présentent qu’une partie des symptômes des victimes modernes. Ils n’ont pas d’hallucinations, ne parlent pas dans des langues inconnues et ne se livrent pas à des gestes obscènes. Les catholiques en proie aux esprits malins se comportent en général différemment des protestants. Pour ces derniers, moins matérialistes, le diable représente une menace spirituelle davantage que physique. Les papistes possédés manifestaient un dégoût prononcé pour les reliques et les crucifix, alors que les réformés ne supportaient pas qu’on brandisse devant eux une bible. Les cas de possession collective concernent principalement le catholicisme, moins individualiste que le protestantisme. Les aspects sexuels de la possession – convulsions et gémissements évoquant la pénétration – y étaient également bien plus marqués. De même, les catholiques avaient davantage tendance à recracher des corps étrangers. Les juifs possédés de l’Europe prémoderne ne tombaient généralement pas sous l’emprise de démons, mais des esprits désincarnés de leurs ancêtres. C’est le système de croyance d’un individu qui détermine la nature des forces qui l’assaillent. Pour la même raison, il est peu probable qu’un musulman sujet à une expérience de mort imminente voie un personnage grand et barbu venir vers lui en flottant dans une robe d’un blanc éclatant. Les calvinistes étaient presque immunisés contre les assauts du diable : on ne recense que onze cas pour l’Écosse prémoderne, et vingt-cinq seulement dans les cercles puritains et dissidents anglais. Si, comme le pense Levack, les sorcières de Salem ne relèvent pas de la possession démoniaque (car ni les intéressées ni aucun observateur ne l’affirmèrent jamais), il ne nous reste que sept cas de possession pour la Nouvelle-Angleterre de la fin du XVIIe siècle.

 

Exorcistes itinérants

Selon Levack, le démoniaque doit être compris comme un acteur jouant un rôle écrit à l’avance dans sa culture religieuse, et participant à un spectacle dont l’autre protagoniste serait l’exorciste, le tout devant le public constitué par la communauté des fidèles. Le déroulement de la représentation était prédéterminé, mais on tolérait une part d’improvisation. Chacun potassait son rôle en lisant des récits de possession. L’essor de la littérature imprimée joua donc un rôle crucial. Des professeurs de théâtre étaient souvent impliqués dans les cas d’envoûtements frauduleux. Il est arrivé que les exorcismes soient pratiqués sur une estrade devant plusieurs milliers de spectateurs. Il s’agissait de spectacles de propagande, destinés à diffuser la foi en montrant la puissance de l’Église catholique. (Le protestantisme, moins théâtral, rejetait ces rites jugés superstitieux.) Les exorcistes remplissaient leur rôle, galvanisant les possédés par leurs suggestions, alimentant leur texte. Le remède avait donc souvent pour effet d’aggraver les symptômes qu’il était censé guérir, comme une sorte d’homéopathie spirituelle. Ce n’est qu’en portant le mal à un point critique, en frappant la victime impuissante à la tête, en lui crachant au visage, en piétinant les seins d’une jeune femme ou en lui enfonçant un pied dans la gorge que l’exorciste parvenait à expulser les puissances occupantes. Celles-ci pouvaient alors sortir du corps sous la forme de grenouilles ou de hérissons, qui fuyaient en passant par la « porte du diable », ou par le vagin s’il s’agissait d’une femme. Saint Martin exorcisa un jour un homme en lui enfonçant les doigts dans la bouche, forçant ainsi le démon à sortir par l’anus. Les exorcismes, dans la religion catholique, étaient une affaire d’offre et de demande : leur efficacité augmentait leur popularité, ce qui explique en partie pourquoi cette religion connaissait tant de cas de possession. Le remède, en bref, contribuait à la propagation du mal. Il existait un certain nombre d’exorcistes itinérants qui réclamaient des honoraires pour leurs services, comme le font aujourd’hui les spirites.

Levack estime que les femmes représentaient les trois quarts au moins des démoniaques dans l’Europe prémoderne. On prêtait alors plus d’attention qu’avant à la piété féminine et on vénérait les figures de saintes. Cette quête de perfection morale alimenta peut-être la culpabilité et l’anxiété chez des croyantes conscientes de leurs imperfections spirituelles. Levack prétend qu’un grand nombre de nonnes fantasmaient sur leur confesseur, voire couchaient avec lui. On supposait généralement que le diable attaque plus violemment ceux qui prétendent à la sainteté que les personnes moralement médiocres, et la frontière entre sainteté et damnation était dangereusement ténue. On pourrait appeler cela le syndrome de Graham Greene. Satan n’était nulle part plus puissant que dans les monastères, disait-on : une foule de saints hommes et de saintes femmes étaient sujets à des extases et entraient en transe, avaient des visions et des hallucinations, jeûnaient durant de longues périodes et parlaient des langues qu’ils ne connaissaient pas.

 

« Je chie sur votre paradis ! »

Mettre les pécheurs sur un pied d’égalité avec les saints est une croyance religieuse digne de respect. Après tout, le diable en personne était à l’origine un ange. On ne peut être condamné à l’enfer sans rien comprendre à l’amour divin que l’on refuse. C’est ainsi que, dans Chris Martin, de William Golding, le héros maudit rugit « Je chie sur votre paradis ! » tandis que la foudre noire de la divinité vient patiemment à bout de ses défenses. Adrian Leverkühn, le héros damné du Docteur Faustus imaginé par Thomas Mann, choisit d’étudier la théologie à l’université afin de mesurer la force de ses adversaires. À l’image des saints, les diaboliques forment une aristocratie spirituelle, une élite privilégiée aussi à l’aise sur le terrain métaphysique que les martyrs les plus désintéressés, et pour cette raison, aux yeux d’un Greene ou d’un Mauriac, incomparablement supérieurs au bataillon des mi-chèvre mi-chou. Le prince des ténèbres est un noble. Ses acolytes ont affaire au Bien et au Mal, pas aux questions terre à terre de la morale commune.

Les possessions démoniaques ont apparemment atteint leur apogée au xviie, mais ont perduré tout au long du siècle suivant. On y croyait encore, même dans des régions où les Lumières avaient pénétré. Puis une recrudescence d’incursions diaboliques se produisit dans les années 1960 et 1970, provoquées en partie par L’Exorciste. Selon Levack, le net regain d’intérêt pour le phénomène au cours des deux dernières décennies s’explique par l’influence du pentecôtisme. Lors d’un exorcisme réalisé à Kansas City, un jeune homme, masturbateur compulsif qui se livrait à l’autosodomie, à la zoophilie ainsi qu’à de vaines tentatives d’autofellation, accepta de renouveler son engagement envers Jésus-Christ. (Levack n’explique pas comment une personne pas assez souple pour pratiquer l’autofellation est en revanche capable de s’autosodomiser.) En 1973, deux prêtres allemands furent accusés du meurtre d’une jeune femme qu’ils avaient tenté d’exorciser à soixante-sept reprises. En 1999, l’Église catholique publia un nouveau rituel de désenvoûtement qui insistait sur la nécessité de faire bénéficier la victime de soins médicaux et de conseils spirituels avant de mettre en branle la machinerie divine. On recense toutefois peu d’exemples d’exorcistes catholiques ayant orienté leurs ouailles vers des psychiatres. En 2004, une université romaine proche du Vatican proposa aux prêtres quatre mois de formation en la matière, et tous les diocèses du monde doivent avoir leur officiant. En 2010, le congrès national polonais des exorcistes s’est réuni à Varsovie. Il s’agissait notamment de contrer l’image qu’Hollywood avait donnée de la profession : celle d’agitateurs de crucifix, luttant contre un Satan monstrueux et priapique pour délivrer le corps d’une jeune fille vomissant obscénités et bile verte. Mais l’industrie de la possession a encore du chemin à faire pour se moderniser. L’un des exorcistes polonais présents au congrès considérait comme envoûtée toute personne incapable d’entrer dans une église, se sentant faible ou essoufflée en atteignant la porte, ou se roulant à terre ; le fait que de nombreux catholiques se sentent aujourd’hui incapables d’entrer dans une église ou éprouvent un malaise en y pénétrant semble lui avoir échappé. La plupart des cas de possession, à l’époque moderne comme avant, se sont produits dans une communauté catholique. On estime qu’un demi-million d’Italiens consultent un exorciste chaque année, comme d’autres vont chez le dentiste ou l’opticien. On ignore si cette surreprésentation des papistes est un effet de leur supériorité spirituelle, ce qui les rendrait plus intéressants aux yeux du Malin, ou de leur moindre capacité de résistance à ses assauts.

L’étude érudite et passionnante de Levack serait encore meilleure avec un soupçon de théologie en plus. Il note que le nom Satan signifie en hébreu « adversaire » ou « accusateur », et que la Bible le présente parfois comme l’instrument de la colère de Dieu. Mais cet aspect aurait mérité un développement. Satan est l’image de Yaveh en tant que juge et patriarche – un Dieu au caractère de diva irascible qu’il faudrait sans cesse apaiser. Jésus, au contraire, est l’image d’un Dieu aimant, avocat de la défense et bon camarade. De nombreuses personnes, affectées de masochisme chronique, ont tendance à préférer le premier type de divinité au second. Un Dieu « père fouettard » qui vous soulage du fardeau de votre culpabilité en vous punissant a quelque chose de profondément agréable ; un Dieu qui vous pardonne d’emblée parce qu’il est lui aussi fait de chair et de sang a, en revanche, quelque chose de déconcertant.

La possession démoniaque est une manifestation extrême de cette culpabilité et de cette anxiété, au point que celles-ci, comme dans le cas des symptômes névrotiques, sont simultanément exprimées et extériorisées par le sujet. Si la culpabilité jaillit de vos entrailles, c’est aussi qu’elle découle d’une force étrangère qui y a élu domicile, et ainsi le crime n’engage plus réellement votre responsabilité.

L’idée d’être le jouet de puissances étrangères contrarie le concept moderne d’autonomie de l’individu. À sa façon, elle reconnaît que les hommes et les femmes, dans une certaine mesure, ne s’appartiennent pas. Notre rapport à nous-mêmes diffère de celui que nous avons à l’égard des biens dont nous sommes propriétaires. Le concept d’inconscient suppose l’existence de forces destructrices sur lesquelles nous n’avons qu’une maîtrise précaire, et dont la dynamique intrinsèque peut devenir mortelle. C’est simplement que cracher des grenouilles n’est sans doute pas la manière la plus féconde de reconnaître que nous ne nous appartenons pas toujours.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 9 mai 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

À la recherche de la Torah perdue

Un livre ancien d’une valeur inestimable, une histoire trouble faite de dissimulations et de faux-fuyants, un monde interlope d’intermédiaires sinistres et potentiellement violents, un ancien espion qui fait des allusions ouvrant des perspectives terriblement alléchantes et un millionnaire matois, de 84 ans, qui sort des phrases comme : « Le problème avec cette histoire, c’est qu’elle peut nuire à votre santé. » Ces ingrédients sont-ils ceux d’un improbable polar historique, un peu ringard ? Le Codex d’Alep, récit que fait Matti Friedman de ses tentatives pour apprendre l’histoire d’un des livres les plus précieux du monde, comporte tous ces éléments, à ceci près qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Si cette enquête a jamais nui à la santé de Friedman, c’est sans doute quand il a compris sur quoi il était tombé, et que son cœur de reporter s’est mis à battre la chamade.

Le codex d’Alep est la version la plus autorisée de la Bible hébraïque. Il a été établi au Xe siècle par le grand rabbin Aharon ben Asher et le scribe Shlomo ben Buya’a. Friedman, qui vit en Israël et a couvert le Moyen-Orient et le Caucase pour l’agence Associated Press et diverses publications, estime que l’importance du codex pour la foi et l’identité judaïques est plus que symbolique. Dispersés aux quatre coins du monde, ne pouvant « pas compter sur un roi, un temple, un territoire pour les unir, les Juifs doivent trouver un autre lien. Un lien susceptible d’être transporté. Émerge alors l’idée d’un peuple cimenté par les mots ». Mais avant l’invention de l’imprimerie, quand ces mêmes mots étaient transmis oralement ou par des copistes, des erreurs et des variantes risquaient fort de s’insinuer ; or « les Juifs ne peuvent être reliés par un livre qu’à condition de lire précisément le même ».

Le codex était la version parfaite de la Bible, une sorte d’horloge atomique du judaïsme, et il avait pour vocation d’être le modèle de toutes les copies ultérieures. Son histoire fut mouvementée : les croisés s’en emparèrent lors de la prise de Jérusalem (en 1099), puis il fut racheté par la communauté juive du Caire, et consulté par l’illustre Maïmonide. Finalement, il fut transporté dans la ville syrienne d’Alep, où il demeura un demi-millénaire. La communauté juive locale en prenait grand soin, mais il avait fini par être vénéré comme une relique ou un trésor : peu de personnes étaient autorisées à le voir et personne ne pouvait le copier.

Tout cela changea en 1947, lorsque la création de l’État d’Israël émut le monde arabe et entraîna la persécution des communautés juives qui y résidaient. À Alep, cela prit la forme d’émeutes, au cours desquelles la synagogue fut mise à sac. Le codex – communément appelé la Couronne – avait, croyait-on, péri dans les flammes d’un incendie allumé par la foule. Ce n’était pas le cas, et, en 1958, la Couronne fut acheminée clandestinement jusqu’à Jérusalem par un marchand de fromage qui était l’un des rares Juifs de Syrie à avoir reçu une autorisation officielle d’émigrer en Israël.

Friedman commença à s’intéresser à « ce trésor unique, ce voyageur millénaire » en 2008, lorsqu’il décida de lui consacrer un article. Il imaginait que ce serait « une histoire exaltante sur le sauvetage de ce manuscrit », mais découvrit à la place un imbroglio de rapports contradictoires, de documents disparus, d’omissions troublantes, de hauts fonctionnaires évasifs et de détectives amateurs obsessionnels.

Ces mystères ne concernent pas l’histoire ancienne du livre, mais ce qui lui est arrivé entre 1947 et le milieu des années 1970 ; même si établir le moment où l’aventure est devenue louche s’est révélé un véritable défi. Friedman démêle l’écheveau peu à peu, et une partie du plaisir que l’on éprouve à le lire vient de ce qu’on suit à la trace un vrai journaliste d’investigation pendant son travail d’enquête. Ces années passées à rédiger des dépêches n’ont pas émoussé son style, comme l’attestent les touches les plus envoûtantes de son ouvrage : « Dans les ruelles, on a descendu les rideaux de fer sur les échoppes, et les femmes des manzul reçoivent leurs clients, tandis qu’au café les hommes, noyés sous la fumée, tiennent le tuyau de narguilé comme des plongeurs leur tuba et en aspirent l’oxygène parfumé à la rose. »

Alors que l’histoire officielle affirme que la Couronne fut présentée au président d’Israël Yitzhak Ben-Zvi à son arrivée à Jérusalem en 1958, Friedman révèle, preuves à l’appui, que le transfert ne fut pas simple. La plupart des Juifs d’Alep avaient émigré en Israël et leurs rabbins prétendaient que la Couronne était censée leur être remise. Le marchand de fromage soutenait que les rabbins vivant toujours à Alep, ceux qui lui avaient confié le livre, lui avaient seulement dit de le donner à un « homme pieux ». (Le gouvernement syrien empêchait toute communication avec les Juifs d’Alep et son histoire ne pouvait être ni confirmée ni infirmée.) Les rabbins d’Alep émigrés, refusant de voir le manuscrit tomber entre les mains de l’État israélien, décidèrent de porter l’affaire en Justice.

Cette controverse était le reflet de grandes tensions à l’œuvre dans cet État nouvellement formé. Les rabbins d’Alep avaient présidé aux destinées de ce qui était, comme l’écrit Friedman, « une communauté déjà ancienne lorsque les légions romaines détruisirent le Temple [de Jérusalem], en 70 après J.-C. ». À leurs yeux, les dirigeants israéliens, « des laïcs socialistes européens », n’étaient pas représentatifs de l’ensemble du peuple juif. De quel droit ces imposteurs s’approprieraient-ils un livre qui avait été le trésor de la vénérable communauté d’Alep cinq siècles durant (1) ?

Le procès à propos du codex illustre aussi de façon spectaculaire, selon Friedman, l’histoire largement méconnue de la migration de la diaspora juive vers Israël après la création de l’État hébreu. Parallèlement à l’afflux de personnes, il y eut une « véritable migration d’ouvrages ». Des Juifs installés dans l’ensemble du monde musulman furent contraints d’abandonner des lieux que leurs familles avaient habités pendant des siècles.

S’évanouirent presque du jour au lendemain non seulement des cultures locales singulières, mais bon nombre de leurs précieux textes, laissés sur les quais des ports et les pistes des aéroports, contre la promesse qu’on les expédierait à leurs propriétaires en Israël, et jamais revus. Jamais ? Pas tout à fait : certains de ces livres et de ces rouleaux atterrirent plus tard dans les archives d’État et même chez des libraires.

Si c’était tout ce qu’il y avait à dire sur le codex d’Alep, ce serait certes fascinant (et aussi un peu consternant), mais, après s’être échiné sur l’histoire confuse de l’exfiltration de la Couronne jusqu’à Jérusalem, Friedman aborde une seconde question, encore plus dérangeante : où est le reste du codex ? À peu près 200 pages, soit 40 %, ont disparu. Ce sont les parties les plus importantes : les cinq premiers livres de la Bible, aussi connus sous le nom de Pentateuque ou de Torah. Une nouvelle fois, l’histoire officielle affirme que des morceaux de la Couronne ont brûlé lors de l’incendie de 1947, mais cela a été réfuté. On a retrouvé quelques pages éparses jusqu’à Brooklyn, où des vieillards venus d’Alep les portaient sur eux comme des talismans. La plus grande partie de la Torah demeura néanmoins portée disparue.

L’enquête de Friedman devient particulièrement palpitante quand il rencontre un ancien agent du Mossad et enregistre en cachette un entretien impromptu avec l’un des très rares hommes assez riches pour pouvoir acheter les pages manquantes. Ce collectionneur et sa fille auraient soi-disant été approchés par deux négociants munis de porte-documents, lors d’un salon du livre à Jérusalem, dans les années 1980. Ils leur auraient montré un vieux codex identifié comme une partie de la Couronne, mais le collectionneur prétend qu’il a refusé de l’acheter parce que le prix était trop élevé. Plus tard, l’un des négociants fut retrouvé mort à Tel-Aviv dans une chambre d’hôtel, dont la fiche avait été remplie au nom d’un homme qui n’existait pas.

Friedman émet des doutes sur le récit du collectionneur : cet homme aurait-il vraiment considéré qu’un million de dollars était un prix trop élevé pour un texte qui, précisément, n’a pas de prix ? Notre auteur consacre une grande part de son énergie à remonter la chaîne des responsabilités pour déterminer qui a arraché le cœur de la Couronne et l’a vendu sur le marché noir. Quand il finit par débusquer trois coupables probables, Le Codex d’Alep atteint une intensité dramatique bien supérieure à celle de n’importe quelle scène clé d’un polar. « Nous pourrions, conclut Friedman, introduire ce récit entre Abel et Caïn et le Veau d’or, paraboles sur nos nombreux échecs : un ouvrage qui aura survécu à un millier d’années d’une histoire tourmentée pour finir trahi par ceux-là mêmes qui étaient censés le garder. »

 

Cet article est paru sur le site Salon le 13 mai 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Connaissez-vous Phoebus K. Dank ?

Prolifique auteur de science-fiction, décrié pour sa prose médiocre, mais adulé par une poignée de fans, Phoebus K. Dank est mort assassiné dans son sommeil. Deux de ses proches lui consacrent une encyclopédie. L’un, William Boswell, est son plus grand thuriféraire ; l’autre, Owen Hirt, est sa bête noire, et peut-être son meurtrier. Les entrées, selon qu’elles sont rédigées par l’un ou par l’autre, n’offrent – on s’en doute – pas tout à fait la même vision du défunt et de son œuvre. Boswell se montre flagorneur au possible, Hirt d’un souverain mépris. Les deux hommes s’affrontent férocement jusque dans les notes de bas de page.

Rien de tout cela n’est vrai, bien sûr : inspiré de Philip K. Dick, Phoebus K. Dank est un personnage de fiction, tout comme ses deux compères… L’ensemble forme l’un des romans les plus drôles de ces dernières années, selon la presse américaine. Pour Anis Shivani du San Francisco Chronicle, le livre de Christopher Miller est pourtant plus qu’une blague potache : il propose une vraie réflexion sur la « hiérarchisation des arts », et conteste l’étiquette de « genre mineur » longtemps apposée aux œuvres de science-fiction.

Une autre histoire du Pacifique

Dans La Femme de Parihaka, le Néo-Zélandais Witi Ihimaera revient sur une période méconnue de l’histoire du Pacifique et de la colonisation. « L’héroïne, indépendante et rebelle, est une Maorie, Erenora, et c’est à travers ses yeux que l’on redécouvre les événements sanglants causés par le gouvernement britannique de la région de Taranaki, en Nouvelle-Zélande, entre 1860 et 1880 », rapporte Michael O’Leary dans le Landfall Review Online. Les Maoris que le lecteur découvre au fil du récit sont confrontés à l’autre et à ses valeurs. Ils tentent de résister, tout en se laissant séduire. « C’est le mélange de références aux cultures maorie et européenne qui donne aux personnages de Ihimaera leur richesse, leur côté sympathique et leur pertinence », précise O’Leary.

Cette histoire d’affrontement et de rapprochement se transforme peu à peu en drame shakespearien et, selon Lawrence Jones du Otago Daily Times, révèle un tout autre aspect de l’écriture de l’auteur. « J’ai lu une note dans laquelle Ihimaera écrivait qu’il avait toujours adoré les opéras politiques et j’ai soudain réalisé que le livre en était un lui-même, un opéra sans musique, présenté comme un roman historique », confie-t-il.

Un Polonais face aux fantômes du Rwanda

De son propre aveu, si l’écrivain et reporter polonais Wojciech Tochman est allé au Rwanda, c’était d’abord pour « consigner chaque mort, chaque viol, chaque cas de contamination, chaque pied tranché, chaque enfant noyé dans le purin » lors du massacre de 1994. Une démarche saluée par la philosophe Halina Bortnowska sur le site instytutksiazki : « Pourquoi écrire des livres sur les génocides ? Et pourquoi les lire alors que l’on sait d’emblée que cela ne sera pas une partie de plaisir ? J’ai une réponse et ce livre en est une confirmation puissante : il est de notre devoir de nous opposer à la pensée génocidaire, d’abord en sauvant des vies puis en essayant de préserver la mémoire, la mémoire de la vie des victimes, de leur souffrance et de leur mort. »

Mais très vite, sur place, les carnets du reporter ont commencé à « gonfler comme des cadavres dans l’eau », à « puer », leur contenu à « lui remonter à la gorge ». Et Tochman, en multipliant les rencontres – rescapés, bourreaux, ministres, médecins, juges, prêtres –, a réorienté son travail vers un portrait du Rwanda d’après le génocide. Ce pays où l’on peut appuyer sa tête sur l’épaule d’un inconnu dans le bus et « s’assoupir sans crainte ». Mais où, en même temps, la méfiance est toujours de mise. Ce pays d’orphelins et de femmes violées, hanté par le bruit des machettes sur les crânes, semblable à celui, sec, d’un chou coupé en deux. Le fil rouge du livre s’appelle Léonard, rescapé avec ses trois frères. Aujourd’hui étudiant, il est encore incapable d’évoquer le sort de sa mère disparue.

Tochman n’omet pas les sujets plus controversés, comme celui, « passé sous silence », des exactions des Tutsis : « Le pouvoir prône l’égalité et la réconciliation : les Tutsis, les Hutus, ça n’existe pas. Pourtant, ils existent. De même qu’il existe toujours une division sanglante. Et des blessures non cicatrisées. » Mais c’est en abordant le négationnisme qu’il s’est attiré les critiques les plus violentes dans son pays. Car au-delà des Hutus qui affirment encore que le génocide a été inventé, Tochman vise les missionnaires catholiques – y compris polonais – présents au Rwanda en 1994, les accusant d’avoir fermé les yeux, voire activement participé. L’hebdomadaire en ligne KulturaLiberalna rapporte la colère de l’ethnologue Margaret Wosinska : « Pourquoi interpréter leur refus d’aborder ce sujet comme de la culpabilité et non comme le signe d’un traumatisme ? » Une critique irrecevable pour les représentants de l’école polonaise du reportage littéraire qui ont fait bloc pour défendre Tochman, la fiabilité et la multiplicité de ses sources, mais aussi son droit à la subjectivité : leur maître à tous, Ryszard Kapuscinski, ne fut-il pas célébré par le Britannique William Deedes dans The Daily Telegraph, lui-même témoin du génocide, pour avoir, par ses récits « aussi fiables qu’attrayants » sur l’Afrique, « transformé le journalisme en littérature » ?

Comment la Suède s’inventa un serial killer

Ses mains sont moites et ont la blancheur du papier. L’homme est assis dans une pièce de trois mètres sur quatre. Il baisse les yeux vers ces mains. Elles tremblent. Avec elles – c’est ce que, pendant seize ans, il a fait croire –, il aurait assassiné trente-trois personnes, enlevé des enfants et abusé d’eux. Ces mains – c’est ce qu’il se racontait à lui-même encore et encore – auraient dépecé des cadavres. Elles lui auraient servi aussi à manger des morceaux de ses victimes, des phalanges, des pieds, des bras. Pour l’heure, il grignote un gâteau sec et dit : « Si j’ai inventé tout ça, c’est parce que je cherchais à me rendre intéressant. »

Hôpital psychiatrique de Säter à la fin du mois d’octobre : une barre de béton à moins de 200 kilomètres au nord-ouest de Stockholm. Le brouillard recouvre le lac de Ljustern tout proche ; dans les rues, la pluie fait fondre la première neige. Sture Bergwall, 63 ans, qui, sous le nom de Thomas Quick, passait pour le plus épouvantable tueur en série de l’histoire suédoise, regarde par la fenêtre. Il contemple la même vue que tous les jours, la clôture verte qui délimite son existence depuis vingt-deux ans déjà. Et parle du jour où le grand mensonge a commencé.

« Imaginez que j’ai commis un meurtre. »

C’est un après-midi ensoleillé du début de l’été 1992. Il se promène avec Therese, son infirmière favorite. Bergwall en est alors à son troisième internement. Il a été hospitalisé une première fois en 1969 après avoir abusé sexuellement de quatre jeunes garçons. En 1974, alors qu’il est en liberté conditionnelle, il attaque un homme en pleine rue, à Uppsala, et le poignarde. Enfin, en 1991, il est renvoyé à Säter après avoir commis un vol à main armée, déguisé en Père Noël. L’argent devait lui servir à se procurer de la drogue. Depuis l’âge de 14 ans, Sture est toxicomane, il sniffe des solvants, prend des amphétamines. Bergwall n’est pas un saint, loin de là. Il est atteint d’un trouble de la personna­lité multiple, et schizophrène.

Lors de la promenade, Bergwall prononce soudain la phrase qui provoque l’avalanche : « Qu’est-ce qui se passerait si j’avais fait quelque chose de vraiment grave ? » Il est censé sortir bientôt, une nouvelle vie dans laquelle il a déjà décidé de s’appeler Thomas Quick. « Mais personne ne [l’]attendra dehors, tout le monde [lui] a tourné le dos après l’affaire de la banque. » Il s’est aperçu que les assassins et les violeurs recevaient beaucoup d’attention dans la clinique. Cela lui plaît. Il dit à son thérapeute : « Imaginez que j’ai commis un meurtre. »

D’un seul coup, son existence change. Tout le monde l’écoute. Surtout, il suit désormais une thérapie et obtient des médicaments, qui assouvissent sa toxicomanie. « J’ai vraiment apprécié qu’on tienne soudain compte de moi. Et j’en ai tiré les conclusions qui s’imposaient. » L’équation est très simple, en effet : plus il raconte de mensonges horribles, plus il fait l’objet d’attention. Quand on ne peut pas être aimé, on peut toujours être haï.

Au cours des neuf ans qui suivent, il invente une histoire invraisemblable. Enfant, il aurait été violé à plusieurs reprises par son père et aurait dû assister à ses éjaculations. Après quoi celui-ci aurait pleuré et lui aurait donné des airel­les avec du lait. Son petit frère Simon aurait été sauvagement assassiné par ses parents, en sa présence. Puis sa mère l’aurait forcé à manger des morceaux du cadavre. Il avoue trente-trois meurtres ; des victimes tantôt poignardées, tantôt étouffées, tantôt battues à mort, tantôt étranglées.

Un serial killer sans mode opératoire

Presque tous les tueurs en série ont un modus operandi. Le Colombien Luis Alfredo Garavido a assassiné 138 enfants des rues ; l’Américain Jeffrey Dahmer a dégoté la quasi-totalité de ses dix-sept victimes dans des bars gay, après quoi il les violait pendant deux jours et les décapitait ; Jack l’Éventreur égorgeait de jeunes femmes dont il gardait les organes en trophée. Et Sture Bergwall alias Thomas Quick ? Il n’y a pas un meurtre célèbre non élucidé de l’histoire récente de la Suède, pas même l’assassinat d’Olof Palme, qu’il n’ait revendiqué (1). Tantôt un adolescent de 14 ans, tantôt une fillette, puis un couple de touristes néerlandais. Des affaires sans rapport entre elles. « Et pourtant, ils ont tout gobé », dit-il en souriant d’un air satisfait.

Le scandale a été révélé par le journa­liste d’investigation Hannes Rastam dans son livre L’Affaire Thomas Quick. Après sa dernière condamnation, en 2001, Sture Bergwall avait décidé de se taire. Il abandonna le nom de Thomas Quick et ne parla plus à personne, sept ans durant. Jusqu’à ce que Hannes Rastam débarque. Et lui fasse avouer que tout n’était qu’une gigantesque mystification.

 

Comme un polar

L’Affaire Thomas Quick est paru en Suède à l’été 2012. Son auteur, décédé peu avant d’un cancer, n’a pu voir le séisme qu’il allait provoquer. Les six procès à l’issue desquels Bergwall avait été condamné à la prison à vie, pour huit assassinats, furent rouverts. Toutes les révisions aboutirent : Bergwall a obtenu en juillet [2013] un non-lieu définitif. Il reste interné parce que ses thérapeutes continuent à diagnostiquer chez lui un trouble de la personnalité. Ce n’est toutefois que la raison officielle. La raison officieuse est que sa sortie apportera la preuve définitive du rôle funeste qu’a joué l’établissement dans cette affaire.

L’ouvrage de Rastam se lit comme un polar, à ceci près qu’on se serait moqué du romancier qui aurait choisi pareil sujet : tout est excessif, trop absurde, trop invraisemblable. C’est l’histoire d’un homme solitaire éprouvant un puissant besoin de se faire valoir et tombé sous l’emprise d’une clique de psychiatres avides de gloire, d’enquêteurs incompétents, d’avocats cupides et d’un procureur arriviste. C’est l’histoire d’un gigantesque scandale judiciaire doublé d’un non moins grand scandale médical.

Un café dans un passage commercial du quartier de Södermalm, à Stockholm. Jenny Küttim est une femme énergique qui a une poignée de main de bûcheronne. Elle a collaboré avec Hannes Rastam jusqu’à sa mort : elle vérifiait tous les faits pour lui. La première année de leur recherche, ils ont travaillé seize heures par jour, sept jours sur sept, épluchant 50 000 pages de documents. « Lorsque notre premier documentaire pour la télévision a été terminé, j’avais de sérieux problèmes de vue. » Le livre de Rastam est le résultat d’une série de trois films diffusés à la télévision en 2008 et 2009. Avant qu’il ne paraisse, ils ont tout revérifié une nouvelle fois.

La Suède y croit

Aux yeux de Jenny Küttim, l’affaire Thomas Quick est une honte pour la Suède. « Même à présent que la justice a établi que Sture n’avait commis aucun de ces crimes, personne n’assume ses responsabilités. » Le procureur Christer van der Kwast a fondé toutes ses accusations de meurtre sur les seuls aveux de Quick. Il n’y avait aucune preuve matérielle, aucune trace d’ADN, aucun témoin non plus.

L’avocat de Quick, Claes Borgström, n’a jamais émis, dans aucun des procès, le moindre doute sur la culpabilité de son client. Il a cru sans ciller toutes ses histoires. Avant ces affaires, il était considéré comme l’un des meilleurs défenseurs du pays. Pourquoi n’a-t-il rien remarqué ? En neuf ans d’enquête, tous les interrogatoires de Thomas Quick ont été menés par un seul policier : Seppo Penttinen. Rastam a découvert qu’il avait caché aux juges treize classeurs remplis d’auditions de témoins et d’indications sur d’autres coupables possibles. C’est Penttinen encore qui a communiqué à Quick des copies des dossiers d’enquête, pour lui permettre de préparer les audiences du tribunal. L’affabulateur a ainsi pu tranquillement se familiariser avec les détails des meurtres et en faire ensuite étalage lors des procès.

La psychologue en chef Birgitta Stahle, présente durant tous les interrogatoires de Quick, ne s’est pas étonnée qu’il ne puisse se rappeler un seul de ses meurtres. « Elle estimait que ces souvenirs étaient si terribles que je les refoulais », explique Bergwall. À l’aide de prétendues régressions, de voyages temporels vers les épisodes traumatiques, elle réussit à faire resurgir des fragments de ce vécu supposé. Les résultats étaient souvent complètement absurdes. Comme dans le cas de Therese Johannesen, une fillette de 9 ans dont Quick revendiquait le meurtre, après en avoir vaguement entendu parler dans les journaux. Il la décrivait comme blonde ; elle avait les cheveux foncés. Il prétendait l’avoir enlevée l’après-midi ; elle avait disparu le soir. C’était une belle journée d’été, fabulait-il ; il n’avait en réalité jamais autant plu depuis dix ans. « J’ai raconté tellement de conneries, mais cela n’avait aucune importance. Mes erreurs étaient interprétées comme une preuve que je disais la vérité, que le souvenir authentique était trop douloureux et que je le recouvrais par un autre. » Quick indiqua qu’il avait jeté le cadavre dans un lac, qui fut complètement vidé. On passa deux fois au crible plus de trente millions de litres d’eau. Cela prit quarante et un jours. Le cadavre de Therese ne fut jamais retrouvé.

Un état second

« C’était une époque incroyable, tout tournait autour de moi. Les infirmiers, les thérapeutes : les feux de la rampe sur Thomas Quick. » Il obtint ce qu’il voulait. Des journaux, des livres, une télévision, une seconde chambre, de la musique. « Si je désirais un filet de bœuf d’un restaurant en particulier, on me l’apportait. » Il raconte cela avec une pointe de fierté comme s’il était nostalgique de ce passé. De cette reconnaissance.

À Säter, pendant ce temps, on gavait Bergwall de médicaments – Stesolid, Rohypnol, Xanor, autant de benzodia­zépines (ce qu’on appelle plus communément des tranquillisants) – qui le plongeaient dans un état second. « Je n’ai pas eu l’esprit clair un seul jour, pendant neuf ans. J’avais à tout moment accès à des tablettes, placées pour moi dans un tiroir ouvert. Pour un toxicomane, c’est le paradis – et l’enfer. » Il raconte qu’il vivait dans un monde de l’entre-deux où il ne pouvait plus faire la différence entre Sture Bergwall et Thomas Quick. « L’effet s’estompait parfois la nuit, je faisais alors des cauchemars et j’étais réveillé par mes propres cris. Dans ces moments-là, la lucidité me revenait, je me souvenais que tout ce dont je m’étais accusé était faux. »

Autre personnage important de l’affaire, l’expert judiciaire Sven Ake Christianson était fasciné par Quick et passait une grande partie de son temps libre à Säter : il envisageait d’écrire un livre sur lui. Christianson était un ardent défenseur de l’interrogatoire cognitif. Grâce à une reproduction, la plus fidèle possible, de la scène du crime, les souvenirs de Quick étaient censés resurgir. La méthode devait être testée lors de la reconstitution d’un double meurtre à Appojaure, où les Stegehuis, un couple de Hollandais, avaient été sauvagement poignardés. On importa tout spécialement de Hollande la réplique de la tente dans laquelle les Stegehuis avaient succombé ; les enquêteurs dénichèrent même une Toyota Corolla du même bleu-vert que celle qui avait été retrouvée sur les lieux du drame. Réchaud à gaz, sac de couchage, vêtements… Tout fut disposé comme on pensait que ça l’avait été. Christianson en était persuadé : Quick ne pouvait pas se souvenir autrement. Pourtant, il fit tout de travers. Le procureur van der Kwast confia ensuite dans une interview que Quick avait prouvé de manière convaincante être l’auteur du crime.

Quelques mois plus tard, un expert envoie un fax dans la salle du tribunal où il est jugé pour le meurtre, accusant Quick d’avoir fait de faux aveux. Le magistrat veut le lire à voix haute, mais l’accusé se lève et dit : « Je pense que l’on n’a pas besoin de regarder ça. Quand un charlatan de Trifouilly-les-Oies envoie quelque chose, cela doit atterrir directement à la poubelle. » Et il en fut ainsi.

L’homme dont parlait Thomas Quick est aujourd’hui assis dans son bureau d’une banlieue chic de Stockholm. Leif G. W. Persson, professeur de criminologie et auteur d’excellents romans policiers, a été pendant vingt ans un « profileur » de haut vol dans la police suédoise. Un T-shirt noir est tendu sur son ventre massif, des rides verticales creusent son visage inflexible. La série télé Veckans Brott (« Le crime de la semaine »), à laquelle il participe, est regardée par 1,3 million de Suédois. C’est l’équivalent de onze millions de spectateurs en Allemagne [et d’à peu près huit millions en France]. « Le tribunal, le procureur, l’enquêteur de la police, à tous j’ai dit : il a tout inventé ! Mais ils ne m’ont pas écouté. Personne ne m’a écouté. Pourquoi ? Parce que le pays entier voulait son tueur en série. Tous les autres semblaient en avoir un, sauf nous. » Persson est furieux que l’État de droit suédois se soit ainsi couvert de ridicule – et que les responsables n’aient pas encore été inquiétés. Tout au contraire : Christer van der Kwast est depuis devenu procureur général pour les affaires de corruption, et Seppo Penttinen a été promu. « Ces gens étaient des imbéciles d’une incompétence inimaginable, des carriéristes qui ne connaissaient rien aux tueurs en série. Et leur idiotie a été récompensée. »

Au moment de se séparer, Persson glisse : « Thomas Quick est un narcissique, un mythomane qui a coûté beaucoup de peine et d’argent à ce pays. Si je le rencontrais un jour, je lui botterais le cul, mais l’homme doit être libéré. Il n’est pas dangereux et ne l’a jamais été (2). »

 

Cet article est paru dans le supplément littérature du Zeit en novembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Hitler, sacré farceur !

Le journaliste Timur Vermes n’est pas le premier à imaginer qu’Hitler a survécu à la Seconde Guerre mondiale. Mais il est le premier à vouloir faire rire sur le sujet. Par une chaude journée d’août 2011, on ne saura jamais pourquoi ni comment, le Führer se réveille sur un terrain vague du centre de Berlin. Il s’étonne d’entendre le chant des oiseaux au lieu des bombardements. Et part à la recherche de son fidèle lieutenant, Martin Bormann, qui doit bien avoir une explication. Ce faisant, il tombe sur trois jeunes qui jouent au ballon. « Jeune hitlérien Ronaldo, demande-t-il à l’un d’eux, dont l’uniforme n’a rien de réglementaire, où est la rue la plus proche ? »

La nouvelle de cette incroyable réapparition ne tarde pas à se répandre. On pourrait croire que l’heure du jugement, auquel Hitler a échappé en se suicidant, a enfin sonné. Pas du tout : il devient une sorte d’acteur comique, une star de la télé. Son émission, dans laquelle il s’exprime on ne peut plus librement, bat des records d’audience.

« Hitler se retrouve dans une société qui a fait des plaisanteries à son propos un signe de discernement – et sans doute aussi un moyen d’évacuer un passé pesant », écrit Cornelia Fiedler dans le Süddeutsche Zeitung. Le problème, c’est qu’à force de rire d’Hitler, on finit par rire avec lui… Car le personnage n’est pas antipathique. Quand il se fait passer à tabac par des néonazis, sa popularité atteint même des sommets. Cette ambiguïté est au cœur du roman, raconté à la première personne et qui plonge le lecteur dans la conscience du « héros ». À ceux qui pourraient l’accuser de « banaliser le mal », Vermes répond que le fait de considérer Hitler uniquement comme un monstre est réducteur, et revient à ne pas assumer sa propre responsabilité : « On ne devient pas criminel de masse tout seul, explique-t-il dans un entretien au Süddeutsche Zeitung. Des millions de personnes ont suivi ce leader parce qu’ils le trouvaient formidable. Les gens n’élisent pas des fous, mais des individus qui leur plaisent et qu’ils admirent. Les médias ne nous montrent que le monstre en Hitler et ses électeurs de l’époque passent pour des idiots. Cela nous rassure : convaincus d’être aujourd’hui plus malins, nous pensons que jamais nous n’élirions un tel individu. Ce que j’ai voulu montrer c’est que Hitler pourrait réussir de nos jours – mais qu’il s’y prendrait différemment. »

Vermes a su toucher la corde sensible d’un pays que son histoire obsède, et le livre connaît un succès retentissant outre-Rhin. Sorti à l’automne, il est en tête des ventes depuis des semaines. Fin février, il en était à sa dixième réimpression. Avec près de 500 000 exemplaires vendus, auxquels il faut ajouter 140 000 livres audio.