L’ebook et les biblioclastes

Tout le monde, et pas seulement le capitaine Haddock, connaît le mot « iconoclaste ». Et « biblioclaste », destructeur de livres ? Au cours des âges, les livres ont cependant bien plus souffert que les images. À peine avait-on découvert, avec l’écriture, le moyen de préserver la mémoire, que l’on se préoccupait déjà des moyens de la détruire. Le pieux Akhenaton n’avait-il pas déjà fait disparaître tous les textes polythéistes ? Chaque nouvelle vague efface les traces de la précédente. Les textes de Confucius, pour ne s’en tenir qu’au cas chinois, ont été détruits par les légalistes, avant que les néoconfucéens ne s’en prennent aux textes bouddhistes, et ainsi de suite jusqu’à la Révolution culturelle.

Les biblioclastes ne sont pas obligatoirement des brutes haineuses et incultes. L’empereur Auguste était à la fois un grand intellectuel et un super censeur. Goebbels, bibliophile acharné, avide lecteur des classiques grecs (et de Karl Marx), fut l’instigateur d’un des principaux bibliocaustes de l’histoire. La France elle-même, berceau de liberté et de culture, fut le théâtre d’innombrables autodafés. La Révolution aurait causé la disparition de quatre millions de livres (dont beaucoup furent transformés – quel symbole ! – en cartouches). Aux États-Unis même, terre démocratique présumée, les censeurs avaient la main lourde : un certain Anthony Comstock, fondateur de la Société new-yorkaise pour l’éradication du vice, aurait détruit 120 tonnes de livres, au début du XXe siècle ; plus récemment, Harry Potter a flambé au Nouveau-Mexique sur ordre d’un pasteur inspiré (1).

Depuis le concassage des tablettes d’argile en Mésopotamie, l’écriture a connu mille façons de périr. Les insectes ont dévoré les textes d’Horace, les rats, la bibliothèque de Cicéron. Mais lorsque, avec le papyrus, l’écrit est devenu combustible, c’est au feu qu’a été dévolue la tâche de purifier la pensée et le savoir. D’ailleurs, les livres flambent spontanément au-dessus de la fameuse température de 451 °F (232 °C). « Tous les quelques siècles, il faut brûler la bibliothèque d’Alexandrie », n’hésite d’ailleurs pas à suggérer Borges. (En plus, on peut en profiter, comme à Alexandrie, pour chauffer les bains de la ville.)

Hélas, « quand on brûle les livres, on finit par brûler les hommes », se lamente Heinrich Heine dans son poème Almanzor. Combien d’écrivains ont perdu du même coup leurs œuvres et la vie, ou une portion de leur corps – le nez (à Byzance), les oreilles, la main, la langue, ou autre chose, comme Abélard ? L’homme et le livre ont bel et bien partie liée, depuis l’origine du second : pour condamner quelqu’un, Hammourabi disait qu’il fallait « réduire sa tablette en poussière ».

Face à ce triste constat, l’arrivée du numérique fait figure de bonne nouvelle. Nous avons perdu peut-être 75 % (et cinq siècles) de la littérature grecque ; mais ce qu’il en reste tient sur un seul CD, duplicable à l’infini, sinon indestructible. De quoi décourager les censeurs – que séduit en revanche la facilité de correction digitale des textes subversifs. Mais, au moins, cela ne provoquera pas d’incendie, comme dans la ville de Ctésiphon, entièrement détruite lorsque les Arabes mirent le feu à sa bibliothèque.

 

 

 

Traduction manquante – Le rival de Gandhi

Gandhi avait aussi ses faiblesses – et pas seulement dans sa vie privée. Notamment sa défense acharnée de l’hindouisme et de ses valeurs les plus contestables. Cette position provoqua une confrontation brutale avec celui qui fut à la fois son homologue et son rival, sur le plan politique comme en termes d’influence philosophique ou littéraire : B. R. Ambedkar.

Né au voisinage de Gandhi, Ambedkar était socialement à des années-lumière de celui-ci : il appartenait à une caste d’intouchables et, malgré son intelligence, ses protections et ses diplômes, il ne pouvait pas – ni à l’école ni même, comme jeune professeur, à l’université – puiser lui-même de l’eau sous peine de souiller ses compagnons ou collègues. Dans les années 1920, il avait en réaction contre cet obscurantisme prôné un activisme non violent très similaire à celui de Gandhi, mais dirigé non pas contre les Anglais, pour l’indépendance de l’Inde, mais contre les hindous, pour celle des dalits (intouchables). Il avait même conduit Gandhi (alors en prison) à faire la grève de la faim pour éviter que satisfaction ne soit donnée à sa revendication principale : constituer les intouchables en un électorat séparé.

L’indépendance venue, Ambedkar, le héros et le héraut des castes inférieures (les « depressed castes », dans la terminologie de l’époque), a poursuivi son combat contre l’hindouisme (son système de castes, mais aussi la condition qu’il réserve aux femmes, et les mariages d’enfants), et, dans une moindre mesure, contre l’islam (et la polygamie). Politiquement marginalisé (après avoir tout de même rédigé la Constitution indienne), il s’est tourné vers l’économie, sans que cela tempère ses ardeurs : pour lui, l’hindouisme était seul responsable du retard économique indien. Il a fini par se convertir au bouddhisme, entraînant des millions d’intouchables dans son sillage.

Aucune de ses œuvres n’est traduite en France, où son importance reste méconnue, tandis que Gandhi est solidement installé sur la première marche du podium. Mais ce n’est pas forcément le cas ailleurs : ni en Angleterre, où la dernière réédition de ses œuvres est précédée d’une vigoureuse préface dans laquelle Arundhati Roy se déclare sa disciple ; ni chez les Roms, qui, voyant en lui le véritable avocat des déshérités, se sont placés sous sa bannière.

Traduction manquante – Churchill reporter

Winston Churchill a beaucoup écrit (d’où son Nobel de littérature en 1953), et beaucoup raconté sa vie. Il faut dire qu’il y avait de quoi, ne serait-ce qu’avec ses aventures de jeunesse, à Cuba, en Inde, au Soudan, et surtout en Afrique du Sud… Ces péripéties-là – capture pendant la seconde guerre des Boers dans un train blindé, évasion, reconquête du camp où il avait été interné –, il les a relatées à plusieurs reprises, notamment dans ce petit récit, dédié aux employés du Chemin de fer du Natal ! Un récit qui apporte un éclairage candide sur la façon dont l’écrivain-politicien mêlait son activité officielle de reporter de guerre et sa participation à celle-ci.

Churchill avait semble-t-il une conception assez olé olé, même pour l’époque, de la déontologie journalistique. Pour prendre le large après un revers politique, il avait accepté de couvrir le conflit sud-africain pour le Morning Post, moyennant 250 livres par mois (une belle somme). Il y décrit – et reprend dans ce livre – « l’impact [de ces événements] sur un esprit épris de vérité ». Ce qui ne l’empêche pas de zigzaguer au gré des circonstances, entre son passé de militaire et son nouveau statut (provisoire) de correspondant.

Pendant la fameuse attaque du train blindé, c’est lui qui prend les choses en main : il suggère de tirer frénétiquement sur les Boers, pour qu’ils ne puissent s’approcher du train et ajuster leur tir, ce qui, dit-il, sauve la vie de ses compagnons, et lui vaut (presque) la Victoria Cross. Fait prisonnier, il revendique en revanche son statut de civil pour se faire libérer. Les Boers hésitent, puis, au moment où ils vont accéder à cette requête, Churchill s’évade. Il gagne le Mozambique, puis s’en revient pour participer à la reconquête de Pretoria, comme officier de cavalerie – et toujours correspondant du Morning Post. Un correspondant d’autant plus « objectif » que lui au moins sait de quoi il parle : « C’est trop facile de critiquer la conduite des opérations quand on n’a rien à voir avec elles. » Indeed !

Règlement de comptes entre banquiers

Roosevelt avait déjà tapé fort en déclarant en 1936 que « l’argent organisé était aussi dangereux que le crime organisé ». Mais c’est au zurichois Friedrich Dürrenmatt qu’il revient d’en avoir donné, sur scène et par l’absurde, la démonstration.

Dans sa pièce Frank V, Dürrenmatt pousse aux extrêmes la famille Frank, une dynastie de banquiers suisses caricaturalement vénéneux, et les débordements que provoque la passion de l’argent. Le Frank cinquième du nom n’est pas à la hauteur de ses prédécesseurs : ce banquier-là aime la philo, Goethe, les gens… Du coup, il a mené à la ruine la banque familiale, qu’il entreprend de liquider en douce pour savourer en paix ses dernières années. Mais le plan achoppe, et tous les autres protagonistes – associés véreux, employés malhonnêtes, politiciens louches et enfants avides – se liguent pour éviter la révélation du malodorant pot aux roses. Frank V fait semblant de mourir, puis ressuscite en secret ; sa femme convainc le président de la République, son amant, de faire supporter par la nation le passif de la banque ; un employé à l’agonie, pris d’un remords tardif, veut se confesser, et il faut lui envoyer un faux prêtre pour éviter les fuites… Mais il est finalement plus sûr de le tuer ; et la méthode se généralise, tous les aigrefins complices finissant par s’occire les uns les autres, pour défendre le « secret bancaire » et leurs juteuses turpitudes.

Dürrenmatt, un polygraphe qui était aussi un peintre très productif, a laissé un célèbre tableau, L’Ultime Assemblée générale, sorte de cène grotesque avec suicide collectif des actionnaires d’une banque. Il cherchait à exprimer sa vision cataclysmique et mortifère de la finance par tous les moyens. Aujourd’hui, tant de créativité serait inutile : la réalité suffit. Le prophétique Dürrenmatt fait désormais figure de prophète jusque dans son propre pays.

Les vertus révolutionnaires de l’instruction

La Grèce moderne est un peu née en France. Car c’est chez nous qu’a vécu et écrit Diamantios Koraïs (Coray selon l’éditeur français), l’un des principaux promoteurs de la révolution grecque et le rédacteur de la première Constitution du pays. Ce qui n’empêche pas ses œuvres, et notamment son autobiographie, d’y avoir sombré dans le plus noir oubli.

Arrivé à Paris juste avant la Révolution française, le jeune Smyrniote avait pu observer in vivo d’abord les espoirs qu’elle avait suscités, puis ses dérives. Traumatisé, Koraïs tentera, toute sa vie, de concilier l’inconciliable : ferveur populaire libératrice et rigueur démocratique. Plutôt que d’aller faire le coup de feu contre les Turcs, il s’attache donc à traduire les anciens textes de la sagesse grecque en « démotique », langue qu’il contribue à fixer. Car il n’en démord pas : la clé de la vertu des peuples, c’est « l’instruction ». Elle est d’autant plus essentielle, en Grèce, que ses compatriotes sont, après des siècles d’occupation turque, « comme des enfants nés de parents épuisés par la débauche », autrement dit, un peu déstructurés. « Si cela avait été possible, j’aurais voulu publier en même temps tous les moralistes et les écrivains politiques, pour atténuer, autant que je l’aurais pu, les maux qu’on redoutait de la révolution. » Au final, il se sentait autorisé à proclamer, « en sa qualité de Grec, (laquelle) ne doit pas inspirer la moindre défiance », que « les Grecs actuels sont les victimes de crimes dont ils ne sont point les auteurs ». Dirait-il autre chose aujourd’hui ?

Karoshi

« “Signez les pages 8, 12 et 16, et paraphez les intercalaires. Oui, les trois exemplaires si vous le voulez bien ; le troisième est le vôtre.” C’est en relisant cette copie que j’ai compris ce que j’avais signé. “Une formalité pour lutter contre les karoshis”, m’avait-il expliqué. Cette “formalité” engageait ma famille – ascendants et descendants – à payer le manque à gagner de l’entreprise au cas où je me tuerais à la tâche.“En japonais, le r se prononce l”, avait-il précisé. Entendez kaloshi.»

Daniel Pennac

 

Une lectrice, Michèle Guidat, avait trouvé la réponse : le terme japonais karoshi désigne la mort par excès de stress au travail. C’est un terme représentatif du Japon des années 1980 et 1990, avant la crise de 1998 et la reprise « molle » qui suivit.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Il désigne une personne qui est disposée à pardonner un méfait une première fois, à le tolérer une seconde fois, mais en aucun cas une troisième.

Écrivez à

Le mot du mois

« La traduction ne met pas seulement à contribution toutes les ressources de l’écriture, c’est aussi la forme suprême de la lecture. »

Simon Leys, L’Ange et le Cachalot, Seuil, 1998.
 

La conversation française, art guerrier

Le dernier livre du sulfureux Edmund White est issu de deux branches de la littérature américaine, goûteuses mais réservées aux palais avertis : la variété « socio-homo-ragots » (exhibition, médisances et snobisme, façon Truman Capote) ; et « la France expliquée aux Américains (et aux Français) », chère aux écrivains et journalistes yankees en résidence à Paris.

Le récit d’Edmund White mérite, malgré tout, qu’on le savoure. Pas pour les ragots (même si l’auteur s’autoproclame « archéologue du ragot »). Ni pour les incontournables banalités du genre : « Les Français ont résisté à la globalisation – c’est-à-dire à l’américanisation – bien plus longtemps et plus efficacement que tout autre peuple. » Mais bien parce que la plume de l’auteur produit quelques paragraphes « marqués du sceau de la tendresse et de la vérité », comme l’écrit, un brin généreusement, The Economist.

À titre d’exemple, et pour ne sélectionner qu’un seul thème, en phase avec le goût d’Edmund White pour les rencontres, considérons ses propos sur l’art de la conversation. D’abord, reconnaît-il, celle-ci est toujours bien à l’honneur en France presque trois siècles après les Lumières, quoique sous une forme dégradée. « De nombreux Français sont, en effet, de piètres partenaires de conversation… Leur demander d’où ils viennent ou ce qu’ils font dans la vie est jugé grossier – parce que beaucoup ne font rien, ou ne sont pas fiers de leur boulot. (Ce qui élimine d’emblée les deux principales amorces de conversation américaines !). » Malgré tout, la situation demeure bien plus brillante à Paris qu’à New York – où « il n’y a pas de vie sociale parce que les riches ne rencontrent que des riches qui possèdent exactement la même fortune qu’eux ; et comme ils travaillent très dur, ils doivent se coucher à 10 heures du soir » – ni même à Londres, « où les aristocrates ne sont intéressés que par les autres aristocrates ».

Si la conversation française vieillit bien, c’est, comme chez certains vieillards, grâce à la méchanceté. Converser est en effet une joute, voire un combat : « Pouvoir massacrer quelqu’un, même un parfait étranger, est considéré à Paris comme un talent admirable. » Tous les coups sont permis, autour de la table parisienne – notamment d’interrompre son interlocuteur : « J’ai été estomaqué d’apprendre que ce n’était pas impoli. Madame de Staël écrit d’ailleurs que l’allemand n’est pas une langue adaptée à la conversation intelligente, parce qu’il faut attendre la fin de chaque phrase pour connaître le verbe, ce qui empêche d’interrompre son interlocuteur ! »

Quant à la munition principale, dans ces échanges où « l’hostilité est la position par défaut », ce n’est plus l’esprit, comme à la grande époque des salons, mais son sous-produit, l’information : n’est-ce pas « le meilleur moyen d’écraser ses amis » ? Voilà pourquoi régnerait chez nous « cette passion uniforme du je sais tout » – la même qui conduit la foule, « dans les expositions parisiennes, à regarder davantage les panneaux explicatifs que les tableaux ». « Chaque nation possède tous les défauts des autres, avec en plus un énorme défaut caractéristique », poursuit implacablement l’auteur. « Celui des Français, c’est de vouloir toujours avoir raison. » (Heureusement, ils continuent d’émailler leur conversation « de ces histoires salaces qui choquent terriblement les Américains » – eux qui, à l’inverse des Français, « parlent d’argent pour ne pas avoir à parler de sexe ».)

Malgré ses perfidies, Edmund White rend, peut-être à son corps défendant, un bel hommage à l’art français de la conversation : si l’on en croit Neel Mukherjee de The Independent, ce livre a tout d’une « conversation intime, faussement candide, bourrée d’anecdotes ». On pourrait ajouter : d’une conversation à la française, pleine de scandales, de méchancetés, de médisances et de cuistreries aussi. « Je me demande si mon livre sera jamais traduit en français », fait-il mine de s’inquiéter. On prend le pari ?

Le capitalisme va-t-il tuer la démocratie ?

Le nouveau livre de Thomas Piketty, que le site d’information français Mediapart a décrit comme un « bulldozer théorique et politique », défie la pensée orthodoxe à gauche comme à droite en voyant dans l’exacerbation des inégalités l’inévitable issue d’un capitalisme livré à lui-même.

Mais Piketty, professeur à l’École d’économie de Paris, ne s’en tient pas là. Il affirme que la dynamique inhérente au système est porteuse de forces puissantes, qui menacent les sociétés démocratiques. Le capitalisme, explique-t-il, met aussi bien les pays riches que les pays émergents face à une difficulté : les entrepreneurs ont de plus en plus d’empire sur ceux qui ne possèdent que leur travail. Aux yeux de l’auteur, si les économies émergentes peuvent réussir, sur le court terme, à vaincre cette logique, à long terme, « quand ceux qui fixent les rémunérations sont en situation de fixer leur propre salaire, il n’y a pas de limite », sauf à instaurer un « impôt confiscatoire ».

L’ouvrage de Piketty, paru en France à l’automne dernier et qui vient de sortir en anglais, laisse entendre que les politiques traditionnelles de la gauche en matière de dépense publique, de fiscalité et de régulation sont désormais incapables de réduire les inégalités.
Les lecteurs conservateurs découvriront que Piketty conteste l’idée, chère à Milton Friedman, qui l’a exprimée dans une phrase célèbre, selon laquelle une économie de marché affranchie des effets pervers de l’intervention étatique « distribue les fruits du progrès économique à l’ensemble de la population. C’est le secret de l’immense amélioration de la situation des travailleurs au cours des deux derniers siècles ».
Piketty suggère, lui, que l’accroissement des inégalités est le signe de marchés qui fonctionnent précisément comme ils sont censés le faire. « Cela n’a rien à voir avec une quelconque imperfection de marché, écrit-il : plus le marché du capital est “parfait”, plus le taux de rendement du capital dépasse le taux de croissance. » Et plus le ratio est élevé, plus les inégalités sont fortes.

Dans une critique de vingt pages publiée par le Journal of Economic Literature, et qui a déjà fait grand bruit, Branko Milanovic, économiste à la Banque mondiale, écrit : « J’hésite à dire que le nouvel ouvrage de Thomas Piketty est l’un des meilleurs livres d’économie de ces dernières décennies. Non que je ne le pense pas, mais je me méfie de l’inflation des critiques positives et je sais que les contemporains sont souvent mauvais juges quand il s’agit de déterminer ce qui apparaîtra réellement important avec le recul. Ce double avertissement étant donné, permettez-moi de gager que nous sommes en présence d’un livre qui marquera un tournant majeur dans l’histoire de la pensée économique. »
L’ouvrage énonce de nombreux arguments clés. À commencer par celui-ci : la période de soixante ans au cours de laquelle les pays occidentaux ont vu progresser l’égalité – grosso modo de la Première Guerre mondiale au début des années 1970 – est une période unique, et qui ne se reproduira probablement jamais. Cette époque, estime Piketty, a représenté une exception à la règle de l’inégalité croissante.

Ces six décennies idylliques ont été la conséquence de deux guerres mondiales et de la crise de 1929. Les détenteurs du capital – ceux qui figurent au sommet de la pyramide des patrimoines et des revenus – ont alors subi une succession de chocs dévastateurs. On peut citer : la perte de crédibilité et d’autorité lors du krach boursier ; la destruction physique du capital dans l’Europe à feu et à sang ; la hausse des impôts, en particulier sur les hauts revenus, pour financer les guerres ; l’inflation galopante qui a érodé les actifs des rentiers ; la nationalisation de pans importants de l’industrie en Grande-Bretagne et en France ; et la saisie des entreprises et des biens immobiliers dans les pays décolonisés depuis peu.

Dans le même temps, la Grande Dépression débouchait aux États-Unis sur le New Deal, qui redonna du pouvoir à un mouvement ouvrier en ébullition. Dans l’après-guerre, les dividendes de la croissance et des hausses de productivité ont été partagés avec des salariés soutenus par les syndicats et un Parti démocrate dominant. La politique économique et sociale de la gauche faisait à ce point consensus que même le républicain Dwight Eisenhower, fort de deux élections présidentielles remportées haut la main, reconnaissait qu’il serait vain de s’en prendre à l’acquis du New Deal : « Si un parti politique tentait de revenir sur la sécurité sociale, l’assurance chômage, le droit du travail et les subventions agricoles, il serait balayé de notre histoire. »

Les six décennies qui se sont écoulées entre 1914 et 1973 tranchent, selon Piketty, à la fois avec le passé et avec l’avenir car, tout au long de la période, le taux de croissance a dépassé le taux de rendement du capital après impôt. Depuis, la croissance a ralenti, et le rendement du capital retrouve le niveau qui était le sien avant la Première Guerre mondiale.

« Si celui-ci, écrit Milanovic, reste en permanence au-dessus du taux de croissance – et c’est la clé de la relation inégalitaire dans l’analyse de Piketty –, cela modifie la répartition du revenu national en faveur du capital et, si les revenus du capital sont plus concentrés que les revenus du travail (un fait qui n’est guère contesté), la répartition individuelle deviendra elle aussi plus inégale. C’est manifestement ce à quoi nous assistons depuis trente ans. »

Seule la création d’un impôt mondial et progressif sur le capital peut endiguer le processus, soutient Piketty – mondial pour empêcher, entre autres choses, la fuite des actifs vers des pays n’appliquant pas les mêmes taxes. Un impôt mondial, selon ce schéma, limiterait la concentration de la richesse et la part des revenus allant au capital.

Piketty préconise un impôt progressif et annuel sur le patrimoine global, qu’il s’agisse des actions et des obligations, des biens immobiliers ou des autres actifs qui ne sont d’ordinaire pas imposés avant d’être vendus. Il laisse ouverte la question du barème et de la formule de répartition des revenus.

Le diagnostic de Piketty contribue à expliquer la chute récente de la part du PIB qui revient au travail et la hausse concomitante de celle qui revient au capital. Son analyse éclaire aussi l’augmentation du chômage à travers le monde. L’Organisation internationale du travail a récemment fait savoir que le nombre de chômeurs avait augmenté de cinq millions entre 2012 et 2013, pour atteindre le chiffre près de 202 millions à la fin de l’an dernier. D’ici 2018, 215 millions de personnes devraient être sans emploi, selon les prévisions.
La solution de l’impôt sur le capital va directement à l’encontre des principes des conservateurs américains, qui prônent une politique publique radicalement opposée : réduire le taux d’imposition des tranches supérieures et supprimer les droits de succession. Elle heurterait aussi les intérêts des pays qui ont adopté à dessein une fiscalité avantageuse pour attirer les investissements. Le caractère utopique même de ce projet d’impôt mondial vient renforcer l’analyse que fait Piketty du caractère inévitable du creusement des inégalités.

Mais certains économistes progressistes n’abondent pas pour autant dans son sens. Dean Baker, l’un des fondateurs du Center for Economic and Policy Research, m’a confié qu’il trouvait Piketty « bien trop pessimiste ». Baker soutient qu’il existe une foule de mesures beaucoup moins ambitieuses et susceptibles de réduire les inégalités : « Est-il si inconcevable de voir les États-Unis mettre un jour en œuvre un impôt sur la finance, qu’il s’agisse de la taxe sur les transactions financières pour laquelle je penche ou de la taxe sur les activités financières soutenue par le FMI ? »

Baker souligne aussi qu’« une part considérable de notre capital est investie dans la propriété intellectuelle », et qu’une réforme du droit des brevets permettrait à la fois de limiter la valeur des brevets pharmaceutiques et autres, et de réduire le coût pour le consommateur.

Lawrence Mishel, président du Economic Policy Institute, a répondu au courriel où je lui demandais son avis sur Piketty : « Nous pensons que le phénomène dénoncé par Piketty est lié à la fin de la progression des salaires, de sorte que les politiques qui engendrent une hausse des salaires à grande échelle constituent un antidote. L’économie politique est ainsi faite que le pouvoir d’adopter ces taxes passe par des citoyens mobilisés et des institutions puissantes, comme un mouvement ouvrier fort. »

Daron Acemoglu, un économiste du MIT plus proche du centre, admire le soin avec lequel Piketty a assemblé ses données et la manière dont il analyse les forces économiques et les conflits politiques qui accusent les inégalités. Mais il poursuit : « Je ne partage pas une partie de son analyse. Piketty affirme que les économies “capitalistes” (je n’aime pas beaucoup ce mot) ont naturellement tendance à être très inégalitaires et que certains événements exceptionnels (les guerres mondiales, la Grande Dépression et les politiques qu’elle a suscitées) ont provisoirement jugulé le phénomène. Après quoi les inégalités de revenus, tout comme l’inégalité entre le capital et le travail, auraient retrouvé leur niveau “normal”. Je ne pense pas que les données nous autorisent à tirer cette conclusion. Tout ce que nous voyons, c’est la baisse puis la recrudescence des inégalités, mais tant de choses entrent en jeu ! Cette évolution concorde avec ce que dit Piketty, mais aussi avec l’idée que certains bouleversements technologiques (ou la mondialisation) ont produit une montée des inégalités qui se stabilisera ensuite, voire s’inversera au cours des prochaines décennies. L’évolution constatée concorde aussi avec la dynamique du changement politique, qui a beaucoup contribué au développement des inégalités dans les pays développés. Nous voyons peut-être des fragments de plusieurs tendances différentes sous-tendues par différents chocs majeurs, plutôt que la vilaine dynamique d’inversion de tendance à la suite de ces chocs dont Piketty fait l’hypothèse. »

Cela étant, l’auteur français s’attire de nombreux applaudissements à gauche. Richard Freeman, économiste à Harvard et spécialiste des inégalités, des syndicats et de l’emploi, m’écrit : « Je suis d’accord à 100 % avec Piketty et j’ajouterais qu’une grande part de l’inégalité capital/travail vient de ce que l’on a payé les cadres les mieux rémunérés en stock-options et en parts de capital. » Avec deux de ses collègues, Joseph Blasi et Douglas Kruse, professeurs à l’université Rutgers, Freeman soutient dans un livre paru en 2013 qu’il existe une alternative à l’impôt mondial sur le capital : « La voie à suivre consiste à réformer la structure des entreprises américaines pour permettre aux salariés de compléter leur salaire en détenant des parts substantielles du capital et en touchant des dividendes et une participation aux bénéfices significatifs (1). »

En d’autres termes, faisons un capitaliste de chacun d’entre nous.

Piketty ne pense pas que la participation des salariés au capital soit une solution. Il fait généralement peu de cas des réformes de petit calibre, disant qu’elles n’auront qu’un effet modeste sur la croissance mondiale, laquelle selon lui ne dépassera pas 1 à 1,5 % jusqu’à la fin du siècle.

Avec ce livre, Piketty rejoint quantité d’universitaires qui soulèvent des questions importantes sur la manière dont le système économique mondial va répondre à des phénomènes tels que la robotisation, l’évidement du marché du travail, la sous-traitance et la concurrence internationale.

Son pronostic est extrêmement sombre. Sans l’impôt mondial sur le capital, dont il reconnaît lui-même le caractère utopique, les inégalités aux États-Unis et dans les pays développés atteindront des niveaux qui provoqueront probablement de graves conflits sociaux.

Le verdict définitif sur ce livre viendra avec le temps – et c’est un problème en soi. Car s’il a raison, les inégalités ne cesseront de s’aggraver, et il sera de plus en plus difficile d’agir contre le phénomène.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 28 janvier 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

 

 

Le Long Moyen Âge de Jacques le Goff

Juste avant la mort de Jacques Le Goff, le supplément culturel du Corriere della Sera avait proposé à plusieurs historiens de réagir à son dernier livre, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ? Le grand médiéviste français décrit ainsi sa démarche : « Écrit en 2013, à l’heure où les effets quotidiens de la mondialisation sont de plus en plus tangibles, ce livre-parcours pose des questions sur les diverses manières de concevoir les périodisations dans l’histoire : les continuités, les ruptures, les manières de repenser la mémoire de l’histoire. Traitant du problème général du passage d’une période à l’autre, j’examine un cas particulier : la prétendue nouveauté de la “Renaissance” et son rapport au Moyen Âge auquel j’ai consacré avec passion ma vie de chercheur. » Pour l’élève de Fernand Braudel, la Renaissance n’a pas mis fin au (prétendu) obscurantisme du Moyen Âge, elle en est le prolongement. À ses yeux, il n’existe qu’un « long Moyen Âge occidental, qui pourrait aller de l’Antiquité tardive (du IIIe au VIIe siècle) jusqu’au milieu du XVIIIe siècle ».

Giuseppe Galasso, historien de la vieille école né en 1929, s’insurge contre la conception de son contemporain (Le Goff était né en 1924). Il souligne que les hommes du XVIe siècle parlaient eux-mêmes de « Renaissance » et que ce sont eux qui ont posé les jalons de la pensée contemporaine. Tant qu’à faire, écrit Galasso, pourquoi ne pas poursuivre l’idée du « long Moyen Âge » et ne pas le prolonger jusqu’à l’avènement de l’ère numérique ? Franco Cardini, auteur de La Société médiévale (Picard, 2012) donne au contraire pleinement raison à Le Goff. À ses yeux, la continuité entre le Moyen Âge et la Renaissance est complète ; le « temps long » évoqué par l’historien français est celui de la gestation de la modernité, qui va d’Abélard à la révolution industrielle et aux deux révolutions politiques du XVIIIe siècle. C’est cette dynamique qui a conduit l’Europe à devenir maîtresse du monde.

Dans son introduction, Le Goff rend hommage à deux ouvrages récents qui tournent le dos à l’européocentrisme de la plupart des historiens (1). Mais l’approche même de son livre en fait un exercice fortement européocentré. Dans le Corriere, Marco Meriggi, chaud partisan de « l’histoire globale », en profite pour encourager le lecteur italien à abandonner purement et simplement les grandes distinctions classiques, Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes, âge contemporain, pour en finir avec toute forme d’européocentrisme. Il donne comme exemples la mondialisation arabe puis islamique et propose comme symbole la girafe que l’amiral chinois Zheng He avait ramenée d’un de ses périples en Afrique orientale, au début du XVe siècle – avant de naviguer jusqu’au Kamtchatka. Cette vision polycentrique récuse la linéarité de nos programmes scolaires montrant l’Europe qui se développe en majesté pour apporter le progrès  aux civilisations retardataires.

 

1| Patrice Boucheron (dir.), Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009) et Philippe Norel, Histoire économique globale (Seuil, 2009).