Le Duke, les Beatles et l’essence du génie

Dans A Thread of Years, son recueil de petites vignettes sur la vie quotidienne au long du XXe siècle, l’historien John Lukacs imagine quelques amateurs de jazz en train d’écouter un pianiste de bar à New York en 1929 (1). Puis il explique comment cette musique – ce swing mélodieux aux confins splendides et brumeux du jazz et de la chanson populaire – définissait un état d’esprit d’avant la Seconde Guerre mondiale. Tous ceux qui « étaient capables d’apprécier ce genre de musique américaine, affirme catégoriquement Lukacs, haïssaient les nazis ». Voilà une plaisante réplique au réquisitoire d’Adorno, qui accusait mordicus le jazz, sa « monotonie » et ses séductions rythmiques d’avoir des affinités avec le fascisme. Et cela soulève une question. Qu’avait donc cette musique dansante, écoutée par courts morceaux sur des 78 tours grésillants, pour que ses adeptes vouent un culte à tout un éventail de valeurs humanistes ?

La question irrigue la nouvelle biographie fouillée que Terry Teachout consacre à Duke Ellington, en s’intéressant autant au mystère de sa musique qu’à ses notes et à ses mesures. Cet imprésario pour orchestres de dancing et pianiste tout juste passable, resté coincé des années durant dans le style jungle (2) qu’il jouait dans des boîtes de nuit pour gangsters, n’a guère produit à son apogée que de brefs disques à la sonorité métallique. (Le meilleur fut enregistré par une nuit glaciale de l’hiver de 1940 dans une salle de bal de Fargo, Dakota du Nord.) Comment a-t-il pu devenir une figure dominante de la musique moderne et, pour beaucoup, l’image même de l’art ? Traditionnellement, on répondait à cette question ainsi : parce qu’il était un authentique grand compositeur à l’européenne – partitions, vie recluse et pièces instrumentales. À l’examen, l’explication ne tient pas la route. Il se trouve que la meilleure musique d’Ellington est la version stabilisée des improvisations collectives d’un groupe exceptionnellement têtu de musiciens insatisfaits. Pour l’expliquer, il semble qu’il nous faille reconsidérer nos valeurs, et réfléchir autrement à ce qu’est l’originalité.

C’est la deuxième biographie volumineuse de Teachout sur un jazzman. La première s’intitulait Pops, excellent ouvrage sur Louis Armstrong dont il a tiré une pièce de théâtre meilleure encore, Satchmo at the Waldorf (3). L’auteur se situe plutôt à droite de l’échiquier politique, territoire assez peu fréquenté par les amateurs de riff (4), mais cette distance à l’égard du catéchisme progressiste ne fait, semble-t-il, que bonifier son travail ; la meilleure critique de jazz a toujours en partie émané de sphères fort peu progressistes, témoin l’apolitique Whitney Balliett ou le conservateur Philip Larkin. Les bonnes âmes sont les ennemies de la critique, et le conservateur a l’avantage de se tenir loin des passions idéologiques qui plombent parfois le jazz : tout n’a pas besoin d’être vu comme une allégorie de la persécution et du salut – il n’y a que les musiciens bons et moins bons, et la musique. Cela n’empêche pas Teachout d’être un auteur sensible, et ses biographies sont émouvantes notamment parce qu’il s’est initié aux réalités de l’histoire raciale américaine en les écrivant. Nous redécouvrons presque à chaque page, en même temps que lui, combien la haine des Noirs a été si longtemps brutale, dégradante et absolue en Amérique.

Armstrong est un client facile. Ce n’était pas seulement un génie, mais aussi un animal irrésistible. Même le vieux reproche qui lui est fait d’avoir vendu son âme ne semble plus guère crédible : son seul tort est d’avoir enregistré une bonne partie des meilleurs disques de pop de tous les temps, après avoir enregistré une bonne partie des meilleurs disques de jazz. Et si Armstrong pouvait citer ses influences – Joe Oliver, Buddy Bolden – le « son Armstrong » apparaît très tôt, et déjà sous une forme aboutie. Comme dans le cas d’Elvis, mais à une tout autre échelle artistique, l’événement s’est produit d’un seul coup.

Ellington, lui, a démarré et appris lentement. Ses premiers tubes semblent aujourd’hui datés et chichiteux. Fils de domestiques de Washington qui lui transmirent un sens aigu du style et un goût tatillon pour l’élégance, c’était un homme des villes. Il y avait quelque chose d’étudié chez lui, comme chez de nombreuses personnalités afro-américaines de l’époque – il était « Duke (« duc ») exactement comme « Father Divine » était divin (5). À la différence d’Armstrong, il avait une idée, au sens platonicien du terme, de la musique qu’il voulait faire et du genre de musicien qu’il voulait être, avant même d’avoir inventé quoi que ce soit. Le premier Ellington oscille maladroitement entre grognement et bégaiement « primitiviste », et effets impressionnistes mollassons, comme dans « Creole Love Call ». Mais l’idée qui l’habitait – l’aventure rythmique, sans la crainte de paraître trop « africain » ; les arabesques lyriques d’une fragilité émotionnelle assumée – était puissante, et capable de prendre corps d’une manière plus complète. Il passa les cinquante années suivantes à, précisément, lui donner corps.

Bien avant qu’Ellington ne se mette à faire du Ellington, il était l’homme que même les réfractaires au jazz s’autorisaient à aimer. Ce smoking, que la dignité lui interdisait d’enlever jamais, allait devenir une camisole de force. Comme l’a fait remarquer Balliett, Ellington savait depuis toujours qu’il lui fallait un son, plus encore qu’une pulsation ou un style. Les instrumentistes qu’il engageait n’étaient pas des citadins à la page, mais, souvent, des musiciens de La Nouvelle-Orléans moins sophistiqués, dont le grand talent était de produire ce timbre humain qu’ils obtenaient généralement grâce à des sourdines faites maison. Ils ne souffrirent jamais de la tonalité standardisée, entraînante, des orchestres blancs.

 

Crapuleries chatoyantes

Ellington s’attacha d’année en année ce genre de musiciens, jusqu’à parvenir, avec son orchestre de 1940, à quelque chose d’extraordinaire – un groupe entier de vedettes, qui jouaient ensemble, produisaient des solos lumineux, sans jamais donner l’impression d’être en rivalité. Comme les critiques continuent de le remarquer avec un émerveillement justifié, au moins cinq d’entre eux – Jimmy Blanton à la basse, Ben Webster au saxophone ténor, Johnny Hodges au saxophone alto, Harry Carney au saxophone baryton et Tricky Sam Nanton, au trombone – comptent parmi les meilleurs musiciens de tous les temps sur leur instrument respectif.

Pourtant, un arrière-goût de déception colle aux pages de cette biographie : Ellington était un homme élégant mais pas très gentil, constate Teachout. Et il exploitait ces musiciens qu’il avait réunis autour de lui. Il les utilisait souvent (tout comme ses femmes, d’ailleurs) avec une froideur calculatrice, et sa vie, sous ses dehors romantiques, ne fut en réalité qu’un cortège de crapuleries chatoyantes. Teachout révèle qu’Ellington était rarement l’unique compositeur de la musique aujourd’hui associée à son nom. Presque tous ses succès « furent le fruit de collaborations avec des membres de l’orchestre à qui le mérite – et les royalties – n’était pas toujours attribué lorsque les morceaux étaient enregistrés et sortaient ». Les fans savent depuis longtemps que la paternité d’une bonne partie des airs les plus célèbres d’« Ellington » revient en réalité à l’arrangeur Billy Strayhorn, notamment « Take the A Train » et « Chelsea Bridge », et que le trombone à pistons Juan Tizol a écrit l’essentiel de « Caravan ». Mais ce n’est pas tout : « Mood Indigo » est dans une large mesure l’œuvre de Barney Bigard, tandis que « Never No Lament », « I’m Beginning to See the Light » et « I Let a Song Go Out of My Heart » ont d’abord été des riffs de Johnny Hodges. « Sophisticated Lady », « Prelude to a Kiss », et « In a Sentimental Mood », de leur côté, sont des mélodies sorties à l’origine du saxophone alto d’Otto Hardwick, mais qui lui ont rarement été attribuées.

 

Papillons éphémères

Et pas un seul de ces airs n’est un riff facile, passe-partout, ni une suite de phrases de blues basiques. Il s’agit d’idées mélodiques riches, aussi complexes que du Gershwin. Ellington se les est appropriées, mais elles ne sont pas nées dans sa tête, n’ont pas pris forme sous ses doigts. Teachout explique par A plus B comment, sans les oreilles d’Ellington pour les entendre et l’intelligence d’Ellington pour les figer et les arranger, elles se seraient évanouies comme des papillons éphémères. Mais on sent qu’il est secoué par la nouvelle. Cela ressemble à du vol. Cela déplaisait aux musiciens. Hodges faisait mine de compter son argent quand Ellington jouait un pot-pourri de ses airs.

Il n’est pas interdit, cependant, d’accorder le bénéfice du doute au Duke. Ellington a incontestablement chipé les idées des autres en se comportant comme si c’était les siennes. Mais il le faisait car il se les réappropriait bel et bien. Le génie de certains artistes est d’exploiter le talent des autres, et nous pouvons reconnaître cette exploitation comme une forme de génie. De tels artistes sont capables de galvaniser et paralyser les autres en même temps, et c’est là leur don. Il est bien possible que le scénariste Herman Mankiewicz ait écrit la majeure partie de Citizen Kane, scène par scène et même plan par plan. Ce qui est sûr, c’est que rien ne reste de lui qui soit comparable, même de loin, à Citizen Kane. Pourquoi ? Parce qu’il a écrit Citizen Kane pour Orson Welles. Johnny Hodges a joué seul de nombreuses années, avec toute faculté de garder ses airs pour lui. Aucun autre standard n’en est jamais sorti. Imaginons que Billy Strayhorn ait été émancipé, plutôt qu’« adopté » et infantilisé ? Aurait-il eu l’énergie et la maestria nécessaires pour former un groupe, le faire vivre, recruter les bons musiciens, supporter leurs lubies et leurs addictions, leur donner une musique qu’ils puissent jouer, l’enregistrer et séduire durablement un public assez large pour justifier la perte des amateurs plus exigeants ? Il est pénible de lire à quel point Strayhorn était désespéré par la manière dont le Duke s’était attribué la paternité de sa musique ; mais il est vrai aussi qu’Ellington avait suffisamment de génie pour ne pas avoir à pleurer.

L’oreille d’Ellington, son énergie, ses capacités d’organisation, la justesse de ses décisions sont une étude de cas pour école de management. (Voyez la manière dont il a renvoyé Charlie Mingus, affectueusement mais sans appel, parce qu’il s’était bagarré avec Tizol : « Je crains, Charles – moi qui n’ai jamais viré personne – que tu ne doives quitter mon orchestre. Je n’ai pas besoin de nouveaux problèmes. Juan [Tizol], c’est un vieux problème… Je vais devoir te demander d’avoir la gentillesse de me donner ta démission. ») Ce ne sont pas là des talents ordinaires, ou accessoires. Ils constituaient l’essence de son génie. Ellington avait une certaine conception du jazz : tonal, d’ambiance, venu du blues, mais avec de l’élégance. Il prenait ce dont il avait besoin pour réaliser l’idéal qu’il avait inventé. Les airs étaient peut-être issus de l’imagination de ses comparses ; mais la musique était la sienne. Ce n’est pas une originalité de seconde zone, qu’il faudrait justifier à coups de considérations philosophiques postmodernes, sur le fait qu’« exposer » c’est un peu « créer » aussi. Non, c’est la forme originelle de l’originalité.

Ce n’est pas un hasard si les musiciens de Duke se plaignaient surtout d’avoir été escroqués sur le fric. Il existe deux sortes d’originalité : celle des idées et celle du travail. C’est la première qui nous excite, mais nous devrions respecter davantage encore la seconde. Il y a l’inspiration, qui vient de l’esprit et prend ensuite vie ; et il y a le travail, qui naît principalement du jeu des doigts sur des outils aussi divers que les saxophones ténors et les claviers d’ordinateurs. Depuis la Renaissance, par une bizarrerie propre à notre civilisation, nous respectons davantage l’inspiration que le travail et pensons que l’idée inédite « enrichie » par l’effort a plus d’importance que l’effort lui-même.

 

Un grand imprésario

Ce que faisait Johnny Hodges en bricolant ces nouvelles mélodies ressemblait sans doute plus à la réaction en chaîne dans la fission de l’atome qu’à une décision mûrement réfléchie : alors qu’il cherchait à jouer les mêmes enchaînements d’accords, encore et encore, soir après soir, une note pouvait un jour, par une heureuse erreur, en percuter une autre pour produire du nouveau. C’était un hasard béni, fruit d’un travail acharné. Qu’il exprime l’effort autant que l’inspiration ne devrait lui donner que plus de valeur. Aucun auteur ne prend (trop) ombrage de voir ses idées « en circulation » être recyclées. Les artistes n’aiment pas, en revanche, voir leur travail remis en circulation sans en être dédommagés. Ce sont nos phrases, pas nos sentiments, que nous devrions protéger. Les hommes du Duke l’avaient bien compris. Ils ne demandaient qu’à accorder à ce « Duc » qu’ils s’étaient donné toute sa prééminence – sa royauté, même. À condition qu’il leur verse d’abord leurs royalties.

L’important, c’était le groupe. Duke Ellington était un grand imprésario et chef d’orchestre qui a créé la marque et le son les plus stylés de l’histoire de la musique américaine, en réussissant à maintenir ensemble, pendant près d’un demi-siècle, une bande de musiciens. Qu’il nous paraisse moins exaltant de le décrire ainsi que comme un « grand compositeur américain » ou un « innovateur musical radical » atteste le chemin qu’il nous reste à parcourir : et si nous autorisions l’art à nous dire lui-même en quels termes nous devons l’admirer, au lieu d’essayer de l’obliger à prendre une pose conventionnelle pour s’attirer notre enthousiasme ?

« Il est impossible de parler des Beatles sans mentionner l’indépassable Duke Ellington… Ils sont là dans leur coin, à faire leur propre truc, exactement comme Ellington depuis toujours. Comme Ellington, ce sont des musiciens inclassables. » La comparaison, maintes fois reprise depuis, émane de William Shawn [ancien rédacteur en chef du New Yorker], qui l’a faite le premier. Ce truc était déjà difficile à faire pour Ellington, même avec des décennies de travail à son actif. Comment les Beatles, sans formation musicale, dont la carrière n’a duré que six ans entre le premier et le dernier disque, y sont-ils parvenus ? C’est l’un des grands mystères du génie créatif moderne.

Le nouveau livre de Mark Lewisohn, Tune In – premier tome d’une histoire des Beatles en trois volumes –, raconte leur vie jusqu’en 1962, alors qu’ils n’avaient même pas sorti leur premier 33 tours (6). Ce pourrait être la biographie la plus méticuleuse jamais consacrée à des personnalités autres que de hauts responsables politiques, dont les mouvements sont consignés dans un agenda officiel. Semaine après semaine, guitare après guitare, fan après fan, Lewisohn parvient à combler des trous dont nul ne s’était avisé. C’est d’autant plus remarquable qu’il a pour sujets quatre adolescents de province, dont les faits et gestes avaient peu de chances de rester présents à la mémoire de qui que ce soit pendant plus d’une demi-journée, a fortiori pendant un demi-siècle. Mais il se trouve que les Beatles étaient les Beatles avant même d’être les Beatles : leurs admirateurs de Liverpool ont eu, en miniature, la réaction qu’aurait le reste du monde en les découvrant. Ils furent célèbres avant de le devenir.

Quel était ce mélange de magnétisme animal et de génie musical qui allait ainsi mettre en transe les habitants de Liverpool, puis le monde entier ? On peut expliquer en partie ce délire simplement par l’énumération de ce que les Beatles savaient faire : arranger, jouer de la guitare, être beaux gosses, avoir de l’esprit sans effort, écrire des mélodies merveilleuses dans un style novateur, etc. Mais, même s’ils étaient un groupe de trois – puis de quatre –, ils furent dès le début un bloc de deux. Cette dualité profonde compta davantage que leur quatuor emblématique. Pour emprunter le mot du compositeur et parolier Stephen Sondheim à propos de Rodgers et Hammerstein [créateurs de spectacles à Broadway], ce fut la rencontre d’un jeune homme au talent limité et à l’âme insondable et d’un jeune homme au talent insondable et à l’âme limitée. Paul McCartney avait un talent inouï, et aussi déroutant que l’est toujours ce genre de talent. Avant même d’avoir 19 ans, révèle Lewisohn, il avait écrit la musique d’au moins trois standards (« Michelle », « I’ll Follow the Sun », et « When I’m Sixty-Four »). C’est John Lennon qui apporta au duo sa maturité émotionnelle. Lewisohn souligne à juste titre la saisissante, triste dignité de ses phrases (« Je ne peux imaginer davantage de souffrance » ; « dans mon esprit pas de tristesse »), même dans ses chansons faciles de jeunesse. Ensemble, ces deux-là atteignirent une profondeur qu’ils n’auraient jamais pu trouver seuls.

Ils étaient deux quand les autres groupes ne gravitaient qu’autour d’un seul, et ils avaient trois voix, quand les autres en avaient moins. Lorsqu’ils émergèrent de leur longue escapade à Hambourg, ce n’est pas tant leur maîtrise des instruments qui avait progressé ; ce qu’ils se sont mis à faire à la perfection, c’est chanter. Harmonie à deux voix, unisson à deux voix, harmonies à trois voix – Geoff Emerick, leur ingénieur du son, note, dans le livre qu’il a écrit sur ses enregistrements avec le groupe, qu’ils chantaient toujours juste, même au milieu des hurlements et dès la première prise (7). (Ellington lui-même a déclaré un jour, sèchement, alors qu’ils étaient célèbres, que « le plus important dans la musique des Beatles, c’est qu’ils jouent juste ».) Les profanes ont tendance à penser que la chanson pop est affaire d’instinct : on est bon ou on ne l’est pas. Fréquenter de jeunes chanteurs de pop, c’est apprendre que la voix est un instrument qui, comme les autres, se travaille, à force de pratique, d’essais et erreurs, et de persévérance. C’est ce qui vient à l’esprit à l’écoute de l’hommage posthume qu’a rendu McCartney à Lennon [dans la chanson « Here Today »] : « Didn’t understand a thing/but we could always sing » (« On ne comprenait rien à rien/mais on pouvait toujours chanter »). Et – ce n’est pas un détail – à la fin de la période que couvre ce tome, ils n’avaient plus besoin de prendre des intonations d’emprunt. Même s’ils imitaient encore Little Richard, la plupart du temps, ils chantaient en assumant leur accent de natifs de Liverpool.

Cela étant, si une chose a nourri leur originalité, c’est l’étendue et le caractère improbable de leurs emprunts. Les Bea­tles ont été sans conteste le groupe le plus éclectique des années 1960 : ils imitaient des groupes de filles sans même sembler conscients que leurs chansons s’adressaient aux filles, faisaient du Goffin & King et du Meredith Wilson et du Little Richard et du Marlene Dietrich – le tout chanté avec ce mélange typique d’ironie et d’intensité, John et Paul se souriant en songeant à l’absurdité d’être dans le show business, tout en continuant de chanter comme si c’était sérieux. L’éclectisme qui caractérise leurs derniers grands albums – on trouve sur la seule première face de Revolver des influences de musique baroque ou indienne, des traces de cool jazz, de ballades dans le style de Broadway et de chansons de marins – leur est venu intuitivement dès le début. Ils ont mélangé des chansons tirées de comédies musicales de Broadway avec des rythmes latins, joué à vitesse accélérée des thèmes de Roy Orbison et plagié intégralement les basses de « I Saw Her Standing There » de Chuck Berry. Mais Chuck Berry lui-même, comme le souligne Keith Richards dans son autobiographie, avait emprunté nombre de ses riffs à son propre pianiste, Jimmy Johnson (8). Tout le monde pompait tout le monde ; la différence, c’est que les Beatles piquaient davantage de choses, à davantage de gens, et avec moins de scrupules. Leur triomphe fut celui de l’oreille éclectique, prouvant que des oreilles éclectiques font de la musique électrique.

Lewisohn fait aussi remarquer qu’ils ont bénéficié d’un contexte de relative pénurie musicale. On ne trouvait pas facilement les derniers disques de rock à Liverpool. Le pluralisme musical de la BBC laissait à désirer ; les radios pirates émettaient par intermittence. Comme avec les impressionnistes français portant aux nues des estampes japonaises qui n’étaient guère que de simples dessins populaires dans l’archipel, nous avons là un cas typique de surestimation d’un objet exotique, cette surestimation qui donne même aux peintres de troisième zone l’air de grands maîtres bénis des dieux. Une petite chanson interprétée par un chanteur mineur, comme « Anna », d’Arthur Alexander, a eu droit à la même recréation affectueuse qu’un standard de Bacharach-David. La pop américaine en plein essor était composée pêle-mêle de la surf music, et du twist, et du rythm and blues, et de la folk. Autant de genres que les différences de goût et un certain snobisme maintenaient bien séparés les uns des autres. Mais, en situation de pénurie, on presse à fond le jus de tous les fruits qu’on trouve.

 

Appétit de nouveauté

Il se peut qu’un jour un lointain théoricien trouve l’équilibre artistique optimal entre abondance et pénurie – entre avoir des tonnes de trucs à regarder ou écouter pour se motiver, et en avoir suffisamment peu pour conserver son appétit de nouveauté. Ellington avait une idée claire de la musique qu’il voulait faire, mais elle n’avait pas encore été faite. Chaque salve de Debussy était un choc, chaque nouveau riff sur les mêmes accords, une révélation. Les Beatles avaient une tonne de camelote américaine à entendre, mais cela leur a coûté à chaque fois quelque chose de l’entendre. La pénurie ne vous fait pas seulement apprécier davantage l’abondance. Cela aiguise la conscience que l’on a de son désir. L’eau est plus chère dans le désert ; elle semble aussi plus fraîche.

Les chansons des Beatles et celles du Duke, réunies sur une même liste de lecture, présentent une qualité commune (cela m’a d’abord surpris, mais j’aurais dû m’y attendre) : l’euphorie. La chose la plus évidente est la plus facilement négligée, et celle qu’on entend le plus mal. Le batteur mène le groupe. Les musiciens semblent grisés par le fait même de jouer. Passez de « Please, Please Me » à « Take the A Train », et vous entendrez la ferveur partagée de musiciens qui ne se contentent pas de fabriquer un son nouveau, mais s’écoutent en train de le faire. C’est le timbre de la découverte de soi. Voilà sans doute pourquoi la musique américaine est devenue la bande-son de l’émancipation, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest.

Comme il fallait s’y attendre, l’accusation de connivence du jazz et du fascisme, portée par la gauche, trouve aujourd’hui un équivalent dans la charge de la droite (que Lukacs endosse, hélas) contre le rock, accusé d’être une musique antirationnelle véhiculant un type d’émotion implicitement totalitaire, musique qui s’incarne, comme l’a écrit le philosophe Allan Bloom, dans la figure d’un « gamin pubère dont le corps vibre à l’unisson de rythmes orgasmiques ; dont les affects s’expriment par l’intermédiaire d’hymnes aux joies de l’onanisme ou du meurtre des parents ». En réalité, peu d’amateurs de jazz ne haïssaient pas les nazis, et ce sont les fans de rock, comme nous le savons à présent, qui ont porté les diverses révolutions de velours en Europe de l’Est. Pourquoi donc le jazz immunisait-il ceux qui l’écoutaient contre le fascisme, de même que le rock a fourni une alternative à la grisaille opprimante de la culture stalinienne officielle ? Parce qu’ils incarnent la force de la liberté en actes, au lieu de se contenter de la défendre en paroles. Si vous voulez savoir à quoi ressemble un être humain totalement affranchi, écoutez Ben Webster jouer « Cotton Tail » ; si vous voulez ressentir la liberté de la jeunesse, écoutez « I Saw Her Standing There ». (Et s’il faut vous rappeler qu’être totalement affranchi, ce n’est pas exactement la même chose que d’être un homme heureux ou que la liberté de la jeunesse n’est pas toujours douce, lisez chez Teachout pourquoi Webster était surnommé « La Brute », ou bien, chez Lewisohn, le traitement que réservait John, adolescent, à ses petites amies.) La plupart des gens préfèrent swinguer que marcher au pas, rocker que mener une vie régentée. C’est la grande leçon du triste siècle passé. « It don’t mean a thing if it ain’t got that swing (9). »

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 23 décembre 2013. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

Changement d’ère

En tête des ventes en Italie, « Tuons le guépard », du journaliste américain Alan Friedman, est décrit par la presse comme le « manifeste économique de l’ère Renzi », du nom du nouveau président du Conseil de centre gauche, Matteo Renzi. Friedman, ancien correspondant du Financial Times à Rome, s’entretient dans son livre avec cinq anciens titulaires de la fonction, dont Silvio Berlusconi et Mario Monti, avant de donner la parole à Renzi, présenté, en raison de sa franchise et de sa volonté de réforme institutionnelle, comme « l’homme de la rupture », lit-on dans le quotidien Libero.

Car « tuer le guépard » signifie d’abord, pour Friedman, se débarrasser d’une classe politique corrompue qui, depuis des décennies, met en pratique le précepte énoncé par Tomasi di Lampedusa dans son Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. » Une fois libérée du conservatisme de ses élites, explique Friedman, l’Italie pourra s’en sortir grâce à la « troisième voie » qu’incarne Renzi, « entre équité sociale et marché libre, libéralisme et conscience sociale ».

Sceptique, le site Sololibri rappelle que « dans le chef-d’œuvre de Tomasi, après la mort du Guépard, viennent les chacals, les hyènes… et les moutons ».

Poétesse et superstar

Meilleures ventes d’essais en Inde – L’empire de Chetan Bhagat

 

Landmark, en Inde, c’est un peu l’équivalent de la Fnac. Ouverte à Chennai (Madras) en 1987, quatre ans après la libéralisation économique, la première boutique de livres et de disques a prospéré au point de devenir la principale chaîne de librairies du pays, avec dix-huit grandes surfaces réparties dans une douzaine de métropoles, de Bombay à Hyderabad en passant par Bangalore. Fréquentées par une classe moyenne en plein essor, on y trouve des disques, des jeux vidéo, de l’électronique, de la papeterie, des jouets, et, bien sûr, des livres. À la recherche d’histoires qui reflètent leurs dilemmes, les nouveaux yuppies se précipitent sur les livres de Chetan Bhagat. Dès sa parution, chaque nouvel opus de cet auteur à succès s’installe durablement dans la liste des bestsellers : « Chaque roman se vend à un million d’exemplaires au moins », confirme le quotidien indien Economic Times. Le dernier en date, Revolution 2020, dont l’action se situe à Varanasi (Bénarès), oppose un jeune carriériste et un jeune révolté idéaliste attirés par la même femme. Argent, justice, amour : comment choisir ? Manifestement, la question taraude les Indiens : cette fois-ci, le million d’exemplaires s’est écoulé en moins de trois mois ! Les lecteurs aiment ces personnages auxquels ils peuvent s’identifier, ces intrigues haletantes dans un environnement qui leur est familier (école d’ingénieur, call center…). Le tout, analyse l’écrivain Shashi Tharoor dans l’hebdomadaire Outlook, dans un anglais « simple, sans prétention ni fioritures », efficace.

Le succès des livres de développement personnel traduit, lui aussi, le désir de tirer son épingle du jeu. Encore soumis à la pression familiale, les jeunes de la nouvelle classe moyenne anglophone veulent être aux commandes de leur vie. Robin Sharma, star du coaching, promet à chacun de « réaliser ses rêves » – c’est le sous-titre du Moine qui vendit sa Ferrari (J’ai Lu), livre dont le héros est un avocat trouvant sa voie à la suite d’une crise existentielle. D’autres ouvrages font miroiter l’espoir d’un corps mince et performant, selon les critères qui s’imposent désormais à la planète entière.

Les jeunes actifs stressés s’évadent aussi dans les épopées hindoues revisitées façon heroic fantasy, comme The Immortals of Meluha, d’Amish Tripathi, sur la vie de Shiva. Avec plus de sérieux et autant de fierté, ils trouvent dans le petit ouvrage d’Amartya Sen des raisons d’être fiers de la tradition indienne : L’Inde. Histoires, culture et identité (Odile Jacob) étudie la pratique indienne de la discussion argumentée, rituel démocratique millénaire, et bien vivant.

 

Ève Charrin est journaliste, auteure de L’Inde à l’assaut du monde (Grasset, 2007).
 

Le pape assassiné

Le 28 septembre 1978, le pape Jean-Paul Ier mourait brusquement, après tout juste trente-trois jours de règne. Un décès entouré de mystère – un arrêt cardiaque, officiellement – qui donna d’emblée lieu à diverses spéculations. Dans « Prière pour un pape empoisonné », Evelio Rosero recrée, dans une atmosphère de polar, les derniers jours du souverain pontife. Un roman dans lequel l’écrivain colombien reprend à son compte la théorie de l’historien David Yallop, qui affirmait, dans une enquête publiée en 1984 (Au nom de Dieu, traduit chez Christian Bourgois), que le pape avait été empoisonné sur ordre de Mgr Marcinkus, le président de la banque du Vatican, alors impliqué dans plusieurs affaires de corruption en lien avec la mafia.

Evelio Rosero décrit Jean-Paul Ier comme « le plus humble curé de la plus humble paroisse », rapporte El País, et il ne craint pas d’en faire un portrait plus qu’élogieux : « Un homme de cœur, qui rend visite aux malades et aux prisonniers, et se fait l’avocat des pauvres. » Prudent, l’auteur ne manque pas de préciser que « toute ressemblance avec des personnes réelles ne peut être que fortuite ».

L’insoutenable bonheur d’être parent

La parentalité telle que nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire fondée sur le culte inconditionnel de l’enfant, est tout juste vieille de soixante-dix ans. Et encore, elle a connu d’importants changements au cours des deux dernières générations. Autrefois utilisés comme main-d’œuvre d’appoint à la ferme, les enfants sont aujourd’hui l’objet de toutes nos attentions. « Auparavant nos employés, écrit Jennifer Senior, ils sont devenus les chefs de leurs parents. » Dans un livre aussi incisif que captivant, All Joy and No Fun, cette collaboratrice du New York Magazine s’interroge sur ce qu’être parent veut dire. L’ouvrage s’articule autour d’une série d’entretiens menés avec des familles américaines. Ces quelques familles ne sont ni banales ni extraordinaires. Les entretiens sont des instantanés, pas des documentaires au long cours. Mais, comme tous les bons instantanés, ils en disent plus long qu’il n’y paraît et invitent à de prudentes généralisations. L’ouvrage se nourrit en outre d’une impressionnante documentation, empruntant à la philosophie, à la psychologie ainsi qu’à un mélange parfois indigeste de résultats venus des sciences sociales.

Senior cite cette phrase d’une sociologue de Princeton, Viviana A. Zelizer, selon qui, de nos jours, les bambins sont « économiquement sans valeur, mais émotionnellement hors de prix ». Vaut-il mieux adopter avec ses enfants une attitude libérale, ou bien interventionniste, façon « maman tigre » (1) ? Privilégier l’attachement, ou un rigoureux « qui aime bien châtie bien » ? Comme l’explique Senior, « tous les débats sur le rôle des parents trouvent leur origine dans l’effacement des rôles traditionnels du père et de la mère ». Nous ne savons plus très bien ce que c’est qu’élever un enfant. Tout ce que nous savons, c’est ce que ce n’est pas : « Enseigner les mathématiques, la géographie et la littérature (les écoles s’en chargent) ; décider d’un traitement médical (c’est l’affaire des pédiatres) ; confectionner des robes et des pantalons (la prérogative d’usines à l’étranger) ; produire de quoi nourrir nos enfants (voir pour cela les fermes industrielles, dont les produits nous parviennent via les supermarchés) ; leur apprendre un métier (facs, cours et vidéos sur Internet sont là pour ça). » Ce sur quoi tous les parents s’accordent, quelle que soit leur conception, c’est que l’éducation, a pour fin « le bien de l’enfant, et de lui seul. Le temps est révolu où l’on procréait pour répondre aux besoins de la famille ou, plus largement, du monde alentour ».

Élever un enfant est une tâche affreusement ingrate, abrutissante. Mais c’est aussi l’expérience la plus enthousiasmante qui s’offre à un adulte. Senior part de l’hypothèse que ceux qui ont des enfants sont à la fois plus heureux et plus malheureux que ceux qui n’en ont pas. Ils découvrent, en les élevant, une palette d’émotions plus riche que tout ce qu’ils avaient éprouvé auparavant. L’auteur aborde aussi la question de l’ambivalence. Elle montre comment les parents sont, dans la plupart des cas, poussés jusqu’à leurs limites, et ce quel que soit l’amour qu’ils portent à leur progéniture. Émaillé de bons mots et d’idées, le livre est empreint d’une honnêteté revigorante et contient de véritables éclairs de sagesse.

« Pour qui a vécu la majeure partie de sa vie adulte en compagnie d’autres adultes, écrit Senior, le fait de passer autant de temps avec des êtres qui ressentent davantage qu’ils ne pensent nécessite de s’adapter. » Les enfants éclipsent toutes les autres composantes de l’existence de leurs géniteurs. Être un bon parent implique à la fois de pouvoir couver ses petits et de savoir lâcher prise. L’une des femmes interrogées par Senior distingue entre le statut de sa mère (« femme au foyer ») et le sien (« mère à la maison »). Ce glissement lexical reflète de nouvelles attentes sociétales : la pression qui s’exerçait sur les femmes pour l’administration du foyer s’est déplacée et concerne à présent la maternité. Un glissement qui fait système avec l’évolution actuelle de l’enfance.

En naissant, les petits s’immiscent au sein d’un couple, dont ils perturbent l’équilibre. Ils sont, selon Senior, à l’origine du plus grand nombre de disputes conjugales, « plus encore que l’argent, le travail, les beaux-parents, les manies agaçantes de l’autre, les difficultés de communication, les loisirs, la fidélité, les amis ennuyeux et le sexe ». Les femmes se sentent souvent écrasées par leur volonté d’exceller à la fois dans leur travail et la maternité. La mère américaine d’aujourd’hui passe environ quatre heures de plus par semaine à s’occuper de ses enfants qu’en 1965, alors que la plupart ne travaillaient pas à l’époque. Quant au père, il leur consacre près de trois fois plus de temps. Mais il parvient mieux que sa compagne à garder des moments pour lui. Il est plus indulgent avec lui-même et ressent moins la pression qui culpabilise tant les femmes au travail loin du foyer.

La façon dont on s’occupe de ses enfants – et dont on les aime – change à l’adolescence. Les parents sont nombreux à s’investir dans les devoirs scolaires. D’où cette réflexion en forme d’aphorisme : « Les devoirs sont le nouveau repas du soir (2).  » C’est autour de ce moment privilégié que se joue l’affection. L’adolescence est une période délicate pour les parents, à la fois parce que leur relation avec les enfants change, mais aussi leur rapport à eux-mêmes. Quand votre rejeton prend son indépendance, c’est une bonne part de ce qui fait votre raison d’être qui s’effondre. Ce n’est pas facile à vivre. Il arrive que cette perte renvoie les parents à leur vie intérieure, et l’examen de conscience qui en découle peut être douloureux. « Les adolescents sont encore des êtres à grand potentiel, leur avenir est une terre vierge, constate Senior. C’est pourquoi leur simple présence dans la maison […] incite leurs parents à rêver au passé et à se demander ce qui se serait produit si… »

S’il fallait adresser un reproche à cet excellent livre, ce serait son ton parfois trop enjoué et son rythme précipité, qui peut donner l’impression de lire une série de très bons articles de magazine. Chaque chapitre semble se suffire à soi-même, parfois sans que l’on voie le rapport avec l’ensemble ; d’autres auraient mérité d’être plus développés ; et il arrive que la légèreté du ton soit en décalage avec les questions très sérieuses qui sont soulevées. Mais cette impression de rapidité est régulièrement compensée par de substantielles analyses.

Élever un enfant moderne, gâté, peut se révéler éprouvant. Au bout du compte, avance Senior, « être un papa ou une maman ne se résume pas à ce que l’on fait, mais touche à ce que nous sommes ». Ses observations les plus frappantes sont celles qui mettent en évidence cette complexité existentielle. « Le sentiment d’être parent et celui de prendre en charge les tâches quotidiennes, souvent laborieuses, de l’éducation sont deux choses très différentes. “Être parent” est une réalité beaucoup plus difficile à appréhender par les sciences sociales. » Celles-ci sont particulièrement mal équipées pour décrire la nature de cette joie si particulière. Mais Senior fait montre d’une sensibilité digne d’une romancière pour mettre des mots sur cette euphorie privilégiée. Elle martèle d’ailleurs que celle-ci ne se juxtapose pas simplemnt aux corvées dont les parents s’acquittent, mais qu’elle en résulte. « Notre société en est venue à considérer la liberté comme le fait d’être déchargé de toute obligation. Mais quel sens peut avoir une telle liberté si rien ne vaut qu’on la lui sacrifie ? » demande-t-elle.

Senior reprend la distinction faite par le psychologue Daniel Kahneman entre le « moi de l’expérience », qui existe au moment présent, et le « moi du souvenir », qui construit un récit de vie. « Notre moi de l’expérience affirme aux chercheurs que nous aimons mieux faire la vaisselle – ou la sieste, ou les courses, ou répondre à nos mails – que passer du temps avec nos enfants. […] Mais notre moi du souvenir dit que rien ni personne ne nous procure autant de joie que notre progéniture. Il n’est pas forcément question ici de bonheur au jour le jour, mais du bonheur auquel nous pensons, le bonheur que nous convoquons et dont nous nous souvenons, tout ce qui constitue le récit de notre vie. » Senior parle de la fierté que procurent les enfants, non pas seulement par leurs réussites, mais par le simple fait de s’épanouir en tant qu’êtres humains. « Les enfants rendent peut-être nos vies plus compliquées, poursuit l’auteur, mais ils les simplifient aussi grandement. Les besoins d’un enfant sont tels, leur dépendance à notre endroit si absolue, qu’il est impossible de ne pas comprendre l’obligation morale que nous avons vis-à-vis d’eux. […] Nous nous enchaînons aux êtres qui ont le plus besoin de nous et, en prenant soin d’eux, nous apprenons à les aimer, à nous réjouir de les avoir, et à nous émerveiller de ce qu’ils sont. »

All Joy and No Fun m’a conduit à réfléchir différemment à mon expérience de père. Encore et encore, je me surprends à m’ennuyer en compagnie de mes enfants : combien de fois va-t-il encore falloir lire Angelina Ballerina ou regarder le même épisode de Bob le bricoleur ? Et puis, je me rappelle que ces moments d’intimité partagée, pelotonnés les uns contre les autres, sont finalement ce qui donne sens à la vie. Je n’ai jamais compris par quel mystère une préoccupation aussi assommante que l’envoi d’un e-mail peut me distraire de mes enfants adorés lorsque je me trouve avec eux. Si je perdais un jour tous mes courriels, je survivrais, alors que je ne me remettrais jamais de la perte de mes enfants. Et pourtant, il m’arrive de trouver leur compagnie pénible sur le moment. Senior démontre qu’il n’y a rien de contradictoire dans cet apparent paradoxe. Elle a bien compris que supporter nos enfants est la pierre angulaire de notre amour pour eux.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 2 avril 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

 

Au temps des asiles

En 1981, une jeune historienne prometteuse, auteure d’un premier livre remarqué sur le féminisme au XIXe siècle, se lançait dans la rédaction d’une biographie de Mary Wollstonecraft, pionnière britannique du droit des femmes. Pourtant, le livre ne paraîtrait que bien des années plus tard : à la suite d’une dépression brutale, la jeune femme sombra dans la folie. Barbara Taylor raconte dans The Last Asylum sa descente aux enfers et ses vingt années de lutte pour guérir. Vingt ans de thérapie intensive et de médicaments, avec plusieurs séjours en hôpital psychiatrique. Aujourd’hui tirée d’affaire, elle enseigne les humanités à l’université Queen Mary de Londres.

Les lecteurs britanniques se passionnent pour ce récit intime et douloureux, qui témoigne aussi des changements survenus dans la prise en charge des malades mentaux au Royaume-Uni. C’est en effet dans les années 1980 et 1990 que les grands asiles psychiatriques anglais, vestiges de l’époque victorienne, ont fermé leurs portes, cédant la place à des structures plus petites et dispersées. Principalement motivée par des raisons budgétaires, cette réforme avait officiellement pour but de « réduire la contrainte et la dépendance du patient interné en lui donnant davantage d’autonomie », explique Sarah Wise dans le Financial Times, pour qui cet « impératif d’autonomie » était paradoxalement « tout à fait victorien » d’inspiration.

Taylor fut ainsi parmi les derniers pensionnaires de l’hôpital de Friern, l’un des plus célèbres asiles du pays. Inauguré en 1851, cet établissement était alors réputé pour la liberté dont jouissaient ses patients, mais l’approche libérale des débuts montra vite ses limites : « On s’inquiéta bientôt du trop grand nombre de malades et des mauvaises conditions d’hygiène, et on rétablit l’usage des camisoles de force », rappelle Jenny Turner dans le Guardian. Taylor ne cache pas les « actes de violence entre des patients, et les cas de maltraitance et de négligence de la part du personnel soignant » dont elle a été témoin à Friern mais, de manière surprenante, « elle énumère aussi les aspects positifs de son internement », note Sarah Wise. « L’hôpital offrait aux internés un “refuge contre les souffrances impossibles à prendre en charge”. En outre, les patients âgés et traités durant de longues périodes tissaient souvent de forts liens d’amitié qui furent brutalement rompus quand l’asile ferma ses portes. » Comme Barbara Taylor l’explique elle-même, « pour des personnes souffrant de graves troubles mentaux, le simple fait d’être entouré d’autres personnes est parfois la seule chose qu’on puisse désirer ou supporter ».

J’aide mon fils

« Si dans neuf poêles on brûle en cinq jours et demi douze stères de bois de hêtre, en combien de jours on brûlera neuf stères de bois de hêtre dans douze poêles…
– Si dans neuf poêles… »

Je suis assis derrière mon bureau, je lis un article. Je n’arrive pas à me concentrer.
Dans la pièce à côté, j’entends cette phrase pour la trente-cinquième fois.
Diable, que se passe-t-il avec ce bois de hêtre ? Il faut que j’y aille.

Gabi, penché sur la table, mâchonne son porte-plume. Je fais semblant d’être venu pour une autre raison ; l’air préoccupé, je fouille dans la bibliothèque. Gabi me jette un regard de biais, moi je fronce les sourcils et, la tête ailleurs, je fais comme si je ne l’avais pas vu : je sens que c’est ce qu’il pense. Pendant ce temps, convulsivement, je me répète : « Si neuf bois de hêtre… douze stères… dans combien de poêles… » Nom d’une pipe ! Comment c’est, déjà ?

Je passe distraitement devant lui, je m’arrête comme si je venais juste de le remarquer.
– Alors, fiston, on fait ses devoirs ?

Les lèvres de Gabi se tordent d’amertume.
– Papa…
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Je ne comprends pas ce truc.
– Je ne comprends pas ?… Gabi ! Comment peux-tu dire une chose pareille ! On ne vous l’a pas expliqué à l’école ?
– Bien sûr, seulement…

Je me racle la gorge, et d’un ton abrupt, agressif :
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

Subitement volubile, Gabi débite comme quelqu’un qu’on a soulagé d’un lourd fardeau :
– Écoute, papa, si dans neuf poêles on brûle en cinq jours et demi douze stères de bois de hêtre…

Moi, en colère :
– Saperlipopette ! Ne parle pas si vite !… On ne peut pas réfléchir de cette façon ! Recommence et répète depuis le début, calmement et sagement, alors tu comprendras ! Bon, fais-moi une petite place.

Heureux et agile, Gabi se glisse sur le côté. Il croit que je ne sais pas qu’il vient de me charger allègrement de cette affaire – il ne sait pas, bien sûr il ne peut pas se souvenir de cette scène, la même, il y a vingt ans et quelques, quand c’était moi qui me glissais sur le côté, heureux et soulagé, et que mon père s’asseyait près de moi, avec ce même air important et renfrogné, comme moi aujourd’hui. Et le plus terrible – je m’en rends compte à ce même instant –, c’est que ce jour-là il s’agissait déjà du même problème !… Aucun doute… Le bois de hêtre et les poêles ! Mon Dieu ! Je l’avais alors presque compris pourtant – mais j’ai oublié !…

Une vie de vingt et quelques années s’engloutit dans le néant en une fraction de seconde. Comment c’était déjà ?

– Écoute, Gabi, dis-je patiemment, on ne réfléchit pas avec sa bouche mais avec sa tête.
Qu’est-ce que tu ne saisis pas ? C’est tellement simple, c’est clair comme de l’eau de roche. Un élève de cours préparatoire le comprendrait s’il était attentif ne serait-ce qu’une minute.
Regarde, mon fils. On nous dit ici que dans neuf poêles, en cinq jours et demi, brûle tant et tant de bois de hêtre. Bon. Qu’est-ce que tu ne comprends pas là-dedans ?

– Ça je comprends, papa. Ce que je ne sais pas, c’est si la première proportionnalité est inverse et la deuxième directe, ou si c’est la première qui est directe et la deuxième inverse, ou les deux directes ou les deux inverses.

Mon cuir chevelu refroidit lentement au niveau des racines. Qu’est-ce qu’il gazouille, ce gosse, avec ces proportionnalités ? Que peuvent être ces maudites proportionnalités ?
Comment est-ce qu’on pourrait comprendre ça d’emblée ?

Je le gronde sans mollir :
– Gabi ! Tu parles encore trop vite ! Comment veux-tu comprendre de cette façon ? Avec la bouche on ne peut pas… Qu’est-ce que ça veut dire proportionnalité inverse et directe, et directe et inverse, saperlipopette ! Pourquoi pas un contrebassiste qui grimpe aux murs ?

Gabi rigole. Je hurle :
– Ne rigole pas ! Je te fais instruire, je m’échine pour toi, et voilà le résultat ! Tu n’écoutes pas à l’école ! Peut-être que tu ne sais même pas… tu ne sais même pas… (Je le fixe, ahuri, en proie à un terrible soupçon.) Peut-être que tu n’as pas la moindre idée de ce qu’est une proportionnalité ?

– Bien sûr que si, papa. La proportionnalité… la proportionnalité… La proportionnalité est un rapport… dans lequel le quotient des membres intérieurs… ou plutôt le produit des membres extérieurs…

D’effroi, je claque des mains.
– Qu’est-ce que je disais ! Un gamin de onze ans qui ne sait pas ce que c’est qu’une proportionnalité !

Les lèvres de Gabi se tordent de nouveau, il est prêt à pleurer :
– C’est quoi ?
– Quoi ? Attends un peu, canaille ! Tu vas immédiatement chercher ton livre et tu me lis trente fois la définition ! Sinon…

Effaré, Gabi tourne les pages, puis récite :

– Une proportionnalité est une expression dont les deux membres intérieurs se rapportent aux deux autres membres ainsi que… Oui, papa, mais quels sont ici les deux membres intérieurs, le volume de bois de hêtre et le nombre de jours, ou plutôt le nombre de poêles et le volume de bois de hêtre ?

 

– Encore trop vite ! Passe-moi ce livre.

Et je m’y attaque avec un sérieux terrifiant :
– Écoute, Gabi, ne sois pas aussi idiot. C’est clair comme de l’eau de roche. Regarde, c’est simple. Tiens. Écoute bien ! On nous dit, n’est-ce pas, que dans neuf poêles en tant de jours, tant et tant de bois de hêtre. Donc si tant et tant de bois de hêtre en neuf jours, alors il est sûr, n’est-ce pas, qu’en douze jours ce n’est pas tant et tant mais…
– Oui, papa, jusque-là moi aussi je comprends, mais la proportionnalité…

La colère me prend.
– Ne jacasse pas quand je parle, je… tu ne comprendras pas comme ça. Écoute-moi. Si en neuf jours tant et tant, alors en douze jours, disons, probablement tant et tant en plus. En revanche, pardon, peut-être pas plus, parce que pas dans neuf poêles mais dans douze, c’est-à-dire tant en moins, ou plutôt tant en plus, comme si c’était la même quantité en moins que ce qu’il y a en plus… Dans ce cas, en effet, la proportionnalité… la proportionnalité…

Brutalement, la lumière se fait dans mon esprit. Je suis foudroyé par la Grande Illumination, j’en couvais en moi l’absence et elle m’assombrissait depuis vingt et quelques années, c’est juste, j’ai enfin compris ! Il n’y a pas de doute – alors, là-bas… très évidemment –, c’est juste, c’est évident, mon père, déjà, ne comprenait pas ce problème !

Je coule vers Gabi un regard en biais. Pendant ce temps, lui, mine de rien, il a ouvert son livre d’histoire et il se rince l’œil avec une vieille image, la scène où Pal Kinizsi (1) fait leur affaire à deux Turcs.

J’assène un grand coup sur sa caboche : ça claque.
– Tiens ! je ne suis pas assez stupide pour me fatiguer avec toi si tu n’écoutes même pas !
Gabi hurle comme ses deux Turcs à l’unisson.

Et moi, je quitte ma place avec soulagement ; à travers le brouillard du passé un visage se dessine devant moi : celui de mon père qui, allègre et soulagé, donne un grand coup sur ma caboche, comme pour dire : « Passe ça à ton fils, pour moi, ça suffit ! », et en sifflotant, les mains dans les poches, gaiement, il prend le chemin de sa tombe, où personne ne demande en combien de jours brûlent neuf stères de bois de hêtre et soixante ou soixante-dix ans de vie.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil Je dénonce l’humanité, réédition à paraître aux éditions Viviane Hamy le 9 mai 2014. Elle a été traduite du hongrois par Judith et Pierre Karinthy.

La gaieté de l’art

En 2012, l’écrivain catalan Enrique Vila-Matas est invité à Cassel par les commissaires de l’exposition d’art contemporain dOCUMENTA, qui se tient tous les cinq ans, trois mois durant, dans la petite ville allemande. Seule contrepartie : l’auteur doit, pendant cinq jours, s’asseoir à la table d’un restaurant chinois à la périphérie de la ville pour écrire et discuter avec les curieux qui lui poseront des questions. De cette étrange expérience, Vila-Matas a tiré « Cassel n’invite pas à la logique », une « joyeuse réflexion sur l’art contemporain, entre autofiction et essai romancé », selon le quotidien La Vanguardia. Avec beaucoup d’ironie, Vila-Matas, qui avoue d’emblée ne rien connaître à l’art contemporain, raconte comment il s’est peu à peu laissé gagner par le vent de gaieté et d’optimisme qui soufflait sur le festival. Dans la vieille Europe moribonde, étouffée par la crise, assommée par les discours trop sérieux des élites, Cassel est l’occasion d’une « rencontre avec l’insolite », note Nadal Suau dans El Mundo. « Ici, la joie est une conquête de l’art, une pirouette de créateur, comme un pied de nez à la triste histoire. »

Une famille comme ça !

La voiture était arrêtée à l’entrée du pont de Galata, le cocher s’acquittait du droit de passage. Le vendeur de citronnade criait depuis son emplacement habituel sur la Corne d’Or. Les mouches se posaient sur les fruits du marchand de pêches d’à côté. Au loin, devant le chantier naval de Kasımpas¸a, on apercevait des carcasses de bateaux, des barques renversées sur le côté et des barges rouillées. La voiture se remit en mouvement. Le brouillard matinal s’était dissipé, laissant la place à un ciel d’un bleu limpide parsemé de quelques nuages indécis. Un bateau à aubes que Cevdet Bey reconnaissait, le Suhulet, s’éloignait en direction de la mer de Marmara. Au milieu du pont, un homme corpulent coiffé d’un grand chapeau et une femme qui ne cachait pas son visage contemplaient la mer ; leurs enfants habillés en costume de marin leur tenaient la main de chaque côté. « Une famille comme ça ! » pensa Cevdet Bey. Plus loin, au pied d’un poteau, deux hommes portant le fez observaient aussi cette famille. « Une famille comme ça ! » Des portefaix doublèrent au pas de course les hommes en fez et cravate. Le Sahilbent, un autre bateau connu de Cevdet Bey, était en train d’accoster sous les regards des enfants collés contre les grilles. Les premiers mois après son arrivée à Istanbul, Cevdet Bey aussi était venu à cet endroit pour contempler la mer, les ponts, le ballet des belles voitures et tout cet étrange tumulte. À cette époque, le quai de Sirkeci n’était pas encore un espace trop construit. « À cette époque… c’était il y a vingt ans », pensa Cevdet Bey et, se souvenant que la première fois qu’il était venu ici, c’était avec son frère, la peur le saisit.

Il ressortit de sa poche la lettre de l’Arménienne et la relut avec attention. Elle lui demandait de ne pas dire à Nusret qu’elle avait écrit cette lettre. Si cette femme très aimante avait encore le loisir de penser à des détails de ce genre, c’est que la situation n’était pas si désespérée. Il s’en voulut d’avoir pensé que cette lettre était un coup monté pour lui soutirer de l’argent. « Pourquoi me demande-t-elle de le cacher à mon frère alors ? Tout simplement parce qu’il lui interdit de me donner de ses nouvelles ! » Ce dernier n’aimait pas la mentalité ni le mode de vie de Cevdet, il n’avait pour lui que mépris, mais il lui demandait quand même de l’argent. C’est pourquoi il ne voulait pas voir son jeune frère et que, chaque fois que cela leur arrivait, lui-même se traînait plus bas que terre et essayait également d’avilir son frère avec des récriminations et des reproches toujours plus blessants. Comme Cevdet Bey le sentait, comme il savait pertinemment qu’ils avaient tous deux du mal à rester en présence l’un de l’autre, il allait rarement lui rendre visite. Quand il le faisait, il discutait un peu avec lui puis lui disait que le seul moyen de guérir de cette maladie dont il n’arrivait pas à se débarrasser, c’était d’aller à l’hôpital. Son frère répondait que les hôpitaux étaient juste bons à envoyer les gens au cimetière et que, en tant que médecin, il était bien placé pour le savoir. Ensuite, tous deux gardaient le silence et Cevdet repartait en laissant dans un coin une enveloppe avec de l’argent. Cevdet Bey relut la lettre de l’Arménienne et se mit à comparer les manifestations de la maladie chez son frère et chez sa mère.

Ils étaient tous deux atteints de tuberculose. Entre phases d’amélioration et d’aggravation, sa mère en avait souffert durant des années. Chez son frère, les premiers signes de la maladie étaient apparus trois ans plus tôt, lorsqu’il était à Paris. Jusqu’à sa fin, sa mère avait passé son temps à maugréer, à se plaindre de tout et à empoisonner la vie de son entourage. Son frère était pareil. Sa mère était mince et de faible constitution. Son frère aussi était très maigre. Cevdet Bey avait pris peur en le voyant à son retour de Paris. Cependant, autant sa mère appliquait scrupuleusement les conseils des médecins et faisait ce qu’ils lui disaient, autant son frère raillait les médecins, car lui-même l’était, alcoolique de surcroît et d’un tempérament systématiquement contestataire. « Il n’a pas pris soin de lui ! » murmura Cevdet Bey. Il se rendit compte qu’il aimait beaucoup ce frère aîné et que, au fond, il ne lui tenait pas vraiment rigueur de tous les blâmes et du mépris dont il l’accablait. Il se rappela son enfance : ils jouaient ensemble avec des camarades aux noix, au gardien de but, au toboggan… Pour la fête de Hıdrellez, ils partaient à la campagne, ils mangeaient de l’agneau et du halva. Les filles se répartissaient en deux équipes, elles jouaient à la future mariée et chantaient des chansons. Akhisar était entouré de vignes et de vergers. « C’est du passé ! » murmura Cevdet Bey. La voiture était arrivée à Tünel et se dirigeait vers Galatasaray. Soudain, elle s’arrêta au niveau du magasin de Verdoux, l’opticien. Cevdet Bey s’étira pour regarder par la fenêtre. Plus loin, un landau s’était renversé sur le côté et bloquait la chaussée. Il observa avec ennui ce qui l’entourait, lut les enseignes et regarda passer les gens.

Un homme portant chapeau sortait de l’échoppe du célèbre barbier Petro. Deux chrétiennes regardaient la vitrine de Botter où il était inscrit « Tailleur de Veliaht Reşat Éfendi ». La vitrine de Decugis étincelait d’objets en argent et en cristal. Plus loin se trouvait la pâtisserie Lebon. En apercevant l’enseigne de l’épicier Dimitrokopulo, Cevdet Bey se sentit une nouvelle fois happé par le sentiment de solitude qui l’avait assailli dans la matinée. Il essaya de trouver du réconfort dans le souvenir des jardins d’Akhisar. « Je ne peux être ni avec eux ni avec les autres ! » pensa-t-il. La voiture avait redémarré. « Si mon frère se comportait bien et ne m’écrasait pas de son mépris au moins… Qu’est-ce que j’ai, que m’arrive-t-il aujourd’hui ? » Son rêve de cette nuit lui apparaissait clairement à présent comme le signe annonciateur d’une très mauvaise journée. Parmi ses camarades de classe, celui qui lui lançait les regards les plus noirs et les plus méprisants, c’était son frère. « Pourquoi tant de mépris ? Parce qu’il se dit jeune-turc ! »

C’est lors de son premier voyage à Paris que son frère aîné Nusret avait découvert ce qu’étaient les Jeunes-Turcs. Il était sorti de l’École de santé militaire avec le grade de lieutenant. Il avait fait un stage de deux ans à l’hôpital de Haydarpaşavant de travailler pendant quelques années dans les hôpitaux militaires d’Anatolie et de Palestine. Son caractère emporté et querelleur est sans doute ce qui lui avait valu d’être sans cesse transféré d’un endroit à l’autre puis, l’année où Cevdet Bey avait ouvert sa quincaillerie à Aksaray, il avait été muté à Istanbul et il s’était marié avec une fille que lui avait trouvée la famille de Haseki. Deux ans plus tard, il partit pour Paris en la laissant, elle et le bébé qu’elle portait dans son ventre. À en croire la famille et tous ceux avec qui Cevdet Bey avait désormais coupé les ponts, la raison de ce voyage était à chercher dans ses lectures. Il paraît qu’il se plongeait durant des heures dans certaines revues et le journal Mizan où l’historien Murat Bey relatait la Révolution française avec force enjolivements. Nusret soutenait quant à lui que son départ était motivé par ce seul objectif : poursuivre ses études de médecine et se spécialiser en chirurgie. Lui qui ne supportait pas de tuer un poulet ! Cevdet Bey pensait pour sa part que la raison pour laquelle son frère entreprenait ce voyage, c’est qu’il ne rentrait pas dans le moule. Au bout de quatre ans, il était revenu, il avait divorcé, il s’était mis à boire, à être contre le sultan, il était ensuite reparti à Paris, il s’était distingué parmi les Jeunes-Turcs – autant que puisse se distinguer un alcoolique –, mais, à force de manquer d’argent, de travail et d’avoir faim, il était revenu à Istanbul, et tout cela était à mettre sur le compte de son incapacité à rentrer dans le moule, selon Cevdet Bey. Pourtant, ce dernier savait très bien que, malgré tout, son frère lui était supérieur par certains points, que les gens le trouvaient plus gentil, avenant et fiable que lui. « Et ce pour la simple raison qu’il n’assume aucune responsabilité », se disait Cevdet Bey. Alors que lui était quelqu’un qui ne craignait nullement de prendre des responsabilités, ne serait-ce qu’au regard de lui-même et de sa propre vie. Il eut un peu honte des réflexions qui lui traversaient l’esprit mais il en vint à cette conclusion : « J’ai des responsabilités, des buts et un objectif dans la vie ! Alors que lui, la seule chose qu’il aime, c’est jouer les têtes brûlées et provoquer du tapage ! »

Ce texte est extrait du roman Cevdet Bey et ses fils, à paraître le 20 mai 2014 aux éditions Gallimard. Il a été traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy.