Le crépuscule d’un grand auteur

« Lorsqu’en 1973 Max Frisch s’installa à Berlin et déménagea, avec la jeune Marianne Oellers, de vingt-huit ans sa cadette, au 8 de la Sarrazinstrasse, c’était un écrivain célèbre », rappelle Gregor Dotzauer dans le Tagesspiegel. Le besoin d’anonymat était d’ailleurs l’une des raisons qui l’incitaient à quitter sa Suisse natale. Le second motif était bien sûr l’envie de commencer une vie nouvelle, dans un endroit où il pourrait bénéficier de la compagnie et de la conversation d’autres écrivains : le soir même de son arrivée, le couple est invité à dîner chez Günter Grass, qui habite dans le voisinage.

Le séjour durera jusqu’en 1980. Jusqu’à ce que Frisch se lie à une autre jeunette, l’Américaine Alice Carey, et parte pour New York. Pendant ces sept années, il noircit cinq cahiers à spirales : son « journal de Berlin », dont il spécifie qu’il ne pourra être publié que vingt ans après sa mort. En 2011, il a donc été retiré du coffre-fort de la banque zurichoise où il était conservé, et d’importants extraits viennent d’en être publiés outre-Rhin.

« La lecture est, au début, presque magique : des nouvelles du royaume des morts. Max Frisch est de nouveau parmi nous », s’enthousiasme dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung Volker Weidermann, lui-même auteur d’une biographie de Frisch. De son vivant, le Suisse avait publié deux de ses journaux (des années 1946-1949 et 1966-1969), qui, selon Dotzauer, comptent « parmi les sommets du genre au XXe siècle ». « Ce sont des laboratoires de prose à la première et à la troisième personne : des scènes et des esquisses soigneusement agencées et rédigées, dont les rapports réciproques se révèlent peu à peu au fil de la lecture. » Là, rien de tel. C’est le journal d’un homme vieillissant, qui grossit et a de plus en plus de mal à se passer d’alcool, d’un écrivain qui craint de ne plus disposer que de « trois ou quatre années fécondes », doute des pouvoirs de la fiction et sent son talent lui échapper. « Dès les premières pages, il est hanté par des idées de mort, des désirs de suicide, le dégoût de l’existence », rapporte Weidermann.

Cette crise se traduit par un ton plus direct et une structure plus décousue, encore qu’il soit difficile de juger de ce dernier aspect : l’éditeur n’a livré au public qu’une partie du journal, jugeant que le reste était soit trop personnel, soit trop inabouti. Cette décision ulcère Weidermann, pour qui c’est ne pas respecter la volonté expresse de Max Frisch. Quant à la personne que la publication de ce journal aurait pu blesser au premier chef, Marianne Frisch, sa femme, le critique indique qu’on ne l’a consultée en rien.

L’été de mes 13 ans

Rose a 13 ans. Windy, 11 ans et demi. Chaque été, les deux amies se retrouvent sur les bords du lac Awago, où leurs familles louent un cottage pour les vacances. Entre baignades, promenades à vélo, châteaux de sable et collection de galets, les deux fillettes de bonne famille s’éveillent aux problèmes de couple de leurs parents, s’amourachent du jeune vendeur de la supérette du coin et sont fascinées par les déboires amoureux d’un groupe d’adolescents paumés en pleine découverte de la sexualité.

« J’ai toujours été captivée par ce long processus qui nous fait grandir et devenir adulte », explique la Canadienne Mariko Tamaki, auteure des textes de Cet été-là, dans un entretien au Los Angeles Times. Enfant, déjà, raconte la jeune femme, elle se posait bien des questions à ce sujet dans son journal intime, où elle décrivait par le menu les transformations physiques et psychologiques qui s’opéraient en elle ou qu’elle observait chez les autres. Les histoires racontant ces étapes particulières de la vie qui nous font passer à un nouvel âge ont une « portée universelle », affirme Mariko Tamaki, auteure de plusieurs ouvrages sur l’adolescence. « La question de savoir comment on devient la personne que l’on est supposée être n’a rien de simple, et n’est jamais définitivement tirée au clair. C’est un problème qui nous travaille à tout âge. »

 

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Et la glace changea le monde

Durant l’été de 1844, la « Société de la glace du lac de Wenham » – Wenham désignant un lac du Massachusetts – s’installa sur le Strand, une des plus grandes artères de Londres, et y exposa chaque jour un nouveau bloc de glace en vitrine. Personne en Angleterre n’avait jamais vu des blocs de glace aussi gros – en tout cas pas en été, et certainement pas dans le centre de Londres – ni aussi prodigieusement limpides et transparents. On pouvait réellement lire le journal à travers : un exemplaire était régulièrement placé derrière pour que les passants pussent voir de leurs yeux cette chose incroyable. La vitrine fit sensation, et les badauds prirent l’habitude de s’attrouper devant.

William Thackeray mentionna la glace de Wenham dans l’un de ses romans. La reine Victoria et le prince Albert exigèrent qu’elle fût utilisée à Buckingham Palace et accordèrent à la société une patente royale. Beaucoup de gens se figuraient que Wenham était une immense étendue d’eau, à l’échelle des Grands Lacs. Le géologue anglais Charles Lyell était tellement intrigué que, au cours d’une tournée de conférences, il fit spécialement le trajet depuis Boston jusqu’au lac, quoique ce ne fût pas chose aisée. Il fut fasciné par la lenteur à laquelle fondait la glace de Wenham, et postula que cela avait à voir avec sa fameuse pureté. En fait, ladite glace fondait à la même vitesse que n’importe quelle glace. En dehors du fait qu’elle avait fait un long voyage, elle n’avait absolument rien de particulier.

La glace de Wenham était un produit merveilleux. Non seulement elle se fabriquait toute seule et ne coûtait rien au producteur, mais elle était propre, renouvelable, et l’on pouvait se réapprovisionner indéfiniment. Les seuls inconvénients, c’est qu’il n’existait ni infrastructures pour la produire et la stocker, ni personne à qui la vendre. Si l’on voulait faire exister l’industrie de la glace, il fallait trouver le moyen de couper et d’extraire les blocs en grande quantité, construire des entrepôts, obtenir les permis commerciaux, s’adjoindre les services de compagnies maritimes et d’agents fiables, mais surtout créer la demande dans des endroits où l’on avait rarement, sinon jamais, vu de glace et où, selon toute probabilité, personne n’était disposé à payer pour en avoir. L’homme qui réalisa tout cela était un Bostonien de bonne famille au tempérament hardi, Frederic Tudor, pour qui faire de la glace un produit commercial devint une formidable obsession.

L’idée même d’expédier de la glace de Nouvelle-Angleterre jusqu’à des ports lointains était tenue à l’époque pour complètement folle – « le caprice d’un esprit dérangé », écrivit l’un de ses contemporains. Le premier chargement de glace à destination de la Grande-Bretagne déconcerta tellement les fonctionnaires des douanes, qui ne savaient dans quelle catégorie la classer, que les trois cents tonnes de marchandise eurent le temps de fondre complètement avant d’être autorisées à quitter le quai. Quant aux armateurs, ils se montraient fort réticents vis-à-vis de telles cargaisons. La perspective humiliante d’arriver dans un port avec un bateau plein d’eau parfaitement inutile ne les enchantait guère. De plus, ils savaient que des tonnes de glace et d’eau mouvantes rendraient leurs navires instables et leur feraient courir un réel danger. Ces hommes, voyez-vous, avaient un certain sens de la navigation, et celui-ci reposait entièrement sur l’idée que l’eau devait rester à l’extérieur du bateau ; voilà pourquoi ils répugnaient à prendre un risque aussi inhabituel alors qu’on n’était même pas sûr qu’au bout du compte il existât un marché pour ce produit.

Tudor était un homme étrange et difficile – « autoritaire, narcissique, méprisant à l’égard de ses concurrents et impitoyable envers ses ennemis », nous dit Daniel J. Boorstin. Il s’aliéna tous ses amis les plus proches et trahit la confiance de ses partenaires comme si c’était le but de sa vie. Presque toutes les innovations techniques qui rendirent possible le commerce de la glace furent en fait réalisées par son associé Nathaniel Wyeth, homme réservé, accommodant et d’une patience à toute épreuve. Lancer ce négoce coûta à Tudor des années de vaines tentatives et l’intégralité de sa fortune familiale, mais peu à peu la glace devint populaire et finit par l’enrichir, lui et beaucoup d’autres.

Pendant plusieurs décennies, la glace constitua la deuxième « récolte » d’Amérique en termes de poids. S’ils étaient convenablement isolés, les blocs duraient étonnamment longtemps. Ils pouvaient même survivre aux 25 000 kilomètres séparant Boston de Bombay – un trajet de cent trente jours au cours duquel ils ne fondaient que d’un tiers, ce qui suffisait à rentabiliser le voyage. La glace était acheminée jusqu’aux confins les plus reculés d’Amérique du Sud, mais aussi depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’à la Californie en passant par le cap Horn. La sciure, un produit jusque-là sans aucune valeur, se révéla un excellent isolant, ce qui procura des revenus supplémentaires bienvenus aux scieries du Maine.

En réalité, le lac Wenham joua un rôle tout à fait accessoire dans l’exploitation de la glace aux États-Unis. Il n’en produisit jamais plus de 10 000 tonnes par an, alors qu’on en prélevait près de 1 million de tonnes chaque année rien que dans le Kennebec, un fleuve du Maine. En Angleterre, on parlait de la glace de Wenham plus qu’on ne l’utilisait. Quelques entreprises s’en faisaient régulièrement livrer, mais quasiment aucun particulier en dehors de la famille royale. Vers 1850, non seulement la plus grande partie de la glace vendue en Grande-Bretagne ne venait pas de Wenham, mais elle n’était même pas américaine. Les Norvégiens, qu’habituellement on n’associe guère à des pratiques déloyales, avaient débaptisé le lac Oppegaard, près d’Oslo, et l’avaient renommé « lac Wenham » afin d’exploiter ce juteux marché. Au milieu du XIXe siècle, la glace vendue en Grande-Bretagne était donc majoritairement norvégienne, mais à vrai dire les Britanniques n’en ont jamais fait grand cas. Aujourd’hui encore, ils en sont aussi prodigues que si elle était délivrée sur ordonnance. En fin de compte, le véritable marché se trouvait en Amérique même.

Comme le souligne Gavin Weightman dans son ouvrage sur le commerce de la glace, les Américains en raffolaient. Ils s’en servaient pour rafraîchir la bière et le vin, pour composer d’excellents cocktails, pour faire baisser la fièvre, et grâce à elle ils imaginèrent toute une gamme de délices, notamment les crèmes glacées, qui devinrent non seulement populaires mais extrêmement inventives. Au Delmonico, un célèbre restaurant new-yorkais, les clients pouvaient commander aussi bien une glace au seigle qu’un sorbet à l’asperge, et ce parmi beaucoup d’autres parfums étonnants. La ville de New York consommait à elle seule près de 1 million de tonnes de glace par an. Brooklyn en engloutissait 334 000 tonnes, Boston 380 000 et Philadelphie 377 000. Les Étatsuniens étaient immensément fiers des commodités civilisatrices qu’avait apportées la glace. Une Américaine déclara un jour à l’écrivaine anglaise Sarah Maury, alors en visite aux États-Unis : « Chaque fois que vous entendrez calomnier l’Amérique, souvenez-vous de la glace. »

Là où celle-ci donna vraiment toute sa mesure, ce fut dans la réfrigération des wagons, grâce auxquels on put transporter d’une côte à l’autre des denrées périssables telles que la viande. Si Chicago devint l’épicentre de l’industrie du chemin de fer, c’est en partie parce qu’elle pouvait fournir et conserver d’énormes quantités de glace. On y trouvait des hangars frigorifiques d’une capacité de 250 000 tonnes. Naguère, par temps chaud, le lait (qui bien sûr sortait tiède de la vache) ne pouvait être conservé qu’une heure ou deux avant de commencer à tourner. Un poulet devait être mangé le jour où il était plumé. La viande fraîche pouvait rarement être consommée sans risque pendant plus d’une journée. Dorénavant, il était possible non seulement de garder les aliments plus longtemps sur place, mais aussi de les vendre sur des marchés très éloignés. Chicago reçut en 1842 son premier homard ; il avait fait le voyage depuis la côte Est en wagon frigorifique, et les habitants de la ville se déplacèrent pour l’observer comme s’il venait d’une autre planète. Pour la première fois de l’histoire, on n’était plus obligé de consommer les denrées tout près de l’endroit où elles avaient été cultivées, pêchées, etc. Les agriculteurs qui, dans les immenses plaines du Midwest, produisaient une nourriture moins chère et plus abondante que partout ailleurs allaient désormais pouvoir, de surcroît, la vendre pour ainsi dire n’importe où. […]

Les progrès relatifs à la conservation des aliments s’inscrivaient dans une révolution de bien plus grande ampleur, en termes de production de nourriture, qui changea la dynamique de l’agriculture partout dans le monde. La moissonneuse de McCormick permit la production en masse de grains, laquelle permit à son tour la pratique de l’élevage à l’échelle industrielle, lequel entraîna le développement de grands centres d’abattage et l’amélioration des méthodes de réfrigération. Et au cœur de tout cela, jusqu’à une époque récente, il y eut la glace. En 1930, les États-Unis possédaient encore 181 000 wagons frigorifiques qui tous fonctionnaient grâce à elle.

Le fait de pouvoir tout à coup transporter des denrées sur de grandes distances et les garder suffisamment fraîches pour les commercialiser au loin transforma l’économie de nombreux pays. Le blé du Kansas, le bœuf argentin, le mouton de Nouvelle-Zélande et d’autres marchandises du monde entier commencèrent à faire leur apparition sur des tables se trouvant à des milliers de kilomètres de leur lieu de production, et cela eut d’énormes répercussions sur les régions où l’on pratiquait une agriculture traditionnelle. Inutile de s’aventurer très loin dans une forêt de Nouvelle-Angleterre pour découvrir les fondations et les murs de clôture fantomatiques d’une ferme abandonnée au XIXe siècle. Dans toute la contrée, les paysans quittèrent leurs exploitations en masse, soit pour aller travailler à l’usine, soit pour s’essayer à l’agriculture sur de meilleures terres, plus à l’ouest. En une seule génération, l’État du Vermont perdit presque la moitié de sa population. L’Europe souffrit tout autant. Selon Felipe Fernández-Armesto, « l’agriculture britannique s’effondra quasiment au cours de la dernière génération du XIXe siècle », et elle entraîna dans sa chute tout ce qu’elle faisait vivre auparavant : les ouvriers agricoles, les villages, les églises de campagne, une certaine aristocratie terrienne. C’est aussi pour cette raison que notre presbytère, comme des milliers d’autres, fut vendu à des particuliers.

À l’automne de 2007, profitant d’une visite en Nouvelle-Angleterre, j’ai fait le trajet de Boston à Wenham pour voir ce lac qui, autrefois, fut brièvement le plus renommé du monde. Aujourd’hui, la localité de Wenham se trouve au bord d’une autoroute peu fréquentée traversant une campagne riante à vingt bons kilomètres au nord de Boston et, en conduisant de Wenham à Ipswich, on a un aperçu pittoresque du plan d’eau. Comme il sert maintenant de réservoir à la ville de Boston, il est entouré d’un haut grillage et fermé au public. Au bord de la route, un panneau retraçant l’histoire du bourg indique qu’il a fêté son tricentenaire en 1935, mais ne fait aucune allusion au commerce de la glace qui, jadis, le rendit célèbre.

Ce texte est tiré de Une histoire du monde sans sortir de chez moi, à paraître aux éditions Payot le 7 mai. Il a été traduit par Hélène Hinfray.

Sur le front punk

C’est en 1976 que la vague punk frappa la côte Ouest des États-Unis, avec le concert des Sex Pistols au Winterland de San Francisco. L’engouement suscité par la nouvelle musique dans ce haut lieu du « flower power » allait donner naissance à un punk hybride et inventif, mêlant cheveux longs, tenues provocatrices et rock pêchu.

Le célèbre photojournaliste Stanley Greene, alors peintre amateur et étudiant du San Francisco Art Institute, était aux premières loges. Dans Western Front, qui rassemble plus d’une centaine de ses clichés de l’époque, il raconte comment le jeune Noir natif de Brooklyn qu’il était fut tout de suite happé par la déferlante : « Le mouvement punk était tellement étranger au monde d’où je venais… Ce son de Blanc, ça me prenait aux tripes, ça ne me lâchait pas. Il fallait que je suive ça. Et comme tous mes amis faisaient partie de cette scène, la photographier était tout à fait naturel. » Troquant ses dreadlocks et son accoutrement hippie contre un pantalon de cuir et un blouson de motard, il plonge soir après soir dans le chaudron bruyant et très alcoolisé du Mabuhay, le principal club punk de la ville et rival du CBGB’s new-yorkais. Au départ, il a un projet de documentaire, mais se fait voler sa caméra.

Qu’à cela ne tienne, il se rabat sur la photo : « J’ai commencé à faire des images fixes, explique-t-il, mais je voulais quand même travailler cette matière de manière cinématographique. J’essayais de raconter l’histoire en images animées, mais avec des photos. » Rien n’échappe à son Leica : les groupes de musiciens locaux, bien sûr (parmi lesquels The Mutants, Tuxedomoon, The Avengers ou Romeo Void), mais aussi les toilettes cradingues, les filles camées et les lendemains de fête difficiles. Ces scènes crues, prises sur le vif, souvent intimes et où se glissent de beaux portraits, restituent l’atmosphère quotidienne d’un petit monde en ébullition. Le talent du futur quintuple lauréat du World Press est déjà là, à l’état brut. Publiés dans le magazine Punk Globe, ses clichés attirent l’attention et Greene se fait bientôt un nom dans le milieu, au point d’être élu (comble des honneurs) « punk du mois ».

Les clichés de Western Front, commente Alexander Strecker sur le site Lensculture, « nous parlent autant du sujet photographié que de l’artiste, de la scène et de l’époque. Elles nous attirent à elles tout en nous entraînant en arrière – la sueur, la bière, le vomi et les cigarettes jaillissent presque de la page ».

 

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L’Inde bouleversée du seigneur de Molasur

Molasur se trouvait à quelques centaines de mètres en retrait de la grande voie de circulation. On y accédait par une petite route criblée de nids-de-poule ; elle n’avait pas été goudronnée depuis des décennies. La maison de Sathy se dressait à l’entrée du village. C’était une maison traditionnelle, bâtie au XIXe siècle, avec des murs blanchis à la chaux, un toit de tuiles et des sols de ciment toujours frais, même en été.

À chacune de mes visites, Sathy me servait un délicieux café préparé selon la méthode de l’Inde du Sud. Il y ajoutait un peu de lait frais tiré au pis de la vache attachée dans une cour derrière la maison. La mère de Sathy était en générale assise à la cuisine, dans un fauteuil en rotin installé sur le seuil de la porte donnant sur cette cour, juste assez près du soleil pour en avoir la lumière, mais pas la chaleur.

Sathy habitait dans cette maison avec sa mère, une sœur et plusieurs autres membres de la famille. Sa chambre, à l’étage, possédait un balcon couvert qui donnait sur le village. Elle était le plus souvent en désordre – livres, vêtements, peigne et autres accessoires traînaient sur le lit qui ne semblait jamais fait. C’était une chambre de célibataire. Sa femme et ses enfants vivaient à Bangalore.

L’épouse de Sathy s’appelait Banushree Reddy, ou Banu. Après leur mariage, elle s’était installée à Molasur et avait essayé, pendant quelque temps, de s’adapter à la vie du village. Mais cet arrangement n’avait pas fonctionné. L’environnement rural était contraignant – intenable, à vrai dire, pour une femme moderne élevée à la ville. Banu avait un diplôme d’ingénieur, un autre en administration des affaires, et elle avait grandi dans l’idée que les femmes étaient faites pour travailler et avoir une carrière. Ne réussissant pas à trouver  sa place à Molasur, elle était retournée à Bangalore où elle avait ouvert un cabinet de conseil. Elle formait les nouvelles recrues des entreprises d’informatique et de prestations de service de la ville.

L’absence de sa famille était pour Sathy une source de tension constante. Il me parlait beaucoup de ses enfants qu’il ne voyait que le week-end, quand il se rendait en voiture, parfois en bus, à Bangalore. Banu lui répétait qu’il devait venir s’installer avec eux en ville, que les enfants avaient besoin de leur père. Mais il était trop attaché à la terre de ses ancêtres – aux champs qu’il arpentait chaque jour, aux villageois envers qui il estimait encore avoir des responsabilités même s’ils n’étaient plus ses sujets.

– Que puis-je faire, Akash ? me demanda-t-il un jour. Ici, je suis chez moi. C’est mon village, ce sont mes gens. Ils ont besoin de moi. Tous ces hommes et ces femmes dépendent de moi. Que deviendraient-ils, si je m’en allais vivre à Bangalore ?

J’aimais beaucoup nos promenades dans les champs autour de Molasur. Sathy et moi quittions le village en passant par d’étroites rues bordées de maisons en terre battue, à toit de chaume, et d’habitations en dur. Molasur comptant plus de cinq mille habitants, ces rues grouillaient toujours de monde. Nous longions ensuite l’étendue sableuse d’un espace de jeux pour enfants, puis, à la lisière des terres de Sathy, un vieux temple dont le temps avait noirci la tourelle.

La campagne s’offrait alors à nous. Je devenais presque euphorique, comme si j’avalais une grande goulée d’air frais, quand nous quittions l’atmosphère étouffante du village pour nous lancer sur les champs dégagés.

Lors de nos balades, Sathy trimballait toujours un long bâton en bambou avec lequel il fendait l’air, de temps en temps, d’avant en arrière ou de haut en bas. Il le faisait aussi parfois passer horizontalement d’une main à l’autre. Ce bâton était là pour nous protéger des chacals, disait-il, mais je n’ai jamais vu le moindre chacal. Je crois qu’il lui servait, comme un sceptre, à affirmer son autorité.

Un après-midi de novembre où le ciel était gris, entre deux averses de mousson, Sathy m’annonça qu’il voulait me montrer quelque chose sur ses terres. Nous allions devoir aller plus loin qu’il ne m’avait jamais emmené jusqu’alors, au-delà des champs, au-delà du réservoir, jusqu’à ce qu’il appelait ses « terres forestières » : quarante hectares sauvages, jamais cultivés, qui avaient servi autrefois de terrain de chasse au lapin et au faisan. À l’époque des Britishers, précisa-t-il, comme disent plaisamment les Indiens pour évoquer les anciens colonisateurs.

Nous partîmes, comme d’habitude, de sa maison. Dans les rues tortueuses de Molasur, les gens accouraient pour le saluer, la plupart les mains jointes devant la poitrine, certains inclinant le buste. Paternaliste et attentif, Sathy prenait des nouvelles de leur santé, de leur situation professionnelle, de l’éducation des enfants. Il gronda un homme qui travaillait à Chennai et n’avait pas envoyé d’argent à son père malade depuis un bon moment. Il en sermonna un autre, au chômage, qui ne semblait pas faire grand-chose pour retrouver son emploi. […]

À la sortie du village, quatre ou cinq jeunes types maigrichons se tenaient autour d’une moto au bord du chemin. Ils se passaient une cigarette. Ils étaient vêtus de chemises en polyester et de pantalons noirs serrés par des ceintures synthétiques autour de leurs hanches étroites. Sathy les apostropha d’une voix sévère et exigea qu’ils jettent leur cigarette.
Les jeunes le dévisagèrent. Ils se mirent à rire – à ricaner, plutôt. Décontenancé, Sathy passa près d’eux sans s’arrêter.

– Ça compte, pour moi, ce genre de choses, me dit-il. À cause de… de ce qui se faisait autrefois. Jamais un homme n’aurait osé fumer devant mon père !

Au moment où ce dernier avait succombé, à l’âge de soixante-trois ans, à une crise cardiaque, Sathy se trouvait en fac de droit à Pondichéry. Obligé d’interrompre ses études et de revenir s’installer à Molasur pour gérer la propriété familiale, il avait essayé de succéder à son père comme celui-ci l’y avait préparé. Mais c’était le début des années 1990 : les gens des villages commençaient à avoir des idées nouvelles sur la place qui était la leur dans le monde ; les jeunes, en particulier, ignoraient le respect craintif que leurs parents avaient éprouvé face aux Reddiars [haute caste guerrière].

Pendant la promenade, cet après-midi-là, Sathy me parla du phénomène de restructuration sociale auquel il s’était heurté à son retour. La chose s’expliquait en partie, estimait-il, par le fait que les gens avaient de plus en plus confiance en eux-mêmes – et elle affectait les villages du pays tout entier. Mais il y avait un autre facteur en jeu : les revers de fortune des exploitants comme les Reddiars. L’agriculture indienne était en crise. Les rendements baissaient, les coûts d’exploitation – main-d’œuvre, engrais, pesticides – grimpaient en flèche et les fermiers abandonnaient la profession. Alors que le taux de croissance global de l’économie indienne était de sept, huit ou neuf pour cent, celui de l’agriculture stagnait sous les trois pour cent.

Sathy reconnaissait que sa famille s’en tirait mieux que beaucoup d’autres. Les plus petits fermiers, incapables de réaliser les économies d’échelle nécessaires, trop pauvres pour acheter tracteurs et autres engins mécanisés, tombaient les uns après les autres. De nombreux paysans étaient submergés par les dettes : des centaines, peut-être des milliers, s’étaient suicidés depuis deux décennies que l’Inde s’était lancée sur la voie des réformes. Et même les gros exploitants comme Sathy souffraient ; ils ne pouvaient plus se reposer sur les fortunes dont ils disposaient autrefois, notamment pour asseoir leur autorité et acheter la loyauté des villages.

– L’apparition de tous ces problèmes m’a vraiment choqué, me dit-il. Nous ne sommes pas devenus pauvres, nous n’avons pas autant de mal que d’autres, mais je me souviens qu’autrefois nous dépensions beaucoup plus librement. Il y a vingt ans, jamais je n’aurais imaginé devoir un jour me faire du souci pour ma situation financière. Mais ce jour est arrivé. C’est une nouveauté. Un défi à relever pour nous tous.

« À titre personnel, je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent. Je suis heureux de mener une vie simple. Mais il est indéniable que les gens ne nous considèrent plus comme autrefois. Tout le monde sait que les Reddiars ne sont plus aussi riches que dans le passé. Et la triste vérité, c’est que même dans les villages, c’est l’argent qui achète le respect. Les gens nous admiraient parce que nous avions un certain prestige, mais je ne suis pas assez bête pour penser qu’ils n’étaient pas impressionnés avant tout par notre fortune.

Sur le chemin, nous croisâmes un très vieil homme vêtu d’un simple pagne. Il fumait une beedie qu’il dissimula au creux de sa main quand il nous vit approcher. Quand Sathy lui ordonna de la lâcher il s’exécuta sur-le-champ, sans la moindre hésitation. Sathy parut satisfait. Il me dit que les jeunes loubards qui avaient refusé de se débarrasser de leur cigarette n’étaient sans doute pas du village. Ils arrivaient de la ville ; ils avaient décidé de passer la journée à la campagne.

– La plupart des gens de Molasur connaissent encore les usages d’autrefois, précisa-t-il. Ils savent qui je suis, ils savent comment se comporter devant moi. Ils savent faire preuve de respect.

Le respect. Un des mots préférés de Sathy. Il m’avoua que sa femme se moquait de lui parce qu’il l’avait trop souvent à la bouche. Elle le traitait d’imbécile. Elle l’accusait d’être tellement accroché au passé, tellement soucieux de faire valoir le prestige d’antan de sa famille, qu’il se souciait davantage de respect que des aspects pratiques de l’existence. « Ça se mange, le respect ? lui demandait-elle parfois. Il assurera l’éducation de tes enfants, ton fichu respect ? »

– D’une certaine façon, Banu a raison, précisa-t-il. Mais… elle ne comprend pas. C’est une femme de la ville. Elle ne sait pas ce qui est important au village.
L’après-midi touchait à sa fin. Sathy et moi continuions de marcher d’un bon pas à travers les champs. Le soleil venait d’apparaître dans une étroite bande de ciel bleu, à l’horizon, entre les nuages bas. C’était un soleil d’hiver, doux, un peu flou, suspendu comme une motte de beurre ronde au-dessus de la terre.

Sathy parlait beaucoup comme toujours – un torrent de mots. Il semblait préoccupé. Il me raconta qu’il rentrait tout juste d’un séjour à Bangalore. Un membre de la famille de Banu, un oncle qui avait fait fortune dans l’immobilier, avait organisé une réception éblouissante pour fêter l’achat d’une certaine propriété. Il y avait accueilli six mille invités à qui il avait servi un repas luxueux – des centaines de plats – accompagné par un orchestre.
Darshan, le fils de Sathy, avait demandé après coup si leur famille était en mesure, elle aussi, de donner de pareilles fêtes.

– Je lui ai répondu : « Jamais. Jamais. Ne t’attends pas à ce genre d’extravagances de ma part. Je ne suis qu’un simple fermier. Je ne peux pas atteindre ce niveau-là. Mais je suis respecté, tout le monde me connaît, et je peux faire en sorte de te donner une bonne éducation. Tu ne dois rien attendre de plus de ma part. »

Sathy frappa durement sur le sol avec son bâton en bambou, avant d’enchaîner :
– Les gens deviennent tellement superficiels, dans ce pays ! Tout ce qu’ils veulent, aujourd’hui, c’est en mettre plein la vue. À Bangalore, par exemple, il y a tous ces employés des sociétés d’informatique – tous ces gamins avec leurs téléphones portables, leurs gros salaires, leurs ceci et cela. Ils sont comme les Américains. Ils ont des cartes de crédit plein leurs portefeuilles, mais plus aucun véritable sentiment. Quand vous les rencontrez, ils vous lancent un « Salut ! », et puis « Bye ! », parfois ils vous déclarent même qu’ils vous aiment, mais il n’y aucune émotion réelle dans leurs propos. C’est comme aux États-Unis. Nous voulons tout en abondance, et tout de suite.

« Je comprends, au fond, pourquoi ça se passe de cette façon là-bas. Les Américains ont besoin de beaucoup de choses, et en taille maxi, parce qu’ils n’ont rien qui soit ancien. Mais pourquoi faut-il que nous devenions comme eux ? L’autre jour, je suis passé en voiture devant un temple en construction. Il était immense ! J’ai regardé mon chauffeur et j’ai dit : « Eh bien quoi, nous faisons des temples comme les Américains, maintenant ? » Ce n’est pas nécessaire, Akash. Regardez les idoles de nos vieux temples. Elles sont minuscules, elles sont anciennes et elles ont tout le pouvoir qu’il leur faut. Nous sommes en train de perdre de vue l’essentiel : notre histoire, notre passé.

« Comprenez-moi bien. Je suis très content pour les gens. Je veux que mon village, mon pays se développent. Je veux que les gens s’enrichissent. La croissance, c’est excellent. Elle permet aux gens de s’éduquer, de s’affirmer. De se défendre. Aujourd’hui, ils ne se laissent plus faire. Même les femmes : elles sont tellement hardies ! Ma mère n’aurait jamais osé élever la voix devant mon père. Mais regardez Banu : elle fait ce qu’elle veut. Elle s’en va vivre à Bangalore avec mes enfants et qu’est-ce que j’y peux ? Je n’ai rien à dire.

– Vous vous contredisez, vous ne trouvez pas ? fis-je remarquer.

– Non. Je ne me contredis pas. Je sais que tout ce qui se passe, c’est bien pour le pays. Je sais qu’il faut que les choses changent. Et certaines personnes s’élèvent dans la société, forcément, tandis que d’autres sont obligées de perdre leur rang. Ma famille a dominé pendant tellement longtemps ! Je sais que mon statut social, celui de mes ancêtres, je ne peux pas le garder indéfiniment. N’empêche, l’amour-propre est là. Et… Et il se raccroche à ce qu’il connaît. […]

Sathy me disait souvent que la condition sociale des habitants de Molasur ne cessait de s’améliorer. Il me parlait d’ouvriers agricoles sans terre dont les enfants étaient partis à la ville, avaient fait des études, décroché des postes dans des compagnies high-tech – et envoyaient désormais de l’argent chez eux. Il évoquait des hommes et des femmes dont les parents avaient autrefois travaillé aux champs, pour sa famille, et qui étaient maintenant assez riches pour lui acheter des terres. […]

Sathy me parlait souvent, en particulier, de l’évolution de la condition de la caste des Dalits – autrefois appelés Intouchables – à Molasur. Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’Inde, les Dalits sont restés cantonnés au bas de l’échelle sociale. Ils étaient condamnés aux travaux subalternes et considérés comme malsains, tels que le nettoyage des latrines, l’équarrissage, la collecte des ordures ou le tannage du cuir. Ils étaient soumis et intimidés et, dans l’ensemble, supportaient docilement leur oppression. D’après Sathy, cependant, leur situation avait changé du tout au tout. Les Dalits exigeaient leur part de la nouvelle Inde. Ils n’avaient plus peur de faire valoir leurs droits, et même de réclamer certains privilèges.

– Les Dalits ne sont plus si complexés, m’affirma-t-il un jour. Ils se défendent. Autrefois, nous les dominions, mais maintenant les rôles s’inversent. Plus personne n’ose leur résister.

Je restais sceptique face à ces affirmations. L’Inde avait beau changer, et le gouvernement avait beau produire des efforts très réels, depuis l’indépendance, pour abolir le système des castes et en faire disparaître les stigmates, je savais que les pratiques discriminatoires, entre castes, restaient endémiques. Dans les médias, j’entendais parler de débits de boissons qui refusaient de servir les Dalits dans les tasses ou les verres qu’ils utilisaient pour les autres castes ; j’entendais parler de familles qui assassinaient des Dalits, ou parfois leurs propres enfants, pour « laver leur honneur » – parce que ces Dalits et ces enfants avaient osé former des couples qui brisaient les barrières de castes.

Lorsque Sathy affirmait que les Dalits de Molasur n’étaient plus du tout opprimés, je me montrais donc méfiant. […]

Il me répliqua un jour que si je ne le croyais pas, je n’avais qu’à venir voir la chose de mes propres yeux. Il proposa de me présenter un Dalit qui s’appelait M. Das. Celui-ci avait quarante-deux ans ; il était né dans la pauvreté ; personne n’aurait parié cher sur son avenir. Mais aujourd’hui… Eh bien, il fallait que je me rende compte par moi-même de la vie qu’il s’était bâtie. […]

Das avait décroché une licence d’histoire dans une université de Chennai. Parti là-bas à l’âge de dix-huit ans, il avait pu consacrer trois ans à ses études. C’était pendant cette période qu’il avait commencé à réfléchir à la situation des Dalits dans la société indienne. Parfois, lorsqu’il revenait en visite à Molasur, il se remémorait les insultes qu’il avait essuyées dans son enfance – l’interdiction faite aux Dalits d’entrer dans les temples, par exemple, ou l’obligation qu’ils avaient de traverser la rue quand un membre d’une caste supérieure marchait dans leur direction. À l’école, les Dalits n’avaient pas le droit de boire dans une tasse : les enseignants leur versaient l’eau directement au creux des mains. Les Dalits n’avaient même pas le droit de toucher les récipients utilisés pour verser l’eau, car les autres castes craignaient qu’ils ne les contaminent.

À Chennai, tout était différent. Dans le melting-pot de l’anonymat urbain, les castes avaient beaucoup moins d’importance. Personne ne connaissait les origines de Das ; personne ne savait d’où il venait, ce que faisaient ses parents. Il avait été stupéfait, à l’université, de pouvoir se lier d’amitié avec des membres des castes supérieures. Son meilleur copain était un Aiyar, de la caste des brahmanes. Ses amis et lui passaient des heures, assis tous ensemble, à bavarder, à parler, à manger – en partageant verres et couverts. Des choses qui étaient alors inimaginables à Molasur. […]

La maison de Das possédait deux niveaux et une véranda. Ses murs résistaient bien aux pluies, de toute évidence, car la chaux qui les couvrait ne s’écaillait pas. Juste à côté se trouvait la masure au toit de chaume dans laquelle Das avait grandi et qu’il avait retrouvée après son séjour à Chennai : sa porte d’entrée ne mesurait pas plus d’un mètre de haut et son unique pièce faisait une quinzaine de mètres carrés. J’essayai d’imaginer douze personnes entassées là.

La femme de Das, qui portait un sari bleu et nous accueillit avec un grand sourire, installa des chaises en plastique dans la véranda. Das me parla de sa jeunesse. […]

À la saison des pluies, la maison prenait l’eau ; ses parents restaient éveillés toute la nuit, recueillant dans des récipients en métal l’eau qui gouttait à travers les trous du toit de chaume. Son père travaillait comme ouvrier agricole et courtier en vaches. Mais il gagnait très peu. C’était un homme brisé. Il buvait beaucoup.

Das enchaîna pour expliquer que les choses étaient infiniment plus prometteuses pour ses propres enfants. À son retour à Molasur, il s’était lancé dans l’immobilier. Il avait démarré avec des parcelles minuscules, dans les champs des alentours. Puis, travaillant très dur, il avait réussi à s’attaquer à des projets plus importants, sur de plus grands terrains, et il avait gagné davantage d’argent.

Aujourd’hui, deux de ses enfants faisaient leurs études dans une université privée de Chennai. Ils seraient bientôt ingénieurs. Quand ils prévoyaient une visite au village, Das pouvait se permettre d’envoyer un taxi les chercher. Son plus jeune fils était dans une école internationale proche de Molasur – une école dans laquelle était inscrite une des nièces de Sathy.

– Vous imaginez ça, Akash ? s’exclama alors ce dernier. Fréquenter la même école que les enfants du zamindar !

 

Ce texte est tiré de L’Inde de demain, à paraître aux éditions Albin Michel le 7 mai. Il a été traduit par Pierre Reignier.

L’histoire peut-elle s’écrire au conditionnel ?

À quoi aurait ressemblé l’histoire du XXème siècle si ce n’est pas le frère d’Adolf Hitler, mais ce dernier, qui était mort de complications de la rougeole à l’âge de six ans ? Que ce serait-il passé si l’accident de circulation dont Winston Churchill a été victime dans une rue de New York en 1931 (il a été renversé par un taxi) avait coûté la vie au futur Premier ministre britannique ? Si John Fitzgerald Kennedy n’avait pas été assassiné ? Si l’Invincible Armada de Philippe II, au XVIème siècle, n’avait pas été défaite par les navires de Francis Drake, avec pour conséquence de permettre aux soldats espagnols massés à bord de ses vaisseaux de débarquer sur les côtes de l’Angleterre ? Si, lors de la guerre de sécession américaine, les troupes sudistes confédérées n’avaient pas été vaincues (à un prix très lourd) à Gettysburg par l’armée nordiste de l’Union ? Si la déclaration Balfour, qui a jeté les bases de l’État d’Israël, n’avait jamais été signée ? Et si, comme Victor Hugo s’est plu à en explorer l’idée dans Les Misérables, Napoléon avait remporté la bataille de Waterloo ?

Au cours des vingt dernières années, des centaines de livres et d’articles ont été publiés sur des questions de ce type. Objet d’un spectaculaire engouement, l’« l’histoire contrefactuelle », parfois aussi appelée « histoire virtuelle », est aujourd’hui résolument à la mode et semble avoir conquis la respectabilité scientifique qui lui a longtemps fait défaut. Loin de ne donner lieu qu’à des manifestations sporadiques, l’histoire contrefactuelle est devenue un véritable genre, si abondamment représenté et porté par une telle ambition, déclare Richard Evans dans Altered Pasts, qu’il requiert l’examen. Altered Pasts est un livre critique : l’opinion d’Evans est que la multiplication des travaux de cette catégorie ne constitue pas une évolution dont il faut se réjouir. À ses yeux, l’histoire contrefactuelle, sous la forme où elle est le plus fréquemment pratiquée en tous cas, est une perte de temps, une entreprise largement inutile, sans intérêt réel pour la recherche historique et loin d’être innocente.

Engagé dans la « querelle des historiens »

On ne s’étonnera pas de voir Richard Evans mener l’offensive contre l’histoire contrefactuelle. Spécialiste de l’histoire du Troisième Reich, à laquelle il a consacré une monumentale trilogie qui fait autorité, et de l’histoire sociale, notamment celle du féminisme, dans l’Allemagne des XIXème et XXème siècles, prolifique auteur de recensions d’ouvrages historiques dans ses domaines de compétence, entre autres dans la London Review of Books, dont il est un contributeur régulier, très intéressé par les questions d’épistémologie en histoire, Richard Evans est réputé pour ses prises de position tranchées, son tempérament combatif et son goût pour la controverse. Très engagé dans la « querelle des historiens » au sujet de la nature de l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie, Evans s’est violemment opposé à ceux qui, comme l’historien allemand Ernst Nolte, s’évertuaient à présenter ce massacre, non comme le produit d’une politique délibérée plongeant ses racines dans l’antisémitisme, mais comme une réponse, sous la forme d’une attaque préventive, à la menace que les bolchéviques, auxquels les Juifs étaient assimilés, faisaient censément peser sur l’Allemagne. Lors d’un épisode mémorable, intervenant au titre d’expert dans un procès intenté par l’historien révisionniste David Irving à une universitaire américaine qui avait déclaré qu’il niait l’Holocauste et défendait l’hitlérisme, Evans avait accusé en termes extraordinairement durs Irving de manipuler les documents et de tordre les faits historiques en soutien à ses idées politiques.

Sur un plan plus strictement scientifique, Richard Evans est connu pour un livre polémique publié en 1997 intitulé In Defence of History. L’objectif explicite de cet ouvrage, dont l’argumentation se déploie en prenant pour référence les vues exprimées dans deux livres britanniques classiques d’introduction à l’histoire Qu’est-ce que l’histoire de E.H. Carr et The Practice of History de Geoffrey Elton, était de définir, au plan épistémologique, une position à mi-chemin entre l’empirisme parfois un peu rigide, étroit et dogmatique des historiens traditionnels et les théories « post-modernes ». En pratique, Evans s’en prenait toutefois essentiellement à ces dernières, qu’il accusait de miner les bases de sa discipline en promouvant un relativisme stérile basé sur la contestation de l’idée de vérité historique et la négation de la possibilité d’établir objectivement les faits par l’étude rigoureuse des documents intelligemment interrogés.

Tite-Live et Churchill

Partant en guerre dans le même esprit contre l’histoire virtuelle, Richard Evans est bien conscient que celle-ci ne constitue pas une idée neuve. Toute la première partie de Altered Pasts est d’ailleurs consacrée à un inventaire des occasions où elle est apparue par le passé sous la plume d’historiens, de penseurs ou d’hommes de lettres. De Tite-Live à Winston Churchill, nombreux sont en effet les esprits inventifs qui se sont divertis à spéculer au sujet de l’image qu’offrirait le monde dans l’hypothèse où certains événements ne se seraient pas produits.

Durant des siècles, souligne toutefois Evans, les expériences de pensée de ce type n’ont pas eu d’autre statut que celui d’un divertissement intellectuel, une espèce de « jeu de société », pour emprunter l’expression péjorative utilisée à leur propos par E.H. Carr, ou celui d’un exercice rhétorique à fin d’édification ou de satire. La célèbre affirmation de Pascal, fait-il remarquer, au sujet du nez de Cléopâtre, « s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » (Marc-Antoine n’ayant pas été écrasé par Octave lors de la bataille navale d’Actium, l’Empire romain n’aurait jamais été formé), avait fondamentalement pour fonction de stigmatiser les ravages faits par la beauté et de mettre en garde contre les folies de la vanité et du sentiment amoureux. Et lorsque qu’Edward Gibbon, dans un passage fameux de L’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, soutenait que dans un monde où Charles Martel n’aurait pas réussi à arrêter les Maures à Poitiers, ces derniers étant parvenus jusqu’en Écosse et en Pologne, on enseignerait le Coran à Oxford, un de ses objectifs, suggère Evans, semble avoir été de faire de l’ironie aux dépens d’une université où il estimait avoir totalement perdu son temps (une interprétation astucieuse mais qui n’explique pas tout, tant Gibbon donne l’impression de prendre au sérieux son scénario d’un envahissement de l’Europe par les Arabes).

Plus près de nous, Richard Evans mentionne aussi les exemples de grands historiens du XXème siècle qui ont joué avec l’idée d’un passé qui aurait pu avoir lieu, comme G.M. Trevelyan lorsqu’il étudiait les conséquences possibles de la réalisation du scénario envisagé par Victor Hugo (la victoire de Napoléon à Waterloo), ou Fernand Braudel imaginant le visage qu’aurait eu une France dans laquelle le protestantisme serait devenu la religion dominante. Il évoque aussi quelques recueils d’essais composés dans cet esprit publiés durant la première moitié du XXème siècle, dont le premier et un des plus célèbres, réalisé sous la direction de John Colling Squire : la plupart des contributeurs étaient des écrivains, par exemple G.K. Chesterton et André Maurois, et les articles avaient été rédigés pour la plupart dans une intention de divertissement.

L’histoire contrefactuelle ne s’est réellement imposée parmi les historiens de métier qu’au cours des années 1990, plus particulièrement après la parution d’un ouvrage collectif sur ce thème qui lui a un peu servi de manifeste : Virtual History, dirigé par l’historien anglais Niall Ferguson. Dans l’ensemble, l’explosion des travaux mettant en œuvre cette approche est d’ailleurs un phénomène essentiellement anglo-saxon. En France, par exemple, bien qu’un de ses précurseurs ait été le philosophe Charles Renouvier, inventeur du terme « uchronie » pour désigner un passé imaginaire, et en dépit de la publication de quelques ouvrages relevant de cette catégorie comme celui conjointement signé par l’historien du XXème siècle Fabrice d’Almeida et Anthony Rowley, un des leaders de l’histoire contrefactuelle aux États-Unis, l’histoire virtuelle n’est pas encore prise très au sérieux et reste considérée comme un exercice relevant au mieux de l’histoire populaire. Il en va différemment dans le monde anglo-saxon, où les historiens, de plus en plus nombreux, qui la pratiquent, entendent bien faire tout autre chose que se livrer à de simples jeux d’esprit. À leurs yeux, rappelle Evans, il s’agit bien de « mobiliser de sérieux arguments au sujet de possibles alternatives réelles à ce qui s’est effectivement passé ».

L’émergence du « post-modernisme »

Comment expliquer le succès de cette approche ? Evans l’attribue à la combinaison d’une série de facteurs : la disparition des grandes idéologies comme le marxisme, le communisme et le fascisme, qui, en engloutissant avec elles l’idée d’une histoire orientée vers un but a pleinement ouvert le champ à la représentation d’un avenir foncièrement indéterminé, encourageant donc toutes sortes de spéculations au sujet du cours que les événements auraient pu prendre par le passé ; l’émergence du « post-modernisme », qui, mettant en avant la nécessaire subjectivité de l’historien, disqualifie anticipativement l’idée de la possibilité d’une connaissance objective du passé – un passé au sujet duquel, affirment parfois même ceux qui s’en réclament, tous les discours doivent être considérés comme possédant une égale validité ; de manière générale, le brouillage croissant de la distinction entre les faits réels, les faits imaginaires et la fiction, sous l’influence du développement de la société de l’information et grâce aux possibilités créées par les technologies de reproduction de l’image. Ce dernier argument, très général, est un peu moins convaincant, mais on ne peut ici éviter de songer ici à ces manipulations de photos dans la Russie soviétique qui permettaient de faire disparaître par enchantement des clichés des personnes entrées en disgrâce, déportées au Goulag ou sommairement exécutées, dans cet esprit de réécriture a posteriori de l’histoire ridiculisé dans cette plaisanterie fameuse de l’ère communiste : « L’avenir ? Pas de problème : on sait très bien ce qu’il sera. Mais le passé, c’est plus compliqué, parce qu’il n’arrête pas de changer ».

Evans accuse l’histoire contrefactuelle de plusieurs sortes de faiblesses et de vices. Un des reproches qu’il lui adresse est d’être idéologiquement marquée et biaisée. De fait, à quelques exceptions près (E.H. Carr, par exemple, lorsque, se livrant exceptionnellement à un exercice qu’il qualifiait généralement de futile, il imaginait ce qu’aurait été l’Union soviétique si Lénine avait vécu plus longtemps qu’il ne l’a fait), la plupart des auteurs de travaux d’histoire contrefactuelle sont des historiens conservateurs hostiles à l’idée que des forces sociales et économiques façonnent le cours des événements. S’ils mettent en avant si résolument le rôle des accidents, de la chance, des contingences, du hasard et de la libre volonté dans l’histoire, souligne Evans, c’est en raison de leur profonde aversion envers l’idée du déterminisme historique, dans laquelle ils voient l’expression de la vision marxiste de l’histoire. Bien que l’histoire contrefactuelle ait parfois été mobilisée au service de thèses du bord politique opposé, il y a assurément beaucoup de vrai dans cette observation. Dans l’introduction de l’ouvrage Virtual History, Niall Ferguson, conservateur notoire, présentait d’ailleurs explicitement l’histoire contrefactuelle comme une arme contre le déterminisme historique, étiquette sous laquelle il rassemblait plusieurs idées : celle que l’histoire est orientée dans un certain sens, que les événements politiques sont déterminés par les rapports de force économiques et sociaux, que les développements historiques obéissent à certaines lois générales, etc.

Dans son cas au moins, on ne peut douter que la méthode contrefactuelle soit au service de thèses loin d’être neutres au plan politique. Dans un ouvrage déjà ancien, The Pity of War, dont, à l’occasion de la commémoration du centième anniversaire de la Guerre 14-18, il a défendu récemment les conclusions sur les écrans de la BBC devant un panel de spécialistes restés sceptiques, Ferguson avançait l’idée contre-intuitive et paradoxale qu’une des raisons pour lesquelles la Grande Guerre s’est transformée en tragédie était l’entrée de la Grande-Bretagne dans le conflit. Mais s’il a soutenu cette position, c’est clairement parce qu’à son opinion, les dirigeants anglais de l’époque ont commis une terrible erreur en engageant le pays dans une guerre dont ils n’avaient aucune raison de devenir protagonistes, parce que son issue, en l’absence de cette implication, n’aurait nullement été défavorable aux intérêts anglais : si l’Angleterre était restée en dehors de la guerre (hypothèse d’histoire contrefactuelle), l’Europe serait devenue une sorte d’Union européenne avant la lettre sous l’autorité allemande, et le Royaume-Uni aurait conservé son empire et serait encore aujourd’hui une puissance mondiale.

Une conception dépassée de l’histoire

Au plan proprement scientifique, Richard Evans stigmatise l’étroitesse du champ couvert par les travaux d’histoire contrefactuelle, qui tendent à se concentrer sur quelques sujets toujours les mêmes, au premier rang desquels la seconde guerre mondiale et les hypothétiques conséquences d’hypothétiques développements de ce conflit au plan diplomatique, politique ou militaire. Et il pointe du doigt la conception dépassée de l’histoire qu’elle met en œuvre : l’histoire contrefactuelle est celle des batailles qui n’ont pas eu lieu ou se sont terminées d’une autre façon que dans la réalité, des traités qui n’ont pas été signés, des hommes politiques qui n’ont pas été élus ou du cours que les choses auraient pris si le destin de quelques grands hommes et dictateurs avait été différent.

Oubliant largement l’histoire sociale, culturelle, économique et celle des techniques, l’histoire contrefactuelle, déplore-t-il, surestime le rôle des individus dans le déroulement des faits historiques et minimise le degré d’enchevêtrement des facteurs et la complexité de la causalité en histoire, en raisonnant souvent dans l’abstrait, sans tenir compte de ce que nous savons par ailleurs et de ce que les documents nous font découvrir. Si les Sarrasins n’avaient pas été arrêtés à Poitiers par Charles Martel, par exemple, il est loin d’être certain que l’Europe entière serait aujourd’hui musulmane, parce que tout indique que l’expansion arabe était en train de s’essouffler et qu’il n’est pas sûr du tout que l’intention des Maures était d’occuper le nord de la France et de continuer à progresser sur le continent (selon le célèbre arabiste américain Bernard Lewis, ce n’était pas leur objectif).

Souvent, fait aussi observer Evans, les auteurs de récits d’histoire virtuelle ont tendance à faire la morale et à donner présomptueusement des leçons aux acteurs du passé dont ils estiment, un peu vite, que les décisions ont infléchi l’histoire de manière radicale, en donnant l’impression d’éprouver le sentiment qu’eux-mêmes auraient agi avec davantage de courage, de lucidité, de jugement, de sagesse ou de discernement. Mais ce sentiment procède d’une illusion rétrospective : « Nous pouvons imaginer que nous aurions fait mieux que les gens du passé uniquement parce que nous avons le luxe de disposer d’un savoir qu’ils ne possédaient pas et parce que nous sommes des gens différents, avec des idées différentes […] et d’autres façons de prendre des décisions ». Se croire plus malin ou meilleur que nos ancêtres ou nos parents est de fait une tentation à laquelle il faut résister. C’est ce que reconnaissait Ian Kershaw dans son étude du comportement des Allemands sous le nazisme : « J’aimerais croire que si j’avais été là à ce moment, j’aurais été un opposant résolu au nazisme, engagé dans des actions de résistance. Mais je sais que j’aurais été aussi perdu et désemparé que les gens au sujet desquels j’écris. »

Richard Evans n’est pas opposé à toute forme d’usage de l’approche contrefactuelle et s’exprime positivement au sujet de certains travaux qui sont basés sur elle, par exemple les exercices d’histoire alternative de Dominic Sandbrook, qu’il apprécie, parce qu’ils sont explicitement conçus dans un objectif de divertissement, qu’ils se présentent comme des échantillons d’histoire parallèle mettant en scène un passé imaginaire construit en inversant certaines caractéristiques du monde réel, sans pour autant prétendre établir une chaîne causale conduisant d’une manière plausible à une autre constellation d’événements que ceux qui se sont produits, et parce Sandbrook évite ostensiblement les sujets trop sérieux.

Sauver l’honneur allemand

Il souligne aussi l’intérêt de la méthode contrefactuelle lorsqu’on y recourt de manière locale et limitée en incorporant des questions au sujet de développements imaginaires dans le raisonnement historique pour éclairer des faits ou le comportement de certains acteurs : « Réfléchir à ce qui aurait pu arriver dans l’hypothèse où le complot de juillet 1944 contre Hitler aurait réussi, par exemple, nous aide à comprendre les motivations et les intentions de ceux qui ont tenté de le tuer ». Compte tenu du faible soutien dont ils disposaient, de la forte probabilité que la mort d’Hitler aurait été suivie d’une guerre civile, de la faible chance de parvenir à la conclusion de la paix avec les Alliés avant une reddition complète, du peu de propension des conjurés, du fait de leur positions politiques (beaucoup d’entre eux étaient des aristocrates conservateurs) à œuvrer à la construction d’une Allemagne démocratique, on peut légitimement faire l’hypothèse qu’à la fin l’objectif des officiers rebelles n’était plus que d’essayer de sauver ce qui pouvait encore l’être de l’honneur allemand.

Il y a évidemment un monde, fait observer Evans, entre de telles prudentes spéculations de portée réduite, partie intégrante d’une réflexion appuyée sur des faits établis, et les extravagantes extrapolations dans lesquelles se sont lancés certains historiens au sujet de la tournure que la guerre aurait pu prendre dans l’hypothèse où Hitler serait mort dix mois avant le jour où il s’est suicidé (un des scénarios envisagés prévoit sa continuation jusqu’en 1952).

Dans l’ensemble, aux yeux de Richard Evans, l’histoire contrefactuelle, parce que son emploi trahit beaucoup des idées et des préjugés de ceux qui la pratiquent et des tendances à l’œuvre dans leurs travaux, mérite donc bien moins l’attention comme méthode historique que comme objet d’étude pour les historiens.: « Utile lorsqu’on y recourt dans des conditions bien définies pour des usages strictement limités, [l’histoire contrefactuelle] est la plus intéressante comme phénomène de l’histoire politique et intellectuelle, digne d’être étudiée pour elle-même, mais sans grande utilité réelle pour l’étude sérieuse du passé ».

La complexité de la causalité historique

Que penser de ce réquisitoire ? Comme In Defence of History l’avait été en son temps, Altered Pasts sera immanquablement attaqué et critiqué, avec férocité par les adeptes, praticiens, théoriciens et défenseurs de l’histoire contrefactuelle, de manière plus nuancée par tous ceux qui, tout en partageant largement les vues de Richard Evans, trouveront sa diatribe exagérément rageuse. C’est le lot de tous les livres polémiques. Emporté par son zèle dénonciateur, Richard Evans caricature volontiers les positions des historiens qu’il décrie et condamne un peu trop facilement sans appel : ainsi qu’il le reconnaît lui-même, moyennant de sévères précautions méthodologiques les procédés de l’histoire factuelle peuvent être utilement employés, et tous ceux qui en ont usé ne l’ont pas nécessairement fait de façon inconsidérée et sans la moindre circonspection.

Mais s’il cogne parfois un peu trop fort, dans l’ensemble, ses coups frappent juste et il est difficile de ne pas lui donner en grande partie raison. Si l’inflation actuelle des livres d’histoire contrefactuelle s’explique avant tout par un effet de mode, beaucoup d’ouvrages de cette catégorie sont loin d’être exempts d’arrière-pensées idéologiques. Très souvent, les livres de ce genre mettent en œuvre une vision simpliste et réductionniste de la causalité historique, et beaucoup d’entre eux sont de purs exercices de fantaisie assez éloignés de l’histoire sérieuse. La réflexion sur la manière dont l’histoire aurait pu tourner si certains événements n’avaient pas eu lieu, ou en l’absence de certaines conditions, peut certainement s’avérer intellectuellement stimulante. Mais contrairement à ce que prétendent ses plus ardents promoteurs, la méthode contrefactuelle n’a pas vocation à devenir une composante centrale du travail de recherche historique.

Les événements dont on peut raisonnablement considérer qu’ils ont, comme on dit, « changé le cours de l’histoire » ne sont en effet pas si nombreux que cela. Dans la plupart de cas, si les choses s’étaient déroulées différemment sur un point particulier, les puissantes forces politiques, économiques et sociales à l’œuvre en permanence auraient très vraisemblablement ramené le cours des choses, sinon exactement sur la même trajectoire, en tous cas sur une trajectoire assez proche de celle qu’il a emprunté. De manière générale, ainsi que le faisait lucidement observer Eric Hobsbawm, tout ce que l’on peut affirmer face à un changement dans les données historiques par rapport à ce qui s’est effectivement passé, est que les choses « auraient pu être très différentes » ou « n’auraient pas été très différentes ». Aller au-delà de ces propositions prudentes et témérairement s’employer à dessiner en détail les contours d’un passé qui n’a jamais existé, c’est s’aventurer sur le terrain de la pure fiction.

Un savoir organisé, méthodique et rigoureux

Le danger de voir la recherche historique submergée par les essais d’histoire virtuelle est-il important ? Si impressionnante que soit la prolifération des travaux de cette catégorie, ceux-ci sont loin de représenter aujourd’hui davantage qu’une faible proportion de la recherche historique dans son ensemble. Et ceux qui ont eu recours à cette méthode n’en ont pas fait un outil d’investigation exclusif. Mais la mise en garde de Richard Evans n’en perd pas pour autant toute pertinence, et son rappel à l’ordre est le bienvenu. Dans une société où sous l’effet de la multiplication des genres hybrides comme le docudrame, la docufiction, l’autofiction, les biographies romancées et les romans mettant en scène des personnages ayant réellement existé, les frontières entre la réalité et la fiction tendent à s’estomper, et où les technologies de la communication renforcent et accélèrent dangereusement la circulation des rumeurs, des supercheries et des inventions mensongères présentées comme des relations de faits authentiques, il n’est pas inutile de rappeler que tous les récits n’ont pas la même statut, que toutes les représentations du passé n’ont pas la même nature, que tous les discours à son sujet ne sont pas équivalents.

L’histoire n’est pas une science au sens étroit du mot, mais elle est un savoir organisé, méthodique, contrôlé et rigoureux, basé sur l’étude attentive des documents et un effort pour reconstituer patiemment les faits dans leur réalité objective, autant que ceci est possible et en sachant bien qu’on n’y parviendra jamais tout à fait. L’imagination, l’interprétation, la formulation d’hypothèses et de conjectures ont pleinement leur place dans une telle entreprise et y sont même indispensables, mais elles doivent rester contenues dans les limites assignées par le respect des faits et des documents, la pleine conscience de l’interdépendance des forces à l’œuvre et des interactions entre facteurs, et l’attention vigilante à l’extrême complexité de la causalité en histoire. Si amusants, voire intellectuellement excitants que puissent être certains exercices d’histoire virtuelle, leur place dans la recherche historique ne peut (et ne devrait donc) être qu’assez marginale. Après tout, ainsi que le rappelait avec bon sens l’industriel et homme politique allemand Walter Rathenau à l’issue de la première Guerre mondiale, en une phrase sur laquelle Richard Evans a heureusement choisi de clôturer son livre : « L’histoire ne se conjugue pas au conditionnel, elle parle de ce qui est et de ce qui a été, pas de ce qui pourrait être ou pourrait avoir été ».

Michel André

La saga du baclofène (6) – Le legs d’Olivier Ameisen

La saga du baclofène a été marquée par deux événements majeurs en 2013. Le premier est la mort d’Olivier Ameisen, survenue brutalement le 18 juillet, dans son appartement parisien. Tous ceux qui ont connu Olivier Ameisen ont été profondément attristés de le voir partir si tôt, à soixante ans, alors que son travail admirable sur l’intérêt du baclofène à fortes doses dans l’alcoolo-dépendance venait de recevoir une amorce de reconnaissance officielle, ce qui constitue l’autre événement majeur de 2013, heureux celui-là.

Olivier Ameisen était un écorché vif, inadapté à notre époque de précautions médiocres et de médiocres calculs. Mégalomane en réaction à sa fragilité intérieure, il avait bousculé le monde de l’alcoologie, sans ménager les susceptibilités des dignitaires en place, d’abord en publiant son auto-observation dans la revue Alcohol and Alcoholism fin 2004, ensuite en écrivant avec réalisme et émotion le récit de sa déchéance et de sa guérison dans Le Dernier Verre paru chez Denoël en 2008, un des meilleurs livres sur l’alcoolisme. Aussi dur et méprisant avec ceux qui défendaient et appliquaient sa découverte, qu’avec ceux qui la combattaient, il posait son regard bleu d’enfant à la fois égaré et lucide sur les turpitudes du monde académique, sur ses « confrères » perclus de conflits d’intérêts ou aveuglés par leurs préjugés. Jamais en peine de formules tranchantes et spirituelles, il défendait son travail avec une ardeur parfois excessive ou maladroite.

Il aura fallu du temps pour que s’impose cette avancée thérapeutique majeure, dont Olivier Ameisen est l’auteur incontesté. Les malades de l’alcool guéris grâce au baclofène auront été ses meilleurs alliés. Ils se reconnaissaient dans l’extraordinaire autoportrait du Dernier Verre, et, pour les avoir ressentis de l’intérieur, ils connaissaient les bienfaits procurés par cette molécule ancienne, dont Ameisen avait décelé les immenses propriétés dans l’addiction à l’alcool en l’utilisant de façon appropriée, c’est-à-dire à fortes doses.

La dernière apparition publique d’Olivier Ameisen remonte au 3 juin 2013 à l’hôpital Cochin. Un colloque y était consacré au baclofène. Cette réunion scientifique avait été précédée en avril 2013 d’un appel pour qu’enfin le baclofène puisse être rendu facilement accessible pour les patients. Les pouvoirs publics, bien au fait du dossier scientifique et alertés depuis de longs mois, ont annoncé ce 3 juin par la voix du Pr D. Maraninchi, directeur général de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qu’une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) allait être accordée au baclofène.

La RTU est un dispositif spécifiquement français. Elle permet aux autorités sanitaires de donner une autorisation d’utiliser un médicament dans une indication qui n’a pas été revendiquée par le laboratoire pharmaceutique qui commercialise ce produit. Comme l’histoire du baclofène le montre bien, dès lors qu’une molécule n’était pas promue par un laboratoire dans une indication où elle a pourtant un intérêt thérapeutique, les pouvoirs publics ne pouvaient pas faire grand-chose, et les médecins non plus, si ce n’est la prescrire hors autorisation de mise sur le marché (hors AMM), à leurs risques et périls. En instaurant la possibilité d’une RTU, la loi française permet depuis fin 2012 de lutter contre la mainmise de l’industrie sur les indications de ses produits. Le baclofène est le premier médicament à bénéficier de ce dispositif bienvenu. Il a fallu en arriver là car, malheureusement, le choix des firmes pharmaceutique en matière de demandes d’autorisation repose sur des considérations mercantiles et non sur des raisons éthiques. Peu importe qu’un traitement puisse aider un grand nombre de patients, il ne sera pas développé s’il ne rapporte pas assez de profits. Avec la RTU, ces pratiques peu honorables peuvent être en partie déjouées.

Dès qu’il a été averti des effets favorables du baclofène dans l’alcoolisme, le Pr D. Maraninchi y a été attentif, soucieux en premier lieu de défendre l’intérêt des patients. Il a réagi en médecin plutôt qu’en technocrate cherchant à se protéger. Il a joué un rôle déterminant dans l’histoire du baclofène en facilitant son accessibilité et sa reconnaissance comme traitement de l’alcoolo-dépendance.

Dans son intervention d’anthologie du 3 juin 2013, le directeur général de l’ANSM a rappelé les incertitudes scientifiques pesant encore sur l’efficacité et la tolérance du baclofène, mais il a souligné que la « présomption » d’efficacité était suffisante pour accorder une RTU à ce traitement, parlant de « découverte » à son propos. Il a fort bien opposé la « vraie vie » et les obligations réglementaires préalables à une autorisation. Il a souligné que toutes les formes de connaissances étaient à prendre en compte et qu’il fallait « sortir du dogme de l’essai en double aveugle contre placebo ».

L’annonce de la future RTU datait du 3 juin 2013. Il a fallu tout de même plus de neuf mois pour que les pouvoirs publics accouchent de cette mesure : la RTU est effective depuis le 16 mars 2014. Mais, le résultat est là. C’est l’essentiel.

Cependant, à peine parue, la RTU a fait l’objet de nombreuses critiques. Certaines de ses modalités ont été contestées, notamment par certains groupes d’addictologues et par l’ensemble des organisations de psychiatres. Même la Société française d’alcoologie a pris la peine de s’exprimer, elle qui n’a jamais été à la pointe du combat en faveur de baclofène. Les associations Aubes et Baclofène ainsi que plusieurs syndicats de médecins généralistes sont à l’unisson.

Fidèle à l’incorrigible manie de la bureaucratie sanitaire, la RTU comporte des mesures irréalistes, déconnectées du terrain, restrictives, coercitives et contre-productives. Ayant fait preuve jusqu’à maintenant d’une assez bonne compréhension de ce traitement et ayant démontré son souci des malades, l’ANSM se chargera sûrement de corriger rapidement les défauts de fabrication de son dispositif par ailleurs innovant.

Il ne faudrait pas que les prescripteurs de baclofène restent dans le choix de ne pas entrer dans le dispositif de la RTU ou d’en contourner les obligations s’ils y entrent. Toujours lucide, dans son intervention émouvante au colloque du 3 juin 2013, Olivier Ameisen avait dit à propos de la RTU : « Faites attention à ce que vous souhaitez, vous risquez de l’obtenir. » Balayant toute considération réglementaire, il avait ajouté : « Le bon sens triomphe toujours. »

Bernard Granger

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

 

Un polar sur « l’Affaire »

On aurait pu s’en aviser plus tôt : l’affaire Dreyfus, avec ses complots, trahisons, disparitions suspectes, barbouzes manipulatrices ou manipulées et falsifications en série, possède tous les ingrédients d’un polar formidable. Pourtant, c’est à un romancier anglais, Robert Harris qu’il revient d’avoir osé aborder « l’Affaire » sous cet angle un tantinet sacrilège. (Harris n’est d’ailleurs pas seul dans l’opération : son vieux compère, Roman Polanski, va bientôt sortir un film inspiré du roman !) Les péripéties de cette enquête rocambolesque, l’auteur les raconte du point de vue d’un protagoniste clé, le brillant Georges Picquart. En prenant ses fonctions à la tête du Deuxième Bureau, Picquart tombe sur la preuve que l’auteur du fatal « bordereau », le document extirpé des poubelles de l’attaché militaire allemand, n’est pas du tout le malheureux Dreyfus (qui croupit au bagne), mais un vilain personnage du nom d’Esterhazy. Fin de l’enquête, et début de l’épopée. Picquart, de superdétective, devient un héros positif, voire tragique. Et l’establishment politico-militaire, quant à lui, glisse du grotesque à l’abject : sous prétexte de défendre l’« honneur de l’armée », les huiles, essentiellement soucieuses de leur carrière, sacrifient un innocent (certes juif !) et innocentent sciemment un coquin avéré. Et tandis que les dreyfusards exploitent toutes les techniques émergentes de l’enquête et du lobbying, l’armée s’acharne pour sa part à déployer les recettes les plus éculées de la parodie de justice.

Certains, comme James Nieves dans le New York Times, regrettent que Robert Harris n’ait pas davantage fait œuvre d’historien, et permis « au lecteur de mieux se former une idée globale des forces en jeu » dans la société française. De fait, la France ici sert surtout de décor – un décor savoureux, qui sent l’absinthe et grouille de canailles pittoresques, de ganaches prétentieuses, de soûlots et de cocottes. Et même si le lecteur glane quelques renseignements au passage, ce n’est pas l’objet premier du récit. D’ailleurs, note Patrick Anderson dans le Washington Post, pour goûter ce roman historique comme un « thriller à suspense maximal », il vaut mieux que le lecteur « ne sache pas d’emblée si Dreyfus sera libéré de l’île du Diable, ou si c’est Picquart qui ira l’y rejoindre ». La désaffection (présumée) pour la culture française à l’étranger se révèle bien opportune lorsqu’il s’agit d’exploiter ce formidable gisement de romanesque qu’est l’histoire de France.

Il pleut des frogs

Si l’on se contente de remonter au XVIIe siècle, il y a d’abord eu les huguenots : 50 000 après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Puis ceux qui fuirent la Terreur. Puis les bonapartistes, les royalistes et les socialistes sous le Second Empire. Puis les anarchistes au début de la IIIe République. Puis les Français libres. Et maintenant les bobos, jeunes loups et autres serveurs de restaurant, qui ne sont pas moins de 300 000 et font de Londres la sixième ville française (sans maire). Une équipe de spécialistes s’est penchée sur cette histoire aussi passionnante que complexe. Ils mettent en avant les divers bénéfices tirés par les Anglais, du moins jusqu’au début du XIXe siècle, en matière d’ameublement, d’architecture, de plaisirs de la table, de mode, d’esprit… Et soulignent certaines des souffrances endurées par les Français : la déplorable coutume de séparer les hommes et les femmes après dîner, l’habitude obsessionnelle des hommes de se saouler le soir, et surtout l’horrible dimanche anglais, avec ses magasins et restaurants fermés. Un chapitre est consacré aux conditions misérables endurées par les Bourbons et bonapartistes exilés dans la banlieue de Londres. Un autre propose une analyse statistique de la France libre, principalement des jeunes de droite instruits, et dresse la carte de leur territoire, du consulat, à Bedford Square, jusqu’au restaurant Prunier rue Saint James. Dans la Literary Review, Jonathan Keates, né à Neuilly et auteur d’une biographie de Stendhal, estime les bénéfices de ces incursions toujours bien réels : ce serait une « profonde tragédie culturelle » si les Français habitant Londres aujourd’hui se mettaient en tête de rentrer chez eux.

Jules Laforgue et Leah Lee

Le 29 novembre 1881, le train de Paris arriva en gare de Coblence à 23 heures. Jules Laforgue était attendu par un vieux fiacre au cocher solennel. Au palais, un valet de pied le salua bien bas et lui ouvrit la porte sur des couloirs gardés par des sentinelles en casque à pointe. Une autre porte finit par lui être ouverte par un autre valet prosterné, à épaulettes dorées. C’étaient ses appartements, une suite de salles où il fut accueilli par deux serviteurs qui allumèrent un feu et lui servirent son dîner sur un plateau d’argent : viande froide, petits-fours. Les domestiques lui souhaitèrent une bonne nuit et il s’attabla tristement, se demandant si tout cela n’était qu’un rêve. Il écarta un lourd rideau et vit – confirmation de la simple vérité – la longue façade illuminée du palais et les gardes qui patrouillaient, fusil à l’épaule.

Le lendemain, le petit déjeuner fut servi à Laforgue en même temps qu’un message : il devait faire une lecture ce soir-là à 20 h 30. Le cœur battant, vêtu de ses habits les plus propres, il parcourut les couloirs, passa devant les sentinelles, et gagna une pièce où des princes feuilletaient des albums tandis que des princesses vaquaient à leur broderie. Un siège l’attendait. D’une voix claire, avec une assurance croissante, il lut à l’impératrice un article de la Revue des Deux Mondes, sautant de manière habile et imperceptible un passage potentiellement choquant (« scabreux », ainsi qu’il l’expliqua à un correspondant ; « un peu leste », le qualifia-t-il plus délicatement dans une lettre à sa sœur). Quelques jours plus tard, il écrivit à son précédent employeur, l’amateur d’art et collectionneur Charles Ephrussi, qui lui avait procuré ce poste de Lecteur français auprès d’Augusta, la francophile impératrice d’Allemagne. Dans sa lettre, il évoquait son ancienne tâche en tant qu’assistant d’Ephrussi, la pièce dans laquelle il travaillait, celle-là même où Ephrussi allait lire sa lettre, entouré de peintures et de dessins de Pissarro, Sisley, Monet, Renoir, Berthe Morisot, Mary Cassatt, Degas et Manet, œuvres d’art récemment acquises et désormais bien loin.

Pendant cinq ans, Laforgue fut employé en Allemagne, surtout à Berlin. Il suivait les déplacements rituels et les habitudes de la Cour. Il eut une liaison platonique avec une Allemande qui avait le double de son âge, une dame d’atours de l’impératrice, qu’il désigne dans ses notes personnelles comme « R ». Et il écrivait à ses amis littérateurs à Paris. Las des longs couloirs et de cette pompe absurde, que pouvait-il faire ? « Que faire sinon des vers ? » se demandait-il. Il composa donc ses Locutions des Pierrots, dont le héros est un clown philosophe qui préfigure le Prufrock de T. S. Eliot, nouvelle figure mêlant le poète triste et le bouffon imbécile, personnage qui était la conséquence d’une longue idylle, faite d’affinités et de regards échangés entre poètes maudits et acteurs comiques. « Je devrais être clown, dit Laforgue dans une lettre. J’ai manqué ma destinée. »

Outre son Pierrot poétique, il écrivit un « Hamlet » en prose (1). Malgré leurs différences, Pierrot et Hamlet étaient deux rôles de théâtre, deux alter ego potentiels pour l’écrivain. Bien sûr, le Hamlet de Laforgue n’était pas celui de Shakespeare et n’était pas censé l’être, c’était un dandy coiffé d’un « sombrero de noctambule », qui hante la cour d’Elseneur et se rappelle au cimetière que Yorick prononça la réplique de l’Ophélie de Shakespeare : « Good night, ladies ; good night, sweet ladies ! good night, good night ! » Ce jeu, qui repose sur la familiarité du lecteur avec Shakespeare, Laforgue s’y adonna aussi avec le mythe de Persée et Andromède, jadis traité par Ovide. Dans la version qu’en donne Laforgue, Andromède, « cette puberté sauvageonne », adore le monstre dont elle est prisonnière, « poète disert », et méprise Persée, son beau sauveur : on est plus près de la Lolita de Nabokov que d’une quelconque réminiscence d’Ovide.

À Berlin, la poésie de Laforgue se modernisa vite, adoptant le vers libre (« J’oublie de rimer, j’oublie le nombre de syllabes ») pour composer des dialogues romantiques qui sont en fait des monologues antagonistes, des monologues à deux, pour un homme et une femme, courtois et pleins de lassitude. Il écrivit aussi des monologues dramatiques qui étaient des paysages mentaux, émanation de la conscience, les images comme indices donnant accès aux mystères de l’esprit, reflets de la pensée et de la scène, du sublime et du trivial, contemplations du féminin socialement correct mais bien réel, terriblement vulgaire et terriblement anatomique, doté d’« incurables organes » et d’une « petite toux » adorable et fatale.

Entre les moments où il lisait pour l’impératrice et ceux où il écrivait pour lui-même, Laforgue se liait d’amitié avec les frères Ysaÿe, musiciens itinérants, ou avec l’artiste allemand Max Klinger, « génie du bizarre ». Même s’il se rendait dans des salles de concert douteuses, affublées de noms prétentieux comme l’Akademie of Music [sic], fréquentées par des femmes tout aussi douteuses, comme une Anglaise « inouïe » qui criait « Yours, yours, yours », il menait une vie assez solitaire, ainsi qu’il le confia à son ami Gustave Kahn, rédacteur en chef de La Vogue, très évanescente revue littéraire parisienne qui publia notamment, outre Laforgue, Mallarmé et Rimbaud.

Il passait des heures à patiner, il savait faire des huit sur la glace et avait causé « longuement avec des êtres absolument inédits pour moi, qui sont des jeunes filles. Les connais-tu ? » demanda-t-il à Kahn. « Ça me déconcerte bien mieux que les romans naturalistes. » « Vous savez qu’il y a trois sexes, signalait-il à un autre écrivain parisien : l’homme, la femme, l’Anglaise. Je prends des notes là-dessus. » Dans des méditations qui ne devinrent jamais vraiment un roman, il développa : « Le type de l’adorable idéale, de l’aimée unique pour moi est par exemple l’Anglaise […]. Elle est la seule race de femme que je ne parvienne pas à déshabiller. […] Elle n’a pas pour moi d’organes sexuels. » Sans doute le premier poète français à utiliser le mot « clitoris » dans un vers, Laforgue était très timide avec les créatures qui en étaient pourvues ; en janvier 1886, il se mit néanmoins à prendre des cours d’anglais avec une Miss Leah Lee, Britannique de 24 ans, soit un an de moins que lui. Au bout de quelques leçons, il lui demanda si elle accepterait peut-être de visiter un musée avec lui. Elle rougit, baissa la tête et ne répondit rien. Il retourna dans ses appartements au palais et lui écrivit aussitôt une lettre d’excuses. À la leçon suivante, elle proposa qu’ils aillent faire cette visite, puis une sortie en entraîna une autre. Parfois il lui offrait sa place pour l’opéra, feignant de ne pas la vouloir, et il apparaissait occupant le siège voisin. Il avait décidé de quitter son emploi auprès de l’impératrice, mais il ne pouvait se décider à quitter Leah Lee. Le 6 septembre 1886 au soir, alors qu’il la raccompagnait chez elle après un concert, il lui fit sa déclaration avec force circonlocutions. Elle accepta en lui adressant un « regard extraordinaire ». Les fiançailles furent confirmées sur-le-champ par une solide poignée de main, tout en évitant, dit-il, tout contact visuel trop direct. Il ne l’appelait pas par son nom, mais toujours « Petit personnage ». Elle était impossible à décrire, indiqua-t-il à sa sœur : « Figure-toi seulement une figure de bébé avec un sourire malicieux et de grands yeux (couleur goudron) toujours étonnés, et une petite voix et un drôle de petit accent en parlant français. » Il ne l’avait pas encore embrassée. Elle avait une petite toux, et elle ne devait pas passer un hiver de plus à Berlin.

Il avait donné sa démission à l’impératrice, et ses projets furent vite formés, car il partait presque aussitôt pour la Belgique, où il devait assister le 26 septembre au mariage du violoniste Eugène Ysaÿe, qui joua pour l’occasion la partie de violon du cadeau de noces que lui avait envoyé César Franck, sa sonate pour violon et piano en la majeur. Le 30 septembre, Laforgue quitta les Ysaÿe pour se rendre à Verviers (à quelques kilomètres de Liège), où il accueillit Leah à la gare, le lendemain à 11 heures, avant de l’accompagner d’abord à Bruxelles, où ils passèrent la nuit (on ignore dans quelles conditions), puis de prendre le train pour Calais, où Leah embarqua sur le ferry pour l’Angleterre alors que Laforgue regagnait Paris. Le « Petit personnage » qu’était Leah Lee, fille d’un riche drapier, a été identifié par David Arkell dans les colonnes du Times Literary Supplement en juin 1965 (2), mais nous ne savons pas ce qu’elle fit une fois revenue en Angleterre parce que toutes les lettres qu’elle échangea avec Laforgue sont perdues, sauf une enveloppe portant un cachet de Londres, le 5 octobre. Les activités de Laforgue nous sont révélées par ses lettres à d’autres correspondants, mais ce que ne disait pas la délicieuse biographie due à Arkell, Looking for Laforgue (1979), la première au monde, c’est le côté désespéré de sa situation financière à son retour à Paris. Les lettres qu’il adressa à sa sœur, qui trahissent sa misère et son désarroi, ne furent publiées qu’en 1995. Elle habitait Tarbes, dans les Pyrénées, et il lui écrivit qu’il devait retrouver Leah à Londres pour l’épouser le dernier jour de l’année, mais qu’il n’avait pas d’argent et qu’il en recherchait frénétiquement par le biais de quelque emploi ou en empruntant sur les fonds familiaux légués par son père, les revenus de la propriété de Montevideo (Laforgue était né en Uruguay). Pour obtenir ce prêt, Laforgue dut livrer de longues et humiliantes batailles bureaucratiques, courant d’une banque à une autre. L’angoisse le rendait fiévreux : « Je suis malheureux comme je ne l’ai jamais été. » Il tenta en vain de s’assurer un poste dans un musée à Versailles, et n’eut pas plus de succès en tant que chroniqueur potentiel pour un journal new-yorkais. Les négociations avec un éditeur pour son « Hamlet » et autres Moralités légendaires, joints à quelques poèmes, n’aboutirent pas. Exaspéré, Laforgue expliqua à sa sœur pourquoi il avait besoin de l’argent familial : pour louer et meubler un appartement qu’il partagerait avec Leah, épousée sans dot. Le mariage lui-même ne coûterait pas plus de cinquante francs, estimait-il, mais il devait trouver une somme bien plus considérable pour le loyer et les meubles. Il ressentait une « fièvre que me cause l’attente de ma fiancée ».

Malgré tout, il finit par obtenir son prêt et put louer un appartement au 8, rue de Commaille, une série de pièces dans un bâtiment récent, où il installa le mobilier acheté au Bon Marché. Le soir du 30 décembre 1886, il prit le train pour Londres, où il arriva le 31 à 6 h 30 du matin. À 10 heures, il rejoignit Leah, peut-être chez elle, au 3, Shaftesbury Terrace, dans le quartier d’Earls Court, et ils se marièrent tout près, à l’église St. Barnabas, dans Kensington ; la cérémonie dura quinze minutes et coûta vingt-cinq francs. Ils passèrent à Londres trois jours dont on ignore tout avant de retourner à Paris, mais Laforgue allait mal. Il souffrait toujours d’un rhume vieux de trois mois. « Je tousse encore tristement », écrivit-il à sa sœur, mais Leah, le « Petit personnage », était toujours « gaie et fantaisiste ». Des amis viendraient peut-être les voir, pensait-il, des amis conscients de sa difficulté à sortir, et Leah et lui les attendaient avec un bon feu, une belle lampe et un bon thé versé dans le service que lui avait offert l’impératrice. Le 18 février 1887, il s’adressa à un ami écrivain pour lui demander un prêt de cent francs. Le 9 avril, il écrivit à son ancien employeur, Charles Ephrussi, pour lui emprunter 300 francs, qu’Ephrussi lui envoya aussitôt. En avril encore, il présenta ses ennuis d’argent à sa sœur et, plus explicitement, ses ennuis de santé, la « fièvre » dont il lui avait parlé avant son mariage. Gustave Kahn pensait que la maladie de Laforgue avait commencé par un rhume attrapé en Angleterre, dans le mauvais temps, et il est vrai qu’il fit particulièrement froid lors de son séjour. Le jour de son mariage, il faisait - 4°C à Londres. Mais Laforgue avait déjà mentionné son mal et le rappela par la suite à sa sœur : « Avant de partir pour Londres j’étais accablé de rhume et de fièvre. » Depuis son retour, sa santé s’était encore dégradée. Il avait souffert de la fièvre pendant trois mois, signala-t-il le 26 janvier, et il lui arrivait maintenant d’être parfois cloué au lit. Une terrible bronchite le faisait cracher du sang. Il prenait de l’opium une nuit sur deux, pour apaiser les quintes de toux qui le réveillaient régulièrement.

Il ne serait guéri que par le soleil : c’est ce que lui apprit son médecin, spécialiste de la tuberculose qui le soignait gratuitement. Leah gardait malgré tout son humeur égale, toujours douce, et si amusante avec ses cheveux coupés court. Le mois suivant, l’état de Laforgue empira encore et on lui déclara qu’il ne pouvait plus rester l’hiver à Paris. Peut-être pourrait-il trouver du travail en Algérie, ou en Égypte. Il passait deux après-midi sur trois hébété par l’opium, mais Leah l’étonnait sans cesse, veillant sur lui avec un sourire constant, le fixant de ses grands yeux. Son Hamlet et ses autres personnages revus et corrigés, comme l’Andromède adolescente (« Oh, puberté, puberté ! »), avaient enfin été acceptés par un éditeur aux inévitables questions duquel, fin juillet, il répondit par quelques mots (le plus souvent « oui » ou « non »). « Oui », le titre correct du recueil était Moralités légendaires.

Début août, Laforgue dit à un ami écrivain qu’il dormait désormais sur un canapé, à moitié assis, position qui contribuait à limiter la toux et, à propos, il espérait que son correspondant n’aurait pas besoin tout de suite de la petite somme qu’il lui avait empruntée. Le 10 août, il se renseigna sur un logement possible à Versailles, où il pourrait bénéficier du bon air. Le 16 août fut le jour de ses 27 ans. Puis, le 19, il griffonna maladroitement une autre lettre destinée au ministre de l’Instruction publique, pour s’enquérir du budget destiné aux hommes de lettres « momentanément dans l’embarras ». Le lendemain matin, le 20 août, il dit à son frère Émile, et à Leah, toujours près de lui : « Je crois que j’ai un peu d’hallucination. » Leah regarda Émile d’un air interrogateur.

Craignant que Laforgue ne remarque les craintes de sa femme, Émile ne répondit pas, mais détourna les yeux. « Cinq minutes plus tard, tout était fini. » L’enterrement eut lieu le 22, dans un nouveau cimetière ; la famille de Laforgue y assista, tout comme de nombreux frères et sœurs de Leah, ainsi que Leah elle-même, « riant d’un gloussement déchirant et sans pleurs », selon les souvenirs de Gustave Kahn. Elle disparaît ensuite de toutes les archives, pour resurgir quelques mois plus tard, en décembre 1887, avec une lettre écrite en anglais, depuis un hôtel parisien, et adressée à un membre du cercle littéraire de Laforgue. « Cher Monsieur, écrivait-elle, Est-ce que je vous dérangerais beaucoup en vous invitant à venir me voir demain dans la journée ? »

Elle partait pour la Côte d’Azur, et avait « une faveur à solliciter de votre part concernant les papiers de mon mari ». Le lendemain, à son hôtel, elle remit à l’homme une valise pleine de manuscrits de Laforgue, inédits pour la plupart, et disparut à nouveau. Elle allait passer l’hiver à Menton, pour sa santé, qui ne s’améliorait pas, puis elle entra dans un couvent londonien, à Kilburn, où elle succomba à la tuberculose le 6 juin 1888. Elle fut enterrée à Teignmouth, dans le Devon, d’où elle était originaire. « De Jules Laforgue, écrivit T. S. Eliot, je peux dire qu’il fut le premier à m’apprendre à parler, à m’apprendre les possibilités poétiques de mon propre idiome. » On pourrait donc dire – mais ce n’est qu’une façon d’interpréter cette phrase – qu’un poète américain apprit sa propre langue d’un poète français. Une génération après, Philip Larkin se décrivait comme « Larkin le chauve, le sourd, avec ses pinces à vélo, le Laforgue de Pearson Park », adoptant ainsi le rôle poétique tout en affirmant sa différence nationale, de manière caractéristique et comique : « Si le fameux Laforgue veut que je lise ses trucs, il ferait mieux de les écrire en anglais. » Laforgue et Eliot parlaient des langues différentes, mais il se trouve qu’ils avaient tous deux épousé une Anglaise dans la même église de Londres.

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 15 novembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.