Molasur se trouvait à quelques centaines de mètres en retrait de la grande voie de circulation. On y accédait par une petite route criblée de nids-de-poule ; elle n’avait pas été goudronnée depuis des décennies. La maison de Sathy se dressait à l’entrée du village. C’était une maison traditionnelle, bâtie au XIXe siècle, avec des murs blanchis à la chaux, un toit de tuiles et des sols de ciment toujours frais, même en été.
À chacune de mes visites, Sathy me servait un délicieux café préparé selon la méthode de l’Inde du Sud. Il y ajoutait un peu de lait frais tiré au pis de la vache attachée dans une cour derrière la maison. La mère de Sathy était en générale assise à la cuisine, dans un fauteuil en rotin installé sur le seuil de la porte donnant sur cette cour, juste assez près du soleil pour en avoir la lumière, mais pas la chaleur.
Sathy habitait dans cette maison avec sa mère, une sœur et plusieurs autres membres de la famille. Sa chambre, à l’étage, possédait un balcon couvert qui donnait sur le village. Elle était le plus souvent en désordre – livres, vêtements, peigne et autres accessoires traînaient sur le lit qui ne semblait jamais fait. C’était une chambre de célibataire. Sa femme et ses enfants vivaient à Bangalore.
L’épouse de Sathy s’appelait Banushree Reddy, ou Banu. Après leur mariage, elle s’était installée à Molasur et avait essayé, pendant quelque temps, de s’adapter à la vie du village. Mais cet arrangement n’avait pas fonctionné. L’environnement rural était contraignant – intenable, à vrai dire, pour une femme moderne élevée à la ville. Banu avait un diplôme d’ingénieur, un autre en administration des affaires, et elle avait grandi dans l’idée que les femmes étaient faites pour travailler et avoir une carrière. Ne réussissant pas à trouver sa place à Molasur, elle était retournée à Bangalore où elle avait ouvert un cabinet de conseil. Elle formait les nouvelles recrues des entreprises d’informatique et de prestations de service de la ville.
L’absence de sa famille était pour Sathy une source de tension constante. Il me parlait beaucoup de ses enfants qu’il ne voyait que le week-end, quand il se rendait en voiture, parfois en bus, à Bangalore. Banu lui répétait qu’il devait venir s’installer avec eux en ville, que les enfants avaient besoin de leur père. Mais il était trop attaché à la terre de ses ancêtres – aux champs qu’il arpentait chaque jour, aux villageois envers qui il estimait encore avoir des responsabilités même s’ils n’étaient plus ses sujets.
– Que puis-je faire, Akash ? me demanda-t-il un jour. Ici, je suis chez moi. C’est mon village, ce sont mes gens. Ils ont besoin de moi. Tous ces hommes et ces femmes dépendent de moi. Que deviendraient-ils, si je m’en allais vivre à Bangalore ?
J’aimais beaucoup nos promenades dans les champs autour de Molasur. Sathy et moi quittions le village en passant par d’étroites rues bordées de maisons en terre battue, à toit de chaume, et d’habitations en dur. Molasur comptant plus de cinq mille habitants, ces rues grouillaient toujours de monde. Nous longions ensuite l’étendue sableuse d’un espace de jeux pour enfants, puis, à la lisière des terres de Sathy, un vieux temple dont le temps avait noirci la tourelle.
La campagne s’offrait alors à nous. Je devenais presque euphorique, comme si j’avalais une grande goulée d’air frais, quand nous quittions l’atmosphère étouffante du village pour nous lancer sur les champs dégagés.
Lors de nos balades, Sathy trimballait toujours un long bâton en bambou avec lequel il fendait l’air, de temps en temps, d’avant en arrière ou de haut en bas. Il le faisait aussi parfois passer horizontalement d’une main à l’autre. Ce bâton était là pour nous protéger des chacals, disait-il, mais je n’ai jamais vu le moindre chacal. Je crois qu’il lui servait, comme un sceptre, à affirmer son autorité.
Un après-midi de novembre où le ciel était gris, entre deux averses de mousson, Sathy m’annonça qu’il voulait me montrer quelque chose sur ses terres. Nous allions devoir aller plus loin qu’il ne m’avait jamais emmené jusqu’alors, au-delà des champs, au-delà du réservoir, jusqu’à ce qu’il appelait ses « terres forestières » : quarante hectares sauvages, jamais cultivés, qui avaient servi autrefois de terrain de chasse au lapin et au faisan. À l’époque des Britishers, précisa-t-il, comme disent plaisamment les Indiens pour évoquer les anciens colonisateurs.
Nous partîmes, comme d’habitude, de sa maison. Dans les rues tortueuses de Molasur, les gens accouraient pour le saluer, la plupart les mains jointes devant la poitrine, certains inclinant le buste. Paternaliste et attentif, Sathy prenait des nouvelles de leur santé, de leur situation professionnelle, de l’éducation des enfants. Il gronda un homme qui travaillait à Chennai et n’avait pas envoyé d’argent à son père malade depuis un bon moment. Il en sermonna un autre, au chômage, qui ne semblait pas faire grand-chose pour retrouver son emploi. […]
À la sortie du village, quatre ou cinq jeunes types maigrichons se tenaient autour d’une moto au bord du chemin. Ils se passaient une cigarette. Ils étaient vêtus de chemises en polyester et de pantalons noirs serrés par des ceintures synthétiques autour de leurs hanches étroites. Sathy les apostropha d’une voix sévère et exigea qu’ils jettent leur cigarette.
Les jeunes le dévisagèrent. Ils se mirent à rire – à ricaner, plutôt. Décontenancé, Sathy passa près d’eux sans s’arrêter.
– Ça compte, pour moi, ce genre de choses, me dit-il. À cause de… de ce qui se faisait autrefois. Jamais un homme n’aurait osé fumer devant mon père !
Au moment où ce dernier avait succombé, à l’âge de soixante-trois ans, à une crise cardiaque, Sathy se trouvait en fac de droit à Pondichéry. Obligé d’interrompre ses études et de revenir s’installer à Molasur pour gérer la propriété familiale, il avait essayé de succéder à son père comme celui-ci l’y avait préparé. Mais c’était le début des années 1990 : les gens des villages commençaient à avoir des idées nouvelles sur la place qui était la leur dans le monde ; les jeunes, en particulier, ignoraient le respect craintif que leurs parents avaient éprouvé face aux Reddiars [haute caste guerrière].
Pendant la promenade, cet après-midi-là, Sathy me parla du phénomène de restructuration sociale auquel il s’était heurté à son retour. La chose s’expliquait en partie, estimait-il, par le fait que les gens avaient de plus en plus confiance en eux-mêmes – et elle affectait les villages du pays tout entier. Mais il y avait un autre facteur en jeu : les revers de fortune des exploitants comme les Reddiars. L’agriculture indienne était en crise. Les rendements baissaient, les coûts d’exploitation – main-d’œuvre, engrais, pesticides – grimpaient en flèche et les fermiers abandonnaient la profession. Alors que le taux de croissance global de l’économie indienne était de sept, huit ou neuf pour cent, celui de l’agriculture stagnait sous les trois pour cent.
Sathy reconnaissait que sa famille s’en tirait mieux que beaucoup d’autres. Les plus petits fermiers, incapables de réaliser les économies d’échelle nécessaires, trop pauvres pour acheter tracteurs et autres engins mécanisés, tombaient les uns après les autres. De nombreux paysans étaient submergés par les dettes : des centaines, peut-être des milliers, s’étaient suicidés depuis deux décennies que l’Inde s’était lancée sur la voie des réformes. Et même les gros exploitants comme Sathy souffraient ; ils ne pouvaient plus se reposer sur les fortunes dont ils disposaient autrefois, notamment pour asseoir leur autorité et acheter la loyauté des villages.
– L’apparition de tous ces problèmes m’a vraiment choqué, me dit-il. Nous ne sommes pas devenus pauvres, nous n’avons pas autant de mal que d’autres, mais je me souviens qu’autrefois nous dépensions beaucoup plus librement. Il y a vingt ans, jamais je n’aurais imaginé devoir un jour me faire du souci pour ma situation financière. Mais ce jour est arrivé. C’est une nouveauté. Un défi à relever pour nous tous.
« À titre personnel, je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent. Je suis heureux de mener une vie simple. Mais il est indéniable que les gens ne nous considèrent plus comme autrefois. Tout le monde sait que les Reddiars ne sont plus aussi riches que dans le passé. Et la triste vérité, c’est que même dans les villages, c’est l’argent qui achète le respect. Les gens nous admiraient parce que nous avions un certain prestige, mais je ne suis pas assez bête pour penser qu’ils n’étaient pas impressionnés avant tout par notre fortune.
Sur le chemin, nous croisâmes un très vieil homme vêtu d’un simple pagne. Il fumait une beedie qu’il dissimula au creux de sa main quand il nous vit approcher. Quand Sathy lui ordonna de la lâcher il s’exécuta sur-le-champ, sans la moindre hésitation. Sathy parut satisfait. Il me dit que les jeunes loubards qui avaient refusé de se débarrasser de leur cigarette n’étaient sans doute pas du village. Ils arrivaient de la ville ; ils avaient décidé de passer la journée à la campagne.
– La plupart des gens de Molasur connaissent encore les usages d’autrefois, précisa-t-il. Ils savent qui je suis, ils savent comment se comporter devant moi. Ils savent faire preuve de respect.
Le respect. Un des mots préférés de Sathy. Il m’avoua que sa femme se moquait de lui parce qu’il l’avait trop souvent à la bouche. Elle le traitait d’imbécile. Elle l’accusait d’être tellement accroché au passé, tellement soucieux de faire valoir le prestige d’antan de sa famille, qu’il se souciait davantage de respect que des aspects pratiques de l’existence. « Ça se mange, le respect ? lui demandait-elle parfois. Il assurera l’éducation de tes enfants, ton fichu respect ? »
– D’une certaine façon, Banu a raison, précisa-t-il. Mais… elle ne comprend pas. C’est une femme de la ville. Elle ne sait pas ce qui est important au village.
L’après-midi touchait à sa fin. Sathy et moi continuions de marcher d’un bon pas à travers les champs. Le soleil venait d’apparaître dans une étroite bande de ciel bleu, à l’horizon, entre les nuages bas. C’était un soleil d’hiver, doux, un peu flou, suspendu comme une motte de beurre ronde au-dessus de la terre.
Sathy parlait beaucoup comme toujours – un torrent de mots. Il semblait préoccupé. Il me raconta qu’il rentrait tout juste d’un séjour à Bangalore. Un membre de la famille de Banu, un oncle qui avait fait fortune dans l’immobilier, avait organisé une réception éblouissante pour fêter l’achat d’une certaine propriété. Il y avait accueilli six mille invités à qui il avait servi un repas luxueux – des centaines de plats – accompagné par un orchestre.
Darshan, le fils de Sathy, avait demandé après coup si leur famille était en mesure, elle aussi, de donner de pareilles fêtes.
– Je lui ai répondu : « Jamais. Jamais. Ne t’attends pas à ce genre d’extravagances de ma part. Je ne suis qu’un simple fermier. Je ne peux pas atteindre ce niveau-là. Mais je suis respecté, tout le monde me connaît, et je peux faire en sorte de te donner une bonne éducation. Tu ne dois rien attendre de plus de ma part. »
Sathy frappa durement sur le sol avec son bâton en bambou, avant d’enchaîner :
– Les gens deviennent tellement superficiels, dans ce pays ! Tout ce qu’ils veulent, aujourd’hui, c’est en mettre plein la vue. À Bangalore, par exemple, il y a tous ces employés des sociétés d’informatique – tous ces gamins avec leurs téléphones portables, leurs gros salaires, leurs ceci et cela. Ils sont comme les Américains. Ils ont des cartes de crédit plein leurs portefeuilles, mais plus aucun véritable sentiment. Quand vous les rencontrez, ils vous lancent un « Salut ! », et puis « Bye ! », parfois ils vous déclarent même qu’ils vous aiment, mais il n’y aucune émotion réelle dans leurs propos. C’est comme aux États-Unis. Nous voulons tout en abondance, et tout de suite.
« Je comprends, au fond, pourquoi ça se passe de cette façon là-bas. Les Américains ont besoin de beaucoup de choses, et en taille maxi, parce qu’ils n’ont rien qui soit ancien. Mais pourquoi faut-il que nous devenions comme eux ? L’autre jour, je suis passé en voiture devant un temple en construction. Il était immense ! J’ai regardé mon chauffeur et j’ai dit : « Eh bien quoi, nous faisons des temples comme les Américains, maintenant ? » Ce n’est pas nécessaire, Akash. Regardez les idoles de nos vieux temples. Elles sont minuscules, elles sont anciennes et elles ont tout le pouvoir qu’il leur faut. Nous sommes en train de perdre de vue l’essentiel : notre histoire, notre passé.
« Comprenez-moi bien. Je suis très content pour les gens. Je veux que mon village, mon pays se développent. Je veux que les gens s’enrichissent. La croissance, c’est excellent. Elle permet aux gens de s’éduquer, de s’affirmer. De se défendre. Aujourd’hui, ils ne se laissent plus faire. Même les femmes : elles sont tellement hardies ! Ma mère n’aurait jamais osé élever la voix devant mon père. Mais regardez Banu : elle fait ce qu’elle veut. Elle s’en va vivre à Bangalore avec mes enfants et qu’est-ce que j’y peux ? Je n’ai rien à dire.
– Vous vous contredisez, vous ne trouvez pas ? fis-je remarquer.
– Non. Je ne me contredis pas. Je sais que tout ce qui se passe, c’est bien pour le pays. Je sais qu’il faut que les choses changent. Et certaines personnes s’élèvent dans la société, forcément, tandis que d’autres sont obligées de perdre leur rang. Ma famille a dominé pendant tellement longtemps ! Je sais que mon statut social, celui de mes ancêtres, je ne peux pas le garder indéfiniment. N’empêche, l’amour-propre est là. Et… Et il se raccroche à ce qu’il connaît. […]
Sathy me disait souvent que la condition sociale des habitants de Molasur ne cessait de s’améliorer. Il me parlait d’ouvriers agricoles sans terre dont les enfants étaient partis à la ville, avaient fait des études, décroché des postes dans des compagnies high-tech – et envoyaient désormais de l’argent chez eux. Il évoquait des hommes et des femmes dont les parents avaient autrefois travaillé aux champs, pour sa famille, et qui étaient maintenant assez riches pour lui acheter des terres. […]
Sathy me parlait souvent, en particulier, de l’évolution de la condition de la caste des Dalits – autrefois appelés Intouchables – à Molasur. Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’Inde, les Dalits sont restés cantonnés au bas de l’échelle sociale. Ils étaient condamnés aux travaux subalternes et considérés comme malsains, tels que le nettoyage des latrines, l’équarrissage, la collecte des ordures ou le tannage du cuir. Ils étaient soumis et intimidés et, dans l’ensemble, supportaient docilement leur oppression. D’après Sathy, cependant, leur situation avait changé du tout au tout. Les Dalits exigeaient leur part de la nouvelle Inde. Ils n’avaient plus peur de faire valoir leurs droits, et même de réclamer certains privilèges.
– Les Dalits ne sont plus si complexés, m’affirma-t-il un jour. Ils se défendent. Autrefois, nous les dominions, mais maintenant les rôles s’inversent. Plus personne n’ose leur résister.
Je restais sceptique face à ces affirmations. L’Inde avait beau changer, et le gouvernement avait beau produire des efforts très réels, depuis l’indépendance, pour abolir le système des castes et en faire disparaître les stigmates, je savais que les pratiques discriminatoires, entre castes, restaient endémiques. Dans les médias, j’entendais parler de débits de boissons qui refusaient de servir les Dalits dans les tasses ou les verres qu’ils utilisaient pour les autres castes ; j’entendais parler de familles qui assassinaient des Dalits, ou parfois leurs propres enfants, pour « laver leur honneur » – parce que ces Dalits et ces enfants avaient osé former des couples qui brisaient les barrières de castes.
Lorsque Sathy affirmait que les Dalits de Molasur n’étaient plus du tout opprimés, je me montrais donc méfiant. […]
Il me répliqua un jour que si je ne le croyais pas, je n’avais qu’à venir voir la chose de mes propres yeux. Il proposa de me présenter un Dalit qui s’appelait M. Das. Celui-ci avait quarante-deux ans ; il était né dans la pauvreté ; personne n’aurait parié cher sur son avenir. Mais aujourd’hui… Eh bien, il fallait que je me rende compte par moi-même de la vie qu’il s’était bâtie. […]
Das avait décroché une licence d’histoire dans une université de Chennai. Parti là-bas à l’âge de dix-huit ans, il avait pu consacrer trois ans à ses études. C’était pendant cette période qu’il avait commencé à réfléchir à la situation des Dalits dans la société indienne. Parfois, lorsqu’il revenait en visite à Molasur, il se remémorait les insultes qu’il avait essuyées dans son enfance – l’interdiction faite aux Dalits d’entrer dans les temples, par exemple, ou l’obligation qu’ils avaient de traverser la rue quand un membre d’une caste supérieure marchait dans leur direction. À l’école, les Dalits n’avaient pas le droit de boire dans une tasse : les enseignants leur versaient l’eau directement au creux des mains. Les Dalits n’avaient même pas le droit de toucher les récipients utilisés pour verser l’eau, car les autres castes craignaient qu’ils ne les contaminent.
À Chennai, tout était différent. Dans le melting-pot de l’anonymat urbain, les castes avaient beaucoup moins d’importance. Personne ne connaissait les origines de Das ; personne ne savait d’où il venait, ce que faisaient ses parents. Il avait été stupéfait, à l’université, de pouvoir se lier d’amitié avec des membres des castes supérieures. Son meilleur copain était un Aiyar, de la caste des brahmanes. Ses amis et lui passaient des heures, assis tous ensemble, à bavarder, à parler, à manger – en partageant verres et couverts. Des choses qui étaient alors inimaginables à Molasur. […]
La maison de Das possédait deux niveaux et une véranda. Ses murs résistaient bien aux pluies, de toute évidence, car la chaux qui les couvrait ne s’écaillait pas. Juste à côté se trouvait la masure au toit de chaume dans laquelle Das avait grandi et qu’il avait retrouvée après son séjour à Chennai : sa porte d’entrée ne mesurait pas plus d’un mètre de haut et son unique pièce faisait une quinzaine de mètres carrés. J’essayai d’imaginer douze personnes entassées là.
La femme de Das, qui portait un sari bleu et nous accueillit avec un grand sourire, installa des chaises en plastique dans la véranda. Das me parla de sa jeunesse. […]
À la saison des pluies, la maison prenait l’eau ; ses parents restaient éveillés toute la nuit, recueillant dans des récipients en métal l’eau qui gouttait à travers les trous du toit de chaume. Son père travaillait comme ouvrier agricole et courtier en vaches. Mais il gagnait très peu. C’était un homme brisé. Il buvait beaucoup.
Das enchaîna pour expliquer que les choses étaient infiniment plus prometteuses pour ses propres enfants. À son retour à Molasur, il s’était lancé dans l’immobilier. Il avait démarré avec des parcelles minuscules, dans les champs des alentours. Puis, travaillant très dur, il avait réussi à s’attaquer à des projets plus importants, sur de plus grands terrains, et il avait gagné davantage d’argent.
Aujourd’hui, deux de ses enfants faisaient leurs études dans une université privée de Chennai. Ils seraient bientôt ingénieurs. Quand ils prévoyaient une visite au village, Das pouvait se permettre d’envoyer un taxi les chercher. Son plus jeune fils était dans une école internationale proche de Molasur – une école dans laquelle était inscrite une des nièces de Sathy.
– Vous imaginez ça, Akash ? s’exclama alors ce dernier. Fréquenter la même école que les enfants du zamindar !
Ce texte est tiré de L’Inde de demain, à paraître aux éditions Albin Michel le 7 mai. Il a été traduit par Pierre Reignier.