Peut-on échapper au Web ?

Si vous voulez échapper au Web, au moins pour un temps, vous pouvez vous inscrire pour un séjour l’été prochain à Camp Grounded, une « colonie de vacances pour adultes », en Californie. Les règles sont simples, relève le New York Times : ni smartphone, ni ordinateur, ni tablette, pas même de montre. Interdiction de communiquer aux autres son vrai nom et de parler de son travail. Au menu : yoga, concours d’histoires drôles, ateliers d’écriture et… conversation. Imaginée par la société Digital Detox (« Désintoxication numérique »), l’initiative a rencontré un franc succès dès son lancement, en 2013.

Voilà pour le fun. Sans aller jusqu’à vous offrir un séjour débranché (mais très branché) en Californie, vous pouvez aussi vous mettre « au vert » pour un temps en feignant d’oublier votre smartphone ou, comme le techno-critique Evgeny Morozov, en le mettant dans un coffre-fort à minuterie (lire l’article). Vous pouvez encore acheter l’une des nombreuses applications qui vous permettent désormais de vous débrancher (mais ce genre d’application ne fait-elle pas encore le jeu des industriels du Web ?)

Maintenant, le moins fun. Sans verser dans la technophobie, il n’est pas niable que la Toile nous entraîne – nous tous, l’humanité entière – dans une expérimentation sans précédent, qui présente des risques significatifs. Internet a son avers et son envers. Son avers, c’est la formidable ouverture qu’il représente pour la communication avec autrui et l’accès à l’information. Son envers, décrit ici avec minutie par Sue Halpern (lire l’article), c’est cette toile d’araignée aux fils de plus en plus serrés qui nous emmaillote au profit de grandes entreprises sans état d’âme et de big brothers en tout genre. Une emprise justifiée par une idéologie perverse, qui brandit les belles notions de liberté, d’égalité et de transparence pour mieux encourager des comportements de dépendance quasi plavloviens. Penser cette réalité entièrement nouvelle est aussi urgent que difficile. En regard des enjeux, le mouvement « detox » paraît tout simplement risible.

 

Dans ce dossier :

Sérendipité VS. algorithmes

Quel rapport entre la pénicilline, le Velcro, le nettoyage à sec, le Viagra, le LSD ou les rayons X ? Toutes ces découvertes sont dues au hasard. Ce hasard heureux, pour lequel les Anglais nous ont donné un mot, tiré d’un conte persan : sérendipité. C’est-à-dire, selon Horace Walpole, l’écrivain anglais qui a forgé le terme, le fait de « découvrir ce qu’on ne cherche pas ».

Le hasard, il est vrai, fait souvent bien les choses, et pas seulement dans les laboratoires. N’est-ce pas lui qui, sur les bancs des jardins publics, des bibliothèques, ou les rayons des librairies, provoque la rencontre amoureuse ou intellectuelle qui changera une destinée ? Mais, comme tout le reste, le hasard a besoin de stimulation. Pasteur, qui ne se berçait pas d’illusions, disait que « dans les champs de l’observation le hasard ne sourit qu’aux esprits préparés ».
En dehors du domaine scientifique, ce qui nourrit la chance, c’est la multiplication des occasions favorables. C’est l’avantage des villes ou des salons, des boîtes de nuit, des congrès, des librairies… Et évidemment d’Internet, où le surfeur accumule plus ou moins au hasard découvertes, rencontres, lectures, souvent heureuses et fortuites.

En théorie, du moins. Car beaucoup pensent au contraire que le Web, par sa profusion même, est l’ennemi de la sérendipité. Submergés de données, les internautes ont en effet pris la vilaine habitude de sous-traiter à des tiers la sélection de ce que leur offre la Toile, avec effets pervers à la clé.
Fatalité ? Pas vraiment. Prenez l’exemple de la lecture. Flâner dans les rayons d’une librairie, recueillir des avis, tomber sur un livre par hasard – Internet n’a pas tué tout cela. Au contraire, le Web fourmille de conseils – blogs, forums, clubs virtuels de lecture, Goodreads, recommandations des uns ou des autres. Mieux encore, il propose aussi pléthore de sites qui proclament respecter la « nécessité du hasard », en littérature comme ailleurs, et suggèrent des livres (whichbook.com ), des chansons (readwrite.com), des restaurants (urbanspoon.com), ou même d’autres sites (stumbleupon.com), en toute indépendance commerciale. C’est à l’internaute de choisir : perméabilité aux incitations des vendeurs, ou soumission aveugle au hasard. Lequel ressuscite dès que l’on efface les traces de nos recherches précédentes, ou lorsqu’on s’en remet à des sites comme duckduckgo.com, qui ignorent notre « historique ». Ce qu’une technologie endommage, une autre technologie peut le réparer.

Traduction manquante – Pas très French, le maréchal

En cette année commémorative, il est curieux qu’un document majeur de la guerre de 1914-1918 n’ait toujours pas été traduit en français : le récit du premier commandant du corps expéditionnaire britannique en France, le maréchal French.

L’entente cordiale avait certes entraîné le Royaume-Uni dans la guerre aux côtés de la France. Mais là, sur le terrain, entre les états-majors, l’entente s’est de prime abord révélée assez peu cordiale. Il faut dire qu’à l’origine tout était bien flou entre alliés : les stratégies (guerre courte ou longue ? offensive ou défensive ?), les objectifs, et surtout les modes opératoires (qui était sous le commandement de qui ?). Le maréchal French côté anglais et le général Lanrezac côté français, face au formidable élan de l’offensive allemande, ont dû plus ou moins inventer les règles du jeu au fil de l’eau.

Né en Irlande, French avait jusque-là fait une carrière brillante, ponctuée de hauts faits et de quelques méfaits (d’ordre privé), et combattu sur presque tous les fronts de l’Empire – mais ce n’était pas un fin politique. Pendant qu’à Londres le cabinet s’étripe, lui, à la tête du corps expéditionnaire (qu’il a pour instruction d’épargner au maximum), se précipite en août 1914 vers la Belgique, jusqu’à la place de Mons qu’il défend tant bien que mal. À ses côtés avec sa Ve armée, le général Lanrezac ne lui rend pas la vie facile. French écrit que « Lanrezac [lui] donne l’impression de ne pas être un grand chef, ni bien courtois par-dessus le marché ». Aucun des deux ne parlant la langue de l’autre, les communications sont désastreuses. French se retrouve fin août à découvert en raison d’une retraite intempestive de Lanrezac. Échange d’invectives ; Lanrezac est destitué, et French se retrouve en relation directe avec Joffre, et les choses se passent mieux. Notamment, écrit French, parce que Joffre sait se prévaloir du conseil qu’il lui donne : faire retraite jusqu’à la Marne, pour allonger les lignes d’approvisionnement allemandes, puis contre-attaquer.

Mais cette entente-là non plus ne survit pas au caractère versatile de French, ni aux vicissitudes du terrain, avec notamment la bataille d’Ypres. Limogé fin 1915, French partira réprimer les Irlandais. Mais, entre-temps, il aura été fait « vicomte d’Ypres », tandis que son infortuné alter ego républicain, Lanrezac, ne deviendra lui, jamais « baron de Charleroi ».

Traduction manquante – Le révérend qui révérait l’islam

L’un des chantres de la grandeur intellectuelle du monde arabe est un pasteur anglican au nom charmant, le révérend De Lacy Evans O’Leary. Ce fervent orientaliste, disparu en 1957, était notamment un spécialiste de la rencontre Orient-Occident survenue, au VIIIe siècle de notre ère, grâce au « grand mouvement de traduction ».

« Il y a une analogie entre les civilisations et les maladies infectieuses », écrit le révérend. Sauf que la contamination intellectuelle ne se fait pas via les microbes, mais les traductions. Le « mouvement » démarre avec celles de livres de médecine grecque en gréco-syriaque, puis se nourrit de la passion arabe pour la géométrie, l’astrologie et la technologie en général. Les voies de transmission sont nombreuses et diverses, certaines œuvres passant de la Grèce à l’Inde, dans le sillage d’Alexandre, avant de revenir en Occident via Bagdad. Cela ne cessera que lorsque tout, ou presque, aura été traduit, deux siècles plus tard.

Pourquoi (et comment) la Grèce ancienne a-t-elle fait, dans Bagdad l’abbasside, la courte échelle à l’islam émergent ? C’est ce que le révérend explique par le menu, invoquant tour à tour l’influence de califes éclairés, le soutien des grandes familles de Bagdad (la traduction étant une grosse affaire), la proximité de Byzance, qui a servi de pont entre science grecque et islamique ; et, surtout, l’orientation très favorable à la recherche et à la connaissance de l’islam des origines (à la différence du christianisme et du judaïsme !)…

Et il n’y en a pas eu que pour la Grèce : les ambitieux Abbassides souhaitaient « rassembler toute la pensée du monde sous le même toit », en traduisant aussi les textes d’astrologie persane et de mathématique indienne. Judicieusement, ils avaient aussi importé de Chine une opportune invention, qui a donné un sérieux coup de fouet à leur vaste entreprise : le papier.

Le savant révérend était mal vu de sa hiérarchie pour son manque d’ardeur ecclésiastique. Mais, en contribuant à démontrer que « la légende des musulmans fanatiques parcourant le monde et imposant l’islam à la pointe de l’épée est un mythe absurde », il n’a pas dû arranger ses affaires non plus.

Délivrons-nous du Web

Si les origines de la civilisation occidentale sont liées à la Grèce antique, l’avenir de la condition humaine est chevillé à la Silicon Valley. La « Valley » n’est pas seulement synonyme d’innovation technologique et de croissance économique. Elle est le champ luxuriant où s’épanouit une nouvelle idéologie du XXIe siècle, qui vient remplir le vide laissé par la Guerre froide. Cette idéologie gravite autour d’Internet. Il a fallu plusieurs décennies pour en tisser le récit fondamentaliste, à partir de trames aussi diverses que le libéralisme économique, le techno-mysticisme, les penchants anarchistes et les aspirations utopiques. Elle occupe désormais une place de premier plan dans les conversations quotidiennes, au même titre que les technologies qui l’inspirent. L’idéologie Internet propose une vision quasi religieuse de la façon dont les relations humaines vont se transformer, l’abondance être créée et la transcendance atteinte grâce aux interactions homme-machine. Ses prophètes voient dans la structure ouverte et décentralisée d’Internet le modèle d’un ordre mondial libre, égalitaire et transparent. Leur texte sacré est la loi de Moore, selon laquelle les ordinateurs « évolueront » à un rythme exponentiel, leur puissance doublant à peu près tous les deux ans. Leur eschatologie est la Singularité, qui annonce le dépassement prochain des humains par les machines, qui élèveront généreusement les simples mortels (ou les téléchargeront tout simplement) dans un Nirvana informatique (1). En attendant, le bric-à-brac de notre existence ordinaire sera maîtrisé grâce à sa quantification en bits et en octets, et transformé en « Big Data » rentable pour l’économie de l’information [lire « Big Data change notre rapport au monde », Books, mars 2014].

L’idéologie Internet est facile à railler, mais difficile à rejeter. Cela n’a pas vraiment d’importance si certains l’accusent d’être une « cyberutopie », si d’autres l’ignorent tout en profitant des avantages pratiques du Web, ou jugent ridicules certains de ses aspects, comme la Singularité. (Les sceptiques sont invités à suivre un cours de six semaines, pour 25 000 dollars, à l’université de la Singularité, dans la Silicon Valley, université qui se donne pour mission d’« instruire et inspirer les décideurs pour les rendre capables d’appliquer des technologies exponentielles aux grands défis de l’humanité ».) L’idéologie Internet est difficile à déloger car elle ne campe pas simplement un idéal immatériel ; elle est physiquement incorporée dans une infrastructure globale faite de machines, de logiciels, d’entreprises privées et d’institutions publiques. Cette infrastructure influence notre manière de penser et de se comporter et risque, une fois verrouillée, d’être difficile à changer. Evgeny Morozov et Jaron Lanier craignent fort qu’en dépit de ses intentions utopiques l’idéologie Internet n’ait des conséquences insidieuses. Comme l’écrit Lanier dans son livre « À qui appartient l’avenir ? », « elle n’est pas l’expression d’une machination diabolique, mais l’effet indirect d’une glorification stupide du fantasme que la technologie devient intelligente au point de se suffire à elle-même, sans les humains (2) ». Tous deux proposent une vision alternative. Ils tiennent à se présenter comme des « cyberréalistes », plutôt que des « cyberpessimistes ». Ils n’ont aucun problème avec les nouvelles technologies en tant que telles, mais ils s’insurgent contre la manière strictement instrumentale et commerciale dont elles sont aujourd’hui utilisées.

« Le monde de l’Internet Theory n’a pas encore trouvé son Woody Allen », écrit Morozov, qui est au moins son H. L. Mencken (3). Si Mencken dépeçait les clichés de la « booboisie » (la « beauf-geoisie »), Morozov étrille les prétentions messianiques des « geeks » de la Silicon Valley et au-delà. Les livres sur la technologie ne sont pas réputés pour leur humour, mais celui de Morozov est délicieusement sardonique. C’est peut-être la charge la plus drôle et la plus dévastatrice jamais écrite contre la cyberculture. Et elle est souvent convaincante. Les aboiements de Morozov sont assortis d’études et de statistiques mordantes. Son livre précédent, « L’illusionisme du Net (4) », contestait l’idée répandue selon laquelle Internet accoucherait inévitablement d’un monde plus démocratique et participatif. Son nouvel ouvrage fustige en lui une icône moderne ; il se demande même si parler d’« Internet » a seulement un sens.

Morozov s’est construit un personnage de web-sceptique, soucieux de substituer une conception plus flegmatique et plus humaine au délire millénariste régnant en matière de technologies de l’information. Ses cibles sont deux conceptions enchevêtrées, qu’il appelle le « solutionnisme » et l’ « interneto-centrisme ». Le solutionnisme est la croyance selon laquelle tous les problèmes peuvent être résolus par la raison et la quantification. Le solutionnisme est réductionniste, révère l’efficacité et l’utilité, déteste l’ambiguïté et la complexité. Il a derrière lui une longue histoire dans la civilisation occidentale, et a entraîné des conséquences destructrices. Témoin les planificateurs soviétiques, qui rêvaient de « remodeler les esprits » pour créer un paradis des travailleurs. Morozov a grandi en Biélorussie dans les dernières années de l’URSS et il est, on le conçoit, sensible à la perspective solutionniste. Il repère facilement les analogies entre les précédents des régimes autoritaires et des initiatives apparemment innocentes prises dans le monde d’Internet. La vogue actuelle de la « gamification », qui transforme les activités quotidiennes en jeux virtuels, récompensant les bonnes performances par la distribution de points et de titres honorifiques, a pour lui des échos cruellement familiers : « Cela me rappelle le penchant des responsables soviétiques pour l’émulation ludique : les étudiants étaient envoyés aux champs pour récolter le blé ou les pommes de terre, et comme la motivation manquait, on leur accordait des points et des titres honorifiques. »

Dans son ardeur à créer un « avenir sans friction » en gommant les nuances et les imperfections, le solutionnisme aggrave en général la situation, écrit Morozov. Dans le monde d’aujourd’hui, le solutionnisme est activé par l’« interneto-centrisme », lequel considère Internet comme bien plus qu’un réseau de réseaux régis par des protocoles communs. Cela devient une entité autonome, avec sa logique et son développement propres, érigée en modèle à suivre : « C’est cette propension à considérer cet être unique comme une source de sagesse et d’aide à la décision qui fait de cet ensemble pas vraiment passionnant de câbles et de réseaux une idéologie séduisante et excitante – peut-être l’idéologie dominante d’aujourd’hui. »

 

Une conception millénariste du Web

À vrai dire, si cette idéologie « ressemble à une religion, c’est parce que c’en est une ». Ses prosélytes affirment que la structure distribuée, non hiérarchique, d’Internet favorise « naturel-lement » la transparence, le partage, la liberté, l’égalitarisme et l’antiélitisme. Ils entendent reconfigurer la vie en éliminant ses « bugs » grâce aux outils rutilants qu’ils ont élaborés, le tout au nom d’une « révolution Internet » qui raffole de projets radicaux. Troquant les habits de Mencken pour ceux d’Edmund Burke (5), Morozov objecte que « tous les bugs ne sont pas des bugs ; certains sont des signes particuliers de l’humanité ». Il prend la défense des imperfections et des compromis, essentiels à l’épanouissement de l’homme et menacés par une foi perfectionniste enchâssée dans une technologie omniprésente qui l’impose.

Ceux qui incriminent l’idéologie Internet sont habituellement dénoncés comme des luddites, bientôt promis aux poubelles de l’histoire. Mais, n’était ce rôle de poubelle, l’histoire ne serait guère présente dans la conception millénariste d’Internet : « L’amnésie technologique et une complète indifférence à l’histoire sont consubstantielles au débat contemporain sur Internet » (Morozov n’a guère d’estime pour les quelques histoires d’Internet publiées jusqu’à présent). Il reconnaît que nous vivons une période de mutation profonde, mais rappelle que toutes les révolutions comportent aussi des éléments de continuité importants. Si nous voulons que les technologies répondent mieux à nos besoins, nous devons comprendre leurs origines et leurs principes sous-jacents, de nature historique. Loin d’être unique, et encore moins autonome, Internet est l’expression de choix technologiques faits de longue date, qui doivent être dévoilés et discutés.

Morozov souhaiterait ainsi remplacer l’appréhension essentialiste d’Internet par des évaluations plus circonscrites, contextuelles et empiriques des technologies considérées individuellement. Il utilise toujours les guillemets pour parler d’« Internet », afin de souligner sa nature construite et non donnée. Même les critiques d’Internet ont selon lui cédé, sous l’emprise de l’interneto-centrisme, aux généralisations abusives qui nous détournent d’une relation plus constructive à l’outil. « Internet » nous a-t-il vraiment rendus plus stupides, selon la formule célèbre de Nicholas Carr ? Certaines de ses composantes, comme Twitter, peuvent indéniablement nous disperser, avec des idées réduites à l’état de petites phrases accrocheuses, mais qu’en est-il d’autres, comme Instapaper qui nous permet de sauvegarder des textes longs pour les lire plus tard, à l’abri des distractions ?

L’essentiel du livre de Morozov réfute les clichés de l’interneto-centrisme. Il mobilise une impressionnante série de preuves, tirées des sciences sociales, de l’histoire, de la philosophie et de la littérature (mais ridiculise la théorie du choix rationnel et autres approches fondées sur des modèles « ressemblant beaucoup à ceux qui ont échoué à prédire la chute de l’URSS » (6)). Morozov affirme que l’idéologie Internet, « influencée par les poches pleines de la Silicon Valley », interdit tout débat de qualité sur les moyens appropriés à la réalisation d’objectifs précis. Internet n’a pas de propriétés intrinsèques qui en excluent d’autres ; le contrôle et la centralisation sont, tout comme les cris de ralliement actuels en faveur de la liberté et de la décentralisation, des moyens légitimes de poursuivre des objectifs démocratiques – selon les circonstances.

Morozov y insiste : la foi du réseau dans le quantitatif dénature les processus sociaux et politiques. Les données sont censées refléter la réalité, mais les algorithmes utilisés par Google, Twitter et d’autres fournissent des mesures plus sélectives qu’objectives et peuvent être manipulés pour duper le système. Les algorithmes sont aussi devenus monnaie courante dans la police, le journalisme, l’éducation et bien d’autres domaines. Mais comme beaucoup d’entre eux sont protégés par la propriété intellectuelle, ils échappent à toute forme de contrôle (Morozov suggère que des tiers puissent être autorisés à les auditer pour en traquer les biais). On en use également pour adapter le contenu des médias au public ciblé. Les « bulles filtrantes » ainsi produites conduisent à la fragmentation du discours politique, transformant la sphère publique en une ruche d’une confusion assourdissante (7).

 

Érosion du sens moral

Rien de tout cela n’incite à la délibération morale ni au comportement éthique, que les technologies Internet déstabilisent encore un peu plus avec leurs procédés d’ingénierie sociale : la généralisation des caméras et des capteurs dans notre environnement connecté et les réseaux sociaux type Facebook mènent à une surveillance sans précédent de notre vie privée. Non seulement nous y laissons notre intimité, mais l’information que nous mettons en ligne peut entraver par ricochet notre liberté. Ainsi des gadgets d’« auto-mesure » qui permettent à chacun de suivre ses paramètres corporels : les assureurs vont-ils récompenser ceux qui acceptent de partager ces données et pénaliser les autres ? De même, estime Morozov, la « gamification » est une forme de behaviorisme qui érode le sens moral. Les « jeux réalistes » permettent certes de réduire sa consommation d’énergie, de perdre du poids et d’améliorer d’autres types de comportement, mais beaucoup le font plus pour les récompenses qui sont à la clé que pour des considérations éthiques ou sanitaires. La plupart de ceux qui pratiquent ces jeux ignorent les arguments de fond en faveur des économies d’énergie ou les causes de l’obésité et mettraient fin à leurs efforts en l’absence de récompenses. « Le saint patron d’Internet est B. F. Skinner [la figure de proue du behaviorisme] et non Marshall McLuhan », écrit Morozov.

On ne se délivrera jamais du solutionnisme, pense-t-il – une conclusion un peu étrange, étant donné l’attention qu’il porte à la contingence historique. Après tout, la foi moderne dans la raison instrumentale est influencée par la culture et l’éducation, et elle n’a pas toujours été aussi répandue qu’aujourd’hui. À ses yeux, nous pourrons réduire l’emprise du solutionnisme sur la pensée contemporaine si nous parvenons à affaiblir son principal complice, l’interneto-centrisme. Et la technologie elle-même pourrait être conçue pour encourager la délibération critique au lieu de la restreindre. Alors que les ingénieurs sont formés à rendre invisible le fonctionnement d’un dispositif, Morozov plaide pour qu’ils suscitent la réflexion sur les relations entre société et technologies. Se fondant sur la théorie du « design antagoniste (8) », il les invite à créer des produits qui se comporteraient de manière imprévisible, conduisant les usagers à s’intéresser aux origines, aux objectifs et aux coûts de la technologie. On pourrait ainsi voir apparaître sur les navigateurs des infographies montrant comment Google exploite les informations personnelles des internautes ; ou bien un certain pourcentage des articles en ligne pourrait disparaître des écrans en cas de difficultés financières du journal dont ils sont issus. Si le solutionnisme est inévitable, la meilleure solution est de mettre en œuvre un « solutionnisme réflexif » qui stimulerait la pensée critique et offrirait d’autres possibilités.

 

Le règne de l’amateur

Mais les usagers apprécieront-ils vraiment les « applications erratiques capables de perturber nos habitudes de consommation de l’information » ? Et qu’en est-il des ressources déjà disponibles pour combattre les idéologies dénoncées par Morozov ? La délibération informée en ligne est loin d’avoir disparu et il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne peut coexister avec les attitudes simplistes et les réflexes behavioristes, et les tempérer. En fournissant de l’information mais aussi un lieu d’expression critique, le Web encourage les amateurs de questionnement autant que les solutionnantes. Morozov fait un peu bon marché du pouvoir qu’a l’internaute lambda de bousculer les projets réductionnistes et de penser par lui-même. Il a une piètre opinion des critiques littéraires amateurs et craint que le programme antiélitiste de l’interneto-centrisme ne conduise au remplacement des experts par les dilettantes (9) : « Le commun des mortels […] veut surtout raconter sa propre expérience, pas donner du sens à une œuvre. » Les commentaires postés par les internautes sur Amazon sont pourtant parfois d’une rare perspicacité. Les inquiétudes de Morozov peuvent aussi être dissipées au vu des attitudes ironiques et sceptiques que l’on rencontre dans la culture de masse et sur Internet. Même si elles véhiculent le pire et le meilleur, ces réactions sapent à la base les pieuses certitudes du solutionnisme et de l’interneto-centrisme. L’approche nominaliste que fait Morozov d’Internet est l’un des apports les plus originaux de son livre, mais ses arguments auraient tout à gagner à ce que l’auteur exerce lui-même le sens de la nuance qu’il exige des autres.

La présentation de l’interneto-centrisme par Morozov comme une quasi-religion venue de Californie pourrait sembler fantaisiste, mais elle est corroborée par Jaron Lanier dans son livre « À qui appartient l’avenir ? ». Chercheur en informatique de la Silicon Valley, Lanier a été l’un des pionniers de la réalité virtuelle dans les années 1980. Il admet avoir été membre de la génération apostolique qui a forgé le credo d’Internet comme synonyme de liberté, d’abondance et d’évolution spirituelle pour tous : « Je n’écris pas à propos de gens que je ne connais pas, mais d’un monde que j’ai contribué à créer. » (En fait, ces idées ont été anticipées par les hackers de la côte Est et les hippies de la côte Ouest dans les décennies précédentes, mais l’arrivée de l’ordinateur personnel dans les années 1980 leur a donné un nouvel intérêt et une nouvelle impulsion.) Lui aussi affirme que la loi de Moore est « le principe directeur de la Silicon Valley, comme si les dix commandements n’en formaient plus qu’un seul ». Et il ajoute que les discussions sur l’immortalité et la Singularité « imprègnent tant la culture de Silicon Valley qu’elles font partie intégrante de l’atmosphère ».

 

Potentiel humaniste

Aujourd’hui, Lanier se repent de sa foi passée, mais continue d’exalter le potentiel humaniste de la technologie. Comme Morozov, il pense que les « scénarios utopiques insensés » de l’idéologie Internet cachent des failles systémiques dans l’orientation prise par les technologies en réseau. Il nous faut de toute urgence réfléchir globalement à leurs effets de long terme, car « les technologues numériques instaurent les nouvelles routines qui régissent notre manière de vivre, de faire des affaires, et de faire à peu près tout ».

Quand Morozov se concentre sur les présupposés philosophiques d’Internet, Lanier explore ses dimensions économiques. Lui aussi perçoit des tendances totalitaires cachées derrière l’idéologie séduisante de la liberté et de l’autonomie individuelle. L’information n’est libre qu’en apparence. En réalité, les usagers fournissent des informations personnelles aux entreprises et reçoivent des services en retour – c’est une forme de troc. Mais les entreprises transforment cette information en monnaie sonnante et trébuchante, une fois reconditionnée en ce « Big Data » qu’ils vendent aux annonceurs. Et elles deviennent fabuleusement riches, tandis que les usagers se contentent de clopinettes – des livres à bas prix sur Amazon, de la musique gratuite sur Pandora, etc. La valeur monétaire que les internautes apportent à l’économie de l’information est à la fois « hors bilan » et dans la poche des entreprises.

Il en résulte une disparité croissante de richesse, et de pouvoir. Quelques grandes firmes, comme Google et Facebook, à même d’engranger plus de données que d’autres sur les usagers, se transforment selon Lanier en « Serveurs Sirènes », qui monopolisent l’économie de l’information. À mesure que l’industrie et les services passent au numérique, les Serveurs Sirènes, dans leur quête d’une efficacité dictée par le marché, détruisent de plus en plus d’emplois sans les remplacer. Les secteurs de la santé, de l’éducation et même du transport – si Google et Stanford parviennent à mettre au point la voiture sans conducteur – connaîtront le sort de l’industrie musicale, dont les effectifs ont été substantiellement réduits par la numérisation. L’industrie manufacturière en sera sans doute aussi victime, si l’impression 3D devient exploitable. Le monde de la finance a déjà succombé aux Serveurs Sirènes et à leurs ingénieux algorithmes, que Lanier rend responsables de la crise financière de 2008. Il annonce que les réseaux continueront à perturber l’économie, qu’ils balaieront au passage les classes moyennes, incitant à l’insurrection, et même à un « retour de bâton socialiste ». Or les apprentis sorciers de la Silicon Valley et de ses satellites sont parfaitement inconscients de leur impact destructeur, envoûtés par leur foi dans le progrès ininterrompu et l’abondance universelle qu’engendre la mue technologique.
Tout en admirant l’analyse que faisait Karl Marx de l’exploitation économique, Lanier, comme Morozov, ne veut pas du communisme (« Ma femme a grandi à Minsk, en Biélorussie, et je suis totalement et définitivement convaincu de l’absurdité du système »). Il estime que le capitalisme, et les classes moyennes dont il dépend, ne peut être préservé qu’en monétisant la totalité de l’information, pas seulement celle vendue par les Serveurs Sirènes aux annonceurs, mais aussi celle fournie aux Services par tout un chacun. Si un individu offre une information dont une entreprise tire profit, il doit percevoir un micropaiement – afin que soit rétabli un certain degré de parité dans le système. Il nous faudrait payer pour avoir accès à une bonne partie de l’information en ligne, mais nous serions payés en retour. Lanier laisse pour plus tard la question des modalités de mise en œuvre d’un dispositif aussi complexe, mais il juge la chose techniquement possible.

Mais ce ne sont pas les détails qui frappent, dans le diagnostic et les remèdes proposés par Lanier : ses prévisions se révéleront inévitablement fausses en partie – voire en totalité. Et ce livre très stimulant n’est, hélas, ni bien écrit ni bien structuré ; il se compose de courts chapitres qui se lisent comme les posts d’un blog. Sa valeur tient à la volonté de l’auteur de repenser « Internet » et ses principaux mantras (du genre « l’information veut être gratuite ») et d’offrir, comme Morozov, des solutions radicalement différentes. L’un et l’autre le démontrent, la corne d’abondance numérique, dont l’idéologie Internet voudrait nous faire croire qu’elle est un cadeau du ciel, a un coût caché.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 24 mai 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

La Crimée n’est pas une fiction

Axionov est mort en 2009, avant d’avoir vu se réaliser ce qu’il avait anticipé dans son roman de 1979 : la mainmise de Moscou sur la Crimée, à la demande des citoyens. Demande fortement sollicitée, cela va sans dire ; mais les chars russes sont accueillis par une foule en liesse. Dans son roman, écrit peu avant son expulsion vers les États-Unis, Axionov imagine qu’au lendemain de la révolution de 1917, les Russes blancs sont parvenus à prendre le contrôle de la Crimée, transformée en île pour les besoins de l’intrigue. Le territoire devient peu ou prou ce que Hong Kong a été par rapport à la Chine : un temple du capitalisme, avec des gratte-ciel, une presse libre et tutti quanti. C’est en réalité un roman très sophistiqué, rappelle le romancier Michael Idov sur le site du New Yorker, et qui mérite d’être relu ou lu aujourd’hui. La satire de la société soviétique et des dirigeants de l’URSS est féroce. L’annexion de la Crimée est en partie une métaphore de l’invasion de l’Afghanistan, mais pas seulement. Les Criméens qui, dans le roman, poussent le plus à la réunification sont une formation d’extrême droite appelée les Cent Loups, dirigée par un cinglé habillé de cuir avec des amis haut placés. Fin février 2014, remarque Idov, un gang de motards s’appelant les Loups de la nuit, dont le chef habillé de cuir est un copain de Poutine, a pris position pour garder les bureaux du gouvernement à Simferopol… Axionov n’est pas tendre non plus pour la société capitaliste, qu’il connaît un peu, s’étant rendu plusieurs fois aux États-Unis avant d’y être exilé. Et les intellectuels occidentaux sont présentés comme des gogos, d’une confondante crédulité.

Le défenseur des Javanais

Tout le monde connaît – ou devrait connaître – « Fairtrade Max Havelaar », l’un des premiers et des plus célèbres labels de « commerce équitable » garantissant que le produit vendu a été décemment payé au lointain paysan qui l’a cultivé. Mais qui connaît encore le vrai Max Havelaar, fameux héros de la défense des indigènes javanais au XIXe siècle, issu à la fois de l’imagination de Eduard Douwes Dekker (alias Multatuli) et de la triste réalité de la colonisation hollandaise en Indonésie ?

Chaque entreprise coloniale génère ses tragédies spécifiques. À Java, la population a pâti d’abord de l’obsession spéculative pour la culture du café, sous-payé, au détriment des rizières (d’où misère paysanne et famines à répétition) ; ainsi que du soutien donné aux « régents » locaux, qui exploitaient effrontément leurs sujets sous l’œil placide de l’administration coloniale, soucieuse de tranquillité. L’honnête Max Havelaar (derrière lequel se cache l’auteur du livre, un fonctionnaire hollandais, qui, indigné par cet état de choses, a bel et bien sacrifié sa carrière à son idée des devoirs d’un sous-préfet) est une exception confirmant la règle.

On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments – et ce roman pataud, à l’humour lourdingue, grouillant « de digressions et de digressions dans les digressions », de l’aveu même de l’auteur, en apporte une nouvelle démonstration. Mais Hermann Hesse le place néanmoins dans sa liste des soixante ouvrages essentiels de la littérature mondiale, sa « bibliothèque idéale ». Car si le talent littéraire du « martyr Multatuli » mérite peut-être d’avoir sombré dans l’oubli, son courageux plaidoyer a teinté durablement le café d’une couleur plus noire.

Mammone

« De l’avis général, elle détesta son fils à la seconde où, sortant d’elle, il lui voua un amour aveugle.

Soixante-huit ans plus tard, ce mammone impénitent mourut, à l’enterrement de cette même mère qui, sa vie durant, avait cherché à se débarrasser de lui. »

D. P.

Mammone, nom italien désignant un enfant ou un adulte trop attaché à sa mère. La solution nous a été indiquée par l’un de nos lecteurs, Matteo Giordano. Il précise que le mot est surtout utilisé pour désigner un homme adulte. Une lectrice, Sarah Krein, nous informe qu’il existe en allemand le mot Muttersoehnchen : il désigne un homme trop attaché à sa mère (ou à une compagne), qui le dirige dans sa vie tout en s’occupant de toutes les tâches ingrates à sa place.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Il désigne la mort subite due à un excès de stress au travail.

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Le mot du mois

« Les courses de chevaux sont un métier stable au regard de celui d’écrivain. »

John Steinbeck, Newsweek, 24 décembre 1962.

Demain, la « Canamérique » ?

L’idée d’unir le Canada à son voisin américain n’est pas très nouvelle, c’est un euphémisme. Conçue avec un degré plus ou moins fort d’intégration, l’hypothèse d’un super-État réunissant les deux entités a été développée ces dernières décennies par de nombreux auteurs. Qui pour s’en désoler, comme le philosophe George Grant dans son célèbre essai Est-ce la fin du Canada ?, paru en 1965. Qui pour l’appeler de leurs vœux.

La journaliste Diane Francis vient aujourd’hui ajouter son nom à la liste des thuriféraires. Avec ceci de particulier que cette collaboratrice du National Post (journal conservateur de Toronto) va jusqu’à envisager, parmi tous les modèles de rapprochement possibles, celui d’une absorption pure et simple du Canada par les États-Unis – la « fusion du siècle », qui donne son titre à un livre publié il y a quelques mois en anglais.

Rédigée comme un business plan, la proposition de Francis n’est pas, selon l’expression d’un de ses confrères du New Yorker, « motivée par de grands idéaux démocratiques ». En revanche, elle ne lésine pas sur les chiffres et les projections économiques. Non content de devenir le pays le plus vaste du monde, devant la Russie, l’État ainsi formé pourrait, selon l’auteure, extraire du sous-sol canadien les énormes réserves de pétrole et de gaz aujourd’hui inexploitées faute de moyens humains et financiers suffisants. Pour compenser la mise à disposition de leurs richesses naturelles, les citoyens de l’ancien Canada se verraient allouer une indemnité en fonction de leurs années de rési­dence. Selon un savant calcul, pour un habitant de 60 ans ayant toujours vécu dans le pays, cette somme devrait tourner autour de 740 000 dollars. Et le montant total du rachat s’élèverait, pour les États-Unis, à près de 17 000 milliards de dollars.

Les critiques n’ont pas manqué, bien entendu, d’interroger la faisabilité et le bien-fondé d’un tel projet. Sans même évoquer la question de l’identité nationale canadienne – manifestement secondaire aux yeux de Francis –, certains se demandent ce que les Améri­cains auraient à gagner, d’un point de vue strictement économique, à une fusion avec le Canada. Telle que la conçoit l’auteure, celle-ci constitue la meilleure réponse à la montée en puissance du modèle chinois. « Francis pense que le capita­lisme d’État est plus performant que le système de la libre entreprise », souligne Les Horswill dans la Literary Review of Cana­da. Mais quand bien même ce serait vrai (ce dont Horswill doute), « pourquoi les États-Unis consacreraient-ils toutes leurs capacités financières, déjà limitées, au rachat du Canada ? Si la Chine est bien la menace du siècle, et si la main-d’œuvre et le modèle organisationnel américains sont en passe d’échouer, pourquoi ne pas plutôt acheter la Corée du Sud et moderniser les infrastructures américaines ? », interroge le commentateur, faussement naïf.

Certes, Francis ne fait pas dans la nuance : « Que ce soit avec le plan Marshall, la réunification de l’Allemagne, ou celle, hypothétique, des deux Corées, elle ne recule devant aucune comparaison, aussi énorme soit-elle », souligne J. Dana Stuster dans Foreign Policy. Pour autant, selon ce journaliste, Merger of the Century ne méritait sans doute pas l’accueil « entre réflexe d’autodéfense et rejet dédaigneux » qui lui a été fait au Canada. L’idée d’une fusion avec les États-Unis reste purement hypothétique, ce que reconnaît sans mal Francis. Et l’important pour elle ne semble pas tant résider dans la solidité théorique de son hypothèse que dans le fait de mettre au cœur du débat la question d’une intégration plus poussée des deux pays. « J’ai discuté avec des membres du gouvernement canadien, et je sais que mon livre est lu au sein de l’administration américaine », s’est-elle vantée auprès du site Business Insider, ajoutant avoir bon espoir que tout cela contribue à « accélérer l’examen d’un projet d’union monétaire ».