La revue de presse d’ActuaLitté

Dans l’Utah, lycéens, auteurs et ayants droit, dont la succession de Vonnegut, soutenus par l’ACLU of Utah, attaquent l’État devant une cour fédérale. Ils contestent un système automatique de retrait et une liste d’interdictions de livres dans les bibliothèques scolaires sans débat sur leurs valeurs littéraires ou l’âge des lecteurs. Ils demandent au tribunal de déclarer inconstitutionnels ces retraits et de restaurer l’accès à 22 titres bannis. 

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À Obihiro, au Japon, une exposition montre au public des livres détériorés au point de ne plus pouvoir être prêtés : pages arrachées, taches d’eau, reliures cassées. Nommée « Les livres pleurent », l’opération décrit chaque dommage pour sensibiliser aux gestes d’usage et aux conséquences de l’usure. L’objectif est de susciter l’empathie plutôt que la culpabilisation et rappeler que préserver les collections est l’affaire de tous. 

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La Galice déploie « Lemos+ », un programme de lecture ambitieux doté de plus de 60 millions d’euros jusqu’en 2029. Soutenu par la Xunta, il comprend 115 mesures pour encourager la lecture sur papier et numérique, avec une attention particulière à la langue galicienne. Ce plan vise à élargir les publics lecteurs, renforcer les pratiques culturelles autour du livre et soutenir bibliothèques, écoles, éditeurs et initiatives locales. 

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En Russie, l’emblématique maison Popcorn Books, spécialisée dans le young adult, a annoncé sa fermeture après sept ans d’activité sous pression judiciaire et politique autour de livres liés à des thématiques sensibles. Son Telegram a été rebaptisé Soda Press, porté par la même équipe qui promet des « histoires sincères » sur la vie, le changement et la quête de soi, ciblant les 12-18 ans et 18-35 ans, avec des drames, dystopies et fantasy. 

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À Nairobi, la McMillan Memorial Library, symbole colonial longtemps excluant, retrouve une vocation publique. Restauré et modernisé par l’association Book Bunk, l’espace a élargi ses collections, numérisé des archives et augmenté sa fréquentation. L’initiative a créé des emplois locaux et vise à valoriser la littérature africaine, transformant un lieu d’exclusion en centre dynamique de savoir et de culture. 

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Le pédantisme au travers des âges

« Je vis dans le fatras des écrits qu’il nous donne / Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne. »

Le Trissotin de Molière illustre « ce que tous les pédants ont de commun à travers les âges : la faculté de susciter l’antipathie face au comportement des “je-sais-tout” », écrit Arnoud Visser. Né dans une région rurale de Hollande, il avait un don précoce pour la langue châtiée et l’on se moquait volontiers de lui. Il s’empare de vingt-cinq siècles de cette forme d’anti-intellectualisme, visant les lettrés de la Chine ancienne et les sophistes grecs, jusqu’à certains intellectuels français du XXe siècle, que nous ne nommerons pas. Mais visant aussi, plus couramment, le « mansplaining », cette façon qu’ont certains messieurs d’expliquer aux femmes ce qu’elles savent mieux qu’eux, ou encore les obsédés de la police du mot juste ou de la bonne forme grammaticale. Dans son « histoire culturelle », Visser met le doigt sur une constante de l’histoire sociale, observe Jonathan Wai dans Science, à certains égards le magazine des pédants par excellence : le pédantisme révèle toujours une forme de compétition intellectuelle. Un bel exemple détaillé par Visser est la querelle des Anciens et des Modernes, surgie en même temps en France et en Angleterre quinze ans après L’École des femmes, les uns et les autres s’accusant explicitement de pédantisme.

Cela dit, dans quelle mesure ce travers existait-il vraiment et était-il épinglé avant l’invention du mot, se demande Peter Thonemann dans le Times Literary Supplement. Il y a un risque d’amalgame. Ainsi, les sophistes grecs étaient-ils des pédants, ou bien faut-il plutôt y voir des esprits forts qui mettaient cul par-dessus tête ? Si vous voulez faire étalage de votre savoir en cherchant à éviter de paraître pédant, vous pourrez « rappeler » que le mot vient de l’italien pedante, qui signifiait professeur, maître d’école. Il était encore employé en français et anglais dans ce sens au XVe siècle, et ce n’est qu’au XVIe qu’il prend la forme péjorative que nous lui connaissons. Un meilleur exemple que les sophistes est celui que donne Visser des grammairiens du temps de l’Empire romain, « obsédés de minutie linguistique… déjà un type social », écrit Thonemann. Il cite une autre forme de pédantisme, celui pratiqué par le scholastikos évoqué par Mary Beard dans son livre sur la Rome antique, qui maniait des plaisanteries de ce genre : à un homme dont le jumeau vrai est mort, on demande : « Est-ce toi qui es mort, ou ton frère ? ». Ce qui souligne un autre trait du pédant : l’arrogance, la satisfaction d’une supériorité intellectuelle, qui vaut supériorité sociale. Molière ne l’a pas raté, en poursuivant son portrait de Trissotin :

« La constante hauteur de sa présomption / Cette intrépidité de bonne opinion / Cet indolent état de confiance extrême / Qui le rend en tout temps si content de soi-même ».

Pas de pédanterie sans narcissisme.

Le bouddhisme, ou la violence sous la robe

En 2009, les forces de l’État sri-lankais, affilié au bouddhisme, ont tué peut-être 70 000 Tamouls hindouistes en quelques mois. Aujourd’hui au Myanmar (ex-Birmanie) les moines bouddhistes exhortent à tuer ou expulser les Rohingyas musulmans, dont un million de survivants s’entassent dans des camps en Thaïlande. La journaliste Sonia Faleiro est allée à la rencontre des bouddhistes d’Asie du Sud-Est et de leurs victimes. Elle décrit ainsi les moines birmans : « Le jour, ils parcourent les rues en criant “Rohingya go home !”. Le soir, on les voit dans les bars de karaoké, fumant et absorbés dans leurs smartphones. »

En rendant compte dans la Literary Review de ce livre « court mais puissant », l’essayiste indien Kapil Komireddi évoque le poète hindi Harivansh Rai Bachchan pour résumer les contradictions du bouddhisme. « C’est une religion instituée au nom d’un mendiant errant qui avait été un formidable contempteur de la religion institutionnalisée. Siddhartha Gautama avait voulu délivrer le peuple des rituels et de l’idolâtrie ; ses adeptes ont conçu des rituels élaborés et fait de lui une idole. Il a prêché contre tout culte transactionnel ; ils l’ont transformé en objet de culte. Il ne croyait pas aux dieux ; ils en ont fait un dieu. Il était chauve et émacié ; ils en ont fait une divinité voluptueuse ornée de boucles séduisantes, l’ont modelé dans tous les matériaux imaginables et transformé en babiole vendue à côté de tapis en peau de tigre et de cornes d’antilope. » Et pour couronner le tout, la violence déployée par les bouddhistes depuis l’Antiquité s’exerce au nom d’une religion « qui fait de l’ahimsa, la non-violence, la pierre angulaire de sa conception de l’éthique ».  

La brièveté, art de l’essentiel ou symptôme d’épuisement ?

Dans un monde saturé d’informations, où l’attention se dilue au bon plaisir des réseaux sociaux, la brièveté est-elle une vertu ou une défaite ? demande le philologue espagnol Antoni Gutiérrez-Rubí, expert en communication et fin observateur des mutations contemporaines. Il explore cette question dans un essai dont le titre donne déjà la réponse : Breve elogio de la brevedad. Aussi concis qu’ambitieux, commente Darío Hernández sur le portail littéraire La revista de libros

À l’ère de l’hyperconnexion, quand les sources de l’incohérence et de l’immédiateté l’emportent souvent sur celles « de la solidité et de la patience » que sont les livres et la réflexion lente, écrit Gutiérrez-Rubí, la pensée brève « peut-elle encore transmettre la complexité des idées profondes, ou n’est-elle plus qu’un outil d’optimisation du temps, réduit à des micro-stimuli superficiels ? » La réponse est oui : la brièveté n’est pas le signe d’une capitulation, mais au contraire une forme de résistance, permettant de distiller l’essentiel, de chercher l’authenticité et la vérité.

Gutiérrez-Rubí en profite pour le rappeler, la brièveté n’a pas attendu les réseaux sociaux pour faire valoir ses qualités. Aphorismes, citations, sentences, épitaphes, fables… Elle irrigue culture populaire et histoire littéraire. Témoins Edgar Allan Poe, Baudelaire, Juan Ramón Jiménez, Tchekhov et tant d’autres.   

L’auteur plaide pour une brièveté réfléchie, qui préserve la qualité et la densité du message. Il invite à une lecture attentive, une « digestion lente » des textes courts. Ce faisant il met en garde contre une confusion : brièveté ne signifie pas rapidité. « La brièveté exige de la sérénité pour nous éclairer, afin de pouvoir en distiller toute l’essence concentrée. »

Comment et pourquoi l’argent mal acquis continue d’être blanchi

Si l’argent « sale » correspondait au PIB d’un pays, celui-ci serait placé, selon la méthode d’évaluation choisie, quelque part entre la Russie et l’Allemagne. En 1998, les sommes générées par les mafieux, barons de la drogue, proxénètes, kidnappeurs, fraudeurs fiscaux, politiciens corrompus et autres malandrins représentaient en effet (selon l’estimation donnée par le président d’alors du FMI, Michel Camdessus) de 2 à 5 % du PNB de la planète. C’est probablement beaucoup plus aujourd’hui car il faudrait ajouter les profits des contourneurs de sanctions de tout poil. Mais comment ces sommes colossales réintègrent-elles donc les circuits économiques dont elles sont en principe exclues ? Réponse désabusée du journaliste britannique spécialisé dans les questions financières, Oliver Bullough : sans trop de problèmes, à dire vrai, grâce à l’efficacité des techniques de « blanchiment ». 

Ce sont les gangsters de Chicago, Al Capone en tête, qui ont inventé la méthode – et le terme – pour le recyclage des revenus illicites du « bootlegging » : utiliser cet argent pour acquérir des myriades de blanchisseries (ou de petits magasins de proximité) dont les recettes pouvaient ensuite être réinjectées discrètement dans l’économie licite. Au fil du temps, les systèmes se sont un peu affinés, car les banques – américaines notamment – se sont mises de la partie. En 1970, l’argent de la drogue était ainsi déposé au grand jour par sacs entiers de billets de 20 dollars dans les banques américaines, notamment en Floride, où l’accumulation de gros billets américains avait mis le système financier fédéral en déséquilibre ! 

Suite à la globalisation des dernières décennies, les blanchisseurs ont dû raffiner leurs méthodes, en réactivant des techniques qui puisaient leurs racines dans les lointains débuts du capitalisme international. À Florence au XVe siècle, les Médicis avaient en effet déjà jeté les bases d’un système qui permettait de financer – légitimement – le commerce intra-européen sans faire périlleusement voyager des sacs de florins ou de ducats par monts et par vaux. Les ballots de laine ou autre faisaient les dangereux et longs voyages d’Italie en Flandre, mais leur contrevaleur monétaire, elle, ne circulait pas physiquement à travers l’Europe. Les sommes dues étaient transférées du compte de l’importateur à celui de l’exportateur sur instructions communiquées entre correspondants des tout premiers réseaux bancaires. De nos jours, le paiement des ballots de drogue et autres marchandises illicites qui circulent clandestinement s’effectue aussi par transferts interbancaires, mais désormais électroniques : c’est-à-dire ultra rapides, ultra sécurisés et surtout ultra discrets car opérés depuis et vers des comptes en banque anonymes.  

Des nuées d’établissements à l’esprit large ont en effet surgi à partir des années 1980 dans des endroits étranges – îles perdues du Pacifique ou des Caraïbes voire de la Manche, ou micro-États comme le Liechtenstein ou Monaco –, avec bien sûr la coopération quasi aveugle de leurs grandes consœurs helvétiques, américaines et anglaises.  

Mais l’Occident, réalisant peu à peu qu’en fermant les yeux sur ces pratiques financières on encourageait les méfaits de plus en plus perceptibles de la drogue et du terrorisme, a voulu mettre le holà. À vrai dire, un premier coup d’arrêt au blanchiment avait déjà été donné en 1970 aux États-Unis par le sénateur Wright Patman qui avait fait passer à la trique un début de législation, le BSA (Bank Secrecy Act, premier acronyme d’une longue série). Principale mesure : la limitation à 10 000 dollars des dépôts d’argent liquide dans les banques, qui avait forcé les malandrins à mettre en place des réseaux de « Smurfs » (Schtroumpfs) pour se débarrasser au compte-goutte des billets mal acquis. 

Le deuxième grand coup de boutoir serait dû à l’initiative de… François Mitterrand. Éclaboussé par l’affaire des délits d’initiés commis par certains de ses proches lors de la transaction Pechiney-Triangle, le président français mettra la question du blanchiment à l’agenda du sommet du G7 à Paris en 1989, déclenchant un processus menant à la création du GAFI (Groupe d’Action Financière Internationale) avec ses 40 recommandations, ses listes noire et grise, et ses diverses tentatives pour entraver les flux d’argent délétère. En 1991, la BCCI, basée à Londres mais réglementée nulle part, et qui s’était spécialisée dans les transferts bancaires illicites, se verra brutalement fermée.

Hélas, d’une manière toute darwinienne, la coévolution blanchisseurs-régulateurs donne aux premiers le classique coup d’avance, comme l’épée face au bouclier. À chaque nouveau durcissement les malfrats répondent donc par une nouvelle ruse, quitte à tout simplement réactiver de vieilles méthodes. C’est ainsi que des hordes de touristes ou d’étudiants chinois – les Smurfs d’aujourd’hui – reçoivent des subsides assez modestes mais suspects pour qu’ils aillent les dépenser à Bicester, au cœur de l’Angleterre, où on leur vend en toute légalité des objets de luxe (sacs Gucci notamment) qui seront revendus en Chine ou ailleurs, à perte souvent mais contre du bon cash.  

Quant aux très gros joueurs – terroristes, cartels, oligarques –, ils se pourlèchent du miraculeux avènement récent des cryptomonnaies, notamment du Tether qui est un dollar parfaitement répliqué (« stablecoin ») mais qu’on peut transférer en quantités énormes dans l’anonymat absolu. Simon Nixon dans la Literary Review en est réduit à constater amèrement que « les efforts pour contenir la forte croissance de ce système parallèle, global et sophistiqué demeurent largement futiles ». Malheur supplémentaire, les mesures anti-blanchiment font plein de victimes collatérales – réfugiés russes incapables d’ouvrir des comptes en Europe, immense communauté somalie en Angleterre de facto exclue du système bancaire, ou réduction des transferts d’aide financière légitime vers des pays suspects – car l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Mais le chemin électronique vers les paradis fiscaux et financiers, lui, demeure grand ouvert.

Les villes du journaliste Bernardo Valli

« Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. » Cette phrase de Charles Péguy est fréquemment citée pour appuyer l’idée de l’éternité des grandes œuvres. Mais on peut aussi en retenir le jugement sans indulgence qu’elle énonce sur la presse, le constat lucide du caractère éphémère des articles de journaux. Qu’est-ce qui, de ceux-ci, résiste malgré tout au passage du temps ? Les informations qu’ils contiennent lorsqu’elles sont collectées avec soin et présentées avec rigueur, et leur qualité littéraire lorsqu’elle est présente. 

Le journaliste italien Bernardo Valli pense qu’il peut y avoir quelque chose de plus. Une première collection de ses reportages, publiée il y a douze ans, s’intitulait La verità del momento. La formule peut sembler paradoxale : si la vérité n’est que celle d’un moment, est-ce encore la vérité ? Dans son esprit, l’expression traduit le fait que les reportages à chaud sur le terrain sont susceptibles de capturer et de restituer l’atmosphère politique et la réalité émotionnelle des événements dont ils traitent. Mais ceci n’exclut pas qu’avec le temps, le sens et la portée de ces événements doivent être réinterprétés et réévalués. Dans les premières pages de l’ouvrage, il avoue d’ailleurs s’être lui-même trompé sur la nature des régimes auxquels allaient conduire l’accession de l’Algérie à l’indépendance, la conquête du pouvoir par les Khmers rouges au Cambodge ou le renversement de la dynastie Pahlavi en Iran. Parce qu’il était trop près de ces événements, mais aussi, reconnaît-il, parce que, tout en s’efforçant d’être intellectuellement honnête (l’objectivité parfaite en la matière n’existant pas), il s’est laissé influencé par sa sympathie envers les luttes pour l’indépendance. 

Né en 1930 à Parme dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle, Bernardo Valli, après un court passage dans la Légion étrangère dans laquelle il s’était engagé par goût de l’aventure – un épisode qu’il considère rétrospectivement comme la plus grande stupidité de sa vie –, a brièvement travaillé pour un quotidien catholique. Il est ensuite entré à la rédaction du quotidien Il Giorno. Ce journal milanais libéral, dont les pages culturelles pouvaient s’enorgueillir de signatures prestigieuses (Italo Calvino, Carlo Emilio Gadda, Pietro Citati), pratiquait, pour ses reportages, un style délibérément sobre à l’anglo-saxonne, éloigné de celui du journalisme littéraire et imaginatif d’Indro Montanelli ou de Curzio Malaparte. L’envoi de Valli au Venezuela pour rendre compte d’un coup d’État contre le dictateur Marcos Pérez Jiménez donna le signal de départ d’une longue carrière de reporter international. Elle le conduisit aux quatre coins du monde et lui offrit l’occasion de couvrir tous les grands événements des 70 dernières années, de l’indépendance de l’Algérie et du Congo à la guerre d’Irak en passant par celle du Vietnam, la révolution des œillets au Portugal, la chute du communisme en Europe de l’Est et les guerres de Yougoslavie. Après Il Giorno, il écrivit pour le Corriere della SeraLa Stampa et La Repubblica, dont il dirigea longtemps le bureau de Paris, où il réside depuis 1975. Sa carrière se termina à L’Espresso : à la mort d’Umberto Eco, il prit sa succession à la dernière page de l’hebdomadaire. 

Deux nouveaux recueils de ses articles ont été récemment publiés. Intitulé Se guardo altrove (« Si je regarde ailleurs »), le premier rassemble des textes sur l’actualité artistique et l’histoire littéraire parus dans les pages culturelles des différents quotidiens pour lesquels il a travaillé. Nourri dans son enfance par les romans d’Alexandre Dumas et de Joseph Conrad, lecteur « omnivore, passionné et désordonné », se plongeant dans « Tolstoï en Thaïlande et Musil à Singapour », Bernardo Valli n’a cessé de s’intéresser à la littérature. Son goût pour elle, notamment la littérature française, mais aussi pour la peinture, la photo et le cinéma, s’exprime dans l’ouvrage, qui contient entre autres des textes sur Montaigne, Rabelais, Voltaire et Condorcet, Jules Verne, Bernanos, Goya, Cézanne, Pollock, Luis Buñuel, Edmund White, Claudio Magris, Georges Simenon, Mstislav Rostropovitch, Golo Mann, l’adaptation d’À la recherche du temps perdu par Volker Schlöndorff. On y lit aussi un beau portrait de son confrère Tiziano Terzani, en compagnie de qui il s’est souvent trouvé en Asie et qui a fini par s’établir en Inde pour une quête spirituelle : « En partant avant lui de Kaboul, en signe de solidarité (et d’amitié), je lui ai laissé mon sac de couchage, indispensable en Afghanistan. J’ai pensé qu’il pouvait lui servir dans le refuge à mi-chemin de l’Himalaya où il passe de longues périodes de temps et où son pacifisme énergique ne court pas le risque de se heurter à la vérité du moment. » L’ouvrage réunit également quelques entretiens avec, notamment, Philippe Sollers, Claude Lévi-Strauss, François Furet, V. S. Naipaul, Leonardo Sciascia et Graham Greene, introduit de la façon suivante : « Graham Greene a l’allure d’un vieux cow-boy et le visage d’un diplomate du Foreign Office qui a passé sa carrière dans des pays exotiques au service de Sa Majesté. » 

Comme l’indique son titre, Città (« Villes »), le deuxième volume offre des aperçus de quelques-unes des nombreuses villes dans lesquelles Valli a séjourné, souvent à plusieurs reprises. On peut ainsi comparer le Shanghai de 1971, dans la Chine de Mao Zedong où résonnent encore les échos d’une révolution culturelle que la grande ville portuaire eut du mal à accepter, et le Shanghai de 1980, à l’aube de la conversion du pays au capitalisme d’État, où « les panneaux publicitaires ont remplacé les journaux muraux », mais pauvre encore et loin d’être saisi par la folie consumériste. Ou Berlin en 1980, divisée par le mur, que les habitants de la partie occidentale peuvent franchir pour de courtes visites à l’Est moyennant paiement, et Berlin en 2006, devenue la capitale de l’Allemagne réunifiée, rénovée avec sobriété : « Les principes qui ont régi les grands travaux de Berlin étaient très simples : respect des rues et des places, des anciens tracés en général, et regroupement des bâtiments en gros blocs chacun destiné à occuper l’espace entre quatre rues ; interdiction de dépasser 22 mètres de hauteur et utilisation, si possible, de la pierre pour les façades. » Un reportage sur Jérusalem écrit en 2001, peu après le début de la seconde intifada, prolonge la réflexion sur la ville sainte des trois religions monothéistes engagée dans Se guardo altrove avec l’évocation de la vision qu’en avaient Chateaubriand, Flaubert et Mark Twain. 

À Pyongyang, Valli a assisté à la réception en grande pompe du secrétaire général du Parti communiste italien Enrico Berlinguer, accompagné par un éminent membre du Parti, Giancarlo Pajetta, par le dictateur nord-coréen, dans le pharaonique Palais des congrès : « À 68 ans, Kim Il-sung “illumine comme un soleil” environ 20 millions d’habitants qui, depuis un quart de siècle, travaillent avec une persévérance de fourmis selon les principes du juche. Cette formule magique peut se traduire de la façon suivante : “Nous sommes coréens ; nous nous comportons comme des Coréens en comptant sur la force et la richesse de la Corée, pour le bonheur de la Corée et des Coréens” ». À une certaine époque, en Chine, le culte de la personnalité s’est exacerbé pour mobiliser les masses au nom de Mao […] avant de revenir entre des limites raisonnables. Ici, on vit dans une atmosphère de canonisation permanente. » 

Une pièce de résistance du livre est constituée par quatre articles publiés dans La Repubblica entre le 2 janvier et le 23 décembre 1992 en une série baptisée « Une ville, un monde ». D’une longueur et d’une qualité d’écriture qui en font presque de petits essais, ils sont consacrés à Weimar, Barcelone, Delft et Alexandrie. Le premier oppose la figure solaire de Goethe et l’ombre sinistre que jette sur la ville le souvenir du camp de concentration de Buchenwald, qui en était voisin. Le deuxième prend pour fil conducteur la vie et l’œuvre d’Antoni Gaudí, le concepteur de la basilique de la Sagrada Família, mort après avoir été heurté par un tramway en traversant la rue (pris pour un mendiant en raison de sa tenue vestimentaire, il ne fut pas conduit tout de suite à l’hôpital), ainsi que ses réalisations et celles d’autres architectes catalans dans le quartier nouveau de l’Eixample (l’« Extension »). L’article sur Delft est une longue réflexion sur la peinture de Vermeer, particulièrement la célèbre Vue de Delft qu’admirait tellement, dans À la recherche du temps perdu, l’écrivain Bergotte, que Proust fait mourir devant la toile, ébloui par la perfection du fameux « petit pan de mur jaune ».  

L’Alexandrie réelle, levantine, industrieuse, commerçante, surtout peuplée « de marchands, de banquiers, de courtiers, d’entrepreneur, d’artisans, de boutiquiers » semble à Valli très différente de celle décrite par les écrivains : « On attribue à Alexandrie le caractère d’une ville cosmopolite depuis une centaine d’années, mais j’ai l’impression qu’elle eut ce charme de façon bien plus éphémère ; en fin de compte, il s’agit d’une invention. Une invention poétique de Cavafy, ravivée par E. M. Forster, puis popularisée […] par Lawrence Durrell. C’est avec les poèmes de Cavafy et le guide de la ville composé par Forster sous les yeux […] que ce dernier rédigea son Quatuor d’Alexandrie dans l’île de Chypre. » 

Des textes de cette nature illustrent la grande variété des intérêts de Bernardo Valli, au-delà de sa passion pour l’Histoire en train de se faire (le journaliste, dit-on souvent, est l’historien du temps présent). À ses yeux, le journalisme est une sorte d’artisanat assurant la fonction d’un service public. Et le reporter de terrain en incarne la forme la plus authentique. Mais lorsqu’on lui demande quelle est à son avis la première qualité d’un bon journaliste, il répond : la curiosité. 

Toutes les vies de Peter Matthiessen

« Les gens me demandent toujours de les introduire auprès de Peter Matthiessen, déclara un jour l’écrivain James Salter, mais il est difficile de savoir quel Matthiessen ils voudraient rencontrer. » Bien que se définissant d’abord comme un auteur de fiction, l’homme est surtout connu pour ses récits de voyage et ses écrits sur la nature. Pionnier de la défense de l’environnement et du combat pour les droits des populations indiennes, aventurier intrépide, il fut aussi brièvement pêcheur sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, responsable d’une revue littéraire à Paris et éphémère agent de la CIA. Au terme de huit ans de recherches dans des archives inédites et de quelque 200 entretiens, Lance Richardson brosse le portrait d’un homme à la fois charismatique et égocentrique, brillant et naïvement idéaliste, épris de justice sociale et peu compatissant avec ses proches. 

Peter Matthiessen est né en 1927 à New York dans une famille aisée. L’atmosphère y était froide. Ses rapports avec son père ne furent jamais bons. Il avait le sentiment de ne pas être le préféré de sa mère, ce que celle-ci lui confirma plus tard. Lorsqu’il avait 10 ans, ses parents, fatigués de la vie mondaine, déménagèrent dans une région rurale du Connecticut. Son goût pour l’observation de la nature, en particulier les oiseaux, qui s’était formé dans la propriété de vacances de la famille à Fishers Island, s’y épanouit. Enfant, il aimait les histoires de James Fenimore Cooper et de Rudyard Kipling et les récits animaliers de A. A. Milne et Kenneth Grahame. Il ne brilla particulièrement ni à St Bernard, ni à Hotchkiss, les deux écoles d’élite qu’il fréquenta. Mais ses goûts littéraires s’élargirent progressivement et il commença à écrire. Enfant peu discipliné, il fut un adolescent rebelle. En révolte contre son milieu, il demanda à ses parents de rayer son nom du « Social Register », une sorte de Who’s Who des élites américaines, ce qu’ils ne firent pas. 

Inscrit à l’université de Yale après un passage dans la marine de guerre, il n’y suivit guère les cours. Approché, comme d’autres étudiants, par un de ses professeurs qui recrutait pour la CIA, il accepta d’entrer au service de l’organisation, principalement parce qu’on lui offrait de retourner à Paris. Lors d’un séjour dans cette ville dans le cadre d’un programme d’envoi d’étudiants américains en France, il y avait fait la connaissance de Patsy Southgate, qu’il avait entre-temps épousée. Son travail pour la CIA consistait à fournir des informations sur des personnes vivant à Paris, communistes ou soupçonnées de sympathie pour le parti. Il est possible qu’il ait rédigé des rapports sur les écrivains Richard Wright et Tristan Tzara et le dramaturge Irwin Shaw. En partie pour disposer d’une couverture crédible, il fonda avec George Plimpton et Harold L. Humes la Paris Review. Peu intéressé par le métier d’éditeur, tout en restant membre du comité de rédaction, il cessa de s’en occuper lorsqu’il quitta la CIA parce qu’on lui demandait d’infiltrer les milieux qu’il surveillait. Matthiessen évoquera par la suite rarement cet épisode de sa vie, dont il dira lors d’un entretien avec le journaliste Charlie Rose que de toutes ses aventures c’était la seule qu’il regrettait.

De retour aux États-Unis en 1953, il s’installa avec sa famille à Long Island, où il passa plusieurs années au milieu d’une population de pêcheurs très pauvres à qui il cachait ses activités d’écrivain. Sa carrière littéraire avait en effet démarré. Une de ses nouvelles avait été publiée par The Atlantic Monthly. D’autres avaient été refusées, tout comme un projet de roman, sèchement renvoyé dans des termes dont il se souvint toute sa vie. Entre 1954 et 1961, il rédigea trois romans autobiographiques qui furent publiés sans susciter d’écho particulier et qu’il renia par la suite comme des œuvres de jeunesse. Le succès vint en 1965 avec En liberté dans les champs du Seigneur, récit d’aventures dont l’action se passe en Amazonie. À la manière des histoires de Joseph Conrad, il met en scène des personnages tourmentés dans un décor exotique. Suivra, dix ans plus tard, Far Tortuga, qui raconte un épisode de la vie de pêcheurs de tortues dans les îles Caïmans sous une forme poétique et expérimentale ainsi décrite par Richardson : « Tout l’attirail de la prose a disparu : transitions, liens, paragraphes conventionnels. Il ne reste qu’un assemblage d’images, décrites avec un minimum d’embellissements, à la façon des indications dépouillées d’un scénario. » Ce livre étrange était, de tous les siens, celui que Matthiessen préférait. En 1990 parut le premier volume d’une trilogie sur la vie d’un planteur de canne à sucre du Sud de la Floride à la réputation féroce, massacré de 33 balles dans le corps par la population locale. Tant l’intrigue que le procédé consistant à faire raconter l’histoire par de multiples voix évoquent les romans de William Faulkner. Une version très remaniée en un seul livre fut publiée neuf ans après le dernier volume, sous le titre Shadow Country. L’ouvrage fut salué par la critique.    

Quelques années après son retour aux États-Unis, Matthiessen avait fait paraître Wildlife in America, une étude de la faune et de la flore des États-Unis qui était surtout un cri d’alarme face à l’extinction des espèces et, trois ans avant le Printemps silencieux de Rachel Carson, un plaidoyer pour la préservation de l’environnement. Refusant d’être rangé parmi les écrivains naturalistes et préférant l’étiquette d’écrivain et d’activiste de l’environnement, il publia par la suite une série d’ouvrages et de reportages (notamment dans le New Yorker) à la fois personnels, savants et d’une grande qualité stylistique, tirés de ses voyages en Amérique du Sud, en Afrique, en Indonésie, en Nouvelle-Guinée, au Népal, en Corée, en Mongolie, en Sibérie et dans l’Antarctique. Il consacra aussi un livre au syndicaliste d’origine mexicaine César Chávez, qui luttait pour l’amélioration des conditions de travail des ouvriers agricoles, et en publia deux autres en défense des droits des populations indiennes d’Amérique du Nord. L’un d’entre eux, In the Spirit of Crazy Horse, dans lequel il soutenait l’innocence d’un leader indien nommé Leonard Peltier accusé d’avoir tué deux agents du FBI, lui valut, ainsi qu’à son éditeur, deux plaintes pour diffamation. Au terme d’une longue bataille juridique, elles furent rejetées et l’ouvrage, longtemps interdit, fut autorisé à la vente. Matthiessen témoigna dans cette affaire d’une incontestable naïveté en ajoutant foi aux propos tenus par un homme qui se prétendait le véritable tueur et se révélèrent le produit d’une supercherie. De manière générale, ainsi que le souligne Richardson, sa vision de la nature et des cultures traditionnelles, en dépit de la connaissance qu’il en avait, était très romantique.  

L’ouvrage pour lequel il est le plus connu est Le Léopard des neiges, récit d’un voyage au Népal qui fut en même temps une quête spirituelle. Il l’effectua en compagnie du naturaliste George Schaller, parti dans l’Himalaya pour étudier une race locale de petits ruminants. L’objectif de Matthiessen était d’apercevoir le légendaire félin qui donne son titre au livre – il ne le vit jamais. Mais le livre est aussi une méditation sur la vie et la mort, la mémoire et le sens de l’existence après le décès précoce, peu avant son départ, de Deborah Love, devenue sa deuxième femme (lassée de ne le voir qu’entre deux voyages, la première avait demandé le divorce). Son souvenir est fréquemment évoqué dans le récit. Il y avoue aussi ses remords d’avoir négligé ses enfants. Pour l’occasion, il avait abandonné son très jeune garçon devenu orphelin de mère. 

Dans Le Léopard des neiges, il est constamment question de la sagesse bouddhiste et du zen, auquel Deborah l’avait initié. En Amazonie, Matthiessen avait expérimenté l’ayahuasca, une décoction hallucinogène utilisée par les shamans de certaines tribus. Aux États-Unis, pour atteindre des états de conscience modifiés, lui et Deborah avaient fait usage du LSD. Le zen finit par lui sembler le meilleur moyen d’accéder à la connaissance de lui-même. Il ne cessa d’occuper une place centrale dans sa vie. S’astreignant à la discipline et aux exercices quotidiens qu’implique sa pratique, il devint un maître zen sous le nom de Muryo Roshi. Dans la maison en bois au milieu des arbres sur la côte de Long Island où il habita durant plus de cinq décennies, les quarante dernières années de sa vie en compagnie de sa troisième femme, Maria Koenig, une pièce importante était l’ancienne étable convertie en zendo où il méditait et enseignait. Une autre était l’espèce de chalet dans lequel il s’enfermait pour écrire durant de longues heures. Parmi les papiers inédits que Richardson a trouvés dans ses archives figure un épais dossier sur Bigfoot, la mystérieuse créature bipède velue censée hanter certaines forêts américaines, qui l’obséda toute sa vie.    

Doté d’un physique avantageux d’acteur de cinéma et nimbé d’une aura d’aventures, Matthiessen attirait les femmes. Il ne fit aucun effort pour ne pas en profiter. Tout au long de ses trois mariages, il entretint en permanence de multiples liaisons, souvent plusieurs simultanément. Les six enfants avec lesquels il vécut (trois de lui, un de sa deuxième femme et les deux filles de la troisième) affirment ne l’avoir vu qu’assez peu. Sociable, souvent drôle, chaleureux avec ses amis parmi lesquels les écrivains William Styron, Jim Harrison et Kurt Vonnegut, il pouvait se montrer très dur avec ses éditeurs et mordant avec les critiques. 

Un de ses traits de caractère les plus frappants était son incapacité à rester en place : un irrépressible besoin d’être toujours en mouvement. Donnant l’impression de fuir en permanence, perpétuellement insatisfait, il était, de son propre aveu, à la recherche d’un objet insaisissable, sa « vraie nature », pour reprendre la formule bouddhiste qui sert de titre au livre de Lance Richardson. Une quête inséparable, dans son esprit, du contact intime avec la nature sauvage, de « la nostalgie primordiale d’un paradis perdu », de la volonté de retrouver « le sens de l’origine, de l’innocence et du mystère, comme une merveilleuse capacité d’enfance restaurée ». 

Lorsqu’il est mort de leucémie, à l’âge de 86 ans, avait-il atteint la sérénité ? Sur le chemin qu’il a suivi pour y arriver, il nous a en tout cas laissé de nombreuses pages où se déploient d’extraordinaires capacités d’observation et de description de la nature, comme dans ce passage sur la faune africaine : « Les vautours courent comme des voleurs boiteux, en galopant par petits sauts, à demi tournés, l’air recroquevillé, comme s’ils serraient contre leur poitrine aux plumes raides et fanées quelque chose de honteux. Le marabout, avec son crâne décharné et ses pattes pâles […], s’élève dans les airs dans un battement d’ailes creux, tel un linceul qui s’envole, dans un horrible claquement sourd de son bec puissant capable de percer les peaux les plus dures et d’ouvrir les carcasses qui résistent aux becs crochus des vautours bossus. Les vautours volent avec un rythme plus martelé, et la cacophonie des deux espèces, s’éloignant des charognes, est un son ancestral de l’Afrique, un rappel poignant de la mortalité. »

La revue de presse d’ActuaLitté

La militante iranienne des droits humains et prix Nobel de la paix 2023 Narges Mohammadi écope d’une nouvelle condamnation à six ans de prison pour « rassemblement et collusion en vue de commettre des crimes ». La justice ajoute aussi une interdiction de sortie du territoire pendant deux ans. Cette décision s’inscrit dans un contexte de pression judiciaire accrue. L’intéressée, arrêtée en décembre 2025, subit depuis des années des cycles d’incarcération et de libération partielle.

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Des auteurs britanniques reçoivent des courriels d’individus se présentant comme spécialistes du marketing éditorial. Ces messages promettent visibilité, promotion ou interviews contre paiement. Certains utilisent des identités usurpées ou des éléments publics pour paraître crédibles. Les demandes portent souvent sur des paiements fractionnés ou sur des formulaires destinés à collecter des données personnelles. Les organisations professionnelles alertent sur ces pratiques et recommandent de ne pas répondre. 

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Dans l’Iowa, un projet de loi impose un accord parental annuel pour que des mineurs empruntent des documents jugés inadaptés. Le texte prévoit un classement des collections, avec séparation physique des ouvrages restreints et systèmes informatiques de contrôle. Les partisans invoquent la protection des jeunes publics, tandis que les opposants dénoncent un dispositif coûteux et susceptible d’encourager les poursuites judiciaires contre le personnel. 

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Au Portugal, les tempêtes hivernales ont endommagé plus de 250 bibliothèques publiques, soit environ la moitié du réseau national. Les dégâts concernent surtout infiltrations d’eau, coupures d’électricité et difficultés d’accès aux bâtiments. Malgré ces perturbations, une majorité d’établissements maintient une activité partielle. Dans certaines communes, les bibliothèques servent de points d’appui pour l’accès à Internet, l’information locale ou l’accueil des habitants. 

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Le latiniste et écrivain Jacques Gaillard est mort à 77 ans. Professeur et universitaire, il s’illustre aussi par sa participation à la création du faux philosophe Jean-Baptiste Botul, personnage collectif conçu comme pastiche intellectuel. Cette mystification devient célèbre après la citation sérieuse de Botul par Bernard-Henri Lévy en 2010. Gaillard laisse une œuvre marquée par l’Antiquité et par le goût du jeu littéraire. 

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Brève histoire du vivant

Pourquoi le cœlacanthe est-il plus proche de nous que le poisson rouge ? Parce que ses nageoires anticipent les os de nos membres. Une bonne raison de manger un homard ? Observez les branchies à la base des pattes : ce sont les probables précurseurs des ailes des insectes. Pourquoi, au regard des autres singes, les testicules des humains ne sont ni gros ni petits ? Parce que – le croiriez-vous ? – notre espèce n’est ni vraiment polygame ni vraiment monogame. Spécialiste de l’origine des animaux, Max Telford nourrit son livre de remarques savoureuses, mais son ambition est ailleurs. Tout en présentant les chercheurs qui ont scandé l’histoire de son dévoilement, c’est l’état de notre savoir sur l’arbre de la vie qu’il expose avec un enthousiasme communicatif. Un puzzle monstrueux, que l’auteur reconstruit avec sûreté mais aussi humilité, note Charles Foster dans The Times Literary Supplement. À certaines des questions qu’il pose, il répond simplement : « Je n’en sais absolument rien ».

Le biologiste part des tout débuts, vers 3,5 milliards d’années ou davantage, quand s’est mystérieusement formé, au fond des mers, l’hypothétique ancêtre commun de tous les êtres vivants actuels. Une modeste bactérie… Et nous emmène pour finir au bout de l’aventure, que voici en deux mots : les continents vont entrer en collision dans un petit 250 millions d’années, provoquant des éruptions volcaniques effroyables qui viendront à bout des mammifères ; d’autres êtres vivants subsisteront, mais pas pour longtemps ; bientôt ne resteront plus que des bactéries et dans trois milliards d’années le Soleil aura fait bouillir l’eau de sa planète préférée. Tout est relatif.

Cerveau et écriture : le cas des caractères chinois

Nous savons désormais comment le cerveau gère la lecture. En gros, pour cette activité récente du point de vue évolutif, nos ancêtres ont reconfiguré la zone dédiée à la reconnaissance des visages et des formes (VWFA) et celle-ci s’est connectée aux aires impliquées dans le langage, celle de Broca notamment (thèse du « recyclage neuronal » du professeur Dehaene). « La neuroscience de l’écriture est en revanche beaucoup moins étudiée » déplorent les auteurs de ce nouvel ouvrage qui croise les connaissances technologiques, linguistiques et neurologiques de trois spécialistes de ces différents domaines afin de « préciser comment l’acte d’écrire est déterminé à la fois par le langage et le système graphique utilisé, les instruments d’écriture employés, les capacités propres aux individus et leur aptitude à adopter les comportements physiques requis ». Ce processus – « la conversion d’une idée formulée dans le cerveau en une représentation physique » – est illustré par exemple par les symboles idéographiques que gravaient sur des écailles de tortue ou des omoplates de chameau les devins chinois, voici plus de 3 000 ans. Mais plus récemment tout a été bousculé par les développements technologiques qui ont suivi l’invention des caractères d’imprimerie mobiles et les innovations consécutives, de la sténotypie au clavier de machine à écrire ou d’ordinateur jusqu’aux correcteurs orthographiques et à l’intelligence artificielle. 

Or ces innovations ont à leur tour eu un impact majeur sur notre cerveau et l’obligent à se réorganiser à nouveau – ce que montre l’exemple chinois. En effet, les fondamentaux de ce qui est, sinon la plus vieille écriture du monde (les cunéiformes mésopotamiens ou les hiéroglyphes égyptiens ont précédé les idéogrammes), mais du moins la plus vieille encore en utilisation aujourd’hui, semblent en passe d’être révolutionnés par la technologie contemporaine. Les caractères chinois sont définis et ordonnés en fonction du nombre de traits dont ils sont formés, et de l’ordre dans lequel ces traits sont tracés (de haut en bas, puis de gauche à droite, puis de l’horizontal au vertical, puis de l’extérieur vers l’intérieur, etc.) ; et cet ordre est essentiel car c’est lui qui conditionne non seulement l’enseignement de l’écriture, mais aussi l’emploi des dictionnaires ou des claviers. Or la technologie actuelle vient d’induire une façon radicalement différente d’opérer. Avec l’omniprésent et incontournable iPhone, on commence par écrire sur le clavier en lettres latines le son auquel est associé le caractère que l’on veut utiliser ; puis les algorithmes proposent alors une sélection de caractères (neuf en général, potentiellement beaucoup plus) correspondant peu ou prou au son suggéré. C’est ainsi que les 24 lettres de nos alphabets permettent de produire via la transcription phonétique « pinyin » environ 400 caractères de base (1 300 avec les accents), lesquels sont remplacés sur l’écran par des idéogrammes puisés dans un stock riche de plusieurs dizaines de milliers, quoique dans le langage mandarin courant un demi-millier suffisent. Idem en japonais, sauf que la sélection propose trois graphies différentes : le caractères chinois kanji ou ceux des deux syllabaires phonétiques japonais, hiragana et katakana.

Dans tous ces cas, l’impact neurologique est manifeste : l’aire spécifique de production des caractères dans le cerveau devient sous utilisée tandis que les capacités apprises à l’école s’étiolent peu à peu, provoquant à terme une « amnésie de caractères ». Ce processus est parfois encouragé politiquement plutôt que déterminé par les opportunités technologiques, comme en Chine avec la simplification ainsi que la généralisation du pinyin impulsées par Mao (pourtant lui-même calligraphe réputé), ou en Corée du Nord, lorsque Kim Il-sung a ordonné l’élimination des « élitistes » hanja chinois et leur remplacement par l’alphabet phonétique-syllabique hangeul. 

C’est un vrai « pacte faustien » se lamente le linguiste Andrew Robinson dans la revue Nature : « Ce que les locuteurs ont gagné en facilité entraîne la perte de la pratique de l’infrastructure neuromotrice requise pour maintenir leur écriture complexe. » Facilité d’utilisation et libération de capacités cognitives par reconfiguration cérébrale d’un côté, lent effacement d’un art fondateur d’identité culturelle et politique peaufiné pendant cinq millénaires. Alors qu’en sera-t-il avec l’impact planétaire de l’intelligence artificielle ? Non seulement l’IA affecte (et simplifie encore) la transcription mais elle transforme désormais non seulement notre façon d’écrire (qualité du style, correction grammaticale, etc.) mais même le contenu des textes que nous produisons. On espère juste que les espaces ainsi libérés dans le cerveau seront réutilisés au meilleur escient…