Noé à Babylone

Lorsqu’un certain Douglas Simmonds est venu le trouver, en 1985, avec une tablette d’argile rapportée d’une expédition militaire au Moyen-Orient, Irving Finkel a tout de suite compris qu’il tenait une découverte archéologique majeure. Mais il fallut près de vingt-cinq ans à cet expert du British Museum pour convaincre Simmonds de le laisser examiner l’objet de près. Dans un livre paru en début d’année, Finkel raconte les semaines qu’il passa enfin, à partir de 2009, à déchiffrer la soixantaine de lignes d’écriture cunéiforme gravées sur cette tablette originaire de l’ancienne Babylone. Ce qu’il y a découvert l’émerveille encore : un récit du Déluge écrit entre 1900 et 1700 avant Jésus-Christ, soit « mille ans à peu près avant la rédaction de la Genèse », souligne James McConnachie dans le Sunday Times. Dans cette version, le dieu Ea exhorte Atrahasis – le « Noé babylonien » – à confectionner une embarcation pour se sauver des eaux : « Détruis ta maison et construis un bateau ; renonce à la propriété pour sauver la vie ! » peut-on lire. Ce n’est, certes, pas la première fois que l’on découvre un récit préfigurant l’histoire de Noé (l’un d’entre eux fut découvert sur une tablette de Mésopotamie dès 1872). Mais celui de Finkel est le plus détaillé à nous être parvenu, qui donne des instructions précises sur la façon de construire l’embarcation salvatrice – un coracle fait de bois, de corde et de bitume, dont la surface serait équivalente, selon les calculs de l’auteur, aux deux tiers d’un terrain de football. Surtout, la tablette déchiffrée par ses soins décrit des animaux montant à bord « deux par eux » – une précision « que l’on pensait jusqu’à présent avoir été apportée par les Hébreux », souligne McConnachie. Pour Finkel, ce témoignage de l’emprunt de la Bible aux mythes pré-judaïques offre une preuve que la Genèse fut compilée durant l’exil à Babylone, au VIe siècle avant Jésus-Christ, « au moment où les Juifs avaient le plus grand besoin de se constituer une histoire écrite qui leur soit propre ».

Nous sommes les pantins du Web

Début 2013, le Bureau américain de la recherche navale a lancé une évaluation des programmes informatiques de la Darpa [l’agence de recherche militaire] chargés de passer au crible les masses d’informations archivées, monnayées et colportées sur l’Internet. Une fois rapprochées, ces données doivent permettre de prévenir des troubles sociaux, des attentats et autres événements dignes d’intérêt aux yeux de l’armée. Les posts de blogs, les courriels, les tweets, les prévisions météorologiques, les tendances agricoles, les photos, les statistiques économiques, les bulletins d’information, la démographie – toutes ces données peuvent contribuer à l’émergence d’un tableau cohérent, pour peu qu’existe un algorithme capable de les relier.

La Darpa est, on le sait, le lieu où Internet a vu le jour à la fin des années 1960 ; elle s’appelait alors l’Arpa, d’où le nom d’Arpanet donné à la technologie nouvelle permettant aux ordinateurs d’échanger d’énormes quantités d’informations. Quand Arpanet fut conçu en 1967, les ordinateurs étaient gigantesques, chers et lents comparés à ceux d’aujourd’hui, et ils équipaient essentiellement les universités et les centres de recherche. La loi de Moore – qui postule le doublement de la capacité de traitement des données tous les deux ans – et le microprocesseur, alors en cours de développement, n’avaient pas encore permis l’entrée du PC dans les foyers, les écoles ou les bureaux.

Deux décennies plus tard, Tim Berners-Lee, jeune informaticien britannique du Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN), cherchait le moyen de permettre aux scientifiques du monde entier travaillant pour le Centre de partager des documents et d’établir des liens entre eux. Lorsqu’il conçut le World Wide Web en 1988, environ 86 millions de foyers possédaient un ordinateur, mais très peu étaient connectés. Utilisant l’architecture ouverte d’Arpanet, qui permettait à des réseaux séparés de communiquer, le Web devint très vite pour des étrangers au CERN, ou même au monde universitaire, un moyen d’échanger des données. Ce sont eux qui ont étendu la Toile, en la complexifiant toujours plus, avec un nombre sans cesse croissant de liens et de points nodaux. En 1994, il s’échangeait entre les dix millions d’utilisateurs du Web « l’équivalent des œuvres complètes de Shakespeare à chaque seconde ».

L’année 1994 fut décisive. D’une certaine manière, ce fut la véritable date de naissance d’Internet, grâce à l’adoption généralisée du premier navigateur graphique, Mosaic. Avant son arrivée – suivie par celle d’Internet Explorer, Safari, Firefox et Chrome, pour n’en citer que quelques-uns –, les informations échangées se présentaient généralement sous la forme d’un texte statique, d’aspect insipide et ennuyeux. Mosaic rendit toutes ces lignes de texte plus accessibles, en ajoutant des graphiques intégrés et des liens cliquables, ouvrant ainsi Internet à l’utilisateur lambda, et non plus au seul passionné d’informatique. « La dimension conviviale de Mosaic encourage les utilisateurs à mettre en ligne sur le Net leurs propres documents, y compris leurs photos, leurs enregistrements sonores, leurs vidéos, ainsi que des “liens” hypertextes vers d’autres documents, écrivait cette même année Gary Wolfe dans Wired. Au cours des dix-huit mois écoulés depuis son lancement, Mosaic a suscité un engouement et libéré une énergie commerciale sans précédent dans l’histoire du Net. »

Mais en 1994, à l’heure où Wolfe exaltait l’énergie commerciale d’Internet, il s’y concluait encore très peu de transactions. Certes, les grands fournisseurs d’accès comme America on Line (AOL) et Compuserve tiraient profit de ce qui était en train de devenir un désir avide de connexion ; mais, en gros, le commerce commençait et s’arrêtait là. Peu d’entreprises avaient encore imaginé le moyen de gagner de l’argent en ligne – Amazon, qui s’était créé très tôt, en 1995, n’a pas fait un centime de bénéfice pendant six ans –, si bien que l’on considérait volontiers Internet comme un terrain de jeu parfait pour que jeunesse s’amuse, mais certainement pas comme un champ d’action pour adultes sérieux, surtout pas les adultes sérieux aux ambitions d’entrepreneurs. « La croissance d’Internet ralentira de façon drastique [lorsqu’il] sera clair [que] la plupart des gens n’ont rien à se dire, écrivait l’économiste Paul Krugman en 1998. D’ici 2005 à peu près, il sera devenu évident que l’impact d’Internet sur l’économie n’aura pas été plus important que celui du fax… Dans dix ans, l’expression “économie de l’information” paraîtra stupide. »

Krugman avait tout faux. Au cours des cinq premières années du nouveau millénaire, le nombre d’utilisateurs d’Internet augmenta de 160 % ; en 2005, près d’un milliard de personnes y étaient connectées. À cette même date, le site d’enchères eBay était opérationnel, Amazon était devenu bénéficiaire, le e-commerce entre entreprises atteignait le chiffre de 1 500 milliards de dollars, et l’on estimait que les achats effectués en ligne par les particuliers représentaient 142 à 772 milliards de dollars ; le client faisant ses courses sur le Web ressemblait de plus en plus au client ordinaire.

 

Deus ex machina

Dans le même temps, des bibliothèques entières étaient numérisées et mises à la disposition du grand public ; on partageait de la musique, pas toujours de façon légale ; des vidéos, souvent tournées par des amateurs, étaient postées sur un nouveau site (lancé en 2005) du nom de YouTube ; l’encyclopédie libre Wikipédia commençait à exploiter le savoir collectif ; la recherche médicale utilisait le Net pour mener des essais cliniques ; et les gens semblaient avoir énormément de choses à se dire – ou du moins à dire. En juillet 2005, on recensait 14,5 millions de blogs contenant 1,3 milliard de liens, deux fois plus qu’en mars de la même année (1). D’abord réservé aux étudiants des plus prestigieuses universités de Nouvelle-Angleterre lors de son apparition en 2004, le réseau social Facebook fut ouvert en 2006 à toute personne de plus de 13 ans. Il compte aujourd’hui plus d’un milliard d’utilisateurs et sa valorisation boursière dépasse les 160 milliards de dollars.

La chose étrange, quand on récapitule ainsi, même brièvement, les événements qui ont jalonné la naissance d’Internet, c’est qu’ils sont si récents que la plupart d’entre nous les ont connus et vécus. Tout en étant familiers – qui ne se souvient de son premier PC ? Comment oublier le timbre rauque du modem analogique ? –, ces événements sont aussi suffisamment proches pour nous permettre de nous souvenir encore de l’époque qui précéda la généralisation d’Internet à l’échelle de la planète, avant l’explosion de créativité provoquée par la Toile. Même si nous savons que ce n’est pas le cas, nous semblons penser qu’Internet est littéralement advenu, tel un deus ex machina, et qu’il est désormais à la fois un trait intangible de la civilisation et une composante nécessaire du progrès humain.

La présence d’Internet, l’envergure prise par le réseau, se fait aujourd’hui sentir d’une manière inimaginable il y a vingt-cinq, dix ou même cinq ans de cela : dans le domaine de l’éducation, avec les MOOC (cours en ligne ouverts et accessibles) ; dans l’édition avec les livres électroniques ; dans le journalisme avec le passage du papier au numérique ; en médecine, avec le dossier électronique individuel ; en matière d’organisation ou de contestation politiques ; dans les transports, la musique, l’immobilier, la pornographie ; en matière de diffusion des idées ou de critique littéraire ; dans les histoires d’amour et d’amitié ; et dans bien d’autres domaines encore… Avec des conséquences incalculables. En décidant en 2006 que « to google » serait désormais un verbe reconnu, le dictionnaire Merriam-Webster traduisait clairement l’emprise de la Toile sur la vie quotidienne.

Neuf années plus tôt, dans la brève histoire du Net rédigée par Vint Cerf et quelques autres pionniers, les auteurs expliquaient que le réseau, « au départ créé par un petit groupe de chercheurs enthousiastes, s’est développé jusqu’à devenir une réussite commerciale engendrant chaque année des milliards de dollars d’investissements ». Google, chez qui Cerf exerce désormais la fonction d’« évangéliste en chef d’Internet », n’existait pas encore. Lancé en 1998, ce moteur de recherche a révolutionné tout ce qui touche à la collecte et à la diffusion de l’information, et sans doute à bien d’autres choses. D’une façon peut-être encore plus radicale, il a changé ce qui faisait la valeur de l’information. Fini le temps où seule comptait la réponse à une requête ; la valeur tenait désormais à la recherche elle-même, indépendamment de la réponse. Aussi anodines soient-elles, les requêtes effectuées sur Google permettaient désormais aux spécialistes du marketing d’adapter leur stratégie : quiconque recherchait des informations sur les atolls hawaiiens avait des chances de voir apparaître des publicités pour des vacances à Hawaii. (Et quiconque fait aujourd’hui des recherches sur des sacs à dos et des cocottes-minute risque de recevoir la visite d’un agent du FBI). Même si cela n’allait pas de soi durant les premières années, le chemin qui mène du commerce à la surveillance s’est révélé aussi court que direct.

Si l’architecture ouverte du Net garantissait qu’il évoluerait, nul ne savait comment il le ferait. Succédant à la Toile des débuts, avec ses pages d’accueil statiques et ses documents surchargés de liens hypertextes, le Web 2.0 offrit aux utilisateurs dépourvus de bagage technique la possibilité de partager facilement leurs informations et transforma le Web en agora mondiale grâce à des sites comme Facebook, Twitter, Foursquare, ou encore Instagram.

Dès lors, on se mit à rendre publics certains aspects de sa vie privée, en faisant par exemple savoir, au gré d’une virée shopping chez H&M ou d’un dîner dans un restaurant de la chaîne Olive Garden, ce qu’on pense de la collection présentée dans ce magasin ou des serveurs de ce restaurant, avant de passer son nouveau jean pour le montrer en ligne à tout le monde ou de partager ses photos d’antipasti et de raviolis au homard – sans même parler des photos de sa petite amie, de son bébé, de ses anciens camarades de classe fin saouls –, de raconter sa vie de call-girl rémunérée à prix d’or ou ses inquiétudes au moindre problème de peau, de rechercher un remède contre l’insomnie ou de noter publiquement ses professeurs.

Le Web social commença d’exalter, valoriser et normaliser cette manière de vivre à voix haute, en anesthésiant au passage bon nombre des participants au réseau. Même s’ils étaient probablement conscients que ces révélations finançaient la nouvelle économie, ils ne s’en souciaient pas particulièrement. John Naughton le souligne dans son bref récit historique « De Gutenberg à Zuckerberg : ce que vous avez vraiment besoin de savoir à propos d’Internet (2) » : « Tout ce que vous faites dans le cyberespace laisse une trace, à commencer par le parcours de navigation inventoriant les sites visités, et quiconque a accès à cette trace en saura énormément sur vous. Il pourra par exemple se faire une idée assez juste de vos amis, de vos centres d’intérêt (y compris de vos opinions politiques si vous les exprimez en ligne), de ce que vous téléchargez, lisez, achetez et vendez, bref de tout ce que vous faites une fois connecté. »

Autrement dit, vous n’êtes pas seulement ce que vous mangez, vous êtes ce que vous envisagez de manger, le lieu où vous avez mangé, ce que vous pensez de ce que vous avez mangé et avec qui vous l’avez mangé, ce que vous avez fait avant et après le dîner ; et si vous allez retourner dans ce restaurant, ou utiliser de nouveau cette recette, si vous êtes au régime, et si vous envisagez d’acheter un pèse-personne connecté au wifi ou de recourir à la chirurgie bariatrique – vous êtes tout cela non seulement pour vous-même, mais aussi pour tout un tas d’autres personnes, parmi lesquelles vos voisins, vos collègues, vos amis, les spécialistes marketing et les sous-traitants de la NSA, entre autres. Comme l’ont récemment écrit dans Big Data Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier: « Google traite chaque jour plus de 24 petabytes de données, soit un volume équivalant à plusieurs milliers de fois la totalité des documents de la bibliothèque du Congrès… Les membres de Facebook cliquent sur le bouton “j’aime” ou laissent un commentaire à peu près trois milliards de fois par jour, créant ainsi une trace électronique que l’entreprise peut exploiter pour connaître les préférences des utilisateurs. »

 

Un Web social infatigable

La valeur monétaire de toutes ces actions de partage est incalculable, parce que le Web social est infatigable et que nous ne cessons de lui fournir de nouvelles données personnelles, qui viennent renseigner les autres. Dans son livre « Analyse prédictive », Eric Siegel relève que « les informations relatives à un utilisateur s’achètent au prix d’environ 0,5  cent ; mais la valeur moyenne d’un utilisateur pour l’écosystème publicitaire d’Internet est estimée à 1 200 dollars par an ». Reste qu’il est souvent difficile de savoir comment cela se transforme en résultat net, bien que l’équipementier de réseaux Cisco ait récemment estimé qu’Internet vaudrait plus de 14 000 milliards de dollars en 2022.

Pour le moment, toutefois, le principal moteur financier n’est pas la valeur future du Net mais l’écart entre le prix (relativement bas) à payer pour acheter des données personnelles et ce qu’elles peuvent rapporter. Quand Wall Street estime Facebook, Google et les autres maîtres de l’univers Internet, la Bourse ne se fonde pas sur les services qu’ils fournissent, mais sur les données qu’ils collectent et leur valeur, pour les publicitaires notamment. Aux yeux de ces firmes, permettre d’envoyer un courrier électronique, de poster les photos d’une fête entre anciens copains de lycée, ou de trouver un vendeur de papillotes n’a d’autre but que d’appâter les utilisateurs pour les inciter à dévoiler des pans de leur vie privée, souvent sans se douter que ces renseignements vont ensuite circuler, et sans savoir de quelle manière et entre quelles mains ils finiront leur voyage.

Une enquête du Wall Street Journal a révélé que « cinquante des sites les plus populaires (représentant 40 % des pages Web consultées par les Américains) ont installé au total 3 180 cookies dans un ordinateur test du Journal. En général à l’insu de l’utilisateur ». Facebook a récemment annoncé à ses usagers son intention d’appliquer de nouvelles règles de confidentialité : « Vous nous autorisez à utiliser vos nom, photo de profil, contenu et informations dans le cadre d’un contenu commercial, sponsorisé ou associé (par exemple une marque que vous aimez) que nous diffusons ou améliorons. » En d’autres termes, Facebook se réserve le droit d’utiliser une photo de vous ou de vos amis à des fins publicitaires au bénéfice d’un de ses clients sans avoir à vous en demander la permission. (Au moment où Facebook annonçait son projet, il a dû présenter des excuses aux parents d’une adolescente victime de harcèlement qui s’est suicidée quand sa photo est apparue dans une publicité pour un site de rencontres (3).) Facebook fait preuve d’un goût du paradoxe et d’un cynisme avérés en intitulant « politique de confidentialité » l’abandon du droit de regard de l’utilisateur sur sa propre image ; mais la notion de confidentialité est mise au défi non seulement par l’exhibition de soi qu’encourage le Net, mais aussi par la culture d’adhésion aux réseaux sociaux. Ethnologue très perspicace de la Silicon Valley, Alice Marwick le souligne dans son nouveau livre, « Statut mis à jour (4) » : « Les réseaux sociaux ont fait pénétrer l’économie de l’attention dans la vie quotidienne et la vie relationnelle de millions de personnes à travers le monde, et ils ont popularisé les techniques de captation de l’attention liées au marketing de soi (self-branding, lifestreaming) » (5).

Les gens font le choix d’utiliser un service tel que Facebook en dépit de sa politique d’intrusion, ou encore Google tout en sachant que son service de courrier électronique, Gmail, recherche certains mots clés dans les communications privées en vue d’optimiser ses publicités. Ils font le choix de se transformer en « microcélébrités » en communiquant sur Twitter. Et ils choisissent d’avoir sur eux un téléphone mobile, bien que son logiciel de géolocalisation en fasse un excellent outil de surveillance. Vraiment excellent, a-t-on appris, quand le Spiegel a révélé que « la NSA a la capacité de récupérer les données les plus sensibles contenues dans les smartphones, y compris les listes de contacts, les échanges de SMS, les notes et les informations relatives aux lieux où s’est rendu l’utilisateur ». Mais oublions la NSA : Gap sait que vous êtes dans les parages quand il vous propose un rabais de 20 % sur les pulls en cachemire.

Même si nous ignorions jusqu’à très récemment à quel point la NSA peut s’introduire dans notre vie numérique, le Patriot Act est en vigueur aux États-Unis depuis 2001, et chacun sait qu’il autorise les autorités à avoir accès à l’ensemble des activités en ligne de chacun, qui ont connu une croissance exponentielle depuis 2001. Il existe certes des moyens de protection, mais ils supposent que les utilisateurs décident de modifier les paramètres de confidentialité, ce que peu d’entre eux sont prêts à faire ; et, de toute façon, la sécurité qu’ils offrent est extrêmement limitée. Des chercheurs de l’université Stanford ont montré que la moitié des firmes publicitaires opérant sur le Net continuent de pister les utilisateurs même quand ils ont activé les paramètres de confidentialité. L’anonymat n’offre d’ailleurs qu’une protection partielle, pour ne pas dire nulle. Latanya Sweeney et ses collègues de Harvard ont récemment prouvé à quel point il était facile de « redonner leur identité » aux participants anonymes du projet « Génome humain ». En exploitant les informations relatives aux médicaments utilisés, aux procédures médicales, en y ajoutant la date de naissance, les renseignements concernant le sexe et le code postal, « et en faisant le lien, écrit-elle, entre ces données démographiques et certains documents publics tels que les listes électorales, ainsi qu’en recherchant les noms enfouis dans les annexes documentaires, nous avons réussi à confirmer l’identité de 84 à 97 % des profils sur lesquels nous avions mis un nom ».

L’anonymat n’est, bien sûr, pas nécessairement une vertu. Sur la Toile, c’est souvent le refuge des « trolls » et des harceleurs. Mais la transparence engendre aussi des problèmes spécifiques. Quand une équipe de programmeurs astucieux lança le site Eightmaps qui faisait apparaître les nom et adresse de tous ceux qui avaient donné plus de cent dollars pour la campagne contre le mariage entre personnes de même sexe en Californie, les donateurs (et leurs employeurs, au premier rang desquels l’université de Californie) furent très vite submergés d’e-mails et de coups de téléphone. Aux yeux de leurs adversaires, ce n’était peut-être qu’un juste retour des choses, mais, quelles que soient les opinions que l’on professe, force est de reconnaître que cela a créé un précédent. La prochaine fois, rien ne dit que ce ne sont pas les partisans du mariage pour tous, du contrôle des armes à feu ou de l’avortement qui seront pris pour cibles.

Les informations sur les donateurs étaient certes déjà publiques auparavant ; mais Internet, en les rendant plus faciles d’accès et en leur donnant une tout autre portée, a un effet amplificateur. (D’un autre côté, c’est sur ce même effet que comptent ceux qui collectent des signatures pour une pétition en ligne ou organisent des manifestations.) Auteur de « L’illusionnisme du Net » et plus récemment de « Pour tout résoudre, cliquez ici ! » [lire l’article de Michael Saler « La grande dépossession »], Evgeny Morozov n’est pas un chaud partisan de la transparence. Et il nous met en garde contre un autre piège : la volonté affichée par tout le monde ou presque de tout partager risque de jeter une lumière assez désagréable sur ceux qui décident de ne rien partager. Que va penser votre assureur si, à l’inverse de beaucoup d’autres, vous choisissez de ne pas communiquer d’informations sur votre poids, votre tension artérielle et vos exercices physiques quotidiens ? Ce genre de transparence, fait observer Morozov, favorise les gens riches et bien portants, « car l’autocontrôle ne fera que leur faciliter la vie. Mais si vous n’êtes rien de tout cela, ces renseignements personnels risquent de beaucoup vous la compliquer, avec des primes d’assurance plus élevées, de moindres rabais et de moins bonnes perspectives d’emploi ».

 

Une vie coupée en tranches

Se surveiller de près et rendre publiques les données relatives à sa propre santé s’inscrit dans une tendance croissante du mouvement pour le « moi quantifié » (quantified self), qui a pour devise « la connaissance de soi par les chiffres ». Même s’il n’est pas né du Web, ce mouvement est une conséquence de la culture Internet, augmentée de la technologie sans fil, du Web, des applications pour smartphones, et de la conviction que la vie examinée est une vie coupée en tranches et faite de données numérisées. Si le recueil des informations concernant sa tension artérielle, son rythme cardiaque, son alimentation et ses heures de sommeil n’apporte pas une connaissance de soi suffisante, les partisans du « moi quantifié » peuvent aussi télécharger l’application « Poop Diary » (« journal du caca ») pour « enregistrer aisément chacun de leurs mouvements intestinaux – avec l’heure, la couleur, la quantité et la consistance ». Même si ce genre de chose peut paraître un peu extrême aujourd’hui, il est vraisemblable que ça ne le paraîtra pas bien longtemps. Nous vivons, dit-on, à l’heure du « Big Data », et si l’on en croit Mayer-Schönberger et Cukier (mais aussi Wall Street, la Darpa et beaucoup d’autres), cela va « bouleverser notre manière de vivre, de travailler et de penser ».

Les activités pratiquées sur le Net, comme la banque en ligne, les réseaux sociaux, les achats, les envois d’e-mails, l’écoute de musique et le visionnage de films en streaming, génèrent une quantité considérable de données au moment où, grâce à la numérisation et à l’informatique dématérialisée (cloud computing), le réseau lui-même permet le stockage et la manipulation d’ensembles considérables d’informations complexes. Les données – en particulier les données personnelles, du type de celles que l’on partage sur Facebook ou qui ont été vendues par l’État de Floride à partir du fichier de son Service des cartes grises (6), ou encore celles générées par le commerce en ligne et les compagnies de cartes de crédit – sont parfois qualifiées de « nouveau pétrole », non parce que la valeur vient de l’extraction, mais parce qu’elles s’annoncent lucratives et promettent de transformer l’économie.

Dans un rapport paru en 2011, le Forum économique mondial préconisait de considérer les données personnelles comme une « nouvelle catégorie d’actifs », déclarant qu’il s’agit là d’un « nouveau type de matière première équivalent au capital ou au travail ». Morozov cite un cadre dirigeant de Bain & Company, coauteur du rapport de Davos, qui explique : « Nous essayons de déplacer l’attention de la seule vie privée vers ce que nous appelons les droits de propriété. » Il n’est pas nécessaire de se livrer à un gros effort d’imagination pour comprendre à qui profiteront ces « droits ».

 

Deviner la couleur de peau d’un client

Prises individuellement, les données numériques ont une valeur limitée et dérisoire, et c’est pourquoi, jour après jour, la plupart des gens sont heureux de les céder sans même y réfléchir. Ces éléments ne deviennent intéressants qu’une fois agrégés et combinés d’une manière qui ne viendrait sans doute jamais à l’esprit de leur « propriétaire ». C’est ainsi que les informations concernant les téléchargements de musique et les abonnements à des magazines peuvent permettre à des institutions financières de deviner la couleur de peau d’un client et de lui refuser un crédit immobilier. De même, la recherche de certains mots clés associée à l’achat de tels livres et de tels médicaments peut permettre de savoir si une femme est enceinte – manœuvre à laquelle se sont déjà livrés les hypermarchés Target.

« L’étalonnage des données est l’équivalent moderne du microscope », a écrit Steve Lohr dans le New York Times. Cofondateur d’une entreprise baptisée Quid, Sean Gourley qualifie pour sa part ce nouveau type d’analyse de « macroscope ». (Quid « collecte des informations en libre accès en s’alimentant à de milliers de sources, les organise et les structure pour en extraire des entités et des événements permettant de bâtir des modèles qui aident les êtres humains à comprendre la complexité du monde qui les entoure ».) Les cartes très exactes de la propagation de la grippe proposées par le site Google Flu Trends, lequel trie et agrège les termes de recherche liés à cette maladie pour suivre sa progression à travers le monde, montrent qu’il est possible de tirer un schéma pertinent d’une masse de données aussi énorme que disparate. Ces informations n’existaient pas avant la naissance de l’Internet.

On compare souvent les ordinateurs au cerveau humain, mais pour ce qui est de la collecte et de l’exploitation des données, ce dernier manque cruellement de puissance. Watson, l’ordinateur IBM utilisé par le Memorial Sloan-Kettering Cancer Center de New York pour le dépistage du cancer – ce qu’il parvient à faire bien plus précisément que n’importe quel médecin –, a été alimenté par 600 000 informations médicales et plus de 2 millions de pages de littérature scientifique, et il a accès au dossier de 1,5 million de patients environ, ce qui constitue son avantage décisif.

Voilà qui nous ramène à la Darpa et à sa quête de l’algorithme qui permettra de passer au crible toutes sortes de données apparemment sans rapport entre elles afin d’anticiper de futurs troubles politiques ou un projet d’attentat. Faire un diagnostic est une chose, établir des corrélations en est une autre ; mais la prévision relève encore d’une autre dimension. Or, pour le meilleur et pour le pire, c’est vers cela qu’Internet s’achemine. Partout aux États-Unis, les services de police utilisent les cartes Google, associées aux statistiques de la criminalité et aux informations des réseaux sociaux pour définir l’itinéraire des patrouilles ; et la moitié des États fait appel à divers modèles d’analyse prédictive de données pour les décisions de mise en liberté conditionnelle. Cela va même encore plus loin, constatent les auteurs de Big Data : « À l’avenir – et plus vite que nous le pensons –, un grand nombre de décisions relevant aujourd’hui du seul jugement humain seront assistées ou rendues par des systèmes informatisés… Au point peut-être d’identifier les “criminels” avant même qu’ils n’aient commis un crime. »

L’idée que les décisions prises par des machines, après avoir analysé des tonnes de données puisées dans le monde réel, sont plus justes que celles prises par des êtres humains, avec leurs faiblesses et leurs préjugés, peut être exacte en général, et fausse dans certains cas particuliers. Quant aux pauvres bougres qui n’auraient peut-être jamais commis de nouveau crime même si l’algorithme affirme le contraire, ils n’auront guère de recours. Dans tous les cas, les ordinateurs ne sont pas « neutres ». Les algorithmes reflètent les préjugés de leurs concepteurs, et cela signifie que la prédiction confère énormément de pouvoir auxdits concepteurs, qui sont humains, après tout. Il arrive aussi que les algorithmes propriétaires, à l’instar de ceux utilisés par Google, Twitter et Facebook, soient volontairement biaisés pour produire des résultats qui favorisent la firme plutôt que l’utilisateur, voire carrément manipulés. (Il existe une industrie vouée à l’« optimisation » des recherches sur Google.)

Toutefois, le véritable biais inhérent à tout algorithme est son caractère réducteur. Il a pour vocation de passer au crible des informations complexes et apparemment sans rapport entre elles pour en tirer une analyse qui fasse sens, ce qui correspond à la définition même de « réducteur ». Mais cela va au-delà : la pénétration des algorithmes dans la vie de tous les jours nous a conduits dans un royaume où règne la mesure. C’est vrai dans les domaines de l’éducation, de la médecine, de la finance, du commerce, de l’emploi et même de la création artistique. Il existe des sites qui analysent les nouvelles chansons pour savoir si elles possèdent les qualités requises pour devenir des succès, ces qualités étant le type de « riffs » et de « ponts » présents dans les tubes précédents.

 

Créativité formatée

Amazon, qui accumule les données sur l’usage que font les lecteurs de leurs e-books – les passages qu’ils surlignent ou repèrent, le fait de finir ou non les livres, et, le cas échéant, la page à laquelle ils ont abandonné leur lecture –, ne sait pas seulement avec la plus extrême précision ce que ses clients aiment, mais aussi ce qu’ils n’aiment pas. Cela a sans doute son importance au moment où l’entreprise se lance dans l’édition [lire « L’effet Amazon », Books, octobre 2013]. Amazon a d’ailleurs constaté que son algorithme de recommandation d’ouvrages génère davantage de ventes que les recommandations élaborées par ses éditeurs humains, et a par conséquent décidé de se passer d’eux.

Parallèlement, la firme Narrative Science a conçu un algorithme capable de produire des articles destinés aux journaux et aux sites Web, en traitant les sujets d’actualité grâce à des tropes journalistiques éprouvés – sans avoir à ferrailler avec les syndicats et sans qu’il soit question d’avantages acquis ou de congés de maladie. Au risque de paraître vieux jeu, dans chacun de ces cas, c’est l’originalité, l’expérimentation, l’innovation et la réflexion – en somme, tout ce qui fait de nous des êtres humains – qui sont perdues. Une société qui valorise uniquement ce qui a déjà marché, où tout succès doit pouvoir être « mesuré » ou compté, n’est pas une société qui encouragera les alternatives à la « créativité » formatée par et pour le marché.

Il ne fait aucun doute qu’Internet – ce système complexe mais quelconque de fils et de commutateurs – a changé la manière dont nous pensons, ce à quoi nous accordons de la valeur et nos rapports avec les autres. La possibilité de se connecter s’est étendue à la planète entière, en rapetissant le monde, et en nous promettant dès lors, sinon d’aplanir le terrain de jeu entre riches et pauvres ou entre firmes et individus, du moins de faire en sorte de l’égaliser un peu. Au demeurant, l’évolution du Web a apporté tant de choses positives – c’est-à-dire utiles, divertissantes, stimulantes, informatives, lucratives, amusantes – que les questions d’équité et d’inégalité peuvent sembler hors de propos.

Mais, pendant que nous nous amusions, nous avons allègrement et volontairement contribué à créer le plus vaste système de surveillance jamais imaginé, un filet dont les mailles donnent aux États et aux entreprises d’innombrables fils à tirer, faisant de nous… des pantins. La libre circulation de l’information sur la Toile (sauf là où ce flux est bloqué), qui nous est tellement utile, est plus utile encore à d’autres. Quant à savoir si ce distinguo se révélera important, c’est là peut-être la seule information qu’Internet ne puisse fournir.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 novembre 2013. Il a été traduit par Michel Cordillot.

Le chemin de croix de l’Irlande

« Arimathie », c’est le titre du premier roman de Frank McGuinness, un auteur irlandais réputé jusqu’à présent pour sa poésie et, surtout, pour son théâtre. C’est aussi le nom d’une ville de Judée, patrie de l’homme (Joseph d’Arimathie) qui donna son tombeau au Christ. Et l’un de ces paysages imaginaires qui hantent les pages d’un livre dont l’intrigue pourrait à première vue sembler familière : dans l’Irlande pieuse et rurale des années 1950, l’arrivée d’un jeune peintre italien chargé de réaliser le chemin de croix d’une petite paroisse fait affleurer les passions enfouies de la communauté villageoise. Narrée par sept personnages différents, l’histoire de cet artiste qui suscite le désir aussi bien des femmes que des hommes, « s’étoffe à chaque chapitre d’une couche supplémentaire de complexité, où s’entremêlent les références artistiques et religieuses », note The Irish Times. Révélant la violence de ceux qui craignent tout (l’étranger, Dieu, l’inconnu, la ville…), McGuinness livre un récit âpre, lyrique par moments, et dépourvu de tout misérabilisme – un roman qui « ne ressemble à rien de ce que la littérature irlandaise a déjà produit », salue, admiratif, le critique de l’Irish Independent.

Tout est narration

« Ces derniers temps, la narration a le vent en poupe », constate Burkhard Müller dans le Süddeutsche Zeitung. Naguère l’apanage des études littéraires, elle conquiert désormais d’autres disciplines. « On a clairement assisté à un “tournant narratif” dans les sciences sociales », confirme Christoph Lüthy dans le Neue Zürcher Zeitung. Non seulement on n’hésite plus, depuis les années 1980, à qualifier l’être humain d’homo narrans, voyant dans sa capacité à raconter des histoires l’une de ses grandes spécificités, mais « la conviction s’est répandue que les familles, les tribus, les peuples, les nations, les religions, les idéologies et les institutions se constituent et se légitiment elles aussi à l’aide de récits ».

D’où l’enthousiasme des critiques à la lecture de l’ouvrage de l’universitaire Albrecht Koschorke, une ambitieuse synthèse consacrée aux multiples formes prises par la narration et aux lois parfois surprenantes qui la régissent. Koschorke avance ainsi une théorie paradoxale pour expliquer le succès des « grands récits » – ceux qui fondent une croyance religieuse, philosophique ou politique. Comme le rapporte Lüthy, ceux-là se caractérisent par des incohérences et un flou féconds : qu’il s’agisse de la Genèse « présentant explicitement la Création comme “bonne”, mais dans laquelle, de façon inexplicable, vient s’immiscer un méchant serpent », ou du discours démocratique (« promesse d’une fraternelle égalité au sein d’un modèle où la majorité impose ses décisions à la minorité »), de tels récits « suscitent, par leurs tensions internes, des interprétations sans cesse renouvelées » qui leur assurent un bel avenir.

Intellectuels de pacotille

Des « joueurs de pipeau », prêts à tout pour se montrer à la télévision, et qui monnayent leur engagement politique comme on échange des « titres de Bourse » – « rentables, spéculatifs, souvent toxiques »… Voilà, résumé, le tableau affligeant que dresse Luca Mastrantonio du paysage intellectuel italien. Par « intellectuels », ce journaliste du supplément littéraire du Corriere della Sera entend aussi bien des universitaires que des romanciers ou de « simples » journalistes, tous ayant en commun leur visibilité dans l’espace public. Cités nommément dans son livre, des écrivains populaires comme Alessandro Barrico sont accusés de verser dans la démagogie, tandis que d’autres, telle la romancière Melissa Panarello, se voient reprocher d’avoir fait de leur sexualité un sujet faussement subversif. Autant de postures qui trahissent, selon l’auteur, le vide sidéral de la pensée italienne contemporaine. Pour l’expliquer, ce dernier avance une hypothèse d’ordre psychanalytique. À le lire, la nouvelle génération n’a pas su « tuer le père » (une condition nécessaire, pour Mastrantonio, du renouveau intellectuel). Trop occupés à soigner leur image, ses représentants n’ont jamais vraiment cherché à prendre le contre-pied de leurs aînés – tels l’érudit Umberto Eco et le philosophe Massimo Cacciari –, et la pensée piétine. Reste à savoir si ce livre fait réellement avancer le débat. Car s’il dénonce beaucoup, Intellettuali del piffero ne semble rien proposer qui soit de nature à redéfinir la place du penseur dans la société. Pire, son auteur serait lui-même emblématique du système qu’il dénonce. Ce que relève Elisabetta Ambrosi dans les pages du Fatto Quotidiano, en s’étonnant que son confrère n’ait pas hésité à citer dans le Corriere un article élogieux paru ailleurs à propos de son livre… Mastrantonio a de bonnes idées, conclut la journaliste. « Dommage que ses actes les démentent. »

Réapprendre l’ennui

Le 16 novembre 1924, Siegfried Kracauer, l’un des phares du monde littéraire de la République de Weimar, publiait dans le Frankfurter Zeitung un texte plein d’allant. Avec sa formation d’architecte, Kracauer était un observateur acéré de la modernité et de son impact sur la vie en ville. Il marchait sur les traces de son ancien maître, le sociologue Georg Simmel, qui affirmait dès 1903, dans son essai Les Grandes Villes et la vie de l’esprit, que les citadins, stimulés à l’excès, ont tendance à adopter une « attitude blasée », mécanisme d’adaptation qui émousse leur capacité de réagir à des sensations nouvelles (1). Les préoccupations de Kracauer allaient au-delà. « Les êtres humains qui aujourd’hui ont encore le temps de s’ennuyer et cependant ne s’ennuient pas sont certainement tout aussi ennuyeux que ceux qui n’ont pas le temps de s’ennuyer », écrivait-il dans le Zeitung. Les membres de la bourgeoisie « sont de plus en plus profondément pris dans l’engrenage, à la fin ils ne savent plus où ils ont la tête ».

La vie dans la ville moderne, avec ses distractions omniprésentes et bon marché, est en partie responsable. L’éclat des enseignes lumineuses accapare les esprits en promettant alcool et cigarettes à bon marché, tandis que les cinémas créent l’illusion d’« une vie qui n’appartient à personne et use tout le monde ». Les auditeurs de la radio sont dans un état de « perpétuelle réception, comme constamment engrossés de Londres, de la tour Eiffel et de Berlin », l’âme traquée « par les nouveaux chiens de chasse », de sorte que « bientôt personne ne sait plus s’il est chasseur ou gibier ». Cette expérience déconcertante ressemble à l’« un de ces rêves engendrés par un estomac vide », écrit Kracauer :
« Une boule minuscule est venue du lointain rouler vers toi, elle grandit jusqu’au gros plan et passe finalement au-dessus de toi dans un bruissement ; tu ne peux ni la freiner ni lui échapper, tu es là, lié, petite poupée sans force entraînée par le colosse gigantesque et disparaissant dans ce qui l’entoure. Toute fuite est impossible […]. Tous les événements de l’histoire universelle de cette planète – pas seulement ceux du présent mais ceux du passé, dont l’avidité de vivre est sans vergogne – n’ont qu’un désir : se donner rendez-vous là où ils supposent que nous nous trouvons. Mais les maîtres de maison ne sont pas chez eux, ils sont partis en voyage, introuvables, il y a longtemps qu’ils ont abandonné l’appartement vide à la fête surprise qui occupe les lieux, jouant la maîtresse de maison. »

Le remède est simple, dit Kracauer : « l’ennui exemplaire, radical » peut nous faire retrouver notre tête. « Le mieux, c’est de passer un après-midi ensoleillé, quand tout le monde est dehors, dans le hall de la gare ; ou mieux encore : on ferme les rideaux chez soi et on s’abandonne sur le sofa à son ennui. » C’est alors seulement qu’il devient possible de flirter avec des idées ridicules, gênantes, impromptues, pour parvenir à « un bonheur qui fait quasiment quitter terre ». Il poursuit : « Pour finir, on se contente de ne rien faire d’autre que d’être en soi et de ne pas savoir ce qu’on devrait faire en vérité (2). »

« L’ennui est contre-révolutionnaire », disait l’un des slogans les plus populaires de la génération de 1968 ; Kracauer n’aurait pas été d’accord. Pour lui, l’ennui radical n’est pas un prétexte à la passivité ou à l’indolence d’un Oblomov (3). L’ennui est une question intrinsèquement politique, qui nous permet d’envisager un univers temporel différent, d’imaginer des explications alternatives à nos difficultés et même d’oser rêver d’avenirs différents.

De nos jours, l’« état de perpétuelle réception » est devenu le privilège de tout détenteur de smartphone. Nous subissons l’assaut constant des « faits intéressants », alors que les aficionados des nouveaux médias – qui se donnent le nom de « curateurs (4) » – font la chasse aux factoïdes (5) bizarres et aux caricatures pittoresques. Le lobby anti-ennui a établi son quartier général dans la Silicon Valley : voyez Facebook célébrer un monde « plus connecté » et Apple nous assurer que son dernier gadget peut tout faire « deux fois plus vite ». Google est tellement hostile à l’ennui qu’il change semble-t-il quotidiennement la présentation de son logo.

« Aujourd’hui, on ne se sent jamais seul, car on peut toujours joindre ses amis, déclarait il y a quelques années Eric Schmidt, le président exécutif de Google. On ne s’ennuie jamais, car il existe des flux infinis d’information et de distraction. » Dans son livre À nous d’écrire l’avenir, il affirme que ceux qui « souffrent d’ennui » peuvent toujours allumer la « boîte holographique et assister au carnaval de Rio » (6). Mais l’arme suprême contre la langueur, c’est Google Glass, des lunettes « intelligentes » qui peuvent superposer des flux infinis d’informations à tout ce qui entre dans notre champ de vision. Google Now, autre application vedette, cherche quant à elle à s’approprier l’instant présent en analysant tout ce que nous avons fait dans le passé pour prédire ce que nous ferons peut-être à l’avenir.

 

Aucun répit

La recette de l’ennui selon Kracauer – fermer les rideaux et faire plus ample connaissance avec le canapé – ne fonctionne pas dans les foyers hyperconnectés d’aujourd’hui. Essayez l’expérience du canapé avec Kinect, la Xbox et le lecteur Roku à vos côtés. Pendant ce temps, le « réseau de ceux qui s’ennuient au travail » – formule employée par Johan Persetti, l’un des fondateurs de BuzzFeed, pour décrire les millions de personnes qui propagent les articles de son site – s’échine à introduire le tout dernier mème dans votre boîte mail (7). Le monde extérieur n’offre aucun répit. Marcher tranquillement jusqu’à la gare peut se révéler un piège plus grand encore, entre les enseignes lumineuses capables de reconnaître votre visage, les messages d’information qui défilent sur des écrans géants au-dessus de votre tête et les gadgets intelligents qui vous signalent dès qu’ils les détectent les meilleures affaires dans les magasins et les restaurants les plus proches (eh oui, Google a une application pour cela, qui s’appelle Field Trip).

La surinformation peut nous ennuyer aussi facilement que la pénurie d’information. Mais cette forme d’ennui ne nous laisse pas le temps de penser ; cet « ennui connecté » produit simplement une soif d’information supplémentaire, destinée à l’éradiquer. Dave Eggers médite sur cette étrange condition moderne dans son tout dernier livre, The Circle. C’est une sorte de roman sur la vie de campus – avec dortoirs –, à ceci près que le campus appartient ici au géant de la technologie qui donne son nom au livre et n’est pas sans rappeler Facebook. Les employés du Cercle se noient dans d’incessantes remises à jour totalement dénuées d’intérêt qui leur sont fournies sur un nombre d’écrans proliférant à un rythme effréné, mais ils n’en exigent pas moins une dose toujours plus forte. Le fondateur du Cercle ressemble au personnage d’un feuilleton de Kracauer : au lycée, on le surnommait Niagara parce que ses idées « coulent comme ça, il lui en sort un million de la tête à chaque seconde de chaque journée, ça ne s’arrête jamais, c’est impressionnant ».

Les Cercleux s’efforcent de surmonter leur ennui connecté en accumulant et en évaluant les données sur les moindres aspects de leur existence. Malgré toute cette activité numérique, ils paraissent profondément ennuyeux aux yeux des rares refuzniks, qui préfèrent vivre les événements plutôt que d’en archiver la représentation numérique. Pis, les Cercleux sont totalement inconscients de l’ennui qu’ils dégagent. L’une des raisons pour lesquelles l’ennui connecté est si difficile à repérer est qu’il se drape dans la rhétorique de l’inédit et de l’instant présent. Pour avoir conscience de s’ennuyer, il faut savoir distinguer les moments, ne serait-ce que pour comprendre qu’ils sont fondamentalement identiques. Lorsqu’on vit dans le seul présent, en revanche, il est aisé de prendre l’irruption permanente du nouveau – les mises à jour, les tweets, les courriels – pour une rupture radicale avec tout ce qui précède.

Henri Lefebvre, philosophe français qui succéda à Kracauer en tant qu’observateur le plus affûté de la vie quotidienne au XXe siècle, a résumé cette condition moderne dans un magnifique essai datant du début des années 1960 :
« Autrefois, dans une société peu historique et presque sans histoire consciente, rien ne finissait et rien ne commençait. Aujourd’hui, tout meurt à peine né et disparaît à peine surgi. Mais tout se répète et recommence. […] L’actuel s’abrège et se précipite en même temps que s’épuise de plus en plus vite l’intérêt de l’actuel, et cet actuel se ressasse au bout d’une période qui se raccourcit. […] Le phénomène maintenant connu de la saturation, de l’épuisement, du passage rapide de l’intéressant à l’ennuyeux, donne lieu à des techniques qui luttent contre lui : celles de la présentation. On sait présenter et varier les présentations. […] Il y a du faux nouveau, du truquage de la nouveauté (dramatisant ou dédramatisant, cela dépend des périodes et des techniciens). […] On sait organiser la confusion entre le banal qui ne le paraît plus et le sensationnel qui paraît proche. L’actuel se resserre à la dimension de l’instantané social et l’instant actuel tend à se confondre avec un instant passé (8) . »

Eggers semble résolument dans le camp de Lefebvre. Mercer, artisan obèse, craint que son ex-petite amie Mae ait rejoint, en travaillant pour le Cercle, un culte dangereux ; il est l’un des rares personnages sympathiques du roman. Avec leur constante incitation à davantage d’interaction et de feedback, les réseaux sociaux lui paraissent comparables aux snacks contenant une quantité précise de sel et de graisses qui nous incite à en désirer (et à en manger) toujours plus. « Tu n’as pas faim, tu n’as pas besoin de manger, ça ne t’apporte rien, mais tu n’arrêtes pas de manger ces calories vides, dit-il à Mae. Et tu pousses les gens à faire la même chose. Une infinité de calories vides, mais sous leur forme socionumérique. Et tu les calibres pour que ce soit tout aussi addictif. »

The Circle est un roman dystopique ; ses produits les plus troublants n’existent pas et n’existeront probablement jamais. Deux nouveaux essais et documents explorent notre engouement pour la connectivité et l’interruption en évoquant, eux, les applications et les startups réellement existantes ; tout en prescrivant divers remèdes : « L’addiction à la distraction », d’Alex Soojung-Kim Pang, futurologue formé à l’histoire des sciences, et « L’air ambiant en partage », de Malcolm McCullough, professeur de design et d’architecture à l’université du Michigan (9). Tous deux se montrent sceptiques sans verser dans la technophobie ou le culte des neurosciences, qui donnent souvent son cadre au débat sur les effets des technologies numériques en matière d’attention et de distraction. Ils affirment que, armés d’une autre philosophie du temps, de l’espace et de la cognition, nous pouvons encore concevoir un avenir technologique différent.

« L’addiction à la distraction » déborde de suggestions sur la manière d’adopter l’« informatique contemplative », cette approche vigilante de la technologie numérique qui pourrait nous offrir une impressionnante provision d’ennui à la Kracauer. Au lieu de fuir la technologie au nom d’une quête mythique de l’expérience authentique, Pang veut l’utiliser pour mettre un peu d’ordre dans la pagaille par elle créée. « L’addiction à la distraction » est un éloge des différents outils qui permettent de bloquer ou de limiter notre accès à Internet, outils qui portent des noms comme Freedom, Chrome Nanny ou StayFocusd. Installer ces logiciels sur votre ordinateur revient un peu à tirer les rideaux dans le salon de Kracauer.

La lecture de « L’addiction à la distraction » m’a rappelé Micro Man, un livre paru en 1982 et largement oublié, écrit par Susan Curran et l’excentrique cybernéticien britannique Gordon Pask. Micro Man annonçait la marchandisation du temps. « Aujourd’hui nous achetons le temps comme nos parents achetaient le logement, en tant qu’espace où vivre », écrivaient-ils au sujet du lointain an 2000. « Il existe autant d’agents temporels que d’agents immobiliers. » Voilà le présent que nous ne connaissons que trop bien. D’une part, Freedom n’est pas gratuit : il en coûte dix dollars pour l’utiliser. L’Ulysse moderne, qui veut à tout prix qu’on l’attache à un mât numérique afin de résister à l’appel des sirènes, se procure sans doute ses chaînes sur l’App Store.

J’avoue être moi-même une sorte d’adepte de l’« informatique contemplative », c’est-à-dire aussi un accro à la distraction. L’an dernier, j’ai acheté un coffre-fort équipé d’une minuterie qui me sert à enfermer mon smartphone et mon câble Internet pendant plusieurs jours d’affilée (les outils comme Freedom ne marchent pas pour moi, ils sont trop faciles à contourner). J’ai d’abord été déconfit : comment allais-je faire, par exemple, pour télécharger des films sur Netflix ? Mais, à la réflexion, c’était une question idiote. Avant d’être libéré par le coffre-fort, je passais plus de temps à consulter les suggestions de Netflix qu’à regarder un seul film. Ayant établi une longue liste des titres que j’avais envie de regarder, je suis désormais ravi de recevoir des DVD de Netflix, le tout sans jamais me connecter. S’il existe une « esthétique offline », je crois bien que je l’ai découverte.

 

Surcharge sensorielle

Mais, dès que je sors de mon appartement, je n’ai plus ces moyens de contrôle. Bien sûr, il existe des écouteurs anti-bruit, des brouilleurs de téléphone portable, et ainsi de suite. Malgré tout, il y a quelque chose d’anormal dans notre dépendance envers ces outils pour affronter la surcharge sensorielle. Pourquoi accepter comme un état de fait la distraction omniprésente ? Les firmes technologiques produisent des applications pour lutter contre le bruit et les distractions excessives – après avoir elles-mêmes produit le bruit et les distractions excessives –, mais ne faudrait-il pas aussi régler ces problèmes grâce aux normes et à une meilleure conception ?

Les militants anti-bruit du début du XXe siècle – pour prendre dans le passé un seul exemple d’effort visant à juguler les dérives de l’industrialisation – ne se contentaient pas de promouvoir les bouchons d’oreille et le double vitrage. Et ils ne prônaient pas de quitter la ville pour la campagne. La Société pour la suppression des bruits inutiles, aux États-Unis, et les groupes similaires en Europe (l’un d’eux avait pour devise Non clamor sed amor, « Faites l’amour, pas du bruit ») cherchaient à transformer le bruit en un enjeu public relevant de la décision collective, par l’instauration d’un droit au silence.

La ville moderne aurait peut-être un fond sonore plus atroce si ces militants n’avaient pas existé. Ils ont déclaré la guerre aux tapis qu’on bat et aux sonnettes qu’on tire. Ils ont exigé des pneus différents, des chaussées moins sonores, des pots d’échappement sur les voitures. Ils ont fait passer des décrets pour empêcher les pianistes passionnés de jouer la nuit. Le tout face à l’opposition de certains intellectuels pour qui le bruit était une caractéristique inévitable de la modernité, à laquelle nous finirions tous par nous habituer. (« Votre campagne contre le bruit est inutile et sans raison d’être », écrivit Otto Eisenschitz, metteur en scène viennois que l’on avait invité à se joindre à un groupe anti-bruit. « Elle est étroite d’esprit, vaine, sans fondement et absurde ! ») Toutes leurs réformes n’ont pas porté leurs fruits, mais la politisation du bruit a incité une nouvelle génération d’urbanistes et d’architectes à construire les villes autrement, à placer les écoles et les hôpitaux dans des zones plus calmes et à utiliser les parcs et les jardins pour faire écran au vacarme de la circulation.

Ce qu’il nous faut, c’est un équivalent moderne de ces militants du siècle dernier. Comme le dit Malcolm McCullough dans « L’air ambiant en partage », « l’information requiert ses propres écologistes » (cet environnementalisme a des relents d’élitisme : tout comme les campagnes anti-bruit étaient populaires auprès des écrivains et de la plupart des intellectuels, qui accusaient le vacarme d’entraver l’écriture et la réflexion, ce sont aujourd’hui les esprits les plus littéraires qui se plaignent des périls de la distraction et de la connectivité).

En la matière, la ville de São Paulo donne le ton : préoccupée par la « pollution visuelle », elle a interdit en 2007 toute affiche publicitaire en plein air. Mais McCullough célèbre aussi les technologies qui nous ouvrent au monde. Pour nous empêcher de remarquer de moins en moins de choses, conséquence des écrans clignotants et autres médias qui détournent notre attention, McCullough veut nous entourer de technologies capables d’aiguiser notre attention et de nous aider à développer de nouvelles capacités de perception – depuis les façades multi-écrans qui s’abstiennent d’afficher des images jusqu’aux procédés de contrôle de la pollution lumineuse :

« Une vie plus calme prête plus d’attention au monde ; elle utilise moins la technologie à des fins de conquête et davantage pour satisfaire sa curiosité. Elle trouve réconfort et vigueur dans les perceptions non connectées. Elle augmente la capacité à distinguer parmi les formes d’information rencontrées dans notre environnement. Elle privilégie la rémanence et pas seulement la nouveauté. Elle étire l’instant présent, au-delà des derniers tweets, au-delà du prochain résultat trimestriel de l’entreprise, jusqu’à donner le sentiment de vivre au sein d’une période qui dépasse la durée de votre vie. »

 

Villes intelligentes

« L’air ambiant en partage » pullule d’idées provocantes : vol d’attention, droit à l’attention ininterrompue, pic de distraction. C’est un appel à un urbanisme responsable. La réalisation de cette vision nécessiterait pourtant le genre d’innovation politique, sociale et juridique qu’ont mise au point les militants anti-bruit. Comme le souligne McCullough, les vieilles réglementations ne feront pas l’affaire : elles ne disent pas « si passer devant un magasin peut déclencher l’apparition d’une publicité sur votre téléphone, s’il est mauvais que cette pub apparaisse sous forme audio, soit comme une interruption du flux sur un appareil, soit comme une image projetée sur le trottoir ». Étant donné le récent battage autour de l’essor de la « ville intelligente » – grâce aux grandes entreprises de technologie qui lancent des solutions aux maires assoiffés d’innovation –, McCullough tombe à point nommé avec sa défense et illustration d’un urbanisme technologiquement connecté mais à visage humain. Si vous n’êtes pas prêt à confier votre ville à Robert Moses [urbaniste, artisan de la rénovation de New York], pourquoi la confieriez-vous à Eric Schmidt ?

Beaucoup font déjà campagne pour leur propre version de l’« écologie de l’information ». Certains cafés et bars refusent de proposer le wi-fi, et à Amsterdam bon nombre de bancs publics bloquent l’accès à Internet. Les bibliothécaires réfléchissent aux avantages des salles sans connexion, les « zones Walden », comme les a baptisées l’écrivain William Powers. En Norvège, un groupe d’étudiants en design a construit un igloo moderne, présenté comme un « espace déconnecté à l’intérieur d’une maison en ligne », qui arrête les signaux électromagnétiques. C’est un autre genre de coffre-fort, mais c’est vous, et non vos appareils, qui y êtes enfermé.

Dans un essai récent, le spécialiste néerlandais des médias Christoph Lindner appelait les villes intelligentes à créer des slow spots, des poches de silence et d’attention abritant des « lieux créatifs de pratique et d’expérience ralenties ». Cette proposition mérite d’être envisagée sérieusement. Car la modernité est-elle autre chose qu’une collection de poches de silence et de distraction ? Prenons l’exemple des trains américains : on y trouve certes le wi-fi, mais aussi la Voiture Silence ; existe-t-il aujourd’hui une institution américaine plus aimée et qui inspire davantage confiance que la Voiture Silence ?

Maintenant que les trains sont devenus des sanctuaires mobiles dédiés aux dieux de la contemplation – « la Voiture Silence, c’est les Thermopyles, le Massada, le Fort McHenry du calme », proclamait l’an dernier un éditorial du New York Times –, il est facile d’oublier comment ce type de voyage était autrefois perçu. « Je m’ennuie tant en chemin de fer que je commence à hurler au bout de cinq minutes, se plaignait Gustave Flaubert en 1864 dans une lettre à un ami. Les autres voyageurs pensent qu’il s’agit d’un chien perdu ; pas du tout, il s’agit de M. Flaubert qui est là à gémir. » Il préférait veiller la nuit précédente afin de dormir pendant tout le trajet. Les librairies et bibliothèques des chemins de fer furent bientôt créées pour résoudre le problème.

L’idée que les trains puissent être des lieux de déconnexion sacrée aurait stupéfié l’écrivain, mais cela ne doit pas nous dissuader de cultiver notre propre jardin de connexion et de déconnexion. Cela suppose inévitablement la création de zones ayant différentes règles d’utilisation des médias. Certaines offriraient une débauche de stimuli sensoriels ; d’autres auraient l’air nues et ne nous laisseraient d’autre choix que de nous ennuyer. C’est en allant et venant régulièrement de l’une à l’autre que nous pourrions rompre le sortilège du « temps réel » et survivre aux assauts de l’interconnectivité.

Ces jardins ne seront pas construits tant que nous jugerons antagonistes l’ennui et la distraction. Kracauer, lui, ne le fit jamais. Malgré son goût pour l’ennui radical, il ne dédaignait ni les technologies modernes, ni les masses, avec leur penchant pour la danse, les voyages et les films burlesques. Au contraire, toutes ces diversions, pensait-il, pouvaient contribuer à saboter les efforts de la modernité pour pousser les gens « dans un quotidien qui fait d’eux les hommes de main des excès technologiques ». Kracauer a consacré un texte fameux au potentiel de divertissement du cinéma, mais c’est son essai sur le voyage et la danse qui réaffirme le besoin de créer différentes poches d’expérience. Il envisageait ces activités comme des stratégies permettant de suspendre la rationalisation croissante de la vie moderne, dans toutes ses dimensions – l’espace, dans le cas du voyage ; le temps, dans le cas de la danse –, et même d’entrevoir le sublime :

« Ce que l’on attend – et que l’on obtient – du voyage et de la danse : libération de la pesanteur terrestre, possibilité d’un comportement esthétique face à la corvée organisée –, cela correspond à cette élévation au-dessus du périssable et du conditionnel, que l’homme existant peut rencontrer dans sa relation à l’éternel, à l’inconditionnel […]. Quand elles voyagent, peu importe d’abord vers quelle destination – les attaches sont rompues, les figures croient voir l’infinité même se déployer devant elles ; dans le train déjà, elles sont passées de l’autre côté et le monde dans lequel elles atterrissent est pour elles un nouveau monde. Le danseur aussi possède l’éternité dans le rythme ; le contraste entre le temps dans lequel il plane et le temps qui le dévore, c’est ce qui fait son bonheur propre dans un domaine impropre, et la danse elle-même peut se réduire à un seul pas, puisque l’essentiel seulement, c’est de danser (10). »

 

Déconnexion contrôlée

L’ennui radical comme le divertissement radical peuvent nous rapprocher de ce « bonheur propre dans un domaine impropre ». L’astuce, c’est de les honorer et de les célébrer tous deux, sans opter pour leurs versions tièdes et médiocres. Avons-nous besoin d’un programme de stimulation en matière de distraction ? Probablement pas : la Silicon Valley et les mauvaises manières se débrouillent déjà très bien pour ça. D’un autre côté, l’ennui radical aurait sans doute besoin d’une subvention et de congés obligatoires.

Par chance, l’éternité et l’infinité sont l’une et l’autre encore à notre portée. Plonger dans les flux illimités de Twitter ressemble assez à l’achat compulsif de livres dans le faux espoir qu’un jour on les lira. Bien sûr, on ne les lira jamais, mais cela n’a pas d’importance : ce qui compte, c’est la très brève rencontre avec cette possibilité. La lance à incendie des réseaux sociaux nous fait croire que, l’espace d’un instant, nous pouvons nous prendre pour Dieu et triompher de tous les liens qui sont déversés sur nous ; elle nous donne le fol espoir utopique qu’avec un bon entraînement nous pourrons sortir victorieux de la guerre contre la surinformation. De même, la possibilité d’une déconnexion contrôlée – incarnée par des logiciels comme Freedom ou par des objets comme mon coffre-fort – nous rassure : toutes nos listes de tâches et nos dates limites à respecter sont gérables à condition de les aborder de manière systématique et sans nous laisser distraire. Comme le voyage et la danse, ce sont là des illusions concoctées par la modernité, mais cela ne doit pas nous empêcher d’en profiter pleinement. Il se peut que la vie dans la Nouvelle Ère numérique soit déconcertante, mais au moins elle n’est ni déplaisante, ni brutale, ni courte. Pas dans la Voiture Silence, en tout cas.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 28 octobre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

À l’Est, c’était mieux avant ?

Les Tchèques aussi connaissent l’« ostalgie », cette « nostalgie de l’Est » caractéristique en Allemagne d’œuvres telles que le film Good Bye, Lenin! de Wolf­gang Becker (2003). Pour preuve, ce beau livre au titre évocateur, Retro, dont les pages ressuscitent les rayons des magasins tchécoslovaques entre 1948 et 1989 : des images colorées de lait en boîte, de salami rose bonbon, de soupes instantanées et de torsades de pain doré. S’y ajoutent des textes fouillés sur l’histoire de ces produits jadis cultes, pour la plupart disparus. L’auteur de l’ouvrage, le journaliste Michal Petrov, affirme avoir voulu « évoquer des souvenirs d’enfance », et « raconter l’histoire de certains secteurs de l’économie tchèque ». Au risque de véhiculer une vision idyllique de l’ancien régime ? Pourquoi ne pas insister davantage sur les rayons vides et les files d’attente ? Parce que là n’est pas le propos, selon l’hebdomadaire Ekonom : « Petrov ne nie pas que le rideau de fer ait été synonyme de servitude, mais il rappelle aussi qu’il protégeait la production locale », souligne sa critique. Quant au regard attendri que l’auteur porte sur le passé, « il n’est pas propre à l’Est. Les Italiens et les Français aussi aiment revoir, à travers de vieux films, à quel point le monde d’avant était différent, moins globalisé. Simplement, dans l’ex-Tchéco­slovaquie, ces souvenirs sont plus souvent liés à des produits de consommation, tant les goûts et les odeurs ont disparu subitement. »

Le commerce des dieux

Quand il entend parler pour la première fois de la galerie d’art Foreign Gods Inc., spécialisée dans l’achat et la revente de statuettes de divinités « exotiques », Ike, le héros du second roman de l’auteur nigérian Okey Ndibe, est sceptique. Vendre un dieu traditionnel pour 400 000 dollars à un homme d’affaires ou une star d’Hollywood : la démarche lui semble pour le moins discutable. Mais les dettes de cet immigré, diplômé d’économie sans le sou, finissent par le convaincre d’embarquer pour Utonki, la petite ville nigériane où il a grandi. Objectif : s’emparer de la statuette de Ngene, dieu de la guerre et protecteur de la localité. Très vite, l’entreprise se révèle plus périlleuse que prévu. Uka, le chef de file d’une Église pentecôtiste locale, est bien décidé, lui, à détruire la statuette, et avec elle les croyances traditionnelles qui lui font de l’ombre. Le Guardian le souligne sur son site : « On retrouve dans ce roman le thème du choc culturel présent chez le célèbre romancier nigérian Chinua Achebe. » Mais, contrairement à son mentor, Ndibe insiste davantage sur la survivance de la religiosité que sur sa destruction : « Sous quelle forme les dieux traditionnels persistent-ils aujourd’hui ? Comment continuent-ils à hanter l’Afrique contemporaine et comment comptent-ils peser sur son avenir ? » Telles sont quelques-unes des questions posées dans ce roman déjà présenté comme l’un des événements marquants pour la littérature africaine en 2014.

Le désastre du Taj

Cinq ans après les attentats de Bombay, qui ont fait 166 morts et 300 blessés, deux journalistes d’investigation britanniques réputés, Adrian Levy et Cathy Scott-Clark, ont entrepris de rassembler « tout ce que l’on sait de l’assaut et de ses auteurs », rapporte The Hindu. En particulier, leur livre se concentre sur les événements survenus à partir du 26 novembre 2008 à l’hôtel Taj, un joyau de la ville occupé durant plus de soixante-douze heures par les terroristes. Comment une poignée d’hommes surarmés ont-ils pu tenir tête aux policiers et aux militaires de l’une des plus grandes villes au monde ? À cause, semble-t-il, de la désorganisation des services de sécurité indiens. Les journalistes révèlent ainsi que les services de renseignement « avaient reçu vingt-six alertes de la part de la CIA au cours des mois précédents, qui mentionnaient très précisément les futures cibles des attaques ». Si certaines de ces mises en garde ont été relayées, elles sont restées sans effet au Taj. Soucieuse de préserver l’image « magique » de l’hôtel, la direction n’avait pas souhaité renforcer sa sécurité… Quant aux troupes d’élite, mises en alerte dès les premières minutes de l’assaut, il leur a fallu douze heures pour arriver. « Le récit de ces soldats attendant un avion pour se rendre enfin à Bombay est l’un des passages les plus affligeants du livre », peut-on lire dans le quotidien.

Fragiles classes moyennes brésiliennes

À six mois de l’élection présidentielle brésilienne, Dilma Rousseff, candidate à sa propre succession, s’en félicite régulièrement : sous la présidence de son mentor et prédécesseur, Luiz Inácio Lula da Silva, quarante millions de personnes sont sorties de la pauvreté pour intégrer ce que les économistes appellent la « nouvelle classe moyenne brésilienne ». Dans un pays marqué par les inégalités, cette évolution est, certes, remarquable. Mais elle est en partie trompeuse, soulignent une vingtaine de chercheurs – politologues, économistes, sociologues – dans un rapport de la fondation Heinrich Böll sur le sujet.

Premier constat : l’ascenseur social ne fonctionne pas pour nombre d’enfants issus de cette nouvelle classe moyenne. Comme le rapporte la Folha de São Paulo, entre 16 et 18 ans, ils sont un quart à avoir quitté l’école, ce qui « réduit fortement leurs chances de s’élever un jour au-dessus de leurs parents ». Pour la journaliste Marsílea Gombata, qui rend compte de l’ouvrage dans l’hebdomadaire Carta Capital, « tout l’enjeu consiste à savoir si l’État brésilien assume son rôle d’agent transformateur ou s’il s’exempte, de fait, de ses responsabilités sociales ». À lire le document, la réponse ne fait guère de doute : quand le gouvernement central ne consacre qu’une part infime de ses dépenses à l’éducation et à la santé (respectivement 2 % et 4 %, selon des chiffres de 2013), les membres de la nouvelle classe moyenne sont incités à mettre leurs enfants dans le privé et à souscrire de coûteuses assurances privées. Des dépenses souvent trop lourdes à supporter pour les familles, qui, dans bien des cas, sont aussi confrontées à la précarité de l’emploi et à un temps de transport excessif pour aller travailler (trois heures en moyenne, faute d’infrastructures suffisantes). L’une des universitaires ayant participé à l’ouvrage résume la réalité : l’émergence d’une nouvelle classe moyenne ne signifie pas que le Brésil soit devenu une société « solidaire et juste ».