Observez la pièce dans laquelle vous vous trouvez. Combien d’angles droits dénombrez-vous, entre la tranche de vos livres, le plafond, les cadres aux murs, les panneaux de la porte, et la page que vous êtes en train de lire ? À présent, songez un peu à cette jeune fille du Malawi, dont nous parle un missionnaire écossais de la fin du XIXe siècle (1). Employée comme domestique, elle « a le plus grand mal à dresser la table. La maison où elle vit est ronde, et elle ne sait donc pas ce qu’est une ligne droite ou un angle droit… C’est chaque jour la même chose : la jeune fille est incapable d’aligner les plis de la nappe avec le rebord de la table. Quant aux assiettes, couteaux et fourchettes, elle les dispose de la façon la plus désordonnée qui soit. Il faut en passer par bien des tracasseries, et lui répéter souvent les instructions, pour qu’elle commence enfin à voir comment s’y prendre ».
La vision est une forme de cognition : ce que nous voyons détermine la manière dont nous pensons. C’est pourquoi il est si difficile de se faire une idée de l’expérience visuelle de nos ancêtres préhistoriques. Ou des jeunes filles du Malawi au XIXe siècle. Car tous habitaient un monde sans angles droits. Prenez par exemple les hommes du néolithique récent des îles Orcades, au nord de l’Écosse. Au cours d’une journée, ceux-là ne devaient voir qu’un petit nombre de lignes perpendiculaires : des outils, quelques pierres taillées, peut-être un motif géométrique dessiné sur une marmite. Mais, pour l’essentiel, leur monde était rond : édifices, tombes, cromlechs ou simples récipients en argile (2).
Quelle est la signification d’un bâtiment rond ? En a-t-il même une ? Le choix d’une forme plutôt qu’une autre pour une habitation relève-t-il uniquement de critères pratiques ? Il est facile, par exemple, d’ajouter des pièces à une demeure rectangulaire. En revanche, s’il prenait l’envie au propriétaire d’une maison à l’âge du fer d’agrandir son séjour, il était bon pour tout détruire et recommencer à zéro. D’un autre côté, les constructions rondes résistent mieux aux tempêtes. Mais on peut plus facilement scinder et isoler les pièces d’une maison rectangulaire – un atout si l’on veut ménager un espace d’intimité ou un lieu de stockage sûr.
Ce n’est pas tout, évidemment. Aucun de ces arguments ne vaut pour un tertre funéraire. Qu’un tumulus soit rectangulaire ou rond ne change rien d’un point de vue pratique. Or, en Europe, les hommes préhistoriques, en plus de vivre dans des cahutes sphériques, érigeaient souvent à leurs défunts des tombes de forme arrondie. Si l’on ajoute à cela qu’ils avaient tendance à entourer leurs villes de murs d’enceinte circulaires et à honorer leurs dieux dans des sanctuaires ou des enclos ronds, il devient clair que nous n’avons pas seulement (ni même principalement) affaire à un choix dicté par des contraintes pratiques, mais à une façon particulière de voir le monde. Une « idée de l’ordre », comme l’indique le titre d’un passionnant ouvrage de Richard Bradley, archéologue à l’université de Reading (3).
Les champignons, la Lune, la pupille de nos yeux… Contrairement au rectangle, la forme ronde est omniprésente dans la nature. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si, à quelques exceptions près, tous les peuples européens de la préhistoire semblent avoir commencé par adopter des principes d’organisation conformes à ce modèle. Les sociétés pastorales et de chasseurs-cueilleurs privilégient l’arrondi (étables rondes), tandis que les cultivateurs préfèrent les structures rectilignes (granges carrées). La conversion à l’angle droit est intervenue à différents stades selon les régions. Les populations des îles Britanniques avaient une tradition ancienne d’habitat circulaire, qui connut un brusque déclin après la conquête romaine. L’Irlande fut la dernière région d’Europe à y demeurer fidèle. Les forts (« raths ») et maisons conçus selon un plan circulaire y restèrent la norme jusqu’au début du Moyen Âge. Il fallut attendre la christianisation de l’île pour que, là aussi, l’angle droit finisse par triompher.
Se peut-il, alors, que le goût de la rondeur soit aussi le reflet d’un état d’esprit fondamentalement différent, peut-être plus égalitaire ? Le cercle possède un centre bien défini mais n’a en revanche ni avant ni arrière. Et l’organisation de l’espace dans un bâtiment sphérique se prête moins bien à l’expression des différences de statut. Les cromlechs britanniques manquant la plupart du temps d’un élément central clair, Bradley se risque à cette explication : « Le plan circulaire avait peut-être pour objet d’atténuer les différences entre les personnes, comme la table ronde du roi Arthur. » De plus, les pierres composant les alignements dans les Orcades ne proviennent pas toutes des mêmes carrières, ce qui laisse penser que « différentes communautés ont pu se partager le travail de façon égalitaire ». En supposant que chaque monolithe symbolisait une figure humaine, on peut imaginer que ces blocs « représentaient la communauté, plutôt que des individus particuliers ».
Le cercle est communiste
Ce genre d’interprétation ne date pas d’hier. Au début des années 1930, l’urbaniste soviétique Mikhaïl Okhitovitch affirma que l’angle droit en architecture était né avec la propriété privée de la terre. Il en concluait que toute construction curviligne était par définition communiste. L’édifice circulaire le mieux connu chez les Grecs est sans doute la tholos d’Athènes, cette vaste bâtisse située dans la partie sud-ouest de l’agora, au cœur de la cité. Le bâtiment servait de lieu d’assemblée aux prytanes, ainsi que l’on appelait les bouleutes [membres de la boulè] chargés de diriger, pour un temps défini, les travaux du conseil démocratique. Il semble que ces derniers prenaient leurs repas assis sur des banquettes disposées en cercle autour de l’enceinte. La tholos avait été bâtie au début du Ve siècle avant J.-C., sur les ruines d’une somptueuse demeure rectiligne. D’aucuns aiment à penser (même si rien ne le prouve) que celle-ci avait appartenu à la dynastie du tyran Pisistrate chassée et remplacée par un régime démocratique à la toute fin du VIe siècle. La plupart des spécialistes ne résistent pas aux interprétations à la Okhitovitch : ils voient dans la forme de la tholos le reflet direct des nouvelles valeurs égalitaires instaurées par une démocratie athénienne radicale.
Le problème de cette approche, certes séduisante, c’est l’idée même qu’un bâtiment puisse « refléter », « signifier » ou « représenter » autre chose que lui-même. L’archéologue Andrew Meirion Jones le souligne dans un ouvrage intitulé Prehistoric Materialities (4) : nombre de ses confrères (dont Bradley) considèrent que l’on peut systématiquement voir dans l’architecture « le symbole spatialisé d’un ordre social sous-jacent – une représentation ». Jones, lui, ne croit pas que les objets, qu’il s’agisse d’édifices, de marmites ou d’alignements de pierres, puissent n’être que des moyens de communication symbolique ou une « clé de lecture des organisations sociales ». Au contraire, il souligne que les sites et les objets ne revêtent de signification qu’à travers les interactions répétées que nous avons avec eux. Que « symbolise » ma cuisine ? D’un point de vue strictement architectural, pas grand-chose : une longue pièce étroite, avec, à une extrémité, un réfrigérateur et une cuisinière. En revanche, en passant quelques heures à nous observer en train de nous activer dans cette pièce, on en apprendrait sans doute beaucoup sur la dynamique sociale implicite de la famille Thonemann. Comme l’écrit Jones, « l’architecture implique un processus dans lequel la matière affecte les acteurs humains ou interagit avec eux ; l’architecture est faite de matériaux en action ». Autrement dit, les édifices et les objets ne prennent leur sens que petit à petit, à travers des actions répétées jour après jour.
Il est illusoire d’espérer déduire du plan de base d’une maison ronde de la fin du néolithique les caractéristiques de l’ordre social en vigueur dans les Orcades à cette période. Pour cela, il nous faudrait connaître le quotidien des habitants de ladite maison, les endroits où ils rangeaient leurs affaires, et même, souligne Jones, la façon dont le jeu de l’ombre et de la lumière changeait l’apparence des lieux aux différents moments de la journée et de l’année. Il y a beaucoup de choses convaincantes dans cette approche « performative » de la culture matérielle, et la prose laborieuse de Jones n’en est que plus regrettable. L’auteur a, sur ce plan, quelques leçons à recevoir de son confrère l’anthropologue Peter Wells. Son livre How Ancient Europeans Saw the World est un régal d’élégance et de concision. Les thèmes traités par les deux ouvrages se recoupent en partie, mais Wells va bien plus loin. Ce qui l’intéresse, c’est l’expérience visuelle des Européens à l’âge du bronze et à l’âge du fer, soit à peu près les deux derniers millénaires avant Jésus-Christ. Il identifie deux révolutions au cours de cette période, dont la première se produisit autour de 500 avant Jésus-Christ, avec l’émergence dans le nord du continent de ce que l’on appelle l’« art celte » (mais qu’il serait plus juste de qualifier de style ancien de la civilisation de La Tène, les « Celtes » et les « Aryens » étant des catégories modernes (5)).
Une explosion de motifs sinueux
Durant le millénaire et demi précédent, de 2000 à 500 avant Jésus-Christ environ, les motifs géométriques réguliers avaient dominé les décors de poteries, bijoux, épées et fourreaux confectionnés dans le nord de l’Europe. Puis, autour de – 500, ce répertoire bien établi, avec ses spirales, ses zigzags et ses rectangles, fut brusquement remplacé par une explosion de curieux motifs sinueux. Les objets de valeur étaient désormais ornés de volutes en S tourbillonnantes, d’étranges créatures hybrides, de vrilles ondulées et de circuits labyrinthiques. Le bouclier de Battersea, conservé au British Museum, est l’un des exemples les plus connus de ce style.
Wells a certainement raison d’affirmer qu’il ne s’agit pas là simplement de techniques artistiques novatrices, mais d’une « manière entièrement nouvelle d’observer ». On ne peut se représenter la façon dont les dragons et les chevaux tournoyants du style ancien de La Tène apparaissaient aux hommes de l’âge du fer en se contentant de les contempler sous la lumière crue d’un musée. Il faut les imaginer entrant et sortant des ténèbres au gré du mouvement des flammes. « En créant un jeu d’ombres et de lumière, le feu vacillant confère aux objets ornés de motifs zoomorphiques un aspect vivant. » Pour Wells, l’ambiguïté qui caractérise les animaux de ce style – a-t-on affaire à un cerf, à un cheval, à quelque chose entre les deux ? – faisait partie intégrante de ce jeu ; ces formes bizarres avaient été conçues « pour être observées, pour attirer et retenir l’attention, pour fasciner et interroger ».
Les origines de ce nouveau style luxuriant demeurent obscures. De fait, Wells n’avance aucune explication convaincante. Il suppose ainsi que les motifs en S, spirales et autres animaux servaient à « exprimer une sensibilité cosmopolite nouvelle ». Et que les créatures hybrides avaient une « fonction symbolique dans la lutte pour l’autorité au sein d’un monde en expansion ». L’auteur est en terrain beaucoup plus sûr lorsqu’il évoque une seconde révolution des manières de voir, intervenue entre 200 et 100 avant notre ère. Au IIe siècle avant Jésus-Christ, en effet, les styles décoratifs gagnèrent en sobriété, et la représentation naturaliste des animaux fit son retour. Surtout, c’est à cette époque que la production de masse fit son apparition dans toute la partie nord du continent. Le phénomène concernait aussi bien la poterie sur tour que les bijoux, les pièces et les statuettes. L’Europe de l’âge du fer était en train de vivre sa première « révolution consumériste », sous l’influence de techniques et de marchandises nouvelles venues de Rome.
Mais la véritable nouveauté avait trait ici à l’uniformisation grandissante de la culture visuelle. Au début de l’âge du fer encore, la moindre pince à linge, la moindre marmite était un objet unique et singulier. De par leurs formes et leurs motifs, les casseroles d’une famille se distinguaient de celles du village d’à côté et même des voisins ; l’argile de la tasse servant à boire portait les empreintes d’une mère ou d’une tante. Comme l’écrit Wells, « le motif décoratif inscrit sur une jarre au milieu de l’âge du bronze venait comme un rappel visuel des liens de parenté et d’appartenance à une communauté particulière. De la même manière, les détails de telle figure représentée de façon stylisée sur un bijou du style ancien de La Tène contenaient un message ayant trait aux relations avec les communautés environnantes. Mais que pouvait-on bien déduire d’une jarre de la fin de l’âge du fer semblable à des centaines d’autres utilisées au même endroit ? »
Les Européens de la préhistoire sont par définition des sans-voix ; l’absence d’écrits en fait des acteurs de la préhistoire, et non de l’histoire. C’est pourquoi il est si difficile de connaître le sens exact que pouvait avoir une maison ronde pour un habitant du néolithique ; ou d’un motif de dragon pour le propriétaire d’un fourreau à l’époque de La Tène. La réussite de Wells n’est pas tant de nous dire ce que signifiaient ces objets que de nous expliquer pourquoi ils le signifiaient.
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 3 juillet 2013. Il a été traduit par Delphine Veaudor.