L’enfer du Dieu Kahn

« Un gland avec un cerveau » : la scène inaugurale de Karnaval découvre le tout-puissant Dieu K (plus connu par ses initiales DK) nu dans la salle de bain de sa chambre d’hôtel, en érection. Le point de départ du dernier roman de l’Espagnol Juan Francisco Ferré, lauréat du très convoité prix Herralde, « c’est ce 14 mai 2011, quand Dominique Strauss-Kahn a été accusé d’agression sexuelle à l’encontre d’une femme de chambre afro-américaine de l’hôtel new-yorkais où il était descendu », raconte l’auteur lui-même dans un entretien accordé à El País. Pour autant, prévient immédiatement Ferré, « ce n’est pas une chronique de l’affaire. C’est plutôt une analyse de la figure du pouvoir, de ce que sont les puissants aujourd’hui, et ce qu’ils incarnent ».

Karnaval se divise en 46 scènes, qui sont autant de points de vue autour d’un même protagoniste. Ferré, grand maître dans l’art des apocryphes, va même jusqu’à donner la parole, à mi-récit, à des célébrités comme Philip Roth, Slavoj Zizek, Judith Butler, Alain Finkielkraut ou encore Lady Gaga. « Des lectures de l’affaire qui toutes ramènent le lecteur à la question de la répercussion qu’a eue, sur le principal intéressé comme sur chacun d’entre nous, le moment de faiblesse qui a frappé le Dieu K, l’homo erectus par excellence », note Juan Antonio Masoliver Ródenas dans La Vanguardia. Bien sûr, dans cet enchevêtrement des voix narratives, celles de Strauss-Kahn et de la femme de ménage dominent, mais au bout du compte, estime Ernesto Ayala-Dip dans El País, « c’est la société tout entière (depuis ses milieux les plus libéraux jusqu’aux plus réactionnaires) qui s’allonge sur le divan ». Pour le critique littéraire madrilène, « dépassant l’anecdote médiatique pour l’ériger en allégorie totale, Ferré se sert de la figure de l’ancien patron du FMI pour s’introduire dans les égouts du système capitaliste actuel, dans ses expressions les plus farouchement néolibérales. La rencontre, dans une suite d’hôtel, d’un haut dignitaire blanc (et candidat potentiel à la présidence française) avec une femme de chambre noire est une métaphore si parfaite de la toute-puissance financière et de la subordination raciale qu’on en vient à douter de ce qui s’est réellement passé. « Nous ne savons pas (et ne saurons certainement jamais) ce qui s’est exactement passé dans cette suite du Sofitel, ni comment cela s’est passé, poursuit Ernesto Ayala-Dip dans son article. Mais, à partir de ce fait divers, Juan Francisco Ferré a su échafauder un artefact fictionnel où convergent l’économie, la politique, la morale, et même l’essai sociologique. »

Entre documentaire, enquête policière, authentique délire fictionnel et fantasme médiatique, Karnaval esquisse une image pour le moins sinistre du pouvoir comme pure représentation, grotesque carnaval. Cet ouvrage somme, conclut Masoliver Ródenas dans La Vanguardia, « n’est pas un roman obscène, c’est la brutale satire de l’obscénité de notre civilisation ».

Un Sévillan chez les Indiens

Quoi de plus éloigné, à première vue, que l’imaginaire d’un académicien de la langue espagnole et l’univers créatif d’un auteur de bandes dessinées ? Pourtant, la collaboration entre Kim Aubert et le latiniste Juan Gil Fernández a donné naissance à un livre aussi précieux par sa forme que par son contenu : De lo que vi en las Yndias.

« Nous avons créé de toutes pièces les dessins et la calligraphie, explique l’éditeur Pedro Tabernero. La part de vérité historique, elle, tient au personnage, Juan González Ponce de León, qui a bel et bien existé. L’histoire a été fidèlement reconstituée par Juan Gil Fernández à partir de la déclaration de biens établie, peu après sa mort, par les héritiers du protagoniste, un homme très important dans la conquête de Porto Rico et du Mexique, où il fut un proche d’Hernán Cortés. »

L’académicien Juan Gil Fernández, qui détient la chaire de philologie latine à l’université de Séville, spécialiste de l’Inquisition, des mozarabes et des juifs convertis, n’en est pas à sa première incursion dans le roman graphique. Il fut, entre autres, l’auteur du texte d’une bande dessinée consacrée à la vie de Christophe Colomb. Lorsque, consultant les Archives générales des Indes à Séville (où sont conservés depuis 1785 tous les documents relatifs aux colonies espagnoles), il tombe sur le fonds racontant les aventures du Sévillan Juan González Ponce de León, il se dit qu’il y a là matière à faire un livre intéressant. « C’est une vie totalement romanesque », affirme l’universitaire. Car le conquistador, qui fut notamment le premier gouverneur de Porto Rico de 1510 à 1512, a non seulement pris part à des événements historiques, mais il en a eu une expérience tout à fait singulière.

Lors de son premier séjour au Nouveau Monde, pour lequel il embarque avec Christophe Colomb lors du second voyage de celui-ci en 1493, il vit des mois durant sur les terres d’un chef Taïnos (1), comme un membre de la tribu, avant de rentrer en Espagne en 1495. « Je me suis comporté en Indien et me suis transformé en Indien. J’allais, galopant à demi nu à travers la savane, armé d’un arc et de flèches et, pour me donner de l’importance, je me suis peint le corps comme le faisaient les Indiens lorsqu’ils partaient en guerre, me badigeonnant le visage et le torse de ce rouge extrait des graines d’un arbre », restitue Juan Gil Fernández dans le livre. Sa connaissance de la langue taïno s’avérera souvent fort utile aux conquistadors, dans des circonstances généralement plus belliqueuses et sanguinaires que lors du premier séjour de notre héros.

Les chroniques des Indes sont un genre à part entière. Sans elles, soutient l’écrivain et académicien José María Merino dans son introduction au livre, « l’histoire du Nouveau Monde n’aurait jamais pris l’importance qu’on lui connaît aujourd’hui. Elles nous ont fourni non seulement, depuis un demi-millénaire, une information fiable sur les populations, la géographie, les coutumes, la nature, la flore et la faune du nouveau continent, mais aussi la base d’une vaste mythologie et des aventures pleines de péripéties ».

Ce qui fait peut-être la singularité du témoignage de Juan González Ponce de León, c’est qu’il oscille entre deux attitudes opposées : tantôt guerrier et conquistador violent, tantôt admirateur de la vie indigène. Il s’est débattu entre l’ardeur belliqueuse des Cortés ou des Pizarro et le regard compatissant d’un Bartolomé de Las Casas, célèbre défenseur des Indiens. « Si je regarde en arrière, passant en revue toute mon existence, je pense que les années les plus heureuses de ma vie furent celles où je vécus en petit Indien, dans la liberté et l’insouciance, sur Hispaniola [Saint-Domingue, NdlR]. J’ignore ce que sont devenus mes camarades de jeu de l’époque et je préfère ne pas y penser. J’aurais souhaité pour eux un destin qu’ils n’ont certainement pas eu. »

 

Cet article est paru dans El País le 15 janvier 2014. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Hymne au monde d’avant

« Impossible de trouver un expresso sur ces routes perdues », affirme Andrzej Stasiuk en titre de son nouveau livre. Mais ce n’est pas le poète, essayiste et écrivain voyageur le plus populaire de Pologne qui s’en plaindra, lui qui ne goûte rien tant que se retrouver au milieu de nulle part, arpenter les espaces en friche laissés à l’abandon, ruinés par le passage du temps. Stasiuk aime se rendre dans les territoires en marge, là « où les objets ont une vraie valeur pour les gens, parce qu’ils en possèdent peu », comme il l’écrivait dans un précédent recueil, L’Hiver (Noir sur Blanc).

Ses pas le mènent cette fois bien au-delà de son Europe centrale habituelle, jusqu’en Mongolie, en Chine, au Kirghizstan et dans l’Extrême-Orient russe. Et, quand l’auteur se prend à parler de sa Pologne natale, c’est pour évoquer celle de son enfance, le pays de son père, qu’il allait souvent attendre à la sortie de l’usine avant de l’accompagner au bistro.

Loin des métropoles occidentales à l’architecture aseptisée, qu’il juge sans intérêt, Andrzej Stasiuk est en permanence à la recherche de ces bourgs isolés où les vieilles femmes, assises des heures durant sur le pas de leur porte, regardent passer la vie comme si elles « transperçaient le temps du regard ». Son récit est émaillé de ces réflexions douces-amères et de ces envolées mystiques qui ont fait son succès en Pologne et ailleurs. Car, on l’aura compris, Stasiuk est un nostalgique du monde d’avant la « modernité » occidentale et le capitalisme consumériste. Toute son œuvre est un portrait au vitriol de l’uniformisation culturelle qui gagne peu à peu la terre entière. Pour l’écrivain, partout – et en Europe de l’Est surtout – l’imitation de l’Ouest fait rage. La contrefaçon, « les copies de tout et n’importe quoi, les conneries postmodernes » ont envahi nos vies.

En voyage aux confins du continent asiatique, Stasiuk ne manque jamais de se recueillir devant la plus infime trace architecturale d’époques révolues. « Voir le monde dans la durée, par-delà les soubresauts qui agitent sa surface », tel est en effet l’objectif qu’il s’est fixé. Pour se donner le temps de jouir de sa beauté – ou de sa laideur, puisque, comme le rappelle l’hebdomadaire en ligne Kultura liberalna, « toute chose a du charme à ses yeux dès lors qu’elle est unique. Même ce qui est fait de sable ou de béton, même la poussière, le vent, les mauvaises herbes ».

Books en a déjà parlé

Miroir du monde. L’invention du tableau dans les Pays-Bas, de Hans Belting, Hazan, traduit de l’allemand par Jean Torrent, 256 p., 45 €, lire Books, n° 22, mai 2011,
p. 19.

Un ouvrage captivant qui montre comment, au XVe siècle, en s’appropriant le tableau, invention récente, la bourgeoisie flamande a révolutionné la peinture. Considérée jusqu’alors comme un art secondaire, elle devient le moyen par excellence de glorifier le réel. Elle prétend soudain englober et surpasser tous les arts. Mieux : elle a vocation à immortaliser non seulement l’aspect physique de la personne qu’elle représente, mais son âme. Comme l’expliquait l’auteur dans l’entretien qu’il avait accordé à Books, « le regard joue un rôle crucial. Pendant longtemps, l’œil n’a été dans les représentations que l’on faisait de l’homme rien d’autre qu’une simple particularité du visage ».

Le Zélote. La vie et l’époque de Jésus de Nazareth, de Reza Aslan, Les Arènes, à paraître le 10 avril, lire Books, n° 48, novembre 2013, p. 12.

Le fondateur de la chrétienté ne fut-il qu’un insurgé comme la Judée en comptait des dizaines au Ier siècle ? C’est ce qu’affirme cet essai américain qui a fait grand bruit outre-Atlantique. Jésus aurait été un virtuose de la religion qui jouait sur les modes habituels d’expression des griefs juifs pour soulever les masses. La thèse est iconoclaste, certes, mais pas fondamentalement nouvelle. L’auteur le reconnaissait lui-même dans le New York Times : « Je n’ai fait que rendre accessible à un large public un débat que les spécialistes connaissent bien. » Le « buzz » autour de son ouvrage tient davantage à sa personnalité : Reza Aslan est de confession musulmane.
 

Le bonze et les candidats au suicide

De temps à autre, Ittetsu Nemoto réunit un groupe de candidats au suicide et les emmène faire le tour des endroits populaires auprès de ceux qui passent à l’acte, et il en existe beaucoup au Japon. La forêt d’Aokigahara, la « mer d’arbres », située au pied du mont Fuji, est le plus célèbre d’entre eux. Le lieu a commencé d’être identifié au suicide dans les années 1960, après la parution de deux romans de Seicho Matsumoto, mais plus encore après la sortie en 1993 du « Manuel complet du suicide », où Wataru Tsurumi fait de la forêt l’endroit idéal pour mourir (1). Parce que ses arbres sont tellement enchevêtrés qu’ils coupent le vent, parce que les animaux et les oiseaux y sont rares, Aokigahara est un lieu étonnamment silencieux. La « mer d’arbres » est étendue : 3 600 hectares. Il arrive donc que les corps gisent là pendant des mois avant d’être découverts ; les touristes photographient les cadavres et partent à la recherche d’objets personnels abandonnés. Autre destination de prédilection des suicidaires, les falaises de Tojinbo, qui surplombent la mer du Japon. Visiter pareil endroit est tout autre chose que se l’imaginer. Le spectacle des flots vus du haut d’un escarpement peut être terriblement angoissant.

À d’autres moments, Nemoto, qui est bonze, anime dans son temple des groupes de parole sur la mort destinés aux suicidaires. Il demande aux participants d’imaginer qu’on vient de leur annoncer qu’ils souffrent d’un cancer et qu’ils ont encore trois mois à vivre. Il les somme de noter par écrit ce qu’ils veulent faire de ce temps qu’il reste. Puis il leur demande d’imaginer qu’ils ont encore un mois ; puis une semaine ; puis dix minutes. La plupart fondent en larmes pendant l’exercice, Nemoto comme les autres.

Un homme venu participer à l’un de ces séminaires parlait depuis des années à Nemoto de son désir de mourir. Âgé de 38 ans, il avait, une décennie durant, fait de fréquents séjours à l’hôpital psychiatrique. Pendant la séance d’écriture, il resta assis à pleurer. Quand Nemoto vint voir ce qu’il avait fait, il s’aperçut que sa feuille était restée blanche. L’homme lui expliqua qu’il n’avait rien à répondre à ces questions, parce qu’il ne se les était jamais posées. Il n’avait jamais songé qu’à une chose : il désirait mourir ; il n’avait jamais réfléchi à ce qu’il voulait faire de sa vie. Et, n’ayant jamais vraiment vécu, comment pouvait-il avoir envie de mourir ? Cette révélation fut curieusement libératrice.

L’homme s’en retourna à son travail de machiniste dans une usine. Jusqu’ici, il avait tellement redouté la compagnie de ses semblables qu’il n’avait jamais pu dépasser un certain seuil de compétence. Mais il était à présent capable de parler aux autres, et il obtint une promotion.

Parfois, Nemoto demande aux participants de se couvrir le visage d’un tissu blanc, comme on le fait traditionnellement pour les cadavres au Japon, tandis qu’il célèbre une cérémonie funéraire. Puis il demande à chacun de faire l’ascension d’une colline derrière le temple, une petite bougie à la main, en imaginant qu’il entre au royaume des morts. Cet exercice, pour des raisons qu’il ne s’explique pas, tend à susciter, chez ceux qui s’y prêtent, non des larmes, mais une sorte d’exaltation étrange, comme une nouvelle naissance.

Par le passé, Nemoto a organisé des excursions dont la fonction principale était de faire sortir les hikikomori – les reclus, dont certains n’ont pas quitté leur chambre depuis des années – au grand air. (Les hikikomori se comptent par centaines de milliers au Japon ; pour la plupart de jeunes hommes, ils jouent aux jeux vidéo et surfent sur le Web, mangeant les plateaux-repas que leur servent leurs parents.) Il a organisé des séjours en camping et des soirées karaoké ; il a animé des stages de préparation de soupes, passé des nuits entières à discuter. Mais, dans l’ensemble, ces virées se sont révélées peu satisfaisantes. Les hikikomori étaient phobiques, et les suicidaires, désorganisés ; on ne pouvait pas compter sur leur assiduité.

Nemoto croit aux vertus d’une confrontation avec la mort ; il est convaincu qu’il est fructueux de cultiver une conscience aiguë du fonctionnement et de la fragilité du corps ; et il croit au pouvoir qu’a la souffrance de nous révéler à nous-mêmes. Quand on lui demande s’il pense que les gens heureux sont plus superficiels que ceux qui souffrent, il répond d’abord que les gens heureux n’existent pas, puis, après un instant de réflexion, finit par dire que sa femme fait partie de cette catégorie. Cette sérénité en fait-elle un être moins profond ? Oui, dit-il, c’est possible.

Courriel adressé à Nemoto :
Date : 08/10/2009

Je n’ai pas payé ma facture de téléphone mobile depuis un bon moment et ma ligne va être coupée demain, donc je vous en prie répondez-moi dès que possible. Nous sommes un couple… Nous vivons actuellement dans notre voiture. Nous habitions dans la région de H… Mais, comme nous ne trouvions pas de travail, nous sommes partis à N… On a essayé de chercher un emploi… tout en ramassant des conserves, mais nos candidatures n’étaient jamais retenues, parce qu’on n’était pas du coin… Progressivement, on s’est mis à avoir envie de mourir. La fois où on a essayé de s’étrangler avec une ceinture, on a fini par la desserrer, ça faisait trop mal. On a aussi essayé d’ingurgiter une tonne de médicaments antirhume d’un seul coup, mais on a fini par se réveiller, au bout d’un moment – voilà, on n’a même pas réussi à mourir. On aimerait bien trouver un boulot, quand même. Bref, on est vraiment indécis, et on n’arrive pas à y voir clair tout seuls.

Le Japon est connu pour être le pays du suicide. Il doit en partie cette réputation à la mort spectaculaire des kamikazes durant la Seconde Guerre mondiale, et en partie au harakiri atroce et anachronique de l’écrivain Yukio Mishima, en 1970. Le harakiri – qui consiste à s’ouvrir le ventre à l’aide d’un sabre court, de gauche à droite – est la forme de suicide qu’on identifie le plus à l’Archipel. On a voulu expliquer le geste de Mishima par l’échec de sa tentative de coup d’État militaire, mais il avait planifié sa fin depuis longtemps. « La chose qui sauve, à terme, la chair du ridicule, c’est la dimension mortelle, écrivit-il. Qu’on trouverait comiques la gaieté et l’élégance du torero si son art était entièrement détaché de toute identification avec la mort ! »

Un taux de suicide élevé est généralement pris pour symptôme d’une maladie nationale profondément enracinée : quand la dépression mène à la mort volontaire, elle cesse d’être psychiatrique pour devenir anthropologique. Alors, quel est le problème du Japon ? Il est vrai que le suicide n’y a jamais fait l’objet d’un interdit religieux, comme c’est le cas en Occident – l’idée que se donner la mort, c’est rejeter la grâce divine ou s’arroger un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu est absente. Selon la tradition, le suicide peut effacer la culpabilité et annuler les dettes, restaurer l’honneur et prouver la loyauté. « Les héritiers de Caïn ne peuvent pas échapper au regard de Dieu, moins encore dans l’autre monde que dans celui-ci, note Maurice Pinguet dans son étude sur La Mort volontaire au Japon. Mais au Japon on peut se cacher dans la mort, s’y anéantir tout entier et réparer la faute par ce départ. » Dans l’Archipel, il peut s’agir d’un geste d’intégrité morale et de liberté, voire artistique. Le suicide de l’écrivain Eto Jun, en 1999, fut accueilli par un concert d’éloges dans les milieux intellectuels, et on y a vu la marque d’un « sens esthétique de premier ordre ». Quand un ministre inculpé pour corruption mit fin à ses jours, en 2007, le gouverneur de Tokyo célébra en lui l’authentique samouraï, qui avait su sauver son honneur. Et quand l’anthropologue Junko Rintanakde a mené un travail de recherche sur la dépression au Japon cette dernière décennie, de nombreux psychiatres lui ont déclaré qu’une personne sans trouble psychique avait le droit de choisir sa propre mort, et qu’ils n’avaient pas à interférer avec une décision des plus importantes et des plus intimes.

 

Six fois plus de suicides qu’en Grèce

Le taux de suicide au Japon est presque le double de celui des États-Unis. Entre 1998 et 2011, il y eut plus de trente mille morts volontaires chaque année – une toutes les quinze minutes à peu près. Il s’agissait, certes, d’une période de crise économique, mais la Grèce connaît une situation bien pire et l’on s’y suicide six fois moins. Les Tokyoïtes se jettent si régulièrement sous le métro que, dès qu’un train s’arrête entre deux stations, les passagers s’imaginent spontanément que c’est en raison d’un suicide. Plusieurs passants sont morts, écrasés par des désespérés qui sautaient du haut d’immeubles. Des parents suicidaires ont tué leurs enfants pour leur épargner une existence d’orphelins ; une mère qui met fin à ses jours mais épargne sa progéniture est traditionnellement considérée comme d’une extrême perversité.

Voilà pour la théorie culturelle de la mort volontaire au Japon. Mais, en vérité, au cours du dernier siècle, le taux de suicide dans l’Archipel est resté comparable à celui de la plupart des pays occidentaux. En outre, partout dans le monde, le phénomène varie fort selon la période. Il recule en temps de guerre pour s’accentuer ensuite. Dans les années 1950, le suicide au Japon a atteint des sommets, puis il a reflué. Dans les années 1990, il a de nouveau explosé, sans doute en raison du désarroi économique. Certains ont travaillé si dur qu’ils en sont morts. D’autres se sont suicidés parce qu’ils ne trouvaient pas de travail.

Ce sont les grandes tendances, telles qu’on peut les observer à l’échelle des décennies, mais la différence entre vie et mort tient souvent à la différence entre deux heures et quatre heures – à d’infimes ajustements structurels et à des changements de situation à peine perceptibles. Une personne suicidaire qui découvre que le pont d’où elle voulait sauter a été grillagé ne va pas, en général, se mettre en quête d’un autre pont ; elle rentrera chez elle. À Tokyo, les quais de certaines stations de métro ont été équipés de lumières bleues pour dissuader les gens de sauter : elles se sont révélées étonnamment efficaces. Il y a quelques années, un groupe de prévention, Lifelink, a mené une analyse méticuleuse du suicide au Japon. L’organisation pensait qu’il était nécessaire, pour affiner les méthodes de prévention, de savoir exactement qui se donnait la mort, dans quelles rues, du haut de quels immeubles, de quelle manière et à quels moments de la journée ; comme si l’identification d’un nombre suffisant de facteurs allait permettre de prendre les gens sur le fait, pour ainsi dire. Lifelink a découvert qu’on se tuait d’abord chez soi, puis du haut d’immeubles élevés et en se jetant à l’eau. La majorité des suicides avaient lieu le lundi, suivi par le dimanche et le mardi, entre quatre et six heures du matin. Les femmes avaient tendance à mettre fin à leurs jours entre midi et quatorze heures, mais rarement entre quatorze et seize.

Quand Nemoto était petit, un oncle dont il était proche s’est suicidé. Pendant ses études au lycée, à la fin des années 1980, une ancienne amie de collège a mis fin à ses jours. À son enterrement, il vit le corps exposé dans son cercueil et remarqua la bouche cousue pour empêcher sa langue de ressortir, car elle s’était pendue. Quelques années plus tard, il apprit le suicide d’une autre de ses amies, une fille avec qui il avait joué dans un groupe de rock. Son enterrement le perturba plus encore que le précédent : elle aussi s’était pendue, mais elle s’était en plus privée de nourriture, et son corps était effroyablement squelettique.

Quand il était jeune, Nemoto se saoulait volontiers et se bagarrait avec des gamins d’autres écoles. Au lycée, il lisait Nietzsche tous les jours tant il aimait la force et la puissance du philosophe. Une fois bachelier, il suivit des cours de philosophie par correspondance, et travailla sur des bateaux qui analysent la pollution de la baie de Tokyo. Non qu’il fût particulièrement concerné par la qualité de l’air ; il aimait naviguer, c’est tout. Il fut aussi guide maritime à Okinawa pendant quelque temps. Il ne faisait pas de projets de long terme ; juste ce qui l’amusait. Puis, à 24 ans, un terrible accident de moto le plongea pendant six heures dans le coma et lui valut trois mois d’hospitalisation. Il prit alors conscience que la vie était précieuse, et qu’il l’avait jusqu’à présent gaspillée. Il n’allait pas découvrir le sens de la vie dans les livres. Seule l’expérience le lui révélerait.

Un jour, sa mère tomba sur une petite annonce : on recrutait des moines bouddhistes. Elle ne la lui montra que parce qu’elle trouvait hilarante l’idée de passer une offre d’emploi pour un moine, sans se douter qu’elle éveillerait la curiosité de son fils. Il connaissait déjà un peu la pensée zen : il avait étudié le karaté après le lycée, et fait l’expérience des pratiques ascétiques de la discipline, comme rester à psalmodier sous une cascade glaciale. Ses amis jugeaient grotesque l’idée d’entrer dans les ordres, et à vrai dire il ne tenait pas non plus les religieux en très haute estime. Mais il répondit à l’annonce. Le poste consistait en des tâches très élémentaires – comme l’enterrement des animaux –, et était conçu pour des individus sans formation. Au bout d’un moment, c’était trop facile ; il voulut en apprendre davantage. Il approchait de la trentaine et vivait avec Yukiko, une apprentie infirmière rencontrée à l’hôpital qui allait d’ailleurs devenir son épouse, mais il décida d’entrer au monastère.

 

Une vie d’esclave

Il suivit une formation dans une communauté de l’école zen Rinzai (2), sur un site à flanc de montagne dans la préfecture de Gifu, à 300 kilomètres à l’ouest de Tokyo. On gravit la montagne par un long escalier de pierre qui aboutit à un portail en bois surmonté de tuiles. Le portail s’ouvre sur une cour de gravier soigneusement ratissée, avec des rochers plus massifs, des pins rachitiques et quelques bâtiments traditionnels aux toits incurvés. Quand un candidat se présente pour suivre une formation, il doit se prosterner et déclarer qu’il est prêt à faire tout ce qu’il faudra pour résoudre le grand problème de la vie et de la mort. La tradition exige qu’il subisse les froncements de sourcil du moine supérieur, qui lui ordonne de partir. Il insiste, continue de se prosterner, et est accepté au bout de deux ou trois jours.
Les aspirants moines sont traités comme des esclaves. Ils doivent obéir aux ordres et n’ont pas le droit de dire non. Ils dorment très peu, se lèvent à quatre heures, ne mangent en général qu’un peu de riz et, à l’occasion, des conserves (les légumes frais et la viande leur sont interdits). Il n’y a pas de chauffage, bien qu’il fasse parfois très froid sur la montagne et que les moines portent des sandales et des robes en coton. Les novices n’ont pas le droit de lire.

Le jeune religieux doit accomplir chaque jour de nombreuses tâches ingrates (faire la cuisine, le ménage, couper les arbres, débiter le bois, fabriquer les balais), et très peu de temps pour cela. S’il ne va pas assez vite, les plus anciens lui hurlent dessus. On parle très peu – pour l’essentiel, la communication passe par le tintement de la cloche (pour indiquer un changement d’activité) et les cris. Chaque chose doit se faire d’une certaine façon, et avec énergie. Quand un jeune religieux se réveille le matin, il n’a pas le droit de bouger avant le premier tintement de cloche. Lorsqu’elle retentit enfin, il doit aller à toute allure. Il dispose d’environ quatre minutes (jusqu’au prochain tintement de cloche) pour replier son futon, ouvrir une fenêtre, courir aux toilettes, se gargariser à l’eau salée, se laver le visage, enfiler ses robes, et filer dans la salle de méditation. Au début, il a beaucoup de mal à faire tout cela dans le temps imparti, mais peu à peu il met au point des techniques qui lui permettent d’accélérer la cadence. Et comme il reste difficile d’aller assez vite malgré tout, il accomplit le moindre geste dans un état de conscience exacerbée.

Il est toujours trop lent, il a constamment peur et il est observé en permanence. L’hiver, il a froid, mais on l’abreuve d’injures s’il le laisse paraître. La solitude n’existe pas. Les hurlements incessants, la course perpétuelle, conjugués à un épuisement chronique, produisent en lui un état de légère panique qui est également un état d’extrême concentration. C’est comme si ses facultés intellectuelles, ses capacités de doute, de critique, d’interprétation, avaient été étouffées, et remplacées par un mécanisme plus simple, au service du corps. Il s’agit de se débarrasser de son moi, et, par là, de découvrir qui l’on est vraiment. Un moine bien formé, dit-on, vit comme s’il était déjà mort : libéré de tout attachement, de l’indécision, de la confusion, il évolue sans que la moindre barrière s’interpose entre sa volonté et ses actes.

Plusieurs fois par an, les moines parcourent à pied pendant une semaine de longues distances pour quémander leur nourriture ; l’hiver, ils marchent en sandales dans la neige. Lorsqu’ils partent mendier, ils portent de larges chapeaux de paille coniques qui dissimulent leur visage. Ils ne parlent à personne, et, si on le leur demande, ils n’ont pas le droit de dire leur nom. Lorsqu’on leur offre de la nourriture, ils sont obligés de manger tout de ce qu’on leur donne. Cette suralimentation forcée se révèle parfois l’aspect le plus pénible de la formation.

Chaque jour, l’aspirant a un entretien avec son maître, à propos d’un koan [sentence ou brève anecdote] à méditer. Ces entretiens durent, au mieux, quelques minutes, parfois quelques secondes. Il arrive que le professeur fasse un commentaire ; la plupart du temps, il ne dit rien. Le koan est la version spirituelle des épreuves brutales imposées au corps pendant la formation : impénétrable, frustrant, impossible à assimiler, il a pour but d’amener le moine à une révélation soudaine, par commotion.

 

La joie au fast-food

En janvier, les religieux font une retraite d’une semaine, pendant laquelle ils n’ont ni le droit de s’étendre ni celui de dormir. Une fois, Nemoto fut chargé de la cuisine ; il devait préparer des conserves en prévision de la retraite, et le responsable de la communauté lui mena la vie si dure qu’il ne dormit pas de toute la semaine précédente. Au bout du troisième jour de retraite, il était si épuisé qu’il tenait à peine debout, mais devait porter une lourde cocotte pleine de riz. Il était là, ployant sous le fardeau, en se disant : je ne peux pas porter ce pot de riz plus longtemps, je vais mourir, là, maintenant. Sur le point de s’effondrer, il se sentit envahi par une vague d’énergie. Il lui sembla que tout, autour de lui, chantait, et qu’il pourrait accomplir l’ensemble des tâches qui lui incombaient. Il eut également le sentiment que la personne qui avait manqué de s’effondrer l’instant d’avant, et, pour tout dire, la personne qui avait vécu sa vie jusqu’alors, n’était pas vraiment lui. Ce soir-là, il eut son entretien avec son maître au sujet du koan, et pour la première fois le maître accepta sa réponse. Cette expérience le persuada que la souffrance menait à la révélation, et que la mue s’accomplit seulement lorsque cette souffrance confine à intolérable.

Il reste aujourd’hui peu de moines au Japon. Le monastère de Nemoto, dont la formation est particulièrement rude, n’en compte que sept. Chaque année, de nouveaux apprentis se présentent, et chaque année, beaucoup s’enfuient. La secte Rinzai met l’accent sur l’édification individuelle ; quand un moine part pour aller accomplir une œuvre dans le monde, son roshi (« vieux maître ») est déçu.

Il y a quelques années, une femme, R., a contacté Nemoto via son site Web, puis ils se rencontrés plusieurs fois.

Date : 17/01/2008

En fait, R. a failli mourir hier, LOL. J’ai pensé prendre des gélules, ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Mais je ne peux pas mourir, quel que soit le nombre de gélules que j’ingurgite, et le lavage d’estomac c’est suuuuuuper douloureux, vous savez, quand on est conscient. Ça marcherait si je réussissais à bien prendre mes gélules jusqu’à m’évanouir, mais c’est tellement dur d’avaler plusieurs centaines de pilules, LOL… Si c’était facile pour moi de mourir, je serais morte ! À présent, R. a un vrai ami, vous savez, alors j’ai pleuré environ deux heures puis je me suis calmée, mais être l’oreille compatissante c’est dur aussi, non ? Je ressens de la compassion. Je me suis dit qu’un jour vous alliez vous lasser de R., et ça m’a donné encore plus envie de mourir, enfin je crois, LOL. C’est dur. Mais c’est dur de vivre. C’est mon bilan du jour. Bon, je vais prendre un bain !

 

Au bout d’un moment, R. a divorcé, et elle s’est installée avec son petit ami, qui était devenu un hikikomori après le suicide de son père. Elle envoya à Nemoto un texte écrit par son petit ami, dans lequel il affirmait que hikikomori et bonzes en formation sont fondamentalement semblables.

D’abord, ni les uns ni les autres ne peuvent trouver leur place dans cette société – les bonzes en formation s’isolent dans les montagnes, tandis que les hikikomori s’isolent dans leurs chambres. Les uns et les autres entreprennent de s’attaquer, seuls, au cœur de leurs problèmes… Mais personne ne tolère plus ce mode de vie, et c’est la raison pour laquelle les hikikomori se terrent dans leurs chambres… Pourtant, ils ne sont pas n’importe qui. Ce n’est pas à la société de les soigner ; bien au contraire, c’est la société qui a des problèmes, et les hikikomori pourraient l’aider à les résoudre.

Au bout de quatre ans de vie monastique, Nemoto voulut retourner dans le monde, mais sans savoir exactement ce qu’il voulait y faire. Alors il rentra à Tokyo, pour travailler dans un fast-food. Après des années d’un régime de riz et de conserves, l’idée de faire griller des burgers lui plut. Effectivement, c’était si facile en comparaison de sa formation qu’il était en permanence ravi. Les gens lui disaient bonjour, le félicitaient pour la qualité de son travail, lui demandaient si tout se passait bien en cuisine, s’il n’avait pas trop chaud, s’il voulait de l’eau. À peine croyable ! Bientôt, on commença à remarquer sa mine réjouie. Personne ne comprenait ce qu’il y avait de si chouette dans la cuisson des burgers ; tous les autres employés du restaurant étaient déprimés. Les gens lui demandèrent quel était son secret, et il leur raconta sa vie au monastère. Alors on se mit à lui parler de ses soucis – certains lui dirent qu’ils avaient envisagé le suicide –, et il découvrit qu’il était doué pour aider les gens malheureux à changer de vision.

 

Boire, fumer, se marier

Au bout d’un certain temps, le fils d’un de ses maîtres le contacta pour lui demander ce qu’il faisait au restaurant – leur ordre avait besoin de moines pour prendre un temple en charge. Il y en avait un, notamment, dans une bourgade du nom de Seki, dans la préfecture de Gifu, qui fermerait s’ils ne parvenaient pas à trouver un responsable ; Nemoto accepta de s’y installer.

Seki est une ville faite de petits immeubles en béton et de maisons traditionnelles à deux étages, aux toits inclinés en tuiles cannelées, et entourée de collines couvertes de bambous broussailleux. Le temple est situé à l’extérieur, entouré de rizières, et flanqué d’un cimetière. Il abrite les registres paroissiaux, recélant des rouleaux sur lesquels sont écrits les noms des ancêtres de chaque famille, certains datant du XVIIe siècle. Dans les salles, des portes coulissantes faites de panneaux de croisillons de bois et de papier de riz ; au sol, des tatamis. Nemoto s’imaginait que la vie du bonze d’un temple de campagne serait paisible, mais la tâche s’avéra si prenante qu’il n’avait plus une minute à lui. Il célébrait des enterrements pour toutes les familles de la paroisse, après quoi il devait officier lors des différentes cérémonies commémoratives. Il se chargeait aussi de planter et de récolter le riz dans les champs alentour, et d’en distribuer une partie à ses ouailles.

Au moins le temps des brimades était-il révolu : une fois que le moine a quitté le monastère pour s’engager dans la vie séculière, les contraintes de l’existence monastique tombent. Ils peuvent boire, fumer, se marier. Les bouddhistes issus de pays où les coutumes sont plus strictes sont souvent choqués par le mode de vie des bonzes japonais, mais Nemoto ne croit pas en la nécessité d’établir une distance entre lui et les autres. Quand il célèbre une cérémonie funéraire, il porte ses robes. Cela rassure les personnes âgées de voir un religieux vêtu des habits traditionnels. Mais quand il quitte le temple, il s’habille comme bon lui semble. Il porte des jeans larges, de vieilles bottes, un foulard noué sur son crâne rasé. Il ne s’agit pas seulement de faciliter les relations informelles : au Japon, le bouddhisme est tellement associé aux enterrements qu’un bonze en robe est, aux yeux de beaucoup, un messager de la mort.

Date : 22/04/2010

Cher responsable du temple de Daizenji,
Rien n’a vraiment changé dans ma vie ces derniers temps [depuis que mon mari s’est suicidé], mais j’arrive quand même à continuer de vivre. Je vais vous raconter en long et en large mes ruminations du moment. Je vous en prie, pardonnez-moi, c’est un peu long. Ma mère était très pieuse. Elle n’oubliait jamais de joindre les paumes des mains quand elle priait, et de réciter un sutra [aphorisme bouddhiste] devant l’autel de Bouddha chaque matin et chaque soir. Mon père aimait le saké, et il a toujours été violent, d’aussi loin que je me souvienne. En grandissant, j’ai vu ma mère souffrir, pendant des décennies. Pourtant, elle ne se plaignait jamais. Elle travaillait très dur, priait pour le bonheur de notre famille avec acharnement, et elle s’est vouée corps et âme au bien-être de mon père, jusqu’à ce qu’il meure. […]
Après le décès de mon père, la santé de ma mère a décliné. Elle était enfin débarrassée de lui et des ennuis qu’il lui causait, mais c’est moi qui ai commencé à poser problème. Mon mariage était un échec, rien n’allait dans ma vie, et plus je vieillissais, plus j’oubliais le sens de la vie, et plus je désirais mourir, et rien d’autre. Mon cœur s’endurcissait, et j’ai commencé à agresser ma mère verbalement… Et ensuite elle a attrapé une pneumonie et elle est morte. J’étais désespérée. J’avais l’impression d’être écrasée sous le poids de mes terribles regrets. Je n’arrivais pas à me pardonner, je souffrais tellement, et je ne pouvais plus le supporter. J’ai essayé de me tuer […]
Je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais pas même pas si je veux vivre ou mourir. Je pourrais me chercher un boulot, histoire de faire comme si je ne voulais pas mourir… La nuit, je pense à mon avenir et je pense à ma mère, et je ne peux pas m’empêcher de pleurer.

Il est difficile de parler de sa volonté de mourir. La plupart de ceux auxquels on confie son désespoir ne sont pas capables de gérer cela ; c’est trop lourd. Si l’on appelle SOS suicide, on tombe sur quelqu’un qui sait faire face à ce genre de choses, mais c’est un étranger qui ne sait rien de vous. Il n’y a pas beaucoup de thérapies par la parole au Japon – un psychiatre reçoit en général pendant quelques minutes, et se contente de délivrer une ordonnance. Nemoto voulait aider les suicidaires à communiquer entre eux à cœur ouvert, et c’est ainsi qu’il a créé un site Web dédié au suicide. Au départ il s’appelait « Pour ceux qui veulent mourir », mais on lui a fait remarquer qu’il risquait de devenir une plateforme permettant aux gens de trouver des inconnus avec qui se suicider – c’était devenu monnaie courante au Japon –, aussi changea-t-il le nom du site, qu’il a appelé « Pour ceux qui ne veulent pas mourir ». Les gens se parlaient grâce au site, et lui écrivaient aussi à lui.

Nemoto répondait à tout le monde, à tous les e-mails. Souvent, quand il écrivait, un courrier retour lui parvenait en quelques minutes, et il répondait à la réponse. Il prenait tous les coups de téléphone, même la nuit où ils étaient nombreux. Les malheureux l’appelaient, et voulaient lui parler, mais ils ne savaient pas quoi dire ; ils ne savaient pas comment décrire ce qui leur arrivait. Il ne ressortait de ces conversations, après des heures de discussion, qu’une anxiété confuse, pressante et inextinguible, qui s’infiltrait en lui et ne disparaissait pas une fois le combiné reposé.
Il essaya de pratiquer ce qu’il considérait comme la technique d’écoute zen – laisser les mots et les émotions le traverser, prendre toute la place dans son esprit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de place en lui pour la moindre réaction personnelle. Il avait le sentiment que, pour aider ces êtres, il devait éprouver ce qu’eux-mêmes éprouvent – jouer auprès d’eux non pas le rôle d’un conseiller mais d’un semblable, souffrant comme eux, essayant, comme eux, de trouver un sens à sa vie. Mais tout cela l’affectait de plus en plus, et leur angoisse devenait la sienne. Il essaya de méditer pour se vider de ces émotions, mais n’y parvint jamais tout à fait. Il pensait tout le temps aux suicidaires. Comment les aider ? Que pouvait-il faire ? Il ne dormait pas assez. C’était épuisant, mais son entraînement au temple l’avait été également, et il voyait tout ceci comme le prolongement de cette formation.

 

Un poids dans la poitrine

Au bout de trois ans, il sentit qu’il allait s’effondrer et il se demanda comment il pouvait prendre soin de lui. Il reprit le karaté, médita et psalmodia davantage. Mais des nouveaux venus ne cessaient de lui demander de l’aide, et ses anciens interlocuteurs continuaient d’appeler. Il était rare que des cas se résolvent et il se sentait responsable de plus en plus de gens, qui lui en demandaient toujours plus.

À l’automne 2009, il commença de ressentir un poids dans la poitrine. Il avait l’impression que son cou se contractait ; il avait plus de mal à respirer. Quand c’est devenu vraiment sérieux, quelques mois plus tard, il se rendit à l’hôpital où on lui diagnostiqua une angine de poitrine. Cinq artères étaient bouchées ; son médecin lui dit qu’il pouvait succomber à une attaque cardiaque à tout moment. Au cours des deux années qui suivirent, il subit quatre angioplasties. Pendant cette période, le père de Nemoto devint suicidaire à son tour. Dix ans plus tôt, il avait subi une attaque sérieuse qui l’avait laissé partiellement paralysé. Lorsque Nemoto entra à l’hôpital, son père avait perdu le goût de vivre. Quelques mois plus tard, il est mort d’un infarctus.

Pendant tout ce temps, courriels et appels téléphoniques continuaient d’affluer, mais Nemoto était souvent trop malade pour répondre. Au début, il ne justifia pas ce long silence. Puis, les semaines passant, il comprit qu’il devait donner une raison. Depuis son lit d’hôpital, il écrivit à ses correspondants pour leur expliquer qu’il était malade. Lorsqu’il consulta leurs réponses, il n’en crut pas ses yeux. Ils se moquaient complètement de sa maladie : ils étaient malades, eux aussi, disaient-ils ; ils souffraient, et il fallait qu’il s’occupe d’eux.

Il passa une semaine à pleurer. Pendant sept ans, il s’était sacrifié, avait risqué de s’effondrer, presque de mourir, pour aider ces gens, et ils se fichaient complètement de son sort. À quoi bon ? Il savait que les suicidaires ont du mal à comprendre les problèmes des autres, mais quand même – il y avait parmi eux des personnes à qui il parlait depuis des années, et à présent qu’il était en train de mourir, ça n’intéressait personne.

Longtemps, ses pensées furent trop sombres et trop confuses pour qu’il les organise, mais peu à peu l’obscurité recula, et seule demeura en lui la certitude absolue qu’il voulait continuer son œuvre malgré tout. Même si ses interlocuteurs ne ressentaient rien pour lui, ils avaient malgré tout quelque chose à lui offrir : l’exaltation intellectuelle qu’il éprouvait lorsqu’il parvenait à analyser un problème sur lequel quelqu’un était resté bloqué. Il voulait connaître ces vérités qui restent cachées au commun des mortels, et il lui semblait que la souffrance lui donnait accès à ces vérités. Et puis, il y avait quelque chose de plus difficile à définir, une sorte de frisson spirituel face à ce qui lui apparaissait, quand cela fonctionnait, comme une collision des âmes. Si c’était ce qu’il cherchait, il fallait qu’il cesse de penser que ce travail était un devoir moral, lourd de sens. Aider les gens devait être une activité banale, comme manger – simplement un exercice auquel il se livrait au cours de sa vie.

Parvenu à cette conclusion, il alla consulter son site Web, et vit que certains messages de soutien lui avaient échappé la première fois, parce qu’il était trop choqué par les autres. Ce fut un soulagement. Mais il voulait néanmoins changer des choses dans sa vie. Il était évident qu’il avait fait fausse route. Il repensa à tous les e-mails, à tous les coups de téléphone, et à la manière dont toutes ces conversations pouvaient se poursuivre des années entières, et tourner en rond, sans le moindre progrès ; il comprit aussi à quel point il était étrange et perturbant d’absorber ainsi au plus profond de lui les émotions terribles d’êtres qu’il n’avait jamais vus. Il décida que, désormais, il ne communiquerait plus avec qui que ce soit sans l’avoir rencontré. Ceux qui voulaient bénéficier de ses conseils devraient d’abord venir jusqu’à son temple. Ce serait difficile pour beaucoup – le sanctuaire était situé très à l’écart, loin de la ville, et même de la gare. Or il était en contact avec des habitants des quatre coins du Japon. Cela leur coûterait pas mal d’argent d’arriver jusqu’à lui. Mais c’était le but du jeu. Si leur désir de recevoir son aide ne suffisait pas à les inciter à se rendre au temple, alors il y avait peu de chances que Nemoto puisse les aider.

Cette nouvelle stratégie réduisit les sollicitations, et cela changea aussi la donne pour ceux qui persévéraient. Était-ce l’impact d’une rencontre en chair et en os, ou bien le fait qu’il pouvait leur accorder des entrevues plus longues, et plus intenses ? Il ne savait pas. Mais à l’issue de ces rencontres, il lui semblait souvent qu’eux et lui étaient parvenus à une sorte de résolution. Et cela voulait dire, aussi, qu’il ne passait pas sa vie à se ronger d’angoisse, dans la crainte permanente qu’une des innombrables personnes à qui il avait écrit ou parlé pendant la semaine décide tout à coup de se tuer.

Un jour, un homme marcha cinq heures durant pour accéder au temple. Faire un tel trajet à pied était héroïque de sa part : après avoir mené une existence de hikikomori, il se retrouvait tout à coup dehors, au grand jour, à transpirer, à sentir les mouvements de son corps. Tout en marchant, il réfléchit à ce qu’il allait dire. Cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas parlé à quelqu’un, et voilà qu’on attendait de lui qu’il expose ses sentiments les plus intimes devant un étranger. Il transpirait et réfléchissait tout en marchant, et quand enfin, au bout de cinq heures, il arriva au temple, il déclara qu’il y voyait plus clair, et qu’il n’avait plus besoin de l’aide de Nemoto. Il fit demi-tour, et rentra chez lui, à pied.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 24 juin 2013. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

Vies ordinaires à Santiago

« Mon père était un ordinateur, ma mère une machine à écrire. Moi, j’étais un cahier vide ; à présent je suis un livre », lance le narrateur de « Mis documentos », la première nouvelle du recueil auquel elle donne son nom, que vient de publier, à Santiago, Alejandro Zambra. Auteur de Bonsaï, la vie privée des arbres (Payot), ou encore Personnages secondaires (Éditions de l’Olivier), le trentenaire, souvent comparé en France à Jean Echenoz en raison de son penchant pour les personnages un peu paumés auxquels il n’arrive rien que de très ordinaire, s’est vite imposé comme l’un des écrivains les plus en vue du Chili.

« Le thème central de Mis documentos, qui transparaît dans chacune des nouvelles, souligne Alvaro Bisama dans l’hebdomadaire Qué pasa, c’est la classe moyenne chilienne : comment elle vit, comment elle compose avec sa mémoire, comment elle lutte contre l’oubli. » En « cartographe de la solitude contemporaine », Zambra raconte les vies ordinaires, celles où l’on regarde la télé en famille chaque soir pour mieux éviter de se parler, et où se taire ensemble est le seul lien qui reste entre parents et enfants.

Meilleures ventes d’essais en Turquie – Lecteurs indignés d’Istambul

1 Suçlamalara karsi gerçekler (« La vérité face au mensonge »), d’Ilker Basbug, Kaynak
2 Allah de ötesini birak (« Dis Allah, laisse tomber l’au-delà »), d’Ugur Kosar, Destek
3 Bana Allah yeter (« Allah me suffit »), d’Ugur Kosar, Destek
4 Bir psikiyatristin gizli defteri (« Les confidences d’un psychiatre »), de Gary Small, NTV
5 Beraber yürüdük biz bu yıllarda (« Nous avons marché côte à côte ces années-là »), d’Yilmaz Özdil, NTV
6 Abluka (« Blocus »), de Mustafa Hos, Dogan
7 Soguk Kahve (« Café froid »), d’Ahmet Batman, Destek
8 Çarsi geliyooor (« Le Çarsi arriiive ! »), Collectif, Okuyan Us
9 Çocuklar insandir (« Les enfants sont des êtres humains »), d’Yachar Kemal, Yayinlari
10 Ne bir eksik, ne bir fazla (« Ni trop, ni pas assez »), de Mustafa Sarigül, Remzi

Radikal, le 1er février 2014.

Voilà des mois que bout le chaudron politique turc. Depuis décembre dernier, le gouvernement se débat, empêtré dans un gigantesque scandale politico-financier impliquant des dizaines d’élus et de hauts fonctionnaires proches du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Une affaire qui révèle surtout la profondeur du clivage qui divise le parti islamo-conservateur AKP, entre les partisans du Premier ministre et la puissante confrérie religieuse de Fethullah Gülen, qu’Erdogan accuse d’avoir infiltré la police et la justice. Or cette crise s’inscrit dans le contexte social à vif révélé par la révolte de Gezi : à l’été 2013, les Turcs sont descendus par milliers dans la rue pour dénoncer la dérive autoritaire d’Erdogan. La contestation a été étouffée à grand renfort de gaz lacrymogène et d’arrestations, mais pour combien de temps ? En attendant le dénouement de cette crise politique sans précédent, les Turcs doivent affronter un présent, a fortiori un avenir incertains. Leurs choix de lectures traduisent leurs interrogations et leurs indignations.

En tête des ventes, on trouve ainsi « La vérité face au mensonge » d’Ilker Basbug. Un plaidoyer écrit en prison par l’ancien chef d’état-major, condamné pour tentative de coup d’État. L’auteur y assure avoir été victime d’un complot et que les procès de militaires au cours de ces dernières années poursuivaient un seul but : décapiter l’armée.

Au 6e rang, « Blocus » dénonce les relations de connivence entre les médias turcs, propriété de grands capitaines d’industrie, et le gouvernement, et offre un nouvel éclairage sur la censure pendant les manifestations de Gezi : une chaîne d’information avait même diffusé un documentaire sur les pingouins au plus fort de la répression. La révolte de l’an dernier est également au cœur de l’ouvrage « Le Çarsi arriiive ! », dans lequel les célèbres supporters du club de football Besisktas Istanbul racontent leur mobilisation sur les barricades.

Dans cette atmosphère de tension larvée, le journaliste Yilmaz Özdil taille en pièces le bilan de l’AKP au pouvoir dans un ouvrage en cinquième position, « Nous avons marché côte à côte ces années-là ».

Seule échappe aux soubresauts de l’actualité, comme une valeur refuge au-dessus des coups bas politiques, la figure du grand écrivain Yachar Kemal. Son dernier livre est un recueil d’articles sur le travail des enfants publiés dans les années 1970. Mais, signe de la diversité du paysage idéologique, les lecteurs turcs cherchent aussi une issue dans la spiritualité. En deuxième et troisième position du palmarès, les ouvrages « Dis Allah, laisse tomber l’au-delà » et « Allah me suffit » puisent dans le soufisme pour expliquer que le bonheur est à portée de main, ici-bas, grâce à l’islam.

Laure Marchand est la correspondante en Turquie de plusieurs médias français.

 

 

Les fous du ballon et leurs drôles de machines

Les lecteurs de Richard Holmes ont pu parfois l’entrevoir, dans des vignettes autobiographiques, roulant à moto sur des chemins de campagne ou faisant de la voile en mer du Nord. Ils ne seront donc pas surpris d’apprendre, en lisant son histoire du voyage en ballon, qu’il a lui-même effectué plusieurs ascensions dans l’une de ces corbeilles attachées à un « nuage de soie ». Un jour, il atterrit au milieu d’un élevage de cochons « manifestement inhospitaliers » dans son Norfolk natal, région de l’est de l’Angleterre ; un autre, il est à bord d’un engin dont le pilote tente de se poser « sur les pelouses au cordeau du Parlement national » de Canberra, « avant de se voir évincé d’un revers de main par un sympathique agent de sécurité menaçant de délivrer un ticket de parking ». Holmes partage le sens du merveilleux des aéronautes dont il raconte « les histoires surréalistes et les aventures romantiques ». Il partage aussi leur espièglerie. Falling Upwards s’ouvre sur un tableau prémonitoire de l’auteur à 4 ans, au cours d’une fête villageoise. Son oncle, pilote de la RAF, avait attaché un ballon gonflé à l’hélium au premier bouton de la chemisette du garçonnet : « Il me tirait impatiemment vers le ciel, et j’ai commencé à me sentir vaciller. Je me suis senti tomber – vers le haut. »

Loin d’être une simple histoire du voyage en ballon, son ouvrage est un éloge grisant du charme esthétique et de l’« impact social et imaginatif » de la découverte, des récits qu’elle a inspirés, ainsi que du « panache » et de l’« excentricité » « étrangement hypnotiques » des aérostiers eux-mêmes. L’invention par les frères Montgolfier, en 1782, du « nuage dans un sac en papier » est à peine mentionnée, Holmes ayant déjà traité le sujet dans son précédent livre, The Age of Wonder ; elle ne fait donc que passer, dans une note de bas de page (1). Tout en semblant parfois raconter d’incroyables récits de courage et de catastrophe par pur plaisir, Holmes nous offre plutôt une histoire sociale qui, aérienne sans être jamais légère, atterrit comme par hasard dans des régions lointaines et rarement visitées de l’esprit.

Le 27 août 1783, à 5 h 45 du soir, les habitants du village de Gonesse, à 16 kilomètres de Paris, observent ce que d’aucuns pensent être la Lune descendant du ciel. Elle tombe d’abord verticalement, puis s’incline vers le sol. Pour la plupart des paysans du XVIIIe siècle, même ceux qui vivaient à proximité de la capitale, les interventions surnaturelles faisaient partie du quotidien, mais cela était sans précédent dans les contes et légendes. En se rapprochant cahin-caha de la terre, le mystérieux objet prend l’apparence d’un gigantesque sac informe de taffetas rouge et blanc. Tout en ayant perdu l’essentiel de l’« air inflammable » qui lui avait été insufflé ce même après-midi sur le Champ-de-Mars à Paris, il est encore capable de poursuivre sa folle odyssée à travers champs. Des interprétations ultérieures de l’incident affirment que les paysans terrifiés de Gonesse détruisirent délibérément l’étrange engin inhabité, mais un récit publié par un scientifique moins de trois ans après les faits laisse penser que leurs réactions furent plus contrastées et pragmatiques : « Parmi les paysans qui le virent, les uns prirent la fuite, les autres se mirent à genoux et invoquèrent leur patron ; les plus hardis assaillirent le ballon à coups de pierres, le joignirent, l’attachèrent à la queue d’un cheval et le traînèrent ainsi à Gonesse. » Six ans avant la Révolution française, un objet exotique fait de matériaux coûteux en provenance de Paris – il s’agissait en réalité du premier ballon gonflé à l’hydrogène – avait peu de chances d’être traité avec ménagement.

Les paysans de Gonesse avaient probablement raison d’être sur leurs gardes. Bon nombre des « contes pittoresques » réunis dans le fascinant « assortiment d’histoires vraies de ballons » offert par Holmes incitent à penser que ce nouveau jouet excitant, comme beaucoup d’autres, avait pour effet d’infantiliser ses utilisateurs. En voyant les splendeurs de la civilisation se réduire à de simples taches sombres à la surface d’une Terre lilliputienne, certains des premiers aéronautes furent soudain pénétrés du sentiment de l’insignifiance de l’humanité. Ils se comportèrent en êtres supérieurs et irresponsables, même quand leurs intentions scientifiques étaient sérieuses. Par une nuit sombre de novembre 1836, l’Anglais Charles Green, accompagné d’un musicien irlandais et d’un parlementaire britannique, vogue invisible au-dessus du « flamboiement surnaturel des fonderies incandescentes » de Belgique, si bas qu’on entend la toux et les jurons des ouvriers. Il fait alors descendre un feu de Bengale sur une corde jusqu’à ce que sa flamme aveuglante frôle la tête des ouvriers. Puis il presse l’un de ses compagnons de crier en français et en allemand dans un porte-voix, « comme si une puissance surnaturelle leur rendait visite depuis les cieux ». Il s’amuse à l’idée de ces « honnêtes artisans » tremblant comme une tribu primitive, « les yeux levés vers l’objet de leur terreur ». Pour que l’effet soit complet, il verse la moitié d’un sac de sable de lest sur les visages tournés vers le ciel.

 

Un mouton, un canard et un jeune coq

La « stupéfiante insouciance » des premiers aérostiers, pour reprendre l’expression de Holmes, permit le perfectionnement rapide de la technologie. C’est Charles Green – le premier à avoir arrimé un poney à son ballon – qui inventa le mécanisme du guiderope, d’une brillante simplicité. Une lourde corde de chanvre de Manille de plusieurs dizaines de mètres est suspendue hors de la nacelle. Quand le ballon se rapproche du sol, le poids de lest du guiderope est transféré vers la terre, et le ballon s’élève à nouveau jusqu’à un point d’équilibre. Mais cette louable invention ne l’était peut-être pas tant que ça aux yeux des pauvres et mortels terriens. Holmes laisse entendre que Green était bienvenu où qu’il atterrisse dans la « campagne très dépeuplée » de l’Angleterre du début du XVIIIe siècle, même si, pendant que l’aéronaute insouciant sentait s’envoler ses préoccupations matérielles, son guiderope « percutait les allées d’arbres et les haies, lacérait en chuintant les champs et les troupeaux, arrachant plus souvent qu’à son tour une tuile ou une pierre branlante du toit d’une église ou d’une grange isolée ».

Un peu plus de dix ans après les essais initiaux des frères Montgolfier et la première ascension de créatures vivantes (un mouton, un canard et un jeune coq à Versailles en 1783), les ballons emportant des êtres humains s’élevaient déjà au-dessus de nombreuses villes d’Europe. Le premier vol américain, effectué par l’aéronaute français Jean-Pierre Blanchard, dont le « passeport aérien » avait été visé par George Washington en personne, partit de Philadelphie en 1793. Des foules immenses se divertissaient au spectacle des acrobates qui sautaient en parachute des ballons (les spectateurs au cou tendu devaient être un rêve de pickpocket).

La protégée de Blanchard, une jeune femme atrocement timide qui répondait au prénom de Sophie, se transcendait dans un numéro de cirque aérien qui fit une telle impression sur Napoléon qu’il la nomma « Aéronaute des Fêtes officielles ». Sophie Blanchard voguait – et parfois s’endormait – dans une petite gondole que Holmes compare à un « seau à champagne volant ». Elle était spécialiste des feux d’artifice qu’elle allumait depuis le ballon, « petite figure blanche… suspendue à plusieurs dizaines de mètres en l’air dans le ciel nocturne, au-dessus d’une mer d’étoiles flamboyantes et de fumée de couleur ». Ce n’est qu’en 1819, après quinze années de pyrotechnie vertigineuse, qu’elle mit le feu au ballon et fin à sa vie, en s’écrasant dans une rue de Paris.

 

Un réfrigérateur aérien

Malgré cette « ballon-mania », écrit Holmes, les « objectifs et les potentialités de l’aéronautique » demeuraient incertains. Comme si le ballon était vraiment venu d’une autre planète, sans aucun mode d’emploi. Benjamin Franklin se trouvait parmi la foule venue assister au lancement de l’aéronef qui allait s’écraser à Gonesse. À un homme qui demandait : « Mais enfin, à quoi servent les ballons ? », il répondit finement : « À quoi sert, mon ami, un enfant qui vient de naître ? » Il fallait l’ingéniosité de Benjamin Franklin pour trouver quelque emploi au jouet miraculeux : un messager allégé par un petit aéronef serait à même de courir en ligne droite par-dessus les haies et les lacs ; un ballon pourrait être attaché à un fauteuil roulant, ou utilisé comme réfrigérateur aérien ; une flotte de 5 000 aérostats pourrait faire traverser la Manche à une armée d’invasion.

Pendant quelque temps, l’intérêt pratique de l’appareil sembla principalement militaire. Des ballons captifs furent utilisés par Napoléon et, plus tard, durant la guerre de Sécession, comme stations d’observation. L’« espion dans le ciel », en plus de fournir des renseignements stratégiques – et de faire une cible parfaite pour les mousquets de l’ennemi –, était une arme psychologique redoutable. Un officier autrichien se plaignait ainsi d’avoir la déprimante impression que « les yeux du général français étaient dans notre camp ».

Cependant, pour la plupart des aéronautes, le but principal de « l’œuf qui plane » (Victor Hugo) était de nourrir l’imagination et de remplir l’esprit d’un effroi mêlé d’admiration. Comme un merveilleux nuage hallucinogène, le ballon était capable d’engendrer des innovations apparemment infinies. Il devenait possible, comme le raconte Holmes, de voir le soleil se coucher deux fois au cours de la même journée ; d’écouter la symphonie de sons que la terre envoie au firmament ; de voguer sous les étoiles en s’orientant grâce au parfum des champs cultivés, des pinèdes, des étangs ou des cheminées ; d’explorer ce royaume dont les cieux étaient d’un bleu de Prusse profond avec les papillons voletant comme dans un champ de fleurs.

L’expérience de Thomas Baldwin, « pionnier du rapport existentiel au ballon » selon Holmes, fut un moment de « pur ravissement et de joie exquise ». Son livre Airopaedia contient les premiers dessins aériens et un passionnant schéma de la trajectoire tire-bouchonnée de son ballon, en surimposition sur une carte. Baldwin avait transformé sa nacelle en véritable studio d’artiste, avec « couleurs et pinceaux, carnets de dessin et lunettes de perspective ». Avec cette panoplie d’instruments de relevé, il fit un rêve éveillé. Tout en bas, le fleuve Dee était rouge, la ville de Warrington était bleue, et tout « semblait un plan parfait, les bâtiments les plus élevés n’ayant pas de hauteur apparente ». Les observations extasiées de Baldwin ne figurent peut-être pas au nombre des découvertes scientifiques, mais elles montrent un esprit humain qui se confronte pour la première fois à un nouveau monde, et c’est l’un des nombreux plaisirs du livre de Holmes que de donner à ces moments fugitifs leur place dans l’histoire.

Suivre ces pionniers en extase, c’est découvrir le monde lointain et étranger du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Les aérostiers étaient, bien sûr, prisonniers de leur époque, et le paysage subjectif qui défile sous nos yeux est délicieusement déroutant. « Intrépide », écrit Holmes, est un mot « automatiquement […] mais presque toujours inconsidérément » appliqué aux aéronautes. « Malchanceux » ou « trop saouls pour faire attention » seraient plus justes. Pendant au moins les cent premières années du voyage en ballon, les bouteilles de champagne étaient l’une des formes de lest les plus courantes. Un choix de boisson étrange, puisque le précieux élixir giclait de la bouteille à haute altitude, raison pour laquelle sans doute on l’allongeait souvent de cognac. Quoi qu’il en soit, pendant que l’hydrogène dilatait l’enveloppe du ballon, les bulles de champagne produisaient un semblable effet sur le cerveau des pilotes.

Même lorsque l’aérostat fut devenu un « instrument d’exploration verticale », pour reprendre l’expression du météorologue britannique James Glaisher, le champagne semblait être l’élément incontournable de l’équipement. En 1859, après dix-huit heures de vol depuis Saint Louis, dans le Missouri, le ballon censé prouver la faisabilité d’un service postal transaméricain descend à la vitesse grand V sur le lac Ontario démonté par l’orage. La nacelle rebondit sur la crête des vagues, sans nulle terre en vue. Mais c’est seulement après avoir largué le dernier instrument, le dernier meuble et le canot de sauvetage que les bouteilles de champagne seront finalement sacrifiées avec le sac de courrier.

 

Martyrs sur le chemin du paradis

Neuf ans plus tôt, deux scientifiques français, sans aucune expérience aéronautique, avaient fusé dans les airs, depuis l’Observatoire de Paris, afin d’étudier l’atmosphère et de battre le record d’altitude détenu par les Britanniques. Mais leur ballon était comme animé d’une volonté propre. (« On ne peut jamais savoir, avec les ballons », écrit Holmes.) Se gonflant dangereusement, il écrase les savants et les asphyxie à moitié quand ils tentent d’ouvrir une valve dans son tissu protubérant. Au sortir de leur torpeur, ils découvrent que l’engin récalcitrant les a doucement déposés « dans un vignoble situé à la lisière de la région champenoise ». L’expédition n’avait pas été une totale perte de temps : on rentra à Paris sans beaucoup de données scientifiques nouvelles, mais avec du « très bon vin ».

Glaisher lui-même, météorologue scrupuleux qui n’avait rien d’un écervelé, voyageait avec une bouteille de cognac. En 1862, après un atterrissage au fin fond du Shropshire, lui et son compagnon « parcoururent stoïquement à pied “11 ou 12 kilomètres” jusqu’à l’auberge la plus proche, à Cold Weston, pour boire une pinte de bière ». Ils avaient atteint les 10 000 mètres – une altitude « très proche de la limite de l’existence humaine », où il est difficile de respirer ou de « prendre une décision ». L’intoxication était apparemment l’état naturel des aéronautes.

Tous les « fous du ballon » qui s’abandonnèrent aux caprices du vent dans une nacelle en osier n’avaient vraisemblablement pas envie de mourir. Mais ces récits de griserie distillent une atmosphère de plus en plus angoissante, et la fascination qu’éprouve Holmes pour ces « objets mystérieux, paradoxaux » n’est pas sans rappeler le charme fatal qu’exerce, dans le conte, le joueur de flûte de Hamelin. Bon nombre des aéronautes emportés par des ballons incontrôlables firent preuve d’une désinvolture aussi étonnante que celle des acrobates aériens. Même en état de sobriété, ils semblent avoir accepté leur sort comme des martyrs sur le chemin du paradis.

En 1875, le savant et aventurier français Gaston Tissandier fait une tentative de record d’altitude. C’est d’une usine de gaz de la Villette, dans la banlieue de Paris, qu’il lève l’ancre du Zénith, avec deux acolytes. Le ballon monte rapidement dans un ciel sans nuage et atteint une altitude si élevée en si peu de temps que l’équipage commence à perdre la tête. Plutôt que de ralentir l’ascension, les trois hommes lâchent davantage de lest. Tissandier décrit en ces termes les effets physiologiques et psychologiques de l’aventure : « L’état d’engourdissement où l’on se trouve est extraordinaire. Le corps et l’esprit s’affaiblissent peu à peu. […] On ne souffre en aucune façon ; au contraire. On éprouve une joie intérieure. […] On ne pense plus ni à la situation périlleuse ni au danger ; on monte et on est heureux de monter. […] Je ne tardai pas à me sentir si faible que je ne pus même pas tourner la tête pour regarder mes compagnons. […] Je voulus crier “nous sommes à 8 000 mètres”, mais ma langue était paralysée. » Le récit de Tissandier prend un piquant singulier quand on sait que ses deux compagnons étaient morts ou sur le point de mourir par manque d’oxygène, pendant qu’il continuait de « tomber vers le haut » dans l’étrange sérénité de la haute atmosphère.

 

Acrobates paralysés

Il y a, inévitablement, entre l’ascension et la descente, une certaine similitude. Et il faut tout le talent de biographe de Holmes pour permettre au récit de poursuivre son allègre voltige. On commence à attendre impatiemment les agonies, comme si elles étaient l’enjeu de toute l’aventure. Certaines des morts en ballon racontées par Holmes sont assez belles, et le ton est à la fois admiratif, amusé et élégiaque. Malgré tous les acrobates paralysés, Falling Upwards ne raconte rien d’aussi horrible que la chute brutale décrite par Julian Barnes dans Quand tout est déjà arrivé, où le saut fatal d’un jeune Anglais en 1786 fait office de métaphore du deuil viscéral, appliqué non à la femme aimée et morte mais à l’époux endeuillé cloué au sol : « C’était un de ceux qui tenaient les amarres du ballon ; lorsqu’une rafale de vent souleva celui-ci, ses compagnons lâchèrent tout, mais lui s’accrocha et fut hissé en l’air – puis il tomba. Comme dit un historien moderne : “Sous la violence du choc, ses jambes s’enfoncèrent jusqu’aux genoux dans un parterre de fleurs et ses organes internes, rompus, jaillirent sur le sol.” » (Ironie de la chose, « l’historien moderne » en question est Richard Holmes lui-même : la citation est tirée de son précédent livre, The Age of Wonder.)

Les morts, dans Falling Upwards, comme l’indique le titre, se produisent dans l’autre sens. En 1870, au moment où Paris est assiégé par l’armée prussienne, les aérostats sont les seuls moyens de communication avec l’extérieur. L’un des ballons postaux a pour pilote (si tant est que le terme puisse être utilisé pour le passager d’un sac d’air poussé par le vent) un marin patriote, Alexandre Prince. Après avoir décollé de la gare d’Orléans le 28 novembre, il vogue au-dessus des lignes allemandes et se dirige vers la côte. C’est d’un navire de pêche britannique qu’on le verra pour la dernière fois, à cinquante kilomètres à l’ouest des Sorlingues. Il vole alors « exceptionnellement haut ». On ne retrouvera ni le ballon ni le pilote, même si certains sacs de courrier ont été ensuite découverts sur le Lizard, un promontoire rocheux à la pointe sud-ouest de la Grande-Bretagne. En regardant d’en haut le dernier lieu de largage possible avant l’océan, Alexandre Prince a dû balancer les lourds sacs postaux par-dessus la nacelle, conscient qu’il se condamnait ainsi à monter encore plus haut.

Certains des pionniers de la haute altitude qui ont exploré les « rives sans nom » de l’« océan aérien » (James Glaisher) semblent avoir été « presque amoureux de la Mort apaisante (2) ». L’ingénieur suédois et explorateur polaire Salomon Andrée, à qui Holmes consacre l’essentiel de son dernier chapitre, « Ballons extrêmes », s’était comme scrupuleusement mal préparé quand il partit de l’île de Spitsberg pour le pôle Nord en juillet 1897. Son ballon contenait quelques innovations techniques impressionnantes mais inopérantes, sans oublier l’inévitable champagne. Andrée avait réussi à convaincre l’Académie royale suédoise, qui finançait l’expédition, de l’existence d’une « légère brise d’été stable en direction du pôle ». C’était une vue de l’esprit. On finit par découvrir les corps d’Andrée et de ses deux camarades en 1930, et cette triste affaire a aujourd’hui des airs de suicide compliqué et onéreux.
On ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment, à la lecture du récit fasciné qu’offre Holmes de ces disparitions émouvantes, que si seulement des observateurs au sol avaient possédé des téle-scopes assez puissants, ils auraient pu voir exactement ce que c’est que de quitter le monde des vivants. Dans un berceau d’osier garni comme une tombe de pharaon de produits de luxe et d’œuvres de l’art scientifique, un aéronaute pouvait flirter avec sa propre mort.

L’auteur fait souvent allusion à l’invraisemblance intrinsèque des ballons. En matière d’aérostat, « les frontières entre réalité et fiction restent curieusement poreuses ». Peut-être cette invraisemblance renvoie-t-elle également au caractère impensable de la mort, ou à l’improbabilité de l’existence humaine : « Il existe une sorte d’analogie obsédante entre la peau soyeuse du ballon […] et la fine pellicule atmosphérique de notre belle planète flottant dans l’espace. »

Les histoires de ballon elles-mêmes confinent souvent à l’incroyable, et Holmes savoure à l’évidence cette zone floue du récit historique, où l’on entend parfois le léger bruit du gaz qui s’échappe d’un rêve trop gonflé. Avant comme après le canular publié par Edgar Allan Poe en 1844 dans le Sun, « Le canard au ballon » (« Information stupéfiante par Private express en provenance de Charlestown via Norfolk ! – l’océan Atlantique traversé en trois jours !! »), les aérostats et les histoires qui s’y rattachent ont quelque chose d’irréel. En 1804, un ballon inhabité est lancé de Notre-Dame pour le sacre de Napoléon, surmonté d’une énorme couronne dorée. Il traverse les Alpes en une nuit et, comme poussé par un vent subversif, descend sur Rome avant de déposer très clairement l’emblème sur le monument que l’on prenait alors pour la tombe du tyran Néron. Ce désastre de la propagande était-il une « incroyable coïncidence », demande Holmes, ou « malchance parfaitement opportune » ? Et d’ailleurs, l’histoire est-elle même vraie ? La source se trouve être les journaux italiens qui avaient échappé au censeur français.

Comme le souligne l’auteur, l’expression « suspension de l’incrédulité » forgée par Coleridge (3) prend ici un sens nouveau et étrangement littéral. Même aujourd’hui, alors qu’un hélicoptère ou un avion de chasse est à peine plus remarquable qu’un oiseau de passage, un ballon presque immobile au milieu des nuages reste une vision saisissante. La Fête internationale des ballons d’Albuquerque célèbre et amplifie cet effet de joyeuse étrangeté. Quand Holmes assista à la manifestation en 2010, il vit « tout, de la canette de Pepsi-Cola à Mickey, de Dark Vador à la vache Airabelle et ses magnifiques mamelles [mascotte d’une marque locale de produits laitiers] ». « La candeur humoristique semblait le registre privilégié, comme si [les ballons] s’étaient échappés d’un livre pour enfants. » À sa manière nostalgique mais analytique, Falling Upwards engendre la même crédulité volontaire que Holmes apprécie chez les aéronautes qu’il admire : « En fait, il me paraît difficile de ne pas tomber amoureux d’eux. »

Le ballon postal qui sombra presque dans le lac Ontario en 1859 réussit à rejoindre la rive est du lac. Et alla s’écraser dans des ormes à environ 100 km/h, près de la commune de Henderson au nord de l’État de New York, n’arrêtant sa course qu’à 15 mètres du sol. Étonnés d’être en vie, les quatre occupants descendirent en rappel de la cime des arbres. Ils avaient établi un nouveau record mondial de distance de 1 200 kilomètres (ou, si l’on en croit John Wise, le chef de l’expédition, « environ 2 000 kilomètres »).

Des fermiers, venus voir le spectacle, restaient les bras ballants pendant que les aéronautes essayaient de ramasser les débris. Selon John Wise, « une vieille femme avec des lunettes » exprima son étonnement en voyant l’« équipage d’apparence si raisonnable que nous formions voyager dans un véhicule d’apparence aussi étrange. Elle demanda anxieusement d’où nous venions ; quand on lui eut répondu de Saint Louis, elle voulut savoir à quelle distance c’était, et quand on l’eut informée que la ville se trouvait à plus de 1 600 kilomètres, elle regarda avec méfiance par-dessus ses bésicles, et dit : “ça suffit, maintenant” ».

La « vieille dame aux lunettes » était la caricature un peu condescendante, faite par l’aéronaute, du bon sens terrien. Vingt ans plus tard, quand John Wise partit à 71 ans pour commémorer ce vol, il a peut-être entendu de nouveau cette voix. Un gros coup de vent fit éclater son ballon, Pathfinder, au-dessus des Grands Lacs pour l’emmener au pays imaginaire des aéronautes. On ne l’a plus jamais revu. Holmes, le biographe de ce maître de l’histoire invraisemblable, Samuel Taylor Coleridge, permet gentiment à l’esprit de Wise de glisser vers l’au-delà impénétrable, omettant avec tact de rappeler que le corps de son passager, identifiable uniquement grâce à ses vêtements, fut rejeté presque un mois plus tard sur une plage du lac Michigan.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

L’étrangère, mon amie

Paru fin 2013, le dernier tome de la trilogie inaugurée en 2011 par Elena Ferrante, grand nom de la littérature italienne contemporaine, poursuit le récit de l’amitié symbiotique qui lie, depuis leur enfance à Naples, Lila et Elena, deux femmes que tout sépare à présent. Car si Lila est restée dans les bas-fonds camorristes, machistes et violents de Naples, sa « géniale amie » Elena a connu un autre destin. Diplômée de la prestigieuse École normale supérieure de Pise, elle est mariée à un intellectuel et homme délicat.

Encensé par la critique, l’ouvrage connaît un beau succès. Cela tient avant tout, pour Titti Marrone du Huffington Post, à l’écriture brillante de Ferrante, à travers laquelle « l’auteure crée un monde comme on tisse une toile d’araignée ». Mais le mystère qui plane sur l’identité de la romancière n’y est sans doute pas non plus pour rien. Car, d’Elena Ferrante, on ignore tout. Dans une lettre à son éditeur publiée il y a quelques années par le New Yorker, l’auteure expliquait qu’elle n’assurerait la promotion d’aucun de ses livres, parce qu’elle avait déjà fait le plus dur : les écrire.

La guerre qui aurait pu n’avoir pas lieu

L’intérêt des Allemands pour la Première Guerre mondiale ne cesse de croître. Longtemps, pour des raisons évidentes, elle fut éclipsée par la Seconde. 1945, ou plutôt les conférences de Yalta et de Potsdam, était considérée comme la réponse à 1914. Le monde européen d’avant guerre semblait avoir – du moins politiquement – disparu. En 1919, Stefan Zweig se trouvait par hasard à la gare de Feldkirch lorsque Charles de Habsbourg partit pour l’exil en Suisse. Derrière la fenêtre d’un wagon, il reconnut le visage du souverain. « Je sursautai : le dernier empereur d’Autriche, l’héritier de la dynastie des Habsbourg, qui avait régné sept siècles sur le pays, quittait son royaume. »

C’était, pour reprendre le titre de l’autobiographie de Zweig, « le monde d’hier ». Sauf qu’aujourd’hui nous n’en sommes plus si sûrs. Les monarchies ont disparu, mais la question des Balkans a resurgi, avec le problème des nationalités. Le combat pour l’Ukraine impose des missions que, jusqu’en 1989, l’Europe ne connaissait pas. Et la Chine ne serait-elle pas « dans la même position que l’Allemagne wilhelmienne », une puissance dont l’ascension économique et politique angoisse ses voisins, et qui doit faire face à une stratégie d’encerclement ?

Voilà le genre de questions que pose Herfried Münkler dans son livre sur la Première Guerre mondiale. Münkler est politologue à l’université Humboldt de Berlin, cela se sent à son travail, et en bien. Il réfléchit à sa propre position par rapport à l’histoire des années 1914-1918 ; lorsqu’il ose des comparaisons avec le présent, il le fait avec beaucoup de subtilité. Rétrospectivement, il nous semble que l’exigence posée par l’Autriche de participer à l’enquête sur l’attentat de Sarajevo, véritable remise en cause de la souveraineté serbe, était impossible à satisfaire. Mais l’auteur nous fait remarquer que les États-Unis, ou l’URSS en son temps, se seraient comportés exactement de la même manière en semblables circonstances. C’est là la prérogative d’une puissance hégémonique – le malheur voulut que les revendications traditionnelles de l’Autriche sur les Balkans restent lettre morte.

Münkler n’est pas enclin aux grandes théories. Sur la question des causes de la guerre, il adopte une position similaire à celle de Christopher Clark (1). Non seulement il considère que la responsabilité est partagée, mais il préfère s’intéresser au comment plutôt qu’au pourquoi. Le fatalisme inscrit dans l’idée d’un « long chemin » menant à la guerre le dérange. En 1914, les relations de l’Allemagne avec la France et la Grande-Bretagne étaient plutôt détendues. L’ordre capitaliste, l’interdépendance économique, n’étaient-ils pas censés exclure tout conflit ? Et ce n’était pas là l’opinion des seuls libéraux ; le leader et théoricien social-démocrate Karl Kautsky partageait cette conviction. Et même si cette thèse a été démentie par les faits, elle n’était pas pour autant complètement absurde. La guerre allait à l’encontre des intérêts du capital, mais ces intérêts ne dominaient pas autant le politique qu’on le supposait. En 1918, l’économiste Josef Schumpeter devait parler du caractère atavique de l’impérialisme, qui aurait mené à la guerre.

Attribuer au hasard un grand rôle dans les événements – l’attentat contre François-Ferdinand réussit contre toute vraisemblance – est ressenti comme une offense, en particulier bien sûr par les historiens. Selon Münkler, cette répulsion a exercé une influence majeure sur l’analyse des causes de la guerre : la théorie des racines profondes du conflit, celle-là même qu’il conteste, « s’est imposée, écrit-il, pour des raisons psychologiques plus que scientifiques ». Surtout, la thèse d’un enchaînement (presque) inévitable des événements confine au fatalisme et atténue le sentiment de responsabilité des protagonistes. Or c’est là, dans cette absence de sentiment de responsabilité, ou peut-être plus exactement dans l’absence du courage qu’il aurait fallu pour obéir à ce sentiment, que Münkler voit la source du malheur allemand. Max Weber a dit que Bismarck avait laissé un peuple immature politiquement. C’est aussi ce qu’observe Münkler.

Car, bien entendu, tout ne relève pas des caprices du hasard. À partir du renvoi de Bismarck [en 1890], la faiblesse du politique est un trait permanent du nouvel Empire allemand. Aucun de ses successeurs à la chancellerie n’a la force de s’opposer aux exigences des militaires. Avec l’adoption du plan Schlieffen puis la décision de mener une guerre sous-marine à outrance, les stratèges cessent d’obéir aux politiques pour prévaloir sur eux (2). On frémit encore en lisant ce que Kurt Riezler, secrétaire du chancelier Bethmann Holl­weg, écrivait dans son journal en janvier 1917. « Saut dans l’inconnu […]. Si l’histoire suit les mêmes règles que la tragédie, l’Allemagne ne peut, en lançant cette désastreuse guerre sous-marine, emblème de toutes les erreurs tragiques commises par elle jusqu’à présent, que courir à sa perte. » [Sur le journal de Kurt Riezler, lire « La Russie grandit, grandit… », Books, n°45, juillet-août 2013.]

Cette situation est d’autant plus terrible que certaines personnes portaient assurément un regard lucide sur ce problème fondamental de la conduite de la guerre par l’armée allemande (« toutes les erreurs tragiques ») : Bethmann Hollweg par exemple, mais aussi Falkenhayn, chef de l’état-major de septembre 1914 à août 1916, et l’on pourrait en citer d’autres. L’Autriche était un allié trop faible et la situation géo­stratégique trop inquiétante. L’Allemagne aurait dû se résoudre bien plus tôt à une paix de compromis. Si elle ne l’a pas fait, la faute n’en incombe pas aux seuls militaires, mais, au moins autant, à une opinion publique chauffée à blanc.

Aucun autre pays belligérant n’a produit autant d’ouvrages va-t-en-guerre. Münkler explique ce phénomène, de façon très plausible, par l’absence de buts de guerre. Qu’est-ce que les Allemands voulaient donc obtenir ? La France, la Russie, l’Autriche-Hongrie pouvaient énoncer des objectifs précis, l’Empire allemand tout au plus espérer rompre l’encerclement dont il se croyait l’objet.

À cause de cette absence de buts réalistes, écrivains et intellectuels purent donner libre cours à leurs élucubrations. À mesure que les pertes humaines s’accumulaient, les revendications territoriales s’amplifiaient. Tous ces soldats ne devaient pas être morts pour rien. Les débats publics sur les buts de la guerre causèrent d’effroyables dommages. Toute tentative de compromis fut dénoncée comme chimérique. Peu étaient prêts à accepter que les succès militaires – et le Reich en connut de nombreux – ne servent qu’à obtenir une paix aux conditions modestes. Et, lorsqu’en 1918 le front fut rompu, c’est tout un pays qui tomba des nues. Pour être complet, il convient d’ajouter que les puissances de l’Entente n’étaient pas davantage disposées à conclure une paix de compromis.

Le débat sur la guerre sous-marine à outrance obéit aux mêmes travers. Là aussi, de nombreux intellectuels intervinrent, souvent des sommités dans leur discipline, comme le philologue Wilamowitz-Möllendorf – mais pas des experts de la marine et du combat naval. Ils métamorphosèrent une question technique (l’évaluation des risques) en une question de tempérament. L’Allemagne devait faire preuve d’énergie et de détermination. Ils appliquaient les catégories de leur discipline, comme l’ « intention », le « sens » ou encore la « pureté de la volonté »,  à un domaine où seul le calcul coûts/bénéfices était à prendre en compte. Ce moment « optatif » – on veut ce qui séduit – l’emporta, la prudente prise en considération des réalités fut battue en brèche.

La Première Guerre mondiale révéla la funeste puissance de l’opinion publique. L’absence d’objectifs raisonnables laissa libre cours au sentiment, à la croyance selon laquelle toutes les épreuves et les souffrances n’apporteraient peut-être pas d’avantages concrets, mais une sorte de transfiguration. De telles idées sévissaient également en Angleterre – qui, elle aussi, ne pouvait que se demander ce qu’elle avait à gagner à cette guerre. Mais, au-delà de ces fantasmes de métamorphose, il y eut un espoir spécifiquement allemand, le « socialisme des tranchées », une sorte de fraternité placée sous le signe de la détresse. À l’automne 1917, Alfred Döblin écrit : « La guerre a créé un sentiment de communauté comme les longues années de paix ne l’avaient pas fait […]. Ce sentiment a triomphé des castes et des classes. » Cette idée survécut à l’armistice de novembre 1918, le nazisme saura en tirer parti.

L’ouvrage d’Herfried Münkler a pour sous-titre « Le monde de 1914 à 1918 », qui est trompeur. C’est une histoire de l’Allemagne en guerre, les puissances de l’Entente n’apparaissant qu’à la périphérie. Et c’est une histoire résolument politico-militaire, les questions sociales et économiques l’intéressant assez peu. Mais, dans cette épure, Münkler signe un livre très stimulant. Il dissèque de façon admirable les éléments qui permettent de comprendre les problèmes jamais résolus et qui ne cessent de se resurgir. Aucune guerre, note Münkler, n’est si riche de leçons que la Première Guerre mondiale. « C’est un abrégé de tout ce qu’il ne faut pas faire. »

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 9 décembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.